Oh! ce Monseigneur de Bourges m’a fort échauffé les humeurs, pendant ces trois jours que nous avons passés en son palais Que voilà donc un prélat qui a l’hospitalité bien encombrante et bien quémandeuse! Tout le temps à vous tirer par la robe pour obtenir quelque chose. Et que de protégés et de clients a cet homme-là, auxquels il a fait promesses et qu’il vous jette dans les souliers. «Puis-je présenter à Sa Très Sainte Éminence un clerc de grand mérite… Sa Très Sainte Éminence voudra-t-elle abaisser son regard bienveillant vers le chanoine de je ne sais quoi… J’ose recommander aux faveurs de Votre Très Sainte Éminence…» Je me suis vraiment tenu à quatre, hier soir, pour ne pas lui lâcher «Allez vous purger, l’évêque, et veuillez… oui, la paix à ma Sainte Éminence!»
Je vous ai pris avec moi, ce matin, Calvo… vous commencez à mieux tolérer, j’espère, le balancement de ma litière, d’ailleurs je serai bref pour que nous récapitulions bien précisément ce que je lui ai accordé, et rien de plus. Car il ne va pas manquer, maintenant qu’il est dans notre route, de vous venir bassiner de prétendus agréments que j’aurais donnés à toutes ses requêtes. Déjà, il m’a dit «Pour les dispenses mineures, je n’en veux point fatiguer Votre Très Sainte Éminence, je les présenterai à messire Francesco Calvo, qui est assurément personne de grand savoir, ou bien à messire du Bousquet…» Holà! Je n’ai pas emmené avec moi un auditeur pontifical, deux docteurs, deux licenciés ès lois et quatre bacheliers pour relever de leur illégitimité tous les fils de prêtres qui disent la messe dans ce diocèse, ou y possèdent un bénéfice. C’est merveille d’ailleurs qu’après toutes les dispenses qu’accorda durant son pontificat mon saint protecteur, le pape Jean XXII… près de cinq mille, dont plus de la moitié à des bâtards de curés, et moyennant pénitence d’argent, bien sûr, ce qui aida fort à restaurer le trésor du Saint-Siège… il se retrouve aujourd’hui autant de tonsurés qui sont les fruits du péché.
Comme légat du pape, j’ai latitude de donner dix dispenses au cours de ma mission, pas davantage. J’en accorde deux à Monseigneur de Bourges; c’est déjà trop. Pour les offices de notaire, j’ai droit d’en conférer vingt-cinq, et à des clercs qui m’auront rendu de personnels services, pas à des gens qui se sont glissés dans les papiers de Monseigneur de Bourges. Vous lui en donnerez un, en choisissant le plus bête et le moins méritant, pour qu’il ne lui en vienne que des ennuis. Si l’on s’étonne, vous répondrez: «Ah! c’est Monseigneur qui l’a recommandé tout expressément…» Pour les bénéfices sans charge d’âmes, autrement dit les commendes, que ce soit à des ecclésiastiques ou des laïcs, nous n’en distribuerons aucune. «Monseigneur de Bourges en demandait trop. Son Éminence n’a pas voulu faire de jalousies…» Et j’en ajouterai une ou deux à Monseigneur de Limoges, qui s’est montré plus discret. Ne dirait-on pas que je suis venu d’Avignon tout seulement pour répandre les faveurs et les profits autour de ce Monseigneur de Bourges? Je prise peu les gens qui se poussent en faisant étalage de beaucoup d’obligés et il se leurre, cet évêque-là, s’il croit que je parlerai de lui pour le chapeau.
Et puis je l’ai trouvé bien indulgent pour les fratricelles dont j’ai vu pas mal rôder dans les couloirs de son palais. J’ai été forcé de lui rappeler la lettre du Saint-Père contre ces franciscains égarés… je la connais d’autant mieux que c’est moi qui l’ai rédigée… qui s’attribuent le ministère de la prédication, séduisent les simples par un habit d’une humilité feinte et font des discours dangereux contre la foi et le respect dû au Saint-Siège. Je lui ai remis en mémoire qu’il avait commandement de corriger et punir ces malfaisants selon les canons, et en implorant si de besoin le secours du bras séculier, comme Innocent VI l’a fait l’autre année en laissant brûler Jean de Chastillon et François d’Arquate qui soutenaient des hérésies… «Des hérésies, des hérésies… des erreurs certes, mais il faut les comprendre. Ils n’ont pas tort en tout. Et puis les temps changent…» Voilà ce qu’il m’a répondu, Monseigneur de Bourges. Moi, je n’aime guère ces prélats qui comprennent trop les mauvais prêcheurs et plutôt que de sévir veulent se faire populaires en allant du côté où souffle le vent.
Je vous aurai donc gré, dom Calvo, de me surveiller un peu ce bonhomme-là, durant le voyage, et d’éviter qu’il n’endoctrine mes bacheliers, ou bien qu’il ne s’épanche trop auprès de Monseigneur de Limoges ou des autres évêques que nous allons prendre en chemin.
Faites-lui la route un peu dure, encore que nous n’aurons plus, les jours raccourcissant et le froid devenant plus vif, que des étapes courtes. Dix à douze lieues la journée, pas davantage. Je ne veux point qu’on chemine de nuit. C’est pourquoi, aujourd’hui, nous n’allons pas plus loin que Sancerre. Nous y aurons longue soirée. Prenez garde au vin qu’on y boit. Il est fruité et gouleyant, mais plus gaillard qu’il n’y paraît. Faîtes le savoir à La Rue et qu’il me surveille l’escorte. Je ne veux point de soulards sous la livrée du pape… Mais vous pâlissez, Calvo. Décidément vous ne tolérez point la litière… Non, descendez! descendez vite, je vous prie.
Donc, l’équipée d’Allemagne avait tourné court, laissant le Navarrais dans le dépit. Reparti pour Évreux, il ne manqua pas de s’y agiter. Trois mois passent; nous arrivons à la fin mars de l’an dernier… Si, de l’an dernier, je dis bien… ou l’an présent, si vous voulez… mais Pâques étant cette année tombé le 24 avril, c’était encore l’an dernier…
Oui; je sais, mon neveu; c’est assez sotte coutume qui veut en France, alors que l’on fête l’an neuf le premier janvier, que pour les registres, traités et toutes choses à se remémorer, on ne change le nombre qu’à partir de Pâques. La sottise, surtout, et qui met beaucoup de confusion, c’est d’avoir aligné le début légal de l’an sur une fête mobile. De sorte que certaines années comptent deux mois de mars, alors que d’autres sont privées d’avril… Certes, il faudrait changer cela, j’en tombe bien d’accord avec vous.
Il y a déjà fort longtemps qu’on en parle, mais l’on ne s’y résout point. C’est le Saint-Père qui devrait en décider une bonne fois, pour toute la chrétienté. Et croyez bien que la pire embrouille, c’est pour nous, en Avignon; car en Espagne, comme en Allemagne, l’an commence le jour de Noël; à Venise, le Ier mars; en Angleterre, le 25. Si bien que lorsque plusieurs pays sont parties à un traité conclu au printemps, on ne sait jamais de quelle année on parle. Imaginez qu’une trêve entre la France et l’Angleterre ait pu être signée dans les jours d’avant Pâques; pour le roi Jean, elle serait datée de l’an 1355 et pour les Anglais de 1356. Oh! je vous le concède volontiers, c’est chose la plus bête qui soit; mais nul ne veut revenir sur ses habitudes, même détestables, et l’on dirait que les notaires, tabellions, prévôts et toutes gens d’administration prennent plaisir à s’encroûter dans des difficultés qui égarent le commun.
Nous en arrivons, vous disais-je, à cette fin du mois de mars où le roi Jean eut une grande colère… Contre son gendre, bien sûr. Oh! reconnaissons que les motifs de déplaisir ne lui manquaient pas. Aux États de Normandie, assemblés au Vaudreuil par-devant son fils devenu le nouveau duc, il s’était dit de rudes paroles à son endroit, comme jamais on n’en avait ouï auparavant, et c’étaient les députés de la noblesse, montés par les Évreux-Navarre, qui les avaient proférées. Les deux d’Harcourt, l’oncle et le neveu, étaient les plus violents, à ce qu’on m’a dit; et le neveu, le gros comte Jean, s’était emporté jusqu’à crier: «Par le sang Dieu, ce roi est mauvais homme; il n’est pas bon roi, et je me garderai de lui.» Cela était revenu, vous imaginez bien, aux oreilles de Jean II. Et puis, aux nouveaux États de Langue d’oïl, qui s’étaient tenus à la suite, les députés de Normandie n’étaient point venus. Refus de paraître, tout bonnement. Ils ne voulaient plus s’associer aux aides et subsides, ni les payer. D’ailleurs, l’assemblée eut à constater que la gabelle et l’imposition sur les ventes n’avaient point produit ce qu’on en attendait. Alors on décida d’y substituer un impôt sur le revenu vaillant, en bout d’année où l’on se trouvait.
Je vous laisse à penser comme la mesure fut bien prise, d’avoir à payer au roi une part de tout ce qu’on avait reçu, perçu ou gagné, au fil de l’an, et souvent déjà dépensé… Non, cela ne fut point appliqué au Périgord, ni nulle part en Langue d’oc. Mais je sais des personnes de chez nous qui sont passées à l’Anglais par peur, simplement, que la mesure ne leur fût étendue. Cet impôt sur le revenu vaillant, joint à l’enchérissement des vivres, provoqua de l’émeute en diverses places, et surtout Arras, où le menu peuple s’insurgea; et le roi Jean dut envoyer son connétable, avec plusieurs compagnies de gens d’armes, pour charger ces meneurs… Non, certes, tout cela ne lui offrait guère raisons de se réjouir. Mais si gros ennuis qu’il ait, un roi doit conserver empire sur soi-même. Ce qu’il ne fit pas en l’occasion que voici.
Il était à l’abbaye de Beaupré-en-Beauvaisis pour le baptême du premier né de Monseigneur Jean d’Artois, comte d’Eu depuis qu’il a été gratifié des biens et titres de Raoul de Brienne, le connétable décapité… Oui, c’est cela même, le fils du comte Robert d’Artois, auquel il ressemble fort d’ailleurs, par la tournure. Quand on le voit, on en est saisi; on croit voir le père, à son âge. Un géant, une tour qui marche. Les cheveux rouges, le nez bref, les joues piquées de soies de porc, et des muscles qui lui joignent d’un trait la mâchoire à l’épaule. Il lui faut, pour sa remonte, des chevaux de fardier, et lorsqu’il charge, harnaché en bataille, il vous fait des trous dans une armée. Mais là s’arrête la semblance. Pour l’esprit, c’est le contraire. Le père était astucieux, délié, rapide, malin, trop malin. Celui-là a la cervelle comme un mortier de chaux, et qui a bien pris. Le comte Robert était procédurier, comploteur, faussaire, parjure, assassin. Le comte Jean, comme s’il voulait racheter les fautes paternelles, se veut modèle d’honneur, de loyauté et de fidélité. Il a vu son père déchu et banni.
Lui-même, en son enfance, a un peu séjourné en prison, avec sa mère et ses frères. Je crois qu’il n’est point encore accoutumé au pardon qu’il a reçu, et à son retour en fortune. Il regarde le roi Jean comme le Rédempteur en personne. Et puis il est ébloui de porter le même prénom. «Mon cousin Jean… mon cousin Jean…»
Ils se balancent du cousin Jean toutes les trois paroles. Les hommes de mon âge, qui ont connu Robert d’Artois, même s’ils ont eu à souffrir de ses entreprises, ne peuvent se défendre d’un certain regret en voyant la bien pâle copie qu’il nous a laissée. Ah! c’était un autre gaillard, le comte Robert! Il a rempli son temps de ses turbulences. Quand il mourut, on eût dit que le siècle tombait dans le silence. Même la guerre semblait avoir perdu de sa rumeur. Quel âge aurait-il à présent? Voyons… bah… autour de soixante-dix ans. Oh! il avait de la force pour vivre jusque-là, si une flèche perdue ne l’avait abattu, dans le camp anglais, au siège de Vannes… Tout ce qu’on peut dire, c’est que les preuves de loyauté que multiplie le fils n’ont pas eu pour la couronne meilleur effet que les trahisons du père.
Car ce fut Jean d’Artois qui, juste avant le baptême, et comme pour remercier le roi du grand honneur de son parrainage, lui révéla le complot de Conches, ou ce qu’il croyait être un complot.
Conches… oui, je vous l’ai dit… un des châteaux autrefois confisqués à Robert d’Artois et que Monseigneur de Navarre s’est fait donner par le traité de Valognes. Mais il reste là-bas quelques vieux serviteurs des d’Artois qui leur sont toujours attachés.
De la sorte, Jean d’Artois put chuchoter au roi… un chuchotement qui s’entendait à l’autre bout du bailliage… que le roi de Navarre s’était réuni à Conches avec son frère Philippe, les deux d’Harcourt, l’évêque Le Coq, Friquet de Fricamps, plusieurs sires normands de vieille connaissance, et encore Guillaume Marcel, ou Jean… enfin l’un des neveux Marcel… et un seigneur qui arrivait de Pampelune, Miguel d’Espelette, et qu’ils auraient tous ensemble comploté d’assaillir par surprise le roi Jean, à la première fois que celui-ci se rendrait en Normandie, et de l’occire. Était-ce vrai, était-ce faux? Je pencherais à croire qu’il y avait un peu de vrai là-dedans, et que sans être allés jusqu’à mettre la conjuration sur pied, ils avaient envisagé la chose. Car elle est bien dans la manière de Charles le Mauvais qui, ayant manqué l’opération dans la grandeur en allant chercher appui auprès de l’empereur d’Allemagne, ne répugnait sans doute pas à l’accomplir dans la vilenie, en répétant le coup de la Truie-qui-file. Il faudra attendre d’être devant le tribunal de Dieu pour connaître le fond de la vérité.
Ce qui est sûr, c’est qu’on avait beaucoup discuté à Conches, pour savoir si l’on se rendrait à Rouen, dans une semaine de là, le mardi d’avant la mi-carême, au festin auquel le Dauphin, duc de Normandie, avait prié tous les plus importants chevaliers normands, pour tenter de s’accorder avec eux. Philippe de Navarre conseillait qu’on refusât; Charles au contraire était enclin à accepter. Le vieux Godefroy d’Harcourt, celui qui boite, était contre, et le disait bien fort. D’ailleurs, lui qui s’était brouillé avec feu le roi Philippe VI pour une affaire de mariage où l’on avait contrarié ses amours, ne se regardait plus tenu par aucun lien de vassalité envers la couronne. «Mon roi, c’est l’Anglais», disait-il.
Son neveu, l’obèse comte Jean, que le fumet d’un banquet eût traîné à l’autre bout du royaume, penchait pour y aller. À la fin, Charles de Navarre dit que chacun en ferait à son gré, que lui-même se rendrait à Rouen avec ceux qui le voudraient, mais qu’il approuvait autant les autres de ne point paraître chez le Dauphin, et que même c’était sagesse qu’il y en eût dans le retrait, car jamais il ne fallait mettre tous les chiens dans le même terrier.
Une chose encore fut rapportée au roi qui pouvait étayer le soupçon de complot. Charles de Navarre aurait dit que, si le roi Jean venait à mourir, aussitôt il rendrait public son traité passé avec le roi d’Angleterre, par lequel il le reconnaissait pour roi de France, et qu’il se conduirait en tout comme son lieutenant dans le royaume.
Le roi Jean ne demanda pas de preuves. Le premier soin d’un prince doit être de toujours faire vérifier la délation, et la plus plausible aussi bien que la plus incroyable. Mais notre roi manque tout à fait de cette prudence. Il gobe comme œufs frais tout ce qui nourrit ses rancunes. Un esprit plus rassis eût écouté, et puis cherché à rassembler renseignements et témoignages au sujet de ce traité secret qui venait de lui être révélé. Et si, de cette présomption, il avait pu faire vérité, il eût alors été bien fort contre son gendre.
Mais lui, dans l’instant, prit la chose pour certifiée; et c’est tout enflammé de colère qu’il entra dans l’église. Il y eut, m’a-t-on dit, une conduite étrange, n’entendant point les prières, prononçant tout de travers les répons, regardant chacun d’un air furieux et jetant sur le surplis d’un diacre la braise d’un encensoir auquel il s’était heurté. Je ne sais trop comment fut baptisé le rejeton des d’Artois; mais, avec un semblable parrain, je crois qu’il faudra bien vite faire renouveler ses vœux à ce petit chrétien-là, si l’on veut que le bon Dieu l’ait en miséricorde.
Et dès l’issue de la cérémonie, ce fut l’ouragan. Jamais les moines de Beaupré n’entendirent tant de jurons affreux, comme si le diable s’était venu loger dans la gorge du roi. Il pleuvait, mais Jean II n’en avait cure. Pendant toute une grande heure et alors qu’on avait déjà corné l’eau du dîner, il se fit saucer en arpentant le jardin des moines, battant les flaques de ses poulaines… ces ridicules chaussures que le beau Monseigneur d’Espagne et lui mirent en mode… et forçant toute sa suite, messire Nicolas Braque, son maître de l’hôtel, et messire de Lorris, et les autres chambellans, et le maréchal d’Audrehem et le grand Jean d’Artois, tout éberlué et penaud, à se tremper avec lui. Il se gâta là pour des milliers de livres de velours, de broderies et de fourrures. «Il n’y a nul maître en France hors moi, hurlait le roi. Je ferai qu’il crève, ce mauvais, cette vermine, ce blaireau pourri qui conspire ma fin avec tous mes ennemis. Je m’en vais l’occire moi-même. Je lui arracherai le cœur de mes mains, et je partagerai son puant corps en tant de morceaux, m’entendez-vous? qu’il y en aura assez pour en pendre un à la porte de chacun des châteaux que j’ai eu la faiblesse de lui octroyer. Et qu’on ne vienne plus jamais intercéder pour lui, et qu’aucun de vous ne s’avise de me prêcher l’accommodement. D’ailleurs, il n’y aura plus lieu de plaider pour ce félon, et la Blanche et la Jeanne pourront se vider à faire couler leurs larmes; on apprendra qu’il n’y a nul maître en France, hors moi.» Et sans cesse il revenait sur ce «nul maître en France, hors moi», comme s’il avait eu besoin de se persuader qu’il était le roi.
Il se calma à demi pour demander quand se tiendrait ce banquet que son âne de fils offrait si courtoisement à son serpent de gendre… «Le jour de la Sainte-Irène, le 5 avril»… «Le 5 avril, la Sainte-Irène», répéta-t-il comme s’il avait peine à se mettre une chose si simple dans l’esprit. Il resta un moment à secouer la tête, tel un cheval, pour égoutter ses cheveux jaunes tout collés de pluie. «Ce jour-là, j’irai chasser à Gisors», fit-il.
On était habitué à ses sautes d’humeur; chacun pensa que la colère du roi s’était épuisée en paroles et que la chose en resterait là. Et puis advint ce qui se passa au banquet de Rouen… Oui, mais vous ne le savez pas par le menu. Je vais vous conter cela, mais demain; car pour ce jour d’hui, l’heure avance, et nous devons être proches d’arriver.
Vous voyez, à bavarder ainsi, le chemin paraît plus court. Pour ce soir, nous n’avons qu’à souper et dormir. Demain, nous serons à Auxerre, où j’aurai des nouvelles d’Avignon et de Paris. Ah! un mot encore, Archambaud. Soyez circonspect avec Monseigneur de Bourges, qui nous accompagne, si jamais il vous entreprend. Il ne me plaît guère, et je ne sais pourquoi, j’ai dans l’idée que cet homme-là a des intelligences avec le Capocci. Lancez le nom, sans paraître y toucher, et vous me direz ce qu’il vous en semble.
Le roi Jean s’en fut effectivement à Gisors, mais il n’y resta que le temps de prendre cent piquiers de la garnison. Puis il partit bien ostensiblement par la route de Chaumont et de Pontoise, afin que chacun pût croire qu’il rentrait à Paris. Il emmenait avec lui son second fils, le duc d’Anjou, et puis son frère, le duc d’Orléans, lequel paraît plutôt comme un de ses fils, car Monseigneur d’Orléans, qui a vingt ans, en compte dix-sept de différence avec le roi, et seulement deux avec le Dauphin.
Le roi s’était fait escorter du maréchal d’Audrehem, de ses seconds chambellans, Jean d’Andrisel et Guy de La Roche, parce qu’il avait expédié à Rouen, quelques jours plus tôt, Lorris et Nicolas Braque, sous le prétexte qu’il les prêtait au Dauphin pour veiller aux préparatifs de son banquet.
Qui y avait-il encore derrière le roi? Oh! il avait bien constitué sa troupe. Il emmenait les frères d’Artois, Charles et l’autre… «mon cousin Jean»… qui lui collait à la croupe et dépassait de la tête toute la chevauchée, et encore Louis d’Harcourt, qui était en brouille avec son frère et son oncle Godefroy, et tenait à cause de cela le parti du roi. Je vous passe les écuyers de chasse et les veneurs, les Corquilleray, Huet des Ventes, et autres Maudétour. Dame! le roi allait chasser et voulait en donner l’apparence; il montait son cheval de chasse, un napolitain vite, brave et bien embouché qu’il affectionne particulièrement. Nul ne pouvait s’étonner qu’il fût suivi des sergents de sa garde étroite, commandés par deux gaillards fameux pour la grosseur de leurs muscles, Enguerrand Lalemant et Perrinet le Buffle. Ces deux-là vous retournent un homme rien qu’en le prenant par la main… Il est bon qu’un roi ait toujours autour de lui une garde rapprochée. Le Saint-Père a la sienne. J’ai mes hommes de protection, moi aussi, qui chevauchent au plus près de ma litière, comme vous avez dû vous en aviser. Je suis tellement accoutumé à eux que je finis par ne plus les voir; mais eux ne me quittent pas des yeux.
Ce qui eût pu surprendre, mais il aurait fallu avoir le regard bien ouvert, c’était que les valets de la chambre, sans doute Tassin et Poupart le Barbier, portaient, pendus à leur selle, le heaume, la cervelière, la grande épée, tout le harnais de bataille du roi. Et puis aussi la présence du roi des ribauds, un bonhomme qui se nomme… Guillaume… Guillaume je ne sais plus quoi… et qui non seulement veille à la police des bordels, dans les villes où le roi réside, mais est chargé de la justice directe du roi. Il y a davantage de travail dans cette charge depuis que Jean II est au trône.
Avec les écuyers des ducs, les varlets, le domestique de tous ces seigneurs et les piquiers embarqués à Gisors, cela faisait bien deux cents cavaliers, dont beaucoup hérissés de lances, un bien gros équipage pour aller buissonner le chevreuil.
Le roi avait pris la direction de Chaumont-en-Vexin mais jamais on ne le vit passer dans ce bourg. Sa troupe s’évanouit en route comme par un tour d’enchanteur. Il avait fait couper à travers la campagne pour remonter droit au nord, sur Gournay-en-Bray où il ne s’attarda guère, juste le temps de prendre le comte de Tancarville, un des rares grands seigneurs de Normandie qui soit resté de ses féaux parce qu’il est comme chien à chien avec les d’Harcourt. Un Tancarville stupéfait, car il attendait là, entouré de vingt chevaliers de sa bannière, le maréchal d’Audrehem, mais nullement le roi.
«Mon fils le Dauphin ne vous avait-il pas convié demain à Rouen, messire comte? — Oui, Sire; mais le mandement que j’ai reçu de messire le maréchal, qui venait inspecter les forteresses de ce pays, m’a dispensé de paraître dans une compagnie où beaucoup de visages m’auraient fort déplu. — Eh bien! vous irez quand même à Rouen, Tancarville, et je vais vous instruire de ce que nous y allons faire.»
Sur quoi, toute la chevauchée pique vers le sud, dans la nuit tombante, une petite trotte, trois ou quatre lieues, mais qui s’ajoutent aux dix-huit parcourues depuis le matin, pour aller dormir dans un château fort bien écarté, en bordure de la forêt de Lyons.
Les espies du roi de Navarre, s’il en avait par là, devaient être bien en peine de lui dire où courait le roi de France, sur ce chemin haché, et pour y quoi faire… on a vu le roi qui partait chasser… le roi est à inspecter les forteresses…
Le roi était debout avant l’aurore, plein de hâte et de fièvre, pressant son monde, et déjà en selle pour foncer, cette fois au plus droit, à travers la forêt de Lyons. Ceux qui voulaient manger un quignon de pain et une tranche de lard durent le faire d’une main, les rênes au creux du bras, de l’autre main tenant leur lance, tout en trottant.
Elle est dense et longue, la forêt de Lyons; elle a plus de sept lieues et pourtant en deux heures on l’a presque traversée. Le maréchal d’Audrehem pense qu’à ce train-là on va arriver sûrement trop tôt. On pourrait bien s’arrêter un moment, ne serait-ce que pour laisser pisser les chevaux. Sans compter que pour sa propre part… C’est le maréchal lui-même qui me l’a raconté. «Une envie, que Votre Éminence me pardonne, à me couper les flancs. Or, un maréchal de l’ost ne peut tout de même pas se soulager du haut de sa monture, comme le font les simples archers quand le besoin les presse, et tant pis s’ils arrosent le cuir de l’arçon. Alors je dis au roi: «Sire, rien ne sert de tant se hâter; cela ne fait pas avancer plus vite le soleil… En plus, les chevaux ont besoin de faire de l’eau.» Et le roi de me répondre: «Voici la lettre que j’écrirai au pape, pour expliquer ma justice et prévenir les mauvais récits qu’on pourra lui faire… Trop longtemps, Très Saint-Père, les mansuétudes et accommodements que j’ai consentis par douceur chrétienne à ce mauvais parent l’ont encouragé à forfaire, et à cause de lui sont venus méchefs et malheurs au royaume. Il en apprêtait un plus grand encore en me déprivant de la vie; et c’est pour prévenir qu’il accomplisse ce nouveau crime…»
Et pique avant sans s’apercevoir de rien, qu’il est sorti de la forêt de Lyons, qu’il a débuché en plaine, qu’il est entré dans une forêt. Audrehem m’a dit qu’il ne lui avait jamais vu tel visage, l’œil comme fou, son lourd menton trémulant sous la maigre barbe.
Soudain Tancarville pousse sa monture jusqu’à la hauteur du roi pour demander à celui-ci, bien poliment, s’il a choisi de se rendre à Pont-de-l’Arche. «Mais non, crie le roi, je vais à Rouen! — Alors, Sire, je crains que vous n’y parveniez pas par ici. Il eût fallu prendre à droite, à la dernière patte-d’oie.» Et le roi de faire faire demi-tour sur place à son cheval napolitain, et de remonter au galop toute la colonne, en commandant à grands coups de gueule qu’on le suive, ce qui ne s’accomplit pas sans désordre, mais toujours sans pisser, pour la grand-peine du maréchal…
Dites-moi, mon neveu, ne sentez-vous rien dans notre allure?… Eh bien, moi, si.
Brunet, holà! Brunet! Un de mes sommiers boite… Ne me dites pas: «Non, Monseigneur» et regardez. Celui d’arrière. Et je pense même qu’il boite de l’antérieur droit… Faites arrêter… Et alors? Ah! Il se déferge? Et de quel pied… Alors, qui avait raison? J’ai les reins plus éveillés que vous n’avez les yeux.
Allons, Archambaud, descendons. Nous ferons quelques pas tandis qu’on va changer les chevaux… L’air est frais, mais point méchant. Qu’apercevons-nous d’ici? Le savez-vous Brunet? Saint-Amand-en-Puisaye… C’est ainsi, Archambaud, que le roi Jean dut apercevoir Rouen, le matin du 5 avril.
Vous ne connaissez pas Rouen, Archambaud, ni donc le château du Bouvreuil. Oh! c’est un gros château à six ou sept tours disposées en rond, avec une grande cour centrale. Il fut bâti voici cent et cinquante ans, par le roi Philippe Auguste, pour surveiller la ville et son port, et commander le cours extrême de la rivière de Seine. C’est une place importante que Rouen, une des ouvertures du royaume du côté de l’Angleterre, donc une fermeture aussi. La mer remonte jusqu’à son pont de pierre qui relie les deux parties du duché de Normandie.
Le donjon n’est pas au milieu du château; c’est une des tours, un peu plus haute et épaisse que les autres. Nous avons des châteaux pareils en Périgord, mais ils ont ordinairement plus de fantaisie dans l’aspect.
La fleur de la chevalerie de Normandie y était assemblée, vêtue avec autant de richesse qu’il était possible. Soixante sires étaient venus, chacun avec au moins un écuyer. Les sonneurs venaient de corner l’eau quand un écuyer de messire Godefroy d’Harcourt, tout suant d’un long galop, vint avertir le comte Jean que son oncle le mandait en hâte et le priait de quitter Rouen sur-le-champ. Le message était fort impérieux, comme si messire Godefroy avait eu vent de quelque chose.
Jean d’Harcourt se mit en devoir d’obtempérer, se coulant hors de la compagnie; et il était déjà au bas de l’escalier du donjon qu’il encombrait presque tout de sa personne, tant il était gras, une vraie futaille, quand il tomba sur Robert de Lorris qui lui barra le passage de l’air le plus affable. «Messire comte, messire, vous vous en partez? Mais Monseigneur le Dauphin n’attend plus que vous pour dîner! Votre place est à sa gauche.» N’osant faire affront au Dauphin, le gros d’Harcourt se résigna à différer son départ. Il partirait après le repas. Et il remonta l’escalier, sans trop de regret. Car la table du Dauphin avait grande réputation; on savait qu’il s’y servait merveilles; et Jean d’Harcourt n’avait pas acquis tout le lard dont il était bardé à sucer seulement des brins d’herbes.
Et de fait, quel festin! Ce n’était pas en vain que Nicolas Braque avait aidé le Dauphin à l’apprêter. Ceux qui y furent, et qui en réchappèrent, n’en ont rien oublié. Six tables, réparties dans la grande salle ronde. Aux murs, des tapisseries de verdure, si vives de couleur qu’on aurait cru dîner au milieu de la forêt. Auprès des fenêtres, des buissons de cierges, pour renforcer le jour qui venait par les ébrasements, comme le soleil à travers les arbres. Derrière chaque convive, un écuyer tranchant, soit, pour les grands seigneurs, le leur propre, et pour les autres quelqu’un de la maison du Dauphin. On usait de couteaux à manche d’ébène, dorés et émaillés aux armes de France, tout spécialement réservés pour le temps de carême. C’est la coutume de la cour de ne sortir les couteaux à manche d’ivoire qu’à partir des fêtes de Pâques.
Car on respectait le carême. Pâtés de poisson, ragoûts de poisson, carpes, brochets, tanches, brèmes, saumons et bars, plats d’œufs, volailles, gibiers de plume; on avait vidé les viviers et les basses-cours, écumé les rivières. Les pages de cuisine, formant une chaîne continue dans l’escalier, montaient les plats d’argent et de vermeil où rôtisseurs, queux et sauciers avaient disposé, dressé, nappé les mets préparés sous les cheminées de la tour des cuisines. Six échansons versaient les vins de Beaune, de Meursault, d’Arbois et de Touraine… Ah! vous aussi, cela vous met en appétit, Archambaud! J’espère qu’on nous fera bonne chère, tout à l’heure, à Saint-Sauveur…
Le Dauphin, au milieu de la table d’honneur, avait Charles de Navarre à sa droite et Jean d’Harcourt à sa gauche. Il était vêtu d’un drap bleu marbré de Bruxelles et coiffé d’un chaperon de même étoffe, orné de broderies de perles disposées en forme de feuillage. Je ne vous ai jamais encore décrit Monseigneur le Dauphin… Le corps étiré, les épaules larges et maigres, il a le visage allongé, un grand nez un peu bossué en son milieu, un regard dont on ne sait s’il est attentif ou songeur, la lèvre supérieure mince, l’autre plus charnue, le menton effacé.
On dit qu’il ressemble assez, pour autant qu’on ait moyen de savoir, à son ancêtre Saint Louis, qui était comme lui très long et un peu voûté. Cette tournure-là, à côté d’hommes très sanguins et redressés, apparaît de temps à autre dans la famille de France.
Les huissiers de cuisine venaient d’un pas empesé présenter les plats l’un après l’autre; et lui, le Dauphin, désignait la table vers laquelle ils devaient être portés, faisant ainsi honneur à chacun de ses hôtes, au comte d’Étampes, au sire de la Ferté, au maire de Rouen, accompagnant d’un sourire, avec beaucoup de dignité courtoise, le geste qu’il faisait de la main, la main gauche toujours. Car, je vous l’ai dit, je crois, sa main droite est enflée, rougeâtre et le fait souffrir; il s’en sert le moins possible. À peine peut-il jouer à la paume, une demi-heure, et tout de suite sa main gonfle. Ah! c’est une grande faiblesse pour un prince… Ni chasse ni guerre. Son père ne se cache pas pour l’en mépriser. Comme il devait envier, le pauvre Dauphin, tous ces seigneurs qu’il traitait, les sires de Clères, de Graville, du Bec Thomas, de Mainemares, de Braquemont, de Sainte-Beuve ou d’Houdetot, ces chevaliers solides, sûrs d’eux, tapageurs, fiers de leurs exploits aux armes. Il devait même envier le gros d’Harcourt, que son quintal de graisse n’empêchait pas de maîtriser un cheval ni d’être un redoutable tournoyeur, et surtout le sire de Biville, un fameux homme qu’on entoure beaucoup dès qu’il paraît en société et à qui l’on fait raconter son exploit… C’est celui-là même… vous voyez, son nom vous est parvenu… oui, d’un seul coup d’épée, un Turc fendu en deux, sous les yeux du roi de Chypre. À chaque récit qu’il recommence, l’entaille augmente d’un pouce. Un jour il aura aussi fendu le cheval…
Mais je reviens au Dauphin Charles. Il sait, ce garçon, à quoi sa naissance et son rang l’obligent; il sait pourquoi Dieu l’a fait naître, la place que la Providence lui a assignée, au plus haut de l’échelle des hommes, et que, sauf à mourir avant son père, il sera roi. Il sait qu’il aura le royaume à gouverner souverainement; il sait qu’il sera la France. Et si dans le secret de soi il s’afflige que Dieu ne lui ait pas dispensé, en même temps que la charge, la robustesse qui l’aiderait à la bien porter, il sait qu’il doit pallier les insuffisances de son corps par une bonne grâce, une attention à autrui, un contrôle de son visage et de ses propos, un air tout ensemble de bienveillance et de certitude qui jamais ne laissent oublier qui il est, et se composer de la sorte une manière de majesté. Cela n’est point chose aisée, quand on a dix-huit ans et que la barbe vous pousse à peine!
Il faut dire qu’il y a été entraîné de bonne heure. Il avait onze ans quand son grand-père le roi Philippe VI parvint enfin à racheter le Dauphiné à Humbert II de Vienne. Cela effaçait quelque peu la défaite de Crécy et la perte de Calais. Je vous ai dit après quelles négociations… Ah! je croyais… Vous voulez donc en savoir le menu?
Le Dauphin Humbert était aussi gonflé d’orgueil que perclus de dettes. Il désirait vendre, mais continuer à gouverner quelque partie de ce qu’il cédait, et que ses États après lui restassent indépendants. Il avait d’abord voulu traiter avec le comte de Provence, roi de Sicile; mais il monta le prix trop haut. Il se retourna alors vers la France, et c’est là que je fus appelé à m’occuper des tractations. Dans un premier accord, il céda sa couronne mais seulement pour après sa mort… il avait perdu son unique fils… partie au comptant, cent vingt mille florins s’il vous plaît, et partie en pension viagère. Avec cela, il eût pu vivre à l’aise. Mais au lieu d’éteindre ses dettes, il dissipa tout ce qu’il avait reçu en allant chercher la gloire à combattre les Turcs. Harcelé par ses créanciers, il lui fallut alors vendre ce qui lui restait, c’est-à-dire ses droits viagers. Ce qu’il finit par accepter, pour deux cent mille florins de plus et vingt-quatre mille livres de rente, mais non sans continuer de faire le superbe. Heureusement pour nous, il n’avait plus d’amis.
C’est moi, je le dis modestement, qui trouvai l’accommodement par lequel on put satisfaire à l’honneur d’Humbert et de ses sujets. Le titre de Dauphin de Viennois ne serait pas porté par le roi de France, mais par l’aîné des petits-fils du roi Philippe VI et ensuite par son aîné fils. Ainsi les Dauphinois, jusque-là indépendants, gardaient l’illusion de conserver un prince qui ne régnait que sur eux. C’est la raison pour laquelle le jeune Charles de France, ayant reçu l’investiture à Lyon, eut à accomplir, au long de l’hiver de 1349 et du printemps de 1350, la visite de ses nouveaux États. Cortèges, réceptions, fêtes. Il n’avait, je vous le répète, que onze ans. Mais avec cette facilité qu’ont les enfants d’entrer dans leur personnage, il prit l’habitude d’être accueilli dans les villes par des vivats, d’avancer entre des fronts courbés, de s’asseoir sur un trône tandis qu’on se hâtait de lui glisser sous les pieds assez de carreaux de soie pour qu’ils ne pendissent pas dans le vide, de recevoir en ses mains l’hommage des seigneurs, d’écouter gravement les doléances des villes. Il avait surpris par sa dignité, son affabilité, le bon sens de ses questions. Les gens s’attendrissaient de son sérieux; les larmes venaient aux yeux des vieux chevaliers et de leurs vieilles épouses lorsque cet enfant les assurait de son amour et de son amitié, les louait de leurs mérites et leur disait compter sur leur fidélité. De tout prince, la moindre parole est objet de gloses infinies par lesquelles celui qui l’a reçue se donne importance. Mais d’un si jeune garçon, d’une miniature de prince, quels récits émus ne provoquait pas la plus simple phrase! «À cet âge, on ne peut point feindre.» Mais si, il feignait, et même il se plaisait à feindre comme tous les gamins. Feindre l’intérêt pour chacun qu’il voyait, même si on lui offrait un regard louche et une bouche édentée, feindre le contentement devant le présent qu’on lui remettait même s’il en avait déjà reçu quatre semblables, feindre l’autorité lorsqu’un conseil de ville venait se plaindre pour une affaire de péage ou quelque litige communal… «Vous serez rétabli dans votre droit, si l’on vous a fait tort. Je veux que l’on conduise enquête avec diligence.» Il avait vite compris combien prescrire une enquête d’un ton décidé produit grand effet sans engager à rien.
Il ne savait pas encore qu’il serait d’une santé si faible, bien qu’il fût tombé malade pendant plusieurs semaines, à Grenoble. Ce fut durant ce voyage qu’il apprit la mort de sa mère, puis de sa grand-mère, et bientôt après le remariage de son grand-père et celui de son père, coup sur coup, avant qu’on lui annonçât qu’il allait lui-même bientôt épouser Madame Jeanne de Bourbon, sa cousine, qui avait le même âge que lui. Ce qui s’était fait, à Tain l’Hermitage, au début d’avril, dans une grande pompe et toute une affluence d’Église et de noblesse… Il n’y a que six ans.
C’est miracle qu’il n’ait pas eu la tête tournée, ou perturbée, par toutes ces pompes. Il avait seulement révélé le penchant commun à tous les princes de sa famille pour la dépense et le luxe. Des mains percées. Avoir tout de suite tout ce qui leur plaît. Je veux ceci, je veux cela. Acheter, posséder les choses les plus belles, les plus rares, les plus curieuses, et surtout les plus coûteuses, les animaux des ménageries, les orfèvreries somptueuses, les livres enluminés, dépenser, vivre dans des chambres tendues de soie et de drap d’or de Chypre, faire coudre sur leur vêtement des fortunes en pierreries, rutiler, c’est, pour le Dauphin comme pour tous les gens de son lignage, le signe du pouvoir et la preuve, à leurs propres yeux, de la majesté. Une naïveté qui leur vient de leur aïeul, le premier Charles, le frère de Philippe le Bel, l’empereur titulaire de Constantinople, ce gros bourdon qui tant s’agita et agita l’Europe, et même un moment songea à l’empire d’Allemagne. Un dispendieux, si jamais il en fut… Tous ont cela dans le sang. Quand on se commande des souliers, dans la famille, c’est par vingt-quatre, quarante ou cinquante-cinq paires à la fois, pour le roi, pour le Dauphin, pour Monseigneur d’Orléans. Il est vrai que leurs sottes poulaines ne tiennent pas à la boue; les longues pointes se déforment, les broderies se ternissent, et l’on abîme en trois jours ce qui a pris un mois de labeur aux meilleurs artisans qui sont dans la boutique de Guillaume Loisel, à Paris. Je le sais parce que c’est de là que je fais venir mes mules rouges; mais moi il me suffit de huit paires à l’année. Et regardez; ne suis-je pas toujours proprement chaussé?
Comme la cour donne le ton, seigneurs et bourgeois se ruinent en passementerie, en fourrures, en joyaux, en dépenses de vanité. On rivalise d’ostentation. Pensez que pour orner le chaperon que portait Monseigneur le Dauphin, ce jour de Rouen que je vous conte, on avait usé un marc de grosses perles et un marc de menues, commandées chez Belhommet Thurel pour trois cents ou trois cent vingt écus! Allez-vous étonner que les coffres soient vides quand chacun dépense plus qu’il ne lui reste d’argent?
Ah! voilà ma litière qui revient. On a changé d’attelage. Eh bien, remontons…
Il en est un, en tout cas, à qui ces difficultés de finances profitent, et qui fait bien ses affaires sur la pénurie de la caisse royale; c’est messire Nicolas Braque, le premier maître de l’hôtel, qui est aussi le trésorier et le gouverneur des monnaies. Il a monté une petite compagnie de banque, je devrais dire une compagnie de frime, qui rachète parfois aux deux tiers, parfois à la moitié, parfois même au tiers prix, les dettes du roi et de sa parenté. La machinerie est simple. Un fournisseur de la cour est saisi à la gorge parce que depuis deux ans ou plus on ne lui a rien versé et qu’il ne sait plus comment payer ses compagnons ou acheter ses marchandises. Il s’en vient trouver messire Braque et lui agite ses mémoires sous le nez. Il a grand air, messire Braque; il est bel homme, toujours sévèrement vêtu, et il ne prononce jamais plus de mots qu’il n’en faut. Il n’a pas son pareil pour rabattre aux gens leur caquet. Tel qui arrivait tempêtant… «Cette fois, il va m’entendre; c’est que j’en ai gros à lui dire, et je ne lui mâcherai pas mes mots…» se retrouve en un tournemain balbutiant et suppliant. Messire Braque laisse tomber sur lui, comme une douche de gouttière, quelques paroles froides et roides: «Vos prix sont forcés, comme toujours sur les travaux qu’on fait pour le roi… la clientèle de la cour vous attire maintes pratiques sur lesquelles vous gagnez gros… si le roi est en difficulté de payer, c’est que tout l’argent de son Trésor passe à subvenir aux frais de la guerre… prenez-vous-en aux bourgeois, comme maître Marcel, qui rechignent à consentir les aides… puisque vous peinez tant à fournir le roi, eh bien, on vous retirera les commandes…» Et quand le doléant est bien assagi, bien marri, bien grelottant, alors Braque lui dit: «Si vraiment vous êtes dans la gêne, je veux essayer de vous venir en aide. Je puis peser sur une compagnie de change où je compte des amis pour qu’elle reprenne vos créances. Je tenterai, je dis bien, je tenterai, qu’elles vous soient rachetées pour les quatre sixièmes; et vous donnerez quittance du tout. La Compagnie se fera rembourser quand Dieu voudra regarnir le Trésor… si jamais il le veut. Mais n’en allez point parler, sinon chacun dans le royaume m’en viendrait demander autant. C’est grande faveur que je vous fais.»
Après quoi, dès qu’il y a trois sous dans la cassette, Braque prend l’occasion de glisser au roi: «Sire, je ne voulais point, pour votre honneur et votre renom, laisser traîner cette dette criarde, d’autant que le créancier était fort monté et menaçait d’un esclandre. J’ai, pour l’amour de vous, éteint cette dette avec mes propres deniers.» Et par priorité de faveur, il se fait rembourser du tout. Comme c’est lui, d’autre part, qui ordonne la dépense du palais, il se fait arroser de beaux cadeaux pour chaque commande passée. Il gagne aux deux bouts, cet honnête homme.
Ce jour du banquet, il s’affairait moins à négocier le paiement des aides refusées par les États de Normandie qu’à traiter avec le maire de Rouen, maître Mustel, du rachat des créances des marchands rouennais. Car des mémoires qui dataient du dernier voyage du roi, et même d’avant, restaient impayés. Quant au Dauphin, depuis qu’il était lieutenant du roi en Normandie, avant même d’être duc en titre, il commandait, il commandait, mais sans jamais solder aucun de ses comptes. Et messire Braque se livrait à son trafic habituel, en assurant le maire que c’était par amitié pour lui et pour l’estime dans laquelle il tenait les bonnes gens de Rouen qu’il allait leur rafler le tiers de leurs profits. Davantage même, car il les paierait en francs à la chaise, c’est-à-dire dans une monnaie amincie, et par qui? Par lui, qui décidait des altérations… Reconnaissons que lorsque les États se plaignent des grands officiers royaux, ils y ont quelques motifs. Quand je pense que messire Enguerrand de Marigny fut naguère pendu parce qu’on lui reprochait, dix ans après, d’avoir une fois rogné la monnaie! Mais c’était un saint auprès des argentiers d’aujourd’hui!
Qui y avait-il encore, à Rouen, qui mérite d’être nommé, hors les serviteurs habituels, et Mitton le Fol, nain du Dauphin, qui gambadait entre les tables, portant lui aussi chaperon emperlé… des perles pour un nain, je vous le demande, est-ce bonne manière de dépenser les écus qu’on n’a pas? Le Dauphin le fait vêtir d’un drap rayé qu’on lui tisse tout exprès, à Gand… Je désapprouve cet emploi qu’on fait des nains. On les oblige à bouffonner, on les pousse du pied, on en fait risée. Ce sont créatures de Dieu, après tout, même si l’on peut dire que Dieu ne les a pas trop réussies. Raison de plus pour témoigner un peu de charité. Mais les familles, à ce qu’il paraît, tiennent pour une bénédiction la venue d’un nain. «Ah! il est petit. Puisse-t-il ne pas grandir. On pourra le vendre à un duc, ou peut-être au roi…»
Non, je crois vous avoir cité tous les convives d’importance, avec Friquet de Fricamps, Graville, Mainemares, oui, je les ai nommés… et puis, bien sûr, le plus important de tous, le roi de Navarre.
Le Dauphin lui réservait toute son attention. Il n’avait guère d’efforts à faire, d’ailleurs, du côté du gros d’Harcourt. Celui-là ne causait qu’avec les plats, et il était bien vain de lui adresser parole pendant qu’il engloutissait des montagnes.
Mais les deux Charles, Normandie et Navarre, les deux beaux-frères, parlaient beaucoup. Ou plutôt Navarre parlait. Ils ne s’étaient guère revus depuis leur équipée manquée d’Allemagne; et c’était tout à fait dans la manière du Navarrais que de chercher, par flatterie, protestations de bonne amitié, souvenirs joyeux et récits plaisants à reprendre empire sur son jeune parent.
Tandis que son écuyer, Colin Doublel, déposait les mets devant lui, Navarre, rieur, charmant, plein d’entrain et de désinvolte… «C’est la fête de nos retrouvailles; grand merci, Charles, de me permettre de te montrer l’attachement que j’ai pour toi; je m’ennuie, depuis ton éloignement…» lui rappelait leurs fines parties de l’hiver précédent et les aimables bourgeoises qu’ils jouaient aux dés, à qui la blonde, à qui la brune? «… la Cassinel est grosse à présent et nul ne doute que c’est de toi…», et de là passait aux affectueux reproches… «Ah! qu’es-tu allé conter tous nos projets à ton père!.. Tu en as retiré le duché de Normandie, c’est bien joué, je le reconnais. Mais avec moi, c’est tout le royaume que tu pourrais avoir à cette heure…» pour lui glisser enfin, reprenant son antienne: «Avoue que tu ferais un meilleur roi que lui!»
Et de s’enquérir, sans avoir l’air d’y toucher, de la prochaine rencontre entre le Dauphin et le roi Jean, si la date en était arrêtée, si elle aurait lieu en Normandie… «J’ai ouï dire qu’il était à chasser du côté de Gisors.»
Or il trouvait un Dauphin plus réservé, plus secret que par le passé. Affable certes, mais sur ses gardes, et ne répondant que par sourires ou inclinaisons de tête à tant d’empressement.
Soudain, il se produisit un grand fracas de vaisselle qui domina les voix des dîneurs. Mitton le Fol, qui s’employait à singer les huissiers de cuisine en présentant un merle, tout seul, sur le plus grand plat d’argent qu’il avait pu trouver, Mitton venait de laisser tomber le plat. Et il ouvrait la bouche toute grande, en désignant la porte.
Les bons chevaliers normands, déjà fortement abreuvés, s’amusaient du tour qu’ils jugeaient fort drôle. Mais leurs rires se coincèrent aussitôt dans leur gorge.
Car de la porte surgissait le maréchal d’Audrehem, tout armé, tenant son épée droite, la pointe en l’air, et qui leur criait de sa voix de bataille: «Que nul d’entre vous ne bouge pour chose qu’il voit, s’il ne veut mourir de cette épée».
Ah! mais, ma litière est arrêtée… Eh oui, nous voici arrivés; je ne m’en avisais point. Je vous dirai la suite après souper.
Grand merci, messire abbé, je suis votre obligé… Non, de rien, je vous l’assure, je n’ai plus besoin de rien… seulement que l’on me remette quelques bûches au feu… Mon neveu va me faire compagnie; j’ai à m’entretenir avec lui. C’est cela, messire abbé, la bonne nuit. Merci des prières que vous allez dire pour le Très Saint-Père et pour mon humble personne… oui, et toute votre pieuse communauté… L’honneur est pour moi. Oui, je vous bénis; le bon Dieu vous ait en Sa sainte garde…
Ououh! Si je le lui avais permis, il nous aurait tenus jusqu’à la minuit, cet abbé-là! Il a dû naître le jour de la Saint-Bavard…
Voyons, où en étions-nous? Je ne veux point vous laisser languir. Ah oui… le maréchal, l’épée haute…
Et derrière le maréchal surgirent une douzaine d’archers qui rabattirent brutalement échansons et valets contre les murs; et puis Lalemant et Perrinet le Buffle, et sur leurs talons le roi Jean II lui-même tout armé, heaume en tête, et dont les yeux jetaient du feu par la ventaille levée. Il était suivi de près par Chaillouel et Crespi, deux autres sergents de sa garde étroite.
«Je suis piégé», dit Charles de Navarre.
La porte continuait de dégorger l’escorte royale dans laquelle il reconnaissait quelques-uns de ses pires ennemis, les frères d’Artois, Tancarville…
Le roi marcha droit vers la table d’honneur. Les seigneurs normands esquissèrent un vague mouvement pour lui faire révérence. D’un geste des deux mains, il leur imposa de rester assis.
Il saisit son gendre par le col fourré de son surcot, le secoua, le souleva, tout en lui criant du fond de son heaume: «Mauvais traître! Tu n’es pas digne de t’asseoir à côté de mon fils. Par l’âme de mon père, je ne penserai jamais à boire ni à manger tant que tu vivras!»
L’écuyer de Charles de Navarre, Colin Doublel, voyant son maître ainsi malmené, eut une folle impulsion et brandit un couteau à trancher pour en frapper le roi. Mais son geste fut prévenu par Perrinet le Buffle qui lui retourna le bras.
Le roi, pour sa part, lâcha Navarre et, perdant contenance un instant, regarda avec surprise ce simple écuyer qui avait osé lever la main sur lui. «Prenez-moi ce garçon et son maître aussi», commanda-t-il.
La suite du roi s’était portée en avant d’un seul élan, les frères d’Artois au premier rang, qui encadrèrent Navarre comme un noisetier pincé entre deux chênes. Les hommes d’armes avaient complètement investi la salle; les tapisseries étaient comme hérissées de piques. Les huissiers de cuisine semblaient vouloir rentrer dans les murs. Le Dauphin s’était levé et disait: «Sire mon père, Sire mon père…»
Charles de Navarre tentait de s’expliquer, de se défendre. «Monseigneur, je ne puis comprendre! Qui vous a si mal informé contre moi? Que Dieu m’aide, mais jamais, faites-m’en grâce, je n’ai pensé trahison, ni contre vous ni contre Monseigneur votre fils! S’il est homme au monde qui m’en veuille accuser, qu’il le fasse, devant vos pairs, et je jure que je me purgerai de ses dires et le confondrai.»
Même en si périlleuse situation, il avait la voix claire, et la parole qui coulait aisément de la bouche. Il était vraiment très petit, très fluet, au milieu de tous ces gens de guerre; mais il gardait son assurance dans le caquet.
«Je suis roi, Monseigneur, d’un moindre royaume que le vôtre, certes, mais je mérite d’être traité en roi. — Tu es comte d’Évreux, tu es mon vassal, et tu es félon! — Je suis votre bon cousin, je suis l’époux de Madame votre fille, et je n’ai jamais forfait. Il est vrai que j’ai fait tuer Monseigneur d’Espagne. Mais il était mon adversaire et m’avait offensé. J’en ai fait pénitence. Nous nous sommes donné la paix et vous avez accordé des lettres de rémission à tous… — En prison, traître. Tu as assez joué de menterie. Allez! Qu’on l’enferme, qu’on les enferme tous les deux!» cria le roi en montrant Navarre et son écuyer. «Et celui-là aussi», ajouta-t-il en désignant de son gantelet Friquet de Fricamps qu’il venait de reconnaître et qu’il savait avoir monté l’attentat de la Truie-qui-file.
Alors que sergents et archers entraînaient les trois hommes vers une chambre voisine, le Dauphin se jeta aux genoux du roi. Si effrayé qu’il pût être de la grande fureur où il voyait son père, il était demeuré assez lucide pour en apercevoir les conséquences, au moins pour lui-même.
«Ah! Sire mon père, pour Dieu merci, vous me déshonorez! Que va-t-on dire de moi? J’avais prié le roi de Navarre et ses barons à dîner, et vous les traitez ainsi. On dira de moi que je les ai trahis. Je vous supplie par Dieu de vous calmer et de changer d’avis. — Calmez-vous vous-même, Charles! Vous ne savez pas ce que je sais. Ils sont mauvais traîtres, et leurs méfaits se découvriront bientôt. Non, vous ne savez pas tout ce que je sais.»
Là-dessus notre Jean II, se saisissant de la masse d’armes d’un sergent, alla en frapper le comte d’Harcourt d’un coup formidable dont tout autre, moins gras que lui, aurait eu l’épaule cassée. «Debout, traître! Passez vous aussi en prison. Vous serez bien malin si vous m’échappez.»
Et comme le gros d’Harcourt, tout éberlué, ne se levait pas assez vite, il l’empoigna par sa cotte blanche qu’il déchira, faisant craquer tout son vêtement jusqu’à la chemise.
Poussé par les archers, Jean d’Harcourt, dépoitraillé, passa devant son cadet, Louis, et lui dit quelque chose qu’on ne comprit point, mais qui était méchant, et auquel l’autre répondit d’un geste qui pouvait signifier ce qu’on voulait… je n’ai rien pu faire; je suis chambellan du roi… tu l’as cherché, tant pis pour toi…
«Sire mon père, insistait le duc de Normandie, vous faites mal de traiter ainsi ces vaillants hommes…»
Mais Jean II ne l’entendait plus. Il échangeait des regards avec Nicolas Braque et Robert de Lorris qui lui désignaient silencieusement certains convives. «Et celui-là, en prison!.. Et celui-là…» ordonnait-il en bousculant le sire de Graville et en cognant du poing Maubué de Mainemares, deux chevaliers qui avaient, eux aussi, trempé dans l’assassinat de Charles d’Espagne, mais qui avaient reçu, depuis deux ans, leurs lettres de rémission, signées de la main du roi. Comme vous le voyez, c’était de la haine bien recuite.
Mitton le Fol, grimpé sur un banc de pierre, dans l’ébrasement d’une fenêtre, faisait des signes à son maître en lui montrant les plats posés sur une desserte, et puis le roi, et puis agitait ses doigts devant sa bouche… manger…
«Mon père, dit le Dauphin, voulez-vous qu’on vous serve à manger?» L’idée était heureuse; elle évita d’expédier au cachot toute la Normandie.
«Pardieu oui! C’est vrai que j’ai faim. Savez-vous, Charles, que je suis parti d’au-delà la forêt de Lyons, et que je cours depuis l’aube pour châtier ces méchants? Faites-moi servir.»
Et il appela de la main pour qu’on lui délaçât son heaume. Il apparut les cheveux collés; la face rougie; la sueur lui coulait dans la barbe. En s’asseyant à la place de son fils, il avait déjà oublié son serment de ne manger ni boire tant que son gendre serait encore en vie.
Tandis qu’on se hâtait à lui dresser un couvert, qu’on lui versait du vin, qu’on le faisait patienter avec un pâté de brochet point trop entamé, qu’on lui présentait un cygne, resté intact et encore tiède, il se fit, entre les prisonniers qu’on emmenait et les valets qui dévalaient de nouveau vers les cuisines, un flottement dans la salle et les escaliers; les seigneurs normands en profitèrent pour s’échapper, tel le sire de Clères qui comptait également parmi les meurtriers du bel Espagnol et qui s’en tira de justesse. Le roi ne faisant plus mine d’arrêter personne, les archers les laissaient passer.
L’escorte crevait de faim et de soif, elle aussi. Jean d’Artois, Tancarville, les sergents louchaient vers les plats. Ils attendaient un geste du roi les autorisant à se restaurer. Comme ce geste ne venait pas, le maréchal d’Audrehem arracha la cuisse d’un chapon qui traînait sur une table et se mit à manger, debout. Louis d’Orléans eut une moue d’humeur. Son frère, vraiment, montrait trop peu de souci de ceux qui le servaient. Il s’assit au siège que Navarre occupait un moment avant, en disant: «Je me fais devoir de vous tenir compagnie, mon frère.»
Le roi, alors, avec une sorte de mansuétude indifférente, invita ses parents et barons à s’asseoir. Et tous aussitôt s’attablèrent, autour des nappes maculées, pour épuiser les reliefs de la ripaille. On ne se soucia pas de changer les écuelles d’argent. On attrapait ce qui se présentait au passage, le gâteau de lait avant le canard confit, l’oie grasse avant la soupe de coquillages. On mangeait des restes de friture froide. Les archers se bourraient de tranches de pain ou bien filaient se faire nourrir aux cuisines. Les sergents lampaient les gobelets abandonnés.
Le roi, bottes écartées sous la table, restait enfermé dans une songerie brutale. Sa colère n’était pas apaisée; elle semblait même reflamber avec la mangeaille. Pourtant il aurait dû avoir quelques motifs de contentement. Il était dans son rôle de justicier, le bon roi! Il venait enfin de remporter une victoire; il avait une belle prouesse à faire consigner par ses clercs pour la prochaine assemblée de l’Ordre de l’Étoile. «Comment Monseigneur le roi Jean défit les traîtres qu’il saisit au château de Bouvreuil…» Il parut s’étonner soudain de ne plus voir les chevaliers normands, et s’en inquiéta. Il se méfiait d’eux. S’ils allaient lui organiser une révolte, soulever la ville, libérer les prisonniers?… Il montrait là toute sa nature, cet habile homme. Dans un premier temps, poussé par une fureur longuement remâchée, il se ruait, sans réfléchir à rien; puis il négligeait de consolider ses actes; puis il se faisait des imaginations, toujours à côté de la réalité, mais dont il était difficile de l’ôter. Maintenant, il voyait Rouen en rébellion, comme Arras l’avait été un mois auparavant. Il voulut qu’on fît venir le maire. Plus de maître Mustel. «Mais il était là voici à peine un moment», disait Nicolas Braque. On rattrapa le maire dans la cour du château. Il comparut, blanc d’une digestion coupée, devant le roi bâfrant. Il s’entendit ordonner de fermer les portes de la ville et de crier par les rues que chacun restât chez soi. Interdiction à quiconque de circuler, bourgeois ou manant, et pour aucune raison. C’était l’état de siège, le couvre-feu en plein jour. Une armée ennemie enlevant la ville n’eût pas agi autrement.
Mustel eut le courage de se montrer outragé. Les Rouennais n’avaient rien fait qui justifiât de telles mesures… «Si! Vous refusez de verser les aides, en suivant les exhortements de ces méchants que je suis venu confondre. Mais, par saint Denis, ils ne vous exhorteront plus.» En voyant se retirer le maire, le Dauphin dut penser avec tristesse que tous ses efforts patients poursuivis depuis plusieurs mois pour se concilier les Normands étaient réduits à néant. À présent, il aurait tout le monde contre lui, noblesse et bourgeoisie. Qui pourrait croire, en effet, qu’il n’était pas complice de ce guet-apens? En vérité, son père lui donnait un bien méchant rôle.
Et puis le roi demanda qu’on allât quérir Guillaume… ah! Guillaume comment… le nom m’échappe, pourtant je l’ai su… enfin, son roi des ribauds. Et chacun comprit qu’il avait résolu de procéder sans plus attendre à l’exécution immédiate des prisonniers.
«Ceux qui ne savent pas garder la chevalerie, il n’y a point de raison qu’on leur garde la vie, disait le roi. — Certes, mon cousin Jean», approuvait Jean d’Artois, ce monument de sottise.
Je vous le demande, Archambaud, était-ce vraiment de la chevalerie que de se mettre en arroi de bataille pour prendre des gens désarmés, et en se servant de son fils comme appât? Navarre, sans doute, avait d’assez beaux états de gredinerie; mais le roi Jean, sous ses dehors superbes, a-t-il beaucoup plus d’honneur dans l’âme?
Guillaume à la Cauche… Voilà, je l’ai retrouvé! Le nom que je cherchais; le roi des ribauds… Curieux office que le sien qui résulte d’une institution de Philippe Auguste. Il avait organisé pour sa garde étroite un corps de sergents, tous des géants, qu’on appelait les ribaldi régis, les ribauds du roi. Inversion de génitif ou bien jeu de mots, le chef de cette garde est devenu le rex ribaldorum. Nominalement, il commande aux sergents comme Perrinet le Buffle et les autres; et c’est lui, chaque soir, à l’heure du souper, qui fait le tour de l’hôtel royal pour voir si en sont bien sorties toutes gens qui ont entrée à la cour mais ne doivent pas y coucher. Mais surtout, comme je vous l’ai dit, je crois, il a charge de surveiller les mauvais lieux dans toute ville où le roi séjourne. C’est-à-dire que, d’abord, il réglemente et inspecte les bordeaux de Paris, qui ne sont pas en petit nombre, sans parler des follieuses qui travaillent à leur compte dans les rues qui leur sont réservées. De même les maisons où l’on joue les jeux de hasard. Tous ces méchants endroits sont ceux où l’on a le plus de chance de dépister voleurs, tire-laine, faussaires et meurtriers à gages; et puis de connaître les vices des gens, parfois très haut placés, qui vous ont des mines tout à fait honorables.
Si bien que le roi des ribauds est devenu le chef d’une sorte de police fort spéciale. Il a ses espies un peu partout. Il tient et entretient toute une vermine de taverne qui le fournit en rapports et indices. Si l’on veut faire suivre un voyageur, en explorer le portemanteau ou savoir à qui il se réunit, on s’adresse à lui. Ce n’est point un homme aimé, mais c’est un homme craint. Je vous en parle pour le jour où vous serez à la cour. Il vaut mieux n’être point mal avec lui.
Il gagne gros, car sa charge est moelleuse. Surveiller les catins, inspecter les bouges, c’est de bon profit. Outre les gages en argent et avantages en nature qu’il touche dans la maison du roi, il perçoit deux sous de redevance à la semaine sur tous les logis bordeaux et toutes les femmes bordelières. Voilà un bel impôt, n’est-ce pas, et dont la rentrée fait moins de difficultés que la gabelle. Également il touche cinq sous des femmes adultères… enfin, de celles qui sont connues. Mais en même temps, c’est lui qui engage les galantes pour l’usage de la cour. On le paye pour avoir les yeux ouverts, mais on le paye souvent aussi pour les fermer. Et puis, c’est lui, quand le roi est en chevauchée, qui exécute ses sentences ou celles du tribunal des maréchaux. Il règle l’ordonnance des supplices; et dans ce cas les dépouilles des condamnés lui reviennent, tout ce qu’ils ont sur le corps au moment de leur arrestation. Comme, ordinairement, ce n’est point le fretin du crime qui provoque la colère royale, mais de puissantes et riches gens, les vêtements et joyaux qu’il récolte sur eux ne sont pas prises négligeables. Le jour de Rouen, c’était l’aubaine. Un roi à décoller, et cinq seigneurs d’un coup! Jamais roi des ribauds n’avait, oh! depuis Philippe Auguste, connu fortune pareille. Une occasion sans égale de se faire apprécier du souverain. Aussi ne ménageait-il pas sa peine. Un supplice, c’est un spectacle… Il lui avait fallu trouver, en s’adressant au maire, six charrettes, parce que le roi avait exigé une charrette par condamné, c’était ainsi. Cela ferait le cortège plus long. Elles attendaient dans la cour du château, attelées de percherons pattus. Il lui avait fallu trouver un bourreau… parce que le bourreau de la ville n’était pas là, ou bien qu’il n’y en avait pas d’appointé dans le moment. Le roi des ribauds avait tiré de la prison un méchant drôle appelé Bétrouve, Pierre Bétrouve… eh bien, ce nom-là, vous voyez, je m’en souviens, allez savoir pourquoi… qui avait quatre homicides sur la conscience, ce qui paraissait une bonne préparation au travail qu’on allait lui confier, en échange d’une lettre de rémission délivrée par le roi. Il l’échappait belle, ce Bétrouve. S’il y avait eu un bourreau en ville…
Il avait fallu aussi trouver un prêtre; mais c’est denrée moins rare, et l’on ne s’était guère mis en peine pour le choisir… le premier capucin venu, dans le couvent le plus voisin.
Durant ces apprêts, le roi Jean tenait petit conseil dans la salle du banquet un peu nettoyée…
Décidément le temps est à la pluie. Il y en a pour la journée. Bah! nous avons de bonnes fourrures, de la braise dans nos échauffettes, des dragées, de l’hypocras pour nous revigorer contre la mouillure; nous avons de quoi tenir jusqu’à Auxerre. Je suis bien aise de revoir Auxerre; cela va raviver mes souvenirs…
Donc le roi tenait conseil, un conseil où il était presque seul à parler. Son frère d’Orléans se taisait; son fils d’Anjou également. Audrehem était sombre. Le roi lisait bien sur les visages de ses conseillers que même les plus acharnés à perdre le roi de Navarre n’approuvaient pas qu’il fût décapité ainsi, sans procès et comme à la sauvette. Cela rappelait trop l’exécution de Raoul de Brienne, l’ancien connétable, décidée de la sorte sur un coup de colère, pour des raisons jamais éclairées, et qui avait mal inauguré le règne.
Seul Robert de Lorris, le premier chambellan, semblait seconder le souverain dans son vouloir de vengeance instantanée; mais c’était platitude plutôt que conviction. Il avait connu plusieurs mois de disgrâce pour s’être, aux yeux du roi, trop avancé du côté navarrais lors du traité de Mantes. Il fallait à Lorris prouver sa fidélité.
Nicolas Braque, qui a de l’habileté et sait manœuvrer le roi, chercha diversion en parlant de Friquet de Fricamps. Il opinait pour qu’on le gardât en vie, provisoirement, afin de lui faire subir une question en bonne et due forme. Nul doute que le gouverneur de Caen, suffisamment traité, n’ait à livrer des secrets bien intéressants. Comment connaître tous les rameaux de la conspiration si l’on ne conservait aucun des prisonniers?
«Oui, c’est sagement pensé, dit le roi. Qu’on garde Friquet.»
Alors, Audrehem ouvrit une des fenêtres et cria au roi des ribauds, dans la cour: «Cinq charrettes, il suffira!», confirmant du geste, la main grande ouverte: cinq. Et l’une des charrettes fut renvoyée au maire.
«Si c’est sagesse de garder Fricamps, ce le serait plus encore de garder son maître», dit alors le Dauphin.
Le premier émoi passé, il avait repris son calme et son air réfléchi. Son honneur était engagé dans l’affaire. Il cherchait par tous moyens à sauver son beau-frère. Jean II avait demandé à Jean d’Artois de répéter, pour la gouverne de tous, ce qu’il savait du complot. Mais «mon cousin Jean» s’était montré moins assuré, devant le Conseil, que devant le roi seul. Chuchoter de bouche à oreille une délation vous a un bon air de certitude. Redite à haute voix, pour dix personnes, elle perd de la force. Après tout, il ne s’agissait que d’on-dit. Un ancien serviteur avait vu… un autre avait entendu…
Même si, dans le secret de l’âme, le duc de Normandie ne pouvait s’empêcher d’accorder crédit aux accusations portées, les présomptions ne lui semblaient pas assez établies.
«Pour mon mauvais gendre, nous en savons assez, ce me semble, dit le roi. — Non, mon père, nous ne savons guère, répondit le Dauphin.
«Charles, êtes-vous donc si obtus? dit le roi avec colère. N’avez-vous pas entendu que ce méchant parent sans foi ni aveu, cette bête nuisible, nous voulait saigner bientôt, moi puis vous? Car, vous aussi, il voulait vous occire. Croyez-vous qu’après moi vous eussiez été un grand obstacle aux entreprises de votre bon frère qui voulait naguère vous tirer en Allemagne, contre moi? C’est notre place et notre trône qu’il guigne, rien moins. Ou bien êtes-vous toujours si coiffé de lui que refusiez de rien comprendre?»
Alors le Dauphin qui prenait de l’assurance et de la détermination: «J’ai fort bien entendu, mon père; mais il n’y a preuve ni aveux. — Et quelle preuve voulez-vous, Charles? La parole d’un loyal cousin ne vous suffit-elle pas? Attendez-vous de gésir, navré dans votre sang et percé comme le fut mon pauvre Charles d’Espagne, pour fournir la preuve?»
Le Dauphin s’obstinait. «Il y a présomptions très fortes, mon père, je ne le contredis point; mais pour l’heure, rien de plus. Présomption n’est pas crime. — Présomption est crime pour le roi, qui a devoir de se garder, dit Jean II devenu tout rouge. Vous ne parlez pas en roi, mais comme un clerc d’université rencogné derrière ses gros livres.»
Mais le jeune Charles tenait bon. «Si devoir royal est de se garder, ne nous mettons pas à nous décapiter entre rois. Charles d’Évreux a été oint et sacré pour la Navarre. Il est votre beau-fils, félon sans doute, mais votre beau-fils. Qui respectera les personnes royales si les rois s’envoient l’un l’autre au bourreau? — Il n’avait qu’à ne point commencer», cria le roi.
Alors le maréchal d’Audrehem intervint, pour fournir son avis. «Sire, en l’occasion, c’est vous, aux yeux du monde, qui paraîtriez commencer.»
Un maréchal, Archambaud, de même qu’un connétable, c’est toujours difficile à manier. Vous l’installez dans une autorité et puis, tout à coup, il en use pour vous contredire. Audrehem est un vieil homme de guerre… pas si vieux que cela, au fond; il a moins d’âge que moi… mais enfin un homme qui a longtemps obéi en se taisant et vu beaucoup de sottises se commettre sans pouvoir rien dire. Alors, il se rattrapait.
«Si encore nous avions pris tous les renards dans le même piège! continua-t-il. Mais Philippe de Navarre est libre, lui, et aussi acharné. Expédiez l’aîné, et le cadet le remplace, qui soulèvera tout aussi bien son parti, et traitera tout aussi bien avec l’Anglais, d’autant qu’il est meilleur chevalier et plus ardent à la bataille.»
Louis d’Orléans vint alors appuyer le Dauphin et le maréchal, représentant au roi qu’aussi longtemps qu’il tiendrait Navarre en prison, il garderait prise sur ses vassaux.
«Instruisez longuement procès contre lui, faites éclater sa noirceur, faites-le juger par les pairs du royaume; alors nul ne vous reprochera votre sentence. Quand le père de notre cousin Jean commit tous les actes qu’on sait, le roi notre père ne procéda pas autrement que par jugement public et solennel. Et quand notre grand-oncle Philippe le Bel découvrit l’inconduite de ses brus, si rapide qu’ait été sa justice, elle fut établie sur interrogatoires et prononcée en grande audience.»
Tout cela ne fut point du goût du roi Jean qui s’emporta derechef: «Les beaux exemples, et bien profitables, que vous me baillez là, mon frère! Le grand jugement de Maubuisson a mis le déshonneur et le désordre dans la famille royale. Quant à Robert d’Artois, pour l’avoir seulement banni, n’en déplaise à notre cousin Jean, au lieu de le proprement saisir et occire, il nous a ramené la guerre d’Angleterre.»
Monseigneur d’Orléans qui n’aime point trop son aîné et se plaît à lui tenir tête, aurait alors reparti… on m’a assuré que cela fut dit… «Sire, mon frère, faut-il vous rappeler que Maubuisson ne nous a pas trop desservis? Sans Maubuisson où notre grand-père Valois, que Dieu garde, joua sa part, c’est sans doute notre cousin de Navarre qui serait au trône en cette heure, au lieu de vous. Quant à la guerre d’Angleterre, le comte Robert y poussa peut-être, mais il ne lui apporta qu’une lance, la sienne. Or, la guerre d’Angleterre dure depuis dix-huit ans…»
Il paraît que le roi fléchit sous l’estocade. Il se retourna vers le Dauphin qu’il regarda durement en disant: «C’est vrai, dix-huit ans; juste votre âge, Charles», comme s’il lui faisait grief de cette coïncidence.
Sur quoi Audrehem bougonna: «Nous aurions plus aisé à bouter l’Anglais hors de chez nous si nous n’étions pas toujours à nous battre entre Français.»
Le roi resta muet un moment, l’air fort courroucé. Il faut être bien sûr de soi pour se maintenir dans une décision quand nul de ceux qui vous servent ne l’approuve. C’est à cela qu’on peut juger le caractère des princes. Mais le roi Jean n’est pas déterminé; il est buté.
Nicolas Braque, qui a appris dans les conseils l’art de profiter des silences, fournit au roi une porte de retraite en ménageant tout ensemble son orgueil et sa rancune.
«Sire, n’est-ce point expier bien vite que de mourir d’un coup? Voici deux années et plus que Monseigneur de Navarre vous fait souffrir. Et vous lui accorderiez si courte punition? Tenu en geôle, vous pouvez faire en sorte qu’il se sente mourir tous les jours. En outre, je gage que ses partisans ne laisseront pas de monter quelque tentative pour le délivrer. Alors vous pourrez capturer ceux-là qui aujourd’hui ont nargué vos filets. Et vous aurez bon prétexte à abattre votre justice sur une rébellion si patente…»
Le roi se rallia à ce conseil, disant qu’en effet son traître beau-fils méritait d’expier plus longtemps. «Je diffère son exécution. Puissé-je n’avoir pas à m’en repentir. Mais à présent qu’on hâte le châtiment des autres. C’est assez de paroles et nous n’avons perdu que trop de temps.» Il semblait craindre qu’on ne parvînt à le dessaisir d’une autre tête.
Audrehem, de la fenêtre, héla de nouveau le roi des ribauds et lui montra quatre doigts. Et comme il n’était pas sûr que l’autre eût bien compris, il lui dépêcha un archer pour lui dire qu’il y avait une charrette de moins.
«Qu’on se hâte! répétait le roi. Faites délivrer ces traîtres.» Délivrer… l’étrange mot qui peut surprendre ceux qui ne sont pas familiers de cet étrange prince! C’est sa formule habituelle, quand il ordonne une exécution. Il ne dit pas: «Qu’on me délivre de ces traîtres», ce qui ferait sens, mais «délivrez ces traîtres»… qu’est-ce que cela signifie pour lui? Délivrez-les au bourreau? Délivrez-les de la vie? Ou bien est-ce simplement un lapsus dans lequel il s’obstine, parce que dans la colère sa tête confuse ne contrôle plus ses paroles?
Je vous conte tout cela, Archambaud, comme si j’y avais été. C’est que j’en ai eu le récit fait, en juillet, à peine trois mois après, quand les mémoires étaient encore fraîches, et par Audrehem, et par Monseigneur d’Orléans, et par Monseigneur le Dauphin lui-même, et aussi par Nicolas Braque, chacun, bien sûr, se souvenant surtout de ce qu’il avait dit lui-même. De la sorte, j’ai reconstitué, assez justement je crois, et dans le menu, toute cette affaire, et j’en ai écrit au pape, auquel étaient parvenues des versions plus courtes et un peu différentes. Les détails, en ces sortes de choses, ont plus d’intérêt qu’on ne pense, parce que cela renseigne sur le caractère des gens. Lorris et Braque sont tous deux des hommes fort avides d’argent et déshonnêtes dans leur âpreté à en faire; mais Lorris est d’assez médiocre nature, alors que Braque est un politique judicieux…
Il pleut toujours… Brunet, où sommes-nous? Fontenoy… Ah oui, je me rappelle; c’était dans mon diocèse. Il s’est livré là une bataille fameuse, qui a eu de grosses conséquences pour la France; Fontanetum selon le nom ancien. Vers l’an 840 ou 841, Charles et Louis le Germanique y ont défait leur frère Lothaire, à la suite de quoi ils signèrent le traité de Verdun. Et c’est à partir de là que le royaume de France a été pour toujours séparé de l’Empire… Avec cette pluie, on ne voit rien. D’ailleurs, il n’y a rien à voir. De temps en temps, les manants, en labourant, trouvent une poignée de glaive, un casque tout rongé, vieux de cinq cents ans… Poursuivons, Brunet, poursuivons.
Le roi, heaume en tête de nouveau, était seul à cheval avec le maréchal qui, lui, avait coiffé une simple cervelière de mailles. Il n’allait pas courir de si grands dangers qu’il lui fallût revêtir un arroi de bataille. Audrehem n’est pas de ces gens qui font grande ostentation guerrière quand il n’y a pas lieu. S’il plaisait au roi d’arborer son heaume à couronne pour assister à quatre décollations, c’était son affaire.
Tout le reste de la compagnie, du plus grand seigneur au dernier archer, irait à pied jusqu’au lieu du supplice. Le roi en avait décidé ainsi, car il est homme qui perd beaucoup de temps à régler lui-même les parades dans le menu, aimant à faire nouveauté de détail, au lieu de laisser agir selon l’usage de toujours.
Il n’y avait plus que trois charrettes, parce que d’ordres en contrordres mal compris, on en avait renvoyé une de trop.
Tout auprès se tenaient Guillaume… eh bien non, ce n’est pas Guillaume à la Cauche; j’ai confondu. Guillaume à la Cauche est un valet de la chambre; mais c’est un nom qui y ressemble… la Gauche, le Gauche, la Tanche, la Planche… Je ne sais même pas s’il se prénomme Guillaume; c’est d’ailleurs de petite importance… Donc se tenaient auprès le roi des ribauds et le bourreau improvisé, blanc comme un navet d’avoir séjourné en cachot, un maigrelet, m’a-t-on dit, et pas du tout tel qu’on aurait attendu un mécréant coupable de quatre meurtres, et puis le capucin qui tripotait, comme ils le font toujours, sa cordelière de chanvre.
Tête nue et les mains liées derrière le dos, les condamnés sortirent du donjon. Le comte d’Harcourt venait le premier, dans son surcot blanc que le roi lui avait déchiré à l’emmanchure, la chemise avec. Il montrait son énorme épaule, rose comme couenne, et son sein gras. On finissait d’affûter les haches, sur une meule, dans un coin de la cour.
Personne ne regardait les condamnés, personne n’osait les regarder. Chacun fixait un coin de pavé ou de mur. Qui aurait osé, sous l’œil du roi, un regard d’amitié ou seulement de compassion pour ces quatre-là qui allaient périr? Ceux même qui se trouvaient à l’arrière de l’assistance gardaient le nez baissé, de peur que leurs voisins ne puissent dire qu’on avait vu sur leur figure… Nombreux ils étaient à blâmer le roi. Mais de là à le montrer… Beaucoup d’entre eux connaissaient le comte d’Harcourt de longue accointance, avaient chassé avec lui, jouté avec lui, dîné à sa table, qui était copieuse. Pour l’heure, pas un ne semblait se souvenir; les toits du château et les nuages d’avril leur étaient choses plus captivantes à contempler. Si bien que Jean d’Harcourt, tournant de tous côtés ses paupières plissées de graisse, ne trouvait pas un visage auquel accrocher son malheur. Pas même celui de son frère, surtout pas celui de son frère! Dame! une fois son gros aîné raccourci, qu’allait décider le roi de ses titres et de ses biens?
On fit monter dans la première charrette celui qui était encore pour un moment le comte d’Harcourt. Ce ne fut pas sans peine. Un quintal et demi, et les mains liées. Il fallut quatre sergents pour le pousser, le hisser. Il y avait de la paille disposée dans le fond de la charrette, et puis le billot.
Quand Jean d’Harcourt fut juché, il se tourna tout dépoitraillé vers le roi comme s’il voulait lui parler, le roi immobile sur sa selle, vêtu de mailles, couronné d’acier et d’or, le roi justicier, qui voulait bien faire apparaître que toute vie au royaume était soumise à son décret, et que le plus riche seigneur d’une province, en un instant, pouvait n’être plus rien si tel était son vouloir. Et d’Harcourt ne prononça mot.
Le sire de Graville fut mis dans la seconde charrette, et dans la troisième on fit grimper ensemble Maubué de Mainemares et Colin Doublel, l’écuyer qui avait levé sa dague sur le roi. Celui-ci paraissait dire à chacun d’eux: «Souviens-toi du meurtre de Monsieur d’Espagne; souviens-toi de l’auberge de la Truie-qui-file.» Car toute l’assistance comprenait que, sinon pour d’Harcourt, en tout cas pour les trois autres, c’était la vengeance qui commandait cette brève et bien torve justice. Punir des gens à qui l’on a donné publiquement rémission… Il faut pouvoir faire état de nouveaux griefs, et bien patents, pour agir de la sorte. Cela eût mérité remontrance du pape, et des plus sévères, si le pape n’était pas aussi faible…
Dans le donjon, on avait méchamment poussé le roi de Navarre au plus près d’une fenêtre pour qu’il ne perdît rien du spectacle.
Le Guillaume, qui n’est pas la Gauche, se tourne vers le maréchal d’Audrehem… tout est prêt. Le maréchal se tourne vers le roi… tout est prêt. Le roi fait un geste de la main. Et le cortège se met en route.
En tête, une escouade d’archers, chapeaux de fer et gambisons de cuir, le pas alourdi par leurs gros houseaux. Ensuite, le maréchal, à cheval, et visiblement sans plaisir. Des archers encore. Et puis les trois charrettes. Et derrière, le roi des ribauds, le bourreau maigrelet et le capucin crasseux.
Et puis le roi, droit sur son destrier, flanqué des sergents de sa garde étroite, et enfin toute une procession de seigneurs en chaperon ou en chapeau de chasse, manteau fourré ou cotte hardie.
La ville est silencieuse et vide. Les Rouennais ont prudemment obéi à l’ordre de se tenir dans leurs maisons. Mais leurs têtes s’agglutinent derrière leurs grosses vitres verdâtres, soufflées comme des culs de bouteilles; leurs regards se coulent par le bord entrebâillé de leurs fenêtres quadrillées de plomb. Ils ne peuvent pas croire que c’est le comte d’Harcourt qui est dans la charrette, lui qu’ils ont vu souvent passer dans leurs rues, et ce matin encore, en superbe équipage. Pourtant son embonpoint le désigne assez… «C’est lui; je te disons que c’est lui.» Pour le roi, dont le heaume passe presque à hauteur du premier étage des maisons, ils n’ont point de doute. Il fut longtemps leur duc… «C’est lui, c’est bien le roi…» Mais ils n’auraient pas été frappés d’une crainte plus grande s’ils avaient aperçu une tête de mort sous la ventaille du casque. Ils étaient mécontents, les Rouennais, terrifiés mais mécontents. Car le comte d’Harcourt les avait toujours soutenus et ils l’aimaient bien. Alors ils chuchotaient: «Non, ce n’est pas bonne justice. C’est nous qu’on atteint.»
Les charrettes cahotaient. La paille glissait sous les pieds des condamnés qui avaient peine à garder leur aplomb. On m’a dit que Jean d’Harcourt, pendant tout le trajet, avait la tête renversée en arrière, et que ses cheveux s’écartaient sur sa nuque qui faisait de gros plis. Que pouvait penser un homme comme lui en allant au supplice, et en regardant la coulée de ciel entre les pignons des maisons? Je me demande toujours ce que peuvent avoir dans la tête les condamnés à mort, pendant leurs derniers moments… Est-ce qu’il se reprochait de ne pas avoir assez admiré toutes les belles choses que le bon Dieu offre à nos yeux, tous les jours? Ou bien songeait-il à l’absurdité de ce qui nous empêche de profiter de tous Ses bienfaits? La veille, il discutait d’impôts et de gabelle… Ou bien se disait-il qu’il y avait bien de la sottise dans son affaire? Car il était prévenu, son oncle Godefroy l’avait fait prévenir… «Repartez-vous-en aussitôt…» Il avait tôt éventé le piège, Godefroy d’Harcourt… «Ce banquet de carême sent le guet-apens…» Si seulement son messager était parvenu un tout petit moment plus tôt, si Robert de Lorris ne s’était trouvé là, au bas de l’escalier… si… si… Mais la faute n’était pas au sort, elle était à lui-même. Il aurait suffi qu’il faussât compagnie au Dauphin, il aurait suffi qu’il ne cherchât pas de mauvaises raisons pour céder à sa gourmandise. «Je partirai après le banquet; ce sera la même chose…»
Les grands malheurs des gens, voyez-vous, Archambaud, leur surviennent souvent ainsi pour de petites raisons, pour une erreur de jugement ou de décision dans une circonstance qui leur semblait sans importance, et où ils suivent la pente de leur nature… Un petit choix de rien du tout, et c’est la catastrophe.
Ah! comme ils voudraient alors avoir le droit de reprendre leurs actes, remonter en arrière, à la bifurcation mal prise. Jean d’Harcourt bouscule Robert de Lorris, lui crie: «Adieu, messire», enfourche son gros cheval, et tout est différent. Il retrouve son oncle, il retrouve son château, il retrouve sa femme et ses neuf enfants, et il se flatte, tout le reste de sa vie, d’avoir échappé au mauvais coup du roi… À moins, à moins, si c’était son jour marqué, qu’en s’en repartant il ne se soit rompu la tête en se cognant à une branche de la forêt. Allez donc pénétrer la volonté de Dieu! Et il ne faut pas oublier tout de même… ce que cette méchante justice finit par effacer… que d’Harcourt complotait vraiment contre la couronne. Eh bien, ce n’était pas le jour du roi Jean, et Dieu réservait à la France d’autres malheurs dont le roi serait l’instrument.
Le cortège monta la côte qui mène au gibet, mais s’arrêta à mi-chemin, sur une Grand-Place bordée de maisons basses où se tient chaque automne la foire aux chevaux et qu’on appelle le champ du Pardon. Oui, c’est là son nom. Les hommes d’armes s’alignèrent à droite et à gauche de la voie qui traversait la place, laissant entre leurs rangs un espace de trois longueurs de lances.
Le roi, toujours à cheval, se tenait bien au milieu de la chaussée, à un jet de caillou du billot que les sergents avaient roulé hors de la première charrette et pour lequel on cherchait un endroit plat.
Le maréchal d’Audrehem mit pied à terre, et la suite royale, où dominaient les têtes des deux frères d’Artois… que pouvaient-ils penser, ceux-là? C’était l’aîné qui portait la responsabilité première de ces exécutions. Oh! ils ne pensaient rien… «Mon cousin Jean, mon cousin Jean»… La suite se rangea en demi-cercle. On observa Louis d’Harcourt pendant qu’on faisait descendre son frère; il ne broncha point.
Les apprêts n’en finissaient pas, de cette justice improvisée au milieu d’un champ de foire. Et il y avait des yeux aux fenêtres tout autour de la place.
Le dauphin-duc, la tête penchant sous son chaperon emperlé, piétinait en compagnie de son jeune oncle d’Orléans, faisait quelques pas, revenait, repartait comme pour chasser un malaise. Et soudain le gros comte d’Harcourt s’adresse à lui, à lui et à Audrehem, criant de toutes ses forces:
«Ah! sire duc, et vous gentil maréchal, pour Dieu, faites que je parle au roi, et je saurai bien m’excuser, et je lui dirai telles choses dont il tirera profit ainsi que son royaume.»
Nul qui l’entendit qui ne se souvienne d’avoir eu l’âme déchirée par l’accent qu’avait sa voix, un cri tout ensemble d’angoisse dernière et de malédiction.
Du même mouvement, le duc et le maréchal viennent au roi, qui l’a pu ouïr aussi bien qu’eux. Ils sont presque à toucher son cheval. «Sire mon père, pour Dieu, laissez qu’il vous parle!
— Oui, Sire, faites qu’il vous parle, et vous en serez mieux», insiste le maréchal.
Mais ce Jean II est un copiste! En chevalerie, il copie son grand-père, Charles de Valois, ou le roi Arthur des légendes. Il a appris que Philippe le Bel, quand il avait ordonné une exécution, restait inflexible. Alors il copie, il croit copier le Roi de fer. Mais Philippe le Bel ne se mettait pas un heaume quand ce n’était pas nécessaire. Et il ne condamnait pas à tort et à travers, en fondant sa justice sur la trouble rumination d’une haine.
«Faites délivrer ces traîtres», répète Jean II par sa ventaille ouverte.
Ah! Il doit se sentir grand, il doit se sentir vraiment tout-puissant. Le royaume et les siècles se souviendront de sa rigueur. Il vient surtout de perdre une belle occasion de réfléchir.
«Soit! confessons-nous», dit alors le comte d’Harcourt en se tournant vers le capucin sale. Et le roi de crier: «Non, pas de confession pour les traîtres!»
Là, il ne copie plus, il invente. Il traître le crime de… mais quel crime au fait? Le crime d’être soupçonné, le crime d’avoir prononcé de mauvaises paroles qui ont été répétées… disons le crime de lèse-majesté comme celui des hérétiques ou des relaps. Car Jean II a été oint, n’est-ce pas? Tu es sacerdos in æternam… Alors il se prend pour Dieu en personne, et décide de la place des âmes après la mort. De cela aussi, le Saint-Père à mon sens aurait dû lui faire dure remontrance.
«Celui-là seulement, l’écuyer…», ajoute-t-il en désignant Colin Doublel.
Allez savoir ce qui se passe dans cette cervelle trouée comme un fromage? Pourquoi cette discrimination? Pourquoi accorde-t-il la confession à l’écuyer tranchant qui a levé son couteau contre lui? Aujourd’hui encore les assistants, quand ils parlent entre eux de cette heure terrible, s’interrogent sur cette étrangeté du roi. Voulait-il établir que les degrés dans la faute suivent la hiérarchie féodale, et signifier que l’écuyer qui a forfait est moins coupable que le chevalier? Ou bien était-ce parce que le coutelas brandi vers sa poitrine lui a fait oublier que Doublel était aussi parmi les assassins de Charles d’Espagne, comme Mainemares et Graville, Mainemares, un grand efflanqué qui se démène dans ses liens et promène des yeux furieux, Graville qui ne peut pas faire le signe de croix, mais, bien ostensiblement, murmure des prières… si Dieu veut entendre son repentir, il l’entendra bien sans intercesseur.
Le capucin, qui commençait à se demander ce qu’il faisait là, se saisit en hâte de l’âme qu’on lui laisse et chuchote du latin dans l’oreille de Colin Doublel.
Le roi des ribauds pousse le comte d’Harcourt devant le billot.
«Agenouillez-vous, messire.»
Le gros homme s’affaisse, comme un bœuf. Il remue les genoux, sans doute parce qu’il y a des graviers qui le blessent. Le roi des ribauds, passant derrière lui, bande ses yeux par surprise, le privant de regarder les nœuds du bois, cette dernière chose du monde qu’il aura eue devant lui.
C’était plutôt aux autres qu’on aurait dû mettre un bandeau, pour leur épargner le spectacle qui allait suivre.
Le roi des ribauds… c’est curieux tout de même que je ne retrouve pas son nom; je l’ai vu à plusieurs reprises auprès du roi; et je revois très bien sa mine, un haut et fort gaillard qui porte une épaisse barbe noire… le roi des ribauds prit la tête du condamné à deux mains, comme une chose, pour la disposer ainsi qu’il fallait, et partager les cheveux pour bien dégager la nuque.
Le comte d’Harcourt continuait de remuer les genoux à cause des graviers… «Allez, taille!» fit le roi des ribauds. Et il vit, et tout le monde vit que le bourreau tremblait. Il n’en finissait pas de soupeser sa grande hache, de déplacer ses mains sur le manche, de chercher la bonne distance avec le billot. Il avait peur. Oh! il aurait été plus assuré avec un poignard, dans un coin d’ombre. Mais une hache, pour ce malingre, et devant le roi et tous ces seigneurs, et tous ces soldats! Après plusieurs mois de prison, il ne devait pas se sentir les muscles bien solides, même si on lui avait servi une bonne soupe et un gobelet de vin pour lui donner des forces. Et puis on ne lui avait pas mis de cagoule, comme cela se fait d’ordinaire, parce qu’on n’en avait pas sous la main. Ainsi tout le monde saurait désormais qu’il avait été bourreau. Criminel et bourreau. De quoi faire horreur à n’importe qui. À savoir ce qui lui tournait dans la tête, à celui-là aussi, à ce Bétrouve qui allait gagner sa liberté en accomplissant le même acte que celui qui l’avait conduit en prison. Il voyait la tête qu’il avait à trancher à la place où il aurait dû avoir la sienne, un peu plus tard, si le roi n’était pas passé par Rouen. Peut-être y avait-il chez ce gredin plus de charité, plus de sentiment de communion, plus de lien avec son prochain qu’il n’y en avait chez le roi.
«Taille!» dut répéter le roi des ribauds. Le Bétrouve leva sa hache, non pas droit au-dessus de lui comme un bourreau, mais de côté, comme un bûcheron qui va abattre un arbre et il laissa la hache retomber de son propre poids. Elle tomba mal.
Il y a des bourreaux qui vous décollent un chef en une fois, d’un seul coup bien frappé. Mais pas celui-là, ah non! Le comte d’Harcourt devait être assommé, car il ne bougeait plus les genoux; mais il n’était pas mort car la hache s’était amortie dans la couche de graisse qui lui tapissait la nuque.
Il fallut recommencer. Encore plus mal. Cette fois, le fer n’entama que le côté du cou. Le sang jaillit par une large plaie béante qui laissait voir l’épaisseur de la graisse jaune.
Le Bétrouve luttait avec sa hache dont le tranchant s’était fiché dans le bois du billot et qu’il ne pouvait plus en ressortir. La sueur lui coulait sur la figure.
Le roi des ribauds se tourna vers le roi avec un air d’excuse, comme s’il voulait dire: «Ce n’est pas ma faute.»
Le Bétrouve s’énerve, n’entend pas ce que les sergents lui disent, refrappe; et l’on croirait que le fer tombe dans une motte de beurre. Et encore, et encore! Le sang ruisselle du billot, gicle sous le fer, constelle la cotte déchirée du condamné. Des assistants se détournent, le cœur soulevé. Le Dauphin montre un visage d’horreur et de colère; il serre les poings, ce qui lui fait la main droite toute violette. Louis d’Harcourt, blême, se contraint de rester au premier rang devant cette boucherie qu’on fait de son frère. Le maréchal déplace les pieds pour ne pas marcher dans la rigole de sang qui sinue vers lui.
Enfin, à la sixième reprise, la grosse tête du comte d’Harcourt se sépara du tronc, et, entourée de son bandeau noir, roula au bas du billot.
Le roi ne bougeait pas. Par sa fenêtre d’acier, il contemplait, sans donner marque de gêne, d’écœurement ni de malaise, cette bouillie sanglante entre les épaules énormes, juste en face de lui, et cette tête isolée, toute souillée, au milieu d’une flaque poisseuse. Si quelque chose parut sur son visage encadré de métal, ce fut un sourire. Un archer s’écroula, dans un bruit de ferraille. Seulement alors, le roi consentit à tourner les yeux. Cette mauviette ne resterait pas longtemps dans sa garde. Perrinet le Buffle se détendit en soulevant l’archer par le col de son gambison et en le giflant à toute volée. Mais la mauviette, par sa pâmoison, avait rendu service. Chacun se reprit un peu; il y eut même des ricanements.
Trois hommes, il n’en fallut pas moins, tirèrent en arrière le corps du décapité. «Au sec, au sec», criait le roi des ribauds. Les vêtements lui revenaient de droit, n’oublions pas. Il suffisait qu’ils fussent déchirés; si de surcroît ils étaient trop maculés, il n’en tirerait rien. Déjà, il avait deux condamnés de moins qu’il n’escomptait…
Et pour la suite, il exhortait son bourreau, tout suant et soufflant, lui prodiguait ses conseils comme à un lutteur épuisé: «Tu montes droit au-dessus de toi, et puis tu ne regardes pas ta hache, tu regardes où tu dois frapper, à mi-col. Et han!» Et de faire mettre de la paille au pied du billot, pour sécher le sol, et de bander les yeux du sire de Graville, un bon Normand plutôt replet, de le faire agenouiller, de lui poser le visage dans la bouillie de viande. «Taille!» Et là, d’un coup… miracle… Bétrouve lui tranche le col; et la tête tombe en avant tandis que le corps s’écroule de côté, déversant un flot rouge dans la poussière. Et les gens se sentent comme soulagés. Pour un peu, ils féliciteraient le Bétrouve qui regarde autour de lui, stupéfait, l’air de se demander comment il a pu réussir.
Vient le tour du grand déhanché, de Maubué de Mainemares qui a un regard de défi pour le roi. «Chacun sait, chacun sait…», s’écrie-t-il. Mais comme le barbu est devant lui et lui applique le bandeau, sa parole s’étouffe, et nul ne saisit ce qu’il a voulu proférer.
Le maréchal d’Audrehem se déplace encore parce que le sang avance vers ses bottes… «Taille!» Un coup de hache, à nouveau, un seul, bien assené. Et cela suffit.
Le corps de Mainemares est tiré en arrière, auprès des deux autres. On délie les mains des cadavres pour pouvoir les prendre plus aisément par les quatre membres, les balancer, et hisse! les jeter dans la première charrette qui les emmène jusqu’au gibet, pour être accrochés au charnier. On les dépouillera là-haut. Le roi des ribauds fait signe de ramasser aussi les têtes.
Bétrouve cherche son souffle, appuyé sur le manche de la hache. Il a mal aux reins; il n’en peut plus. Et c’est de lui, pour un peu, qu’on aurait pitié. Ah! il les aura gagnées ses lettres de rémission! Si jusqu’à la fin de ses jours il fait de mauvais rêves et pousse des cris dans son sommeil, il ne lui faudra pas s’en étonner.
Colin Doublel, l’écuyer courageux, était nerveux quoique absous. Il eut un mouvement pour se dégager des mains qui le poussaient vers le billot; il voulait y aller seul. Mais le bandeau est fait justement pour éviter cela, les gestes désordonnés des condamnés.
On ne put pas empêcher toutefois que Doublel ne relevât la tête au mauvais moment, et que Bétrouve… là, vraiment, ce n’était pas sa faute!.. ne lui ouvrît le crâne par le travers. Allons! encore un coup. Voilà, c’était fait.
Ah! ils en auraient des choses à raconter, les Rouennais qui étaient aux fenêtres environnantes, des choses qui allaient vite se répéter de bourg en bourg, jusqu’au fond du duché. Et les gens allaient venir de partout contempler cette place qui avait bu tant de sang. On ne croirait pas que quatre corps d’hommes puissent en contenir autant et que cela fasse une si large marque sur le sol.
Le roi Jean regardait son monde avec une étrange satisfaction. L’horreur qu’il inspirait en cet instant, même à ses serviteurs les plus fidèles, n’était pas, semblait-il, pour lui déplaire; il était assez fier de soi. Il regardait particulièrement son fils aîné… «Voilà, mon garçon, comment on se conduit, quand on est roi…»
Qui aurait osé lui dire qu’il avait eu tort de céder à sa nature vindicative? Pour lui aussi, ce jour était celui de la bifurcation. Le chemin de gauche ou le chemin de droite. Il avait pris le mauvais, comme le comte d’Harcourt au pied de l’escalier. Après six ans d’un règne malaisé, plein de troubles, de difficultés et de revers, il donnait au royaume, qui n’était que trop prêt à l’y suivre, l’exemple de la haine et de la violence. En moins de six mois, il allait dévaler la route des vrais malheurs, et la France avec lui.