QUATRIÈME PARTIE L’ÉTÉ DES DÉSASTRES

I LA CHEVAUCHÉE NORMANDE

Tout ne peut être tout le temps néfaste… Ah! vous avez noté, Archambaud, que c’était l’une de mes sentences favorites… Eh! oui, au sein de tous les revers, de toutes les peines, de tous les mécomptes, nous sommes toujours gratifiés de quelque bien qui nous vient réconforter. Il suffit seulement de le savoir apprécier. Dieu n’attend que notre gratitude pour nous prouver davantage sa mansuétude.

Voyez, après cet été calamiteux pour la France, et bien décevant, je le confesse, pour mon ambassade, voyez comme nous sommes favorisés par la saison, et le beau temps que nous avons pour continuer notre voyage! C’est un encouragement du ciel.

Je craignais, après les pluies que nous eûmes en Berry, de rencontrer l’intempérie, la bourrasque et la froidure à mesure que nous avancerions vers le nord. Aussi m’apprêtais-je à me calfeutrer dans ma litière, à m’emmitoufler de fourrures et à nous soutenir de vin chaud. Or voici tout le contraire; l’air s’est adouci, le soleil brille, et ce décembre est comme un printemps. Cela se voit parfois en Provence; mais je n’attendais pas pareille lumière qui ensoleille la campagne, pareille tiédeur qui fait suer les chevaux sous les housses, pour nous accueillir à notre entrée en Champagne.

Il faisait presque moins chaud, je vous assure, quand j’arrivai à Breteuil en Normandie, au début de juillet, pour y trouver le roi.

Car, parti d’Avignon le 21 du mois de juin, j’étais le 12 juillet… ah! bon, vous vous souvenez; je vous l’ai déjà dit… et le Capocci était malade… c’est cela… du train auquel je l’avais mené…

Ce que le roi Jean faisait à Breteuil? Le siège, le siège du château, au terme d’une courte chevauchée normande qui n’avait pas été pour lui un gros triomphe, c’est le moins qu’on puisse dire.

Le duc de Lancastre, je vous le rappelle, débarque en Cotentin le 18 juin. Soyez attentif aux dates; elles ont de l’importance, en l’occurrence… Les astres? Ah, non, je n’ai pas étudié particulièrement les astres de ce jour-là. Ce que je voulais dire, c’est qu’à la guerre, le temps et la rapidité comptent autant et parfois plus que le nombre des troupes.

Dans les trois jours, il fait sa jonction, à l’abbaye de Montebourg, avec les détachements du continent, celui que Robert Knolles, un bon capitaine, amène de Bretagne, et celui qu’a levé Philippe de Navarre. Qu’alignent-ils à eux trois? Philippe de Navarre et Godefroy d’Harcourt n’ont guère avec eux plus d’une centaine de chevaliers. Knolles fournit le plus fort contingent: trois cents hommes d’armes, cinq cents archers, pas tous anglais d’ailleurs; il y a là des Bretons qui viennent avec Jean de Montfort, prétendant au duché contre le comte de Blois qui est l’homme des Valois. Enfin, Lancastre compte à peine cent cinquante armures et deux cents archers, mais il a une grosse remonte de chevaux.

Lorsque le roi Jean II connut ces chiffres, il eut un grand rire qui le secoua de la panse aux cheveux. Pensait-on l’effrayer avec cette piteuse armée? Si c’était là tout ce que son cousin d’Angleterre pouvait réunir, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter grandement. «J’avais bien raison, vous voyez, Charles, mon fils, vous voyez, Audrehem, de ne pas craindre de mettre mon gendre en geôle; oui, j’avais bien raison de me moquer des défis de ces petits Navarre, puisqu’ils ne peuvent produire que si maigres alliés.»

Et il se donnait gloire d’avoir, dès le début du mois, appelé l’ost à Chartres. «N’était-ce pas bonne prévoyance, qu’en dites-vous, Audrehem, qu’en dites-vous, Charles, mon fils? Et vous voyez qu’il suffisait de convoquer le ban, et non l’arrière-ban. Qu’ils courent, ces bons Anglais, qu’ils s’enfoncent dans le pays. Nous allons fondre sur eux et les jeter dans la bouche de Seine.»

On l’avait rarement vu si joyeux, m’a-t-on dit, et je le veux bien croire. Car ce perpétuel battu aime la guerre, au moins en rêve. Partir, donner des ordres du haut de son destrier, être obéi, enfin! car à la guerre les gens obéissent… en tout cas au départ; laisser les soucis de finance ou de gouvernement à Nicolas Braque, à Lorris, à Bucy et aux autres; vivre entre hommes, plus de femmes dans l’entourage; bouger, bouger sans cesse, manger en selle, à grosses bouchées, ou bien sur un talus de route, à l’abri d’un arbre déjà chargé de petits fruits verts, recevoir le rapport des éclaireurs, prononcer de grandes paroles que chacun ira répétant… «Si l’ennemi a soif, il boira son sang»… poser la main sur l’épaule d’un chevalier qui en rougit d’aise… «Jamais las, Boucicaut… ta bonne épée fourmille, noble Coucy!»…

Et pourtant, a-t-il remporté une seule victoire? Jamais. À vingt-deux ans, désigné par son père comme chef de guerre en Hainaut… ah! la belle appellation: chef de guerre!.. il s’est remarquablement fait découdre par les Anglais. À vingt-cinq ans, avec un plus beau titre encore, à croire qu’il les invente: seigneur de la conquête… il a coûté fort cher aux populations du Languedoc, sans réussir, en quatre mois de siège, à s’emparer d’Aiguillon, au confluent du Lot et de la Garonne. Mais à l’entendre, tous ses combats furent prouesses, quelque triste issue ils aient eue. Jamais homme ne s’est acquis tant d’assurance dans l’expérience de la défaite.

Cette fois, il faisait durer son plaisir.

Le temps, pour lui, d’aller prendre l’oriflamme à Saint-Denis et, sans se presser, de gagner Chartres, déjà le duc de Lancastre, passé au sud de Caen, franchissait la Dives et s’en venait dormir à Lisieux. Le souvenir de la chevauchée d’Édouard III, dix ans plus tôt, et surtout du sac de Caen, n’était pas effacé. Des centaines de bourgeois occis dans les rues, quarante mille pièces de drap raflées, tous les objets précieux enlevés pour l’outre-manche, et l’incendie de la ville évité de justesse… certes non, la population normande n’avait pas oublié et elle montrait plutôt de l’empressement à laisser passer les archers anglais. D’autant plus que Philippe d’Évreux-Navarre et messire Godefroy d’Harcourt faisaient bien savoir que ces Anglais étaient des amis. Le beurre, le lait et les fromages étaient abondants, le cidre gouleyant; les chevaux dans ces prés gras ne manquaient pas de fourrage. Après tout, nourrir mille Anglais, un soir, coûtait moins cher que payer au roi, toute l’année ronde, sa gabelle, son fouage, et son impôt de huit deniers à la livre sur les marchandises.

À Chartres, Jean II trouva son ost moins rassemblé et moins prêt qu’il ne le croyait. Il comptait sur une armée de quarante mille hommes. À peine en dénombrait-on le tiers. Mais n’était-ce pas assez, n’était-ce pas déjà trop en regard de l’adversaire qu’il devait affronter? «Eh, je ne paierai point ceux qui ne se sont pas présentés; ce sera tout avantage. Mais je veux qu’on leur adresse remontrances.»

Le temps de s’installer dans son tref fleurdelisé et d’expédier ces remontrances… «Quand le roi veut, chevalier doit»… le duc de Lancastre, lui, était à Pont-Audemer, un fief du roi de Navarre. Il délivrait le château, qu’un parti français assiégeait vainement depuis plusieurs semaines, et renforçait un peu la garnison navarraise, à laquelle il laissait du ravitaillement pour un an; puis, piquant au sud, il allait piller l’abbaye du Bec-Hellouin.

Le temps, pour le connétable, duc d’Athènes, de mettre un peu d’ordre dans la cohue de Chartres… car ceux qui s’étaient présentés piétinaient les blés nouveaux depuis trois semaines et commençaient à s’impatienter… le temps surtout d’apaiser les discordes entre les deux maréchaux, Audrehem et Jean de Clermont, qui se haïssaient de bon cœur, et Lancastre déjà était sous les murs du château de Conches dont il délogea les gens qui l’occupaient au nom du roi. Et puis il y mit le feu. Ainsi les souvenirs de Robert d’Artois et ceux, plus frais, de Charles le Mauvais s’en allèrent en fumée. Il ne porte pas bonheur, ce château-là… Et Lancastre se dirigea sur Breteuil. À part Évreux, toutes les places que le roi avait voulu saisir dans le fief de son gendre étaient reprises l’une après l’autre.

«Nous écraserons ces méchants à Breteuil», dit fièrement Jean II quand son armée put enfin s’ébranler. De Chartres à Breteuil, il y a dix-sept lieues. Le roi voulut qu’on les couvrît en une seule étape. Dès midi, il paraît qu’on commença d’égrener des traînards. Quand les hommes parvinrent, fourbus, à Breteuil, Lancastre n’y était plus. Il avait enlevé la citadelle, pris la garnison française et installé en sa place une troupe solide, commandée par un bon chef navarrais, Sanche Lopez, auquel il laissait, là aussi, du ravitaillement pour un an.

Prompt à se consoler, le roi Jean s’écria: «Nous les taillerons à Verneuil; n’est-ce pas mes fils?» Le Dauphin n’osait dire ce qu’il m’a confié ensuite, à savoir qu’il lui semblait absurde de poursuivre mille hommes avec près de quinze mille. Il ne voulait point paraître moins assuré que ses frères cadets qui tous se modelaient sur leur père et faisaient les ardents, y compris le plus jeune, Philippe, qui n’a que quatorze ans.

Verneuil au bord de l’Avre; l’une des portes de la Normandie. La chevauchée anglaise y était passée la veille, tel un torrent ravageur. Les habitants virent arriver l’armée française comme un fleuve en crue.

Messire de Lancastre sachant ce qui déferlait vers lui, se garda bien de pousser vers Paris. Emmenant le gros butin qu’il avait fait en chemin, ainsi qu’un beau nombre de prisonniers, il reprit prudemment la route de l’ouest… «Sur Laigle, sur Laigle, ils sont partis sur Laigle», indiquèrent les vilains. Entendant cela, le roi Jean se sentit marqué par l’attention divine. Vous voyez bien pourquoi… Mais non, Archambaud, pas à cause de l’oiseau… Ah! vous y êtes… À cause de la Truie-qui-file… le meurtre de Monsieur d’Espagne… Là où avait été perpétré le crime, là même le roi arrivait pour accomplir le châtiment. Il ne permit pas à son armée de dormir plus de quatre heures. À Laigle, il allait rejoindre les Anglais et Navarrais, et ce serait l’heure, enfin, de sa vengeance.

Ainsi, le neuf juillet, ayant fait halte devant le seuil de la Truie-qui-file, le temps d’y ployer sa genouillère de fer… étrange spectacle pour l’armée que celui d’un roi en prière et en pleurs sur une porte d’auberge!.. il apercevait enfin les lances de Lancastre, à deux lieues de Laigle, en lisière de la forêt de Tubœuf… Tout cela, mon neveu, venait de se passer quand on me le conta, trois jours après.

«Lacez heaumes, formez batailles», cria le roi.

Alors, pour une fois d’accord, le connétable et les deux maréchaux s’interposèrent. «Sire, déclara rudement Audrehem, vous m’avez toujours vu ardent à vous servir… — Et moi aussi, dit Clermont. — … mais ce serait folie de nous engager sur-le-champ. Il ne faut plus demander un seul pas à vos troupes. Depuis quatre jours vous ne leur donnez point de répit, et ce jour même vous les avez menées avec plus grande hâte que jamais. Les hommes sont hors de souffle, voyez-les donc; les archers ont les pieds en sang et s’ils n’avaient leur pique pour se soutenir, ils s’écrouleraient sur le chemin même. — Ah! cette piétaille, toujours, qui ralentit tout!» dit Jean II irrité. «Ceux qui chevauchent ne valent pas mieux, lui répliqua Audrehem. Maintes montures sont blessées au garrot par leur charge, et maintes autres boitent, qu’on n’a pu referger. Les hommes d’armure, à tant aller par la chaleur qu’il fait, ont le cul saignant. N’attendez rien de vos bannières, avant qu’elles n’aient pris repos. — Outre quoi, Sire, renchérit Clermont, voyez en quel territoire nous irions attaquer. Nous avons devant nous une forêt dense, où Messire de Lancastre s’est retrait. Il aura toute aisance de faire échapper son parti, cependant que nos archers vont s’empêtrer en taillis et nos lances charger les troncs d’arbres.»

Le roi Jean eut un moment d’humeur méchante, pestant contre les hommes et les circonstances qui faisaient échec à sa volonté. Puis il prit une de ces décisions surprenantes pour lesquelles ses courtisans l’appellent le Bon, afin que leur flatterie lui soit répétée.

Il envoya ses deux premiers écuyers, Pluyan du Val et Jean de Corquilleray, vers le duc de Lancastre pour lui porter défi et lui demander bataille. Lancastre se tenait dans une clairière, ses archers disposés devant lui, tandis que des éclaireurs, partout, observaient l’armée française et repéraient des chemins de repli. Le duc aux yeux bleus vit donc arriver devers lui, escortés de quelques gens d’armes, les deux écuyers royaux qui arboraient pennon fleurdelisé à la hampe de leur lance, et qui soufflaient en cornet comme des hérauts de tournoi. Entouré de Philippe de Navarre, de Jean de Montfort et de Godefroy d’Harcourt, il écouta le discours suivant, que lui tint Pluyan du Val.

Le roi de France arrivait à la tête d’une immense armée, alors que le duc n’en avait qu’une petite. Aussi proposait-il audit duc de s’affronter le lendemain, avec un même nombre de chevaliers de part et d’autre, cent, ou cinquante, ou même trente, dans un lieu à convenir, et selon toutes les règles de l’honneur.

Lancastre reçut courtoisement les propositions du roi «qui se disait de France», mais n’en était pas moins partout réputé pour sa chevalerie. Il assura qu’il envisagerait la chose avec ses alliés, qu’il désignait de la main, car elle était trop sérieuse pour en décider seul. Les deux écuyers crurent pouvoir déduire de ces paroles que Lancastre donnerait réponse le lendemain.

C’est sur cette assurance que le roi Jean commanda de dresser son tref et plongea dans le sommeil. Et la nuit des Français fut celle d’une armée ronflante.

Au matin, la forêt de Tubœuf était vide. On y voyait des traces de passage, mais plus d’Anglais ni de Navarrais. Lancastre avait prudemment replié son monde vers Argentan.

Le roi Jean II laissa éclater son mépris pour ces ennemis sans loyauté, seulement bons au pillage quand ils n’avaient personne devant eux, mais qui s’éclipsaient dès qu’on leur offrait combat. «Nous portons l’Étoile sur le cœur, tandis que la Jarretière leur bat le mollet. Voilà ce qui nous distingue. Ce sont les chevaliers de la fuite.»

Mais songea-t-il à les prendre en chasse? Les maréchaux proposaient de jeter les bannières les plus fraîches sur la voie de Lancastre; à leur surprise, Jean II repoussa l’idée. On eût dit qu’il considérait la bataille gagnée dès lors que l’adversaire n’avait pas relevé son défi.

Il décida donc de revenir vers Chartres pour y dissoudre l’ost. Au passage, il reprendrait Breteuil.

Audrehem lui remontra que la garnison laissée à Breteuil par Lancastre était nombreuse, bien commandée et bien retranchée. «Je connais la place, Sire; on ne l’enlève pas facilement. — Alors pourquoi les nôtres s’en sont-ils laissé déloger? lui répondit le roi Jean. Je conduirai le siège moi-même.»

Et c’est là, mon neveu, que je le rejoignis, en compagnie de Capocci, le 12 juillet.

II LE SIEGE DE BRETEUIL

Le roi Jean nous reçut armé en guerre, comme s’il allait lancer l’assaut dans la demi-heure. Il nous baisa l’anneau, nous demanda nouvelles du Saint-Père, et, sans écouter la réponse un peu longue, dissertante et fleurie, dans laquelle Niccola Capocci s’était engagé, il me dit: «Monseigneur de Périgord, vous arrivez à point pour assister à un beau siège. Je sais la vaillance qu’on a dans votre famille, et qu’on y est expert aux arts de la guerre. Les vôtres toujours ont très hautement servi le royaume, et si vous n’étiez prince d’Église, vous seriez sans doute maréchal à mon ost. Je gage qu’ici vous allez prendre plaisir.»

Cette manière de ne s’adresser qu’à moi, et pour me complimenter sur ma parentèle, déplut au Capocci, qui n’est pas de très haut lignage, et qui crut bon de dire que nous n’étions pas là pour nous émerveiller de prouesses de guerre, mais pour parler de paix chrétienne.

Je sus aussitôt que les choses n’iraient guère entre mon colégat et le roi de France, surtout quand ce dernier eut vu mon neveu Robert de Durazzo auquel il fit force amitiés, le questionnant sur la cour de Naples et sur sa tante la reine Jeanne. Il faut dire qu’il était très beau, mon Robert, tournure superbe, visage rose, cheveux soyeux… la grâce et la force tout ensemble. Et je vis poindre dans l’œil du roi cette étincelle qui ordinairement luit au regard des hommes quand passe une belle femme. «Où prendrez-vous vos quartiers?» demanda-t-il. Je lui dis que nous nous accommoderions dans une abbaye voisine.

Je l’observai bien, et le trouvai assez envieilli, épaissi, alourdi, le menton plus pesant sous la barbe peu fournie, d’un jaune pisseux. Et il avait pris l’habitude de balancer la tête, comme s’il était gêné au col ou à l’épaule par quelque limaille dans sa chemise d’acier.

Il voulut nous montrer le camp, où notre arrivée avait produit quelque remous de curiosité. «Voici Sa Sainte Éminence Monseigneur de Périgord qui nous est venu visiter», disait-il à ses bannerets, comme si nous étions venus tout exprès pour lui porter l’aide du ciel. Je distribuai les bénédictions. Le nez de Capocci s’allongeait de plus en plus.

Le roi tenait beaucoup à me faire connaître le chef de son engeignerie auquel il semblait accorder plus d’importance qu’à ses maréchaux ou même son connétable. «Où est l’Archiprêtre?… A-t-on vu l’Archiprêtre?… Bourbon, faites appeler l’Archiprêtre…» Et je me demandais ce qui pouvait bien valoir le surnom d’archiprêtre au capitaine qui commandait les machines, mines et artillerie à poudre.

Étrange bonhomme que celui qui vint à nous, monté sur de longues pattes arquées prises dans des jambières et des cuissots d’acier; il avait l’air de marcher sur des éclairs. Sa ceinture, très serrée sur le surcot de cuir, lui donnait une tournure de guêpe. De grandes mains aux ongles noirs et qu’il tenait écartées du corps, à cause des cubitières de métal qui lui protégeaient les bras. Une gueule assez louche, maigre, aux pommettes saillantes, aux yeux étirés, et l’expression goguenarde de quelqu’un qui est toujours prêt à s’offrir pour un quart de sol la figure d’autrui. Et pour coiffer le tout, un chapeau de Montauban, à larges bords, tout en fer, avançant en pointe au-dessus du nez, avec deux fentes pour pouvoir regarder à travers quand il baissait la tête. «Où étais-tu l’Archiprêtre? On te cherchait», dit le roi qui précise à mon intention: «Arnaud de Cervole, sire de Vélines. — Archiprêtre, pour vous servir… Monseigneur cardinal…», ajoute l’autre d’un ton moqueur qui ne me plaît guère.

Et soudain, je me rappelle… Vélines, c’est de chez nous, Archambaud… bien sûr, près de Sainte-Foy-la-Grande, aux limites du Périgord et de la Guyenne. Et le bonhomme avait bel et bien été archiprêtre, un archiprêtre sans latin ni tonsure, certes, mais archiprêtre quand même. Et d’où cela? Mais tout naturellement de Vélines, son petit fief, dont il s’était fait attribuer la cure, touchant ainsi à la fois les redevances seigneuriales et les revenus ecclésiastiques. Il ne lui en coûtait que de payer un vrai clerc, au rabais, pour assurer le travail d’Église… jusqu’à ce que le pape Innocent lui supprime son bénéfice, comme toutes autres commendes de cette nature, au début du pontificat. «Les brebis doivent être gardées par un pasteur…»; ce que je vous contais l’autre jour. Alors, envolée l’archiprêtrise de Vélines! J’avais eu à connaître de l’affaire entre cent de même sorte, et je savais que le gaillard ne portait pas la cour d’Avignon au plus haut de son cœur. Pour une fois, je dois dire, je donnais pleine raison au Saint-Père. Et je devinai que ce Cervole n’allait pas, lui non plus, me faciliter les choses.

«L’Archiprêtre m’a fait un fier travail à Évreux, et la ville est redevenue nôtre», me dit le roi pour mettre en valeur son artificier. «C’est même la seule que vous ayez reprise au Navarrais, Sire», lui répondit Cervole avec un bel aplomb. «Nous en ferons autant de Breteuil. Je veux un beau siège, comme celui d’Aiguillon. — À ceci près que vous n’avez jamais pris Aiguillon, Sire.»

Diantre, me dis-je, l’homme est bien en cour, pour parler avec cette franchise.

«C’est qu’on ne m’en a point, hélas, laissé le temps», dit tristement le roi.

Il fallait être l’Archiprêtre… je me suis mis moi aussi à l’appeler l’Archiprêtre, puisque tout le monde le nommait ainsi… il fallait être cet homme-là pour balancer son chapeau de fer et murmurer, devant son souverain: «Le temps, le temps… six mois…»

Et il fallait être le roi Jean pour s’obstiner à croire que le siège d’Aiguillon, qu’il avait conduit dans l’année même où son père se faisait écraser à Crécy, représentait un modèle de l’art militaire. Une entreprise ruineuse, interminable. Un pont qu’il avait ordonné de construire pour approcher la forteresse, et dans un si bon emplacement que les assiégés l’avaient détruit six fois. Des machines compliquées qu’on avait dû acheminer à grands frais et grande lenteur, depuis Toulouse… et pour un résultat parfaitement nul.

Eh bien! c’était là-dessus que le roi Jean fondait sa gloire et qu’il autorisait son expérience. En vérité, acharné comme il est à régler ses rancunes envers le destin, il voulait prendre, à dix ans de distance, sa revanche d’Aiguillon, et prouver que ses méthodes étaient les bonnes; il voulait laisser dans la mémoire des nations le souvenir d’un grand siège.

Et c’était pour cela que, négligeant de poursuivre un ennemi qu’il aurait pu battre sans beaucoup de peine, il venait de planter son tref devant Breteuil. Encore, s’adressant à l’Archiprêtre, fort versé dans le nouvel usage des destructions par la poudre, on eût pu croire qu’il avait résolu de miner les murailles du château, comme on avait fait à Évreux. Mais non. Ce qu’il demandait à son maître de l’engeignerie, c’était d’élever des constructions d’assaut qui permettraient de passer par-dessus les murs. Et les maréchaux et les capitaines écoutaient, pleins de respect, les ordres du roi et s’affairaient à les accomplir. Aussi longtemps qu’un homme commande, fût-ce le pire imbécile, il y a des gens pour croire qu’il commande bien.

Quant à l’Archiprêtre… j’eus l’impression que l’Archiprêtre se moquait de tout. Le roi voulait des rampes, des échafaudages, des beffrois; eh bien, on lui en construirait, et l’on demanderait paiement en conséquence. Si ces appareils d’autrefois, ces machineries d’avant les pièces à feu n’apportaient pas le résultat escompté, le roi n’aurait à s’en prendre qu’à lui-même. Et l’Archiprêtre ne laisserait à personne le soin de le lui dire; il avait sur le roi Jean cet ascendant qu’ont parfois les soudards sur les princes, et il ne se gênait pas pour en user, une fois que le trésorier lui avait aligné sa solde et celle de ses compagnons.

La petite ville normande se transforma en un immense chantier. On creusait des retranchements autour du château. La terre retirée des fossés servait à établir des plates-formes et des pentes d’assaut. Ce n’était que bruits de pelles et de charrois, grincements d’essieux, claquements de fouets et jurons. Je me serais cru revenu à Villeneuve.

Les haches retentissaient dans les forêts avoisinantes. Certains villageois des parages faisaient leurs affaires, s’ils vendaient de la boisson. D’autres avaient la mauvaise surprise de voir soudain six goujats démolir leur grange pour en emporter les poutres. «Service du roi!» C’était vite dit. Et les pioches de s’attaquer aux murs de torchis, et les cordes de tirer sur les bois de colombages, et bientôt, dans un grand craquement, tout s’écroulait. «Il aurait bien pu aller se planter ailleurs, le roi, plutôt que de nous envoyer ces malfaisants qui nous ôtent nos toits de dessus la tête», disaient les manants. Ils commençaient à trouver que le roi de Navarre était un meilleur maître, et que même la présence des Anglais pesait moins lourd que celle du roi de France.

Je restai donc à Breteuil un morceau de juillet, au grand dam de Capocci qui aurait préféré le séjour de Paris… moi aussi je l’eusse préféré!.. et qui envoyait en Avignon des missives pleines d’acrimonie où il laissait entendre fielleusement que je me plaisais plus à contempler la guerre qu’à faire avancer la paix. Or comment, je vous le demande, pouvais-je faire avancer la paix sinon en parlant au roi, et où pouvais-je lui parler, sinon au siège dont il ne paraissait pas vouloir s’éloigner? Il passait ses journées à tourner autour des travaux en compagnie de l’Archiprêtre; il usait son temps à vérifier un angle d’attaque, à s’inquiéter d’un épaulement, et surtout à regarder monter la tour de bois, un extraordinaire beffroi sur roues où l’on pourrait loger force archers, avec tout un armement d’arbalètes et de traits à feu, une machine comme on n’en avait point vu depuis les temps antiques. Il ne suffisait pas d’en bâtir les étages; il fallait encore trouver assez de peaux de bœufs pour revêtir cet énorme échafaud; et puis construire un chemin dur et plat, pour pouvoir l’y pousser. Mais quand elle serait prête, la tour, on verrait des choses étonnantes!

Le roi me conviait souvent à souper, et là je pouvais l’entretenir. «La paix? me disait-il. Mais c’est tout mon désir. Voyez, je suis en train de dissoudre mon ost, gardant juste avec moi ce qu’il me faut pour ce siège. Attendez que j’aie pris Breteuil, et aussitôt après je veux bien faire la paix, pour complaire au Saint-Père. Que mes ennemis me soumettent leurs propositions. — Sire, disais-je, il faudrait savoir quelles propositions vous seriez prêt à considérer… — Celles qui ne seront pas contraires à mon honneur.» «Ah! ce n’était pas tâche facile! Ce fut moi, hélas, qui eut à lui apprendre, car j’étais mieux informé que lui, que le prince de Galles rassemblait des troupes à Libourne et à La Réole pour une nouvelle chevauchée.

«Et vous me parlez de paix, Monseigneur de Périgord?

— Précisément, Sire, afin d’éviter que de nouveaux malheurs… — Cette fois, je ne permettrai pas que le prince d’Angleterre s’ébatte en Languedoc comme il le fit l’an passé. Je vais convoquer l’ost de nouveau, pour le 1er août, à Chartres.»

Je m’étonnai qu’il laissât partir ses bannières pour les rappeler, une semaine plus tard. Je m’en ouvris, discrètement, au duc d’Athènes, à Audrehem, car tout ce monde venait me voir et se confiait à moi. Non, le roi s’obstinait, par un souci d’économie qui ne lui ressemblait guère, à renvoyer d’abord le ban, qu’il avait appelé le mois précédent, pour le rappeler, avec l’arrière-ban. Quelqu’un avait dû lui dire, Jean d’Artois peut-être ou une aussi fine cervelle, qu’il épargnerait ainsi quelques jours de solde. Mais il aurait pris un mois de retard sur le prince de Galles. Oh! oui, il lui fallait faire la paix; et plus il attendrait, moins elle serait négociable à sa satisfaction.

Je connus mieux l’Archiprêtre, et je dois dire que le bonhomme m’amusa. Le Périgord le rapprochait de moi; il vint me demander de lui faire rendre son bénéfice. Et en quels termes! «Votre Innocent… — Le Saint-Père, mon ami, le Saint-Père… lui disais-je. — Bon, le Saint-Père, si vous voulez, m’a supprimé ma commande pour le bon ordre de l’Église… ah! c’est ce que l’évêque m’a dit. Eh quoi? Croit-il donc qu’il n’y avait pas d’ordre à Vélines, avant lui? La cure des âmes, messire cardinal, vous pensez que je ne l’exerçais point? Il aurait fait beau voir qu’un agonisant trépassât sans les sacrements. À la moindre maladie, j’envoyais le tonsuré. Ça se paye, les sacrements. Et les gens qui passaient devant ma justice: amende. Ensuite, à confesse; et la taxe de pénitence. Les adultères, la même chose. Je sais comment ça se mène, moi, les bons chrétiens.» Je lui disais: «L’Église a perdu un archiprêtre, mais le roi a gagné un bon chevalier.» Car Jean II l’avait armé chevalier, l’an passé.

Tout n’est pas mauvais, dans ce Cervole. Il a, pour parler des bords de notre Dordogne, des accents tendres qui surprennent. L’eau verte de la vaste rivière où se reflètent nos manoirs, le soir, entre les peupliers et les frênes; les prairies grasses au printemps, la chaleur sèche des étés qui fait mûrir les orges jaunes; les soirs qui sentent la menthe; les raisins de septembre où nous mordions, enfants, dans des grappes chaudes… Si tous les hommes de France aimaient leur terre autant que l’aime cet homme-là, le royaume serait mieux défendu.

Je finis par comprendre les raisons de la faveur donc il jouissait. D’abord, il avait rejoint le roi dans la chevauchée de Saintonge, en 51, une petite équipée, mais qui avait permis à Jean II de croire qu’il serait un roi victorieux. L’Archiprêtre lui avait amené sa troupe, vingt armures et soixante sergents de pied. Comment les avait-il pu rassembler, à Vélines? Toujours est-il que cela formait une compagnie. Mille écus d’or, réglés par le trésorier des guerres, pour le service d’une année… Cela permettait au roi de dire: «Nous sommes compagnons de longtemps, n’est-ce pas vrai, l’Archiprêtre?»

Ensuite, il avait servi sous Monsieur d’Espagne, et, malin, ne manquait jamais de le rappeler devant le roi. C’était même sous les ordres de Charles d’Espagne, dans la campagne de 53, qu’il avait chassé les Anglais de son propre château de Vélines et des terres avoisinantes, Montcarret, Montaigne, Montravel… Les Anglais tenaient Libourne et y avaient grosse garnison d’archers. Mais lui, Arnaud de Cervole, tenait Sainte-Foy et n’était pas disposé à se la laisser enlever… «Je suis contre le pape parce qu’il m’a ôté mon archiprêtrise; je suis contre l’Anglais parce qu’il a ravagé mon château; je suis contre le Navarrais parce qu’il a occis mon connétable. Ah! que n’ai-je été à Laigle, auprès de lui, pour le défendre!»… C’était baume pour les oreilles du roi.

Et puis, enfin, l’Archiprêtre excelle aux nouveaux engins à feu. Il les aime, il les apprivoise, il s’en amuse. Rien ne lui plaît tant, il me l’a dit, que d’allumer une mèche, après de souterraines préparations, et de voir une tour de château s’ouvrir comme une fleur, comme un bouquet, projetant en l’air hommes et pierres, piques et tuiles. À cause de cela, il est entouré, sinon d’estime, du moins d’un certain respect; car beaucoup, parmi les plus hardis chevaliers, répugnent à s’approcher de ces armes du diable que lui manie comme en se jouant. Il y a des gens ainsi, chaque fois qu’apparaissent de nouveaux procédés de guerre, qui en ont le sens immédiat et se font une réputation de leur emploi. Alors que les valets d’armes, les mains sur les oreilles, courent à mettre à l’abri, et que même les barons et les maréchaux reculent prudemment, Cervole, une lumière amusée dans l’œil, regarde rouler les barils de poudre, donne des ordres nets, enjambe les fougasses, se coule dans les sapes en rampant sur ses cubitières, ressort, bat tranquillement le briquet, prend son temps pour gagner un angle mort ou s’accroupir derrière un muret, tandis que part le tonnerre, que la terre tremble et que les murs s’entrouvrent.

Pareilles tâches exigent des équipes solides. Cervole a formé la sienne; des brutes habiles, des amateurs de massacre, ravis de répandre la terreur, de briser, de détruire. Il les paye bien; car le risque vaut salaire. Et il va flanqué de ses deux lieutenants qu’on croirait choisis pour leurs noms: Gaston de la Parade et Bernard d’Orgueil. Entre nous, le roi Jean aurait mieux employé ces trois artificiers-là, Breteuil serait tombé en une semaine. Mais non; il voulait son beffroi roulant. Cependant que la grande tour s’élevait, don Sanche Lopez, ses Navarrais et ses Anglais, enfermés dans le château, n’avaient pas l’air autrement émus. Les gardes se relayaient, à heures fixes, sur les chemins de ronde. Les assiégés, bien pourvus de vivres, avaient la mine grasse. De temps en temps, ils envoyaient une volée de flèches sur les terrassiers, mais avec parcimonie, pour ne pas user inutilement leurs munitions. Ces tirs, qui se produisaient parfois au passage du roi, lui procuraient des illusions d’exploit… «Avez-vous vu? Tout un vol de flèches est arrivé sur lui, et point n’a bronché notre Sire; ah! le bon roi…» Et permettaient à l’Archiprêtre, à l’Orgueil, à la Parade de lui crier: «Gardez-vous, Sire, on vous ajuste!»… en lui faisant rempart de leur corps contre des traits qui venaient finir dans l’herbe, à leurs pieds.

Il ne sentait pas bon, l’Archiprêtre. Mais il faut convenir que tout le monde puait, que tout le camp puait, et que c’était surtout par l’odeur que Breteuil était assiégée! La brise charriait des senteurs d’excréments, car tous ces hommes qui pelletaient, charroyaient, sciaient, clouaient, se soulageaient au plus près de leur labeur. On ne se lavait guère, et le roi lui-même, constamment en cuirasse…

Usant d’autant de parfums et d’essences que je pouvais, j’eus le temps de bien observer les faiblesses du roi Jean. Ah! c’est merveille que tant d’inconscience!

Il avait là deux cardinaux mandés par le Saint-Père pour tenter une grande paix générale; il recevait des courriers de tous les princes d’Europe qui blâmaient sa conduite envers le roi de Navarre et lui donnaient conseil de le libérer; il apprenait que les aides, partout, rentraient mal, et que non seulement en Normandie, non seulement à Paris, mais dans le royaume entier, l’humeur des gens était mauvaise et toute prête à la révolte; il savait, surtout, que deux armées anglaises s’apprêtaient contre lui, celle de Lancastre en Cotentin, qui recevait renforts, et celle d’Aquitaine… Mais rien n’avait d’importance, à ses yeux, que le siège d’une petite place normande, et rien ne l’en pouvait distraire. S’obstiner sur le détail sans plus apercevoir l’ensemble est un grand vice de nature, chez un prince.

Durant tout un mois, Jean II n’alla qu’une fois à Paris, quatre jours, et pour y commettre la sottise que je vous dirai. Et le seul édit dont il n’ait pas alors laissé le soin à ses conseillers fut pour faire crier dans les bourgs et bailliages, à six lieues autour de Breteuil, que toutes manières de maçons, charpentiers, fouleurs, mineurs, houeurs, coupeurs de bois et autres manouvriers vinssent devers lui, de jour comme de nuit, portant les instruments et outils nécessaires à leurs métiers, afin de travailler aux pièces de siège.

La vue de son grand beffroi mobile, son atournement d’assaut comme il l’appelait, l’emplissait de satisfaction. Trois étages; chaque plate-forme assez large pour que deux cents hommes y puissent tenir et combattre. Cela ferait donc six cents soldats au total qui occuperaient cette machine extraordinaire, quand on aurait apporté assez de fagots et fascines, charrié assez de pierres et tassé de terre pour lui former le chemin où elle roulerait sur ses quatre roues énormes.

Le roi Jean était si fier de son beffroi qu’il avait invité à le voir monter et mettre en œuvre. Ainsi s’en étaient venus le bâtard de Castille, Henri de Trastamare, ainsi que le comte de Douglas.

«Messire Édouard a son Navarrais, mais moi j’ai mon Écossais», disait joliment le roi. À la différence près que Philippe de Navarre apportait aux Anglais la moitié de la Normandie, tandis que messire de Douglas n’apportait rien d’autre au roi de France que sa vaillante épée.

J’entends encore le roi nous expliquer: «Voyez, messeigneurs: cet atournement peut être poussé au point que l’on veut des remparts, les surplomber, permettre aux assaillants de jeter dans la place toutes sortes de carreaux et projectiles, d’attaquer à hauteur même des chemins de ronde. Les cuirs qu’on cloue dessus ont pour objet d’amortir les flèches.» Et moi qui m’obstinais à lui parler des conditions de la paix!

L’Espagnol et l’Écossais n’étaient pas seuls à contempler l’énorme tour de bois. Les gens de messire Sanche Lopez la regardaient aussi, avec prudence, car l’Archiprêtre avait monté d’autres machines qui arrosaient copieusement la garnison de balles de pierre et de traits à poudre. Le château était pour ainsi dire décoiffé. Mais les gens de Lopez n’avaient pas l’air tellement effrayés. Ils ménageaient des trous dans leurs propres murailles, à mi-hauteur. «Pour mieux pouvoir fuir», disait le roi.

Enfin le grand jour arriva. J’y fus, un peu en retrait sur une petite butte, car la chose m’intéressait. Le Saint-Siège a des troupes, et des villes qu’il nous faut pouvoir défendre… Le roi Jean II paraît, coiffé de son heaume couronné de fleurs d’or. De son épée flamboyante, il donne le signe de l’attaque, tandis que les trompes sonnent. Au sommet de la tour tendue de cuir flotte la bannière aux fleurs de lis, et, au-dessous, les bannières des troupes qui occupent les trois étages. C’est un bouquet d’étendards que ce beffroi! Et voilà qu’il se meut. Hommes et chevaux lui sont attelés, par grappes, et l’Archiprêtre scande l’effort à grands coups de gueule… On m’a dit avoir employé pour mille livres de cordes de chanvre. L’engin progresse, très lentement avec des gémissements de bois et quelques oscillations, mais il progresse. De le voir ainsi avancer, se balançant un peu et tout hérissé de drapeaux, on dirait un navire qui va à l’abordage. Et il aborde, en effet, dans un grand tumulte. Déjà, on se bat sur les créneaux, à hauteur de la troisième plate-forme. Les épées se croisent, les flèches partent en vols serrés. L’armée qui enserre le château, tout entière tête levée, a le souffle suspendu. Là-haut se font de beaux exploits. Le roi, la ventaille ouverte, assiste, superbe, à ce combat dans les airs.

Et puis soudain, un énorme fracas fait sursauter les troupes, et un jet de fumée enveloppe les bannières, au sommet du beffroi.

Messire de Lancastre avait laissé des bouches de canon à don Sanche Lopez, que celui-ci s’était bien gardé d’utiliser jusqu’à présent. Et voilà que ces bouches, par les trous ménagés dans la muraille, tirent à bout portant dans la tour roulante, crevant les peaux de bœufs qui la recouvrent, fauchant des rangées d’hommes sur les plates-formes, brisant les pièces de charpente.

Les balistes et les catapultes de l’Archiprêtre ont beau se mettre de la partie, elles ne peuvent empêcher qu’une deuxième salve ne soit tirée, puis une troisième. Ce ne sont plus seulement des boulets de fonte, mais aussi des pots enflammés, des sortes de feux grégeois qui viennent frapper le beffroi. Les hommes tombent, en hurlant, ou se ruent à dévaler les échelles, ou même se lancent dans le vide, affreusement brûlés. Les flammes commencent à jaillir du toit de la belle machine. Et puis, dans un craquement d’enfer, le plus haut étage s’effondre, écrasant ses occupants sous un brasier… De ma vie, Archambaud, je n’ai entendu plus effroyable clameur de souffrance; et encore je n’étais pas au plus près. Les archers étaient pris dans un enchevêtrement de poutres incandescentes. Poitrines défoncées, leurs jambes, leurs bras cramaient. Les peaux de bœufs, en brûlant, répandaient une odeur atroce. La tour se mit à pencher, à pencher, et alors qu’on croyait qu’elle allait s’écrouler, elle s’immobilisa, inclinée, flambant toujours. On y jeta de l’eau comme on put, on s’affaira à en retirer les corps écrasés ou brûlés, tandis que les défenseurs du château dansaient de joie sur les murailles en criant: «Saint Georges loyauté! Navarre loyauté!»

Le roi Jean, devant ce désastre, semblait chercher autour de lui un coupable, alors qu’il n’y en avait d’autre que lui-même. Mais l’Archiprêtre était là, sous son chapeau de fer, et la grande colère qui allait éclater resta dans le heaume royal. Car Cervole était sans doute le seul homme de toute l’armée qui n’eût pas hésité à dire au roi: «Voyez votre ânerie, Sire. Je vous avais conseillé de creuser des mines, plutôt que de bâtir ces grands échafauds qui ne sont plus d’usage depuis bientôt cinquante ans. On n’est plus au temps des Templiers, et Breteuil n’est pas Jérusalem.»

Le roi demanda simplement: «Cet atournement peut-il être réparé? — Non, Sire. — Alors cassez ce qu’il en reste. Cela servira à combler les fossés.»

Ce soir-là, je pensai opportun de l’entreprendre sérieusement sur les approches d’un traité de paix. Les revers ordinairement ouvrent l’oreille des rois à l’entendement de la sagesse. L’horreur dont nous venions d’être témoins me permettait d’en appeler à ses sentiments chrétiens. Et si son ardeur chevaleresque était avide de prouesses, le pape lui en offrait, à lui et aux princes d’Europe, de bien plus méritoires et plus glorieuses du côté de Constantinople. Je me fis rebuffer, ce qui remplit d’aise Capocci.

«J’ai deux chevauchées anglaises qui me menacent en mon royaume et ne puis différer de m’apprêter à leur courir sus. C’est là tout mon souci pour le présent. Nous reparlerons à Chartres, s’il vous plaît.»

Les dangers qu’il ignorait la veille lui paraissaient soudain d’urgence première.

Et Breteuil? Qu’allait-il décider pour Breteuil? Préparer un nouvel assaut demanderait un autre mois aux assiégeants. Les assiégés, pour leur part, s’ils n’avaient épuisé ni leurs vivres ni leurs munitions, avaient été pas mal éprouvés. Ils avaient des blessés, leurs tours étaient décoiffées. Quelqu’un parla de négocier, d’offrir à la garnison une reddition honorable. Le roi se tourna vers moi. «Eh bien, Monseigneur cardinal…»

Ce fut mon tour de lui marquer hauteur. J’étais venu d’Avignon pour œuvrer à une paix générale, non pour m’entremettre dans une quelconque livraison de forteresse. Il comprit son erreur, et se donna contenance par ce qu’il crut être une repartie plaisante. «Si cardinal est empêché, archiprêtre peut faire office.»

Et le lendemain, tandis que la tour de bois fumait encore et que les terrassiers s’étaient remis à l’œuvre, mais cette fois pour enterrer les morts, notre sire de Vélines, monté sur ses guêtres d’acier, et précédé de trompes sonnantes, s’en alla conférer avec don Sanche Lopez. Ils marchèrent un long moment devant le pont-levis du château, regardés par les soldats des deux camps.

Ils étaient l’un comme l’autre, hommes de métier et ne pouvaient s’en faire accroire… «Si je vous avais attaqué avec des mines à poudre, sous vos murs, messire? — Ah! messire, je pense que vous seriez venu à bout de nous. — Combien de temps pouvez-vous tenir encore? — Moins longtemps que nous le souhaiterions, mais plus que vous ne l’espérez. Nous avons suffisance d’eau, de victuailles, de flèches et de boulets.»

Au bout d’une heure l’Archiprêtre s’en revint vers le roi. «Don Sanche Lopez consent à vous remettre le château, si vous lui laissez libre départ et si vous lui donnez de l’argent. — Soit, qu’on lui en donne et qu’on en finisse!»

Deux jours plus tard, les gens de la garnison, têtes hautes et bourses pleines, sortaient pour s’en aller rejoindre Monseigneur de Lancastre. Le roi Jean devrait réparer Breteuil à ses frais. Ainsi se terminait ce siège qu’il avait voulu mémorable. Encore eut-il le front de nous soutenir que sans son beffroi d’assaut la place serait venue moins vite à composition.

III L’HOMMAGE DE PHŒBUS

Vous regardez s’éloigner Troyes? Belle cité, n’est-ce pas, mon neveu, surtout par ce matin tout éclairé de soleil. Ah! c’est une grande chance pour une ville que d’avoir donné naissance à un pape. Car les beaux hôtels et palais que vous avez vus autour de la Maison de Ville, et l’église Saint-Urbain qui dans l’art nouveau est un joyau, avec sa foison de vitraux, et bien d’autres bâtiments encore dont vous avez admiré l’ordonnance, tout cela est dû au fait que Urbain IV, qui occupa le trône de saint Pierre voici tout près d’un siècle, et pour trois ans seulement, avait vu le jour à Troyes, dans une boutique, là même où s’élève à présent son église. C’est ce qui a donné de la gloire à la ville, et comme un élan de prospérité. Ah! si pareille fortune avait pu échoir à notre cher Périgueux… Enfin, je ne veux plus parler de cela, car vous croiriez que je n’ai rien d’autre en tête…

À présent, je connais le chemin du Dauphin. Il nous suit. Il sera demain à Troyes. Mais il gagnera Metz par Saint-Dizier et Saint-Mihiel, tandis que nous passerons par Châlons et Verdun. D’abord, parce que j’ai affaire à Verdun… je suis chanoine de la cathédrale… et puis parce que je ne veux point paraître me joindre avec le Dauphin. Mais rapprochés comme nous sommes, nous pourrons à tout moment échanger messagers, dans la journée ou presque; et puis nos liaisons deviennent plus aisées et rapides, avec Avignon…

Quoi donc? Qu’avais-je promis de vous conter et que j’ai oublié? Ah… ce que fit le roi Jean à Paris, pendant les quatre jours qu’il s’absenta du siège de Breteuil?…

Il allait recevoir l’hommage de Gaston Phœbus. Un succès, un triomphe pour le roi Jean, ou plutôt pour le chancelier Pierre de La Forêt qui avait, patiemment, habilement, préparé la chose. Car Phœbus est beau-frère du roi de Navarre et leurs domaines tout voisins, au seuil des Pyrénées. Or, cet hommage traînait depuis le début du règne. L’obtenir au moment où Charles de Navarre était en prison, voilà qui pouvait changer les choses, et modifier le jugement de plusieurs cours d’Europe.

Bien sûr, la réputation de Phœbus est venue jusqu’à vous… Oh! pas seulement un grand veneur, mais aussi un grand jouteur, un grand liseur, un grand bâtisseur et, de surcroît, un grand séducteur. Je dirais: un grand prince dont la peine est de n’avoir qu’un petit État. On assure qu’il est le plus bel homme de ce temps, et j’y souscris volontiers. Très haut, et d’une force à se battre avec les ours… au propre, mon neveu, avec un ours, il l’a fait!.. il a la jambe bien fendue, la hanche mince, l’épaule large, le visage lumineux, la dent très blanche sous le sourire. Et puis surtout il a cette masse de cheveux d’un or cuivré, cette toison radieuse, ondulée, arrondie jusqu’au bas du col, cette couronne naturelle, flamboyante, qui lui a fait prendre le soleil pour emblème, ainsi que son surnom de Phœbus, qu’il écrit d’ailleurs avec un F et un é… Fébus… parce qu’il a dû le choisir avant d’avoir un peu de grec. Il ne porte jamais de chaperon et va toujours nu-tête comme les anciens Romains, ce qui est unique dans nos usages.

Je fus chez lui, naguère. Car il a fait si bien que tout ce qui compte dans le monde chrétien passe par sa petite cour d’Orthez dont il est arrivé à ce qu’elle soit une grande cour. Quand je m’y trouvais, j’y rencontrai un comte palatin, un prélat du roi Édouard, un premier chambellan du roi de Castille, sans compter des physiciens réputés, un célèbre imagier, et de grands docteurs ès lois. Tout ce monde splendidement traité.

Je ne sais que le roi Lusignan de Chypre qui ait si rayonnante et si influente cour, sur un si étroit territoire; mais il dispose de beaucoup plus de moyens, de par les profits du commerce.

Phœbus a une rapide et plaisante façon de vous montrer ce qui lui appartient: «Voici mes chiens de meute… mes chevaux… voici ma maîtresse… voici mes bâtards… Madame de Foix se porte bien, Dieu soit loué. Vous la verrez ce soir.»

Le soir, dans la longue galerie qu’il a fait ouvrir au flanc de son château, et d’où l’on domine un horizon montueux, toute la cour se réunit et déambule, pendant un grand moment, en atours superbes, tandis qu’une ombre bleue tombe sur le Béarn. De place en place sont d’immenses cheminées qui flambent et, entre les cheminées, le mur est peint à fresque de scènes de chasse qui sont travail d’artistes venus d’Italie. L’invité qui n’a pas apporté tous ses joyaux et ses meilleures robes, croyant à un séjour dans un petit château de montagne, fait fort mauvaise figure. Je vous en avertis, s’il vous advient un jour d’y aller… Madame Agnès de Foix, qui est Navarre, la sœur de la reine Blanche et presque aussi belle qu’elle, est toute cousue d’or et de perles. Elle parle peu, ou plutôt, on le devine, elle craint de parler. Elle écoute les ménestrels qui chantent Aqueres mountanes que son époux a composé, et que les Béarnais aiment à reprendre en chœur.

Phœbus, lui, va de groupe en groupe, salue l’un, salue l’autre, accueille un seigneur, complimente un poète, s’entretient avec un ambassadeur, s’informe en marchant des affaires du monde, laisse tomber un avis, donne un ordre à mi-voix et gouverne en causant. Jusqu’à ce que douze grands flambeaux portés par des valets à sa livrée le viennent quérir pour passer à souper, avec tous ses hôtes. Parfois il ne se met à table qu’à la minuit.

Un soir je l’ai surpris, appuyé contre une arche de la galerie ouverte, à soupirer devant son gave argenté et son horizon de montagnes bleues: «Trop petit, trop petit… On dirait, Monseigneur, que la Providence prend un plaisir malin, en faisant rouler les dés, à les apparier à l’envers…»

Nous venions de parler de la France, du roi de France, et je compris ce qu’il voulait me donner à entendre. Grand homme souvent ne reçoit à gouverner que petite terre, alors qu’à l’homme faible échoit le grand royaume. Et il ajouta: «Mais si petit que soit mon Béarn, j’entends qu’il n’appartienne à personne qu’à lui-même.»

Ses lettres sont merveille. Il ne manque à y inscrire aucun de ses titres: «Nous, Gaston III, comte de Foix, vicomte de Béarn, vicomte de Lautrec, de Marsan et de Castillon…» et quoi donc encore… ah, oui: «seigneur de Montesquieu et de Montpezat…» et puis, et puis, entendez comme cela sonne: «viguier d’Andorre et de Capsire…» et il signe seulement «Fébus»… avec son F et son é, bien sûr, peut-être pour se distinguer même d’Apollon… tout comme sur les châteaux et monuments qu’il construit ou embellit, on voit gravé en hautes lettres: «Fébus l’a fait.»

Il y a de l’outrance, certes, en son personnage; mais il faut se rappeler qu’il n’a que vingt-cinq ans. Pour son âge, il a déjà montré beaucoup d’habileté. De même qu’il a montré son courage; il fut des plus vaillants à Crécy. Il avait quinze ans. Ah! j’omets de vous dire, si vous ne le savez: il est petit-neveu de Robert d’Artois. Son grand-père épousa Jeanne d’Artois, la propre sœur de Robert, laquelle, aussitôt après son veuvage, a marqué tant d’appétit pour les hommes, mené vie si scandaleuse, causé tant d’embrouilles… et pourrait tant en causer encore… mais si, elle vit toujours; un peu plus de soixante ans, et une belle santé… que son petit-fils, notre Phœbus, a dû la cloîtrer dans une tour du château de Foix où il la fait garder bien étroitement. Ah! c’est un sang lourd que celui des d’Artois!

Et voilà l’homme dont La Forêt, l’archevêque-chancelier, alors que tout devient contraire au roi Jean, obtient qu’il vienne rendre l’hommage. Oh! ne vous méprenez point. Phœbus a bien réfléchi sa décision, et il n’agit, précisément, que pour protéger l’indépendance de son petit Béarn. L’Aquitaine touchant à la Navarre, et lui-même touchant aux deux, leur alliance, à présent patente, ne lui sourit guère; cela menace d’une grosse pesée ses courtes frontières. Il aimerait bien se garantir du côté du Languedoc où il a eu maille à partir avec le comte d’Armagnac, gouverneur du roi. Alors, rapprochons-nous de la France, finissons-en de cette mésentente, et dans ce dessein, rendons l’hommage dû pour notre comté de Foix. Bien sûr, Phœbus plaidera la libération de son beau-frère Navarre, on en est convenu, mais pour la forme, pour la forme seulement, comme si c’était le prétexte au rapprochement. Le jeu est fin. Phœbus pourra toujours dire aux Navarre: «Je n’ai rendu l’hommage que dans l’intention de vous servir.»

En une semaine, Gaston Phœbus séduisit Paris. Il était arrivé avec une nombreuse escorte de gentilshommes, des serviteurs à foison, vingt chars pour transporter sa garde-robe et son mobilier, une meute splendide et une partie de sa ménagerie de bêtes fauves. Tout ce cortège s’étirait sur un quart de lieue. Le moindre varlet était splendidement vêtu, arborant la livrée de Béarn; les chevaux étaient caparaçonnés de velours de soie, comme les miens. Lourde dépense à coup sûr, mais faite pour frapper les foules. Phœbus y avait réussi.

Les grands seigneurs se disputaient l’honneur de le recevoir. Tout ce qui était notoire dans la ville, gens de Parlement, d’université, de finance, et même gens d’Église, prenaient quelque raison de le venir saluer dans l’hôtel que sa sœur Blanche, la reine-veuve, lui avait ouvert pour le temps de son séjour. Les femmes voulaient le contempler, entendre sa voix, lui toucher la main. Lorsqu’il se déplaçait dans la ville, les badauds le reconnaissaient à sa chevelure d’or et s’agglutinaient aux portes des boutiques d’argentiers ou de drapiers dans lesquelles il entrait. On reconnaissait aussi l’écuyer qui l’accompagnait toujours, un géant du nom d’Ernauton d’Espagne, peut-être son demi-frère adultérin; de même qu’on reconnaissait les deux énormes chiens pyrénéens dont il se faisait suivre, tenus en laisse par un varlet. Sur le dos d’un des chiens, un petit singe se tenait assis… Un grand seigneur inhabituel, plus fastueux que les plus fastueux, était dans la capitale, et chacun en parlait.

Je vous conte cela par le menu; mais en ce mauvais juillet, nous étions sur l’escalier des drames; et chaque marche importe.

Vous aurez à gouverner un gros comté, Archambaud, et dans des temps, je gage bien, qui ne seront pas plus aisés que celui-ci; on ne se relève point en quelques années de la chute où nous voilà.

Gardez bien ceci en mémoire: dès lors qu’un prince est médiocre de nature, ou bien affaibli par l’âge ou par la maladie, il ne peut plus maintenir l’unité de ses conseillers. Son entourage se partage, se divise, car chacun en vient à s’approprier les morceaux d’une autorité qui ne s’exerce plus, ou s’exerce mal; chacun parle au nom d’un maître qui ne commande plus; chacun échafaude pour soi, l’œil sur l’avenir. Alors les coteries se forment, selon les affinités d’ambition ou de tempérament. Les rivalités s’exaspèrent. Les loyaux se groupent d’un côté, et de l’autre les traîtres, qui se croient loyaux à leur manière.

Moi, j’appelle traîtres ceux qui trahissent l’intérêt supérieur du royaume. Souvent, c’est qu’ils sont incapables de l’apercevoir; ils ne voient que l’intérêt des personnes; or, ce sont eux, hélas, qui généralement l’emportent.

Autour du roi Jean, deux partis existaient comme ils existent aujourd’hui autour du Dauphin, puisque les mêmes hommes sont en place.

D’un côté, le parti du chancelier Pierre de La Forêt, l’archevêque de Rouen, que seconde Enguerrand du Petit-Cellier; ce sont hommes que je tiens pour les plus avertis et les plus soucieux du bien du royaume. Et puis de l’autre Nicolas Braque, Lorris, et surtout, surtout, Simon de Bucy.

Peut-être l’allez-vous voir à Metz. Ah! défiez-vous toujours de lui et des gens qui lui ressemblent… Un homme à tête trop grande sur un corps trop court, déjà c’est mauvais signe, redressé comme un coq, assez malappris et violent dès qu’il cesse d’être taciturne, et plein d’un immense orgueil, mais dissimulé. Il savoure le pouvoir exercé dans l’ombre, et n’aime rien tant qu’humilier, sinon perdre, tous ceux qu’il voit prendre trop d’importance à la cour ou trop d’influence sur le prince. Il imagine que gouverner, c’est seulement ruser, mentir, échafauder des machines. Il n’a point de grande idée, seulement de médiocres desseins, toujours noirs, et qu’il poursuit avec beaucoup d’obstination. Petit clerc du roi Philippe, il a grimpé jusqu’où il est… premier président au Parlement et membre du Grand Conseil… en s’acquérant réputation de fidélité, parce qu’il est autoritaire et brutal. On a vu cet homme, rendant la justice, obliger des plaideurs mécontents à s’agenouiller en plein prétoire pour lui demander pardon, ou bien faire exécuter d’un coup vingt-trois bourgeois de Rouen; mais il prononce aussi bien des acquittements arbitraires ou renvoie indéfiniment de graves affaires, pour pouvoir tenir les gens à sa discrétion. Il sait ne pas négliger sa fortune; il a obtenu de l’abbé de Saint-Germain-des-Prés l’octroi de la porte Saint-Germain, aussitôt nommée porte de Bucy, et par là il touche péage sur une bonne part de tout ce qui roule dans Paris.

Dès lors que La Forêt avait négocié l’hommage de Phœbus, Bucy y était opposé et bien résolu à faire échouer l’accord. C’est lui qui alla au-devant du roi, venant de Breteuil, et lui glissa: «Phœbus vous nargue dans Paris par un grand étalage de richesse… Phœbus a reçu à deux reprises le prévôt Marcel… J’ai soupçon que Phœbus complote, avec sa femme et la reine Blanche, l’évasion de Charles le Mauvais… Il faut exiger de Phœbus l’hommage pour le Béarn… Phœbus ne tient pas de bons propos sur vous… Prenez garde, en accueillant trop gracieusement Phœbus, de blesser le comte d’Armagnac, dont vous avez grand besoin en Languedoc. Certes, le chancelier La Forêt a cru bien faire; mais La Forêt est trop coulant avec les amis de vos ennemis… Et puis a-t-on idée de s’appeler Phœbus?» Et afin de mettre le roi vraiment en méchante humeur, il lui bailla une mauvaise nouvelle. Friquet de Fricamps s’était évadé du Châtelet grâce à l’ingéniosité de deux de ses domestiques. Les Navarrais narguaient le pouvoir royal et retrouvaient un homme bien habile et bien dangereux…

Cela fit qu’au souper qu’il offrit la veille de l’hommage, le roi Jean se montra rogue et agressif, appelant Phœbus: «Messire mon vassal» et lui demandant: «Reste-t-il quelques hommes dans vos fiefs, après tous ceux qui vous escortent dans ma ville?»

Et encore il lui dit: «J’aimerais que vos troupes n’entrassent plus dans les terres où commande Monseigneur d’Armagnac.»

Fort surpris, car il était convenu avec Pierre de La Forêt qu’on regarderait ces incidents comme effacés, Phœbus répliqua: «Mes bannières, Sire mon cousin, n’auraient pas eu à pénétrer en Armagnac si ce n’avait été pour y repousser celles qui venaient attaquer chez moi. Mais dès lors que vous avez donné ordre que cessent les incursions des hommes qui sont à Monseigneur d’Armagnac, mes chevaliers se tiendront heureux sur leurs frontières.» Sur quoi le roi enchaîna: «Je souhaiterais qu’ils se tinssent un peu plus près de moi. J’ai convoqué l’ost à Chartres, pour marcher à l’Anglais. Je compte que vous serez bien exact à le rejoindre avec les bannières de Foix et de Béarn.

— Les bannières de Foix, répondit Phœbus, seront levées ainsi que vassal le doit, aussitôt que je vous aurai rendu l’hommage, Sire mon cousin. Et celles de Béarn suivront, s’il me plaît.»

Pour un souper d’accordement, c’était réussi! L’archevêque-chancelier, surpris et mécontent, s’employait vainement à mettre un peu de baume. Bucy montrait visage de bois. Mais dans le fond de soi, il triomphait. Il se sentait le vrai maître.

Du roi de Navarre, le nom ne fut même pas prononcé, bien que la reine Jeanne et la reine Blanche fussent présentes.

En sortant du palais, Ernauton d’Espagne, l’écuyer géant, dit au comte de Foix… je n’étais pas dans leurs bottes, mais c’est le sens de ce qui me fut rapporté: «J’ai bien admiré votre patience. Si j’étais Phœbus, je n’attendrais point un nouvel outrage, et je m’en repartirais sur-le-champ pour mon Béarn.» À cela Phœbus répondit: «Et si j’étais Ernauton, c’est tout exactement le conseil que je donnerais à Phœbus. Mais je suis Phœbus, et dois regarder avant tout l’avenir de mes sujets. Je ne veux pas être celui qui rompt et paraître en mon tort. J’épuiserai toutes chances d’accord, jusqu’aux limites de l’honneur. Mais La Forêt, je le crains bien, m’a mené dans une embûche. À moins qu’un fait que j’ignore, et qu’il ignore, ait retourné le roi. Nous verrons demain.»

Et le lendemain, après messe, Phœbus pénétra dans la grand-salle du palais. Six écuyers soutenaient la traîne de son manteau, et pour une rare fois, il n’allait pas tête nue. C’est qu’il portait couronne, or sur or. La chambre était tout emplie de chambellans, conseillers, prélats, chapelains, maîtres du Parlement et grands officiers. Mais le premier que remarqua Phœbus, ce fut le comte d’Armagnac, Jean de Forez, debout au plus près du roi et comme appuyé au trône, faisant figure bien arrogante. De l’autre côté, Bucy feignait de mettre ordre dans ses rôles de parchemin. Il en prit un et lut, comme si c’eût été un tout ordinaire arrêt: «Messire, le roi de France, mon seigneur, vous reçoit pour la comté de Foix et la vicomté de Béarn que vous tenez de lui, et vous devenez son homme comme comte de Foix et vicomte de Béarn selon les formes faites entre ses devanciers, rois de France, et les vôtres. Agenouillez-vous.»

Il y eut un temps de silence. Puis Phœbus répondit d’une voix fort nette: «Je ne puis.»

L’assistance marqua de la surprise, sincère chez la plupart, feinte chez d’autres, avec un rien de plaisir. Ce n’est pas si souvent qu’un incident survient dans une cérémonie d’hommage.

Phœbus répéta: «Je ne puis.» Et il ajouta bien clairement: «J’ai un genou qui ploie: celui de Foix. Mais celui de Béarn ne peut ployer.»

Alors le roi Jean parla, et sa voix avait un ton de colère. «Je vous reçois et pour Foix et pour Béarn.» L’audience frémit de curiosité. Et le débat donna ceci, pour le plus gros… Phœbus: «Sire, Béarn est terre de franc-alleu, et vous ne pouvez point me recevoir pour ce qui n’est pas de votre suzeraineté.» Le roi: «C’est fausseté que vous alléguez là, et qui a été pour trop d’années sujet de disputes entre vos parents et les miens.» Phœbus: «C’est vérité, Sire, et qui ne restera sujet à discorde que si vous le voulez. Je suis votre sujet fidèle et loyal pour Foix, selon ce que mes pères ont toujours protesté, mais je ne puis me déclarer votre homme pour ce que je ne tiens que de Dieu.» Le roi: «Mauvais vassal! Vous vous ménagez de fourbes chemins pour vous soustraire au service que vous me devez. L’an dernier vous n’avez point amené vos bannières au comte d’Armagnac, mon lieutenant en Languedoc que voici, et qui, à cause de votre défection, n’a pu repousser la chevauchée anglaise!» Phœbus dit alors, superbement: «Si de mon seul concours dépend le sort du Languedoc, et que Messire d’Armagnac est impuissant à vous garder cette province, alors ce n’est pas lui qu’il faut en remettre la lieutenance, Sire, mais à moi.»

Le roi était monté en fureur, et son menton tremblait. «Vous me narguez, beau sire, mais ne le ferez pas longtemps. Agenouillez-vous! — Ôtez Béarn de l’hommage, et je ploie le genou aussitôt. — Vous le ploierez en prison, mauvais traître! cria le roi. Qu’on s’en saisisse!»

La pièce était montée, prévue, organisée, au moins par Bucy qui n’eut qu’un geste à faire pour que Perrinet le Buffle et six autres sergents de la garde surgissent autour de Phœbus. Ils savaient déjà qu’ils devaient le conduire au Louvre.

Le même jour, le prévôt Marcel s’en allait disant dans la ville: «Il ne restait plus au roi Jean qu’un seul ennemi à se faire; c’est chose accomplie. Si tous les larrons qui entourent le roi demeurent en place, il n’y aura bientôt plus un seul honnête qui pourra respirer hors de geôle.»

IV LE CAMP DE CHARTRES

La plus belle, mon neveu, la plus belle! Savez ce que m’écrit le pape dans une lettre du 28 novembre, mais dont l’expédition a dû être quelque peu différée, ou bien dont le chevaucheur qui me la portait est allé me chercher où je n’étais pas, puisqu’elle ne m’est parvenue qu’hier soir, à Arcis? Devinez… Eh bien, le Saint-Père, déplorant le désaccord que j’ai avec Niccola Capocci, me fait reproche «du manque de charité qui est entre nous». Je voudrais bien savoir comment je pourrais lui témoigner charité, à Capocci? Je ne l’ai point revu depuis Breteuil, où il m’a brusquement faussé compagnie pour aller s’installer à Paris. Et qui donc est fautif du désaccord, sinon celui qui, à toute force, a voulu m’adjoindre ce prélat égoïste, borné, uniquement soucieux de ses aises, et dont les démarches n’ont d’autre dessein que de contrecarrer les miennes? La paix générale, il n’en a cure. Tout ce qui lui importe, c’est que ce ne soit pas moi qui y parvienne. Manque de charité, la belle chose! Manque de charité… J’ai bonnes raisons de penser que Capocci fricote avec Simon de Bucy, et qu’il fut pour quelque chose dans l’emprisonnement de Phœbus, lequel, je vous rassure, oui, vous le saviez… fut relâché en août; et grâce à qui? À moi; ça, vous ne le saviez pas… sous la promesse qu’il rejoindrait l’ost du roi.

Enfin, le Saint-Père veut bien m’assurer qu’on me loue pour mes efforts et que mes activités sont approuvées non seulement par lui-même, mais par tout le collège des cardinaux. Je pense qu’il n’en écrit pas autant à l’autre… Mais il revient, comme il l’a déjà fait en octobre, sur son conseil d’inclure Charles de Navarre dans la paix générale. Je devine aisément qui lui souffle cela…

C’est après l’évasion de Friquet de Fricamps que le roi Jean décida de transférer son gendre à Arleux, une forteresse de Picardie où tout autour sont des gens fort dévoués aux d’Artois. Il craignait que Charles de Navarre, à Paris, ne bénéficiât de trop de complicités. Il ne voulait pas laisser Phœbus et lui dans la même prison, voire la même ville…

Et puis, ayant bradé l’affaire de Breteuil comme je vous le contais hier, il revint à Chartres. Il m’avait dit: «Nous parlerons à Chartres.» J’y fus, moi, tandis que Capocci faisait le vaniteux à Paris…

Où sommes-nous ici? Brunet!.. le nom de ce bourg?… Et Poivres, avons-nous passé Poivres? Ah! bon, c’est en avant. On m’a dit que l’église en était digne d’être regardée. D’ailleurs, toutes ces églises de Champagne sont fort belles. C’est un pays de foi…

Oh! je ne regrette pas d’avoir vu le camp de Chartres, et j’eusse voulu que vous le vissiez aussi… Je sais; vous avez été dispensé de l’ost afin de suppléer votre père, malade, pour contenir les Anglais, vaille que vaille, hors de Périgord… Cela vous a peut-être sauvé d’être aujourd’hui couché sous une dalle, dans un couvent de Poitiers. Peut-on savoir? La Providence décide.

Alors, imaginez Chartres: soixante mille hommes, au bas mot, campant dans la vaste plaine que dominent les flèches de la cathédrale. L’une des plus grandes armées, sinon la plus grande, jamais réunies au royaume. Mais séparée en deux parts bien distinctes.

D’un côté, alignées en belles files par centaines et centaines, les tentes de soie ou de toile teinte des bannerets et des chevaliers. Le mouvement des hommes, des chevaux, des chariots produisait là un grand fourmillement de couleurs et d’acier, sous le soleil, à perte de vue; et c’était de ce côté que venaient installer leurs éventaires roulants les marchands d’armes, de harnais, de vin, de mangeaille, ainsi que les bordeliers amenant de pleins chariots de filles, sous la surveillance du roi des ribauds… dont je n’ai toujours pas retrouvé le nom.

Et puis, à bonne distance, bien séparés, comme dans les images du Jugement dernier… d’un côté le paradis, de l’autre l’enfer… les piétons, sans autre abri, sur les blés coupés, qu’une toile soutenue par un piquet, quand encore ils avaient pris le soin de s’en munir; une immense plèbe au hasard répandue, lasse, sale, désœuvrée, qui se groupait par terroir et obéissait mal à des chefs improvisés. D’ailleurs à quoi eût-elle obéi? On ne lui donnait guère de tâches, on ne lui commandait aucune manœuvre. Toute l’occupation de ces gens, c’était la recherche de la nourriture. Les plus malins s’en allaient chaparder du côté des chevaliers, ou bien piller les basses-cours des hameaux voisins, ou bien braconner. Derrière chaque talus on voyait trois gueux assis sur leurs talons, autour d’un lapin en train de rôtir. Il y avait de soudaines ruées vers les chariots qui distribuaient du pain d’orge, à des heures irrégulières. Ce qui était régulier, c’était le passage du roi, chaque jour, dans les rangs des piétons. Il inspectait les derniers arrivés, un jour ceux de Beauvais, le lendemain ceux de Soissons, le surlendemain ceux d’Orléans et de Jargeau.

Il se faisait accompagner, entendez bien, de ses quatre fils, de son frère, du connétable, des deux maréchaux, de Jean d’Artois, de Tancarville, qui sais-je encore… d’une nuée d’écuyers.

Une fois, qui se trouva être la dernière, vous allez voir pourquoi… il me convia comme s’il me rendait grand honneur. «Monseigneur de Périgord, demain, s’il vous plaît de me suivre, je vous emmène à la montrée.» Moi, j’attendais toujours de m’accorder avec lui sur quelques propositions, si vagues fussent-elles, à transmettre aux Anglais, pour pouvoir accrocher un commencement de négociation. J’avais proposé que les deux rois commissent des députés pour dresser la liste de tous les litiges entre les deux royaumes. Rien qu’avec cela, on pouvait discuter pendant quatre ans.

Ou bien, je cherchais un autre abord, tout différent. On feignait d’ignorer les litiges et l’on engageait les préliminaires sur les préparatifs d’une expédition commune vers Constantinople. L’important, c’était de commencer à parler…

J’allai donc traîner ma robe rouge dans cette vaste pouillerie qui campait sur la Beauce. Je dis fort bien: pouillerie, car au retour Brunet dut me chercher les poux. Je ne pouvais tout de même pas repousser ces pauvres hères qui venaient baiser le bas de ma robe! L’odeur était encore plus incommodante qu’à Breteuil. La nuit précédente un gros orage avait crevé, et les piétons avaient dormi à même le sol détrempé. Leurs guenilles fumaient sous le soleil du matin, et ils puaient ferme. L’Archiprêtre, qui marchait devant le roi, s’arrêta. Décidément, il tenait grande place, l’Archiprêtre! Et le roi s’arrêta, et toute sa compagnie.

«Sire, voici ceux de la prévôté de Bracieux dans le bailliage de Blois, qui sont arrivés d’hier. Ils sont piteux…» De sa masse d’armes, l’Archiprêtre désignait une quarantaine de gueux dépenaillés, boueux, hirsutes. Ils n’étaient point rasés depuis dix jours; lavés, n’en parlons pas. La disparité de leurs vêtements se fondait dans une couleur grisâtre de crasse et de terre. Quelques-uns portaient des souliers crevés; d’autres avaient les jambes entourées seulement de mauvaises toiles, d’autres allaient pieds nus. Ils se redressaient pour faire bonne figure; mais leurs regards étaient inquiets. Dame, ils n’attendaient pas de voir surgir devant eux le roi en personne, entouré de sa rutilante escorte. Et les gueux de Bracieux se tassaient les uns contre les autres. Les lames courbes et les piques à crocs de quelques vouges ou gaudendarts pointaient au-dessus d’eux comme des épines hors d’un fagot fangeux.

«Sire, reprit l’Archiprêtre, ils sont trente-neuf, alors qu’ils devraient se trouver cinquante. Huit ont des gaudendarts, neuf sont pourvus d’une épée, dont une très mauvaise. Un seul possède ensemble une épée et un gaudendart. L’un d’eux a une hache, trois ont des bâtons et un autre n’est armé que d’un couteau à pointe; les autres n’ont rien du tout.»

J’aurais eu envie de rire, si je ne m’étais demandé ce qui poussait le roi à perdre ainsi son temps et celui de ses maréchaux à compter des épées rouillées. Qu’il se fit voir une fois, soit, c’était bonne chose. Mais chaque jour, chaque matin? Et pourquoi m’avoir convié à cette piètre montrée?

J’eus surprise alors d’entendre son plus jeune fils, Philippe, s’écrier du ton faux qu’ont les jouvenceaux quand ils veulent se poser en hommes mûris: «Ce n’est certes point avec de telles levées que nous emporterons de grandes batailles.» Il n’a que quatorze ans; sa voix muait et il n’emplissait pas tout à fait sa chemise de mailles. Son père lui caressa le front, comme s’il se félicitait d’avoir donné naissance à un guerrier si avisé. Puis, s’adressant aux hommes de Bracieux, il demanda: «Pourquoi n’êtes-vous pas mieux pourvus d’armes? Allons, pourquoi? Est-ce ainsi qu’on se présente à mon ost? N’avez-vous pas reçu d’ordres de votre prévôt?»

Alors, un gaillard un peu moins tremblant que les autres, peut-être bien celui qui portait la seule hache, s’avança pour répondre: «Sire notre maître, le prévôt nous a commandé de nous armer chacun selon notre état. On s’est pourvu comme on a pu. Ceux qui n’ont rien, c’est que leur état ne leur permet pas mieux.»

Le roi Jean se retourna vers le connétable et les maréchaux, arborant cet air des gens qui sont satisfaits quand, même à leur détriment, les choses leur donnent raison. «Encore un prévôt qui n’a pas fait son devoir… Renvoyez-les, comme ceux de Saint-Fargeau, comme ceux de Soissons. Ils paieront l’amende. Lorris, vous notez…»

Car, ainsi qu’il me l’expliqua un moment après, ceux qui ne se présentait pas à la montrée, ou y venaient sans armes et ne pouvaient combattre, étaient tenus de payer rachat. «Ce sont les amendes dues par tous ces piétons qui me fourniront le nécessaire pour solder mes chevaliers.»

Une belle idée qui avait dû lui être glissée par Simon de Bucy, et qu’il avait faite sienne. Voilà pourquoi il avait convoqué l’arrière-ban, et voilà pourquoi il comptait avec une sorte de rapacité les détachements qu’il renvoyait dans leurs foyers. «Quel emploi aurions-nous de cette piétaille? me dit-il encore. C’est à cause de ses troupes de pied que mon père a été battu à Crécy. La piétaille ralentit tout et empêche de chevaucher comme il convient.»

Et chacun l’approuvait, sauf, je dois dire, le Dauphin, qui semblait avoir une réflexion sur le bout des lèvres mais la garda pour lui.

Était-ce à dire que de l’autre côté du camp, du côté des bannières, des chevaux et des armures, tout allait à merveille? En dépit des convocations répétées, et malgré les beaux règlements qui prescrivaient aux bannerets et capitaines d’inspecter deux fois le mois, à l’improviste, leurs hommes, armes et montures afin d’être toujours prêts à faire mouvement, et qui interdisaient de changer de chef ou de se retirer sans permission, «à peine de perdre ses gages et d’être punis sans épargne», malgré tout cela, un bon tiers des chevaliers n’avaient pas rejoint. D’autres, astreints à équiper une route ou compagnie d’au moins vingt-cinq lances, n’en présentaient que dix. Chemises de mailles rompues, chapeaux de fer bosselés, harnachements trop secs qui craquaient à tout moment… «Eh! Messire, comment pourrais-je y pourvoir? Je n’ai point été aligné en solde, et j’ai assez d’entretenir ma propre armure…» On se battait pour referger les chevaux. Des chefs erraient dans le camp à la recherche de leur troupe égarée, et des traînards à la recherche, plus ou moins, de leurs chefs. D’une troupe à l’autre on se chapardait la pièce de bois, le bout de cuir, l’alêne ou le marteau dont on avait besoin. Les maréchaux étaient assiégés de réclamations, et leurs têtes résonnaient des rudes paroles qu’échangeaient les bannerets coléreux. Le roi Jean n’en voulait rien savoir. Il comptait les piétons qui paieraient rachat…

Il se dirigeait vers la montrée de ceux de Saint-Aignan quand arrivèrent, au grand trot à travers le camp, six hommes d’armes, leurs chevaux blancs d’écume, eux-mêmes la face ruisselante et l’armure poudreuse. L’un d’eux mit pied à terre, lourdement, demanda à parler au connétable, et s’en étant approché lui dit: «Je suis à messire de Boucicaut dont je vous apporte nouvelles.»

Le duc d’Athènes, d’un signe, invita le messager à faire son rapport au roi. Le messager esquissa le geste de mettre genou en terre, mais ses pièces d’armure le gênaient; le roi le dispensa de toute cérémonie et le pressa de parler.

«Sire, messire de Boucicaut est enfermé dans Romorantin.»

Romorantin! L’escorte royale resta un moment toute muette de surprise, et comme étonnée de la foudre. Romorantin, à trente lieues seulement de Chartres, de l’autre côté de Blois! On n’imaginait pas que les Anglais pussent être si près.

Car, durant que s’achevait le siège de Breteuil, que l’on envoyait Gaston Phœbus en geôle, que le ban et l’arrière-ban, lentement, se rassemblaient à Chartres, le prince de Galles… comme vous le savez mieux que personne, Archambaud, puisque vous étiez à protéger Périgueux… avait entrepris sa chevauchée à partir de Sainte-Foy et Bergerac, où il entrait en territoire royal, et continué vers le nord par le chemin que nous avons suivi, Château-l’Évêque, Brantôme, Rochechouart, La Péruse, y produisant toutes ces dévastations que nous avons vues. On était informé de son progrès, et je dois dire que je n’étais pas sans surprise de voir le roi se complaire à Chartres, tandis que le prince Édouard ravageait le pays. On croyait celui-ci, aux dernières nouvelles reçues, quelque part encore entre La Châtre et Bourges. On pensait qu’il allait continuer sur Orléans et c’était là que le roi se disait certain de lui livrer bataille, lui coupant la route de Paris. En vue de quoi le connétable, tout de même inspiré par la prudence, avait envoyé un parti de trois cents lances, aux ordres de messires de Boucicaut, de Craon et de Caumont, en longue reconnaissance de l’autre côté de la Loire, pour lui chercher les renseignements. Il n’en avait d’ailleurs reçu que bien peu. Et puis, soudain, Romorantin! Le prince de Galles avait donc obliqué vers l’ouest…

Le roi engagea le messager à poursuivre.

«D’abord, Sire, messire de Chambly, que messire de Boucicaut avait détaché à l’éclairer, s’est fait prendre du côté d’Aubigny-sur-Nère…

— Ah! Gris-Mouton est pris…», dit le roi, car c’est ainsi qu’on surnomme messire de Chambly.

Le messager de Boucicaut reprit: «Mais messire de Boucicaut ne l’a point su assez tôt, et c’est ainsi que nous avons donné soudain dans l’avant-garde des Anglais. Nous les avons attaqués si roidement qu’ils se sont jetés en retraite… — Comme à leur ordinaire, dit le roi Jean. — … mais ils se sont rabattus sur leurs renforts qui étaient grandement plus nombreux que nous, et ils nous ont assaillis de toutes parts, au point que messires de Boucicaut, de Craon et de Caumont nous ont menés rapidement sur Romorantin, où ils se sont enfermés, poursuivis par toute l’armée du prince Édouard qui, à l’heure où messire de Boucicaut m’a dépêché, commençait leur siège. Voilà, Sire, ce que je dois vous dire.»

Il se fit silence de nouveau. Puis le maréchal de Clermont eut un mouvement de colère. «Pourquoi diable avoir attaqué? Ce n’était point ce qu’on leur avait commandé. — Leur faites-vous reproche de leur vaillance? lui répondit le maréchal d’Audrehem. Ils avaient débusqué l’ennemi, ils l’ont chargé. — Belle vaillance, dit Clermont. Ils étaient trois cents lances, ils en aperçoivent vingt, et courent dessus sans plus attendre, en croyant que c’est grande prouesse. Et puis, il en surgit mille, et les voilà fuyant à leur tour, et courant se mucher au premier château. Maintenant, ils ne nous servent plus de rien. Ce n’est point de la vaillance, c’est de la sottise.»

Les deux maréchaux se prenaient de bec, comme à l’accoutumée, et le connétable les laissait dire. Il n’aimait pas prendre parti, le connétable. C’était un homme plus courageux de corps que d’âme. Il préférait se faire appeler Athènes que Brienne, à cause de l’ancien connétable, son cousin décapité. Or, Brienne, c’était son fief, alors qu’Athènes ce n’était qu’un vieux souvenir de famille, sans plus de réalité aucune, à moins d’une croisade… Ou peut-être, simplement, il était devenu indifférent, avec l’âge. Il avait longtemps commandé, et fort bien, les armées du roi de Naples. Il regrettait l’Italie, parce qu’il regrettait sa jeunesse. L’Archiprêtre, un peu en retrait, observait d’un air goguenard l’empoignade des maréchaux. Ce fut le roi qui mit fin à leur débat.

«Et moi, je pense, dit-il, que leur revers nous sert. Car voici l’Anglais fixé par un siège. Et nous savons à présent où courir à lui, tandis qu’il y est retenu.» Il s’adressa alors au connétable. «Gautier, mettez l’ost en route demain, à l’aurore. Séparez-le en plusieurs batailles qui passeront la Loire en divers points, là où sont les ponts, pour ne point nous ralentir, mais en gardant liaison étroite entre les batailles afin de les réunir à lieu nommé, par-delà le fleuve. Pour moi, je passerai à Blois. Et nous irons attaquer l’armée anglaise par revers à Romorantin, ou bien si elle s’avise d’en partir, nous lui couperons toutes routes devant elle. Faites garder la Loire très loin après Tours, jusques à Angers, pour que jamais le duc de Lancastre, qui vient du pays normand, ne puisse se joindre au prince de Galles.»

Il surprenait son monde, Jean II! Soudain calme et maître de soi, le voici qui donnait des ordres clairs et fixait des chemins à son armée, comme s’il voyait toute la France devant lui. Interdire la Loire du côté de l’Anjou, la franchir en Touraine, être prêt soit à descendre vers le Berry, soit à couper la route du Poitou et de l’Angoumois… et au bout de tout cela, aller reprendre Bordeaux et l’Aquitaine. «Et que la promptitude soit notre affaire, que la surprise joue à notre avantage.» Chacun se redressait, prêt à l’action. Une belle chevauchée qui s’annonçait.

«Et qu’on renvoie toute la piétaille, ordonna encore Jean II. N’allons pas à un autre Crécy. Rien qu’en hommes d’armes, nous serons encore cinq fois plus nombreux que ces méchants Anglais.»

Ainsi, parce que voilà dix ans les archers et arbalétriers, engagés mal à propos, ont gêné les mouvements de la chevalerie et fait perdre une bataille, le roi Jean renonçait à avoir cette fois aucune infanterie. Et ses chefs de bannière l’approuvaient car tous avaient été à Crécy et ils en restaient tout meurtris. Ne pas commettre la même erreur, c’était leur grand souci.

Seul, le Dauphin s’enhardit à dire: «Ainsi, mon père, nous n’aurons point d’archers du tout…»

Le roi ne daigna même pas lui répondre. Et le Dauphin, qui se trouvait rapproché de moi, me dit, comme s’il cherchait appui, ou bien voulait que je ne le prisse pas pour un niais: «Les Anglais, eux, mettent leurs archers à cheval. Mais nul ne consentirait, chez nous, à ce qu’on donnât chevaux à des gens du commun peuple.»

Tiens, cela me rappelle… Brunet!.. Si le temps demain se maintient dans la douceur qu’il a, je ferai l’étape, qui sera fort courte, sur mon palefroi. Il faut me remettre un peu dans ma selle, avant Metz. Et puis je veux montrer aux gens de Châlons, en entrant dans leur ville, que je puis tout aussi bien chevaucher que leur fol évêque Chauveau…qui n’a toujours pas été remplacé.

V LE PRINCE D’AQUITAINE

Ah! vous me retrouvez bien courroucé, Archambaud, pour ce bout de route qui va nous mener jusqu’à Sainte-Menehould. Il est dit que je ne m’arrêterai point dans une grande ville sans y trouver quelque nouvelle qui me fasse bouillir le sang. À Troyes, c’était la lettre du pape. À Châlons, ce fut le courrier de Paris. Qu’ai-je appris? Que le Dauphin, près d’une quinzaine avant de se mettre en route, a signé un mandement pour altérer une fois encore le cours des monnaies, dans le sens de l’affaiblissement, bien sûr. Mais par crainte que la chose ne soit mal accueillie… ça, il n’y avait pas besoin d’être grand devin pour le prévoir… il en a repoussé la promulgation jusqu’après son départ, quand il serait assez loin, à cinq jours de chemin, et c’est seulement le 10 de ce mois que l’ordonnance a été publiée. En somme, il a craint d’affronter ses bourgeois, et s’est forlongé comme un cerf. Vraiment, la fuite est trop souvent sa ressource! Je ne sais qui lui a inspiré cette peu honorable ruse, si c’est Braque ou Bucy; mais les fruits en ont vite mûri. Le prévôt Marcel et les plus gros marchands s’en sont allés tout en colère chanter matines au duc d’Anjou, que le Dauphin a installé au Louvre en sa place; et le second fils du roi, qui n’a que dix-huit ans et pas beaucoup de jugeote, s’est laissé arracher, pour éviter l’émeute dont on le menaçait, de suspendre l’ordonnance jusqu’au retour du Dauphin. Ou il ne fallait pas prendre la mesure, ce pour quoi j’aurais penché, car elle n’est une fois de plus qu’un mauvais expédient, ou il fallait la prendre et l’imposer tout immédiatement. Il arrive bien renforcé devant son oncle l’Empereur, notre Dauphin Charles, avec une capitale où le conseil de ville refuse d’obéir aux ordonnances royales!

Qui donc, aujourd’hui, commande au royaume de France? On est en droit de se le demander. La chose, ne nous y trompons pas, aura des suites graves. Car voilà le Marcel devenu sûr de lui, sachant qu’il a fait ployer la volonté de la couronne, et soutenu forcément par la populace des bourgeois, puisqu’il défend leur bourse. Le Dauphin avait bien joué ses États généraux, les laissant désemparés par son départ; avec ce coup-là, il perd tout son avantage. Avouez que c’est décevant, vraiment, de se donner tant de soins et de courir les routes, comme je le fais depuis une demi-année, pour tenter d’améliorer le sort de princes si obstinés à se nuire à eux-mêmes!

Adieu, Châlons… Oh non, oh non! Je ne veux point me mêler de la désignation d’un nouvel évêque. Le comte-évêque de Châlons est l’un des six pairs ecclésiastiques. C’est l’affaire du roi Jean, ou du Dauphin. Qu’ils la règlent directement avec le Saint-Père… ou bien qu’ils en donnent la fatigue à Niccola Capocci; il s’emploiera à quelque chose, pour une fois…

Il ne faut tout de même pas trop accabler le Dauphin; il n’a point tâche facile. Le grand fautif, c’est le roi Jean; et jamais le fils ne pourra commettre autant d’erreurs que le père en a additionné.

Pour me désencolérer, ou peut-être m’encolérer davantage… Dieu me pardonne de pécher… je vais vous conter son équipée, au roi Jean. Et vous allez voir comment un roi perd la France!

À Chartres, ainsi que je vous le disais, il s’était repris. Il avait cessé de parler chevalerie quand il eût fallu parler finances, de s’occuper de finances quand il eût dû s’occuper de la guerre, et de se soucier de vétilles quand se jouait le sort du royaume. Pour une fois, il semblait sorti de sa confusion intérieure et de sa funeste inclination au contretemps; pour une fois, il paraissait coïncider avec l’heure. Il avait adopté de vraies dispositions de campagne. Et comme l’humeur du chef est chose contagieuse, ces dispositions furent mises en œuvre avec exactitude et rapidité.

D’abord, interdire aux Anglais le franchissement de la Loire. De forts détachements, commandés par des capitaines auxquels ces pays étaient familiers, furent envoyés pour tenir tous les ponts et passages entre Orléans et Angers. Ordre aux chefs d’avoir toujours lien avec leurs voisins, et d’envoyer fréquemment messagers à l’armée du roi. Empêcher à tout prix la chevauchée du prince de Galles, qui vient de Sologne, et celle du duc de Lancastre, qui arrive de Bretagne, de se joindre. On les battra séparément. Et d’abord, le prince de Galles. L’armée, divisée en quatre colonnes pour en faciliter l’écoulement, franchira le fleuve par les ponts de Meung, de Blois, d’Amboise et de Tours. Éviter les engagements, quelles que soient les occasions qui s’en puissent offrir, avant que tous les corps de bataille ne soient rassemblés outre-Loire. Pas de prouesses individuelles, si tentantes qu’elles puissent paraître. La prouesse, ce sera d’écraser l’Anglais tous ensemble, et de purger le royaume de France de la misère et de la honte qu’il subit depuis de trop longues années. Telles étaient les instructions que le connétable duc d’Athènes donna aux chefs de bannières réunis avant le départ. «Allez, messires, et que chacun soit à son devoir. Le roi a les yeux sur vous.»

Le ciel était encombré de gros nuages noirs qui crevèrent soudain, traversés d’éclairs. Toutes ces journées, le Vendômois et la Touraine furent battus de pluies d’orage, brèves mais drues, qui trempaient les cottes d’armes et les harnachements, traversaient les chemises de mailles, alourdissaient les cuirs. On eût dit que la foudre était attirée par tout cet acier qui défilait; trois hommes d’armes, qui s’étaient abrités sous un grand arbre, en furent frappés. Mais l’armée, dans l’ensemble, supportait bien les intempéries, souvent encouragée par un peuple en clameur. Car bourgeois des petites villes et manants des campagnes s’inquiétaient fort de l’avance du prince d’Aquitaine dont on disait choses effrayantes. Ce long défilé d’armures qui se hâtaient, quatre de front, les rassurait dès qu’ils comprenaient que les combats ne se livreraient pas dans leurs parages. «Vivre notre bon roi! Rossez bien ses ennemis! Dieu vous protège, vaillants seigneurs!» Ce qui voulait dire: «Dieu nous garde, grâce à vous… dont beaucoup vont tomber raides quelque part… de voir nos maisons et nos pauvres hardes brûlées, nos troupeaux dispersés, nos récoltes perdues, nos filles malmenées. Dieu nous garde de la guerre que vous allez faire ailleurs.» Et ils n’étaient pas chiches de leur vin qui est frais et doré. Ils le tendaient aux chevaliers qui le buvaient, cruche levée, sans arrêter leur monture.

J’ai vu tout cela, car j’avais pris résolution de suivre le roi et d’aller comme lui à Blois. Il se hâtait à la guerre mais, moi, j’avais mission de faire la paix. Je m’obstinais. J’avais mon plan, moi aussi. Et ma litière avançait, derrière le gros de l’armée, mais suivie de détachements qui avaient manqué de rejoindre à temps le camp de Chartres. Il en arriverait pendant plusieurs jours encore, tels les comtes de Joigny, d’Auxerre et de Châtillon, trois fiers compères qui s’en allaient sans se presser, suivis de toutes les lances de leurs comtés, et prenaient la guerre par son côté joyeux. «Bonnes gens, avez-vous vu passer l’armée du roi? — L’armée? On l’a vue passer le jour d’avant-hier, qu’il y en avait, qu’il y en avait! Cela a duré plus d’une couple d’heures. Et d’autres encore ont passé ce matin. Si vous trouvez l’Anglais, ne lui faites point quartier. — Pour sûr, bonnes gens, pour sûr… et si nous prenons le prince Édouard, nous nous rappellerons de vous en envoyer un morceau.»

Et le prince Édouard, pendant ce temps, allez-vous me demander… Le prince avait été retardé devant Romorantin. Moins longtemps que ne l’escomptait le roi Jean, mais assez toutefois pour lui laisser développer sa manœuvre. Cinq journées, car les sires de Boucicaut, de Craon et de Caumont s’étaient furieusement défendus. Dans la journée du 31 août, l’assaut leur fut donné trois fois, qu’ils repoussèrent. Et ce fut seulement le 3 septembre que la place tomba. Le prince la fit incendier, comme à l’accoutumée; mais le lendemain, qui était un dimanche, il lui fallut laisser reposer sa troupe. Les archers, qui avaient perdu nombre des leurs, étaient fatigués. C’était la première rencontre un peu sérieuse depuis le début de la campagne. Et le prince, moins souriant qu’à son ordinaire, ayant appris par ses espies… car il avait toujours des intelligences très en avant… que le roi de France avec tout son ost se dispose à descendre sur lui, le prince se demande s’il n’a pas eu tort de s’obstiner contre la forteresse, et s’il n’aurait pas mieux fait de laisser les trois cents lances de Boucicaut enfermées dans Romorantin.

Il ne connaît pas exactement le nombre de l’armée du roi Jean; mais il la sait plus forte que la sienne, et de beaucoup, cette armée qui va chercher passage sur quatre ponts à la fois… S’il ne veut pas souffrir d’une disparité trop écrasante, il lui faut à tout prix opérer sa jonction avec le duc de Lancastre. Finie la chevauchée plaisante, fini de s’amuser des vilains fuyant dans les bois et des toits de monastères qui flambent. Messires de Chandos et de Grailly, ses meilleurs capitaines, ne sont pas moins inquiets, et même ce sont eux, vieux routiers rompus à la fortune des guerres, qui l’invitent à la hâte. Il descend la vallée du Cher, traversant Saint-Aignan, Thésée, Montrichard sans s’arrêter à trop les piller, sans même regarder la belle rivière aux eaux tranquilles, ni ses îles plantées de peupliers que le soleil traverse, ni les coteaux crayeux où mûrissent, sous la chaleur, les prochaines vendanges. Il tend vers l’ouest, vers le secours et le renfort.

Le 7 septembre, il atteint Montlouis pour apprendre qu’un gros corps de bataille, que commandent le comte de Poitiers, troisième fils du roi, et le maréchal de Clermont, est à Tours.

Alors, il balance. Quatre jours il attend, sur les hauteurs de Montlouis, que Lancastre arrive, ayant passé le fleuve; le miracle, en somme. Et si le miracle ne se produit pas, en tout cas sa position est bonne. Quatre jours il attend que les Français, qui savent le lieu où il est, lui livrent bataille. Contre le corps Poitiers-Clermont, le prince de Galles pense qu’il peut tenir et même l’emporter. Il a choisi son emplacement de combat, sur un terrain coupé par d’épais buissons d’épines. Il occupe ses archers à terrasser leurs retranchements. Lui-même, ses maréchaux et ses écuyers campent dans des maisonnettes avoisinantes.

Quatre jours, dès l’aurore, il scrute l’horizon, du côté de Tours. Le matin dépose dans l’immense vallée des brumes dorées; le fleuve, grossi par les récentes pluies, roule de l’ocre entre ses berges vertes. Les archers continuent à façonner des talus.

Quatre nuits, regardant le ciel, le prince s’interroge sur ce que l’aube suivante lui réserve. Les nuits furent très belles dans ce moment-là, et Jupiter y brillait bien, plus gros que tous les autres astres.

«Que vont faire les Français? se demandait le prince. Que vont-ils faire?»

Or, les Français, respectant pour une fois l’ordre qui leur avait été donné, n’attaquent point. Le 10 de septembre, le roi Jean est à Blois avec son corps de bataille bien rassemblé. Le 11, il se meut vers la jolie cité d’Amboise, autant dire à toucher Montlouis. Adieu renforts, adieu Lancastre; il faut au prince de Galles retraiter sur l’Aquitaine, au plus rapide, s’il veut éviter que, entre Tours et Amboise, la nasse ne se referme; à deux corps de bataille, il ne peut opposer front. Le même jour, il déloge de Montlouis pour aller dormir à Montbazon.

Et là, au matin du 12, que voit-il arriver? Deux cents lances, précédées d’une bannière jaune et blanche, et au milieu des lances une grande litière rouge d’où sort un cardinal… J’ai accoutumé mes sergents et valets, vous l’avez vu, à mettre genou en terre quand je descends. Cela fait toujours impression sur ceux chez qui je parviens. Beaucoup aussitôt s’agenouillent de même, et se signent. Mon apparition mit de l’émotion, je vous le donne à croire, dans le camp anglais.

J’avais la veille quitté le roi Jean à Amboise. Je savais qu’il n’attaquerait pas encore, mais que le moment ne pouvait plus être éloigné. Alors, à moi d’engager mon affaire. J’étais passé par Bléré, où j’avais pris peu de sommeil. Flanqué des armures de mon neveu de Durazzo et de messire de Hérédia, et suivi des robes de mes prélats et clercs, j’allai au Prince et lui demandai de s’entretenir avec moi, seul à seul.

Il me parut pressé, me disant qu’il levait le camp dans l’heure. Je lui assurai qu’il avait un moment, et que mon propos, qui était celui de notre Saint-Père le pape, méritait qu’il l’entendît. De savoir, comme je m’en portais certain, qu’il ne serait pas attaqué ce jour lui donna certainement du répit; mais tout le temps que nous parlâmes, bien qu’il voulût se montrer sûr de soi, il continua de marquer de la hâte, ce que je trouvai bon.

Il a de la hauteur dans le naturel, ce prince, et comme j’en ai aussi, cela ne pouvait pas nous faire le début facile. Mais moi, j’ai l’âge, qui me sert…

Bel homme, belle taille… En effet, en effet, il est vrai, mon neveu, que je ne vous ai point encore décrit le prince de Galles!.. Vingt-six ans. C’est l’âge d’ailleurs de toute la nouvelle génération qui devient maîtresse des affaires. Le roi de Navarre a vingt-cinq ans, et Phœbus de même; seul le Dauphin est plus jeune… Galles a un sourire avenant qu’aucune dent gâtée ne dépare encore. Pour le bas du visage et pour la carnation, il tient du côté de sa mère, la reine Philippa. Il en a les manières enjouées, et il grossira comme elle. Pour le haut du visage, il tirerait plutôt vers son arrière grand-père, Philippe le Bel. Un front lisse, des yeux bleus, écartés et grands, d’une froideur de fer. Il vous regarde fixement, d’une façon qui dément l’aménité du sourire. Les deux parties de cette figure, d’expressions si différentes, sont séparées par de belles moustaches blondes, à la saxonne, qui lui encadrent la lèvre et le menton… Le fond de sa nature est d’un dominateur. Il ne voit le monde que du haut d’un cheval.

Vous connaissez ses titres? Édouard de Woodstock, prince de Galles, prince d’Aquitaine, duc de Cornouailles, comte de Chester, seigneur de Biscaye… Le pape et les rois couronnés sont les seuls hommes qu’il ait à regarder pour supérieurs. Toutes les autres créatures, à ses yeux, n’ont que des degrés dans l’infériorité. Il a le don de commander, c’est certain, et le mépris du risque. Il est endurant; il garde tête claire dans le danger. Il est fastueux dans le succès et couvre de dons ses amis.

Il a déjà un surnom, le Prince Noir, qu’il doit à l’armure d’acier bruni qu’il affectionne et qui le rend très remarquable, surtout avec les trois plumes blanches de son heaume, parmi les chemises de mailles toutes brillantes et les cottes d’armes multicolores des chevaliers qui l’entourent. Il a commencé de bonne heure dans la gloire. À Crécy, il avait donc seize ans, son père lui confia toute une bataille à commander, celle des archers gallois, en l’entourant, bien sûr, de capitaines éprouvés qui avaient à le conseiller et même à le diriger. Or, cette bataille fut si durement attaquée par les chevaliers français qu’un moment, jugeant le prince en péril, ceux-là qui avaient charge de le seconder dépêchèrent vers le roi pour lui demander de se porter au secours de son fils. Le roi Édouard III, qui observait le combat depuis la butte d’un moulin, répondit au messager: «Mon fils est-il mort, atterré ou si blessé qu’il ne se puisse aider lui-même? Non?… Alors, retournez vers lui, ou vers ceux qui vous ont envoyé, et dites-leur qu’ils ne viennent me requérir, quelque aventure qu’il lui advienne, tant qu’il sera en vie. J’ordonne qu’ils laissent à l’enfant gagner ses éperons; car je veux, si Dieu l’a ordonné, que la journée soit sienne et que l’honneur lui en demeure.» Voilà le jeune homme donc devant lequel je me trouvais, pour la première fois.

Je lui dis que le roi de France… «Devant moi, il n’est pas le roi de France», fit le prince. — Devant la Sainte Église, il est le roi oint et couronné», lui renvoyai-je; vous jugez du ton… que le roi de France donc venait à lui avec son ost qui comptait près de trente mille hommes. Je forçais un peu, à dessein; et pour être cru, j’ajoutais: «D’autres vous parleraient de soixante mille. Moi, je vous dis le vrai. C’est que je n’inclus pas la piétaille qui est demeurée en arrière.» J’évitai de lui dire qu’elle avait été renvoyée; j’eus le sentiment qu’il le savait déjà. Mais n’importe; soixante ou trente, ou même vingt-cinq mille, chiffre qui s’approchait plus du vrai: le prince n’avait que six mille hommes avec lui, tous archers et coutiliers compris. Je lui représentai que, dès lors, ce n’était plus question de vaillance, mais de nombre.

Il me dit qu’il allait être rejoint d’un moment à l’autre par l’armée de Lancastre. Je lui répondis que je le lui souhaitais de tout mon cœur, pour son salut.

Il vit qu’à jouer l’assurance, il ne serait pas mon maître, et, après avoir marqué un court silence, il me dit tout à trac qu’il me savait plus favorable au roi Jean… à présent, il lui rendait son titre de roi… que je ne l’étais à son père. «Je ne suis favorable qu’à la paix entre les deux royaumes, lui répondis-je, et c’est elle que je viens vous proposer.»

Alors il commença avec beaucoup de grandeur à me représenter que l’an précédent il avait traversé tout le Languedoc et mené ses chevaliers jusqu’à la mer latine sans que le roi s’y pût opposer; que cette saison même, il venait de faire chevauchée de la Guyenne jusqu’à la Loire; que la Bretagne était quasiment sous la loi anglaise; que bonne part de la Normandie, amenée par Monseigneur Philippe de Navarre, était tout près d’y passer; que moult seigneurs d’Angoumois, du Poitou, de Saintonge, et même du Limousin lui étaient ralliés… il eut le bon goût de ne point mentionner le Périgord… et en même temps, il regardait la hauteur du soleil par la fenêtre… pour enfin me lâcher: «Après tant de succès pour nos armes, et toutes les emprises que nous avons, de droit et de fait, dans le royaume de France, quelles seraient les offres que nous ferait le roi Jean pour la paix?»

Ah! si le roi avait bien voulu m’entendre à Breteuil, à Chartres… Que pouvais-je répondre, qu’avais-je dans les mains? Je dis au prince que je ne lui apportais aucune offre du roi de France car ce dernier, fort comme il l’était, ne pouvait songer à la paix avant d’emporter la victoire qu’il escomptait; mais que je lui portais le commandement du pape, qui voulait qu’on cessât d’ensanglanter les royaumes d’Occident, et qui priait impérieusement les rois, insistai-je, de s’accorder afin de se porter au secours de nos frères de Constantinople. Et je lui demandai à quelles conditions l’Angleterre…

Il regardait toujours monter le soleil, et rompit l’entretien en disant: «Il revient au roi mon père, non à moi, de décider de la paix. Je n’ai point d’ordre de lui qui m’autorise à traiter.» Puis il souhaita que je voulusse bien l’excuser s’il me précédait sur la route. Il n’avait en tête que de mettre distance avec l’armée poursuivante. «Laissez-moi vous bénir, Monseigneur, lui dis-je. Et je resterai proche, s’il vous advenait d’avoir besoin de moi.»

Vous me direz, mon neveu, que j’emportais petite pêche dans mon filet, en m’en repartant de Montbazon derrière l’armée anglaise. Mais je n’étais point aussi mécontent que vous le pourriez croire. La situation étant ce que je la voyais, j’avais ferré le poisson et lui laissais du fil. Cela dépendait des remous de la rivière. Il me fallait seulement ne pas m’éloigner du bord.

Le prince avait piqué vers le sud, vers Châtellerault. Les chemins de la Touraine et du Poitou, ces journées-là, virent passer d’étonnants cortèges. D’abord, l’armée du prince de Galles, compacte, rapide, six mille hommes, toujours en bon ordre, mais tout de même un peu essoufflés et qui ne musent plus à brûler les granges. C’est plutôt la terre qui semble brûler les sabots de leurs montures. À un jour de marche, lancée à leur poursuite, l’armée formidable du roi Jean, lequel a regroupé, comme il le voulait, toutes ses bannières, ou presque, vingt-cinq mille hommes, mais qu’il presse trop, qu’il fatigue et qui commencent à moins bien s’articuler et à laisser des traînards.

Et puis, entre Anglais et Français, suivant les premiers, précédant les seconds, mon petit cortège qui met un point de pourpre et d’or dans la campagne. Un cardinal entre deux armées, cela ne s’est pas vu souvent! Toutes les bannières se hâtent à la guerre, et moi, avec ma petite escorte, je m’obstine à la paix. Mon neveu de Durazzo trépigne; je sens qu’il a comme de la honte à escorter quelqu’un dont toute la prouesse serait de faire qu’on ne combattît point. Et mes chevaliers, Heredia, La Rue, tous pensent de même. Durazzo me dit: «Laissez donc le roi Jean rosser les Anglais, et qu’on en finisse. D’ailleurs qu’espérez-vous empêcher?»

Je suis au fond de moi assez de leur avis, mais je ne veux point lâcher. Je vois bien que si le roi Jean rattrape le prince Édouard, et il va le rattraper, il ne peut que l’écraser. Si ce n’est en Poitou, ce sera en Angoumois.

Tout, apparemment, donne Jean pour vainqueur. Mais ces journées-ci, ses astres sont mauvais, très mauvais, je le sais. Et je me demande comment, dans une situation qui l’avantage si fort, il va essuyer un si funeste aspect. Je me dis qu’il va peut-être livrer une bataille victorieuse, mais qu’il y sera tué. Ou bien qu’une maladie va le saisir en chemin…

Sur les mêmes routes avancent aussi les chevauchées des retardataires, les comtes de Joigny, d’Auxerre et de Châtillon, les bons compères, toujours joyeux et prenant leurs aises, mais comblant petit à petit leur écart avec le gros de l’armée de France. «Bonnes gens, avez-vous vu le roi?» Le roi? Il est parti le matin de La Haye. Et l’Anglais? Il y a dormi la veille…

Jean II, puisqu’il suit son cousin anglais, est renseigné fort exactement sur les routes de son adversaire. Ce dernier, se sentant talonné, gagne Châtellerault, et là, pour s’alléger et dégager le pont, il fait passer la Vienne, de nuit, à son convoi personnel, tous les chariots qui portent ses meubles, ses harnachements de parade, ainsi que tout son butin, les soieries, les vaisselles d’argent, les objets d’ivoire, les trésors d’églises qu’il a raflés au cours de sa chevauchée. Et fouette vers Poitiers. Lui-même, ses hommes d’armes et ses archers, dès le petit matin, prennent un moment la même route; puis, pour plus de prudence, il jette son monde dans des voies de traverse. Il a un calcul en tête: contourner par l’est Poitiers, où le roi sera bien forcé de laisser reposer sa lourde armée, ne serait-ce que quelques heures, et ainsi augmenter son avance.

Ce qu’il ignore, c’est que le roi n’a pas pris le chemin de Châtellerault. Avec toute sa chevalerie qu’il emmène à un train de chasse, il a piqué sur Chauvigny, encore plus au levant, pour tenter de déborder son ennemi et lui couper la retraite. Il va en tête, droit sur sa selle, le menton en avant, sans prendre garde à rien, comme il est allé au banquet de Rouen. Une étape de plus de douze lieues, d’un trait.

Toujours courant à sa suite, les trois seigneurs bourguignons, Joigny, Auxerre et Châtillon. «Le roi?…

— Sur Chauvigny. — Va donc pour Chauvigny!» Ils sont contents; ils ont presque rejoint l’ost; ils seront là pour l’hallali.

Ils parviennent donc à Chauvigny, que surmonte son gros château dans une courbe de la Vienne. Il y a là, dans le soir qui tombe, un énorme rassemblement de troupes, un encombrement sans pareil de chariots et de cuirasses. Joigny, Auxerre et Châtillon aiment leurs aises. Ils ne vont pas se jeter, après une dure étape, dans une telle cohue. À quoi bon se presser? Prenons plutôt un bon dîner, tandis que nos varlets panseront les montures. Cervelière ôtée, jambières délacées, les voilà qui s’étirent, se frottent les reins et les mollets, et puis s’attablent dans une auberge non loin de la rivière. Leurs écuyers, qui les savent gourmands, leur ont trouvé du poisson, puisqu’on est vendredi. Ensuite, ils vont dormir… tout cela me fut conté après, par le menu… et le matin suivant s’éveillent tard, dans un bourg vide et silencieux. «Bonnes gens… le roi?» On leur désigne la direction de Poitiers. «Le plus court?

— Par la Chaboterie.»

Voilà donc Châtillon, Joigny et Auxerre, leurs lances à leur suite, qui s’en vont à bonne allure dans les chemins de bruyères. Joli matin; le soleil perce les branches, mais sans trop darder. Trois lieues sont franchies sans peine. On sera rendu à Poitiers dans moins d’une demi-heure. Et soudain, au croisement de deux layons, ils tombent nez à nez avec une soixantaine d’éclaireurs anglais. Ils sont plus de trois cents. C’est l’aubaine. Fermons nos ventailles, abaissons nos lances. Les éclaireurs anglais, qui sont d’ailleurs gens du Hainaut que commandent messires de Ghistelles et d’Auberchicourt, font demi-tour et prennent le galop. «Ah! les lâches, ah! les couards! À la poursuite, à la poursuite!»

La poursuite ne dure guère car, la première futaie franchie, Joigny, Auxerre et Châtillon s’en vont donner dans le gros de la colonne anglaise qui se referme sur eux. Les épées et les lances s’entrechoquent un moment. Ils se battent bien les Bourguignons! Mais le nombre les étouffe. «Courez au roi, courez au roi, si vous pouvez!» lancent Auxerre et Joigny à leurs écuyers, avant d’être démontés et de devoir se rendre.

Le roi Jean était déjà dans les faubourgs de Poitiers lorsque quelques hommes du comte de Joigny, qui avaient pu échapper à une furieuse chasse, s’en vinrent, hors d’haleine, lui conter l’affaire. Il les félicita fort. Il était tout joyeux. D’avoir perdu trois grands barons et leurs bannières? Non, certes; mais le prix n’était pas lourd pour la bonne nouvelle. Le prince de Galles, qu’il croyait encore devant lui, était derrière. Il avait réussi; il lui avait coupé la route. Demi-tour vers la Chaboterie. Conduisez-moi, mes braves! L’hallali, l’hallali… Il venait de vivre sa bonne journée, le roi Jean.

Moi-même, mon neveu? Ah! J’avais suivi la route venant de Châtellerault. J’arrivais à Poitiers, pour y loger à l’évêché, où je fus, dans la soirée, informé de tout.

VI LES DÉMARCHES DU CARDINAL

Ne vous surprenez pas, à Metz, Archambaud, de voir le Dauphin rendre l’hommage à son oncle l’Empereur. Eh bien oui, pour le Dauphiné, qui est dans la mouvance impériale… Non, non, je l’y ai fort engagé; c’est même un des prétextes au voyage! Cela ne diminue point la France, au contraire; cela lui établit des droits sur le royaume d’Arles, si l’on venait à le reconstituer, puisque le Viennois jadis s’y trouvait inclus. Et puis c’est de bon exemple, pour les Anglais, de leur montrer que roi ou fils de roi, sans s’abaisser, peut consentir l’hommage à un autre souverain, quand des parties de ses États relèvent de l’antique suzeraineté de l’autre…

C’est la première fois, depuis bien longtemps, que l’Empereur paraît résolu à pencher un peu du côté de la France. Car jusqu’ici, et bien que sa sœur Madame Bonne ait été la première épouse du roi Jean, il était plutôt favorable aux Anglais. N’avait-il pas nommé le roi Édouard, qui s’était montré bien habile avec lui, vicaire impérial? Les grandes victoires de l’Angleterre, et l’abaissement de la France ont dû le conduire à réfléchir. Un empire anglais à côté de l’Empire ne lui sourirait guère. Il en va toujours ainsi avec les princes allemands; ils s’emploient autant qu’ils peuvent à diminuer la France et, ensuite, ils s’aperçoivent que cela ne leur a rien rapporté, au contraire…

Je vous conseille, quand nous serons devant l’Empereur, et si l’on vient à parler de Crécy, de ne point trop insister sur cette bataille. En tout cas, n’en prononcez pas le nom le premier. Car, tout à la différence de son père Jean l’Aveugle, l’Empereur, qui n’était pas encore empereur, n’y a pas fait trop belle figure… Il a fui, tout bonnement, ne mâchons pas les mots… Mais ne parlez pas trop de Poitiers non plus, que tout le monde forcément a en tête, et ne croyez point nécessaire d’exalter le courage malheureux des chevaliers français, cela par égard pour le Dauphin… car lui non plus ne s’est pas distingué par un excès de vaillance. C’est une des raisons pour lesquelles il a quelque peine à asseoir son autorité. Ah non! ce ne sera pas une réunion de héros… Enfin, il a des excuses, le Dauphin; et s’il n’est pas homme de guerre, ce n’est pas lui qui aurait manqué de saisir la chance que j’offris à son père…

Je vous reprends le récit de Poitiers, que nul ne pourrait vous faire plus complètement que moi, vous allez comprendre pourquoi. Nous en étions donc au samedi soir, lorsque les deux armées se savent toutes voisines l’une de l’autre, presque à se toucher, et que le prince de Galles comprend qu’il ne peut plus bouger…

Le dimanche, tôt le matin, le roi entend messe, en plein champ. Une messe de guerre. Celui qui officie porte mitre et chasuble par-dessus sa cotte de mailles; c’est Regnault Chauveau, le comte-évêque de Châlons, un de ces prélats qui conviendraient mieux à l’ordre militaire qu’aux ordres religieux… Je vous vois sourire, mon neveu… oui, vous vous dites que j’appartiens à l’espèce; mais moi, j’ai appris à me contraindre, puisque Dieu m’a désigné mon chemin.

Pour Chauveau, cette armée agenouillée dans les prés mouillés de rosée, en avant du bourg de Nouaille, doit lui offrir la vision des légions célestes. Les cloches de l’abbaye de Maupertuis sonnent dans leur gros clocher carré. Et les Anglais, sur la hauteur, derrière les boqueteaux qui les dissimulent, entendent le formidable Gloria que poussent les chevaliers de France.

Le roi communie entouré de ses quatre fils et de son frère d’Orléans, tous en arroi de combat. Les maréchaux regardent avec quelque perplexité les jeunes princes auxquels il leur a fallu donner des commandements bien qu’ils n’aient aucune expérience de la guerre. Oui, les princes leur sont un souci. N’a-t-on pas amené jusqu’aux enfants, le jeune Philippe, le fils préféré du roi, et son cousin Charles d’Alençon? Quatorze ans, treize ans; quel embarras que ces cuirasses naines! Le jeune Philippe restera auprès de son père, qui tient à le veiller lui-même; et l’on a commis l’Archiprêtre à la protection du petit Alençon.

Le connétable a réparti l’armée en trois grosses batailles. La première, trente-deux bannières, est aux ordres du duc d’Orléans. La deuxième aux ordres du Dauphin, duc de Normandie, secondé de ses frères, Louis d’Anjou et Jean de Berry. Mais en vérité, le commandement est à Jean de Landas, à Thibaut de Voudenay et au sire de Saint-Venant, trois hommes de guerre qui ont charge de serrer étroitement l’héritier du trône et de le gouverner. Le roi prendrait la tête de la troisième bataille.

On le hisse en selle, sur son grand destrier blanc. Du regard, il parcourt son armée et s’émerveille de la voir si nombreuse et si belle. Que de heaumes, que de lances côte à côte, sur des rangs profonds! Que de lourds chevaux qui encensent de la tête et font cliqueter leurs mors! Aux selles pendent les épées, les masses d’armes, les haches à deux tranchants. Aux lances flottent les pennons et les banderoles. Que de couleurs vives peintes sur les écus et les targes, brodées sur les cottes des chevaliers et sur les housses de leur monture! Tout cela poudroie, luit, scintille, éclate sous le soleil du matin.

Le roi s’avance alors et s’écrie: «Mes beaux sires, quand vous étiez entre vous à Paris, à Chartres, à Rouen ou à Orléans, vous menaciez les Anglais et vous souhaitiez être le bassinet en tête devant eux; or, vous y êtes à présent; je vous les montre. Aussi veuillez leur montrer vos talents et venger les ennuis et dépits qu’ils nous ont faits, car, sans faute, nous les battrons!» Et puis après l’énorme: «Dieu y ait part. Nous le verrons!» qui lui répond, il attend. Il attend, pour donner l’ordre d’attaquer, que soit revenu Eustache de Ribemont, le bailli de Lille et de Douai, qu’il a envoyé avec un petit détachement reconnaître exactement la position anglaise.

Et toute l’armée attend, dans un grand silence. Moment difficile que celui où l’on va charger et où l’ordre tarde. Car chacun alors se dit: «Ce sera peut-être mon tour aujourd’hui… Je vois peut-être la terre pour la dernière fois.» Et toutes les gorges sont nouées, sous la mentonnière d’acier; et chacun se recommande à Dieu plus vivement encore que pendant la messe. Le jeu de la guerre devient tout à coup solennel et terrible.

Messire Geoffroy de Charny portait l’oriflamme de France que le roi lui avait fait l’honneur de lui confier, et l’on m’a dit qu’il avait l’air tout transfiguré.

Le duc d’Athènes semblait des plus tranquilles. Il savait d’expérience que, le plus gros de son travail de connétable, il l’avait assuré auparavant. Dès que le combat serait engagé, il ne verrait guère à plus de deux cents pas ni ne se ferait entendre à plus de cinquante; on lui dépêcherait des divers points du champ de bataille des écuyers qui arriveraient ou n’arriveraient pas; et, à ceux qui parviendraient à lui, il crierait un ordre qui serait ou ne serait pas exécuté. Qu’il soit là, qu’on puisse dépêcher à lui, qu’il fasse un geste, qu’il crie une approbation, rassurerait. Peut-être une décision à prendre dans un moment difficile… Mais dans cette grande confusion de chocs et de clameurs, ce ne serait plus lui, vraiment, qui commanderait, mais la volonté de Dieu. Et vu le nombre des Français, il semblait bien que Dieu se fût déjà prononcé.

Le roi Jean, lui, commençait à s’irriter parce que Eustache de Ribemont ne revenait pas. Aurait-il été pris, comme hier Auxerre et Joigny? La sagesse serait d’envoyer une seconde reconnaissance. Mais le roi Jean ne supporte point l’attente. Il est saisi de cette coléreuse impatience qui monte en lui chaque fois que l’événement n’obéit pas tout de suite à sa volonté, et qui le rend impuissant à juger sainement des choses. Il est au bord de donner l’ordre d’attaque… tant pis, on verra bien… quand reviennent enfin messire de Ribemont et ses patrouilleurs.

«Alors, Eustache, quelles nouvelles? — Fort bonnes, Sire; vous aurez, s’il plaît à Dieu, bonne victoire sur vos ennemis.

— Combien sont-ils? — Sire, nous les avons vus et considérés. À l’estimation, les Anglais peuvent être deux mille hommes d’armes, quatre mille archers et quinze cents ribauds.»

Le roi, sur son destrier blanc, a un sourire vainqueur. Il regarde les vingt-cinq mille hommes, ou presque, rangés autour de lui. «Et comment est leur gîte? — Ah! Sire, ils occupent un fort lieu. On peut tenir pour sûr qu’ils n’ont pas plus d’une bataille, et petite, à opposer aux nôtres, mais ils l’ont bien ordonnée.»

Et de décrire comment les Anglais sont installés, sur la hauteur, de part et d’autre d’un chemin montant, bordé de haies touffues et de buissons derrière lesquels ils ont aligné leurs archers. Pour les attaquer, il n’est d’autre voie que ce chemin, où quatre chevaux seulement pourront aller de front. De tous autres côtés, ce sont seulement vignes et bois de pins où l’on ne saurait chevaucher. Les hommes d’armes anglais, leurs montures gardées à l’écart, sont tous à pied, derrière les archers qui leur font une manière de herse. Et ces archers ne seront pas légers à déconfire.

«Et comment, messire Eustache, conseillez-vous de nous y rendre?»

Toute l’armée avait les yeux tournés vers le conciliabule qui réunissait, autour du roi, le connétable, les maréchaux et les principaux chefs de bannière. Et aussi le comte de Douglas, qui n’avait pas quitté le roi depuis Breteuil. Il y a des invités, parfois, qui coûtent cher. Guillaume de Douglas dit: «Nous, les Escots, c’est toujours à pied que nous avons battu les Anglais…» Et Ribemont renchérit, en parlant des milices flamandes. Et voici qu’à l’heure d’engager combat, on se met à disserter d’art militaire. Ribemont a une proposition à faire, pour la disposition d’attaque. Et Guillaume de Douglas l’approuve. Et le roi invite à les écouter, puisque Ribemont est le seul qui ait exploré le terrain, et parce que Douglas est l’invité qui a si bonne connaissance des Anglais.

Soudain un ordre est lancé, transmis, répété. «Pied à terre!» Quoi? Après ce grand moment de tension et d’anxiété, où chacun s’est préparé au fond de soi à affronter la mort, on ne va pas combattre? Il se fait comme un flottement de déception. Mais si, mais si; on va combattre, oui, mais à pied. Ne resteront à cheval que trois cents armures, qui iront, emmenées par les deux maréchaux, percer une brèche dans les lignes des archers anglais. Et, par cette brèche, les hommes d’armes s’engouffreront aussitôt, pour combattre, main à main, les hommes du prince de Galles. Les chevaux sont gardés à toute proximité, pour la poursuite.

Déjà Audrehem et Clermont parcourent le front des bannières pour choisir les trois cents chevaliers les plus forts, les plus hardis et les plus lourdement armés qui formeront la charge.

Ils n’ont pas l’air content, les maréchaux, car ils n’ont même pas été conviés à donner leur avis. Clermont a bien tenté de se faire entendre et demandé qu’on réfléchisse un instant. Le roi l’a rabroué. «Messire Eustache a vu, et messire de Douglas sait. Que nous apporterait de plus votre discours?» Le plan de l’éclaireur et de l’invité devient le plan du roi. «Il n’y a qu’à nommer Ribemont maréchal et Douglas connétable», grommelle Audrehem.

Pour tous ceux qui ne sont pas de la charge, pied à terre, pied à terre… «Ôtez vos éperons, et taillez vos lances à la longueur de cinq pieds!»

Humeur et grogne dans les rangs. Ce n’était pas pour cela qu’on était venu. Et pourquoi alors avoir licencié la piétaille à Chartres, si l’on devait à présent en faire le travail? Et puis raccourcir les lances, cela leur brisait le cœur, aux chevaliers. De belles hampes de frêne, choisies avec soin pour être tenues horizontales, coincées contre la targe, et va le galop! Maintenant ils allaient se promener, alourdis de fer, avec des bâtons. «N’oublions point qu’à Crécy…» disaient ceux qui voulaient malgré tout donner raison au roi. «Crécy, toujours Crécy», répondaient les autres.

Ces hommes qui, la demi-heure d’avant, avaient l’âme tout exaltée d’honneur bougonnaient comme des paysans qui ont cassé un essieu de chariot. Mais le roi lui-même, pour donner l’exemple, avait renvoyé son destrier blanc et piétinait l’herbe, les talons sans éperons, faisant sauter sa masse d’armes d’une main dans l’autre.

C’est au milieu de cette armée occupée à couper ses lances à coups de hache d’arçon que, arrivant de Poitiers, je dévalai au galop, couvert par la bannière du Saint-Siège, et escorté seulement de mes chevaliers et de mes meilleurs bacheliers, Guillermis, Cunhac, Élie d’Aimery, Hélie de Raymond, ceux-là avec lesquels nous voyageons. Ils ne sont pas près d’oublier! Ils vous ont conté… non?

Je descends de cheval en lançant mes rênes à La Rue; je recoiffe mon chapeau que la course m’avait rabattu dans le dos; Brunet défroisse ma robe, j’avance vers le roi les gants joints. Je lui dis d’entrée, avec autant de fermeté que de révérence: «Sire, je vous prie et vous supplie, au nom de la foi, de surseoir un moment au combat. Je viens m’adresser à vous d’ordre et de la volonté de notre Saint-Père. Vous plaira-t-il de m’écouter?»

Si surpris qu’il fût par l’arrivée, en un tel instant, de ce gêneur d’Église, que pouvait-il faire, le roi Jean, sinon me répondre, du même ton de cérémonie: «Volontiers, Monseigneur cardinal. Que vous plaît-il de me dire?»

Je restai un moment les yeux levés vers le ciel, comme si je le priais de m’inspirer. Et je priais, en effet; mais aussi j’attendais que le duc d’Athènes, les maréchaux, le duc de Bourbon, l’évêque Chauveau en qui je pensais trouver un allié, Jean de Landas, Saint-Venant, Tancarville et quelques autres, dont l’Archiprêtre, se fussent rapprochés. Car ce n’étaient plus à présent paroles seul à seul ou entretiens de dîner, comme à Breteuil ou Chartres. Je voulais être entendu, non seulement du roi, mais des plus hauts hommes de France, et qu’ils soient bien témoins de ma démarche.

«Très cher Sire, repris-je, vous avez ici la fleur de la chevalerie de votre royaume, en multitude, contre une poignée de gens que sont les Anglais au regard de vous. Ils ne peuvent tenir contre votre force; et il serait plus honorable pour vous qu’ils se missent à votre merci sans bataille, plutôt que d’aventurer toute cette chevalerie, et de faire périr de bons chrétiens de part et d’autre. Je vous dis ceci sur l’ordonnance de notre très Saint-Père le pape, qui m’a mandé comme son nonce, avec toute son autorité, afin d’aider à la paix, selon le commandement de Dieu qui la veut entre les peuples chrétiens. Aussi je vous prie de souffrir, au nom du Seigneur, que je chevauche vers le prince de Galles, pour lui remontrer en quel danger vous le tenez, et lui parler raison.»

S’il avait pu me mordre, le roi Jean, je crois qu’il l’aurait fait. Mais un cardinal sur un champ de bataille cela ne laisse pas d’impressionner. Et le duc d’Athènes hochait le front, et le maréchal de Clermont, et Monseigneur de Bourbon. J’ajoutai: «Très cher Sire, nous sommes dimanche, jour du Seigneur, et vous venez d’entendre messe. Vous plairait-il de surseoir au travail de mort le jour consacré au Seigneur? Laissez au moins que j’aille parler au prince.»

Le roi Jean regarda ses seigneurs autour de lui, et comprit que lui, le roi très chrétien, ne pouvait point ne pas déférer à ma demande. Si jamais quelque accident funeste survenait, on l’en tiendrait pour coupable et l’on y verrait le châtiment de Dieu.

«Soit, Monseigneur, me dit-il. Il nous plaît de nous accorder à votre souhait. Mais revenez sans tarder.»

J’eus alors une bouffée d’orgueil… le bon Dieu m’en pardonne… Je connus la suprématie de l’homme d’Église, du prince de Dieu, sur les rois temporels. Eussé-je été comte de Périgord, au lieu de votre père, jamais je n’aurais été investi de cette puissance-là. Et je pensai que j’accomplissais la tâche de ma vie.

Toujours escorté de mes quelques lances, toujours signalé par la bannière de la papauté, je piquai vers la hauteur, par le chemin qu’avait éclairé Ribemont, en direction du petit bois où campait le prince de Galles.

«Prince, mon beau fils…» car cette fois, quand je fus devant lui, je ne lui donnai plus du Monseigneur, pour mieux lui laisser sentir sa faiblesse… «si vous aviez justement considéré la puissance du roi de France comme je viens de le faire, vous me laisseriez tenter une convention entre vous, et de vous accorder, si je le puis.» Et je lui dénombrai l’armée de France que j’avais pu contempler devant le bourg de Nouaille. «Voyez où vous êtes, et combien vous êtes… Croyez-vous donc que vous pourrez tenir longtemps?»

Eh non, il ne pourrait longtemps tenir, et il le savait bien. Son seul avantage, c’était le terrain; son retranchement était vraiment le meilleur qu’on pût trouver. Mais ses hommes déjà commençaient à souffrir de la soif, car il n’y avait pas d’eau sur cette colline; il eût fallu pouvoir aller en puiser au ruisseau, le Moisson, qui coulait en bas; or les Français le tenaient. Des vivres, il n’en était guère pourvu que pour une journée. Il avait perdu son beau rire blanc sous ses moustaches à la saxonne, le prince ravageur! S’il n’avait pas été qui il était, au milieu de ses chevaliers, Chandos, Grailly, Warwick, Suffolk, qui l’observaient, il serait convenu de ce qu’eux-mêmes pensaient, que leur situation ne permettait plus d’espérance. À moins d’un miracle… et le miracle, c’était peut-être moi qui le lui apportais. Néanmoins, par souci de grandeur, il discuta un peu: «Je vous l’ai dit à Montbazon, Monseigneur de Périgord, je ne saurais traiter sans l’ordre du roi mon père…

— Beau prince, au-dessus de l’ordre des rois, il y a l’ordre de Dieu. Ni votre père le roi Édouard, sur son trône de Londres, ni Dieu sur le trône du ciel ne vous pardonneraient de faire perdre la vie à tant de bonnes et braves gens remis à votre protection, si vous pouvez agir autrement. Acceptez-vous que je discute les conditions où vous pourriez, sans perdre l’honneur, épargner un combat bien cruel et bien douteux?»

Armure noire et robe rouge face à face. Le heaume aux trois plumes blanches interrogeait mon chapeau rouge et semblait en compter les glands de soie. Enfin le heaume fit un signe d’acquiescement.

Le chemin d’Eustache dévalé, où j’aperçus les archers anglais en rangs tassés, derrière les palissades de pieux qu’ils avaient plantés, et me voici revenu devant le roi Jean. Je tombai en pleine palabre; et je compris, à certains regards qui m’accueillirent, que tout le monde n’avait pas dit du bien de moi. L’Archiprêtre se balançait, efflanqué, goguenard, sous son chapeau de Montauban.

«Sire, dis-je, j’ai bien vu les Anglais. Vous n’avez point à vous hâter de les combattre, et vous ne perdez rien à vous reposer un peu. Car, placés comme ils sont, ils ne peuvent vous fuir, ni vous échapper. Je pense en vérité que vous les pourrez avoir sans coup férir. Aussi je vous prie que vous leur accordiez répit jusques à demain, au soleil levant.»

Sans coup férir… J’en vis plusieurs, comme le comte Jean d’Artois, Douglas, Tancarville lui-même, qui bronchèrent sous le mot et secouèrent le col. Ils avaient envie de férir. J’insistai: «Sire, n’accordez rien si vous le voulez à votre ennemi, mais accordez son jour à Dieu.»

Le connétable et le maréchal de Clermont penchaient pour cette suspension d’armes… «Attendons de savoir, Sire, ce que l’Anglais propose et ce que nous en pouvons exiger; nous n’y risquons rien…» En revanche, Audrehem, oh! simplement parce que, Clermont étant d’un avis, il était de l’autre… disait assez haut pour que je l’entendisse: «Sommes-nous donc là pour batailler ou pour écouter prêche?» Eustache de Ribemont, parce que sa disposition de combat avait été adoptée par le roi, et qu’il était tout énervé de la voir en œuvre, poussait à l’engagement immédiat.

Et Chauveau, le comte-évêque de Châlons qui portait heaume en forme de mitre, peint en violet, le voilà soudain qui s’agite et presque s’emporte.

«Est-ce le devoir de l’Église, messire cardinal, que de laisser des pillards et des parjures s’en repartir sans châtiment?» Là, je me fâche un peu. «Est-ce le devoir d’un serviteur de l’Église, messire évêque, que de refuser la trêve à Dieu? Veuillez apprendre, si vous ne le savez pas, que j’ai pouvoir d’ôter office et bénéfices à tout ecclésiastique qui voudrait entraver mes efforts de paix… La Providence punit les présomptueux, messire. Laissez donc au roi l’honneur de montrer sa grandeur, s’il le veut… Sire, vous tenez tout en vos mains; Dieu décide à travers vous.»

Le compliment avait porté. Le roi tergiversa quelque temps encore, tandis que je continuais de plaider, assaisonnant mon propos de compliments gros comme les Alpes. Quel prince, depuis Saint Louis, avait montré tel exemple que celui qu’il pouvait donner? Toute la chrétienté allait admirer un geste de preux, et viendrait désormais demander arbitrage à sa sagesse ou secours à sa puissance!

«Faites dresser mon pavillon, dit le roi à ses écuyers. Soit, Monseigneur cardinal; je me tiendrai ici jusqu’à demain, au soleil levant, pour l’amour de vous.

— Pour l’amour de Dieu, Sire; seulement pour l’amour de Dieu.»

Et je repars. Six fois au long de la journée, je devais faire la navette, allant suggérer à l’un les conditions d’un accord, venant les rapporter à l’autre; et chaque fois, passant entre les haies des archers gallois vêtus de leur livrée mi-partie blanche et verte, je me disais que si quelques-uns, se méprenant, me lançaient une volée de flèches, je serais bien assaisonné.

Le roi Jean jouait aux dés, pour passer le temps, sous son pavillon de drap vermeil. Tout à l’alentour, l’armée s’interrogeait. Bataille ou pas bataille? Et l’on en disputait ferme jusque devant le roi. Il y avait les sages, il y avait les bravaches, il y avait les timorés, il y avait les coléreux… Chacun s’autorisait à donner un avis. En vérité, le roi Jean restait indécis. Je ne pense pas qu’il se posa un seul moment la question du bien général. Il ne se posait que la question de sa gloire personnelle qu’il confondait avec le bien de son peuple. Après nombre de revers et de déboires, qu’est-ce donc qui grandirait le plus sa figure, une victoire par les armes ou par la négociation? Car l’idée d’une défaite bien sûr ne le pouvait effleurer, non plus qu’aucun de ses conseillers.

Or les offres que je lui portais, voyage après voyage, n’étaient point négligeables. Au premier, le prince de Galles consentait à rendre tout le butin qu’il avait fait au cours de sa chevauchée, ainsi que tous les prisonniers, sans demander rançon. Au second, il acceptait de remettre toutes les places et châteaux conquis, et tenait pour nuls les hommages et ralliements. À la troisième navette, c’était une somme d’or, en réparation de ce qu’il avait détruit, non seulement pendant l’été, mais encore dans les terres de Languedoc l’année précédente. Autant dire que de ses deux expéditions, le prince Édouard ne conservait aucun profit.

Le roi Jean exigeait plus encore? Soit. J’obtins du prince le retrait de toutes garnisons placées en dehors de l’Aquitaine… c’était un succès de belle taille… et l’engagement de ne jamais traiter dans l’avenir ni avec le comte de Foix… à ce propos, Phœbus était dans l’armée du roi, mais je ne le vis pas; il se tenait fort à l’écart… ni avec aucun parent du roi, ce qui visait précisément Navarre. Le prince cédait beaucoup; il cédait plus que je n’aurais cru. Et pourtant je devinais qu’au fond de lui il ne pensait pas qu’il serait dispensé de combattre.

Trêve n’interdit pas de travailler. Aussi tout le jour il employa ses hommes à fortifier leur position. Les archers doublaient les haies de pieux épointés aux deux bouts, pour se faire des herses de défense. Ils abattaient des arbres qu’ils tiraient en travers des passages que pourrait emprunter l’adversaire. Le comte de Suffolk, maréchal de l’ost anglais, inspectait chaque troupe l’une après l’autre. Les comtes de Warwick et de Salisbury, le sire d’Audley participaient à nos entrevues et m’escortaient à travers le camp.

Le jour baissait quand j’apportai au roi Jean une ultime proposition que j’avais moi-même avancée. Le prince était prêt à jurer et signer que, pendant sept ans entiers, il ne s’armerait pas ni n’entreprendrait rien contre le royaume de France. Nous étions donc tout au bord de la paix générale.

«Oh! On connaît les Anglais, dit l’évêque Chauveau. Ils jurent, et puis renient leur parole.»

Je répliquai qu’ils auraient peine à renier un engagement pris par-devant le légat papal; je serais signataire à la convention.

«Je vous donnerai réponse au soleil levant», dit le roi.

Et je m’en allai loger à l’abbaye de Maupertuis. Jamais je n’avais tant chevauché dans une même journée, ni tant discuté. Si recru de fatigue que je fusse, je pris le temps de bien prier, de tout mon cœur. Je me fis éveiller à la pointe du jour. Le soleil commençait juste à jaillir quand je me présentai derechef devant le tref du roi Jean. Au soleil levant, aurait-il dit. On ne pouvait être plus exact que moi. J’eus une mauvaise impression. Toute l’armée de France était sous les armes, en ordre de bataille, à pied, sauf les trois cents désignés pour la charge, et n’attendant que le signal d’attaquer.

«Monseigneur cardinal, me déclare brièvement le roi, je n’accepterai de renoncer au combat que si le prince Édouard et cent de ses chevaliers, à mon choix, se viennent mettre en ma prison. — Sire, c’est là demande trop grosse et contraire à l’honneur; elle rend inutiles tous nos pourparlers d’hier. J’ai pris suffisante connaissance du prince de Galles pour savoir qu’il ne la considérera même pas. Il n’est pas homme à capituler sans combattre, et à venir se livrer en vos mains avec la fleur de la chevalerie anglaise, dût ce jour être pour lui le dernier. Le feriez-vous, ou aucun de vos chevaliers de l’Étoile, si vous en étiez en sa place? — Certes non!

— Alors, Sire, il me paraît vain que j’aille porter une requête avancée seulement pour qu’elle soit repoussée. — Monseigneur cardinal, je vous sais gré de vos offices; mais le soleil est levé. Veuillez vous retirer du champ.»

Derrière le roi, ils se regardaient par leur ventaille, et échangeaient sourires et clins d’œil, l’évêque Chauveau, Jean d’Artois, Douglas, Eustache de Ribemont et même Audrehem et bien sûr l’Archiprêtre, aussi contents, semblait-il, d’avoir fait échec au légat du pape qu’ils le seraient d’aplatir les Anglais.

Un instant, je balançai, tant la colère me montait au nez, à lâcher que j’avais pouvoir d’excommunication. Mais quoi? Quel effet cela aurait-il eu? Les Français seraient tout de même partis à l’attaque, et je n’aurais gagné que de mettre en plus grande évidence l’impuissance de l’Église. J’ajoutai seulement: «Dieu jugera, Sire, lequel de vous deux se sera montré le meilleur chrétien.»

Et je remontai, pour la dernière fois, vers les boqueteaux. J’enrageais. «Qu’ils crèvent tous, ces fous! me disais-je en galopant. Le Seigneur n’aura pas besoin de les trier; ils sont tous bons pour sa fournaise.»

Arrivé devant le prince de Galles, je lui dis: «Beau fils, faites ce que vous pourrez; il vous faut combattre. Je n’ai pu trouver nulle grâce d’accord avec le roi de France. — Nous battre est bien notre intention, me répondit le prince. Que Dieu m’aide!»

Là-dessus, je m’en repartis, fort amer et dépité, vers Poitiers. Or ce fut le moment que choisit mon neveu de Durazzo pour me dire: «Je vous prie de me relever de mon service, mon oncle. Je veux aller combattre. — Et avec qui? lui criai-je.

— Avec les Français, bien sûr!

— Tu ne les trouves donc pas assez nombreux?

— Mon oncle, comprenez qu’il va y avoir bataille, et il n’est pas digne d’un chevalier de n’y pas prendre part. Et messire de Heredia vous en prie aussi…»

J’aurais dû le tancer bien fort, lui dire qu’il était requis par le Saint-Siège pour m’escorter dans ma mission de paix, et que, tout au contraire d’acte de noblesse, ce pourrait être regardé comme une forfaiture d’avoir rejoint l’un des deux partis. J’aurais dû lui ordonner, simplement, de rester… Mais j’étais las, j’étais irrité. Et d’une certaine façon, je le comprenais. J’aurais eu envie de prendre une lance, moi aussi et de charger je ne sais trop qui, l’évêque Chauveau… Alors je lui criai: «Allez au Diable, tous les deux! Et grand bien vous fasse!» C’est la dernière parole que j’adressai à mon neveu Robert. Je me la reproche, je me la reproche bien fort…

VII LA MAIN DE DIEU

C’est chose bien malaisée, quand on n’y fut pas, que de reconstituer une bataille, et même quand on y fut. Surtout lorsqu’elle se déroule aussi confusément que celle de Maupertuis… Elle me fut contée, quelques heures après, de vingt façons différentes, chacun ne la jugeant que de sa place et ne prenant pour important que ce qu’il avait fait. Particulièrement les battus qui, à les entendre, ne l’eussent jamais été sans la faute de leurs voisins, lesquels en disaient tout autant.

Ce qui ne peut être mis en doute, c’est que, aussitôt après mon départ du camp français, les deux maréchaux se prirent de bec. Le connétable, duc d’Athènes, ayant demandé au roi s’il lui plaisait d’ouïr son conseil, lui dit à peu près ceci: «Sire, si vous voulez vraiment que les Anglais se rendent à votre merci, que ne les laissez-vous s’épuiser par défaut de vivres? Car leur position est forte, mais ils ne la soutiendront guère quand ils auront le corps faible. Ils sont de toute part encerclés, et s’ils tentent sortie par la seule issue où nous pouvons nous-mêmes les forcer, nous les écraserons sans peine. Puisque nous avons attendu une journée, que ne pouvons-nous attendre encore une ou deux autres, d’autant qu’à chaque moment nous nous grossissons des retardataires qui rejoignent?» Et le maréchal de Clermont d’appuyer: «Le connétable dit bien. Un peu d’attente nous donne tout à gagner, et rien à perdre.»

C’est alors que le maréchal d’Audrehem s’emporta. Atermoyer, toujours atermoyer! On devrait en avoir terminé depuis la veille au soir. «Vous ferez tant que vous finirez par les laisser échapper, comme souvent il advint. Regardez-les qui bougent. Ils descendent vers nous pour se fortifier plus bas et se ménager refuite. On dirait, Clermont, que vous n’avez pas grand-hâte de vous battre, et qu’il vous peine de voir les Anglais de si près.»

La querelle des maréchaux, il fallait bien qu’elle éclatât. Mais était-ce le moment le mieux choisi? Clermont n’était pas homme à prendre si gros outrage en plein visage. Il renvoya, comme à la paume: «Vous ne serez point si hardi aujourd’hui, Audrehem, que vous mettiez le museau de votre cheval au cul du mien.»

Là-dessus il rejoint les chevaliers qu’il doit entraîner à l’assaut, se fait hisser en selle, et donne de lui-même l’ordre d’attaquer. Audrehem l’imite aussitôt, et avant que le roi n’ait rien dit, ni le connétable rien commandé, voici la charge lancée, non point groupée comme il en avait été décidé, mais en deux escadrons séparés qui semblent moins se soucier de rompre l’ennemi que de se distancer ou de se poursuivre. Le connétable à son tour demande son destrier et s’élance, cherchant à les rameuter.

Alors le roi fait crier l’attaque pour toutes les bannières; et tous les hommes d’armes, à pied, patauds, alourdis des cinquante ou soixante livres de fer qu’ils ont sur le dos, commencent à s’avancer dans les champs vers le chemin pentu où déjà la cavalerie s’engouffre. Cinq cents pas à franchir…

Là-haut, le prince de Galles, quand il a vu la charge française s’ébranler, s’est écrié: «Mes beaux seigneurs, nous sommes petit nombre, mais ne vous en effrayez pas. La vertu ni la victoire ne vont forcément à grand peuple, mais là où Dieu veut les envoyer. Si nous sommes déconfits, nous n’en aurons point de blâme, et si la journée est pour nous, nous serons les plus honorés du monde.»

Déjà la terre tremblait au pied de la colline; les archers gallois se tenaient genou en terre derrière leurs pieux pointus, et les premières flèches se mirent à siffler…

Tout d’abord le maréchal de Clermont fonça sur la bannière de Salisbury, se ruant dans la haie pour s’y faire brèche. Une pluie de flèches brisa sa charge. Ce fut une tombée atroce, au dire de ceux qui en ont réchappé. Les chevaux qui n’avaient pas été atteints allaient s’empaler sur les pieux pointus des archers gallois. De derrière la palissade, les courtilliers et bidaux surgissaient avec leurs gaudendarts, ces terribles armes à trois fins dont le croc saisit le chevalier par la chemise de mailles, et parfois par la chair, pour le jeter à bas de sa monture… dont la pointe disjoint la cuirasse à l’aine ou à l’aisselle quand l’homme est à terre, dont le croissant enfin sert à fendre le heaume… Le maréchal de Clermont fut des premiers tués, et presque personne d’entre les siens ne put vraiment entamer la position anglaise. Tous défaits dans le passage conseillé par Eustache de Ribemont.

Au lieu de se porter au secours de Clermont, Audrehem avait voulu le distancer en suivant le cours du Moisson pour tourner les Anglais. Il était venu donner sur les troupes du comte de Warwick dont les archers ne lui firent pas meilleur parti. On devait vite apprendre que Audrehem était blessé, et prisonnier. Du duc d’Athènes, on ne savait rien. Il avait disparu dans la mêlée. L’armée avait, en quelques moments, vu disparaître ses trois chefs. Mauvais début. Mais cela ne faisait que trois cents hommes tués ou repoussés, sur vingt-cinq mille qui avançaient, pas à pas. Le roi était remonté à cheval pour dominer ce champ d’armures qui marchait, lentement.

Alors se produisit un étrange remous. Les rescapés de la charge Clermont, déboulant d’entre les deux haies meurtrières, leurs chevaux emportés, eux-mêmes hors de sens et incapables de freiner leurs montures, vinrent donner dans la première bataille, celle du duc d’Orléans, renversant comme des pièces d’échec leurs compagnons qui s’en venaient à pied, péniblement. Oh! ils n’en renversèrent pas beaucoup: trente ou cinquante peut-être, mais qui dans leur chute en chavirèrent le double.

Du coup, voici la panique dans la bannière d’Orléans. Les premiers rangs, voulant se garer des chocs, reculent en désordre; ceux de derrière ne savent pas pourquoi les premiers refluent ni sous quelle poussée; et la déroute s’empare en quelques moments d’une bataille de près de six mille hommes. Combattre à pied n’est pas leur habitude, sinon en champ clos, un contre un. Là, pesants comme ils sont, peinant à se déplacer, la vue rétrécie sous leurs bassinets, ils s’imaginent déjà perdus sans recours. Et tous se jettent à fuir alors qu’ils sont encore bien loin de portée du premier ennemi. C’est une chose merveilleuse qu’une armée qui se repousse elle-même!

Les troupes du duc d’Orléans et le duc lui-même cédèrent ainsi un terrain que nul ne leur disputait, quelques bataillons allant chercher refuge derrière la bataille du roi, mais la plupart courant droit, si l’on peut dire courir, aux chevaux tenus par les varlets, alors que rien d’autre en vérité ne talonnait tous ces fiers hommes que la peur qu’ils s’inspiraient à eux-mêmes.

Et de se faire hisser en selle pour détaler aussitôt, certains partant pliés comme des tapis en travers de leurs montures qu’ils n’étaient pas parvenus à enfourcher. Et disparaissant à travers le pays… La main de Dieu, ne peut-on s’empêcher de penser… n’est-ce pas, Archambaud?… Et seuls les mécréants oseraient en sourire.

La bataille du Dauphin, elle aussi, s’était portée en avant… «Montjoie Saint-Denis!»… et n’ayant reçu aucun retour ni reflux, poursuivit son progrès. Les premiers rangs, haletants déjà de leur marche, s’engagèrent entre les mêmes haies qui avaient été funestes à Clermont, butant sur les chevaux et les hommes abattus là, un petit moment fait. Ils furent accueillis par de mêmes nuées de flèches, tirées de derrière les palissades. Il y eut grand bruit de glaives heurtés, et de cris de fureur ou de douleur. Le goulot étant fort étroit, très peu se trouvaient au choc, tous les autres derrière eux pressés et ne se pouvant plus mouvoir. Jean de Landas, Voudenay, le sire Guichard aussi se tenaient, comme ils en avaient l’ordre, autour du Dauphin lequel aurait été bien en peine, et ses frères de Poitiers et de Berry comme lui, de bouger ou de commander aucun mouvement. Et puis, encore une fois, à travers les fentes d’un heaume, quand on est à pied, avec plusieurs centaines de cuirasses devant soi, le regard n’a guère de champ. À peine le Dauphin voyait-il plus loin que sa bannière, tenue par le chevalier Tristan de Meignelay. Quand les chevaliers du comte de Warwick, ceux-là qui avaient fait Audrehem prisonnier, fondirent à cheval sur le flanc de la bataille du Dauphin, il fut trop tard pour se disposer à soutenir charge.

C’était bien le comble! Ces Anglais, qui si volontiers se battaient à pied et en avaient tiré leur renommée, s’étaient remis en selle dès lors qu’ils avaient vu leurs ennemis venant à l’attaque démontés. Sans avoir à être bien nombreux, ils produisirent la même carambole, mais plus durement, dans le corps de bataille du Dauphin, que celle qui s’était faite toute seule parmi les gens du duc d’Orléans. Et avec plus de confusion encore. «Gardez-vous, gardez-vous», criait-on aux trois fils du roi. Les chevaliers de Warwick poussaient vers la bannière du Dauphin, lequel Dauphin avait laissé choir sa courte lance et peinait, bousculé par les siens, à seulement soutenir son épée.

Ce fut Voudenay, ou bien Guichard, on ne sait pas trop, qui le tira par le bras en lui hurlant: «Suivez-nous; vous devez vous retraire, Monseigneur!» Encore fallait-il pouvoir… Le Dauphin vit le pauvre Tristan de Meignelay navré au sol, le sang lui fuyant de la gorgière comme d’un pot fêlé et coulant sur la bannière aux armes de Normandie et du Dauphiné. Et cela, je le crains, lui donna de l’ardeur à filer. Landas et Voudenay lui ouvraient chemin dans leurs propres rangs. Ses deux frères le suivaient, pressés par Saint-Venant.

Qu’il se soit tiré de ce mauvais pas, il n’y a là rien à redire, et l’on ne doit que louer ceux qui l’y ont aidé. Ils avaient mission de le conduire et protéger. Ils ne pouvaient laisser les fils de France, et surtout le premier, aux mains de l’ennemi. Tout cela est bon. Que le Dauphin soit allé aux chevaux, ou qu’on ait appelé son cheval à lui, et qu’il y soit remonté, et que ses compagnons en aient fait de même, cela est juste encore, puisqu’ils venaient d’être bousculés par gens à cheval.

Mais que le Dauphin alors, sans regarder en arrière, s’en soit en allé d’un roide galop, quittant le champ du combat, tout comme son oncle d’Orléans un moment auparavant, il sera malaisé de jamais faire tenir cela pour une conduite honorable. Ah! les chevaliers de l’Étoile, ce n’était pas leur journée!

Saint-Venant, qui est vieux et dévoué serviteur de la couronne, assurera toujours que ce fut lui qui prit la décision d’éloigner le Dauphin, qu’il avait déjà pu juger que la bataille du roi était mal en point, que l’héritier du trône commis à sa garde devait coûte que coûte être sauvé, et qu’il lui fallut insister fortement et presque ordonner au Dauphin d’avoir à partir, et il soutiendra cela au Dauphin lui-même… brave Saint-Venant! D’autres, hélas, ont la langue moins discrète.

Les hommes de la bataille du Dauphin, voyant celui-ci s’éloigner, ne furent pas longs à se débander et s’en furent à leurs chevaux eux aussi, criant à la retraite générale.

Le Dauphin courut une grande lieue, comme il était parti. Alors, le jugeant assez en sécurité, Voudenay, Landas et Guichard lui annoncèrent qu’ils s’en retournaient se battre. Il ne leur répondit rien. Et que leur aurait-il dit? «Vous repartez à l’engagement, moi je m’en écarte; je vous fais mon compliment et mon salut»?… Saint-Venant voulait également s’en retourner. Mais il fallait bien que quelqu’un restât avec le Dauphin, et les autres lui en firent obligation, comme au plus vieux et au plus sage. Ainsi Saint-Venant, avec une petite escorte qui se grossit vite, d’ailleurs, de fuyards tout affolés qu’ils rencontraient, conduisit le Dauphin s’enfermer dans le gros château de Chauvigny. Et là, paraît-il, quand ils furent arrivés, le Dauphin eut peine à retirer son gantelet, tant sa main droite était gonflée, toute violette. Et on le vit pleurer.

VIII LA BATAILLE DU ROI

Restait la bataille du roi… Ressers-nous un peu de ce vin mosellan, Brunet… Qui donc? L’Archiprêtre?… Ah bon, celui de Verdun! Je le verrai demain, ce sera bien assez tôt. Nous sommes ici pour trois jours, tant nous nous sommes avancés par ce temps de printemps qui continue, au point que les arbres ont des bourgeons, en décembre…

Oui, restait le roi Jean, sur le champ de Maupertuis… Maupertuis… tiens, je n’y avais pas songé. Les noms, on les répète, on ne s’avise plus de leur sens… Mauvaise issue, mauvais passage… On devrait se méfier de livrer combat dans un lieu ainsi appelé.

D’abord le roi avait vu fuir en désordre, avant même l’abord de l’ennemi, les bannières que commandait son frère. Puis se défaire et disparaître, à peine engagées, les bannières de son fils. Certes, il en avait éprouvé dépit, mais sans penser que rien fût perdu pour autant. Sa seule bataille était encore plus nombreuse que tous les Anglais réunis.

Un meilleur capitaine eût sans doute compris le danger et modifié aussitôt sa manœuvre. Or, le roi Jean laissa aux chevaliers d’Angleterre tout le temps de répéter à son encontre la charge qui venait de si bien leur réussir. Ils ont déboulé sur lui, lances basses, et ils ont rompu son front de bataille.

Pauvre Jean II! Son père, le roi Philippe, avait été déconfit à Crécy pour avoir lancé sa chevalerie contre la piétaille, et lui se faisait étriller, à Poitiers, tout précisément pour la raison inverse.

«Que faut-il faire quand on affronte des gens sans honneur qui toujours emploient des armes autres que les vôtres?» C’est ce qu’il m’a dit ensuite, quand je l’ai revu. Du moment qu’il s’avançait à pied, les Anglais auraient dû, s’ils avaient été de preux hommes, rester à pied de même. Oh! il n’est pas le seul prince qui rejette la faute de ses échecs sur un adversaire qui n’a pas joué la règle du jeu choisie par lui!

Il m’a dit aussi que la grande colère où ceci l’avait mis lui renforçait les membres. Il ne sentait plus le poids de son armure. Il avait rompu sa masse de fer, mais auparavant il avait assommé plus d’un assaillant. Il aimait mieux, d’ailleurs, assommer que pourfendre; mais puisqu’il ne lui restait plus que sa hache d’armes à deux tranchants, il la brandissait, il la faisait tournoyer, il l’abattait. On eût dit un bûcheron fou dans une forêt d’acier. De plus furieux que lui sur un champ de bataille, on n’en a guère connu. Il ne sentait rien, ni fatigue ni effroi, seulement la rage qui l’aveuglait, plus encore que le sang qui lui coulait sur la paupière gauche.

Il était si sûr de gagner, tout à l’heure; il avait la victoire dans la main! Et tout s’est écroulé. À cause de quoi, à cause de qui? À cause de Clermont, à cause d’Audrehem, ses méchants maréchaux trop tôt partis, à cause de son connétable, un âne! Qu’ils crèvent, qu’ils crèvent tous! Là-dessus, il peut se rassurer, le bon roi; ce vœu-là au moins est exaucé. Le duc d’Athènes est mort; on le retrouvera tout à l’heure contre un buisson, le corps ouvert par un coup de vouge et piétiné par une charge. Le maréchal de Clermont est mort; il a reçu tant de flèches que son cadavre ressemble à une roue de dindon. Audrehem est prisonnier, la cuisse traversée.

Rage et fureur. Tout est perdu, mais le roi Jean ne cherche qu’à tuer, tuer, tuer tout ce qui est devant lui. Et puis tant pis, mourir, le cœur éclaté! Sa cotte d’armes bleue brodée des lis de France est en lambeaux. Il a vu tomber l’oriflamme, que le brave Geoffroy de Charny serrait contre sa poitrine; cinq courtilliers étaient sur lui; un bidau gallois ou un goujat irlandais, armé d’un mauvais couteau de boucher, a emporté la bannière de France.

Le roi appelle les siens. «À moi, Artois! À moi, Bourbon!» Ils étaient là il n’y a qu’un moment. Eh oui! Mais à présent, le fils du comte Robert, le dénonciateur du roi de Navarre, le géant à petite cervelle… «Mon cousin Jean, mon cousin Jean»… est prisonnier, et son frère Charles d’Artois aussi, et Monseigneur de Bourbon, le père de la Dauphine.

«À moi, Regnault, à moi l’évêque! Fais-toi entendre de Dieu!» Si Regnault Chauveau parlait à Dieu en ce moment-là, c’était face à face. Le corps de l’évêque de Châlons gisait quelque part, les yeux clos sous la mitre de fer. Personne ne répondait plus au roi qu’une voix en mue qui lui criait: «Père, père, gardez-vous! À droite, père, gardez-vous!»

Le roi a eu un moment d’espoir en voyant Landas, Voudenay et Guichard reparaître dans la bataille, à cheval. Les fuyards s’étaient-ils repris? Les bannières des princes revenaient-elles, au galop, pour le dégager? «Où sont mes fils?

— À l’abri, Sire!»

Landas et Voudenay avaient chargé. Seuls. Le roi saurait plus tard qu’ils étaient morts, morts d’être retournés au combat pour qu’on ne les crût pas lâches, après avoir sauvé les princes de France. Un seul de ses fils reste au roi, le plus jeune, son préféré, Philippe, qui continue de lui crier: «À gauche, père, gardez-vous! Père, père, gardez-vous à droite…» Et qui le gêne, disons bien, autant qu’il ne l’aide. Car l’épée est un peu lourde dans les mains de l’enfant pour être bien offensive, et il faut au roi Jean écarter parfois de sa longue hache cette lame inutile, afin de pouvoir porter des coups d’arrêt à ses assaillants. Mais au moins il n’a pas fui, le petit Philippe!

Soudain, Jean II se voit entouré de vingt adversaires, à pied, si pressés qu’ils se gênent les uns les autres. Il les entend crier: «C’est le roi, c’est le roi, sus au roi!»

Pas une cotte d’armes française dans ce cercle terrible. Sur les targes et les écus, rien que des devises anglaises ou gasconnes. «Rendez-vous, rendez-vous, sinon vous êtes mort», lui crie-t-on.

Mais le roi fou n’entend rien. Il continue de fendre l’air avec sa hache. Comme on l’a reconnu, on se tient à distance; dame, on veut le prendre vivant! Et il tranche le vent à droite, à gauche, à droite surtout parce qu’à gauche il a l’œil collé par le sang… «Père, gardez-vous…» Un coup atteint le roi à l’épaule. Un énorme chevalier alors traverse la presse, fait brèche de son corps dans le mur d’acier, joue des cubitières, et parvient devant le roi haletant qui toujours mouline l’air. Non, ce n’est pas Jean d’Artois; je vous l’ai dit, il est prisonnier. D’une forte voix française, le chevalier crie: «Sire, Sire, rendez-vous.»

Le roi Jean alors s’arrête de frapper contre rien, contemple ceux qui l’entourent, qui l’enferment, et répond au chevalier: «À qui me rendrais-je, à qui? Où est mon cousin le prince de Galles? C’est à lui que je parlerai.

— Sire, il n’est pas ici; mais rendez-vous à moi, et je vous mènerai devers lui, répond le géant.

— Qui êtes-vous?

— Je suis Denis de Morbecque, chevalier, mais depuis cinq ans au royaume d’Angleterre, puisque je ne puis demeurer au vôtre.»

Morbecque, condamné pour homicide et délit de guerre privée, le frère de ce Jean de Morbecque qui travaille si bien pour les Navarre, qui a négocié le traité entre Philippe d’Évreux et Édouard III. Ah! Le sort faisait bien les choses et mettait des épices dans l’infortune pour la rendre plus amère.

«Je me rends à vous», dit le roi.

Il jeta sa hache d’armes dans l’herbe, ôta son gantelet et le tendit au gros chevalier. Et puis, un instant immobile, l’œil clos, il laissa la défaite descendre en lui.

Mais voilà qu’à son entour le hourvari reprenait, qu’il était bousculé, tiré, pressé, secoué, étouffé. Les vingt gaillards criaient tous ensemble: «Je l’ai pris, je l’ai pris, c’est moi qui l’ai pris!» Plus fort que tous, un Gascon gueulait: «Il est à moi. J’étais le premier à l’assaillir. Et vous venez, Morbecque, quand la besogne est faite.» Et Morbecque de répondre: «Que clamez-vous, Troy? Il s’est rendu à moi, pas à vous.»

C’est qu’elle allait rapporter gros, et d’honneur et d’argent, la prise du roi de France! Et chacun cherchait à l’agripper pour assurer son droit. Saisi au bras par Bertrand de Troy, au col par un autre, le roi finit par être renversé dans son armure. Ils l’eussent séparé en quartiers. «Seigneurs, seigneurs! criait-il, menez-moi courtoisement, voulez-vous, et mon fils aussi, devers le prince mon cousin. Ne vous battez plus de ma prise. Je suis assez grand pour tous vous faire riches.»

Mais ils n’écoutaient rien. Ils continuaient de hurler: «C’est moi qui l’ai pris. Il est mien!»

Et ils se battaient entre eux, ces chevaliers, gueules rogues et griffes de fer levées, ils se battaient pour un roi comme des chiens pour un os. Passons à présent du côté du prince de Galles. Son bon capitaine, Jean Chandos, venait de le rejoindre sur un tertre qui dominait une grande partie du champ de bataille, et ils s’y étaient arrêtés. Leurs chevaux, les naseaux injectés de sang, le mors enveloppé de bave mousseuse, étaient couverts d’écume. Eux-mêmes haletaient. «Nous nous entendions l’un l’autre prendre de grandes goulées d’air», m’a raconté Chandos. La face du prince ruisselait et son camail d’acier, fixé au casque, qui enfermait le visage et les épaules, se soulevait à chaque prise d’haleine.

Devant eux, ce n’étaient que haies éventrées, arbrisseaux cassés, vignes ravagées. Partout des montures et des hommes abattus. Ici un cheval n’en finissait pas de mourir, battant des fers. Là, une cuirasse rampait. Ailleurs, trois écuyers portaient au pied d’un arbre le corps d’un chevalier expirant. Partout, archers gallois et courtilliers irlandais dépouillaient les cadavres. On entendait encore dans quelques coins des cliquetis de combat. Des chevaliers anglais passaient dans la plaine serrant un des derniers Français qui cherchait sa retraite.

Chandos dit: «Dieu merci, la journée est vôtre, Monseigneur.

— Eh oui, par Dieu, elle l’est. Nous l’avons emporté! «lui répondit le prince. Et Chandos reprit: «Il serait bon, je crois, que vous vous arrêtiez ici, et fassiez mettre votre bannière sur ce haut buisson. Ainsi se rallieront vers vous vos gens, qui sont fort épars. Et vous-même pourrez vous rafraîchir un petit, car je vous vois fort échauffé. Il n’y a plus à poursuivre.

— Je pense ainsi», dit le prince.

Et tandis que la bannière aux lions et aux lis était plantée sur un buisson et que les sonneurs cornaient, cornaient dans leur trompe le rappel au prince, Édouard se fit ôter son bassinet, secoua ses cheveux blonds, essuya, sa moustache trempée.

Quelle journée! Il faut bien reconnaître qu’il avait vraiment payé de sa personne, galopant sans relâche, pour se montrer à chaque troupe, encourageant ses archers, exhortant ses chevaliers, décidant des points où pousser des renforts… enfin, c’est surtout Warwick et Suffolk, ses maréchaux, qui décidaient; mais il était toujours là pour leur dire:

«Allez, vous faites bien…» Au vrai, il n’avait pris de lui-même qu’une seule décision, mais capitale, et qui lui méritait vraiment la gloire de toute la journée. Lorsqu’il avait vu le désordre causé dans la bannière d’Orléans par le seul reflux de la charge française, il avait aussitôt remis en selle une partie de son monde pour aller produire semblable effet dans la bataille du duc de Normandie. Lui-même était entré dans la mêlée à dix reprises. On avait eu l’impression qu’il était partout. Et chacun qui ralliait venait le lui dire. «La journée est vôtre. La journée est vôtre… C’est grande date, dont les peuples garderont mémoire. La journée est vôtre, vous avez fait merveille.»

Ses gentilshommes du corps et de la chambre se hâtèrent à lui dresser son pavillon, sur place, et à faire avancer le chariot, soigneusement garé, qui contenait tout le nécessaire de son repas, sièges, tables, couverts, vins.

Il ne pouvait pas se décider à descendre de cheval, comme si la victoire n’était pas vraiment acquise.

«Où est le roi de France, l’a-t-on vu?» demandait-il à ses écuyers.

Il était grisé d’action. Il parcourait le tertre, prêt à quelque lutte suprême.

Et soudain il aperçut, renversée dans les bruyères, une cuirasse immobile. Le chevalier était mort, abandonné de ses écuyers, sauf d’un vieux serviteur blessé, qui se cachait dans un taillis. Auprès du chevalier, son pennon: armes de France au sautoir de gueules. Le prince fit ôter le bassinet du mort. Eh! oui, Archambaud… c’est bien ce que vous pensez; c’était mon neveu… c’était Robert de Durazzo.

Je n’ai pas honte de mes larmes… Certes, son honneur propre l’avait poussé à une action que l’honneur de l’Église, et le mien, auraient dû lui défendre. Mais je le comprends. Et puis, il fut vaillant… Il n’est pas de jour où je ne prie Dieu de lui faire pardon.

Le prince commanda à ses écuyers: «Mettez ce chevalier sur une targe, portez-le à Poitiers et présentez-le pour moi au cardinal de Périgord, et dites-lui que je le salue.»

Et c’est de la sorte, oui, que j’appris que la victoire était aux Anglais. Dire que, le matin, le prince était prêt à traiter, à tout rendre de ses prises, à suspendre les armes, pour sept ans! Il m’en fit beau reproche, le lendemain, quand nous nous revîmes à Poitiers. Ah! il ne mâcha pas ses paroles. J’avais voulu servir les Français, je l’avais trompé sur leur force, j’avais mis tout le poids de l’Église dans la balance pour l’amener à composition. Je ne pus que lui répondre: «Beau prince, vous avez épuisé les moyens de la paix, par amour de Dieu. Et la volonté de Dieu s’est fait connaître.» Voilà ce que je lui dis…

Mais Warwick et Suffolk étaient arrivés sur le tertre, et avec eux Lord Cobham. «Avez-vous nouvelles du roi Jean? leur demanda le prince.

— Non, pas de notre vue, mais nous croyons bien qu’il est mort ou pris, car il n’est point parti avec ses batailles.»

Alors le prince leur dit: «Je vous prie, partez et chevauchez pour m’en dire la vérité. Trouvez le roi Jean.»

Les Anglais étaient épars, répandus sur près de deux lieues rondes, chassant l’homme, poursuivant et ferraillant. À présent que la journée était gagnée, chacun traquait pour son profit. Dame! Tout ce que porte sur lui un chevalier pris, armes et joyaux, appartient à son vainqueur. Et ils étaient bellement adornés, les barons du roi Jean. Beaucoup avaient des ceintures d’or. Sans parler des rançons, bien sûr, qui se discuteraient et seraient fixées selon le rang du prisonnier. Les Français sont assez vaniteux pour qu’on les laisse eux-mêmes fixer le prix auquel ils s’estiment. On pouvait bien se fier à leur gloriole. Alors, à chacun sa chance! Ceux-là qui avaient eu la bonne fortune de mettre la main sur Jean d’Artois, ou le comte de Vendôme, ou le comte de Tancarville, étaient en droit de songer à se faire bâtir château. Ceux qui ne s’étaient saisis que d’un petit banneret, ou d’un simple bachelier, pourraient seulement changer le meuble de leur grand-salle et offrir quelques robes à leur dame. Et puis il y aurait les dons du prince, pour les plus hauts faits et belles prouesses.

«Nos hommes sont à chasser la déconfiture jusques aux portes de Poitiers», vint annoncer Jean de Grailly, capitaine de Buch. Un homme de sa bannière qui revenait de là-bas avec quatre grosses prises, n’en pouvant conduire plus, lui avait appris qu’il s’y faisait grand abattis de gens, parce que les bourgeois de Poitiers avaient fermé leurs portes; devant celles-ci, sur la chaussée, on s’était occis horriblement, et maintenant les Français se rendaient d’aussi loin qu’ils apercevaient un Anglais. De très ordinaires archers avaient jusqu’à cinq et six prisonniers. Jamais on n’avait ouï telle méchéance.

«Le roi Jean y est-il? demanda le prince. — Certes non. On me l’aurait dit.»

Et puis, au bas du tertre, Warwick et Cobham reparurent, allant à pied, la bride de leur cheval au bras, et cherchant à mettre paix parmi une vingtaine de chevaliers et écuyers qui leur faisaient escorte. En anglais, en français, en gascon, ces gens disputaient avec des grands gestes, mimant des mouvements de combat. Et devant eux, tirant ses pas, allait un homme épuisé, un peu titubant, qui, de sa main nue, tenait par le gantelet un enfant en armure. Un père et un fils qui marchaient côte à côte, tous deux portant sur la poitrine des lis de soie tailladés.

«Arrière; que nul n’approche le roi, s’il n’en est requis», criait Warwick aux disputeurs.

Et là seulement Édouard de Galles, prince d’Aquitaine, duc de Cornouailles, connut, comprit, embrassa l’immensité de sa victoire. Le roi, le roi Jean, le chef du plus nombreux et plus puissant royaume d’Europe… L’homme et l’enfant marchaient vers lui très lentement… Ah! cet instant qui demeurerait toujours dans la mémoire des hommes!.. Le prince eut l’impression qu’il était regardé de toute la terre.

Il fit un signe à ses gentilshommes, pour qu’on l’aidât à descendre de cheval. Il se sentait les cuisses raides et les reins aussi.

Il se tint sur la porte de son pavillon. Le soleil, qui inclinait, traversait le boqueteau de rayons d’or. On les aurait bien surpris, tous ces hommes, en leur disant que l’heure de Vêpres était déjà passée.

Édouard tendit les mains au présent que lui amenaient Warwick et Cobham, au présent de la Providence. Jean de France, même courbé par le destin adverse, est de plus grande taille que lui. Il répondit au geste de son vainqueur. Et ses deux mains aussi se tendirent, l’une gantée, l’autre nue. Ils restèrent un moment ainsi, non pas s’accolant, simplement s’étreignant les mains. Et puis Édouard eut un geste qui allait toucher le cœur de tous les chevaliers. Il était fils de roi; son prisonnier était roi couronné. Alors, toujours le tenant par les mains, il inclina profondément la tête, et il esquissa une pliure du genou. Honneur à la vaillance malheureuse… Tout ce qui grandit notre vaincu grandit notre victoire. Il y eut des gorges qui se serrèrent chez ces rudes hommes.

«Prenez place, Sire mon cousin, dit Édouard en invitant le roi Jean à entrer dans le pavillon. Laissez-moi vous servir le vin et les épices. Et pardonnez que, pour le souper, je vous fasse faire bien simple chère. Nous passerons à table tout à l’heure.»

Car on s’affairait à dresser une grande tente sur le tertre. Les gentilshommes du prince connaissaient leur devoir. Et les cuisiniers ont toujours quelques pâtés et viandes dans leurs coffres. Ce qui manquait, on alla le chercher au garde-manger des moines de Maupertuis. Le prince dit encore: «Vos parents et barons auront plaisir à se joindre à vous. Je les fais appeler. Et souffrez qu’on panse cette blessure au front qui montre votre grand courage.»

IX LE SOUPER DU PRINCE

C’est chose qui fait songer au destin des nations, que de vous conter tout cela, qui vient de survenir… et qui marque un grand changement, un grand tournement pour le royaume… justement ici entre toutes places, justement à Verdun… Pourquoi? Eh! mon neveu, parce que le royaume y est né, parce que ce qu’on peut nommer le royaume de France est issu du traité signé ici-même après la bataille de Fontenoy, alors Fontanetum… vous savez bien, où nous sommes passés… entre les trois fils de Louis le Pieux. La part de Charles le Chauve y fut pauvrement découpée, d’ailleurs sans regarder les vérités du sol. Les Alpes, le Rhin eussent dû être frontières naturelles à la France, et il n’est pas de bon sens que Verdun et Metz soient terres d’Empire. Or, que va-t-il en être de la France, demain? Comment va-t-on la découper? Peut-être n’y aura-t-il plus de France du tout, dans dix ou vingt ans, certains se le demandent sérieusement. Ils voient un gros morceau anglais, et un morceau navarrais allant d’une mer à l’autre avec toute la Langue d’oc, et un royaume d’Arles rebâti dans la mouvance de l’Empire, avec la Bourgogne en sus… Chacun rêve de dépecer la faiblesse.

Pour vous dire mon sentiment, je n’y crois guère, parce que l’Église, tant que je vivrai et que vivront quelques autres de ma sorte, ne permettra point cet écartèlement. Et puis le peuple a trop le souvenir et l’habitude d’une France qui fut une et grande. Les Français verront vite qu’ils ne sont rien s’ils ne sont plus du royaume, s’ils ne sont plus rassemblés dans un seul État. Mais il y aura des gués difficiles à traverser. Peut-être serez-vous mis devant des choix pénibles. Choisissez toujours, Archambaud, dans le sens du royaume, même s’il est commandé par un mauvais roi… parce que le roi peut mourir, ou être déchassé, ou tenu en captivité, mais le royaume dure.

La grandeur de la France, elle apparaissait, au soir de Poitiers, dans les égards mêmes que le vainqueur, ébloui de sa fortune et presque n’y croyant pas, prodiguait au vaincu. Étrange tablée que celle qui s’installa, après la bataille, au milieu d’un bois du Poitou, entre des murs de drap rouge. Aux places d’honneur, éclairés par des cierges, le roi de France, son fils Philippe, Monseigneur Jacques de Bourbon, qui devenait duc puisque son père avait été tué dans la journée, le comte Jean d’Artois, les comtes de Tancarville, d’Étampes, de Dammartin, et aussi les sires de Joinville et de Parthenay, servis dans des couverts d’argent; et répartis aux autres tables, entre des chevaliers anglais et gascons, les plus puissants et les plus riches des autres prisonniers.

Le prince de Galles affectait de se lever pour servir lui-même le roi de France et lui verser le vin en abondance.

«Mangez, cher Sire, je vous en prie. N’ayez point regret à le faire. Car si Dieu n’a pas consenti à votre vouloir et si la besogne n’a pas tourné de votre côté, vous avez aujourd’hui conquis haut renom de prouesse, et vos hauts faits ont passé les plus grands. Certainement Monseigneur mon père vous fera tout l’honneur qu’il pourra, et s’accordera à vous si raisonnablement que vous demeurerez bons amis ensemble. Au vrai, chacun ici vous reconnaît le prix de bravoure, car en cela vous l’avez emporté sur tous.»

Le ton était donné. Le roi Jean se détendait. L’œil gauche tout bleu, et une entaille dans son front bas, il répondait aux politesses de son hôte. Roi-chevalier, il lui importait de se montrer tel dans la défaite. Aux autres tables, les voix montaient de timbre. Après qu’ils s’étaient durement heurtés à l’épée ou à la hache, les seigneurs des deux partis, à présent, faisaient assaut de compliments.

On commentait haut les péripéties de la bataille. On ne tarissait pas de louanges sur la hardiesse du jeune prince Philippe qui, lourd de mangeaille après cette dure journée, dodelinait sur son siège et glissait au sommeil.

Et l’on commençait à faire les comptes. Outre les grands seigneurs, ducs, comtes et vicomtes qui étaient une vingtaine, on avait déjà pu dénombrer parmi les prisonniers plus de soixante barons et bannerets; les simples chevaliers, écuyers et bacheliers ne pouvaient être recensés. Plus d’un double millier assurément; on ne saurait vraiment le total que le lendemain…

Les morts? Il fallait les estimer en même quantité. Le prince ordonna que ceux déjà ramassés fussent portés, dès l’aurore suivante, au couvent des frères mineurs de Poitiers, en tête les corps du duc d’Athènes, du duc de Bourbon, du comte-évêque de Châlons, pour y être enterrés avec toute la pompe et l’honneur qu’ils méritaient. Quelle procession! Jamais couvent n’aurait vu tant de hauts hommes et de si riches lui arriver en un seul jour. Quelle fortune, en messes et dons, allait s’abattre sur les Frères Mineurs! Et autant sur les Frères Prêcheurs.

Je vous dis tout de suite qu’il fallut dépaver la nef et le cloître de deux couvents pour mettre dessous, sur deux étages, les Geoffroy de Charny, les Rochechouart, les Eustache de Ribemont, les Dance de Melon, les Jean de Montmorillon, les Seguin de Cloux, les La Fayette, les La Rochedragon, les La Rochefoucault, les La Roche Pierre de Bras, les Olivier de Saint-Georges, les Imbert de Saint-Saturnin, et je pourrais encore vous en citer par vingtaines.

«Sait-on ce qu’il est advenu de l’Archiprêtre?» demandait le roi.

L’Archiprêtre était blessé, prisonnier d’un chevalier anglais. Combien valait l’Archiprêtre? Avait-il gros château, grandes terres? Son vainqueur s’informait sans vergogne. Non. Un petit manoir à Vélines. Mais que le roi l’ait nommé haussait son prix.

«Je le rachèterai», dit Jean II qui, sans savoir encore ce qu’il allait coûter lui-même à la France, recommençait à faire le grandiose.

Alors le prince Édouard de répondre: «Pour l’amour de vous, Sire mon cousin, je rachèterai moi-même cet archiprêtre, et lui rendrai la liberté, si vous le souhaitez.»

Le ton montait autour des tables. Le vin et les viandes, goulûment avalés, portaient à la tête de ces hommes fatigués, qui n’avaient rien mangé depuis le matin. Leur assemblée tenait à la fois du repas de cour après les grands tournois et de la foire aux bestiaux.

Morbecque et Bertrand de Troy n’avaient pas fini de se disputer quant à la prise du roi. «C’est moi, vous dis-je! — Que non; j’étais sur lui, vous m’avez écarté! — À qui a-t-il remis son gant?»

De toute manière, ce ne serait pas à eux qu’irait la rançon, énorme à coup sûr, mais au roi d’Angleterre. Prise de roi est au roi. Ce dont ils débattaient, c’était de savoir qui toucherait la pension que le roi Édouard ne manquerait pas d’accorder. À se demander s’ils n’auraient pas eu plus de profit, sinon d’honneur, à prendre un riche baron qu’ils se seraient partagé. Car on faisait des partages, si l’on avait été à deux ou trois sur le même prisonnier. Ou bien des échanges. «Donnez-moi le sire de La Tour; je le connais, il est parent à ma bonne épouse. Je vous remettrai Mauvinet, que j’ai pris. Vous y gagnez; il est sénéchal de Touraine.»

Et le roi Jean soudain frappa du plat de la main sur la table.

«Mes sires, mes bons seigneurs, j’entends que tout se fasse entre vous et ceux qui nous ont pris selon l’honneur et la noblesse. Dieu a voulu que nous soyons déconfits, mais vous voyez les égards qu’on nous prouve. Nous devons garder la chevalerie. Que nul ne s’avise de fuir ou de forfaire à la parole donnée, car je le honnirai.»

On eût dit qu’il commandait, cet écrasé, et il prenait toute sa hauteur pour inviter ses barons à être bien exacts dans la captivité.

Le prince de Galles qui lui versait le vin de Saint-Émilion l’en remercia. Le roi Jean le trouvait aimable, ce jeune homme. Comme il était attentif, comme il avait de belles façons. Le roi Jean eût aimé que ses fils lui ressemblassent! Il ne résista pas, la boisson et la fatigue aidant, à lui dire: «N’avez-vous point connu Monsieur d’Espagne? — Non, cher Sire; je l’ai seulement affronté sur mer…» Il était courtois, le prince; il aurait pu dire: «Je l’ai défait…» «C’était un bon ami. Vous m’en rappelez la mine et la tournure…» Et puis soudain, avec de la méchanceté dans la voix: «Ne me demandez point de rendre la liberté à mon gendre de Navarre; cela, contre ma vie, je ne le ferai point.»

Le roi Jean II, un moment, avait été grand, vraiment, un très bref moment, dans l’instant qui avait suivi sa capture. Il avait eu la grandeur de l’extrême malheur. Et voici qu’il revenait à sa nature: des manières répondant à l’image exagérée qu’il se faisait de soi, un jugement faible, des soucis futiles, des passions honteuses, des impulsions absurdes et des haines tenaces.

La captivité, d’une certaine façon, n’allait pas lui déplaire, une captivité dorée, s’entend, une captivité royale. Ce faux glorieux avait rejoint son vrai destin, qui était d’être battu. Finis, pour un temps, les soucis du gouvernement, la lutte contre toutes choses adverses en son royaume, l’ennui de donner des ordres qui ne sont point suivis. À présent, il est en paix; il peut prendre à témoin ce ciel qui lui a été contraire, se draper dans son infortune, et feindre de supporter avec noblesse la douleur d’un sort qui lui convient si bien. À d’autres le fardeau de conduire un peuple rétif! On verra s’ils parviennent à faire mieux…

«Où m’emmenez-vous, mon cousin? demanda-t-il. — À Bordeaux, cher Sire, où je vous donnerai bel hôtel, pourvoyance, et fêtes pour vous réjouir, jusqu’à ce que vous vous accommodiez avec le roi mon père.

— Est-il joie pour un roi captif?» répondit Jean II déjà tout attentif à son personnage.

Ah! que n’avait-il accepté, au début de cette journée de Poitiers, les conditions que je lui portais? Vit-on jamais pareil roi, en position de tout gagner le matin, sans avoir à tirer l’épée, qui peut rétablir sa loi sur le quart de son royaume, seulement en posant son seing et son sceau sur le traité que son ennemi traqué lui offre, et qui refuse… et le soir se retrouve prisonnier!

Un oui au lieu d’un non. L’acte irrattrapable. Comme celui du comte d’Harcourt, remontant l’escalier de Rouen au lieu de sortir du château. Jean d’Harcourt y a laissé la tête; là, c’est la France entière qui risque d’en connaître agonie.

Le plus surprenant, et l’injuste, c’est que ce roi absurde, obstiné seulement à gâcher ses chances, et qu’on n’aimait guère avant Poitiers, est bientôt devenu, parce qu’il est vaincu, parce qu’il est captif, objet d’admiration, de pitié et d’amour pour son peuple, pour une partie de son peuple. Jean le Brave, Jean le Bon…

Et cela commença dès le souper du prince. Alors qu’ils avaient tout à reprocher à ce roi qui les avait menés au malheur, les barons et chevaliers prisonniers exaltaient son courage, sa magnanimité, que sais-je? Ils se donnaient, les vaincus, bonne conscience et bel aspect. Quand ils rentreront, leurs familles s’étant saignées et ayant saigné leurs manants pour payer leurs rançons, ils diront, soyez-en sûr, avec superbe: «Vous ne fûtes pas comme moi auprès de notre roi Jean…» Ah! ils la raconteront, la journée de Poitiers!

À Chauvigny, le Dauphin, qui prenait un repas triste en compagnie de ses frères et entouré seulement de quelques serviteurs, fut averti que son père était vivant, mais captif. «À vous de gouverner, à présent, Monseigneur», lui dit Saint-Venant.

Il n’y a guère dans le passé, à mon savoir, princes de dix-huit ans qui aient eu à prendre le gouvernail dans une situation aussi piteuse. Un père prisonnier, une noblesse diminuée par la défaite, deux armées ennemies campant dans le pays, car il y a toujours Lancastre au-dessus de la Loire… plusieurs provinces ravagées, point de finances, des conseillers cupides, divisés et haïs, un beau-frère en forteresse mais dont les partisans bien actifs relèvent la tête plus que jamais, une capitale frémissante qu’une poignée de bourgeois ambitieux incite à l’émeute… Ajoutez à cela que le jeune homme est de chétive santé, et que sa conduite en bataille n’a pas fait grandir sa réputation.

À Chauvigny, toujours ce même soir, comme il avait décidé de rentrer à Paris par le plus court, Saint-Venant lui demanda: «Quelle qualité, Monseigneur, devront donner à votre personne ceux qui parleront en son nom?» Et le Dauphin répondit: «Celle que j’ai, Saint-Venant, celle que Dieu me désigne: lieutenant général du royaume.» Ce qui était parole sage…

Il y a trois mois de cela. Rien n’est tout à fait perdu, mais rien non plus ne donne signe d’amélioration, tout au contraire. La France se défait. Et nous allons dans moins d’une semaine nous retrouver à Metz, d’où je ne vois pas trop, je vous l’avoue, quel grand bien en pourrait sortir, sauf pour l’Empereur, ni quelle grande œuvre s’y pourrait faire, entre un lieutenant du royaume, mais qui n’est pas le roi, et un légat pontifical, mais qui n’est pas le pape.

Savez-vous ce qui vient de m’être dit? La saison est si belle, et les journées sont si chaudes à Metz, où l’on attend plus de trois mille princes, prélats et seigneurs, que l’Empereur, si cette douceur se maintient, a décidé qu’il donnerait le festin de Noël au grand air, dans un jardin clos.

Dîner dehors à Noël, en Lorraine, encore une chose que l’on n’avait jamais vue!


FIN

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