Il faisait une nuit superbe à Barcelone. Les lumières de la ville criblant la terre formaient sous l’avion un immense schéma en pointillés de feu.
Sur la gauche, je voyais la mer, pâle et scintillante à l’infini. Et je me suis senti soulagé. C’était l’Espagne… L’Espagne, noble et frénétique qui m’attendait, qui me rassurait.
Il y avait des cars pour Barcelone à l’aéroport. Mais comme Castelldefels était situé dans la direction opposée et à une faible distance, j’ai frété une voiture particulière pour m’y rendre. J’avais tout mon argent. Pour le passer, je l’avais glissé entre les pages d’une grosse revue que j’avais gardée négligemment sous mon bras.
L’auto qui m’emmenait était un vieux véhicule de marque française comme on en trouve encore dans nos campagnes, avec l’arrière muni d’un plateau pour servir la camionnette. Là-dedans, je sentais violemment tous les trous de l’autoroute. À mesure que nous approchions de la Casa Patricio, un effroi insupportable grandissait en moi. Je l’avoue, j’avais peur. Peur de la retrouver en sachant qui elle était ou, du moins, qui elle avait été. Je réalisais que c’était une criminelle. Ou une folle homicide, ce qui était pire dans un sens.
Je pensais au regard qu’elle avait sur mon tableau. Comme il était étrange que mon œil d’artiste ait saisi inconsciemment ce qui avait échappé à mon œil d’homme. J’évoquais le jour où, sur la plage, elle avait arraché l’aile de l’insecte… Était-ce un instinct qui sommeillait en elle et la poussait à ces gestes cruels ?
J’en étais là de l’affreux dilemme lorsque le vieux tacot s’est engagé dans le chemin cahoteux conduisant à la plage.
Le chauffeur s’est arrêté près du hangar de roseaux. Je l’ai payé. Puis j’ai pris ma valise et, sans songer à répondre à son adieu, je me suis dirigé vers la Casa.
C’est elle que j’ai aperçue en premier. Elle était assise au bas de la terrasse, près d’une énorme plante grasse. Elle portait une jupe rouge que je lui avais achetée. Elle avait le menton sur ses genoux et les bras noués autour de ses chevilles. Elle regardait la mer éteinte, sans broncher. Jamais je ne l’avais vue aussi belle. Le léger vent de nuit faisait voleter ses longs cheveux. Sur la terrasse, la señora Rodriguez tricotait en attendant le samedi suivant qui amènerait un mâle dans son lit. Non loin de là, Tejero, assis à même le sol, psalmodiait un air navré et Mister Gin continuait sa ronde d’ivrogne digne dans le réfectoire désert.
J’ai écrasé une brindille et Marianne a tourné la tête. Elle a reçu la lune en plein visage. On eût dit qu’une lumière sulfureuse l’éclairait.
— Daniel !
La joie la faisait chanceler. Ses dents claquaient comme si tout l’hiver de la Sibérie venait de lui choir sur le dos.
Brusquement, l’odeur de sa maison est sortie de moi. Depuis le matin je la portais comme une monstrueuse charogne. Oui, tout a été pur, lavé, net… à sa semblance. Il y a eu Marianne… Une jeune fille neuve ! Vous comprenez ?
J’ai laissé tomber ma valise sur les feuilles épineuses et épaisses des plantes grasses. Je l’ai prise contre moi… Je ne voulais plus penser à autre chose. Je l’avais retrouvée, telle que je l’avais laissée, et cela seul avait de l’importance.
— Marianne…
Je mangeais sa bouche, ses dents crissaient sous les miennes, son souffle embrasait mon visage… Son odeur à elle, sa tendre odeur de femme m’apportait la rédemption que je n’osais espérer.
— Comment es-tu revenu ?
— En avion…
— Tu ne pouvais pas vivre loin de moi, n’est-ce pas, Daniel, c’est bien ça ?
— Oui, Marianne, c’est bien ça…
— Oh ! mon amour…
Nous n’avions pas la force de rire ou de pleurer. Notre bonheur était si total qu’un grand silence doré s’appesantissait sur nous.
Tejero s’est levé en geignant. Il m’a salué de son air morne de type suprêmement indifférent.
Il a fait avec la main le geste qui signifie manger en le corsant d’une interrogation muette. Ça m’a rappelé que je n’avais rien pris de la journée et que je grelottais de faim.
— Si, Tejero…
On m’a servi des beignets froids que j’ai trouvés délicieux. Marianne me regardait manger d’un œil attendri.
— Tu as pu trouver des papiers ?
J’ai menti.
— J’ai fait le nécessaire… On me les enverra.
— Quand partirons-nous ?
— Bientôt…
Tout en mastiquant, je la contemplais. Se pouvait-il que cette magnifique créature fût une criminelle ?
Mon premier élan de joie calmé, la notion du danger me revenait.
Je ne pouvais pas vivre en extase devant cette femme dans l’attente de l’irrémédiable. Je savais que, si dans son autre vie elle avait été conduite au meurtre, il ne restait plus rien en elle de ses actes passés. Elle s’en était libérée. Ils étaient tombés d’elle comme des fruits pourris. Et maintenant un sang nouveau irriguait ses veines… Seulement la police ne tiendrait aucun compte de cette régénérescence.
Elle était en train de tisser sa gigantesque toile pour capturer une meurtrière. Les journaux devaient s’en donner à cœur joie. Elle aurait été acquittée pour l’assassinat de Bridon, mais on ne lui pardonnerait pas la mort de son enfant. On devait l’appeler la marâtre de Saint-Germain, l’Ogresse, ou quelque chose du même tonneau.
En passant en Espagne, j’avais accentué la marge me séparant de la police. Le temps que tout se mette en branle par-delà les Pyrénées, je pouvais bénéficier d’un répit d’au moins quarante-huit heures… Je devais donc le mettre à profit… Chaque minute comptait… J’ai eu envie de filer tout de suite, mais je me suis ravisé. Je ne disposais d’aucun moyen de locomotion. Et puis, je ne pouvais entraîner Marianne en pleine nuit sans lui fournir d’explication.
J’ai appelé Tejero, d’un geste… Il est arrivé, en traînant ses espadrilles disloquées.
— Mañana Montserrat…
C’était l’excursion type, celle que faisaient tous les touristes séjournant dans la région de Barcelone.
— Si…
Je lui ai expliqué que ma voiture était en panne et que le patron devrait nous emmener de bonne heure jusqu’à la gare.
— Si…
Ceci réglé, je me suis levé et Marianne m’a suivi dans ma chambre.
Elle s’est assise sur mon lit. Il y avait si peu de place dans cette cellule qu’il fallait commencer par là. Elle s’attendait à ce que je la rejoigne, mais je n’avais pas envie d’elle. Je l’aimais d’un amour plus spirituel qu’avant, d’un amour plus chaste qu’au début de notre vie commune.
— Tu sembles peiné, Daniel…
Elle m’observait d’un œil surpris et triste.
— C’est la fatigue, mon amour… Rends-toi compte…
— Oui, c’est vrai… En ce cas, nous ne devrions pas faire d’excursion demain…
— Si…
— Tu ne crois pas que nous serions mieux ici, sur la plage, tous les deux ?
Ça me flanquait un cafard monstre. J’étais profondément navré de devoir quitter la Casa Patricio.
— Écoute, je tiens à partir d’ici, Marianne… Ne me pose pas de questions, je t’expliquerai plus tard…
Elle a eu envie d’insister, puis, devant ma pauvre figure ravagée, s’est abstenue…
Le violon était sorti de sa boîte. Elle a suivi mon regard…
— Quand tu n’étais pas là, je venais jouer ici… C’était une façon merveilleuse de me rapprocher de toi…
Elle a saisi l’instrument. J’ai revu le salon fané de la rue des Gros-Murs, la gueule de lion de l’espagnolette, les rideaux à grille…
— Laisse ça, Marianne !
Elle a reposé le violon. Quand elle s’est retournée vers moi, des larmes brillaient dans ses yeux.
— Daniel, a-t-elle balbutié, est-ce que… est-ce que tu ne m’aimes plus ?
C’était cela qu’elle devait dire. Bon Dieu si, je l’aimais ! Je l’aimais à en perdre la raison, à en crever ! Voilà… À en crever ! Maintenant je comprenais la valeur de cette expression.
Je me suis jeté sur elle comme un fauve. J’ai arraché sa jupe, son corsage et je l’ai crucifiée sur ce lit.
Après cette étreinte éperdue, nous sommes restés comme deux gisants. La Casa était devenue silencieuse et le « floc » de la mer avait repris possession de l’univers… De temps à autre, Tricornio, le chien jaune, aboyait à la lune. Par la fenêtre, je voyais, à la renverse, un ciel bleu qui ne ressemblait pas à un ciel de nuit. J’avais un sentiment de sécurité, à cause du bruit de la Méditerranée. Il me donnait la réconfortante impression d’être perdu au fin fond du monde, dans un pays hors de toutes les atteintes.
Marianne s’est mise à parler.
— Tu ne sais pas, Daniel ?
Sa voix était venue de très loin. Je croyais l’entendre au travers d’une vitre…
— Non ?
— Lorsque je joue du violon, la mémoire me revient.
— Qu’est-ce que tu dis ?
Je m’étais penché sur elle. Je serrais si fort les dents que mes mâchoires me faisaient très mal.
— Qu’as-tu ? a-t-elle balbutié… Daniel ! Tu me fais peur… Je n’aime pas ces yeux-là… Il y a du sang dedans !
Du sang ! Elle en avait plein ses mains, la pauvre petite ! Et elle l’ignorait.
— Excuse-moi, Marianne… Mais je t’aime tant que je suis jaloux pour ainsi dire de ta vie passée.
— Jaloux ?
— Oui, c’est bête, n’est-ce pas ?
— Non, je te comprends…
Elle a noué ses bras autour de mon cou.
— Tu sais, il n’y a pas de quoi, car je ne me rappelle pas grand-chose.
— De quoi te souviens-tu ?
Elle a fermé les yeux pour mieux se recueillir.
— Voilà… Tu sais, la fenêtre avec la gueule de lion ?
— Oui, Marianne, je sais !
— Derrière il y a la branche…
— Oui…
— Eh bien, quand je m’approche, je vois une balançoire attachée à l’arbre… C’est curieux, non ?
— C’est qu’il y avait une balançoire, Marianne… Et puis, que vois-tu encore ?
— Je vois une femme avec la figure rouge qui passe, lève la tête et me sourit…
J’ai aussitôt pensé : « Sa mère. »
— Et… c’est tout ?
— Non… J’entends aussi…
— Tu entends quoi ?
— Pendant que je joue, au-dessus de ma tête il y a un enfant qui pleure.
J’ai fermé les yeux. Une nausée s’enroulait dans ma gorge.
— Et ça me gêne pour jouer…
— Ah oui ?
— Oui… Toutes les fois je bute sur ma partition… Je ne parviens pas à la déchiffrer… Ma main tremble en tenant l’archet.
J’ai remarqué que de la sueur humectait son front. Elle revivait ces bribes du passé avec tant de force qu’elle en était littéralement épuisée.
— Tu ne revois rien d’autre ?
— Non…
— Eh bien, tâche d’oublier ça… N’insiste pas…
— Oui, Daniel…
— Ne pense plus qu’à nous, tu veux bien ?
— Oh, je ne demande pas mieux…
Je l’ai embrassée et nous avons fini par nous endormir. Avant de s’engloutir dans le néant réparateur elle a pris ma main à tâtons.
J’ai frissonné, car sa main à elle était froide comme la mort.
Lorsque je me suis éveillé, ma montre disait sept heures… C’était le moment de filer. J’avais un grand sac de bain dans lequel j’ai glissé mon costume d’alpaga. Après m’être rasé, j’ai revêtu un pantalon de lin et un sweater bleu. Puis j’ai mis mon fric dans ma trousse de voyage et la trousse dans le sac. Ensuite, j’ai secoué Marianne.
— Debout, paresseuse…
Quand elle dormait, elle était plus angélique que lorsque ses grands yeux bleus se posaient sur moi. Ça m’a fait triste de l’arracher au sommeil.
Elle a eu un soupir et un léger sourire s’est dessiné sur son visage.
— Tu es là, Daniel ?
— Oui, ma chérie…
— Tu me le jures ?
— Regarde !
Elle a ouvert les yeux.
— Merci…
Et nous avons commencé cette journée exactement comme si, en effet, nous partions en excursion, alors qu’en réalité nous fuyions.
J’avais eu raison de ne pas prendre ma voiture, pourtant l’absence de véhicule me handicapait. J’avais pris l’habitude de me servir de mon auto comme de mes jambes et je me sentais infirme sans elle.
Le père Patricio nous a conduits à la gare dans sa petite voiture de livraison à trois roues.
En nous quittant, il m’a demandé :
— Ce soir ?
— Non : mañana !
J’ai montré mon chevalet que j’emportais…
— Peinture… Montserrat !
— Si…
Une poignée de main quotidienne, et le fil était rompu. Nous étions, Marianne et moi, deux fugitifs, mais elle l’ignorait.
Au lieu de prendre le train pour Barcelone, comme nous aurions dû le faire si effectivement nous nous étions rendus à Montserrat, nous sommes ressortis de la gare pour monter dans le car de Sitges.
— Nous ne prenons pas le train ? s’est étonnée Marianne.
— Non, je viens de penser que c’est un affreux tortillard qui s’arrête à tous les tournants de la voie… Nous serons mieux dans l’autobus…
Une fois à Sitges, j’ai déniché un autre car pour Vendrell. Puis, de là, nous en avons pris un troisième pour Tarragona. La surprise de Marianne était croissante.
À un certain moment, dans l’abri d’une gare routière, elle s’est arrêtée devant une carte d’Espagne étalée sur le mur.
Elle s’est retournée vers moi, un peu pâle.
— Voyons, Daniel, nous tournons le dos à Montserrat…
— La belle affaire… Nous irons là-bas un autre jour… Je trouve le littoral plus agréable, pas toi ?
— Si… Mais avons-nous besoin de prendre des cars et des cars ? Ça va être un vrai voyage pour rentrer à la Casa Patricio.
Le moment était venu de mettre un peu les choses au point.
— Écoute, Marianne, il faut que je te fasse un aveu…
Elle a été désorientée, j’ai lu une véritable panique dans ses yeux.
— Je…
— Dis vite, c’est à mon sujet, n’est-ce pas ?
J’ai secoué la tête.
— Non, Marianne. C’est au mien… Il y a quelques années j’ai fait de la politique en France… De la politique extrémiste… Tu sais qu’ici nous sommes dans un pays de dictature. J’ai su que les autorités m’ont repéré. Je risque d’être expulsé. Je ne veux pas que cela se produise avant d’avoir les papiers qui me permettront de t’emmener, tu saisis ?
— Bien sûr ! Alors ?
— Alors nous allons chercher un petit coin tranquille et nous y cacher en attendant…
Elle paraissait mordre à mon histoire. J’étais assez content de ma trouvaille.
Nous avons pris place dans le troisième car. Soudain, Marianne a sursauté.
— Mais… Daniel !
— Oui ?
— Comment recevrons-nous les papiers si nous quittons la Casa Patricio sans prévenir ?
J’ai été pris de court.
Elle semblait alarmée et il fallait que je trouve vite quelque chose de plausible pour la calmer.
— Ne te tourmente pas. J’ai dit qu’on garde les papiers en France jusqu’à ce que je donne l’adresse de l’endroit où nous les envoyer.
— Ah bon…
Et nous nous sommes mis à parler d’autre chose.
Il était midi lorsque nous arrivâmes à Tarragona. La fatigue de la veille se faisait sentir. Je me dis que cela ne servirait à rien de fuir jusqu’à l’autre bout de l’Espagne. Ce qu’il fallait trouver, c’était une cachette sûre, et cette cachette pouvait exister n’importe où. Lorsque nous serions en sécurité, j’attendrais que les choses se tassent et je chercherais un moyen de rentrer en France. Je ne pensais pas encore que cette aventure risquait de compromettre ma carrière et même de me valoir la prison, car je me faisais volontairement le complice d’une meurtrière. Si au moins ce gros crétin de flic n’avait pas eu l’idée saugrenue de venir rue des Gros-Murs au moment où je m’y trouvais, je serais resté en dehors de l’affaire et ça aurait évité bien des complications. Enfin, il est vain de pleurer sur des faits qui se sont produits. J’avais mieux à faire.
Nous nous sommes assis à une terrasse de café et, tout en savourant des xérès, je me suis livré à un petit tour d’horizon.
Si nous descendions dans un hôtel ou même une simple auberge de village, nous étions perdus car avec les carabiniers qui draguaient toute l’Espagne, nous ne resterions pas trois jours en liberté lorsqu’ils auraient en poche notre signalement.
J’ai eu une idée : louer une petite maison, où nous pourrions nous terrer sans attirer l’attention. J’ai recommandé à Marianne de m’attendre un moment et je suis parti à travers la ville. J’ai commencé à changer une partie de mon argent dans une officine, ensuite je me suis mis en quête d’une agence de location. J’en ai trouvé une dans le centre. Il y avait un tas de photos jaunies par le soleil dans la vitrine. Toutes représentaient des constructions à vendre ou à louer dans les environs. Je suis entré.
Une grosse demoiselle suifeuse m’a adressé la parole en français. Ça m’a un peu décontenancé.
— Comment avez-vous compris que j’étais français ?
— J’ai vécu à Paris…
Elle me souriait.
— J’aimerais louer une petite maison pas trop chère pour un mois.
— J’ai ce qu’il vous faut !
Elle a ouvert un casier et a sorti une fiche rose après laquelle était agrafée une photographie.
— Cela vous irait ?
C’était une villa toute blanche entourée de palmiers.
— Dites donc, c’est pour une vedette d’Hollywood, ça ?
— C’est pour la personne qui a dix mille pesetas à dépenser !
J’ai fait le calcul. Ça représentait environ sept cents francs français. Un rien ! On pouvait se donner l’impression d’être un gros ponte pour pas grand-chose.
J’ai sorti les dix mille pesetas.
— Comme nous sommes le vingt-quatre, m’a dit la grosse fille, vous avez droit à six jours de supplément à titre de prime. Je vais vous faire un reçu postdaté afin de faire partir la location du premier du mois prochain.
— Merci.
— Voici les clés ! C’est à treize kilomètres d’ici, non loin de la mer. Évidemment, si la maison se trouvait en bordure de plage, le prix en serait plus élevé.
Je ne tenais pas tellement à la plage, car il y a trop de monde.
Elle m’a noté l’adresse au dos du reçu.
— Vous pouvez vous y faire conduire en taxi…
C’est ce que nous avons fait. Vous avouerez que ça n’est pas courant de louer une maison aussi rapidement et d’y foncer les coudes au corps avec les clés dans sa poche.
Nous étions aux anges, elle et moi. Nous retrouvions nos enthousiasmes d’enfant et ce goût du merveilleux qui sommeille toujours dans le cœur des hommes.
Elle me questionnait au sujet de la photographie qu’on m’avait montrée.
— C’est vraiment beau, dis-tu ?
— Une villa de milliardaire !
En arrivant, nous avons un peu déchanté. La villa se trouvait presque en bordure d’une route laide, dans un paysage pelé. Et la photo que j’avais vue avait dû être prise le jour où on avait terminé la construction.
Elle avait beaucoup vieilli depuis. De grandes lézardes sinuaient sur la façade grise et les plantes avaient envahi les alentours. Les palmiers étaient maigres et jaunes… L’ensemble sécrétait un ennui torride.
Nous nous sommes regardés.
— Pas très folichon, hein ?
Elle a haussé les épaules.
— Qu’est-ce que ça peut faire, puisque nous sommes ensemble ?
— Tu as raison.
Nous avons regardé disparaître le taxi dans un monstrueux nuage de poussière blanche. Puis j’ai poussé la porte disloquée donnant accès au chemin menant à l’entrée.
Nous venions emménager avec pour tout bagage un chevalet, une boîte à peinture et un sac de bain. Notre aventure ne manquait pas d’humour.
Comme j’arrivais à la porte de la villa je me suis arrêté, frappé par la ressemblance que cette demeure offrait avec l’autre… Celle de la rue des Gros-Murs. Rien ne manquait à cette évocation, pas même la végétation folle qui l’encerclait.
— Qu’as-tu ? a demandé Marianne.
— Cette maison ne te rappelle rien ?
Elle l’a regardée.
— Non, pourquoi ?
— Pour rien… Je… Il me semble toujours qu’un spectacle nouveau va raviver quelque chose en toi…
— Eh bien, tu te trompes…
J’ai ouvert la porte. Ici, par contre, ça ne sentait pas l’humidité. Les murs avaient une bonne odeur de pierres chaudes.
— On s’installe ?
— Allez !
Dans le fond, l’isolement de la villa était un bon point pour nous. Il y avait près de deux kilomètres d’ici le prochain village. Je comprenais pourquoi le montant de la location était si faible.
La disposition des lieux rappelait aussi celle de l’autre. À droite, une salle de séjour meublée en espagnol moderne, c’est-à-dire de façon plutôt atroce. À gauche une cuisine. Un escalier au fond, tout blanc, et, au premier, deux chambres.
— Allons voir notre lit !
Elle s’est blottie contre moi.
— J’ai vraiment l’impression que nous sommes chez nous, Daniel !
— Mais nous sommes chez nous !
Enlacés, nous avons gravi les marches. Elle a avancé la main vers la poignée de la porte de droite. Et tout à coup, comme elle commençait à l’ouvrir, elle a poussé un cri terrible. Un cri qui a résonné dans la maison vide. Elle tremblait comme une loque dans le vent. Je l’ai soutenue… Comme elle défaillait, j’ai poussé la porte du pied afin de l’étendre quelque part. Elle a hoqueté :
— Non ! Non !
Puis elle s’est arc-boutée pour m’empêcher de la faire pénétrer dans la chambre. J’ai dû la ceinturer. Nous avons franchi le seuil. C’était une pièce toute blanche, pleine de soleil, avec un lit bas et des meubles moins tartes qu’au rez-de-chaussée. Marianne s’est calmée instantanément. Elle a passé sa main sur son front en sueur.
— Qu’est-ce que tu as eu, mon amour ?
Elle secouait la tête.
— C’est effrayant.
J’étais en nage et j’avais autant qu’elle envie de hurler. Je la questionnais pour la forme, mais j’avais tout compris : cette porte en haut des escaliers lui avait brusquement rappelé la chambre de là-bas…
— En ouvrant cette porte, il m’a semblé que j’allais trouver ici des gens morts…
— En voilà une idée !
— Si… Ça m’a traversée comme un éclair. J’ai vu du sang… Des corps étendus…
— Et ça t’a rappelé quelque chose ?
— Non, ça n’a été qu’une vision… Un cauchemar, quoi !
Je me dis que les cauchemars appartenaient au sommeil. Depuis que j’avais découvert l’horrible vérité, je n’avais pas encore envisagé le cas où Marianne recouvrerait la mémoire. Ça me paraissait tellement monstrueux !
Que devrais-je faire si, soudain, elle s’écriait : « Je me souviens ! » ?
Je suis descendu en courant chercher de l’eau à la cuisine, mais la pompe de l’évier était désamorcée. Je commençais à ne plus être aussi fier de « ma » maison.
J’avais remarqué une fontaine, au bord de la route, quelques centaines de mètres avant d’arriver. J’ai empoigné l’anse d’un seau et je suis parti chercher de la flotte. En marchant, je ruminais des idées plus que sombres. La solitude du lieu avait quelque chose de déprimant. Cela ne ressemblait pas exactement à l’Espagne, c’était plutôt comme le désert australien, quelque chose de plat, d’infini, avec des arbres bas, secs et noirs. Quelle idée un homme avait-il eue de se faire construire une bicoque dans ce coin désolé ?
Le soleil cognait ferme. Je revenais avec mon seau plein d’eau lorsque deux carabiniers m’ont dépassé à bicyclette. Ils m’ont jeté un regard surpris mais ont poursuivi leur chemin.
À cet instant, je n’ai pu m’empêcher de songer que si l’enfer existait, il devait ressembler à ce que je vivais en ce moment. Un décor de feu, sinistre… Une maison lugubre… Et une femme belle et pure qui pourtant était une criminelle… Oui…
J’ai posé le seau un instant et j’ai pris de l’eau dans mes deux mains pour m’en inonder le visage.
En arrivant, j’ai crié : « Hou-hou », mais personne ne m’a répondu. Saisi de panique, j’ai gravi l’escalier en courant. Marianne dormait en travers du lit. Sur son visage inconscient, deux larmes brillaient encore au soleil.
Le soir, nous sommes allés acheter des provisions au village. C’était un village méditerranéen, aux toits décolorés, avec des boutiques d’épiciers à l’étal pittoresque. Elles ne comportaient pas de vitrines, seulement une ouverture dans un mur, avec tout autour, pêle-mêle, des jambons, des balais, des paniers de fruits et des outres de vin…
Marianne ne se ressentait plus de sa commotion de la matinée. J’évitais de lui en parler pour ne pas la troubler, mais elle avait sapé ce bonheur bizarre que j’éprouvais. Elle avait été la jeune meurtrière recherchée en France. Pour moi, il s’agissait d’un autre être sans relation aucune avec celui de Saint-Germain. Et voilà que ce choc avait remis en quelque sorte les deux êtres en présence. Pour un temps très court, c’est vrai, mais un phénomène identique nous menaçait désormais, puisqu’il s’était déjà produit !
Nous avons acheté un tas de denrées et nous étions chargés comme des ânons en rentrant à la villa. Le soir déclinait, car nous étions partis tard dans l’après-midi. La campagne aride devenait d’un jaune tirant sur le vert. La couleur était intéressante, mais je ne la « sentais » pas. Elle m’incommodait un peu.
Comme nous avancions, j’ai aperçu, dans le lointain, les deux carabiniers qui revenaient de leur périple.
— Viens par ici ! ai-je dit à Marianne.
Il y avait un buisson de plantes épineuses, non loin de là. Nous sommes allés nous accroupir derrière.
Sans bouger, silencieux, sans nous regarder non plus, nous avons attendu que les deux hommes passent.
— Allons-y !
Elle s’est relevée, a repris le filet de fruits qu’elle portait. Elle semblait pensive.
— Daniel, m’a-t-elle dit soudain en se plantant au milieu de la route, je sens que tu me caches quelque chose…
— Tu plaisantes !
— Hélas non… Tu ne me feras pas croire que tu dois éviter le premier gendarme venu parce que tu as fait de la politique en France !
— Mais je t’assure !
— Non ! Je ne te crois pas. Si tu étais indésirable, d’abord, on ne t’aurait pas accordé de visa !
La logique féminine reprenait l’avantage. J’étais très ennuyé.
— D’autre part, poursuivit-elle, avant ton court voyage en France, tu n’avais pas peur des policiers. Tu trinquais même avec ceux qui venaient à la Casa Patricio !
L’argument m’a ôté toute envie de mentir. Elle a laissé tomber les raisins et les pêches dans la poussière et ses deux mains ont pétri mon sweater.
— C’est à cause de moi, je le sens !
— Tu es folle !
Ça n’était qu’une exclamation très courante. Elle a baissé la tête…
— Peut-être, oui.
— Voyons, Marianne, je plaisante…
— Non. Je réfléchis beaucoup à mon cas. Pour avoir perdu la mémoire à la suite d’un pauvre petit choc de rien du tout, il ne fallait pas que j’aie le cerveau bien solide, tu ne crois pas ?
— Ça n’a rien à voir… C’est une sorte de… de phénomène inexplicable…
— Tu n’as en tout cas pas répondu à ma question ; c’est à cause de moi que tu te caches, hein ?
J’ai failli tout lui dire, tellement je me sentais désemparé. Lui flanquer la vérité au visage comme un seau d’eau sale. J’ai réussi à me calmer. Non, je ne pouvais lui faire ça. Il fallait coûte que coûte lui mentir.
— Je vais te dire la vérité.
— Eh bien, dis-la !
— J’ai tué quelqu’un avec ma voiture dans les environs de Gerona, en revenant : un vieux bonhomme qui traversait la route. Je me suis dit qu’on allait m’arrêter et que…
Elle a secoué la tête. C’était inouï de vivre une scène pareille ! Je bêlais des mensonges pour lui éviter de savoir et c’était elle, la meurtrière, qui me questionnait, posément, froidement, avec une obstination de vieux policier.
— On n’arrête pas quelqu’un pour un accident de voiture. Du moins pas pour longtemps. Tu me mens !
Elle avait les pommettes rouges et son regard restait fixe. Ses mains s’agrippaient à mon vêtement, je sentais ses ongles s’enfoncer dans ma chair.
— Je veux la vérité, Daniel. Et si tu m’aimes, tu vas me la dire ! Réponds, tu as découvert quelque chose sur moi !
— Que pourrais-je découvrir sur toi qui m’oblige à te cacher ?
L’objection l’a frappée. Elle a laissé tomber ses mains le long de sa jupe.
— C’est vrai… À moins que… Dis, Daniel, j’étais mariée, hein ? Et mon mari me recherche, c’est ça ?
— Non…
— J’ai fait du mal… avant ?
Je n’en pouvais plus. Jamais l’interrogatoire d’un suspect ne fut plus âpre que le mien.
— Mais non ! Et comment le saurais-je !
— J’ai cru… C’est cette vision tout à l’heure… Ce sang… Tu ne crois pas que j’ai vu ça déjà, et que…
— Cesse de te tourmenter, c’est pour le coup que tu vas devenir folle, ma chérie. Puisque tu y tiens, voilà la vérité : je suis recherché par la police française…
— Qu’as-tu fait ?
— Une escroquerie…
— Tu mens, tu es un honnête homme ! Tu serais incapable de nuire à quelqu’un…
— J’avais fait une copie d’un Matisse pour m’amuser… Un amateur de peinture est venu à mon atelier, l’a remarquée et pour crâner je lui ai dit que c’était un vrai. Il a voulu me l’acheter… J’en avais marre de crever de faim. J’ai sauté sur l’occasion. Il m’a lâché une grosse somme, c’est ce qui m’a permis de venir en Espagne. L’autre jour, en rentrant en France, j’ai lu dans la presse qu’on me recherchait pour faux et escroquerie… Je suis revenu immédiatement… Oh, pas pour échapper à la justice, mais pour ne pas te perdre !
Je la regardais. Je ne savais pas cette fois si elle allait me croire, et pourtant j’avais mis tout le paquet, ma voix était si convaincante que j’en étais ébranlé moi-même. Cet aveu au chiqué me flanquait un complexe de culpabilité. Elle m’a cru. Son visage était tendu, sévère.
— Tu as fait cela, toi !
— Oui, mais…
— Toi, un peintre, tu as usé de ton talent pour soutirer de l’argent !
— Écoute, Marianne !
— Voleur !
Si le tonnerre m’avait frappé, je n’aurais pas été plus assommé. C’était elle qui m’injuriait, qui me crachait son mépris au visage !
— Marianne !
— Menteur !
— Mais !
— Tu m’as fait trois mensonges successivement. Je ne te croyais pas ainsi… Oh, mon Dieu !
Elle s’est jetée à plat ventre sur le talus galeux. Elle hoquetait et je n’avais pas la force d’intervenir. Seule la vraie vérité, c’est-à-dire la sienne, aurait pu me blanchir maintenant à ses yeux ! Et cette vérité-là, je n’avais pas le droit de la lui dire !
J’ai donc attendu qu’elle se calme. Et elle s’est calmée progressivement.
D’un ton sec, j’ai demandé :
— Tu y es ?
Elle m’a fait un signe affirmatif.
— Alors rentrons…
J’étais dans le fond furieux contre elle et contre moi. J’ai ramassé son filet de fruits et j’ai continué ma route en direction de la maison. Elle marchait à mes côtés, les bras ballants. Le claquement de ses spartiates dans la poussière me martelait le cerveau.
Nous avons très peu mangé, sans presque parler. Nous n’avions rien à nous dire. En mentant, j’avais créé une vérité qui lui était intolérable. Il fallait attendre. Je me traitais moralement d’idiot. J’aurais pu trouver autre chose en fait d’explication. Il est vrai que j’avais essayé, sans succès.
Bien entendu, l’électricité ne marchait pas à la villa. La foudre était tombée sur la ligne de raccord qui traversait la propriété et personne ne s’était soucié de la réparer. En définitive, cette maison ne valait pas un clou et le prix de dix mille pesetas s’avérait prohibitif.
Nous sommes montés nous coucher en frottant des allumettes. Nous nous sommes déshabillés à tâtons. Elle s’est pelotonnée à l’autre bout du lit en me tournant délibérément le dos.
J’avais une folle envie d’elle, mais je me suis abstenu. Je savais qu’elle m’aurait repoussé et je n’aurais pas supporté une rebuffade de Marianne. Longtemps, dans le noir, j’ai remâché mon amertume. Décidément le sort se liguait contre moi. J’étais entraîné dans un tourbillon macabre. Des liens invisibles m’entravaient au fur et à mesure que j’avançais.
J’ai fini par sombrer dans un sommeil visqueux. J’avais chaud, j’étais mal… Je voyais le cadavre en décomposition de Bridon tourniquer autour de moi, comme s’il était prisonnier d’un remous.
Confusément, je pensais qu’elle allait peut-être me tuer pendant mon sommeil. Elle était à la merci d’une crise. Je n’avais pas peur de la mort. Je l’acceptais. Offerte par ses mains, elle devenait un inestimable présent.
Je me suis éveillé sur une sensation de chaleur intense et j’ai constaté que je me trouvais en plein dans le flot de soleil entrant par la croisée.
Je me suis tiré vers le milieu du lit. Je m’attendais à sentir le contact de Marianne sur ma peau nue, mais il n’y avait que les deux draps superposés. Ils se joignaient et mon genou avait beau avancer, il les écartait sans rien rencontrer.
J’ai ouvert les yeux. Elle n’était plus là. Je me suis levé d’un bond. La chaise où elle avait jeté ses effets était vide. Je dansais sur le plancher sans parvenir à m’habiller. Je disais des choses sans suite d’une voix geignarde que j’ai encore en mémoire.
Enfin j’ai été vêtu. Je m’apprêtais à sortir lorsque j’ai vu quelque chose de bizarre sur la table. Elle avait sorti les allumettes de leur boîte et elle s’était servi des bûchettes pour fabriquer le mot ADIEU.
Cela confirmait mes craintes ! La petite sotte était partie… Elle m’avait fui parce qu’elle me prenait pour un escroc !
Je me demandais si elle était partie depuis longtemps. Ma montre indiquait huit heures. Je n’avais rien entendu, rien senti.
J’ai couru dehors. Une sorte de fumée translucide flottait au ras du sol. Aussi loin que ma vue pouvait porter, je n’apercevais que la morne terre désolée, avec ses squelettes de végétation.
Je ne savais dans quelle direction m’élancer… Je n’avais pas de véhicule… Mon Dieu, tout cela était affolant !
J’ai vérifié si elle avait pris de l’argent dans la réserve, mais non. Toutes mes pesetas étaient là, dans la trousse. Marianne était partie, sans un sou, à l’aventure… Elle m’avait fui.
Au lieu de me diriger en direction du village voisin, j’ai foncé en deçà de la ville, vers un horizon de caillasse et de poussière. Je marchais vite, le dos courbé, cherchant désespérément les traces de Marianne sur le sol caillouteux.
Il n’y avait rien… Alors je me suis mis à courir comme un perdu, droit devant moi, en l’appelant ! Je refusais l’évidence ! Elle ne pouvait pas être partie… Elle ne pouvait pas m’avoir laissé… D’un moment à l’autre l’un de ces damnés porteurs de tricorne l’appréhenderait… Non, il fallait que je la retrouve coûte que coûte ! Et vite ! C’était une chasse sans merci… La police d’Espagne multiple, partout présente… Et moi, moi qui étais recherché aussi sans doute, moi qui ne parlais pas un mot d’espagnol et qui n’avais que mes deux pauvres jambes !
— Marianne ! Mariaaaaanne !
Le fourmillement des insectes, seul, me répondait.