San-Antonio Y'a de l'action

À Monique et Jean DE CARO

cette crème renversée franco-suisse,

avec l’affection de leur San-A.

PREMIERE PARTIE L’HYÈNE

CHAPITRE PREMIER

Elle avançait dans sa robe du soir comme lorsqu’on s’obstine à passer deux dans une porte-tambour.

Le Vieux me prit le bras.

— C’est elle ? murmurai-je.

— Non, me répondit-il, c’est LUI !


Elle vient de descendre d’une superbe Costa-Brava 68 cylindres à quadruple arbre à came (le constructeur se droguait), d’un noir aussi étincelant que la Nationale 7 sous la pluie.

Un chauffeur en livrée blanche et casquette bleue n’en finit pas de tenir la portière ouverte. On se demande si, par hasard, un petit chien ne se ferait pas tirer la queue pour sortir. Que non pas ! Au lieu d’un pékinois, c’est un vieillard qui s’extrait de la chignole. Le genre fin de série, dernier arrêt avant le Père-Lachaise. Ça n’est plus qu’un petit tas de vieillard qui n’a de coloré que sa rosette. Il porte un smoking et une cape de soie, façon magicien des années 20. Il s’appuie sur une canne à pommeau d’argent et se meut péniblement dans le crissement de ses targettes vernies. Ce gus, croyez-moi, on a l’impression qu’on venait de lui faire sa toilette mortuaire et qu’il est descendu de son catafalque pour une ultime promenade. La personne qui l’accompagne le précède, si j’ose dire, sans s’occuper de lui. Une magnifique créature, mes fils. Grande, mince, avec une avant-scène modelée par un sculpteur n’ayant travaillé qu’à des sirènes ou à des bustes de Marianne. La robe que je vous cause est en lamé blanc bordé d’hermine avec, dans le dos, un décolleté qui s’arrête juste au milieu des accumulateurs. (En se penchant, on pourrait vérifier si elle a la raie au milieu). Elle tient son étole sur son bras et porte de longs gants blancs dans le genre de ceux qu’enfilent les gardiens de la paix de gala, mais de meilleure qualité, semblerait-il. Elle est blonde, coiffée en hauteur. Avec le fric qu’ont dû coûter ses boucles d’oreilles, vous pourriez changer votre R4 contre une Rolls, troquer votre clapier contre un hôtel particulier, envoyer le petit garçon de votre concierge au sanatorium, vous faire livrer le caviar par un Strader Berliet, partir en vacances à Tahiti à bord de votre yacht personnel, engager Sa Sainteté Paul VI comme secrétaire, remplacer la moquette du salon par de la zibeline et même, même, vous acheter des boucles d’oreilles identiques.

— Vous êtes sûr que c’est un homme, patron ? lâché-je dans les caisses enregistreuses du Vieux.

— Certain !

Je refrène mon admiration et m’efforce de gommer toute concupiscence de mon regard. Maintenant, la merveilleuse créature (je préfère, malgré son sexe, lui donner un qualificatif féminin) gravit majestueusement l’escalier du Palais du Festival, parce qu’au fait, oui, que je vous le précise : nous sommes à Cannes, Alpes-Maritimes, en pleine pelloche[1]. Le Vieux, tenez-vous bien, fait partie du jury. On s’est tous demandé à la Grande Cabane ce qui lui prenait, au Tondu, d’aller se faire flasher sur la Croisette.

On s’est dit qu’en vieillissant il prenait la mentalité vanneur ou que ça lui chantait d’aller s’assurer sur place que les bottes à Lollo ne sont pas gonflées au gaz de Lacq. Notez qu’on le comprenait, mister Big Chief. Un bosseur de sa trempe, il n’y en a plus lerche dans l’administration. Il lui était permis de se donner un peu de bon temps sous les palmiers et, entre deux projections, d’aller faire dorer sa belle casquette en formica. Ça nous faisait poirer de mater sa bouille dans France-Soir, ou de le voir palabrer avec M. Trucmuche de l’Académie françouaise ou baise-mainter la Calbasse, la seule cantatrice au monde à pouvoir monter la gamme sur ses épaules. Et puis voilà que, soudain, un télégramme atterrit en vol plané sur mon bureau entre un mégot de Pinuche et un trognon de saucisson de Béru : « Venez me rejoindre d’urgence hôtel Cinoche, Cannes. » Sec comme un coup de trique. Tellement impératif qu’il avait omis de signer, le Respectable. C’est uniquement parce que je suis un sagace que j’ai pigé la provenance. Le temps de vérifier que le Dabe était bien l’auteur de ce poulet et je sautais dans l’avion pour Nice-Côte d’Azur…

— Écoutez, boss, je soupire en reboutonnant ma veste de smoking, j’ai déjà vu des travestis qui ressemblaient à des nanas au point que j’avais des idées par-en-dessous-la-tête à ne plus savoir où les mettre ; mais un garçon aussi magistralement, aussi indéniablement, aussi irrévocablement pin-up, alors là, je n’en ai jamais rencontré et je sais que je n’en rencontrerai plus.

Il rit.

— Et pourtant, c’est un homme, affirme le Pelé, du ton dont usa notre regretté camarade Galilée pour certifier que « pourtant elle tournait ».

— Vous n’allez pas me dire que le vieux débris qui l’escorte est une blue-bell girl déguisée ?

Le chef sourit de re-chef en branlant le chef.

— Oh, lui, ça n’est qu’une vieille tante, dit-il. D’ailleurs, vous l’avez sûrement reconnu, il s’agit de Simon Cutepley !

Je ne manque pas de m’exclamer :

— Simon Cutepley, le fameux producteur de films ?

— Soi-même ! Il fait également partie du jury.

J’ai idée qu’avec un tel aréopage, ils vont couronner la Coltineuse de bread, c’t’année, à Cannes.

Cutepley gravit misérablement les marches, en prenant un bol d’air à chaque degré. Une momie parcheminée. Déjà vert pour son âge ! Dans sa cape noire, il fait « en rupture de caveau ». Ce qui m’afflige, c’est de penser qu’il continue de pédoquer à tout va. La famille pédaloche, moi, après tout, j’ai rien contre : c’est dans la contre-nature des choses. Chacun prend son fade où il le trouve, les gars. Faut prêcher la tolérance à outrance : qu’on puise son extase dans un corps d’albâtre ou dans un pot de moutarde, quelle importance, racontez ? Mais c’est l’abondance de carats qui, chez ce vieux, rend la perspective déplaisante. Il a plus rien du pâtre grec, Cutepley, ni du minet frétillant. Il ressemble à un champignon déshydraté, moisi, vénéneux. Faut de la santé pour s’occuper encore de ses problèmes sexuels, pour les lui résoudre ! Mort de mes os, le gamin qui l’entreprend, il mérite son bain d’OBAO.

M’est avis qu’il mâche du chewing-gum pour s’entraîner…

C’est de la nécrophagie impure et simple ! De la violation de sépulture ! Moi, je préférerais m’envoyer en l’air avec une bouche d’égout, parole !

Les flashes crépitent, embrasent, aveuglent. Les gus en smoking grouillent ; les voitures dûment poncées font queue maintenant devant le perron.

Faut dire que, ce soir, y a projection exceptionnelle, le jury visionne une superproduction hollywoodienne intitulée « Fume, c’est du Belge », histoire d’un agent secret pygmée qui, traqué dans Bruxelles, prend la place du « Manneken-Pis » pour échapper aux polices secrètes qui le cernent. Seulement, il souffre de la prostate, d’où raréfaction du débit. La municipalité envoie le plombier… La suite sur l’écran ! Une grande œuvre dans l’histoire du septième art, affirment les affiches.

Maintenant, la femme, (point d’interrogation) en lamé-bordé-d’hermine et son gâtouillard ont disparu. Je conserve encore dans le coin gauche de ma rétine, juste derrière la cornée, vous ne pouvez pas vous gourer, la vision de cet être splendide.

— J’avais déjà entendu parler de l’Hyène, fais-je au boss, je savais que sa grande spécialité, c’était le travesti féminin, mais je ne pensais pas trouver une telle perfection.

Si j’osais, j’insisterais encore ; je lui dirais au dirlo : « Tout le monde peut se tromper, vous devez confondre. » Seulement, le Vioque, vous le savez, c’est précisément le genre de monsieur auquel il est impossible de parler ainsi. Il est comme le pape, mon boss : réputé infaillible. Et c’est mieux ainsi. Quand on met en question les affirmations d’un chef suprême, c’est tout le système qui est en jeu, l’anarchie menace.

— Le plus surprenant, me dit l’homme au crâne en plexiglas, c’est que l’Hyène n’est pas homosexuelle.

— Alors que fiche-t-elle avec le vieux Cutepley ?

— Il la prend pour une femme. La coquetterie du bonhomme a toujours été de s’entourer de filles fracassantes, malgré ses mœurs.

Vous parlez d’un salmigondo, comme disent les Italiens. Une pin-up plus bath que toutes les stars réunies s’avère être un bonhomme tout ce qu’il y a de masculin ; et un vieux kroumir flageolant dont la pédérastie est notoire se complaît avec des jeunes femmes et prend l’Hyène pour l’une d’entre elles ! De quoi se l’inciser au bistouri et s’y greffer une bouture de rosier, non ? Et pendant ce temps, le support de toutes ces turpitudes continue sa rotation autour du soleil ! Non, je vous le dis : y a de réconfortant en ce monde que la certitude du système planétaire. Vous verrez que lorsque l’homme aura conquis le cosmos, il y foutra la merde comme partout où il passe.

On assistera à du chabanais sur les planètes. Le Soleil exigera son jour de relâche, les Martiens se fileront des piles de soucoupes à travers la pipe, Vénus se voilera d’une feuille de vigne et la Lune mettra un slip. Partout où il va, l’homme « cononise ». Dans ses bagages, il emporte toujours des paquets de révolte, des boîtes d’hypocrisie, des flacons de bêtise ; sans parler de ce qu’il sécrète, de ce qui dégouline de lui. Il lui sort des ondes et des résidus de partout, à l’homme. Mais son fumier n’est pas fertile. Enfin bref, pas la peine de vous gaspiller ces précieuses pages en philosophie de comptoir. Remâcher notre veulerie et notre infamie, c’est aussi une débectance humaine.

Vous venez de sauter les lignes ci-dessus, ce à quoi j’applaudis et vous vous demandez, avec ce bon sens qui vous fait tant de mal : « Mais qu’est-ce que c’est t’y que c’est, cette Hyène que cause San-A. ? » ; ou bien vous vous dites : « Mais qu’est-ce donc que cette Hyène dont fait état notre délicat romancier (ce qui revient strictement au même). Mande pardon, braves gens, je manque à tous mes devoirs, comme disait un maître d’école qui ne travaillait jamais en dehors des heures de classe. L’Hyène qualifie le plus mystérieux personnage de notre époque. Un zig vraiment diabolique au crédit duquel on porte tous les grands coups fourrés insolubles. Les assassinats politiques, les pillages de musées, les vols de banques, la disparition des documents ultra secrets, les cambriolages de maîtres joailliers, etc. Jamais une empreinte. Jamais un indice… Toutes les polices du monde en piste ! Et on est arrivé à quoi ? À déterminer lentement que, chaque fois qu’un gros machin d’envergure se préparait, un être jeune et beau, tantôt fille, tantôt garçon, moderne chevalier d’Éon, croisait dans les parages. Rien à lui reprocher, à cet être, sinon d’avoir été sur les lieux avant le crime. On n’est même pas certain qu’il s’agisse d’une seule et même personne ! On n’est pas sûr non plus qu’il ait été pour quelque chose dans les événements. On n’a jamais pu le filer. Il disparaît comme il apparaît. Une hyène, quoi ! Brusquement présente, puis soudainement absente ! Battus, les Saints, les Arsène Lupin et autres ténébreux héros… Les poulardins des cinq continents mystifiés, ridiculisés. Quand un milliardaire défunte à l’arrière de sa Bentley, aussitôt, les flics se poussent du coude et chuchotent : « Un coup de l’Hyène, je parie. » Le gros public ignore tout ça. Le public, c’est un mari qui ne doit apprendre qu’il est cocu qu’en dernier ressort (à boudin), lorsqu’il n’y a vraiment plus moyen de lui faire prendre un homme à poil dans l’armoire pour un bec de gaz à perchoir.

Le Dabe mate sa montre.

— J’ai un quart d’heure encore avant le début de la séance, murmure-t-il, avec toutes ces péronnelles enfanfreluchées, on a toujours du retard.

Le mot péronnelle, y a plus que dans sa bouche qu’on l’entend. C’est fou ce que le vocabulaire situe l’âge d’un mec.

Il me saisit le bras et m’entraîne vers le bar du Cinoche. Celui-ci est désert, biscotte la ruée sur le festival. Le Dabe choisit une table très au centre de la pièce. Là, il suffit de baisser le ton pour être certain que pas une oreille indiscrète ne peut vous entendre…

Le loufiat, sachant qui il est, se précipite :

— Monsieur le directeur prendra un bloody mary ?

Le Vieux rosit devant cette trahison. Le bloody mary, c’est un hypocrite jus de tomate avec beaucoup de vodka. Ça porte atteinte à sa réputation de sobriété. Il voudrait pas que je l’imagine picolant à la faveur de sa promotion de membre du jury…

— Non, non, un jus de tomate nature ! se hâte-t-il de protester.

Le barman s’incline, non sans avoir sourcillé d’étonnement.

— Et moi une vodka nature ! complété-je, manière de mettre impitoyablement le comble à la confusion du Big Boss, pour le cas où il penserait que j’ignore la composition du bloody mary.

On nous apporte les consommations sollicitées. Le Vieux se penche alors vers moi.

— Je vais vous charger d’une très grave mission, San-Antonio.

— J’écoute, patron.

Ça me fait un curieux effet de prendre ses ordres, en smok, au bar du Cinoche. Lui qui, toujours sévère, arpente son bureau aux portes matelassées, il n’a plus vraiment l’air d’être le grand taulier dans ce fumoir élégant où flottent des parfums délicats.

— Le mois dernier, le chef du F.B.I., celui de Scotland Yard et de l’I.S., celui de la police fédérale allemande et moi-même avons tenu une conférence secrète à Londres ; conférence uniquement consacrée aux agissements de l’Hyène.

Il boit en réprimant une petite grimace car il avait déjà oublié qu’il ne s’agit que d’un répugnant jus de tomate.

— Vous devriez au moins y mettre un peu de poivre, pour le soutenir, fais-je. À moins que vous ne m’autorisiez à…

Et, joignant le geste à la parole, je lui verse la moitié de ma vodka dans son godet. Il fronce les sourcils, puis, presque aussitôt, son visage s’éclaire et il rit.

— Vous allez connaître mes petites faiblesses ! reproche-t-il amicalement.

— Il est bon qu’un chef en ait et que cela se sache, Boss, objecté-je, car les faiblesses humanisent un homme.

Il me coule un regard pensif.

— Vous êtes un garçon intéressant, San-Antonio.

— Merci, patron. Vous disiez donc que vous aviez tenu une conférence à Londres à propos de l’Hyène ?

— Oui. Nous sommes tous tombés d’accord : les hauts faits de cet homme sont intolérables en plein vingtième siècle. Et nous avons pris une décision…

Il baisse simultanément la tête et la voix (ce qu’on parvient à exécuter parfaitement avec un léger entraînement).

— Cette décision est de neutraliser l’Hyène dès qu’on l’a repérée, sans attendre…

Un petit frisson me remonte des profondeurs. C’est pas exactement un frisson, plutôt des bulles de champagne qui grimperaient dans ma colonne vertébrale.

— Qu’appelez-vous neutraliser, monsieur le directeur ?

Il fait tourner son verre dans sa main, s’amusant à regarder dégouliner contre les parois l’écœurante bouillie rouge. Ça me fait évoquer un sale truc… Je me souviens d’un truand dans une chambre d’hôtel… Je venais le sauter. Il a sorti son feu ; moi aussi, mais plus vite. Sa tronche a éclaté et comme il se tenait devant la fenêtre, instantanément les vitres ont été rouges… Marrant comme un simple jus de tomate…

J’attends sa réponse, elle vient :

— Par neutraliser, j’entends transformer cette bête malfaisante en bête morte, mon cher ami.

À mon tour de siffler mon verre, en me félicitant qu’il contienne de la vodka nature.

— Eh bien, dites donc, patron, murmuré-je, vous prenez des décisions radicales dans vos réunions de famille !

— Elles s’imposent ! L’Hyène n’est repérable que dans les jours qui précèdent un crime, ensuite : fini, disparu le fauve ! Donc, nous devons intervenir au prologue.

— Pourquoi pas arrêter le personnage suspect et le cuisiner ?

Il secoue la tête, agacé. Le dirlo a une sainte horreur des objections. Il les tolère à petites doses, et sur le mode mutin.

— On a déjà pratiqué de la sorte à Londres. Ça n’a absolument rien donné, la personne appréhendée l’a pris de haut, elle avait des appuis, des alibis, une situation sociale certaine… En haut lieu on est intervenu. Ça a fait un vrai scandale. La presse a parlé d’abus de pouvoir, bref, vous voyez le topo ?

— En tout cas, on a dû profiter de cette courte arrestation pour obtenir les empreintes du gars et son pedigree, non ?

— Évidemment. C’est pourquoi je suis absolument certain que la pseudo-fille que vous venez de voir est bien l’Hyène, San-Antonio. J’ai relevé ses empreintes dans ce bar même. Elle venait de prendre un martini dry. Après son départ, j’ai sauté sur son verre… C’est bien lui !

— Comment se fait appeler cette… heu… personne ici ?

— Patricia Sam-Hart, elle est la nièce de l’ambassadeur des États-Unis en Boulimie.

« Elle occupe une suite contiguë à celle du producteur, et il prétend qu’il est fou d’elle.

— Qu’est-ce qu’il risque, à son âge et avec sa réputation ?

Le Vieux sourit.

— Il risque beaucoup, si l’on tient compte que Patricia Sam-Hart est l’Hyène. Compte tenu de ce qu’il vaut mieux prévenir que guérir, mon ami, nous devons guérir la société de ce fléau.

— Et vous comptez sur moi pour ce faire, boss ?

— Oui, mon petit…

Il est tout gentil, brusquement. Il me met la main sur le genou. Dites, est-ce que la fréquentation de Simon Cutepley lui chamboulerait pas les humeurs, au Tondu ?

Vous le voyez pas donner dans la jaquette flottante, à son retour du Festival, le dirlo ? Se faire les petites inspectrices mignonnettes, les blondinettes avec pas trop de moustache ! Et puis forcer progressivement la dose, se consacrer ensuite aux malabars pour finir en apothéose par Bérurier !

Las ! sa paluche est déjà repartie et virevolte. Un oiseau blanc ! Elle est élégante, gracieuse, soignée. Un jour que je visitais un poète de l’académie Goncourt (il y en a eu), je vis sur son burlingue une main de cire, moulée : celle de Napoléon. Vous pouvez pas savoir comme il avait une jolie pogne, notre massacreur « numbère oane » ; délicate et tout. Une main de pianiste, une paluche comme sur les tableaux de Raphaël (pas celui du quinquina, l’autre). Une main faite pour caresser, pas pour tenir un sceptre… Chaque fois que je mate la dextre du Vieux, je repense à celle du gars Napo (Léon pour l’histoire).

— Il s’agit de faire vite, San-Antonio…

— C’est-à-dire ?

— Cette nuit !

J’ai une bouffée de bile qui me remonte aux naseaux. La rogne me prend. Sévère… C’est tout de même crevant, mort de mes choses, d’être appelé de toute urgence pour dessouder un mec. Un pernicieux, certes, mais un vivant, tonnerre !

Le Boss voit mon regard s’injecter, mes joues blêmir et se creuser, mes dents se crisper, mes phalanges blanchir.

Il soupire, il regarde sa montre… Le film va commencer sans lui. Le grand chef-d’œuvre, technicoloré, vedetté jusqu’au bas de l’affiche… Or c’est un monsieur précis, le Dabe !

J’explose :

— Tout de même, patron, je ne suis pas un tueur à gages, un nettoyeur de tranchées, un exécuteur des basses œuvres ! Me convoquer pour me dire : « Cette femme n’est pas une femme, c’est l’Hyène, abattez-le — ou la — cette nuit » ; je ne sais pas si vous vous en rendez compte, mais ça comporte quelque chose de dégradant. Certes, j’ai liquidé des mecs, mais toujours en état de légitime défense ! Buter quelqu’un de sang-froid, c’est au-dessus de mes moyens ! Je crois que même Hitler, je n’aurais pas osé le descendre, aux pires moments de la guerre, si j’avais eu l’âge et les possibilités de le faire.

Je sens que mes yeux lancent des éclairs. J’en aperçois les reflets dans les prunelles de mon interlocuteur.

Il attend que j’aie terminé et, d’une voix métallique, froide, posée, déclare :

— Vous ne m’avez pas compris, San-Antonio. Ou plutôt vous avez mal compris la situation. Vous n’avez pas pris garde à mon vocabulaire, peut-être aussi ne vous ai-je pas tout dit !

Ah ! là ! là ! Le père préambules ! Beurre-moi la tartine, chérie ! Et remouille-moi la compresse ! Qu’est-ce qu’il va me déballer encore, comme chicorée, le Frisé !

— San-Antonio, je vous ai dit que cet homme était diabolique. Il ne s’agit pas d’un terme vague. Plusieurs agents secrets, et des notoires, si je puis m’exprimer ainsi, ont eu pour mission de liquider l’Hyène.

— Et ils n’ont pas pu y parvenir ?

— Jamais !

— Pourquoi, s’il vous plaît ?

— On aurait aimé leur poser la question, mais comme ils étaient morts, on a dû s’abstenir.

Là-dessus, le boss se lève. Il se sent au point culminant d’une période dramatique et il tient à exploiter les effets qu’elle lui ménage.

— Mon devoir de juré m’appelle, fait-il. Je viens de vous donner un ordre et j’attends, soit que vous l’exécutiez, soit votre lettre de démission. Si vous m’envoyez votre démission, inutile d’en écrire long car j’ai déjà dans mon coffre une douzaine d’exemplaires que vous m’avez antérieurement adressés. Si vous exécutez… l’ordre, prenez bien garde à vous, car, comme vous le diriez sans doute : Ça n’est pas de la tarte, San-Antonio !

CHAPITRE II

Lorsqu’il a disparu de mon horizon et que je me retrouve seul dans le bar, en compagnie de deux loufiats galonnés occupés à récupérer les restes de chips et à vider les cendriers, je décide de commencer par le commencement, et je me recommande une vodka.

Aussi sec !

Aussi sec que la précédente !

Et puis, quand la seconde est expédiée, je m’en octroie une troisième car moi, vous me connaissez, je suis comme les aveugles : pas regardant.

Me voilà donc mûr pour gamberger à outrance. Ce soir, la vie pourrait être joyce. Il fait beau, tout le monde est en tenue de soirée, y a de la liesse, la mer est à portée de vessie, partout on entend de la musique… Seulement, voilà…

En soupirant, je me lève. C’est moche d’être triste au milieu de la joie ambiante. En général, quand un mec cafarde, on lui recommande les lieux de plaisir : c’est folie ! La salle commune de l’Hôtel-Dieu, oui ! Un enterrement de pauvre ! Un asile de nuit ! Voilà où il faut se rabattre si l’on veut se dire qu’après tout on usine pas si mal ! Mais la joie des autres, quelle calamité ! De quoi aller au refile, de quoi se buter, de quoi sortir pour interpeller le bon Dieu, lui demander de passer d’urgence à votre bureau afin d’avoir avec lui une explication orageuse.

Seulement, le bon Dieu, lui aussi vous le connaissez ! Il s’y entend comme pas trois pour faire la sourde oreille, vous accuser non-réception de votre message.

Dans le hall, en réclamant ma clé au préposé, j’en profite pour lui demander le numéro d’appartement de Simon Cutepley. Vu que celui de la Hyène est contigu, il me sera de la sorte fastoche de le trouver sans éveiller l’attention, vous mordez l’astuce du mec ? Merci.

L’Hyène ! Je vous jure, les hommes sont des mômes. Plus ils sont socialement grands, plus ils sont intellectuellement débiles ! Le fin des fins, pour eux, c’est de se référer aux animaux. Il a accédé au règne supérieur, mais il a la nostalgie du bestiau, l’homme. Voyez les emblèmes royaux, par exemple ; tenez, celui de l’Angleterre, c’est quoi ? Un lion ! Et ceux des anciens monarques ? Des aigles ! Pourquoi pas une araignée, un dindon, un poireau ou du persil ? Pourquoi le laurier est-il plus noble qu’une belle botte de carottes, hein ? Le lion, roi, a-t-on décrété, des animaux, représente-t-il donc l’ambition suprême de la royale family, dites ? Alors leur rêve, aux souverains, ce serait d’être enfermés dans une cage, une patte sur un morcif de barbaque en poussant des petits rugissements d’aise ? Moi je veux bien, même que ça me ferait plus plaisir que de voir parader les gardes rouges sous leurs bonnets à poil ; tellement mécanisés les pauvres, tellement rabotés qu’on a envie de s’approcher avec un tournevis à la main, dès que l’un d’eux a un battement de paupière, histoire de vérifier ce qui ne colle pas dans ses rouages, s’il serait pas en train de chauffer une bielle, ou s’il aurait pas un boulon qui a pété son joint !

Ah ! Ces souverains, quels garnements ! Quoiqu’un gosse, quand il joue, quand il délire, il se prend jamais pour un aigle à deux tronches, pour un lion, une licorne ou un ours, vous remarquerez ! Il dit qu’il est d’Artagnan, Anquetil, James Bond, ou quelque autre mec fameux, héroïque et glorieux. Il se compare à des gars qui se sont dépassés, qui ont assuré leur légende, assumé leur vie, prolongé leur destin, pas à un truc qui rugit ou qui pond des œufs. Mais les grands, si ! Les Ricains, pourtant terre à terre, pourtant démocrates, eux aussi ont adopté l’aigle. Bande de crêpes, va ! Mômeries ! La devise universelle ? Toujours plus con !

On s’en débarrassera jamais, de la connerie ! Plus gluante, plus indélébile que le péché universel, elle est ! L’essuyer, c’est la doper ! Infinie, saharienne, océanique, cosmique ! On ne peut pas lutter. On a cru qu’avec l’instruction obligatoire on allait enrayer le fléau : mes choses ! Savoir et intelligence ne sont même pas cousins germains ! Pas même parents pauvres ! À l’échelle de la haute instruction, on retrouve les mêmes mômeries : le Nobel, le doctorat honoris causa, les décorations, les grades, les titres, les estrades, les lauriers que je vous causais y a un instant et qui sont tellement mieux à leur place dans le civet de lapin que sur le crâne chenu d’un savantissimo. Partout, toujours, dans les religions, les politiques, chez les rois, chez les sauvages, faut des oripeaux, de l’encens et des rites ; des courbettes, des chants de grâces, du plumeau, de la « chair à appâter ». Comment voulez-vous qu’on s’en sorte, mes drôles ? Et puis après tout, s’en sortir pour quoi faire ? Pour aller où ? La destination changera jamais : tchernoziom, fin de section ! Pascal a aussi bien pourri que ceux qui ne l’ont jamais lu.

Mais je suis, je cause, je tartine, je me fignole la gamberge alors que je suis payé pour vous raconter une history bien bathouze, frémissante, suspensive, avec viol, sang chaud, sang-froid à tous les étages.

On m’apprend donc que Simon Cutepley occupe l’appartement 612 bis, au sixième. Je réponds « merci bien » et je m’engage dans l’escalier.

Le 612 bis se trouve au bout du couloir. Si bien que « Dieu soit loué », un seul autre appartement lui est contigu. Je toque discrètement, pour si des fois la fausse Patricia Sam-Hart avait des larbins privés. Bien m’en prend car ça se met à remuer à l’intérieur. La porte s’ouvre sur une mignonne femme de chambre en noir et blanc (c’est elle qui est noire et ses vêtements qui sont blancs).

— What do you want ? me demande-t-elle en anglais et en supprimant les « r », ce qui n’est pas gênant, cette phrase n’en comprenant pas.

— Mister Cutepley, please, réponds-je, en chiquant au gnace qui se goure de lourde.

— Next door, répond obligeamment la ravissante brunette en me montrant la lourde du 612 bis.

Comme je ne me refuse rien pour mon standinge, j’y vais d’un « thank you véry much » qui ferait baver de jalousie M. Wilson soi-même.

La soubrette est réellement adorable. Moi, j’adore les Noires. D’abord elles sont plus faciles à repérer quand on les emmène aux sports d’hiver, et puis elles ont beau se faire décolorer les crins, elles ne ressemblent pas pour autant à des Scandinaves. Celle-ci est toute jeune. Elle a des traits réguliers, des dents blanches, des yeux très clairs et alors un châssis qui donnerait la chair de poule à un fabricant de bromure.

Je lui décoche mon sourire antiraciste numéro 1, celui qui est reconnu d’utilité publique et qui a tant fait pour le rapprochement des peuples et le repeuplement des proches. Elle y répond par un autre sourire.

— Vous ne faites pas partie du personnel de l’hôtel, lui demandé-je en anglais, mais en prenant soin de vous le traduire pour si des fois vous seriez incapable de lire le New York Herald Tribune.

— Non, me répond-elle, je suis au service de miss Patricia Sam-Hart.

— Si votre maîtresse est aussi belle que vous, ça ne me déplairait pas qu’elle devienne aussi la mienne, plaisanté-je, pour moi tout seul, car ce machin-là en anglais ne veut plus rien dire du tout.

Elle rit tout de même.

— Vous n’allez pas au Festival ? m’enquiers-je.

— Oh, non, quand je vais au cinéma, c’est à mes frais.

Ancillaire jusqu’à la moelle, quoi ! Pas résignée : acquise au système. Nuance !

Je prends une attitude de cinéma, style : le type qui baratine une fille dans un encadrement de porte. Je prends appui contre le montant et je croise mes jambes. Quand on est en smoking, vous remarquerez qu’une attitude désinvolte est davantage payante. Les petites soubrettes noires, elles sont pas plus connes que les bonniches made in Bretagne, mais elles sont tout aussi candides. Ça la flatte d’être baratinée par un beau gars (les frais de pommade sont à ma charge, laissez !).

— Vous trouvez pas qu’on s’harmonise merveilleusement ? je lui demande : vous êtes une Noire vêtue de blanc et moi un Blanc vêtu de noir, c’est un signe, non ?

Elle rit derechef.

— Et puis vous vous appelez Katy, dis-je, et il se trouve que je raffole de ce prénom.

— Comment savez-vous ça ? sourcille la douce enfant, émerveillée par mon sens divinatoire.

— La liste des choses que je ne sais pas tiendrait au dos d’un timbre-poste, fais-je, en m’efforçant de détacher mes yeux de la médaille qui lui pend au cou et sur laquelle le mot Katy est écrit en toutes lettres.

Elle a un hochement de menton.

— Et vous, vous allez au festival ?

— Je devais, mais je commence à ne plus en avoir envie. Votre patron s’y trouve ?

— Je vous dis que c’est une patronne, rectifie Katy, miss Patricia…

— Sam-Hart, c’est vrai, m’excusé-je. Si elle est au festival, elle ne rentrera pas avant une heure avancée de la nuit, ma colombe. Le film de ce soir va l’occuper un bout de temps : trois heures de projection, une heure pour sécher ses larmes car il est triste, une autre heure pour remettre son rimmel en place et une autre encore pour se remonter le moral avec du champagne, ça nous laisse six heures pour lier connaissance, vivre une grande histoire d’amour et prendre rendez-vous pour demain…

Elle se tord, me dit que les frenchmen ont un culot du diable et s’efface pour me laisser entrer. Jamais loup ne s’introduisit plus rapidement dans une bergerie, mes choutes ! J’ai le charme drôlement opérant, ce soir. Pourtant je ne suis pas tellement conditionné pour une partie de biscuit, hein ? Avec le turbin qui m’attend, y aurait plutôt de quoi se faire inscrire le scoubidou-vadrouilleur aux classes de neige.

L’appartement est véry luxuous : moquette, tapis, tentures, tableaux, meubles de grande classe. Il se compose d’une chambre à coucher, d’une salle de baths, d’un dressinge-roume et d’un salon.

— Je regardais la télévision, m’apprend Katy en me désignant un interlude abscons qui représente, soit le gros plan d’une colique, soit les chutes du Zambèze.

« Mais, ajoute-t-elle, comme je ne comprends pas un mot de français ça n’était pas très intéressant.

Délibérément je vais couper le jus et l’écran du poste retrouve toute sa force attractive. Un lampadaire coiffé de soie rose diffuse une lumière délicate. Je me laisse choir dans un fauteuil et brandis à la jeune Noire un regard capable de faire fondre la partie septentrionale du Spitzberg.

— À quelle heure quittez-vous votre service, petite souris ?

— Lorsque ma maîtresse est de retour ; elle veut que je reste ici pour répondre au téléphone.

Elle me désigne un superbe appareil rose avec incrustations de nacre. Je saisis le combiné en posant mon autre main sur la fourche afin de ne pas alerter la standardiste de l’hôtel.

— Allô ! fais-je, puis-je parler à miss Katy, je vous prie ? C’est pour lui dire qu’elle me plaît tellement que si elle ne vient pas s’asseoir sur mes genoux immédiatement mon cœur va sûrement se décrocher.

La môme Katy, selon moi, ça fait un bout de moment qu’elle a pas eu droit à son coupon d’extase et j’ai idée qu’elle a de la langueur dans le piège à crinière.

En moins de temps qu’il n’en faut à une fine Bélon numéro zéro pour visiter le tube digestif d’un avaleur de sabre, voilà mam’zelle Cigare sur moi, un bras passé autour de mon cou ! Je sais pas si vous avez déjà eu des conversations intimes avec des Noires, les potes, mais je peux vous dire que c’est un sport qui ne manque pas d’agrément. Même les horribles racistes ne dédaignent pas une black party. Tenez, j’ai connu un juge, en Louisiane — charmant homme, père de famille nombreuse — qui m’a dit textuellement ceci : « Je n’ai jamais condamné personne à mort, sauf des nègres, bien entendu. » Et il ajoutait en baissant le ton, because sa bonbonne : « Les Noirs n’ont qu’une chose de bien : leurs filles. Pas leurs femmes : leurs filles. »

Moi, vous me connaissez ? Je me dis que cette mignonnette doit emporter une bonne opinion de notre France. Alors j’entreprends dare-dare (si vous me permettez cette image hardie) une séance hautement patriotique. Je commence par la Marseillaise des sourds-muets (rien qu’avec les pognes) ; puis je lui fais la réanimation express ; ensuite le parapluie retroussé ; je lui joue alors : « Recoiffe-moi avec ta langue » ; « Poupée de messire, poupée de comte », « Si tu oublies ta pilule, va voir Jivago », « Permettez-moi de vous embraser », « La tome de l’Oncle Lacaze », « T’as beau t’appeler Vendredi, c’est pas pour ça que je vais faire maigre, et si tu as cru Robinson, t’as pas cru Zoé » ; pour finir, naturellement, et vous vous en doutiez, je lui entonne le « Chant des partis sans laisser d’adresse ». Quand je l’abandonne, elle est pâle d’épuisement : un vrai radis noir !

En flageolant, Katy se barre dans la salle de bains de sa maîtresse où la maison Porcher a disposé avec art et précision tout ce dont une jeune fille a besoin pour réparer des gens l’irréparable outrage.

Moi, San-A., aussi sec, j’en profite pour bomber dans la chambre à dormir et pour inventorier rapidos les penderies. Celles-ci contiennent pas mal de robes et de manteaux de fourrure, certes, mais, en farfouillant bien à fond, je finis par découvrir un costume de velours qui pourrait très bien être masculin. Sur ma lancée, et tandis que la femme de chambre (tu parles !) donne le la aux robinets, j’explore les autres meubles.

Dans le tiroir de la table de chevet, que découvré-je ? Un revolver, mesdames-messieurs. Et pas de l’objet mutin, style bâton de rouge à lèvres, non : un colt à barillet, mes camarades. Avec tout son magasin rempli de valdas grosses comme mon petit doigt. Le zig qui dégusterait quelques-unes de ces pralines dans le réservoir à muscadet, il aurait de la difficulté à rigoler pendant un certain temps, moi je vous le dis.

Me voilà enfin la conscience en repos. Dans notre job, pour usiner, faut que la conscience règne, sinon on cochonne. Maintenant je suis sur la même longueur d’onde que le Vieux et je pige qu’il n’y a plus aucun doute : miss Patricia Sam-Hart est bien l’Hyène. Je récupère les balles, les glisse dans ma fouille et remets l’arme à l’endroit où je l’ai trouvée. Ensuite de quoi, l’âme en paix et le cervelet bourré de projets, je retourne au salon. Mon regard sagace se porte droit sur un bar roulant aux flacons intéressants.

Je pose deux verres à l’endroit sur le plateau de verre et, dans chacun d’eux, je laisse tomber quatre gouttes incolores d’un menu flacon qui ne me quitte pratiquement jamais. Il ne me reste plus qu’à attendre le retour de la môme « Faites, monsieur ». La revoilà ! Je lui virgule un magistral clin d’œil.

— Si on poussait l’outrecuidance jusqu’à siffler un petit quelque chose pour se redoper, darling, est-ce que votre patronne s’en apercevrait ?

— Elle s’en moque, assure Katy, mais je ne bois jamais d’alcool.

— Prenez ce que vous voudrez, mon petit bijou, pour moi ce sera un bourbon.

Elle va servir les drinks, tandis que je repère déjà le vaste pot de fleurs dans lequel je verserai le mien.

— À nos amours, mon petit corbeau ! lui fais-je en levant mon verre.

J’ai usé du mot corbeau en français, et la môme de demander :

— Qu’est-ce que c’est un caorbô ?

Je lui décris :

— Un tout petit oiseau avec des plumes de toutes les couleurs, chérie, il a un mignon petit bec rose, pointu comme des ciseaux de brodeuse, et il ne mange que des pétales de myosotis.

— Ravissant, bée-t-elle. Vous êtes aussi merveilleux poète que merveilleux amoureux.

J’ai droit à une bibise ventousarde, avec aspiration des muqueuses.

Elle boit son sirop de perlimpinpin. Je fais semblant de déguster une gorgée de bourbon, puis j’enlace la soubrette et, tandis que je lui roucoule des trucs dans l’astrakan, d’un geste prompt, je vide mon godet dans le seau à fleurs. Maintenant la question n’est plus que de savoir qui s’endormira le plus rapidement, de Katy ou des baccarats. Notez bien que je ne leur ai filé aux unes et à l’autre qu’une dose de père de famille. Katy, c’est pas une anesthésie pour ablation de la vésicule que je lui ai mijotée, simplement un coup de ronflette.

J’y dépose quelques mimis bavouilleurs, après quoi elle se met à dodeliner (n’ayant plus la force de branler le chef).

— On dirait que le marchand de sable est passé, ma petite merveille ? lui fais-je remarquer.

— Vous m’avez coupé les jambes, darling, répond-elle.

— Ce serait dommage, elles vous vont si bien ! Bon, il faut que je vous laisse car on m’attend. À demain soir, même heure, O.K. ?

— O.K. !

Elle m’accompagne jusqu’à la porte, on se fait miauler le dernier et nous nous désunissons pour le meilleur et pour le soupir.

Je grimpe dans ma cage à dorme pour attendre que mes quatre gouttes de « Good night les copains » aient fait leur œuvre et pour préparer mon matériel.


Une plombe plus tard, un ravissant jeune homme qui ressemble à moi-même autant que le père du duc de Bordeaux ressemble à mon cul frappe à la porte de l’appartement de miss Patricia Sam-Hart. L’homme dont à propos duquel je vous cause porte maintenant une gabardine en nylon léger par-dessus son smokinge, des chaussons caoutchoutés par-dessus ses targettes vernies et des gants de caoutchouc par-dessus ses mains aristocratiques. Il a coiffé une perruque de beatnik qui lui descend jusqu’au bassin (qu’il a aquitain et qui le fait ressembler au président Antoine — pas Pinay, Antoine tout court).

Personne ne répondant à son toc-toc, le personnage étrange et mystérieux sort de son imper un instrument qu’il a baptisé Sésame, en souvenir de son ami d’enfance Ali-Baba, et se met à tutoyer la serrure. Plein succès. Elle s’ouvre aussi facilement que, naguère, les jambes de la chère Katy.

L’homme entre. La porte se referme.


Faut voir comme elle en concasse, ma dulcinée du Toboggan ! Allongée sur le canapé, mains jointes, jupe retroussée… Je constate qu’avant de s’endormir elle a reçu un coup de tubophone car j’avise un feuillet près de l’appareil. Je lis : « Appeler le 34-21-19 ».

J’enregistre, puis je me mets en quête d’une bonne planque pour attendre le retour de la fausse miss Sam-Hart. Sa chambre est un coinceteau idéal. J’ai déjà mon petit plan pour ce qui est de « l’opération De Profundis » : la fenêtre… Elle donne sur un balcon isolé de celui des autres appartements par une double cloison agrémentée de plantes grimpantes. On est au sixième… Sans parachute, ça peut avoir des conséquences sur l’organisme, non ? Si je sais bien m’y prendre, ça risque même de passer pour un suicide.

Je fais jouer l’ouverture de la fenêtre de manière à pouvoir l’ouvrir du bout du pied le moment venu, ensuite de quoi je referme les rideaux et reste planqué derrière. Ça n’a rien de génial en fait de cachette, je sais bien, mais je n’ai pas la possibilité de me déguiser en peigne fin et de me planquer dans le tiroir de la coiffeuse, non ? Faut excuser la soumission du superman à la loi des volumes trop simples. Une pièce cubique, avec deux ou trois petits meubles et un lit trop bas pour que je me love en son rez-de-chaussée, c’est pas bézef. Alors, quoi, les rideaux, tout comme dans les bons vieux films d’épouvante de jadis. Maintenant il s’agit d’attendre. Je m’installe dans l’embrasure, jambes repliées, et le temps s’écoule…

C’est longuet, mais la seule chose dont on soit vraiment certain en ce monde, c’est que les secondes s’égrènent inexorablement. Certaines paraissent plus longues que d’autres, selon l’emploi qu’on en fait, certes, pourtant y a pas à douter du calibrage… Je me dis que ces minutes passeront, qu’elles passeront en foule, sur la face des mers, sur la face des monts, sur les fleuves d’argent, sur les forêts où roule comme un hymne confus des morts que nous aimons. Qu’est-ce qui m’arrive ? Voilà que je vous victorhugose ma belle littérature, par inadvertance. Comme si elle avait besoin de ça, ma prose ! Elle prendra bien des vers toute seule, comme tout un chacun.


Sur le coup de deux heures du matin, on carillonne à la grille du parc. La môme Katy n’en finit pas de se réveiller. Je vais vous faire une confidence, les gars : moi aussi j’en écrasais. Mais je suis lucide le premier. Ça tabasse en force à la porte. Enfin la jeune Noire (qui vraiment ne passe pas de nuits blanches) geint, grogne, bavoche et se traîne jusqu’à la lourde où elle se fait savonner les portugaises de première. Nerveuse, l’Hyène ! Elle tolère pas qu’on la fasse poireauter dans un couloir d’hôtel.

— Je m’étais endormie, mademoiselle, plaide Katy.

L’autre veut pas le savoir. Elle dit qu’elle paie et qu’elle veut être servie. C’est l’argument magistral, l’artiche. Ceux qui paient achètent avant tous des droits. Le droit d’être servi, d’avoir une auto en état de marche, une chambre confortable, une heure d’amour sans vérole, un avion qui ne tombe pas, et tout à lavement, comme dit si justement Bérurier.

Lorsqu’elle a bien houspillé sa larbine, elle lui demande s’il y a eu des appels tubophoniques, ce à quoi mam’zelle Noirasson rétorque que oui, et que le monsieur du 34-21-19 a réclamé sa patronne pour une urgence urgente. Patricia Sam-Hart dit qu’elle n’en a rien à foutre (comme elle le dit en anglais c’est moins choquant) et qu’elle appellera cet animal demain, ce qui personnellement m’étonnerait, vu les projets que j’ai et qui la concernent étroitement. M’est avis que, tout Hyène qu’elle soit, elle (ou plutôt il) a picolé sauvagement. Ça s’entend à sa rogne exagérée, à ses syllabes qui se dérobent, à sa respiration haletante.

À la fin, elle dit à Katy d’aller se pieuter. Lorsque la femme de chambre est partie, Patricia décroche le bignou et ordonne à la standardiste qu’on ne la dérange sous aucun prétexte. Comme elle est naze, elle tartine un couplet qui sert admirablement mon opération, comme quoi la vie la fait chier et qu’elle ne veut plus avoir de rapports, fussent-ils sexuels — avec ses contemporains. Vous trouvez pas qu’elle est drôlement coopérative, cette gosse ? Quelques instants avant de se faire buter, elle clame qu’elle en a marre de l’existence ; peut-on souhaiter mieux lorsqu’on est embusqué derrière les rideaux d’une fenêtre par laquelle on se propose de balancer la personne en question ?

Tout ça s’est passé au salon. Enfin, l’Hyène passe dans sa chambre. Elle n’a plus son étole à la main, mais une bouteille de raide. Je vous dis que c’est de la tarte à la crème, cette liquidation. Je comprends pas que les collègues du F.B.I. et ceux de Scotland Yard considèrent ça comme un exploit irréalisable.

Par le mignon trou que j’ai percé dans le rideau, je la vois porter le flacon à ses lèvres et téter goulûment cette mamelle écossaise. Elle fait « aaah », comme pour un orgasme de bonne qualité, puis pose le flacon et se torche les lèvres ainsi que ferait n’importe quel maçon venant d’écluser son coup de rouge pendant la pause-casse-croûte.

Brusquement, l’Hyène se cabre. La voilà qui mate en direction de la fenêtre. Ai-je bougé ? Toujours est-il qu’elle m’a repéré. Avec une promptitude inattendue, elle bondit à sa table de chevet. Dites, il a été bien inspiré, votre San-A. bien-aimé, de retirer les balles du Colt. J’espère ne pas en avoir oublié une. Dans ce cas-là, il faut bien faire le ménage à fond si on tient à conserver la santé.

Je sors de ma planque et me précipite au moment où elle se retourne pour défourailler. Au lieu de faire « boum-boum », ça ne fait qu’un pitoyable « clic-clic ». Elle n’a pas eu le temps de revenir de sa stupeur que je lui porte une clé qui devrait être celle des songes, mais dont elle se défait aisément. Je pige que rien de ce qui touche au judo ne lui est étranger. Une fameuse commère, ce gars-là ! Mieux encore, elle profite de ma surprise pour me filer un coup de crosse sur l’os qui pue (toujours se référer à Béru).

Je suis instantanément certain que les trente-six chandelles m’ont été intégralement livrées, aussi négligé-je de les compter. Faites comme moi, les mecs : ne ratiocinez pas. Ainsi, à la banque par exemple, ne recomptez jamais les liasses devant le caissier, des fois qu’il y aurait un billet de plus vous seriez marron.

Je me prends à part pour une mise au point et je me dis très exactement ceci, sans y changer une virgule : « San-A., cette bergère est un berger, ne l’oublie pas. Un terrible qui a toujours eu gain de cause. Si tu n’entreprends pas quéque chose d’astucieux et de considérable dans le millième de seconde qui va suivre, t’as intérêt à te commander des faire-part de deuil pour être certain qu’on n’oubliera pas tes titres, grades et distinctions de tous ordres. » Voilà ce que je me bonnis, parole ! Et ça me dope, quand je me parle entre deux yeux ! Comme j’ai fléchi et que je suis à genoux, la tronche ballottante ; comme je sens que cet enfant de sagouin lève sa rapière pour le coup de grâce, je bondis en avant. Mon crâne lui cigogne l’estom’. Son bras retombe, mais mollasson. Je me relève et je lui porte à la nuque un de ces parpaings susceptible de détromper un éléphant. L’Hyène s’écroule. Moi je trouve que ce baroud d’horreur a suffisamment duré. Comme le gnace est K.O., faut en profiter pour lui faire savourer les lois de l’attraction terrestre. Ainsi il se rendra compte de rien… Je le cramponne à bras-le-corps, le charge d’un coup de reins sur mon épaule et gagne la fenêtre.

Comme prévu, j’ouvre celle-ci de la pointe du pied. La nuit est fraîche et molle. Bien que nous soyons en mai, c’est comme un début d’été. La mer, en face, fait entendre son clapotement. Pas d’autres vis-à-vis que la Grande Bleue, présentement toute noire sous la lune.

Je traverse le balcon, mais sans m’approcher de la balustrade. Un léger élan, une détente de l’épaule… La charge qui me faisait ployer le dos disparaît. J’espère qu’il n’y a plus personne sur la terrasse. Je bondis dans la pièce, mes mains plaquées sur mes oreilles pour ne pas entendre le moche bruit de l’atterrissage. Je l’entends quand même, ou alors c’est mon être qui le devine. Il subit une secousse interne, mon être.

Maintenant, faut faire fissa. Je cours ramasser le colt gisant sur la carpette et le remets dans le tiroir. Un petit coup d’œil derrière les rideaux, pour si des fois j’aurais laissé des traces… Pas surprenant que l’Hyène ait eu la puce à l’oreille. Pendant mon sommeil, la ceinture de mon imperméable s’est détachée et sa boucle chromée a glissé sous le rideau.

Je ramasse ma ceinture. En bas, ça remue-ménage vilain. Des cris ! Des appels ! Je m’esbigne en cavalent. J’entrouvre doucement la porte. Très peu, juste pour couler un œil dans le couloir. C’est l’instant où tout se joue. Mais je ne vois qu’une théorie de souliers vides près des portes. Je sors, je tire la lourde qui se referme.

Les cagoinces sont juste en face. J’y pénètre et assure le verrou. Pas la peine de draguer dans l’hôtel avant que ça effervescente. J’ôte les chaussons de caoutchouc, je les roule et les mets dans les poches de mon imper. Idem pour les gants et la perruque.

Ensuite j’ôte l’imperméable, le plie soigneusement, et l’attache au moyen de sa ceinture à l’extérieur de la petite fenêtre des toilettes, laquelle fenêtre donne sur la cour. Je récupérerai ce fourbi plus tard.

J’attends cinq minutes, je tire la chasse pour faire sincère, et je sors en feignant de me rajuster. Dans le couloir il y a trois ou quatre personnes qui discutent : un gros Américain à cheveux blancs, deux vieilles Anglaises à cheveux rouges, et un petit Italien chauve dont la robe de chambre fait songer au Vésuve en éruption.

Ils sont au courant de « l’accident ». L’Italien fumait son cigare sur son balcon. Il n’a pas vu quand la malheureuse s’est jetée… C’est le bruit qui… Alors il a hurlé… Et…

Je n’attends pas la fin de cette passionnante histoire. Vitement, je descends en utilisant l’ascenseur.


Y a foule sur la terrasse. On se bouscule au portillon, mes enfants ! Le macchab fera toujours recette, quoi ! Tous charognards, vampires, voyeurs, mateurs, amateurs de mocheries, de funèbreries. Tous ! Y a pas que les poissecailles qu’on appâte à l’asticot ; l’homme surtout ! Et merdophage, donc ! Il bouffe le gibier pourri, ses crottes de nez, ses ongles… Il lui faut de la fange, c’est sa vocation, la merde. Sa vocation et son régal.

J’écarte la foule énergiquement. Des morues visionneuses me lancent des « Non, mais dites donc » comme si je les frustrais.

— Police, objecté-je.

Un toubib est déjà agenouillé auprès du corps. Des médecins, c’est magnifique, vous en trouvez partout. À croire qu’un Français sur dix est toubib. Pas jojotte, l’Hyène. Elle est tombée sur une balustrade de pierre et, chose effarante, elle est restée en équilibre dessus, jambes d’un côté, bras de l’autre. Le médecin la retrousse, la palpe… Mais tout est terminé. Il l’exprime d’un hochement de tête. C’est un grand maigre qui a les yeux cachés par ses pommettes. « Mission remplie, San-A. », me dis-je tristement. Et puis j’avise quelque chose. Un truc que je vois souvent, qui me plaît, auquel je consacre une belle partie de ma vie ; un machin qui, ordinairement me ravit… mais qui, cette fois, me file une terrible nausée. Je repars en titubant.

Police-secours se pointe déjà. Je vais droit au bar avec l’intention bien arrêtée d’écluser un quadruple, un sextuple scotch ! Une bouteille entière de scotch ! Un magnum de scotch ! Tout le scotch importé en France ! Et de le boire sans eau !

Qui vois-je, installé au bar, devant un bloody mary ? Bon, d’accord, bravo ! vous l’avez deviné : le Vieux.

Il fume un cigare. Il a devant lui la dernière édition du Monde et il lit l’article de Baroncelli. Je me permets une chose que j’aurais jugée impossible deux minutes plus tôt : je lui arrache son baveux. Il sursaute, sourcille, puis, devant ma pâleur, décide de mettre ce geste sur le compte de mon émotion.

— Compliment, mon petit ! me dit-il entre les belles dents éclatantes de son râtelier pour festival de Cannes.

Je me laisse tomber à son côté, dans un fauteuil.

— Je ne vous pardonnerai jamais ça, patron ! lui dis-je.

Du coup, il devient pas content, Crâne-d’œuf. Y a de l’orage plein sa prunelle.

— Ah, vraiment ! girouette-t-il.

— Vous m’avez fait assassiner une innocente, fais-je en lui broyant le poignet. Une innocente, entendez-vous ? Cette Patricia Sam-Hart n’était pas l’Hyène, chef ! C’était une femme !

Sa frime prend tout à coup l’aspect d’une rue bombardée.

— Que racontez-vous !

— Allez-y voir, grondé-je. Allez vite avant qu’on l’emporte ; je viens de buter une femme, vous entendez ? Une vraie femme, telle que le bon Dieu l’a inventée !

CHAPITRE III

Croyez-moi ou allez vous faire déterminer le groupe sanguin, mais je m’offre quatre gouttes de mon élixir de roupillage, afin de mettre un point de suspension à mes affres. Dans ces cas-là, le plus raisonnable est de s’envoyer dehors en classe économique pour attendre que ça se tasse et que vos pauvres nerfs retrouvent toute leur souplesse. Un piano, fût-il signé Steinway, quand il s’est trop fait limer, faut faire venir l’accordeur, non ?

Donc, après avoir craché mon venin à Mister Tondu, je grimpe dans ma piaule, m’administre le sirop de sommeil qui réussit tellement bien à Katy, et j’oublie en quelques minutes la vie, le Vieux qui contribue à la rendre si moche, et la mort qui tarde tant à vous en guérir.

Peut-être que je rêve ? Impossible de vous le dire au réveil. Le cauchemar de la réalité me suffit et prend illico le pas sur les impressions subconscientes. Ce que je ressens à cet instant est plus féroce que ce que j’ai éprouvé en constatant que je n’avais pas butté l’ennemi universel numéro 1. C’est plus calme, plus froid, mais justement, plus réfléchi, plus terrible. Malgré le soleil qui inonde ma très confortable chambre, je me sens glacé et dépouillé de toute espèce d’énergie. J’sais pas si vous avez déjà vu un potager en hiver, avec son sol dévasté, ses rares choux pétrifiés, ses arbrisseaux peints par Buffet et sa couche de givre qui met du strass de carte de Noël par-dessus cette désolation. Si oui, dites-vous bien, les filles, que mon âme, en ce matin de Côte-d’Azur, ressemble à cela. Je bigle ma tocante, elle balbutie dix heures vingt. Quand on s’oublie, le matin, on se réveille immanquablement à dix heures vingt. Le nombre des types qui se sont écriés merde ! en lisant cette heure-là est incalculable.

Je décroche mon bigophone pour réclamer le petit déjeuner. Café noir, et jus d’orange. Mais je me ravise.

— À la place du jus d’orange, mettez-moi une demi-bouteille de muscadet.

J’ai un peu honte. Faire appel à ce genre de doping, c’est pas digne d’un homme fort. Seulement, je me pose la question : suis-je un homme fort ? Et je m’en pose une autre : qu’est-ce qu’un homme fort ? Compliqué, dans le fond…

Je reprends le bignou et je demande à la standardiste d’appeler mon numéro de Saint-Cloud. Besoin d’entendre la voix de ma Félicie. Simplement lui dire bonjour, l’écouter me parler du maçon qui doit venir colmater une fissure de notre garage, de ses oiseaux qui se relaient dans le nid pour couver des œufs roses, piquetés de points noirs…

— Une demi-heure d’attente, je maintiens ? me fait la demoiselle.

En d’autres temps, je la chambrerais, lui filerais un doigt de cour pour la prier d’activer, mais je n’ai pas le cœur à ça…

— Maintenez, maintenez !

On frappe. C’est le petit déjeuner. Le café fume en attendant d’être bu ; la bouteille de muscadet se désembue en attendant de fumer…

— Monsieur veut son plateau au lit ? s’inquiète le jeune loufiat blond, made in Germany.

Non, monsieur veut prendre une douche, toute affaire cessante ; arroser d’eau tiède ses idées noires… Je passe dans la salle de bains après avoir bu une gorgée d’un café trop noir, trop épais, qui a un goût de goudron.

À loilpé sous le pommeau cinglant, j’offre mon pathétique visage aux mille aiguilles qu’il me décoche. Je ne me lasse pas de cette averse. Mes épaules doivent ressembler à du bacon. Je tire à fond la manette du froid et je hoquette. Ouf ! ça va mieux… Quand on a le moral en compote, c’est le corps qu’il faut soigner. Nos pensées sortent de la matière, les gars, alors veillons sur la matière et, telle l’intendance, le moral suivra.

Plus fourbi qu’une selle de concours hippique, je me dégage du bac à douche et je commence à me raser. Mon Sunbeam vrombit doucement en butinant mes joues râpeuses. Mais bientôt vient s’adjoindre un autre ronronnement que je n’identifie pas immédiatement. Je stoppe ma tondeuse à gazon et je reconnais la sonnerie caverneuse du téléphone. Je prête l’oreille pour m’assurer que c’est bien dans ma chambre qu’elle appelle au secours. C’est bien dans. Je me dirige alors vers la porte, toujours dans ce beau costume d’Adam, si bien coupé que dames et demoiselles insistent pour connaître l’adresse de mon tailleur ; mais au moment de sortir, je perçois le déclic de l’appareil décroché et j’entends une voix masculine murmurer : « Mouais ? », ce qui me paraît un peu bizarre, voire étrange et un rien mystérieux.

Je fonce dans ma chambre et quelle n’est pas ma stupeur en découvrant, allongé sur mon lit avec ses gros ribouis terreux et son bitos enfoncé jusqu’aux sourcils, l’honorable Bérurier en personne.

Il tient le combiné d’une main, la bouteille de muscadet de l’autre. Le premier est plein de la voix de m’man, la seconde est à peu près vide.

— Pour toi, m’annonce le Gros, sans s’émouvoir, en me présentant l’appareil.

Avant que de s’en dessaisir, il brame dans la passoire :

— Mes respectes, chère maâme !

Puis, avec un sourire attendri, il me dit :

— Ta mère !

— Qu’est-ce que tu fous là ? bredouillé-je.

Il redresse le bord pantelant de son chapeau.

— Je t’en prie, soye poli, Mec, laisse pas moisir ta vioque ; sans compter qu’à cinq cents points les trois broquilles avec c’t’engin, le silence est d’or !

Satisfait, il achève d’écluser le muscadet et considère le flacon, aussi désert maintenant que le coffre-fort d’un banquier en faillite, d’un œil perplexe. Hâtivement, je dis à m’man : que je l’aime bien, qu’il fait soleil à Cannes, que je l’embrasse très fort et qu’elle prenne soin de ne pas attraper froid. Ce à quoi elle me répond : qu’elle m’aime bien, qu’il pleut à Paris, qu’elle m’embrasse très fort et que je prenne soin de ne pas attraper de coup de soleil. Je comptais lui gazouiller des trucs, me feutrer les trompes avec sa bonne voix tendre, mais l’arrivée inopinée de Sa Majesté Groslard a coupé mes effets. Je raccroche, me tourne vers l’Enflure qui ressemble sur ce lit pimpant à une poubelle renversée sur une moquette, et d’un ton plus sinistre que la corne de brume d’un navire en train de couler, je murmure :

— Je t’écoute !

Il fait la cloche avec la bouteille (il sait très bien la faire aussi sans accessoires).

— Je vais te dire, Gars…

— C’est ça, dis-moi, et dis-moi vite !

— Le muscadet, c’est un peu comme le beaujolais : ça voyage mal. Ou alors, les muscadet-culteurs n’espédient que leurs fonds de cuve et gardent pour leurs pommes la première pressée.

— Entièrement d’accord avec toi, Gros, mais à part ce cours d’œnologie, y a-t-il d’autres raisons à ta visite ?

Il se fouille et ressort de sa vague une lettre à entête de l’hôtel, entièrement barbouillée de moutarde.

— Oh ! chiasse ! fait paisiblement le Débonnaire, c’est mon sachet de moutarde Air France qu’a crevé ma fouille. Mon bourre-pipe, j’suppose.

Je saisis l’enveloppe comme je peux, la décachette et reconnais l’écriture souple et paresseuse du Vieux. C’est rarissime qu’il écrive à la main, le Pelé.

Cher San-Antonio.


Je vous avais prévenu que l’Hyène est un homme DIABOLIQUE. Il faut coûte que coûte éclaircir ce mystère. Les empreintes de la fille morte ne correspondent pas à celles qu’elle a laissées l’autre jour sur le verre. Et cependant je suis certain ne n’avoir commis aucune confusion ; vous m’entendez bien ? CERTAIN ! Je conçois que cette mission vous ait déprimé, c’est pourquoi je juge bon de vous adjoindre Bérurier, dont l’optimisme, j’en suis sûr, vous fera grand bien.

Le Festival est fini. Je remets mon vote à mes illustres collègues et rentre à Paris. Comme l’a dit je ne sais plus qui, nous avons perdu une bataille, mais nous n’avons pas perdu la guerre.

Allons, mon cher ami, haut les cœurs et en avant !

Je laisse retomber mon bras.

— T’as des problos ? s’inquiète l’Obligeant.

— Plusieurs, fais-je, le plus urgent est le suivant : pourquoi, alors qu’il existe des stylos multimines, le Vieux n’écrit-il pas des lettres tricolores ?

— Parce que c’t’un conservateur, mon pote, il est trop attaché à son vieux stylo, il se contente de chanter la Marseillaise en écrivant.

Sa boutade me fait sourire. Comme quoi il a vu juste, le Big Dabe : Béru, c’est un super-tonic ; un puissant excitant du grand zygomatique, un stimulant des glandes pompidiennes et un régulateur de balancier à oreillettes.

Il renifle des choses dont, précisément, la vue m’incommodait et demande en montrant la bouteille vide :

— On pourrait pas se faire grimper sa sœur aînée ? J’ai fait un peu trop de bouche-à-bouche à celle-ci…

— Fais ! accepté-je en montrant le bignou.

Fort de cette permission, le Gros demande donc une deuxième boutanche et sollicite une petite choucroute garnie par la même occasion, vu — m’explique-t-il — qu’il a comme une sorte d’espèce de creux au-dessous de la ceinture.

— Ainsi, le Vieux t’a mandé d’urgence ? dis-je.

— D’une urgence tellement urgente qu’elle en était nocturne, bougonne le Fameux. Il était trois plombes du mat’. Ma Berthe, comme par enchantement, s’était levée pour prendre un peu de bicarbonate, rapport qu’on avait dîné hier soir chez les Pinaud qui nous avaient mijoté une gigue de chevreuil grand seigneur. À la purée de marrons, s’il te plaît ! Berthe, tu sais comme elle travaille de la fourchette quand la cuisine la botte ? Elle s’est payé une telle partie de mandibules qu’elle pouvait plus dormir… La v’là qui prend son bicarbonate et qui se rabat au pageot. Ça m’avait réveillé, nécessairement. Et moi, j’ai une particule arrêtée : si je me réveille en pleine note, illico ça me porte aux fusibles, et v’là mon Béru qui déguise le drap de lit en chapiteau de cirque. Juste comme j’entreprenais mes manœuvres de printemps avec Berthy, le téléphone !

« — Laisse quimper, Gros ! qu’elle me suppliait, la pauvrette ! Dans l’émoi qu’elle se trouvait, tu parles qu’elle en avait rien à foutre du bignou…

« Seulement, qu’est-ce que tu veux, Mec, on se refait pas. La conscience professionnelle passe avant les joies ménagères. Je suis été décrocher malgré les gémissements de Madame. J’avais la tête chercheuse qui s’assommait contre les meubles dans ma hâte. C’était donc le Vieux !

« — Bérurier, il démarre, bille en tête, sans même s’excuser pour l’heure induse ; Bérurier, vous allez prendre l’avion de six heures quarante pour Nice ! Ensuite sautez dans un taxi et faites-vous conduire au Cinoche à Cannes. Je laisse une lettre à votre intention, vous la remettrez demain matin à San-Antonio qui loge dans l’hôtel. Mais attendez qu’il ait demandé son petit déjeuner pour aller le voir, car il a besoin d’un peu de repos.

Bérurier renifle une fois ou deux, décide que ça n’est pas suffisant comme mesure d’urgence, cherche dans ses poches un tire-gomme qui ne s’y trouve pas et finit par se vider les fosses dans le couvre-lit.

— En conséquence, ajoute-t-il, me v’là, Gars ! Aussi innocent que l’oiseau qui tète encore la mamelle paternelle ; si ce serait un effet de ta bonté de m’affranchir sur le pourquoi du comment du chose…

Je vide ma tasse de café. Il est froid comme un nez de clebs, le caoua, maintenant.

— La plus dégueulasse affaire de toute ma carrière, Béru.

— Déballe, on va voir ce que c’est !

Je lui dis tout, de A jusqu’à B, puisque dans cette histoire je ne connais pas beaucoup plus long que B.

Il attentive à bloc, le Gros. L’importance de son rôle consultatif ne lui échappe pas et l’enorgueillit. Il n’est pas un simple renfort (un renfort peut-il être simple, au fait ?) mais un guérisseur. Il n’est pas là pour assister, mais pour colmater des brèches, régénérer mon moral, débrouiller l’écheveau de ma confusion.

Quand j’ai fini, Sa Majesté délibère intérieurement. Il joint son index et son médius, comme faisait Notre Seigneur pour bénir ou un consommateur pour commander deux demis pression ; mais au lieu de brandir ces deux doigts accolés, il les glisse par le décolleté de sa braguette afin de se fourrager la litière. Chez lui, c’est le signe d’une intense réflexion.

— Je crois qu’un résumé s’impose, mon pote ! murmure-t-il enfin.

Son regard ténébreux est plus injecté de sang qu’un ris de veau cru. Il bat des stores puis poursuit :

— C’te Hyène que tous les poulagas causent, sait-on au juste si c’est un homme ou une femme ?

Il se marmonne des trucs inaudibles et, je suppose, informulés, avant de reprendre, de sa voix évasive de penseur franchissant un raisonnement à gué :

— Peu z’importe pour le moment ; ce qui surnage dans tout ceci, camarade, c’est que le Vieux a prélevé les empreintes de la donzelle qu’il croyait être celle que les poulets londoniens avaient exprès handée[2]. Au moment qu’il les a prises, ces empreintes, la Patricia Sam-Hart était bien la fille de Londres. Mais au moment que t’as effacé cette souris, elle n’était plus la fille de Londres.

— C’est tortillé comme du vermicelle chinois, ce que tu dis, mais ça résume en effet le culminant du mystère, approuvé-je. Disons que, pendant un certain temps, Patricia Sam-Hart n’a pas été Patricia Sam-Hart, mais l’Hyène !

— Ça prouve que ce zig a vachement le don du déguisement pour pouvoir entrer de la sorte dans la peau d’une jolie fille ! Oh, dis, San-A., ça se faisait dans les films allemands d’avant la guerre, ce genre de truc ; de nos jours on n’oserait plus, les mecs, dans la salle, ils emboîteraient !

— Exactement ce que je pense, Gros.

— Si ça serait pas le patron qui affirme, pour les empreintes, on pourrait croire qu’il s’est gouré !

— Mince ! bouge pas, je pense à quelque chose, sursauté-je…

Je redécroche pour réclamer le Boss à Pantruche. Je vous parie un havane contre la barbe du fidel castré qu’il est déjà à l’établi, l’homme coiffé à la dragée. Et comme je le sais de mauvais poil, ça doit saigner dans son secteur. Je souhaite pas au gars qui lui remplit l’encrier de déborder sur son sous-main.

À l’instant où on me refile la communication, on apporte la choucroute du Mastar. J’ai donc le temps de bavarder avec le Dabe. Contre toute attente, il est tout miel. Bourrelé de remords à mon endroit !

— Oh, cher San-Antonio, est-ce que Béru… ?

Je file un coup de périscope au Gros qui vient de s’engranger d’un seul coup de fourchette six cent cinquante grammes de choucroute et une francfort entière.

— Je vous le passe, tranché-je à brûle-pourpoint en collant délibérément l’appareil dans la main du Gros. Comme sa cargaison est, de surcroît brûlante, tout ce que peut faire Tortorin, c’est d’émettre une succession de « h » aspirés.

Il pleure, Béru, il apoplexique ; il combustionne…

Je perçois la voix impatientée du patron qui clame des :

— Eh bien, Bérurier, que vous arrive-t-il ?… »

Affolé, Sa Rondeur rejette son chargement sur la carpette.

— Excusez-moi, chef, j’avais une quinte de toux…

— Vous mangiez, je pense ?

— Je prenais une tasse de thé avec mon supérieur à chique, m’sieur le directeur, et c’est un petit bout de toaste qui m’était resté dans le gosier ; vous avez quéque chose à me dire ?

— Non, je vois que vous êtes arrivé à bon port et je compte sur l’aide totale que vous allez apporter à San-Antonio.

— Moi aussi, j’y compte bien, bredouille le malheureux en me rendant le combiné.

Le Boss rit doucement à l’appareil.

— Je vois que vous redevenez farceur, San-Antonio, c’est bon signe ; cet ogre était en train de dévorer qui ou quoi ?

— L’Alsace, patron.

— Mon Dieu, à cette heure, soupire le Tondu, quelle santé ! Où en êtes-vous ?

— Je voulais vous poser une question, Boss. Nous venons de résumer la situation et je suppose que vous l’avez fait aussi et que nous sommes arrivés à la même conclusion, à savoir…

C’est lui qui complète :

— … à savoir, mon bon ami, que Patricia Sam-Hart n’était pas Patricia Sam-Hart au moment où j’ai pris ses empreintes.

— Ça paraît extravagant.

— Je vous ai répété que l’Hyène…

À mon tour de finir ses phrases :

— … était diabolique, je sais, pourtant il m’est venu une idée : lorsque vous avez récupéré son verre pour étudier ses empreintes, n’auriez-vous pas commis une erreur ?

La réponse est glacée comme une stalactite qui se détache d’une banquise.

— Non ! La fausse Patricia était seule avec Simon Cutepley et le secrétaire de celui-ci. Je n’ai pas quitté son verre du regard, et, de plus, il y avait du rouge à lèvres sur la paroi du récipient. Je suis formel !

— En ce cas, excusez-moi. Il vous paraît donc possible que l’Hyène prenne les apparences d’une pin-up au point d’abuser son entourage ?

— Je ne me pose pas la question puisque cela EST, San-Antonio.

— Merci, monsieur le directeur. À bientôt.

Je raccroche avant qu’il ait eu le temps de me placer son couplet trémolesque sur la persévérance toujours récompensée, sur les jours qui se suivent et ne se ressemblent pas, et sur patience et longueur de temps, lesquels font mieux, vous ne l’ignorez point, que force ni que rage.

Le Mahousse a déjà débarrassé sa choucroutée. Il s’arrache des petits serpentins jaunes des ratiches qu’il regobe aimablement.

— J’ai continué de penser, m’assure-t-il.

— Pendant dix minutes consécutives ! m’écrié-je. Ça revient à dire que tu as battu ton record.

— Débloque pas, Mec. C’est pas le moment !

Se faire rabrouer par son inférieur hiérarchique, c’est un comble, hein ?

Le Magistral est en verve.

— Attardons-nous pas sur le fait de savoir comment s’y prend l’Hyène pour se glisser dans la peau des autres. Admettons qu’elle soye aussi fortiche que Fantômas…

— C’est cela, admettons, me résigné-je.

— Occupons-nous pas, non plus, de savoir si c’est un homme ou une gonzesse.

— C’est cela : me nous occupons pas !

— Mais retenons un fait primordial, Gars !

— C’est cela : retenons !

Il s’emporte :

— Décidément t’es le roi de la déconnanche, y a pas mèche de pousser sa gamberge jusqu’à sept mille tours avec tézigue !

— Pardonne, ô valeureux penseur, toi dont le cervelet supporte les plus hautes températures de l’esprit ; pardonne et poursuis !

Il se ramone les muqueuses, se penche hors du lit où il gît toujours, cachalot échoué sur un rivage de satin, et ramasse les reliefs de choucroute qu’il expulsa afin de se rendre audible au Vieux. C’est en les réintégrant qu’il profère ces paroles lourdes d’importance :

— D’après ce qu’a été défini, l’Hyène se propage toujours dans un coin où il va se passer quelque chose, non ?

— En effet.

— Conclusion, puisque sa présence dans l’hôtel a été démontrée par le Boss, c’est qu’il va se passer quelque chose !

Pas farineux comme raisonnement, hein ? Sa matière grise fait plus la colle que le caviar, à Béru, mais pardon ! il en sort du positif à l’occasion.

Je le considère avec un sérieux qui l’intimide.

— Tu ne penses pas, San-A. ?

— Attends ! À la faveur de ta démonstration, je réalise une chose : c’est qu’en fait IL S’EST PASSE QUELQUE CHOSE ! Miss Patricia Sam-Hart, la nièce d’un ambassadeur américain, est morte !

Il siffle, ce qui projette un morceau de peau de saucisse contre la soie de l’abat-jour.

— Tu tiens quéque chose, mon pote, tu tiens quéque chose !

— Quelque chose de bien fragile, lamenté-je.

— Tu trouves ?

— Pff ! Rocambolesque ! Il faudrait imaginer que l’Hyène voulait faire assassiner Patricia. Pour cela elle aurait pris ses apparences, se serait intentionnellement fait repérer par le Vieux, aurait su que les polices occidentales avaient décidé sa mise à mort pure et simple, et que… Non, trop compliqué, trop subtil…

Tout en bavassant, je me suis loqué. Je porte un bath complet crème, une chemise bleu clair avec une cravate bleu foncé et des souliers de daim made in Ritalerie.

— T’es bien bathouze, mon pote, admire mon compagnon. Pour qui t’est-ce que tu te loques façon mylord ?

— Pour une petite négresse, Gros.

— Oh, oui, la femme de chambre de Patricia Sam-Hart, celle à qui t’a fait le coup du rapprochement des peuples cette noye ?

— Yes, monsieur. C’est bien le diable si elle n’est pas au courant de cette affaire de substitution. Car enfin, elle est au service de Patricia. Il serait intéressant de savoir où se trouvait la vraie Patricia pendant que la fausse tortillait du popotin ici !

CHAPITRE IV

— Miss Katy Ferguson occupe une chambre du dernier étage, monsieur le commissaire, m’apprend le préposé auquel je viens d’exhiber ma carte (non postale, mais illustrée) ; seulement elle est sortie, ajoute-t-il en me montrant une clé au tableau.

— Il y a longtemps ?

— Je ne saurais vous le dire…

— Cette nuit, l’a-t-on prévenue que sa maîtresse avait… ?

— Avait eu un accident ? se hâte-t-il d’achever.

— Oui.

— Je l’ignore, je n’étais pas de service. On peut demander à mon collègue de nuit…

— C’est cela, demandez. Et essayez de savoir, par les garçons d’étage, à quelle heure elle est sortie. Une jolie Noire, que diable, ça ne passe pas plus inaperçu qu’une mouche dans une tasse de lait !

Pendant que l’intéressé tâche de se rendre intéressant, justement, nous nous abattons, le Gros et moi, dans les moelleux fauteuils du hall. J’attrape un journal, le journal du soir qui vient de sortir, puisqu’il est déjà onze heures du matin. Naturellement, c’est à la une, avec photo et manchette sur trois colonnes : « Une jeune milliardaire américaine se suicide à son hôtel en rentrant du Festival. » Suit un brouet classique… Des clichés, des métaphores… Patricia Sam-Hart, l’héritière du roi de la chaussette-en-tube ; nièce de l’ambassadeur en Boulimie ; une des reines du Festival. Elle avait assisté à la projection de « Fume, c’est du Belge » et avait acclamé le film. Après la séance, elle avait assisté, en compagnie de Simon Cutepley, au petit raout offert par la production. Elle semblait en verve, avait beaucoup bu… Trop, car l’alcool avait sur elle des effets désastreux. Lorsqu’il lui arrivait de s’enivrer, elle devenait acerbe, sombre, emportée. Elle avait quitté la fête sans dire au revoir et était rentrée directement à son hôtel. Elle avait demandé qu’on ne la dérange pas, alléguant que la vie lui était insupportable… Et puis, un instant plus tard, comme l’écrit si joliment le reporter : « … C’était le drame ; dans un accès de dépression, la malheureuse enjambait la balustrade de son balcon. » Sa femme de chambre, interrogée par la police, devait confirmer que Patricia Sam-Hart ne supportait pas l’alcool, et que…

— Monsieur le commissaire, s’il vous plaît…

Je jette le canard. Un type est là, avec des yeux de batracien, gonflés de sommeil.

— Vous vouliez savoir si on a prévenu la jeune Noire ? Oui, immédiatement après le drame, l’inspecteur du commissariat a demandé à lui parler et je l’ai moi-même appelée par téléphone…

— Ensuite ?

— On lui a appris le drame. Elle a beaucoup pleuré. L’inspecteur l’a longuement interrogée dans le petit salon.

— Et après ?

— Après, elle est remontée dans sa chambre.

— Vous ne savez pas quand elle est repartie ?

— Très tôt, il devait être sept heures ce matin. Elle m’a remis sa clé en me disant qu’elle venait de recevoir une convocation de la police, et elle m’a demandé le chemin du commissariat.

— Ah bon, fais-je, soulagé. Je vous remercie.

Comme je sais vivre, bien qu’étant flic, je lui glisse un sacotin dans le creux de la pogne.

— Pour vous acheter du somnifère, lui dis-je.

— Où qu’on va ? s’inquiète Alexandre-Benoît Bérurier.

— Ben, au commissariat, mon pote ! Il faut qu’on discute avec cette gamine toute affaire cessante, non ?

— Œuf corse ! convient mon ami.

Il demande :

— C’était bien, à l’horizontale, ta négresse ?


Au commissariat, on tombe sur un gros type, avec un gros nez, un gros crâne déplumé sur lequel on a collé quelques cheveux à l’aide d’un quelconque dérivé de la gomme arabique, et un vieux costar plus fané qu’une corbeille de mariage au retour du voyage de noces.

Cet homme de bien, dont le visage en forme de sabot respire l’intelligence (lorsque d’aventure elle passe à sa portée) ignore mon nom, ce que je lui pardonne, mais respecte mon grade, ce dont je lui sais gré, et s’empresse de m’annoncer au commissaire Buis (Tony pour les dames). Ce Buis Tony, je le connais : c’est une bonne pâte ; un homme disert, élégant et bien de sa personne. Il collectionne les papillons, joue du piano (pour se reposer du violon) et porte le smoking à la perfection.

— Cher et illustre collègue ! s’exclame-t-il en me sautant sur le poiluchard, quel bon vent ?

On procède à une phalanges-party, je présente Bérurier et j’accepte simultanément le fauteuil et le verre de porto qu’il nous propose.

Il est déjà tout bronzé, Buis. Y a pas, les confrères de la Côte sont drôlement avantagés par rapport à ceux du bassin houiller par exemple…

— Dites, Tony, fais-je en biglant alentour, vous auriez pas une petite négresse dans vos locaux ?

Il sourcille en rallumant sa pipe.

— Vous confondez ma taule avec celle de Mme Irma, San-A. ! plaisante-t-il.

Je me dresse illico.

— C’est bien vous qui enquêtez sur la mort de Patricia Sam-Hart ?

— En effet, mais je…

— Vous n’avez pas convoqué sa femme de chambre, une dénommée Katy Ferguson ?

— C’est une Noire ? Je l’ignorais…

Il ouvre un dossier vert posé devant lui.

— Mon inspecteur qui était de permanence cette nuit a enregistré en effet sa déposition… Vous vous intéressez à l’affaire ? Banal suicide apparemment, à moins que…

— Un instant, l’interromps-je, tandis que Bérurier siffle sournoisement mon godet de porto après avoir anéanti le sien, un instant ; voulez-vous dire que vous n’avez pas convoqué cette fille ce matin ?

— Absolument pas !

— Alors ce sera un de vos inspecteurs qui…

— Non plus. On m’a prévenu très tôt de cette affaire. Étant donné la qualité de la victime, je l’ai prise en main. J’allais justement me rendre au Cinoche pour continuer l’enquête…

— Tony ! m’exclamé-je, si vous êtes rigoureusement certain qu’aucun flic n’a convoqué cette gosse, c’est qu’il se passe des trucs…

Il me détranche avec l’air d’en avoir deux.

— Vous n’avez pas répondu à ma question, vieux : vous êtes sur ce coup-là ? Comprenez-moi, je ne voudrais pas me fourrer dans vos pattes.

— Oui, dis-je, en réprimant un coup de tristesse, je suis sur ce coup-là jusqu’à la glotte, Tony. Grouillez-vous de conclure au suicide, définitivement, et, puisque vous êtes collectionneur de papillons, mettez-vous vite en chasse de l’Ornithoptera priamus-poseidon…

— Celui de la Nouvelle-Guinée ? me demande-t-il. Moi, je veux bien, si vous m’offrez le voyage.

Il sourit aimablement.

— Ça n’a pas l’air de bien carburer, ce matin ?

— En effet, dans toute carrière il y a des zones noires. Je suis en train d’en traverser une…

— À cause de la négresse ?

— À cause de tout. Excusez-moi, mais le temps presse.

— Si je peux vous être utile, si vous avez besoin de renforts, n’hésitez pas ; San-A. Notre honorable maison est à votre service vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Nous arrivons à la porte du bureau de passage à tabac.

— C’est pas un suicide, eh ? chuchote mon confrère.

Je secoue la tête.

— Non.

— Vous en êtes sûr ?

J’exhale un soupir qui fait chanceler les barlus du port.

— J’en suis absolument certain, mon cher Tony.


La jolie standardiste est blonde, bronzée, vêtue d’un tailleur de lin grège (j’aime bien les souris en tailleur) et son rouge à lèvres me paraît extrêmement comestible.

— Oui, fait-elle, c’était au début de mon service… Une voix d’homme, très autoritaire.

— Qui vous a dit… ?

— Police ! Passez-moi Katy Ferguson, la femme de chambre de Patricia Sam-Hart.

— C’est tout ?

— Absolument tout ! Je l’ai branché sur la chambre de miss Ferguson…

Je virgule à la blonde enfant un sourire sincère.

— Vous n’êtes pas curieuse, mon petit, et je le déplore, murmuré-je en baissant le ton et en me baissant sur elle pour mieux voir ce qu’on devine à l’intérieur de son corsage de soie verte.

— Pourquoi ? demande-t-elle en rosissant, ce qui ajoute à sa séduction naturelle.

— Parce que, au mot police, toutes les standardistes du monde auraient écouté la conversation, c’est un réflexe naturel.

— Vous croyez ?

— Parole de flic ! Si vous aviez eu cette présence d’esprit, vous me sortiriez une belle épine du pied, mon petit chou.

Elle est marrante avec son cornet pendu au cou, son casque dont elle ne conserve qu’un seul écouteur. Un voyant lumineux s’allume. Elle répond, en anglais, branche une fiche…

— D’autant plus, continué-je, lorsqu’elle a terminé sa manœuvre, que, de bon matin, vous n’étiez pas débordée…

Elle répond à un second appel.

— Dites, Madeleine, l’attaqué-je, ça ne vous gêne pas pour respirer, ce machin qui vous écrase la poitrine ?

— C’est très léger, dit-elle, et je ne m’appelle pas Madeleine.

— Excusez, j’ai l’impression que toutes les filles blondes se prénomment Madeleine, vous ne trouvez pas que c’est un prénom de blonde ?

— Pas spécialement, en tout cas je me nomme Béatrice.

— Wonderfull ! C’est la première fois que je vois un prénom de brune bien porté par une blonde…

Je recommence à lui tripoter le cornet.

— J’aimerais, pour le jour de l’an, vous offrir un autre médaillon, avec nos deux photographies dedans, qui se feraient face à face.

Elle me sourit.

— C’est tout ce qu’il y a pour votre service ? demande-t-elle, manière de me congédier.

— Non, plus qu’une chose, Béa, je voudrais savoir ce qu’ils se sont dit au téléphone, le soi-disant flic et la petite Katy.

Mon regard s’est coagulé. Il l’impressionne. Elle m’escamote pudiquement ses yeux bleus bordés d’innocence et de pureté.

— Béatrice, exhorté-je, dans votre profession, la curiosité est une vertu, n’ayez donc aucune fausse honte à me relater la conversation de ce matin, il y va peut-être de la vie d’une femme !

— Oh, murmure-t-elle, ç’a été très bref : le policier lui a dit qu’elle devait aller signer sa déposition d’urgence et qu’il lui envoyait une voiture…

Elle s’empresse d’ajouter :

— C’est tout ce que j’ai entendu, car il y a eu des appels à ce moment-là.

Je dépose un léger baiser sur son oreille privée d’écouteur.

— Douze milliards de mercis, mon petit ange.


Béru roupille dans un fauteuil et ses ronflements, sa bouche ouverte sur les plus splendides amygdales du Bassin parisien font l’admiration des festivaliers présents.

Je passe devant ce monstre endormi pour franchir le seuil du palace. Dehors, le portier est en train de maîtriser trois pékinois en laisse, tandis qu’un chauffeur octogénaire aide une mémère centenaire à se hisser dans une Rolls millénaire.

— Vous chassez à courre, mon pote ? lui fais-je à mi-voix.

Il rit en biais, sur quatre centimètres carrés de visage, et murmure :

— Poupette et sa meute ! Vous parlez d’une tranche de vie !

Les horribles cadors jappent comme des perdus, leurs gros yeux globuleux exorbités. Enfin ils grimpent à leur tour dans le carrosse. La vioque passe un visage pareil à un accordéon fardé par la portière.

— Merci, mon ami, dit-elle. Il faut toujours être bon pour les animaux ; ce sont les seuls véritables compagnons de l’homme !

— Et ta sœur ? grommelle le portier, qui tonitrue dans le sonotone de la médème :

— Certainement, madame la comtesse !

L’auto s’évacue avec une lenteur de travelling.

— Quant au pourboire, me dit l’homme galonné, je suppose qu’elle fera un virement sur mon compte chèques postaux.

Je glisse un petit bifton dans sa grande main.

— Dites, camarade, j’ai besoin d’un tuyau… Ce matin, d’assez bonne heure, la petite Noire qui était au service de Patricia Sam-Hart est sortie.

— Oui, reconnaît le portier. Drôlement bien roulée, entre parenthèses, cette fille…

— Je crois qu’une bagnole l’attendait, non ?

— Exact. Elle est sortie, elle a regardé à gauche, à droite, comme si elle cherchait quelqu’un.

« Vous voulez un taxi, miss ? je lui ai proposé. À ce moment-là, une voiture s’est avancée. « Je crois que c’est ça », m’a-t-elle répondu. Le chauffeur de l’auto s’est adressé à elle et elle a pris place…

— Que lui a-t-il dit ?

— Je l’ignore, il y avait toute la largeur de la terrasse entre nous.

— C’était quoi, comme auto ?

— Une DS noire.

— Vous avez reluqué la vitrine du conducteur ?

— Un noiraud, mais il avait un chapeau à large bord… Vous le décrire vraiment, c’est impossible ! De même que je n’ai pas pris garde au numéro de la bagnole.

Je remercie et vais rejoindre le quadrimoteur affalé dans le hall. Je le secoue. Progressivement, le Gros coupe les gaz et se réveille.

— T’as du neuf ? me demande-t-il en bâillant comme le tunnel sous le Mont-Blanc.

Je lui narre. C’est du neuf qui fait pas progresser outre mesure.

— Pas dif, détermine Sa Rondeur, quand l’Hyène a appris le décès de la vraie Patricia, il a kidnappé sa soubrette pour l’empêcher de causer. D’où je conclus que la soubrette savait des choses. Je me garderai bien de t’accabler, Mec, mais hier soir, quand tu t’es aperçu qu’il y avait maldonne, au lieu d’aller te zoner, t’aurais mieux fait de cuisiner la femme de chambre…

Il parle d’or, j’en conviens.

— Quand j’ai pigé cette monstrueuse erreur, Gros, je n’ai eu qu’une idée en tronche : l’oublier et laisser le Vieux aux prises avec ses responsabilités.

Je la boucle, fasciné par une pensée qui radine en droite ligne du sous-sol de ma mémoire.

Comme un dingue je me précipite vers les téléphones, je cramponne l’annuaire par numéros des Alpes-Maritimes (006, James Bond est battu d’une encolure), et je cherche à quoi, ou plutôt à qui, correspond le 34-21-19. En trois coups de langue sur l’index (afin de mieux tourner les pages) je découvre que ce téléphone est celui de la villa Rio Negro, à Cap-d’Antibes.

Nous frétons un taxi, et, en route !

— Tu crois qu’il s’agit d’une relation à la Patricia ? demande Bérurier, tout en respirant voluptueusement les senteurs de safran qui s’échappent des restaurants bordant le littoral.

— J’en suis persuadé. Quand la pauvre fille est rentrée, elle a rouscaillé à propos de cet appel et a déclaré qu’elle rappellerait ce matin…

On roule lentement, vu qu’il y a beaucoup de circulation. Le ciel est bleu, avec juste quelques écharpes de nuages, comme écriraient les dames du Femina dans leurs œuvres. La mer est frangée d’écume, ainsi qu’elles ne manqueraient pas d’ajouter. Comme on arrive devant le restaurant Tétou, Bérurier implore le chauffeur de s’arrêter. Il passe sa tête cabossée à l’extérieur et hume longuement, longuement, religieusement ; non pas l’air marin, mais les effluves de bouillabaisse qui s’échappent de l’honorable établissement.

— Ça va aller, maintenant, fait-il, comme la douairière en digue-digue après qu’on lui eût fait renifler des sels.

Il ajoute :

— Moi, si j’étais riche, la bouillabaisse, je ne ferais que ça…


Un portail de bois hérissé de fers pointus… La plaque grillagée d’un parlophone dans le pilier. Je sonne. Ça ne répond pas. J’attends, je resonne, puis re-resonne, mais en vain.

Dans la maison voisine, une soubrette me crie « qu’ils sont repartis ».

— Alors il n’y a plus personne ? m’alarmé-je.

— Non, me répond la mignonne enfant, car elle est ravissante, cette gamine, malgré sa bosse, la moustache qui masque son bec-de-lièvre et son strabisme convergent.

Sans me demander si je vais, ou non, la formaliser, je me penche sur la serrure. L’outil que vous connaissez bien, et qui, je le précise pour ceux qui me posent la question, a exactement la forme d’un chtreukshertpiètz, mais en plus pointu, me donne accès à la propriété.

Je débouche dans un grand jardin plein d’arbres exotiques. Toutes les essences les plus rares, depuis la chelkejème à fleurs persistantes, jusqu’au supérantart à feuilles caduques (de Berry), en passant par l’hesso tigrée à multiples actions pontificales… À droite, une piscine en forme de haricot… Au fond, une maison de style provençal ; et puis, plus au fond encore, la mer qu’on voit danser pour le 14 juillet le long des golfes clairs… Une féerie ! Hollywood ! Maison et Jardin ! Paul et Virginie ! Robinson et Crusoé !

Je remonte l’allée en foulant le merveilleux gravier rose qui chante sous mes semelles. J’atteins le perron, j’ouvre la double porte… Un immense living majestueusement carrelé s’offre à moi. C’est clair, c’est net, c’est pimpant, ça fait vacances… Au premier, sont les chambres, comme vous liriez dans un bouquin mal traduit de l’anglais. De belles chambres, luxueuses. Mais j’ai beau chercher, je n’y trouve aucun effet personnel. Cette demeure fait penser à une maison qu’on loue au mois. Chacun arrive avec un minimum d’effets qu’il remporte intégralement. Elle se patine, sans s’imprégner vraiment d’une présence… Je vais rôder près des postes téléphoniques, sans succès. Pas le moindre bout de note… Les corbeilles à papier sont vides. L’anonymat, quoi ! Va falloir questionner le voisinage.

Comme je ressors, j’avise, sortant d’un petit appentis, Bérurier, armé d’une épuisette de forte taille.

— Tu vas à la pêche, Gros ?

— Exaquete ! murmure-t-il sans s’arrêter.

— Et tu pêches quoi ? insisté-je en lui emboîtant le pas, le rouget ?

— Plutôt la morue, répond le Mastar. Et d’après sa couleur, ça pourrait bien être celle que tu t’es embourbée cette nuit.

CHAPITRE V

Tout n’est que réminiscences…

En me penchant au-dessus de la piscine dont l’eau bleue miroite au soleil, je repense au film « Sunset Boulevard »… Ce type noyé qui flottait, la face tournée vers le fond, les bras en croix…

Katy est étrangement entre deux eaux. Elle se tient sur le côté, en chien de fusil et semble dormir. Le Gros la coiffe de l’épuisette et la hale lentement vers le petit bain en lui gardant la tête hors de la flotte. C’est curieux, mais ça n’arrive pas à être sinistre. Peut-être parce qu’elle est en maillot de bain. Elle porte un deux-pièces couleur or, qui révèle ses délicats volumes.

Je me penche, je lui chope un bras tandis que Sa Rondeur cramponne l’autre et nous la hissons sur la pelouse. Ses cheveux crépus qui moussaient dans l’eau lui composent tout à coup un vilain casque noir.

— Elle est scrafée, hein ? demande le Gravos.

Je palpe Katy sans conviction. Elle est glacée et à la couleur gris verdâtre de son visage on pige que la mort a fait son œuvre, ainsi qu’il est souvent dit dans les journaux.

— De bas en haut, soupiré-je…

On examine le cadavre : pas la moindre trace de blessure. On pourrait franchement conclure, n’étaient données les circonstances, à une mort accidentelle. Hydrocution. Elle a bu la tasse et a coulé… Seulement je trouve un peu fort de caoua qu’on réveille une souris en prétendant qu’on est de la police, qu’on l’envoie quérir en voiture et qu’on la retrouve noyée quelques heures plus tard. Pas vous ? Mous de la tronche comme vous l’êtes, vous seriez prêts à mordre au truc, je parie, hein ? À ratifier la thèse de l’accident…

Poilant, tout de même, que les occupants de la villa Rio Negro aient mis les adjas en laissant ce cadavre en maillot dans leur piscine. Si on mettait en parallèle la liste des choses que je pige pas et celle des choses que je pige, ça ressemblerait aux revenus de M. Rothschild comparés à ceux d’un retraité de la S.N.C.F. Pour un Rio Negro, il est vraiment négro, tonnerre de Zeus ! C’est le moment de brancher la dynamo de secours, les gars. Sinon ça va devenir opaque dans moins que pas longtemps…

— À ton avis…, démarre l’Enflure…

— J’ai pas d’avis, l’interromps-je, assez brutalement, je dois en convenir.

Je ressors de la propriété. Le chauffeur du taxi fait du gringue à la soubrette qui m’a annoncé le départ des occupants.

Il la baratine en grand et lui jure des choses gentilles, comme quoi ni sa bosse ni son pied-bot, pas plus que son bec-de-lièvre ou son nez camard ne sont des obstacles à l’amour.

— Vous êtes un monsieur de l’agence ? me demande-t-elle.

— Non, pourquoi ?

— Ou c’est que vous visitez pour louer ? continue la ravissante pin-up en ignorant systématiquement ma question.

— Cette maison est en location ?

— Moui, bien sûr.

— Les gens qui viennent de partir sont les propriétaires ou des locataires ?

— Des locataires. Ils avaient loué pour la durée du Festival.

— Comment s’appellent-ils, mon enfant jolie ?

Elle arrondit ses lèvres et émet avec sa bouche un bruit que les chiens, les chevaux et Bérurier produisent avec un autre orifice.

— J’en sais rien, mon pauvre homme ! me dit miss Carabobosse. Si vous croyez qu’on a le temps de faire connaissance…

— Quel est le nom de l’agence de location ?

— Éden Côte d’Azur, à Antibes.

— Ces gens, ils étaient nombreux ?

— Un ménage avec deux domestiques…

— Qu’avaient-ils comme voiture ?

— Une Cadillac noire…

— Pas de DS ?

— Non, pourquoi ?

— Ce matin, vous n’avez pas aperçu, arrivant ici, une jeune fille noire dans une DS ?

— Non. Mais j’étais aux commissions, mon pauvre homme…

Pourquoi s’obstine-t-elle à me donner du pauvre homme comme si j’étais en larmes et en deuil ? Mon désarroi transparaît-il à ce point ?

— Merci, mignonnette, dis-je en réintégrant le taxi.

— Vous ne seriez pas de la police, peut-être ? lance la servante biscornue.

— Pourquoi ?

— Vous posez des tas de questions, en général y a que les flics…

Je ne réponds pas, car l’auto manœuvre pour repartir. Le Gros essuie ses mains mouillées sur les banquettes de drap.

— Mince de corvée, lamente-t-il, j’espère qu’on va briffer une petite bouillabaisse pour se régénérer le mental ?


« Éden Côte d’Azur », y a des panneaux dans tous les coins pour vanter les mérites de cette maison de confiance. D’après les pancartes, des vacances à Cap-d’Antibes ne sont pas envisageables sans la participation de cette agence ; cinquante berges d’existence !

On n’a pas le droit de louer une crèche sans eux ! Ce serait déraisonnable, honteux et tout ! À Éden Côte d’Azur ils ont en portefeuille les plus belles occases du pays. Les maisons à grand standinge, les piscines, les ports privés, les pins parasols, les parasols peints, et Jean Passe !

Cette agence, à force de publicité, on l’imagine plus vaste que la Samaritaine. On s’attend à un buildinge de trente étages, avec drugstore incorporé, cinoche au sous-sol, nuée d’hôtesses en uniforme, ascenseur musical, salons d’attente climatisés… Et puis, quand on arrive au siège sociable, on trouve une petite guitoune blottie entre une boucherie chevaline et un bureau de tabac. C’est une mémé qui tient ça à elle toute seule. Genre grande bourgeoise réduite à gagner son bread.

Elle a une R4 pour faire visiter les crèches et elle tape elle-même son courrier sur une vieille Royal que les musées de la mécanographie s’arracheront dans quelques années.

Je me présente à elle avec civilité et lui demande le nom du monsieur à qui elle a loué la villa Rio Negro.

— Oh ! à des gens très bien, auxquels je procure une propriété toutes les années pour le festival, m’assure la gente agente ; des Suisses, M. et Mme Chemugle, ils ont une chaîne de cinémas en Suisse romande…

— Pouvez-vous me donner leur adresse ?

— La Vigilance, à Saint-Biaise, dans le canton de Neuchâtel.

J’inscris à la volée les renseignements de mémère.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demande-t-elle.

— Rien de grave, la rassuré-je ; ils sont repartis ce matin ?

— Oui, ils m’ont rapporté les clés de la villa…

— Il y a longtemps ?

— Oh, de bonne heure, car ils voulaient être de retour chez eux en Suisse cet après-midi.

— Quelle heure était-il donc ? insiste l’indiscret San-A.

— Sept heures et demie environ, me renseigne la déesse de l’Éden Côte d’Azur.

Un gros chat castré ronronne sur un coussin, près d’une assiettée de mou. On se défrime, l’eunuque et moi. Dans ses yeux béats, je lis une solide réprobation. « Pauvre cloche, semble-t-il me dire, tu fais de l’esbroufe, mais t’es con comme un balai. »

À sept heures et demie. Donc, miss Katy est venue à la villa après le départ des locataires. À moins qu’il ne se soit agi d’un faux départ, comprenez-vous ? Qu’est-ce que vous bégayez ? Vous ne comprenez pas ? Je vous fais un dessin ? Supposez que le M. Chemugle en question soit en cheville avec l’Hyène et qu’il ait reçu l’ordre d’évacuer la négresse au pays des ectoplasmes. Il fait ses malles, va rendre les clés à l’agence et prend la route… Mais il revient avec Katy à bord d’une autre tire et avec un second trousseau de clés. Il pénètre au Rio Negro, non pas par le grand portail, mais par la discrète porte des fournisseurs située à l’autre bout de la propriété. Il invite mon petit radis noir à prendre un bain, le noie, repart… Tiens ! Au fait, où sont les vêtements de la morte ?

Le greffier me regarde toujours, en battant faiblement des paupières.

— Pardonnez-moi de vous avoir dérangée, chère madame.

Je m’incline en m’arrangeant pour marcher sur la queue de cet horrible matou. Il fait un bruit pareil à celui que produit un fer incandescent plongé dans l’eau froide.

— Mon pauvre chérubin ! lamente la dame.

— C’est pas tragique, lui affirme le Mastar. Et il vaut mieux que ça soit lui que moi !


— Et pourquoi que tu veux retourner dans cette foutue cambuse ? rouscaille le Gros dont le bide lance des appels au secours.

— Parce que je ne me rappelle pas y avoir vu les vêtements de la morte, Béru, et que je voudrais tirer ça au clair.

— Où qu’est l’intérêt ? bougonne mon ami. Qu’elle se fusse déloquée là où ailleurs, ce qui importe, c’est qu’on l’aye gommée…

— C’est la faim qui t’abrutit à ce point, eh, Comateux !

— À cause ?

— Réfléchis, bonhomme, si on a pris la peine de la faire mettre en maillot de bain, c’est parce qu’on espérait faire croire à une mort accidentelle. Auquel cas ses fringues devraient se trouver à proximité pour étayer la thèse.

— Car tu trouves normal, toi, qu’on retrouve le cadavre de la femme de chambre de Patricia dans la piscine d’une villa dont les locataires sont repartis ? Sérieusement, tu supposes que ça pouvait endormir la police, ce si-mulâtre[3] ?

Effectivement ça n’a rien de très convaincant.

L’illogisme de tout ça me tourbillonne sous la coiffe comme des feuilles mortes chahutées par le vent.

— J’ai aperçu une petite guitoune près de la piscine, déclare le Songeur, c’est peut-être là-dedans qu’elle a carré ses nippes ?


Aussitôt arrivés, je cavale vers la petite construction dont parle mon ami. Elle recèle une cabine et une douche, mais, dans aucun des deux compartiments je n’aperçois le moindre effet féminin.

D’autre part, je suis certain de n’avoir rien aperçu dans la maison, lors de ma rapide exploration.

— Que te disais-je ? fais-je au Mastar qui s’approche de moi.

Mais je la boucle, surpris par sa pâleur et ses grands yeux chavirés qui font toujours penser à deux huîtres sur une tranche de jambon.

— Mec ! bredouille Sa Majesté. Ah, mec ! Quelle histoire !

Il semble exténué par une émotion intense.

— Quoi, encore ? croassé-je, prêt à tout, y compris au pire.

— La négresse a disparu, balbutie le cher homme en montrant le point de gazon où, naguère, gisait le cadavre repêché de Katy.

Je bondis près de la touffe de palmiers nains. À cet endroit l’herbe est encore humide, mais effectivement le corps ne s’y trouve plus. Volatilisé ! Escamoté ! Sortilège ! Point d’interrogation obstiné ! Essence de mystère !

— Je viens de mater dans le jardin : plus de noyée, mon cher commissaire, déclare Béru. Veux-tu que je te cause du selon moi ? On a cru qu’elle était morte, mais elle ne l’était pas. Elle s’est ranimée toute seule, et elle est partie.

— À bord d’un taxi-corbillard, lugubré-je, et elle s’est fait conduire au cimetière le plus proche après avoir réservé un caveau grand standinge, avec vue sur la mer ! Tu sais parfaitement qu’elle était cannée à bloc !

— Je cherche une explication rationnée, mon pote !

Je ne l’écoute plus. En moins de temps qu’il n’en faut à une jeune fille pour gober une pilule anticonceptionnelle avant d’aller à une surprise-party, je carillonne à la villa voisine.

La bigleuse-boscaude-torve-moustachue s’approche du portail, la bouche pleine. Elle mastique difficilement, because les amortisseurs de son râtelier qui manquent de souplesse. Rien n’est plus duraille que de becqueter une saucisse aux lentilles avec un matériel aussi défectueux. Surtout qu’elle a perdu deux incisives dans un accident de nougat, la malheureuse, et que ça ne pardonne pas quand on bouffe des céréales.

— Encore vous ? reproche-t-elle en me postillonnant trois lentilles en échange desquelles je ne céderais pas mon droit d’aînesse si je possédais une sœur ou un frère cadet.

— Dites, petite merveille, depuis notre départ, quelqu’un est venu à la villa Rio Negro ?

— En effet, j’ai aperçu, depuis le fenestron de ma cuisine…

— Vous avez aperçu quoi, ma tendresse ?

— Une camionnette de livraison.

— Conduite par ?

— Un livreur.

— De quelle maison ?

— Je sais pas. Le type avait la clé du portail ; il n’a fait qu’entrer et sortir. Oh, il est arrivé, vous n’aviez pas dû tourner encore le coin de la rue.

— Vous lui avez parlé ?

— Sûrement pas ; vous vous figurez que je cause à tout le monde ?

— L’auto, c’était quoi ?

— Est-ce que je sais !

— Et le livreur, il ressemblait à quoi ?

— À un livreur. Il portait une blouse bleue et un béret, des lunettes de soleil…

— Merci, Poupette, ce qu’il fait bon converser avec vous ! Un de ces soirs, je vous offrirai le cinéma.

— C’est vrai ? irradie-t-elle.

— Textuel.

In petto, je me dis que moi, pendant qu’elle visionnera le film, j’irai faire une partie de bowling à la Siesta.

On regrimpe dans le taxi dont le chauffeur commence à rouscailler vilain. C’est l’heure de la croque, il le dit, approuvé par Bérurier.

En France, l’heure de la bouffe, c’est sacré. Heureusement, car on peut mettre le moment des repas à profit pour se déplacer. Faut choisir : ou manger ou circuler, c’est la suprême alternative.

— On va chez Tétou, hein ? fait négligemment le Gros, car je ne sais pas si tu es au courant, mais il va être gaillardement une plombe !

— Direction, Nice ! lancé-je au conducteur.

— Tu connais une bonne adresse, là-bas ? se pourlèche l’affamé.

— Merveilleuse, à l’enseigne de Nice-Côte d’Azur…

— On doit y becter des espécialités provençales, décide mon compagnon. Je démarrerais bien par de la poissonnaille.

— T’auras des turbots gros commak ! promets-je.

— Sans charre ?

— Même qu’ils sont réacteurs. Il y a également la raie au porc, si tu préfères.

Il sourcille mochement, croyant capter ma boutade.

— Chercherais-tu à incinérer qu’on va prendre l’avion ?

— Ja, mon gars.

— Mais… et le déjeuner ?

Au lieu de répondre, je feuillette mon petit horaire d’Air France. Je découvre qu’à deux plombes, un zinc décolle en direction de Genève.

— Tu croqueras en vol, camarade.

— Encore ! explose-t-il. Est-ce que t’imagines que je vais me nourrir au plateau standard, dorénavant, dis, affameur ? Le pot de confiture miniature qu’on te sert en même temps que la tranche de veau anémié, le tout arrosé d’un biberon de picrate qui ferait pleurer un gamin de la maternelle, ça va pour les frangines au régime ; d’abord j’ai horreur des repas sans nappe, j’sais jamais où me moucher…

— Oh, la ferme ! m’emporté-je, t’es plus qu’un misérable tombereau à ordures, Alexandre-Benoît.

— Quant à vous, appuyez sur le champignon ! dis-je au chauffeur qui ricane.

— Parle pas de champignon, implore le Dodu, j’ai l’estom’ qui se met en torche.

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