TROISIÈME PARTIE L’HYÈNE N’EST-ELLE PAS UN JAGUAR[18]

CHAPITRE PREMIER

La rue des Petits-Français a ceci de pratique qu’elle ne mesure que trente mètres de long sur trois de large. Un facteur cul-de-jatte ou un escargot savant pourraient donc y assurer le service du courrier.

À gauche se trouve une chapelle, et à droite une maison blanche, au toit bas et aux volets à chevrons. De la lumière filtre par les raies obliques des contrevents.

Je m’approche de la grille du jardinet entourant la demeure de feu Mlle Bellemôte et je la pousse, juste pour dire. Elle s’ouvre. J’avance sur des dalles serties de mousse en direction du perron. Les volets donnant sur le jardin ne sont pas complètement tirés ; je m’en approche, histoire de couler un regard avant-coureur sur les lieux. Malgré le rideau de tulle qui s’interpose, j’aperçois un homme, assis, dos à la fenêtre en train de lire un journal qui achève de me le masquer. Il a les jambes croisées et son pied en équilibre se balance sur un rythme régulier. J’attends qu’il abaisse son canard, mais l’article qu’il potasse doit être long et intéressant car il ne bronche pas. Le mieux, c’est d’aller voir sur place la bobine de ce personnage.

Je m’annonce à la porte et m’apprête à manœuvrer le heurtoir, lorsqu’il me vient à l’esprit que, comme la grille, cette lourde n’est peut-être pas fermée. N’oublions pas que le quidam attend le retour de la doctoresse depuis un sacré moment. Je tourne le loquet de bronze et — bravo pour ta jugeote, mon San-A. — l’huis se désunit pour former deux battants, dont l’un est ouvert, comme l’écrirait si justement un académicien que vous méconnaissez de vue (car il porte des lunettes à double foyer).

Une coquette entrée, carrée, carrelée et meublée d’un escalier de bois et d’une photographie représentant la Dame aux Camélias dans Edwige Feuillère, m’accueille. Sur la droite, une porte basse, à demi vitrée, me propose un loqueteau ancien attendrissant. Je soulève délicatement celui-ci, dégaine mon pétard, et, ayant dégagé la tige de fer de son logement, je virgule un coup de pompe dans la porte en clamant :

— Larguez le journal, je vous apporte les dernières nouvelles !

Pas mal trouvé, hein ? Quelle présence, ce San-A. ! Quel esprit ! Quelle présence d’esprit !

J’ai bondi in the pièce pendant que l’autre laissait tomber, suivant mon injonction sous cul tanné, son newspaper.

L’élégant Chemugle est plus blême que la fameuse statue de sel exécutée par Cérébos à la demande des anges qui venaient de sodomiser une ville.

J’arrive pas à piger l’absence de variété dans les réactions verbales lorsqu’il s’agit de marquer la stupeur. Vous voyez un zig qui, selon toute probabilité, devrait se trouver ailleurs, et tout ce que vous trouvez à exclamer, c’est un truc dans le style : « Vous, c’est vous ! » On n’est pas variés, mes drôles, je vous le dis. Incohérents. Simplistes ! Illogiques ! On n’a pas de cœur. Pas d’organisation. On dépense des milliards pour mettre au jour des œuvres d’art égyptiennes, et on laisse crever des petits Égyptiens, comme si un objet de quatre mille ans avait plus d’importance qu’un homme de quatre ans. Comme s’il était plus urgent de créer des musées que des hôpitaux ! Ah ! je hais le British Muséum qui nous a fait tant de mal ! C’est le lieu le plus odieux de la terre, le plus sinistre ! Une quintessence de cimetière ! Dans sa froide lumière, l’œuvre des hommes y devient inhumaine. Comme je lui préfère la gare Saint-Lazare avec son odeur de charbon, de pipi et de sueur ; la gare Saint-Lazare, pleine de cris et de baisers ; la gare Saint-Lazare avec ses noires poutrelles qui s’entrecroisent dans la fumée comme un dessin de Carzou ; la gare Saint-Lazare avec ses kiosques à journaux, ses kiosques à tabac, ses kiosques à cafés-crème, ses distributeurs de conneries, sa vie ardente qui marche, qui court, qui crache, qui cogne, qui fume, qui grogne, qui étreint, qui pickpockette, qui tâte-fesse, qui donnez-moi-france-soire, qui chewing-gume, qui pleure en regardant s’éloigner une petite fille dans la foule.

— Vous ! C’est vous ! coasse le cinématographeur.

— Entier depuis la cale jusqu’au pont supérieur, messire ! gouaillé-je en m’avançant sur lui.

— Mais… vos fractures ?

— Recollées, mon ami. Votre petite camarade Bellemôte est une magicienne.

Il louche sur ma rapière.

Il se sent pas à l’aise, bédame ! Il est assis sans arme, et je suis debout avec, à la main, un très bel appareil à surmener les pompes funèbres.

— Écoutez, écoutez…, dit-il.

— J’écoute !

Il essaie d’avaler sa salive, mais il doit avoir une râpe à frometon dans le clapoir ou bien ça cotonne trop pour qu’il déguste.

— Eh bien, insisté-je en lui faisant respirer l’orifice du revolver, je te dis que j’écoute, eh, Borotra !

— Je suis prêt à payer…

— Sans blague ?

— Une grosse somme !

— Voyez-vous !

Il glaglate salement, Chemugle.

— Et qu’est-ce que tu veux m’acheter, beau chevalier de la raquette ?

— Mais… votre silence !

— Mon silence, il a bien failli être éternel, dis, fumelard. Seulement tu t’imagines que ça allait glisser ainsi, comme dans de la vaseline ? Non, mon pote. Car d’autres sont sur cette petite histoire. Ça bouillon-de-culture, pour toi, gars ! On en sait déjà tellement sur vos agissements à toi et à ta doctoresse, que…

Oh ! mince, ça marchait trop bien. Méfiez-vous toujours des périodes fastes : elles ne font que préparer les néfastes.

Juste comme je marchais, tout fringant, en tête du défilé de la victoire, pareil au sergent-major qui mariole de la canne à pommeau, voilà-t-il pas que je reçois le pommeau de la canne sur la tasse, mes amis ? Un coup de buis, misère des hommes ! Un coup de buis si violent que la statue équestre de Louis XIV en prendrait la migraine. Ce télescopage géant, ma doué ! J’ai vue directe sur des constellations encore pas repérées par les observatoires.

Alors quoi ! j’en sortirai donc jamais ? Des gnons par-ci, des accidents par-là ! Eh ! Ho ! Ho ! Molo ! Le mythe de l’invincibilité, ça n’a qu’un temps ! Enfin mettons que c’en ait deux ou trois… Pas plus ! À force d’à force de dérouiller des coups sur la cafetière, mon couvercle va se briser, mon cerveau se déguiser en bouillabaisse ! Le fauteuil à roulettes me guette, ou bien la canne blanche, des fois même la camisole.

Enfin, bref, puisqu’il faut en passer par là, hein ? J’avais qu’à pas devenir héros de romans policiers, sévir dans le roman polisson, ou dans le roman littéraire : le plus confortable. Là-dedans, les z’héros sont pas fatigués. Ils se l’agitent un peu devant leur armoire à glace pour se manométrer l’état d’âme, mais la majeure partie du temps, ils se contentent de gamberger sur le pourquoi ils aiment Isabelle plutôt que Tania, et sur le comment que ça se fait qu’elle crie le prénom de son frère en se faisant étinceler la panoplie de femelle.

Du moment que j’ai choisi la difficulté, c’est bien fait pour mes pinceaux ! Le boxeur groggy a-t-il le droit de se plaindre ? Est-ce qu’on l’a porté de force entre les ficelles du ringe ? Il y est allé flambard, non ? Il a fait son petit pas de danse avant le combat, pour que miroite sa belle robe de chambre de cérémonie en satin de tango argentin. Il a distribué son salut bêcheur, oui ou pas ?

Alors, le méchant coup de cuir inencaissable, il peut pas le porter au compte des injustices sociales. S’il fait admirer ses semelles résineuses au public ça ne concerne que sa vocation, si toutefois ça la contrarie.

Pour bibi, c’est du kif. La supermanie a ses vicissitudes. Mais elle a également ses bonds de côté. J’ai exécuté le mien trop tard, je dépressurise, c’est réglo. Dans le brouillard rosâtre qui m’environne, je vois Chemugle se dresser, sourire à quelqu’un, lui dire « merci ». Je n’entends pas, mais quand les lèvres esquissent cette brève rétraction, c’est pour dire merci ou miaou.

Et, entre nous, mes amis, mais vraiment entre nous, pourquoi Chemugle dirait-il « miaou » ?

CHAPITRE II

Pas à tortiller : nous sommes régis par le système de la gravitation. L’homme tourne autour de lui-même, comme tourne la Terre autour du Soleil. Il s’illumine ou se nuite alternativement. Il s’inonde de sa propre lumière, se gorge de son obscurité, l’homme. Il porte sa semence et sa fin. Il est indivisible et multiple. Il peut tout pour lui, y compris se le refuser… Ainsi bibi, à quatre pattes sur la moquette de mam’zelle Bellemôte, je sens parfaitement que je peux ne pas m’évanouir si j’y mets du mien, si je me cramponne solidement au rebord de ma volonté. Pourtant une louche sollicitation me tenaille. J’ai une envie suspecte de ne plus m’intéresser à ces manigances, de les laisser quimper, tous, avec leurs crimes et leurs coups de théâtre… De les oublier. De laisser leur histoire se terminer d’elle-même, faute de combustible.

Je ferme les yeux. Je remue faiblement la tronche pour accentuer le tourbillon, m’engloutir dans sa rotation opaque, mais chaque fois je remonte à la surface. Je replonge. Je remonte… Pendant ce temps on me ligote. On me traîne, on m’étrenne, on me meurtrit. Où vais-je ? Que subis-je ? Est-ce la fin de mon destin ? Je devine qu’on me coltine dans le jardin… La terre sous mes miches ! La fraîcheur de la noye… Et puis on me jette dans une bagnole… Dans le coffre d’une bagnole. Vllangg ! Le noir. J’étouffe… Ouille, ma hure ! On roule, on cahote !

Ça dure… J’ai une nausée de gueule de bois. Ça me rappelle une promenade dans les couloirs d’un hôpital, à bord d’un chariot… Les plafonds galopaient… Une roue du chariot geignait… Derrière ma tête, il y avait un grand rouquin aux bras pleins de poils qui m’halait (comme un gant).

La voiture tourne… Une grosse bagnole, puisque je peux m’allonger dans la malle presque complètement. Elle tourne encore. Bon Dieu, elle doit faire demi-tour à tournicoter ainsi ! Freins. Arrêt en mollesse. Du temps s’écoule. Beaucoup de temps ; j’étouffe de plus en plus. Le coffre s’ouvre enfin et je vois le ciel étoilé, la lune… Tiens ! elle a changé de place par rapport à tout à l’heure… Du lac proche monte une odeur de limon. Le vent des petits matins fait balbutier des vaguelettes sur le rivage[19]. Car nous sommes tout au bord de l’eau… Maintenant j’ai repris mes esprits, sans pratiquement m’en rendre compte (ce qui est un comble, hein ?). Et je me dis : « Mon brave San-A., c’est probablement ici que les Athéniens s’astérixent. On va t’attacher quelque chose d’extrêmement lourdingue aux pinceaux, on va t’emmener promener en barque, et, une fois à quelques encablures du rivage, comme on lit dans les romans de Pierre Loti, l’inoubliable auteur de : Mon frère Ivre, Ramone chaud, les Dés enchantés, plouff ! Au jus ! Tu coules à pic et les perches réputées du lac vont faire bombance ! Ça n’est point tant la perspective de nourrir les poissons qui m’émeut car, au fond, ce n’est qu’un juste retour des choses, comme celle de me trouver dans de l’eau sans avoir la possibilité de nager.

Contre toute attente, les deux gus qui m’extraient de la malle ne me portent pas dans une embarcation, mais vers un petit hangar à bateaux proche. L’un de ces deux coltineurs n’est autre que Chemugle, je distingue mal le second, car il me tient le bras.

La porte du hangar est ouverte et une lampe tempête éclaire l’intérieur, tout comme dans les livres sur les Frères de la Côte.

Les porteurs me déportent violemment en me lâchant sur la terre battue, tellement battue qu’elle a dû pleurer, car elle est humide. L’endroit n’est pas réjouissant. Un toit de tôle sur une carcasse de bois. Des rails en pente piquent en direction de la porte coulissante, et vont, je suppose, se perdre dans le lac. Ils servent à mettre à l’eau une grosse barque de pêche, en fer. Pour l’instant, l’embarcation est amarrée sur un chariot qu’un treuil remonte avec son chargement dans le fond du hangar.

Le premier soin de Chemugle, lorsque je gis à terre, c’est de m’expédier un furieux coup de tatane dans les endosses. Mes côtelettes qui avaient déjà du jeu se coincent et ma respiration prend un mauvais rythme.

L’autre pomme s’acharne.

— Salaud ! grince-t-il, vert de haine. Salaud, salaud ! Tu me le paieras !

Celui qui l’escorte lui frappe l’épaule et murmure avec un fort accent américain :

— Laissez-le ! Le chef s’en chargera, il a beaucoup à lui demander…

— Je lui ferai la peau ! gronde l’irascible Chemugle en m’octroyant un dernier coup de latte.

L’autre truffe amerlock (du moins je suppose) m’attache à un gros anneau de fer rivé dans un pilier de soutènement du hangar… Entravé comme je suis, je pourrais même pas exproprier une vipère qui chercherait refuge dans mon kangourou.

— Il sera bientôt là, le chef ? questionne Chemugle…

— On va aller le chercher au village où il doit nous attendre.

Ils sortent. La porte se referme, je les entends qui réassurent le cadenas. Me voici seul…

Seul ?

Pourquoi, sitôt que mes tortionnaires sont partis, ai-je l’impression que quelqu’un demeure près de moi dans le local ?

Il me semble percevoir un souffle léger… Est-ce une hallucination ?

Je bloque un instant mes éponges pour mieux prêter l’oreille. Aucun doute : un être vivant respire tout près d’ici. S’agit-il d’un homme ou d’un animal ?

Ils ont laissé la lampe tempête accrochée à la proue de la barque. Elle répand une lumière souffreteuse et inégale à l’avant du bateau. Mais tout l’arrière de ce dernier reste dans l’ombre, car sa masse même fait écran… C’est de cette ombre que provient le souffle. S’agit-il, comme l’aurait sans nul doute écrit mon excellent confrère Victor Hugo, de l’exhalaison d’une bouche d’ombre, dont le souffle d’airain, etc. ?

— Y a quelqu’un ? demandé-je, presque timidement.

Le souffle s’accélère.

— Quelqu’un ? répété-je.

Cette fois, sans erreur possible, j’enregistre une plainte. Mes yeux s’habituent à l’obscurité. Je décèle une masse sombre, à terre. Ombre au milieu de l’ombre…

C’est noir, c’est long, et il y a une tache claire à une extrémité. Une tache tellement claire qu’elle doit être carrément blanche. Je pense que ce sont des cheveux couleur de neige… Hein, à votre avis ?

Je me laisse rouler en direction de ce volume, autant que me le permet la corde me liant au pilier ; De son côté, la masse amorce un mouvement reptatoire vers moi, tant et si bien que nous gagnons un bon mètre, elle et moi.

Je distingue nettement les contours d’un vieil homme habillé de noir. Il est ligoté, lui aussi. Il a du sang sur le visage… Je suis à bout de corde, lui, à bout de forces. Néanmoins il continue de se trémousser en geignant pour s’approcher de moi. Sa tête parvient dans la zone de lumière. Je pousse une exclamation, et si je ne crie pas « Vous, c’est vous ! » c’est parce que je l’ai fait dire à Chemugle dans le chapitre précédent. Le vieillard ligoté, hâve, blessé, sanglant dont au sujet duquel je vous parle, c’est M. Simon Cutepley, le grand producteur de films qui escortait Patricia Sam-Hart au Palais du Festival le soir de… de sa mort.

Lui, ici dans ce hangar perdu parmi les joncs du lac de Neuchâtel. Rêvé-je ou dors-je ? C’était lui, l’objet de la machination ourdie par l’Hyène ? Je ne m’explique pas encore le dessous des choses, mais je commence à piger leur dessus.

— Vous êtes Simon Cutepley, n’est-ce pas ? chuchoté-je.

— Oui, me répond faiblement le fossile. Et vous ?

— Commissaire San-Antonio, de Paris.

Il halète… M’étonnerait qu’il éteigne ses cent bougies s’il lui manque beaucoup d’heures pour devenir centenaire.

— Monsieur Cutepley, le hélé-je.

Une plaine plus faible que les autres m’indique seule qu’il m’entend encore.

— On vous a kidnappé ?

Un râle retentit, dont j’estime qu’il marque l’affirmation vu que le pauvre malheureux n’est plus en état de m’apporter un « oui » franc et massif.

— C’est l’Hyène, n’est-ce pas ?

— Je… ne… s’pas…

— On vous a contraint à faire quelque chose ?

— Fortune…

C’est tout. C’est explicite. C’est éloquent. Révélateur ! Pas besoin de dessin. « Fortune ». L’Hyène a secoué le colossal grisbi du non moins kolossal produc. Comment ? C’est une autre paire de choses.

— Vous pouvez me raconter, monsieur Cutepley ?

— J’ai… très… mal… Blessé…

Un temps. Un long temps. J’ai de la pudeur, moi, vous me connaissez ? Questionner un agonisant, c’est pas honnête.

La voix du vieillard reprend…

— M’ont… endormi… de force… Et vous ?

Moi ? Moi, je suis un c… ! Voilà ! J’ai commis une des plus grosses erreurs d’aiguillage de ma brillante carrière. Au lieu de foncer en Suisse, fallait que je reste attaché à la personne de Cutepley. J’ai sauté sur la piste Chemugle, parce que c’était une piste du premier degré, une piste de flic routinier. Un cadavre dans une villa ! La villa louée par qui. M. Chemugle ? Vite, rencontrer M. Chemugle ! D’accord, fallait le faire, mais ne pas partir du lieu de travail de l’Hyène. Elle marnait à Cannes et à Antibes ? Fallait demeurer là-bas, eh, patate !

Dans mon auto-rage, je fais une confession publique (en petit comité toutefois) à Cutepley. Je lui raconte Patricia, l’erreur de mon vieux, la négresse dans la piscine, le voyage, mon accident, mes fausses blessures, le skating, la doctoresse…

Je lui dis tout, animé d’un intense besoin de m’humilier, de me flageller, de me meaculper.

Entend-il, seulement, ce pauvre débris ? Tantouse exténuée, réduite, détruite, finie ?

Oui, puisqu’il parvient à murmurer, rejoignant ainsi la déclaration du Boss :

— C’est le diable… Nous sommes perdus…

— Perdus, peut-être, mais nous serons vengés !

— Co… com… ment ?

— Deux de mes hommes sont venus ici. Ils ont découvert que l’accident avait été provoqué et se sont lancés sur une piste. Ce sont des policiers d’élite qui démasqueront l’Hyène !

Alors, mes amis, il se produit quelque chose de fantastique, d’inouï et, n’ayons pas peur des mots, d’ahurissant. Quelque chose qui fait chanceler la raison.

Simon Cutepley éclate de rire.

Il ne s’agit pas d’un rire fêlé ou chevroté, mais d’un gros rire copieux, sonore, vengeur.

— Bérurier et Pinaud, des policiers d’élite ! Mais vous délirez, mon cher !

Le vieillard se dresse. Ses liens qui n’étaient qu’entortillés à ses membres se déroulent comme des serpentins.

Je suis certain d’avoir les crins hérissés ! Dantesque comme vision ! Ce mourant qui prend vie et force. Cet entravé qui ne l’est plus. Ce vieillard qui devient jeune en trois mouvements : perruque arrachée, rides et blessures essuyées d’un revers de pochette. Le diable ! The king des diables !

J’ai devant moi un homme bien découplé, jeune, blond, au regard aigu, au nez aquilin.

— Mais que, mais qui, mais quoi, mais qu’est-ce ? lui dis-je, parce que, dans certaines circonstances, faut pas craindre de ne pas ressembler à un moulin à vent.

Il se masse les jointures.

— Puisque vous m’avez romantiquement appelé l’Hyène, jusqu’à présent, continuez !

Il va à la porte, cogne du poing et crie :

— Jo !

Des pas retentissent. On fourrage dans le cadenas.

— Pourquoi cette mascarade ? laissé-je glisser.

Il hausse les épaules.

— Je préfère toujours obtenir mes renseignements par la ruse plutôt que par la force.

— Vous ne pouviez pas les obtenir pendant que j’étais plâtré ?

— Nous vous avons fait parler pendant votre sommeil, cher commissaire. Mais depuis quelques heures vous vous êtes évadé et j’ignorais comment vous aviez mis à profit ce sursis. Lorsque nous avons découvert votre carnage de l’igloo, nous nous sommes lancés à vos trousses. C’est en nous rendant chez Hélène Bellemôte que nous avons eu la chance de…

Il se tait, car Chemugle et le dénommé Jo viennent d’entrer.

Chemugle semble très abattu.

— Alors, demande-t-il à l’Hyène, vous avez pu le faire parler ?

— Sans la moindre difficulté, ces Français sont tous des bavards, des hâbleurs qui ne demandent qu’à se raconter.

— C’est lui qui a tué Hélène ?

Le faux Cutepley claque des doigts à l’intention de son autre comparse. Ah, mes neveux, je ne suis pas au bout de mes surprises… Figurez-vous que Jo, l’Américain, prend dans sa poche une matraque noire, comme en ont les poulets à New York. Et tzaaoum ! il en file un coup abominable sur la nuque de Chemugle qui profite de l’occasion pour s’écrouler.

— Cet imbécile m’énervait avec ses questions, décide l’Hyène. Attache-le, Jo !

— Comment ! m’exclamé-je, il n’appartient pas à votre honorable établissement ?

Le jeune homme élégant me sourit.

— Je m’en voudrais d’engager des idiots de son espèce, riposte-t-il. Ce n’est qu’un pauvre pigeon qu’on menait par le bout du nez et auquel on faisait tout croire ! Un pantin dont Hélène se servait à sa guise en tirant les ficelles…

En attendant, les ficelles, le pantin en question les a autour des jambes et des poignets. Et c’est de la ligature solide, faites confiance à Jo, j’en sais quelque chose !

Lorsqu’il est saucissonné au point qu’un charcutier lyonnais l’accrocherait dans son étalage, l’Hyène et son comparse sortent. Mais avant de franchir le seuil, le diabolique personnage me lance.

— Adieu, San-Antonio ; vous allez sûrement avoir la Légion d’Honneur à titre posthume. Pensez-y, ça vous aidera à mourir, cocardier comme vous l’êtes !

CHAPITRE III

Toutes les pensées qui me tambourinent le citron, mes pauvres minets !

Pinaud, Béru… Il les a eus… Tués, bien sûr… Et moi ? Je ne reverrai plus ta rive douce et triste, France… Qu’est-ce qu’ils vont nous faire ? Ça vous aidera à mourir, vient-il de me dire… Je croyais, une praline dans la pomme d’escadrin, c’est tellement facile, expéditif. Faut croire qu’ils ont d’autres projets.

Je perçois un bruit d’eau contre les parois de la construction. Auraient-ils le culot de nous compisser avant de partir… Que non point. L’odeur qui me saute aux narines est éloquente. Essence. Compris. Nettoyage par le feu. Nous sommes dans un coin retiré du rivage. L’incendie passera inaperçu, et quand bien même il attirerait l’attention, nous serons grillés, Chemugle et moi, avant l’arrivée des secours. D’ailleurs, quels secours ? Se dérange-t-on en pleine nuit pour un hangar ? Être ligotés ainsi, c’est pas chrétien. Ou alors c’est sainte Blandine ! Sainte Blédine ! Les mains au dos… Liées serrées. Misère !

Ils ont apporté des jerrycans et ils aspergent tout le tour de la construction. On va avoir droit à un bath brasier. Ça me rappelle quand j’étais mouflet, à la campagne, dans un bled où, pour la Saint-Jean, on allumait des feux dans la campagne. On appelait ça « les ninières ». Toute la population se réunissait autour et les jeunes sautaient par-dessus les flammes. Ils cabriolaient en criant, franchissaient le brasier comme des démons, un bref instant illuminés, incendiés…

On voyait les feux des autres communes, à travers les collines. Ce que ça pouvait être chouette, ces embrasements à perte de vue, avec les cris, la joie qu’on savait autour…

Les traditions ! Est-ce un bien qu’elles se perdent ? Sans doute. C’est triste pour ceux qui les ont connues, mais il n’y a plus place en ce monde pour la poésie populaire. On est déjà trop nombreux. Tout va trop vite.

Je mate autour de moi. Chemugle est secoué d’un tremblement. Il se remet lentement de son coup de ronfionfion sur la calbasse. M’est avis que l’ami Jo l’a goupillonné de première.

Ne perds pas ton temps, San-Antonio ! Chaque seconde compte. Si je pouvais me libérer de ce pilier auquel je suis lié comme la chèvre de M. Seguin à son piquet ! Oh ! la bonne idée ! La chèvre de M. Seguin ! Qu’a-t-elle fait, la polissonne ? Elle a rongé son lien pour le trancher et s’est sauvée. Moi aussi, au lieu de ronger mon frein, je ferais mieux de ronger ma corde. Je rampe un peu afin de donner du mou à celle-ci et mes trente-deux quenottes entrent en scène pour le concert de musique de chanvre. À vrai dire, ce sont principalement les incisives qui sont à la peine. L’homme a la possibilité de concurrencer les rongeurs. C’est l’animal le plus complet de la création.

Grrregnoc-grrregnouc ! Je coupe, j’effiloche, je hache, je mâche, je bâche, je cache, je dache, je fâche, je gâche, je lâche, que je sache, je tâche, je vache… J’ai les lèvres re-en-sang. Les gencives à vif.

« Miam-miam, grrregnouc, grrregnouc ». Une secousse. Servez chaud. Je me suis arraché du pilier. Tout à ma dégustation de cordage, j’ai pas gaffé la suite extérieure des événements. Ces peaux de vache ont gratté l’allumette fatale. Une lueur nous cerne et le feu ronronne. C’est un goulu. Ça fait songer à un chien avide auquel on présente une marmite de soupe. Le même bruit. Ça lape voracement. Et moi qui m’attendais à périr par l’eau !

Je me trémousse à terre. Mais j’ai beau bander mes muscles, et sans vouloir me vanter je suis un drôle de bandeur, pas mèche de me libérer.

Alors je change de tactique. Je conjugue mes efforts, je concentre mon énergie afin de me mettre à la verticale. À force de forces, j’y arrive. Je saute en direction de la lourde, façon kangourou, sauf que le kangourou, je vous le soulignais précédemment, prend appui sur la queue et que je n’en suis pas encore là. Mais la porte est bouclée de l’extérieur. C’est pas avec les bras collés au dos et les jambes étroitement soudées que j’arriverai à l’ouvrir. En sautant (vous avez déjà fait des courses en sac ?) je retourne près de Chemugle. Il râlotte. Je l’interpelle.

— Chemugle ! Eh, crème de crêpe ! Réveillez-vous !

Il vagit. Maintenant le feu a pris sa vitesse de croisière. Il fait déjà une chaleur d’étuve et les flammes ont cessé de laper la cloison de bois pour la dévorer à belles langues. Des brandons enflammés pleuvent. C’est la grande fiesta. Le bouquet suprême. Sainte Jeanne d’Arc, priez pour nous.

— Chemugle, tête de con volant ! Réveillez-vous !

Il me regarde avec des yeux cloaqueux comme les ronds produits par un petit verre de crème de cassis sur une table de marbre.

Le feu partout autour de moi. Le feu qui hurle, attisé par la brise matinale. Le feu qui grimpe, magistral, vers la charpente du hangar. L’air se raréfie, devient irrespirable. Je me sens roussir, j’ai les poils du dargif qui se biscornent.

C’est la fin, San-A. ? Un dernier regard sur le monde en flammes, mon mec. Oh, merde !… Il reste une suprême, une minuscule chance. Tout dépendra de la résistance de la toiture. Si elle tient encore un peu, ça collera peut-être… Et il se peut qu’elle ne s’écroule pas illico, car elle repose sur une armature métallique. Voilà ce que j’ai repéré, les gars. C’est rapport à la barque.

Souvenez-vous de ce que je vous ai dit plus haut… Oh puis, je vous résume, car il y a tellement de suce-pince en ce moment que vous n’avez plus assez de salive pour tourner les pages. Elle est en fer et repose sur un chariot monté sur des rails en pente qui vont au lac. C’est, grâce à Dieu (enfin, admettons), une corde qui retient le chariot au treuil de traction. Une corde et non pas une chaîne, you see ?

Il se dit quoi donc, San-A., le génial, San-A., l’invaincu ? Que le feu brûlera la corde. Que le chariot lesté de sa grosse barque de fer roulera sur le rail incliné. Que le tout, étant lourd et ayant quatre ou cinq mètres pour acquérir une certaine force de poussée, a des chances de pulvériser la porte enflammée et de passer au travers. Théoriquement, tout cela est on ne peut plus valable. Le hic, c’est le facteur temps. Le hangar s’écroulera-t-il avant que se rompe la grosse corde ? Vivrai-je encore lorsque la barque accomplira sa trajectoire ? Le chariot ne déraillera-t-il pas en percutant la porte ?

— Chemugle ! Tu m’entends !

Non, il est retombé, nez dans la poussière. Je m’accroupis, je lui cramponne le col de la veste avec mes dents, je le hisse. Je tremble tout. Il me pleut des brandons. J’étouffe. Je brûle. Je suffoque. Je suffolk. Je pue le phoque.

Me voilà debout enfin. Le plus duraille reste à faire. Ah ! San-A. ! Veux-tu que je te dise ? Tu es un terre-neuve ! À poils courts car ils commencent à cramer, tes poils. J’ai des vertiges. Être enfumé, et ne respirer que par le pif parce qu’on s’obstine à hisser soixante kilogrammes de connard dans une barque, c’est du super-sublime, non ? On n’a pas encore inventé de médailles assez grandissimes pour récompenser de tels actes d’abnégation. C’est l’abnégation de tout ! Le dépassement culminant de l’individu. Quel ordre a été créé pour reconnaître un tel haut fait ? Remarquez, des ordres, y en a tellement que ça fait désordre. Il y a quelques mois, je dînais avec des messieurs tellement bardés de décorations que je me sentais tout nu à côté d’eux. Ils étaient habillés de rubans pour ainsi dire, et ils discutaient encore de ceux qu’ils n’avaient pas, de ce qui leur était promis et qui tardait : la cravate de commandeur du Machin-Chose, celle du Chose-Machin. Ça les ulcérait, leur dévastait le mental, leur entortillait l’orgueil. J’avais un peu honte et pitié à les écouter s’exposer les mérites et les injustices, et je me suis félicité — ô combien ! — en rentrant chez moi, d’aller acheter mes cravates chez Dior ou chez Balmain, tout seul, et de les choisir aux couleurs que j’aime sans avoir de peine ni de pipe à faire ou à offrir à quiconque. Vous ne pouvez pas savoir à quel point c’est formidable de n’être que San-Antonio et que ça me suffise.

Mais v’là que je débloque en plein incendie. Ça aussi, faut le faire. Oser ! Le plus dur de la vie. Tout le monde peut et presque personne n’ose ! Tant mieux ! Ainsi ça laisse le champ libre à ceux qui ont des choses et qui savent à quoi elles servent !

La barque, elle me vient au menton. Faut d’abord que j’y grimpe avant de tenter l’embarquement de Chemugle. Je cloque cézigue contre les parois déjà chaudes du barlu et je n’ouvre les dents qu’après m’être assuré de son équilibre. Il tient à peu près debout.

— Tu m’entends, maintenant, pomme-à-l’huile ?

— Oui.

— Ça crame autour de nous…

— Au feu ! il crie. Au feu !

— T’égosille pas, les pompiers ne peuvent pas t’entendre. Aide-moi plutôt. Tu te sens assez fort ?

— Au feu !

— La ferme !

Rageusement, moi qui risquais ma peau pour cécolle une seconde plus tôt. je lui file un coup de boule dans les ratiches.

— On va monter dans cette barque de fer. Quand ses amarres craqueront, on pourra sortir…

— C’est trop tard ! balbutie le tennisman.

Je ne l’écoute plus. Chacun se fait le destin qu’il mérite. Ceux qui pensent qu’il est trop tard l’ont infailliblement in the babe, mes amis, ne l’oubliez pas. Écrivez ça sur le boitier de votre montre ou sur le crâne de votre grand-père pour ne pas l’oublier.

Je sautille toujours à pieds joints autour de la barque. Le chariot déborde à l’arrière. Ça constitue une plate-forme à environ quatre-vingts centimètres du sol. D’une détente je m’y loge. Bon. Reste plus qu’à piquer une tronche dans la barque. Une planche incandescente me choit sur le dos. Je la culbute d’une secousse. Elle tombe sur les cordages tendus. Je saute en avant. J’en prends un coup horrible au creux de l’estomac. Un moment je balance, mais, dominant ma souffrance, je m’imprime une nouvelle détente qui m’entraîne dans le fond du bateau. Je ne m’y fais pas mal vu qu’il est rembourré avec les carcasses de Bérurier et de Pinaud. « Tiens ! me dis-je in petto, quelle rencontre ! Nous sommes dans les vastes illuminations. Au cœur d’une monstrueuse fournaise.

Je vois le visage ruisselant de sueur du Gros. C’est bon ; les macchabées ne transpirent plus. Et puis son œil sanguinolent. Il a une plaque de sparadrap énorme sur le groin, de celles qui servent pour les cicatrices postopératoires.

Je me trémousse afin de me redresser, mais j’ai un banc de la barque au-dessus de moi. Ça me retarde encore la rapidité de mouvement.

— Chemugle, crié-je, passe derrière, saute sur le chariot, et…

Une secousse me la fait boucler. La barque se met en mouvement. Lestée comme la voici, et avec la pente du rail, elle fonce à une allure fuséenne. Il nous pleut de plus en plus fortement des parpaings de bois en feu sur les rognons. Un choc… Le temps suspend tellement son vol que je nous crois stoppés ; mais non, ça n’est qu’un ralentissement.

On reprend la route. La fournaise se dissipe, une bouffée d’air pharamineuse me met les poumons en liesse. En me tortillant, je retrouve les étoiles… Nous vitessons de plus en plus. Le toboggan ! Le Grand Huit ! Les roues de fer du chariot miaulent sur leurs rails comme une scie à métaux dans du bronze.

Ce que ça m’a l’air d’aller vite ! Sous moi, Béru se trémousse autant que le lui permet un bandelettage savant. Il a pris un morceau de bois braiseux sur le bide et son nombril ressemble à l’Etna filmé à l’envers (la lave incandescente qui rentre dans son terrier !).

On fonce à folle allure maintenant. Bédame : le poids qu’on représente, mes copains, la barque, le chariot et moi ! Plus d’une demi-tonne. Avec une pente à vingt degrés dont plusieurs sont Fahrenheit, vous pensez !

Tout à coup, il y a un badaboum monstre ! Moi je croyais qu’on allait se propulser dans le lagon, je ne redoutais que l’amerrissage. Pas du tout. On vient de percuter un gros « j’sais pas quoi » en fer, avec du monde dessus, dessous ou dedans qui pousse des cris lamentables. On bascule. On titube. Les amarres qui maintiennent la barcasse sur le chariot pètent. Le barlu tombe à plat, grâce au ciel — et grâce à nous qui lui donnons plus d’assise que saint François[20]. À cause de sa vitesse initiale, la barque continue de glisser sur le sol. Des joncs sifflent, se déchirent, et puis c’est un floc, un ralentissement, un contact moelleux. Un contact soyeux… De l’eau nous choit dessus, désembraisant Béru. Un grand paquet d’eau, un grand baquet d’eau. Allons-nous couler ? Pas encore : à cet âge on est dur ! Maman, les petits bateaux… Nous sommes sur le lac où la houle nous berce. Nous flottons mollement dans une aurore qu’attise l’incendie. Saint Christophe, merci pour l’amerrissage. Pour la mairie sage.

CHAPITRE IV

Un calme infini règne sur les eaux. Une mouette Échandon[21] décrit un vol plané au-dessus de notre cargo, aperçoit Béru et se sauve à tire-d’aile en poussant des cris de vieille fille éclaboussée par le passage d’un autobus.

Si la métempsycose existe, je veux bien revenir en mouette, moi. Les hommes, au moins, vous foutent la paix, vu que vous n’êtes pas comestible. Chien, c’est trop risqué, étant donné qu’on vous coupe trop volontiers la queue.

Je perçois un bruit de rames frappant l’eau en cadence, comme dans les poèmes de Rimbaud. La petite plainte rouillée des dames de nage est une musique mélodieuse. J’y vais d’une méchante beuglante, histoire d’attirer l’attention.

— À moi, au secours !

C’est classique, mais ça produit toujours son petit effet (à trente jours, fin de moi)[22].

Le bruit de rames se rapproche. Bientôt c’est l’abordage. Le Jean Bart du navire accosteur est un bon vieux vêtu d’une combinaison verdâtre, et coiffé d’une casquette de laine. La bouille du pêcheur hors ligne type. Il lui manque même pas une moustache blanche, nicotinisée. Il porte des lunettes dont un verre est opaque, pourtant il est pas allemand. Car je ne sais pas si vous y avez prêté attention, mais c’est inouï le nombre de borgnes qu’on rencontre outre-Rhin, paraît que ça vient du couvercle des chopes à bière qu’ils se filent dans le lampion en buvant.

Il lui reste qu’un falot, au destructeur de perches, mais celui-ci devient mahousse comme un phare de D.C.A. en nous avisant au fond de notre esquif.

— Saperlipopette ! s’écrie-t-il en suisse.

Je lui expliquerais bien le topo, mais le temps qu’il entrave, ça nous mènerait à la Noël, et je serais contrarié de pas revoir m’man pendant huit mois.

— Détachez-nous, brave homme, je le supplie. Nous fûmes agressés par des malfaiteurs qui nous ont dépouillés de nos superbes cannes à pêche en bambou refendu avec moulinet encyclopédique…

— Quelle affaire ! Quelle affaire ! lamente le maître-nageur-pour-asticots, en s’empressant de trancher mes liens.

Ouf ! ça va mieux ! Je dirai même que la vie reprend bonne tournure. À mon tour je délivre mes deux acolytes. Ils sont tellement ankylosés qu’ils ne parviennent pas à faire un mouvement. Le plus chouchou, c’est le père Pinaud. En arrachant la plaque de sparadrap qui le bâillonnait, je lui ai arraché aussi la moustache. Ses pauvres baffies sont restées collées après la toile et maintenant, sa lèvre supérieure dénudée et sanguinolente ressemble à un dargeot de singe.

— Eh alors, les pieds nickelés, leur lancé-je, je croyais que vous aviez un petit cadeau pour moi ?

Ils roulent de vilaines gobilles dans lesquelles un toubib découvrirait les signes de troubles hépatiques certains. Drôlement sonnés, ils sont, les Laurel et Hardy de la poulaille françouse.

Leur faconde est un peu en berne (peut-être parce qu’on est en Suisse dont la capitale, justement, l’est idem). Ils n’ont plus rien dans leur giberne, les badernes.

— Y a longtemps que vous appreniez le dur métier de sardines à l’huile dans le fond de ce rafiot ?

— Au moins deux jours, clapote Pinuchet, par-dessous sa bouillie de lèvre supérieure.

La toile adhésive a dessiné un grand rectangle noir sur le mufle à Béru, ça le fait ressembler au Masque de fer. Il est prostré, le Dodu. Son nombril carbonisé le fait souffrir, et il se le caresse par la brèche de sa chemise sinistrée en exhalant une morne plainte de loup-cervier qui s’est pris une patte dans les mâchoires d’un piège.

— Faut aller à la police, chantonne le vieux pêcheur.

— Immédiatement, monsieur, promets-je en dégageant les rames enfilées sous les bancs. Excusez le dérangement…

Je me mets à tirer sur les bouts de bois. Je souque ferme en direction de la fumée qui s’élève au milieu des roseaux. Beaucoup de choses me tarabustent les esprits, principalement la nature du grand choc ayant précédé notre mise à l’eau, et des cris qui en ont découlé.

Je rame comme un mec de Cambridge lorsqu’il fait du canotage en compagnie d’un zig d’Oxford (et fais reluire). O o o o o h… Hisse !

Béru se dévase un peu. Il remue maladroitement, tortue à la renverse qui voudrait conduire un orchestre.

— Quand vous aurez trois ronds de salive à mettre dans le circuit, vous me raconterez, leur dis-je, mais ne vous pressez pas, on a maintenant toute la vie devant soi…

— Pour un coup foireux, c’est un coup foireux, bavoche le Gravos. Figure-toi qu’on a voulu en avoir le cœur net dont au sujet de ton accident.

— H’est moi, qui ai houlu en havoir le hœur net ! aspire et transpire Pinaud.

— Chicanons pas sur le pourquoi des comment, tranche le Gros. On est allés chez le garagiste qui a réparé la Jaguar…

— Je sais, je l’ai vu…

— Je sais que tu l’as vu, bougonne Béru, j’ai tout entendu dans la barque, quand l’Hyène chiquait au vieillard moribond pour t’estraire les vers du pif.

— Comment vous êtes-vous fait prendre ?

— Voilà, dévoile le Plantureux ; selon le garagiste, cette tire pouvait pas aller plus loin dans l’état qu’elle se trouvait. On a donc entrepris des recherches dans le pays pour savoir le petit néraire[23] qu’elle avait suivi en sortant du dépanneur. Dans ces pays tranquilles, c’est du gâteau, les nabus remarquent tout. D’autant qu’elle battait salement la casserole, la Jag. On est partis sur ses talons. Et ça nous a fait faire tout le tour du lac : Colombier, Yverdon, Estavayer, puis Avenches, Morat, et enfin la tire est revenue pas très loin d’ici dans un petit pays qui s’appelle Môtier, au bord du lac de Morat dont au sujet duquel tu n’es peut-être pas sans ignorer qu’il communique avec le lac de Neuchâtel par le canal de la Marne au Rhin si mes souvenirs seraient exaquetes.

J’acquiesce.

— Et cette tire a été remisée dans le garage de Mlle Bellemôte, doctoresse de son état, et poseuse de plâtres superflus par vocation ?

— Tout juste, Auguste ! C’est tandis qu’on cherchait à mater dans le garage que deux vilains méchants nous ont planté le canon de leur sulfateuse dans les côtelettes en nous recommandant de rester sages. Ils nous ont attachés et mis des baïonnettes sur la bouche, ainsi qu’à propos t’as pu en avoir un aperçu de tes propres visus.

— Et puis ? insisté-je en me retournant pour voir si je suis encore loin du lieu de mes prouesses.

— Et puis c’est tout. Ils nous ont gardés dans une cave avant de nous coltiner dans l’hangar à barque. Ils attendaient le retour du patron, qu’ils disaient, selon Pinaud qui cause anglais comme je te parle.

Il se tait, la menteuse paralysée par la stupeur…

— Ah ben dis donc ! Ça alors…

Je me retourne… La barque glisse sans bruit vers le rivage où un spectacle étonnant se propose à nos yeux blasés. Les décombres d’une bagnole fument, comme fument ceux du hangar. Je pige tout et je vous explique ce que je comprends beaucoup plus vite que vous. Les rails de mise à flot traversent le sentier du bord de l’eau par lequel on a accès au hangar. L’Hyène et son complice attendaient, à l’intérieur de leur voiture, la conclusion de l’incendie avant de filer. Or le hasard a voulu que l’auto fût stoppée au milieu des rails auxquels ils ne prêtaient aucune attention. Vous me suivez bien, hein ? Si vous avez du mal, béquillez pas et dites-le carrément, je recommencerai. Au besoin, je demanderai à Gourdon de vous faire un dessin hors texte. Non, vrai, ça peut aller ? Banco.

Imaginez les deux personnages, à bonne distance, regardant cramer le hangar avec délectation. Brusquement, un bolide ahurissant part du brasier, fonce droit sur eux, à toute allure. Ils ont à peine le temps de réaliser, de porter la main sur la poignée de leur portière pour l’ouvrir que c’est la collision. La barque de fer, en pleine vitesse, percute la voiture, la fait éclater… Elle est hérissée de brandons, cette catapulte. Le feu se propage à l’auto qui flambe à son tour. Oh, justice immanente ! Merci.

Je saute sur le ponton et cours aux décombres. Dans la carcasse calcinée où les banquettes brasillent encore, il y a un cadavre tordu et noir… Un cadavre qui est celui de l’Hyène. Je cherche le second, mais je ne le vois pas. C’est Pinaud-cul-de-singe qui appelle :

— Eh ! hehadez ! (Ce qui en Pinaudlèvre supérieureesquintée veut dire : « Eh, regardez ! »)

Nous regardons. Le lieutenant de l’Hyène est allongé sur les joncs. Il a une plaie béante à la tête, ses vêtements sont carbonisés… Il a dû être éjecté de l’auto et s’est traîné jusqu’au lac pour éteindre son incendie portatif. Je vois clapoter ses lèvres. Il râle… Pas clamsé ? Si on pouvait le ranimer au moins…

— Béru ! crié-je, fonce au village chercher du secours !

— Dans mon état de délabrement dont je me trouve ! s’indigne l’Hénorme. Tu débloques, Mec ! En digue-digue, je tombe ! J’ai la consistance vaseline, mon pote ! On n’a rien jaffé depuis deux jours ! Et tu voudrais que j’allasse à pince au village ! Oh, dis, eh, oh !

— Va, bon Dieu, tu téléphoneras de chez notre ami Facchinett pour qu’on envoie une ambulance avec masque à oxygène. Et aussi que la police se pointe, et puis…

Il n’écoute plus. Le nom de son copain le restaurateur a été pour lui ce qu’est, pour un mélomane, la Neuvième de Beethoven interprétée par la Philharmonique de Berlin.


Je m’approche du hangar dont, croyez-moi ou sinon allez vous faire coller des plumes de paon dans le prose, la toiture n’est pas tombée.

Le cadavre du malheureux Chemugle continue de cuire, comme patate en braise, avec des petits éclatements, des chuintements, des crépitements…

— Qui est ce monsieur ? me demande la Vieillasse.

— Un cocu braisé, lui réponds-je.

CONCLUSION

Le bureau du Vieux… Par la grande fenêtre, on voit Paris tout gris, pelliculé par la pluie.

Le Tondu regarde ses ongles qui sont bien ovales.

— Et son lieutenant est mort aussi, grogne-t-il. On ne saura donc jamais qui était l’Hyène. Enfin, l’essentiel est que ce sinistre individu n’existe plus.

Il me tend par-dessus son bureau la main admirable qui fait son orgueil et celle de son gantier.

— Bravo, mon cher. Vous avez rempli votre mission.

Je jouis de l’insigne honneur qui m’est fait en pressant avec la ferveur que vous devinez, et à côté de laquelle celle du curé d’Ars aurait ressemblé à un numéro de French Cancan, les quatre doigts et le pouce du Dabe.

— Attendez, patron, ce que je ne vous ai pas dit, c’est que le type en question a pu parler avant de mourir.

Là, je le bitoune un peu, Grand-father !

— Quoi ? s’écrie-t-il.

En réalité, il fait : « Couha ? »

— Oh, des bribes de révélations, Boss, mais qui m’ont suffi à reconstituer tant bien que mal ce que Bérurier appelle « la jeunesse de l’affaire ». Dans notre job, c’est comme chez les naturalistes qui, partant d’un os, parviennent à reconstituer un animal antédiluvien.

— Parlez, mon bon ! Parlez !

Il en postillonne, le sournois du bloody mary.

— Que je vous précise que, dans le coffre de l’auto, se trouvait une valise de fer contenant cinquante millions de francs suisses…

Le Râpé de l’hémisphère nord émet un sifflement, tout à fait inhabituel étant donné son savoir-vivre.

— Mazette ! cinquante millions de francs suisses, vous savez ce que ça représente, San-Antonio ?

— Un peu plus de six milliards d’anciens francs, oui, monsieur le directeur. Et ça représentait la fortune occulte de Simon Cutepley. Sa vie durant, il avait emmagasiné cette somme dans des banques et dans des coffres helvétiques. L’Hyène l’a appris et a décidé de s’approprier le formidable magot. C’était un travail de longue haleine. Notre gaillard a pris son temps et constitué ses équipes. Celle de Suisse avait pour pivot Hélène Bellemôte, la doctoresse. Cette fille à la cuisse facile comptait Chemugle au nombre de ses amants. Il était fou d’elle. Lorsque je l’ai surpris chez la môme Bellemôte, il a cru que je voulais le faire chanter et m’a proposé de l’argent. Ce pauvre navet, l’Hyène me l’a dit en personne, n’était qu’un pantin entre leurs mains. Ils se sont servis de lui pour louer la villa d’Antibes, pour user du skating, etc. Ils espéraient, en fin de compte, lui faire porter le chapeau. Leur but était de le mouiller au maximum tout en l’utilisant à son insu.

— Et l’autre équipe ?

— Une seconde égérie la dirigeait : Patricia Sam-Hart.

Le Dabe sursaute. Il a pâli. Et puis un beau sourire plein d’or miroite devant moi, comme un pâle rayon de soleil en hiver (oh, que je m’exprime délicatement !).

— Mais alors, San-A., cette exécution… à Cannes…

J’opine.

— Yes, Boss, j’ai défenestré une gredine, ce qui donne un peu d’oxygène à ma conscience. Patricia Sam-Hart avait forcé l’intimité de Simon Cutepley afin de préparer le terrain à l’Hyène qui devait se substituer au bonhomme, le moment venu. Grâce à Patricia, la chose a été rendue possible. Il a pu apprendre tous ses tics, tous ses goûts, ses habitudes, ses relations, ses inflexions. Elle enregistrait le Vieillard pour que l’Hyène pût apprendre sa voix. Lui fournissait des textes manuscrits du producteur pour que l’Hyène étudie et imite son écriture. Elle chipait ses vêtements, bref, grâce à cette fille, l’Hyène a investi Cutepley. Tout allait bien pour les affaires de votre Fantômas, patron, lorsque vous l’avez démasqué. Seulement (et là je biche comme un pou sur une poubelle) vous avez commis une erreur…

— Ah oui ? ronchonne le déchevelé.

— Oui. Lorsque vous avez barboté le verre de la fille pour vérifier les empreintes, VOUS AVEZ PRIS CELUI DE CUTEPLEY. Or, ce jour-là, l’Hyène commençait à faire des essais de transformation sous les apparences de sa future victime, lesquelles étaient faciles à prendre, vu la caricature ambulante du bonhomme. Votre erreur a tout déclenché, Boss ! Tout ! CAR SI VOUS AVIEZ PRIS LES EMPREINTES DE LA FILLE QUE VOUS SUSPECTIEZ ? VOUS N’AURIEZ PAS OBTENU CELLES DE L’HYENE !

Saisissant, quand on le raconte commak, hein, mes loutes ! c’est pourquoi j’ai demandé à l’imprimeur d’écrire cette phrase-clé dans un autre corps de caractères. Faut que ça jaillisse du texte ; que ça évidence impeccablement.

Il est indécis, le dirlo. Il se demande s’il doit apprécier son erreur ou au contraire en être vexé. À la fin il se décide pour le contentement et me déballe la formule dont se servent les chats lancés du troisième étage, pour retomber sur les pattes :

— Le dieu des policiers veille toujours, San-Antonio, ceci en est la preuve.

Gonflé, non ? Foutre Lourdes dans sa gourance pour la magnifier, c’est du grand art. Passez-moi l’encensoir que je lui virgule ma tournée !

— La mort brutale, tragique et prématurée de Patricia a mis la vérole dans le chantier. On a joué panique à bord, chez l’Hyène. Ils ont eu peur… Avant tout, il devait liquider la femme de chambre noire pour éviter que la police la cuisine. L’exécuteur des basses œuvres l’a noyée. Mais quand il a rendu compte de sa mission à son chef, celui-ci s’est foutu en colère. Il avait demandé à son boy scout de s’arranger pour que ça ait l’air accidentel. Un accident survenant dans la piscine d’une villa louée sous un faux blaze risquait de tout compromettre. Risquant le tout pour le tout, le gars est retourné chercher le cadavre. Une meilleure idée avait germé dans l’esprit de l’Hyène : faire disparaître la petite Noire pour mettre la police sur une fausse piste. Pendant qu’on la chercherait, notre homme aurait les coudées franches. Il a kidnappé Cutepley et l’a emmené en Suisse à bord de son avion particulier. Le cadavre de la femme de chambre faisait partie du voyage.

— Pourquoi ? demande le Vioque.

Je secoue la tête.

— N’oubliez pas que je ne vous fais pas un rapport officiel, patron, mais j’interprète quelques aveux susurrés par un moribond. À propos de la femme de chambre il m’est venu l’idée suivante : en conservant plusieurs jours le cadavre dans la glace, l’Hyène stoppait la décomposition. Par conséquent, si par la suite il le balançait dans le lac de Neuchâtel, on pourrait croire alors que la petite Katy avait été noyée récemment ; c’est là, je pense, que devait se refermer l’étau sur Chemugle-la-nave.

— Pas mal imaginé, complimente le Déboisé. En conclusion, c’est un faux Cutepley qui est allé en Suisse et qui a récupéré les fonds dissimulés par le vrai ?

— Exactement. Mais notre venue chez Chemugle a été signalée par le larbin italien qui était un comparse de la bande. Immédiatement l’attentat contre moi a été perpétré. On m’a mis sur la touche en attendant les décisions de l’Hyène, occupée alors à faire sa grande récolte.

— Et vous vous en êtes formidablement tiré, San-Antonio, déclare le Vieux. Comme je suis fier que ce soit un policier français qui ait mis fin aux agissements de ce criminel hors série !

— Et moi donc ! ricané-je.

Je me lève :

— Si vous voulez bien m’excuser, patron : on m’attend…

— Une dame ?

— Pour ne rien vous cacher, oui. Une Suissesse ! Ce sont les plus jolies filles de la planète.

— Je vous réitère mes compliments, sourit le Dragéifié.

Il me tend à nouveau la main. Au lieu d’y intégrer la mienne, je dépose dans le creux de sa paume une minuscule clé chromée.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’étonne mon supérieur hiératique.

— La clé de la consigne où j’ai déposé la valise contenant les cinquante millions suisses à l’aéroport de Genève.

Comme il ouvre de grands yeux, j’ajoute :

— Vous aviserez, moi, je n’ai pas pris le risque d’affronter les douaniers avec ce magot, je tiens trop à ma carrière.

Il éclate de rire.

Et son rire retentit encore dans la cage d’escalier au moment où je retrouve Mme veuve Chemugle qui m’attend sagement en bas, sur une banquette râpée.

Elle est venue à Paris pour se changer les idées.

Vous ne pouvez pas savoir ce que le noir lui va bien !

FIN
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