Au fur et à mesure que la distance grandissait entre Marianne et moi, je prenais davantage conscience de son cas. Jusqu’alors, je m’étais intéressé uniquement à elle, à sa personne physique et, non sans une certaine lâcheté, j’avais banni son passé de mes préoccupations. Mais, dans la solitude de l’auto, libéré en somme de son envoûtement, je me mis à réfléchir sérieusement.
J’avais fini par oublier une chose capitale qui donnait le ton à toute cette affaire, c’était elle qui s’était jetée sous ma voiture. Pour en arriver à l’accomplissement d’un acte aussi désespéré, elle avait dû beaucoup souffrir. Peut-être était-elle venue en Espagne avec un homme et cet homme l’avait-il quittée ?
Il fallait, si je voulais la garder, l’emmener dans un coin perdu comme Castelldefels… Dans un pays où pas un acteur de sa vie passée ne risquait de surgir et de la montrer du doigt en criant son nom. C’était cela qui m’effrayait. Elle était tellement à moi que je n’aurais pu tolérer qu’une autre personne s’approche d’elle pour lui parler de gens ou de choses que j’ignorais.
Pour avoir une complète liberté de mouvement, il fallait lui obtenir des papiers. Certes, j’étais venu en France pour ça, mais maintenant que je roulais sur nos routes, mon projet perdait son côté théorique pour devenir un problème pressant à résoudre. Je ne savais trop à qui m’adresser pour ce genre de chose. Je me doutais qu’il existait des gens spécialisés dans les faux papiers à Pigalle ou ailleurs, mais je ne les connaissais pas et je ne voyais personne dans mes relations qui fût susceptible de me brancher sur eux. C’est alors que l’idée me vint de tromper moi-même la loi. Ce serait plus sûr et ça me reviendrait moins cher. Mais comment ?
Je roulais sans m’en apercevoir, guidé par mon seul instinct de conducteur. Les kilomètres dansaient dans le cadran de mon enregistreur et je ne sentais pas la fatigue. Je déjeunai hâtivement à Toulouse et m’arrêtai à Limoges avec l’intention d’y coucher. Mais lorsque j’eus dîné, je me sentis des forces neuves et je repris ma ruée sur Paris.
La route est une sorte d’opium. Lorsque je roule très longtemps, une espèce de torpeur s’empare de moi. Mon subconscient conduit seul. C’est lui qui fait les appels de phares, qui enregistre les guirlandes de feux des camions à l’arrêt. Lui qui enfonce la pédale du frein…
Dans ces cas-là, je pense avec une acuité extraordinaire. Mes nerfs bien affûtés deviennent les serviteurs zélés de mon cerveau.
Il y a dans mon être une sorte de volcan en éruption.
Entre Limoges et Orléans, j’ai réglé la question des papiers. Dans le fond, c’était très simple. J’avais encore ma mère. Depuis huit ans, elle vivait dans une maison de repos, à la suite d’une paralysie quasi totale. Il me suffisait de réclamer en son nom, par lettre à la mairie de sa ville natale, un extrait de naissance dont je camouflerais la date. Ce serait un petit travail délicat, mais, lorsque j’étais au lycée, j’avais un don tout particulier pour truquer mes bulletins scolaires. Ma maestria était si grande que même les copains faisaient appel à mon petit talent, histoire d’éviter les algarades paternelles.
Lorsque ce serait fait, j’irais au commissariat de mon quartier faire établir un certificat de domicile au nom de ma mère en fournissant le bulletin comme pièce d’identité et des reçus de location établis au nom de ma mère… On me le donnerait sans sourciller. Il ne me resterait plus qu’à remplir une demande de passeport en fournissant l’extrait de naissance et le certificat de domicile et en joignant les photos de Marianne. Je n’irais pas moi-même à la préfecture, ce qui pourrait sembler louche, mais je passerais par le canal du Touring-Club dont je faisais partie… En quatre ou cinq jours j’aurais les pièces. J’en profiterais pour solliciter un nouveau visa espagnol pour moi. Les deux passeports portant le même nom, ça irait tout seul. Nous étions en été, et les composteurs de visa ne devaient pas chômer.
Avec un poil de chance, je parviendrais à faire régulariser le visa à l’entrée en Espagne et la sortie s’effectuerait sans la moindre anicroche. Ce qui me plaisait dans ce plan, c’était qu’il ne mettait pas le moins du monde Marianne en cause. En cas de coup fourré, c’est moi qui trinquerais et on ne me couperait pas la tête, après tout, pour avoir falsifié des pièces d’identité.
À Orléans, j’ai senti que si je ne stoppais pas, j’irais tout droit dans un pylône. Deux heures sonnaient à une horloge de ville. J’ai avisé une ronde de gardiens de la paix et je leur ai demandé de m’indiquer un hôtel. Dix minutes plus tard, je me laissai choir sur un lit grinçant avec l’impression que je ne pourrais plus m’en relever.
Le plus long, c’était d’attendre le retour du bulletin de naissance. Ma mère était née à Saint-Omer et il fallait trois bons jours pour que ma lettre au secrétaire de mairie arrivât et que le papier me parvînt.
Pour tuer ce temps mort et m’étourdir un peu, je fis une visite à quelques amis peintres, mais le soleil avait vidé leurs ateliers et je trouvai partout porte close. Je me rabattis sur Brutin, le directeur de la galerie. Il me reçut comme on accueille le vainqueur du Tour de France, m’invita à dîner et, au dessert, me remit un chèque qui apporta une eau providentielle à mon compte en banque.
Il m’interrogea sur l’Espagne, sur ma production, sur la vie là-bas… Et je lui répondis par monosyllabes.
— Ça n’a pas l’air de tourner rond, Mermet. La santé ?
— Non…
— Je vous trouve amaigri.
— Ça vient de la tambouille espagnole, je ne peux pas m’y faire !
— Vous êtes sûr que vous n’êtes pas amoureux ?
Brutin était un gros type chauve comme un œuf, qui portait des lunettes carrées, sans monture, et qui se croyait obligé de s’habiller de noir pour faire plus sérieux, alors que toute sa personne était un hymne à la gravité.
— Attention, pas de blagues en ce moment ! Vous tenez le bon bout, mon petit ! Votre nom commence à se répandre, et la gloire, vous ne pouvez pas savoir l’épidémie que c’est ! Vous allez en recevoir, des invitations…
— Je préfère les chèques, monsieur Brutin.
— Fi donc ! Un artiste parler de la sorte !
— Le mythe de l’artiste affamé disparaît. Je crois qu’on a enfin découvert qu’un homme de génie avait un estomac à remplir, que les vêtements de bonne coupe lui allaient aussi bien qu’aux autres, qu’il savait à l’occasion piloter une auto et qu’il n’était pas obligé de vivre dans la m… pour produire de belles choses !
Ça l’a amusé. Il s’est mis à rire.
— Vous me plaisez, je ne regrette pas d’avoir joué votre carte. J’y ai laissé des plumes jusqu’à présent, mais je sens que le vent va tourner. Je vais vous orchestrer votre campagne américaine, mon garçon !
— Je n’ai pas envie d’aller aux États-Unis pour le moment, monsieur Brutin !
Ça l’a cloué. Il a ôté ses lunettes carrées. Sans elles, il ressemblait à un poisson exotique.
— Vous dites ?
— Que je ne veux pas aller en Amérique pour l’instant. Je suis en plein travail, en pleine possession de mes moyens et je ne voudrais pas risquer de couper mon élan créateur par un voyage publicitaire.
Il a hoché la tête.
— Oui, je comprends… Enfin, nous en reparlerons. Vous restez à Paris ?
— Non, je retourne en Espagne.
— Quand ?
— Cette semaine !
— Grand Dieu ! Mais pourquoi êtes-vous revenu ?
— Fric !
— Vous auriez dû me téléphoner. J’ai un correspondant à Barcelone. Il vous aurait avancé l’argent qui vous manquait…
— Oui, c’est dommage. Tant pis. Je suis là…
La soirée a été écourtée. J’étais triste à mourir. Je pensais à Marianne, toute seule dans sa chambre de la Casa Patricio. Il restait des traînées de soleil sur la mer. Les feux des bateaux de pêche commençaient à scintiller. Je savais qu’elle pleurait ! Je le sentais. Elle éprouvait la même navrance que moi. Ça la rongeait comme un mal secret. Personne ne pouvait rien pour elle, hormis moi, et personne d’autre ne pouvait rien pour moi. Nous n’étions qu’un même être provisoirement divisé.
J’ai quitté Brutin en prétextant les fatigues du voyage.
Pourtant, je n’avais pas envie de me coucher. Il faisait une soirée tiède et poussiéreuse comme on n’en vit qu’à Paris, l’été. Le ciel était presque blanc et le jour n’arrivait pas à mourir.
J’ai décidé de faire une promenade en voiture avant de rentrer à mon atelier de la rue Falguière.
J’ai remonté les Champs-Elysées jusqu’au Bois. J’ai traversé celui-ci en diagonale pour retrouver la Seine du côté de Saint-Cloud. Il y avait des couples enlacés sous les frondaisons et, dans les artères carrossables, des voitures roulaient lentement. Tout le bois de Boulogne sentait l’été et l’amour. Je devinais à travers cet espace verdoyant une formidable étreinte… Et cet amour des autres m’écœurait. Il n’existait que le mien…
Pourvu que je LA retrouve bien à la Casa ! Pourvu que pendant mon absence les policiers espagnols n’aient rien découvert à son sujet… Pourvu qu’ils ne l’aient pas convoquée… J’avais pensé à tout, sauf à ça… Je lui avais laissé mille recommandations sauf une pour le cas où on la convoquerait ! Que ferait-elle, seule dans Barcelone ? Je tremblais qu’elle se perde, qu’un nouveau choc…
Une bouffée d’air frais m’a annoncé la Seine. J’ai débouché sur l’esplanade de Longchamp et à travers les arbres j’ai vu un bateau blanc avec des gens allongés sur des transatlantiques. Je me suis arrêté un instant afin de déguster la paix du soir. À Castelldefels, tout était trop violent : les aubes, les crépuscules, les journées torrides… Je vivais là-bas comme dans un tableau de Van Gogh. Tandis que ce coin de Paris représentait la douceur de la vie.
J’ai eu besoin d’elle à cet instant ; besoin de lui montrer cela puisqu’elle l’avait oublié.
J’ai démarré lentement. Des catins en robe d’été me lançaient des œillades prudentes. J’ai suivi le fleuve jusqu’au pont de Saint-Cloud et brusquement, un panneau indicateur m’a griffé la vue : Autoroute de l’Ouest. Versailles-Saint-Germain. Saint-Germain !
Il était tout proche, le pays où Marianne avait acheté ses vêtements et où peut-être… J’ai obliqué à droite, traversé le pont, contourné le rond-point et pris la rampe menant au tunnel de l’autoroute.
Elle m’attendait… Pas seulement à Castelldefels, mais à Saint-Germain. Il y avait quelque chose d’elle sous ce ciel de l’Île-de-France. Et ce quelque chose m’appelait…
J’ai accéléré sur l’autoroute. J’ai laissé le premier embranchement pour Vaucresson et j’ai pris le second, celui qui passe devant l’ancien camp du SHAPE.
Un quart d’heure plus tard, j’arrivais à Saint-Germain.
La petite ville sentait le lilas fané. Elle commençait à s’assoupir, toutes ses fenêtres béantes. Quelques cafés étaient encore ouverts. Je me suis arrêté sur la place du Château. J’ai remisé ma voiture devant la petite gare et je suis allé m’asseoir à une terrasse.
On entendait pleurer les gosses, mugir des radios et pourtant le soir restait quiet et frêle, avec sa tenace odeur de végétaux en péril et les souffles frais venant de la forêt.
Le garçon en veste blanche qui m’a servi était vieux et perclus de rhumatismes. Il avait dû assister à l’ouverture de l’établissement, autrefois, et il s’était décrépi en même temps que lui.
— Monsieur ?
Je n’avais pas soif… Mes yeux sont tombés sur un panneau portant le mot « GLACES « écrit en caractères tarabiscotés.
— Une glace !
— Fraise, vanille, moka ?
Un reliquat de mon enfance, cette manie des glaces ! Et, comme autrefois, avec la même gourmandise embusquée sous la langue, j’ai murmuré :
— Fraise !
Quand il est revenu avec la coupe de métal coiffée d’un dôme rosâtre, je tenais la photographie de Marianne à la main.
— Dites-moi, garçon…
— Monsieur ?
— Vous habitez depuis longtemps Saint-Germain ?
— J’y suis né, monsieur…
— Je voudrais vous demander un renseignement…
— Si je peux vous le donner, ce sera avec plaisir, monsieur.
J’ai tendu la photo.
Là-dessus, Marianne portait son maillot et elle clignait des yeux à cause du soleil. À l’extrême gauche de l’image on apercevait le hangar de roseaux de la Casa Patricio.
Le vieux n’a pas compris.
— Regardez la personne qui figure sur cette photographie et dites-moi si vous l’avez déjà vue ?
C’est moi qu’il a regardé, sans chercher à cacher sa surprise. Il a vu que j’étais un garçon normal et il a fouillé la poche intérieure de sa veste blanche. Il a trouvé de vieilles lunettes qu’il a assurées sur le bout de son nez. Enfin, il a contemplé la photo.
J’avais les doigts de glace. J’essayais de lire une expression sur son visage, mais je ne découvrais absolument rien d’autre qu’une attention soutenue.
Le vieillard a relevé la tête, songeur.
— Je ne saurais vous dire, monsieur… Je vois tellement de monde…
— Votre impression ?
— Il me semble vaguement que ce visage me dit quelque chose… Cette personne habiterait Saint-Germain ?
— Elle y aurait séjourné en tout cas…
Il a hoché la tête et rangé ses besicles.
— C’est une jeune et jolie personne. N’oubliez pas que Saint-Germain est une ville d’étudiants… J’en vois, j’en vois, si vous saviez… Franchement, il est impossible, monsieur, que je sois formel…
— En tout cas, vous avez l’impression de l’avoir vue ?
— À moins que je confonde…
C’était maigre, mais néanmoins encourageant. Je dis encourageant car, depuis que je foulais le pavé de cette ville, j’avais un furieux besoin de savoir.
— Bon, excusez-moi.
Mais il ne partait pas. Je l’avais intrigué et il voulait lui aussi savoir. En fait, je lui devais une explication.
— C’est une jeune fille que mon frère connaissait. J’ignore son nom. Tout ce que je sais d’elle, c’est qu’elle habitait Saint-Germain ou les environs. Mon frère vit aux colonies…
Je me suis embarqué dans une histoire idiote qu’il a avalée sans sourciller.
— Vous n’avez pas une idée à me suggérer ? lui ai-je demandé. Je ne peux pourtant pas faire le tour de la ville en arrêtant chaque personne pour lui montrer la photo ?
Il a réfléchi. J’étais tout seul à la terrasse. Le patron, en gilet, bâillait derrière sa caisse. On n’attendait plus que mon départ pour fermer.
— Vous devriez voir le curé…, les médecins… Les gens enfin qui voient tout le monde dans un pays !
— Oui, ça n’est pas bête…
Ma glace avait fondu. J’ai donné un gros pourboire au vieil homme et je suis retourné à ma voiture.
À huit heures, le lendemain matin, j’étais de retour à Saint-Germain.
Je suis allé sonner à la grille du presbytère et j’ai demandé à être reçu par le curé. J’ai dû attendre longtemps parce qu’il disait sa messe, mais je n’étais pas fâché de faire antichambre car cela me permettait de mettre au point une histoire plausible. D’autant plus que le salon où la servante m’avait fait attendre incitait prodigieusement à la méditation. Il sentait l’encaustique, les meubles austères étaient sombres et un immense crucifix occupait tout le panneau du fond. Je me dis que le mieux, pour parler au prêtre, c’était d’aller droit au but. Aussi, lorsqu’il entra, grand et attentif, avec un regard de myope et des gestes lents, je ne lui laissai pas le temps de me questionner.
— Excusez-moi de vous déranger, monsieur le chanoine (j’avais remarqué le liséré rouge de sa soutane), je fais partie de la police judiciaire.
J’ai eu un geste très professionnel vers mon revers, sans toutefois le retourner.
Vivement, j’ai posé la photographie de Marianne sur son bureau.
— Je suis attaché au service des recherches dans l’intérêt des familles. J’enquête actuellement sur le cas d’une jeune personne amnésique dont voici le portrait. Ses vêtements portent la marque d’un marchand d’ici, ce qui m’incite à croire qu’elle est originaire de Saint-Germain.
Il a regardé la photographie et a secoué la tête.
— Je ne connais pas cette personne, monsieur l’inspecteur.
— Vous en êtes certain, monsieur le chanoine ?
— Absolument.
Il m’a rendu l’image.
— On n’a rien pu vous dire au magasin ?
— À quel magasin ?
— Mais… à celui dont vous parlez, qui a vendu les effets ?
Je n’avais pas songé à cela. Le prêtre l’a compris et a réprimé un sourire. Il devait avoir une piètre opinion de la police !
Je me souvenais parfaitement du nom du magasin : Février. C’était facile à retenir. Il se trouvait dans la rue principale, non loin de la poste. Une boutique en profondeur, très moderne. J’étais ému en y pénétrant car là, du moins, j’étais certain que Marianne était venue, à l’époque de son passé !
Une vendeuse s’est approchée. Elle était gentille et semblait délurée. Je lui ai refait le coup du policier parce que c’était au fond l’explication la plus simple et la plus efficace. On tâche toujours de satisfaire la curiosité d’un flic, c’est humain.
Elle m’a écouté sans rien dire, mais ses petits yeux de merle brillaient d’excitation.
Quand je lui ai tendu la photo, après mon boniment, elle a avancé une main frémissante. Cette fois, elle n’a pas hésité.
— Oui, je reconnais cette dame.
— Elle habite Saint-Germain ?
— Je suppose. Je l’ai rencontrée plusieurs fois. Quand elle est venue acheter son corsage, c’est moi qui l’ai servie. Elle était avec son bébé.
Ça m’a fait l’effet d’un seau en plein visage. Son bébé ! Je ne m’étais donc pas trompé !
— Quel âge, l’enfant ?
— Peut-être deux ans… Il jouait dans le magasin…
Elle m’a regardé d’un œil surpris. Elle comprenait mal que je pâlisse à ce point. D’autant plus qu’un policier passe pour garder son sang-froid en toutes occasions.
— Vous…
— Oui ?
— Vous n’avez aucune idée de l’endroit où elle pourrait demeurer ?
— Non. Mais je ne pense pas qu’elle habite le centre de Saint-Germain parce que je l’ai rarement rencontrée…
C’était tout, mais c’était énorme.
Je suis sorti d’un pas mal assuré et suis allé boire un alcool dans un bistrot voisin.
Avec son bébé !
La phrase me transperçait comme une lame. Son bébé ! Ainsi, c’était vrai !
J’ai eu envie de partir. D’abandonner cette recherche… Mais je suis resté.
J’ai marché dans les rues ensoleillées de la petite ville. C’était jour de marché et une foule criarde déferlait dans les étroites artères. Je me laissais bousculer sans réagir par les commères bardées de paniers. J’avais mal. Je pensais que Marianne avait vécu dans cette cité. Qu’un autre homme l’avait tenue dans ses bras, qu’il lui avait fait un enfant…
Elle m’est apparue lointaine, là-bas, dans la Casa blanche et sur la plage immense où brillait une lumière de damné. Je l’ai vue comme lorsqu’on regarde par le gros côté de la lorgnette. Elle était minuscule et hors d’atteinte. Il y avait un monde entre nous. Je venais de franchir la frontière de son passé et c’était un peu comme si je la contemplais depuis sa vie ancienne.
De plus en plus, je voulais savoir… J’avais besoin de voir la maison qu’elle habitait… De voir son fils, son mari… De respirer les remugles de son « autrefois ».
Je me suis arrêté. J’avais la solution à portée de la main. Il suffisait de raisonner. Je savais qu’elle habitait Saint-Germain ou sa proche banlieue. Je savais qu’elle avait un enfant et que ça ne s’était pas passé sans mal. Donc elle avait dû accoucher dans une clinique de la région, ou à l’hôpital.
Justement, j’arrivais à la hauteur d’une impasse encadrée de deux immenses croix rouges sur fond blanc.
Un panneau indiquait : Hôpital-Silence.
Je me suis engagé entre deux longs murs, j’ai passé une grille, foulé le menu gravier d’une allée bien ratissée.
Je me suis repéré à l’intérieur de l’hôpital. Une flèche guidait jusqu’au service de gynécologie. Ça braillait à l’intérieur. De récents citoyens affirmaient leur volonté inébranlable de vivre.
Je suis entré dans le service. Une fade odeur de lait suri et d’éther flottait dans le hall. Des femmes de salle passaient avec des brassées de linges souillés. D’autres véhiculaient des plateaux roulants chargés de victuailles qu’on devinait fades.
J’étais planté au milieu de ce branle-bas comme un cul-terreux au milieu d’un carrefour parisien. Une grosse infirmière mafflue et moustachue m’a interpellé.
— Ce n’est pas l’heure des visites, vous êtes un nouveau papa ?
Je me suis ressaisi.
— Police !
Ça l’a un peu estomaquée.
J’ai répété ma petite histoire. Je la savais par cœur maintenant, ce qui me permettait de la « jouer » avec plus d’autorité.
Elle était intéressée. Pendant ses veilles, elle devait se délecter de la toute dernière édition des journaux de cœur et elle devait connaître tout Georges Ohnet.
— Vous avez vu cette personne ?
Elle a poussé un cri.
— Mais bien sûr… C’est la petite Renard…
— Vous êtes certaine ?
— Absolument ! Elle est restée un mois ici… J’ai assisté le docteur qui l’a opérée ; parce qu’il faut vous dire…
— Je sais !
Je ne pouvais pas supporter des détails. Ils m’étaient odieux.
— Renard, vous dites ?
— Oui.
— Marianne Renard ?
— Je crois que c’est en effet son prénom.
— Vous savez où habite son mari ?…
Elle a haussé les épaules.
— Elle n’en avait pas…
J’allais décidément de surprise en surprise… Pas de mari ! Marianne était fille mère ! Ça correspondait si peu à l’idée qu’on pouvait se faire d’elle…
— Elle avait de la famille ?
— Non, personne… Sa mère venait de mourir…
— Où habitait-elle ?
— Je ne sais pas… Mais on vous le dira à l’économat… Demandez qu’on recherche sur le registre des entrées. C’était… attendez… il y a deux ans, en février…
— Merci.
Seulement, à l’économat, tout a failli se gâter pour moi. Je suis tombé sur un petit pète-sec à moustaches rousses qui m’a demandé de justifier de ma qualité de policier. J’ai eu la présence d’esprit de battre en retraite en lui avouant que j’étais un policier privé et que j’agissais pour le compte d’un client. Il m’a flanqué à la porte et je me suis retrouvé au bord d’une pelouse à regarder le jet d’eau d’un jardinier, sans bien comprendre. J’étais humilié car c’est toujours humiliant de se faire chasser de quelque part.
Surtout qu’il y avait une ravissante secrétaire dans le bureau. Comme je m’éloignais, elle m’a couru après. Elle était petite, brune, avec des yeux verts et un sourire adorable. Elle avait jeté une jaquette sur ses épaules.
— Ne faites pas attention à l’économe, c’est un hépatique, m’a-t-elle dit. Pendant que vous discutiez, j’ai cherché votre renseignement. La personne en question habite 14, rue des Gros-Murs.
— Vous êtes épatante, mademoiselle…
Elle devait attendre que je lui fixe rendez-vous, car c’était uniquement mon physique avantageux qui l’avait rendue aussi serviable. Seulement, je n’avais pas le cœur à ça…
Je suis parti après lui avoir décoché un sourire réconfortant. J’avais hâte de me trouver rue des Gros-Murs.
La maison était triste et romantique. C’était une vieille construction qui dissimulait sa façade décrépie derrière quelques arbres qu’on avait oublié de tailler.
Un portail rouillé par-dessus lequel pendaient les grappes d’une glycine défendait l’entrée du jardin. Tous les volets étaient clos.
Je me suis adossé au mur d’en face et j’ai contemplé longuement ce pavillon vide.
« Ainsi, me disais-je, c’est là qu’elle a vécu ? »
La propriété dégageait je ne savais quoi de mystérieux, d’angoissant même. Je ne parvenais pas à en détacher mes regards.
Au bout d’un certain temps, j’ai perçu un petit bruit à proximité. J’ai tourné la tête et découvert une vieille femme à la fenêtre d’une maison voisine. Elle me regardait avec cette curiosité avide qu’ont les gens de province pour tout ce qui est inhabituel. Elle m’a souri.
— Il n’y a personne, m’a-t-elle dit.
Je me suis dirigé vers elle. C’était une très vieille femme. Il ne lui restait qu’une seule dent sur le devant de la bouche, ce qui la faisait ressembler à une caricature de L’Assiette au beurre.
— Vous cherchez Mlle Renard ?
— Heu… oui.
— Elle est partie, ça fait près d’un mois…
— Vous… vous ne savez pas où elle est ?
— Si, a fait tranquillement la vieille, elle est en Espagne.
J’ai failli en tomber à la renverse.
La vieille a vu ma surprise et elle a semblé tout émoustillée.
— Entrez donc ! a-t-elle proposé.
J’ai poussé le portillon de sa maison. Elle est venue m’accueillir sur le seuil.
— Vous êtes un de ses amis ?
— Non… Je… je fais partie de la Sécurité Sociale et je venais prendre des renseignements au sujet de son enfant…
— Ah…
Elle a paru un peu déçue.
— Elle est partie seule en Espagne ?
— Non, avec son petit et son vieux !
J’ai salement tiqué.
— Son vieux ?
Ç’a été de la délectation pour la vieille. Elle s’en est pourléché la moustache.
— Mais oui, Bridon… Le vieux Bridon, quoi ! Vous n’avez pas entendu parler ? Les conserves Bridon ? C’est le fils maintenant qui a repris l’affaire…
Elle savait tout cela par cœur et ça lui faisait bougrement plaisir de le déballer une fois de plus pour un spectateur neuf.
— Vous n’êtes pas d’ici ?
— Non, de Paris…
— Ah ! Voilà… Que je vous dise alors…
Oui, qu’elle me dise ! Je voulais savoir. Il fallait que je descende jusqu’au fin fond du puits. Je savais maintenant que ce que j’allais apprendre ne serait pas beau.
Ce qui m’était peut-être le plus pénible, c’était justement de l’apprendre de cette vieille commère pour qui l’histoire de Marianne ne représentait qu’un prétexte à cancan.
— Elle a perdu son père de bonne heure… Il était dans l’enregistrement. Famille honorable, je vous prie de le croire…
Je bouillais, mais il fallait la subir. Elle ne faisait pas le détail. C’était tout ou rien.
— À la mort du père, Marianne était une gamine. Sa mère s’est mise à la débine… La boisson, mon pauvre monsieur… Elle se soûlait tout en jouant à la bourgeoise. N’empêche que tous les soirs elle était comme qui dirait morte et c’était cette pauvre enfant qui devait s’occuper de la maison…
J’avais pressenti un drame de ce calibre dans le regard navré de Marianne. Chose étrange, au fur et à mesure que la voisine édentée parlait, il me semblait entendre une histoire déjà connue. Je pensais au portrait de Marianne qui se trouvait dans le coffre de mon auto et je sus que le fameux éclat de l’œil m’avait raconté tout ça.
— Elle avait un amant, le vieux Bridon… un porc, cet homme… Vicieux et tout ! C’était des scènes épouvantables devant la gamine quand la mère avait bu… Notez que Mme Renard ne l’aimait pas, seulement il les faisait vivoter… Une nuit, dans une crise de… attendez, je me rappelle plus comment on dit…
J’ai balbutié.
— D’éthylisme.
Ça m’a valu la considération de la voisine.
— Oui, c’est ça… Albertine (donc la mère de Marianne) s’est lancée de la fenêtre que vous voyez là…
Son doigt noué par les rhumatismes a montré une croisée de la maison d’en face.
— On l’a trouvée au matin sur le trottoir… Elle vivait encore… Mais elle est morte à l’hôpital… Le vieux Bridon a continué de venir et ç’a été la petite qui lui a servi de maîtresse. Vous me croirez si vous voulez, mais cette espèce de… lui a fait un enfant ! À son âge ! Marianne ne sortait presque plus, sauf pour les commissions où je la rencontrais. Et encore, il lui faisait une scène quand par hasard il venait et qu’elle n’était pas là… Il la battait… J’entendais les cris et j’avais chaque fois envie de prévenir le commissariat… Seulement vous savez bien ce que c’est, hein ? Dans ces petits pays, après ça se retourne contre vous… La pauvre Marianne n’avait que son violon… Elle jouait toujours… Je crois qu’elle ne s’occupait pas du petit… C’était autant dire un petit animal qui ne franchissait pas le portail…
Elle s’est arrêtée.
— Vous pleurez ? a-t-elle remarqué.
— Il y a de quoi, non ?
— Oui… Quand je voyais Marianne et que je lui parlais du vieux, elle me disait toujours qu’il allait l’emmener en Espagne. Elle ne pensait qu’à ça… Ça tournait à l’idée fixe…
J’ai coupé :
— Avez-vous eu l’impression qu’elle… qu’elle n’était pas tout à fait normale ?
— Comment ça ?
Pour toute réponse je me suis frappé la tempe…
— Oh ! ça…
Elle a envisagé la question comme si c’était la première fois qu’elle lui était soumise.
— Peut-être bien. Elle était triste à pleurer, mon bon monsieur. Elle parlait, d’une voix blanche sans que son visage bouge. Ça me fendait l’âme…
— Et puis ?
— Il y a un mois, un matin, au laitier… Parce qu’ici, comme c’est un peu retiré, le laitier fait sa tournée… Elle lui a dit qu’elle ne prendrait plus de lait vu qu’elle partait en Espagne. Je lui ai demandé, manière de causer, si elle partait seule, elle m’a répondu que non, qu’elle s’en allait avec Bridon et l’enfant…
— Et puis ?
— Et puis je ne l’ai plus revue… Quand je me suis levée, le lendemain, tout était fermé en effet.
Maintenant je savais. La vérité dépassait en tristesse tout ce qu’on pouvait imaginer. C’était l’histoire la plus navrante, la plus sinistre que j’avais jamais entendue. Et cette histoire était celle de la femme que j’aimais.
J’étais las. Je l’ai constaté brusquement. Las de mendier le passé de Marianne aux passants…
— Vous partez déjà, monsieur ?
— Il le faut….
Je me suis encore arrêté devant la grille rouillée. Un silence étrange planait sur le jardin inculte… Je me suis collé contre le portail. J’ai senti qu’il bougeait. Un coup d’œil à la maison de la vieille. Elle n’était pas à sa croisée. Elle m’avait raccompagné jusqu’à sa porte et, comme elle se traînait au lieu de marcher, elle n’avait pas eu le temps de regagner son poste d’observation. Alors j’ai tourné le loquet de la porte de fer et je suis entré dans la propriété.
Cela sentait la mort. Ou plutôt, le cimetière, ce qui revient au même. Oui, c’était bien l’odeur prenante, envahissante et triste de ces sortes d’endroits. Une odeur de base de végétaux pourris. L’herbe et les ronces recouvraient la totalité du jardin. Des plants d’iris étouffés mouraient sous les moellons d’un mur qui s’écroulait. Une balançoire rompue pendait par une seule corde de la branche basse d’un pommier…
J’ai marché lentement, à travers ce qu’on découvrait de l’allée jusqu’au perron moussu. Cette fois j’y étais, dans le passé de Marianne. C’était toute sa mémoire que je foulais d’un pied furtif…
J’ai gravi le perron. La porte était à deux battants dont la partie supérieure était vitrée. Derrière les vitres se trouvait une grille ouvragée. J’ai mis la main sur la vitre, près du loquet. Je ne sais quelle force sournoise me poussait. J’ai senti frémir la vitre. Elle n’avait plus de mastic et les petits clous qui la maintenaient encore étaient rouillés.
Je n’ai eu qu’à accentuer ma pression pour que la vitre cède. Elle n’est pas tombée à cause de la petite grille. J’ai passé la moitié de la main à l’intérieur, cela suffisait pour que je puisse saisir le bouton du verrou. En m’y reprenant à plusieurs reprises, je suis parvenu à le tourner. La porte s’est ouverte.
J’ai mis le pied dans un corridor décrépi, suintant d’humidité. Ainsi c’était donc là le décor pitoyable de sa vie engloutie ?
Il y avait de quoi hurler. C’était Huis Clos, en plus simple, en plus tragiquement banal.
J’ai ouvert une porte. Elle donnait dans un salon. Mais quel salon ! La tapisserie partait en longs copeaux frisés. Ce qui adhérait encore au mur était cloqué et pisseux. Je me suis planté devant la fenêtre. Il y avait un pupitre à musique. Une partition de Tchaïkovski s’y trouvait étalée. Je vis aussi que l’espagnolette de la croisée représentait un lion ouvrant la gueule.
C’était dans cette pièce que Marianne jouait… Je savais que si je poussais les volets j’apercevrais une branche d’arbre juste devant la vitre… Je me suis abstenu à cause de la vieille qui devait avoir rejoint sa base.
La pièce en face était une salle à manger meublée de façon rococo. Je n’y suis même pas entré. Ce que je voulais voir, c’était une autre pièce plus cruelle : la chambre ! La chambre où s’étaient accomplies les horribles fornications du vieillard lubrique.
Après, je le savais, je pourrais récupérer un peu, repartir pour la Casa Patricio et l’affronter, gonflé non seulement de mon amour, mais surtout d’une immense pitié.
Un escalier gémissant prenait au fond du couloir. Je l’ai gravi. À mesure que j’escaladais les marches, j’avais le nez et le fond de la gorge pincés par une affreuse odeur que je ne parvenais pas à situer. J’en conclus que Marianne, en partant, avait oublié quelque part des denrées périssables…
Sur le palier du haut, deux autres portes se proposaient à mes investigations. J’en ai ouvert une. Et alors j’ai compris qu’elle ne donnait pas sur une chambre à coucher, mais sur l’enfer lui-même !
Il manquait deux lattes aux volets à claire-voie et la pièce baignait dans une lumière d’aquarium. Sur le lit gisait un cadavre. Celui d’un vieillard. La décomposition avait commencé son abominable ouvrage… Les draps, sous lui, étaient marron. Je vis qu’il s’agissait du sang qu’il avait perdu et qui, depuis, avait séché. Il portait d’affreuses entailles à la gorge et au bas-ventre. Elle s’était acharnée sur lui avec une sauvagerie de démente. J’aperçus, sur la descente de lit, une dague ancienne dont la lame était tordue. C’était avec ça qu’elle l’avait tué.
Les rares personnes qui ont un jour buté sur un cadavre, et qui prétendent avoir eu peur, mentent. Je sais que j’ai ressenti une foule de sentiments multiples en découvrant la carcasse de Bridon, mais la peur ne figurait pas parmi eux. Ce que j’éprouvais, c’était surtout une stupeur indicible, et pas mal d’écœurement. Il y avait de quoi… La pestilence du cadavre était telle que je me suis reculé pour vomir. Je ne pense pas qu’on puisse voir une chose plus répugnante que ce mort bedonnant, aux chairs mutilées et verdâtres.
En reculant j’ai avisé un berceau, derrière la porte. Un petit lit, plutôt, mais garni d’un grand voile de mousseline blanche… Je ne sais pourquoi j’ai soulevé le voile. Dans certains cas on obéit à des réflexes incontrôlables. Maintenant je sais bien que je n’oublierai jamais la vue de ce petit être mort. Il ne portait aucune plaie et avait dû périr d’inanition.
Un moment j’ai fermé les yeux. Je ne croyais plus en la réalité. Elle était trop forte pour un homme. Elle faisait sauter mon système nerveux, comme un courant trop fort fait fondre un fusible trop mince.
Je suis sorti en titubant. J’ai tiré violemment la porte. Non, je n’en pouvais plus. Il m’était impossible de supporter cette vision dantesque plus longtemps.
J’ai descendu l’escalier en m’agrippant à la rampe. Parvenu au bas, je me suis assis sur la dernière marche. La tête me tournait. L’odeur de la chambre m’avait grisé comme de l’alcool. Elle était entrée en moi et je pensais ne jamais pouvoir m’en débarrasser. Les paroles du médecin de Barcelone me sont revenues en mémoire. « Il n’est pas certain que ce soit le choc qui l’ait mise dans cet état… Peut-être avait-elle déjà perdu la mémoire avant. »
Au lieu de reporter l’horreur qui me faisait trembler sur Marianne, je sentais monter au contraire ma pitié pour elle. Cette pauvre créature séquestrée, violée, avait droit à toutes les circonstances atténuantes. Peu à peu elle avait perdu la raison, pas exactement la raison, plutôt la notion des réalités. Elle avait laissé s’anémier son bébé, puis ne s’était plus occupée de lui. L’enfant était mort… Un jour, alors que le vieux Bridon venait s’assouvir, elle avait eu une crise de folie furieuse et l’avait assassiné. Puis elle avait pris son violon…
L’Espagne !
Ç’avait été ses premières paroles à Castelldefels : « J’ai toujours rêvé de connaître l’Espagne. »
Pourquoi l’Espagne ? À cause du soleil, de la lumière… Dans cette sinistre maison pleine d’ombres et de courants d’air glacés, elle rêvait déjà de la Casa Patricio sans la connaître. Elle la devinait. Et sûrement rêvait-elle aussi d’un type comme moi : jeune et puissant, qui la prendrait contre sa poitrine velue… Qui la laverait des caresses obscènes du vieux…
Oui, en moi elle aimait un amant attendu depuis toujours. Mais comment diantre était-elle parvenue jusqu’à Barcelone ? Ce mystère ne serait jamais éclairci…
Je me suis levé. Les deux morts, au premier, constituaient la plus insoutenable des présences. Le père et le fils… Elle avait dû haïr cet enfant qui était une continuité de l’éternel Bridon ! Jamais Zola n’avait imaginé histoire plus sordide que celle-là.
J’ai fait quelques pas jusqu’au perron. L’odeur de cimetière s’expliquait maintenant. Comme je refermais la porte, la grille de l’entrée a grincé. Je me suis vivement retourné. Un homme fort, vêtu d’un imperméable beige, venait d’entrer. Et il n’y avait pas besoin d’être très affranchi pour voir que lui, au moins, était un flic : un vrai !
La notion du péril a chassé mon hébétude. J’ai pris un air dégagé.
— Qui êtes-vous ? m’a-t-il lancé.
Il aboyait au lieu de parler.
— Je suis inspecteur de la Sécurité Sociale…
J’ai montré la maison.
— On entre ici comme dans un moulin, dites donc… Et pourtant il n’y a personne.
— Vous êtes sûr ?
— Je viens de faire le tour du propriétaire…
J’ai feint la candeur.
— Vous êtes de la maison ?
— Non, j’appartiens au commissariat. J’enquête sur la disparition de quelqu’un…
Mon sang est devenu plus froid qu’une eau de source.
— Quelqu’un d’ici ?
— Oui… Bridon… Son fils ne l’a pas revu depuis un mois…
— Sans blague ! Il est peut-être en voyage ?
— Impossible, il n’a fait aucun retrait d’argent à la banque…
Puis, s’apercevant qu’il révélait des secrets professionnels à un simple quidam, il a haussé ses larges épaules.
— On le retrouvera…
Il a passé devant moi et s’est mis à gravir le perron. J’avais un carillon dans les oreilles et des flammèches rouges dansaient devant mes yeux.
J’ai croassé :
— Il n’y a personne, vous savez, c’est pas la peine de vous donner ce mal…
— Je vais tout de même regarder.
Rien à faire ! C’était un consciencieux.
J’ai parcouru l’allée tapissée d’herbes folles. Lorsque j’ai eu franchi la grille, je me suis mis à courir comme un fou jusqu’à ma voiture. Mon cœur semblait s’être décroché et il se baladait en liberté dans ma poitrine comme le pois sec d’un sifflet.
Je n’avais pas une grande avance sur le flic ! D’ici quatre minutes il allait découvrir les deux cadavres et ça allait faire du remue-ménage dans le quartier !
J’ai regagné Paris à une folle allure. J’ai remisé ma voiture dans un box que je louais au mois, chez un marchand de charbon, et je me suis terré dans mon atelier.
J’avais un fond de whisky dans un placard, je l’ai bu à la bouteille. Mais l’alcool n’a fait que renforcer mes nausées. J’ai dû m’étendre sur mon divan et fermer les yeux pour calmer le vertige qui me soulevait le cœur.
Je suis resté longtemps, abîmé dans cette nuit volontaire, aux prises avec une foule de pensées affolantes. Puis ça s’est un peu calmé et j’ai repris le contrôle de mon être.
Maintenant il n’était plus question d’attendre le bulletin de naissance et de faire établir le faux passeport. Le temps pressait. On allait diffuser le signalement de Marianne. L’inspecteur donnerait le mien par la même occasion et ce serait la fin. Moi, bien sûr, je ne risquais rien, mais elle risquait tout !
Les autorités espagnoles auraient communication de son signalement puisque par malheur elle avait parlé de l’Espagne autour d’elle. À Barcelone on établirait une corrélation entre cet avis de recherche et la déposition que j’avais faite… Je devais donc la rejoindre coûte que coûte et lui trouver une cachette sûre en Espagne… Si je n’y parvenais pas, ce serait pour elle le pénitencier ou le cabanon.
J’ai failli aller reprendre ma voiture. Je me suis dit que le numéro en serait communiqué par la suite et que ça deviendrait une sérieuse entrave en Espagne. Alors j’ai décroché mon téléphone pour retenir une place dans l’avion de Barcelone. L’employé m’a demandé mon numéro de passeport. En le lui donnant, j’ai blêmi : il me fallait un nouveau visa et ça demanderait du temps !
Je me suis précipité dans la rue. J’ai couru jusqu’à ma banque et j’ai retiré de mon compte tout l’argent qui s’y trouvait. Je ne savais pas encore comment je le passerais, mais je comptais sur l’inspiration du moment.
Il n’était plus question de la villa des Gros-Murs et de ses pitoyables occupants. L’imminence du danger me talonnait. Je ne disposais que de quelques heures. Passé ce délai, il serait trop tard. Nanti de mes économies, je me suis rendu au consulat d’Espagne. Il y avait foule. J’ai fait passer ma carte au consul en mentionnant que je venais de la part de Jaime Galhardo, le chef de la nouvelle école de peinture espagnole.
Il m’a reçu immédiatement, avec bienveillance. Je lui ai dit que j’arrivais d’Espagne, que j’avais laissé là-bas ma fiancée et qu’un télégramme m’apprenait qu’elle avait été frappée de péritonite dans la nuit. Je voulais la rejoindre, seulement il me fallait un nouveau visa et…
Trois heures plus tard, je prenais place dans l’avion.