Ça devait arriver.
Ils ont voulu m’avoir, ils ont perdu.
Et maintenant ils s’en vont à la dérive de mon âme. A la dérive du temps qui meurt plus vite que nous, à chaque seconde, ce grand con hilare. A la dérive de la vie qu’on leur a offerte et sur laquelle ils ont déféqué, les malpropres !
Ils sont habillés de mes crachats, regarde ! Vise-les, rutilants de beaux glaves qui leur stalactitent de partout. Mignons dans leur costume à paillettes bourrées de staphylocoques dorés.
Pauvres chers et retentissants foireux foutriques.
Oh ! les amours peints à fresque sur fond de néant.
Ils croyaient m’avoir.
Ils ont failli.
Ils ont perdu. Je meurs sain et sauf.
Je leur avais tant tellement laissé espérer que ma patience n’avait pas de limites qu’ils le croyaient.
Et puis, tu vois : elle en avait.
Ils ont fait le pas de trop par-dessus ma résignation. Un pied sur Sana, l’autre sur une peau de banane ; et l’Antonio est devenu plus glissant que la banane, alors, boum ! Descendez, personne vous demande ! Au tas, mes drôles ! A la grande casse ! Reste plus à César qu’à vous déguiser en compressions ! Ils vous bichent par paquets de vingt, vous écrabouillent à outrance pour enfin vous donner votre véritable dimension, vous déguisent en objet bizarre, en trous du cul empilés, juste si on aperçoit un poil, çà et là, pour se rappeler que vous fûtes horriblement.
Ah ! vous vouliez le posséder, le San-A. ! Eh bien, zob ! zob ! zob !
Non, mais sans blague !
Vous vous figuriez quoi t’est-ce ? dirait Béru. Que j’allais dire amen jusque dans mon cercueil ? Me laisser fourrer tout azimut, sodomiser jusqu’à la gorge ? Vous remercier de vos belles enculades ? Crier « encore » ? Vous payer la passe ? Hein, je parie que c’est ça que vous attendiez ? Que je douille piaule et coup de verge, que je fournisse la savonnette et la serviette (nids-d’abeilles) ?
Raté !
J’ai réagi.
Et à présent c’est fini, vous tous et moi. J’en ai marre, on n’en parle plus qu’au passé. D’un instant à l’autre vous m’êtes devenus vachement lointains, improbables j’ajouterai ; vous ne me subsistez qu’à l’état d’auréoles, comme le foutre sur un drap. Cartes de France, de Bulgarie, des Philippines ou du Ruanda. Jusqu’à vos sales odeurs que je perçois plus, c’est vous dire ! Elles qui m’incommodaient plus fort qu’un égout en été, qu’une fosse à merde bouchée, que des menstrues négligées, que des œufs punais, que la cuisine à Jacques Borel et qu’une charogne décomposée. Mon nez vous a radiés. A force de ne plus pouvoir vous sentir, je ne vous sens plus. Il y a encore des miracles en ce monde. La multiplication des pains dans la gueule : banco ! J’ai enfin résurrecté. Lave-toi et mâche ! Je vais. Là où je vais, vous ne pouvez plus me suivre. Bye-bye ! Vous restez sur la rive, sur la terre, tandis que moi, visez un peu ! Vous le matez bien, cet envol ? Y a rien qui gêne, qui vous obstrue ? Vous assistez au grand lâcher de San-Antonio, mesconnes, mescons. Départ immédiat. Il vous dit merde un dernier coup, vous adresse un ultime bras d’honneur. Attention… Prêts ? Go !
Cette gonzesse, pour tout te dire, elle baisait de force 8 sur l’échelle de Richter. Et il lui arrivait même d’en briser les barreaux. Elle se prénommait Caroline, mais j’en avais rien à branler car, lorsque j’avais à lui parler, je lui disais simplement : « Tourne ton cul, ma gosse ! » Ou bien « Fais-moi la petite pipe de l’amitié, chérie », et ça économisait vraiment son prénom, à tel point qu’elle aurait pu en faire cadeau à une enfant trouvée pour la dépanner si le cas avait échéé. Te dire l’ingratitude qui règne sur nos testicules : je suis infoutu de me rappeler sa couleur pileuse. Je crois que sa toiture était blonde, mais question de la cave, c’est le trou. Pourtant j’ai eu des tête-à-tête plus fréquents avec son hémisphère Sud qu’avec le Nord, à tel point que quand je visionnais sa figure, je me surprenais à penser : « Tiens, elle a oublié de mettre son slip » ! Le monde renversé, quoi ! Y a rien de plus facile à renverser que le monde. Les pôles, c’est une simple question de convention puisque la Terre est ronde. Et si je te disais que le Nord c’est le point non magnétique qui fout la paix à la petite aiguille de la boussole, qu’est-ce t’aurais à répondre, Glandu ?
Je l’avais connue où donc, cette fille ? Là encore, je dois laisser un blanc ; p’t-être que ça me reviendra avant la fin du book ; de toute manière, tu t’en tamponnes et t’as raison. Certains détails enrichissent un récit, mais certains autres l’encombrent. Le grand romancier doit discerner et bon escienter. De ce côté-là, j’ai pas à me plaindre. Comme me disait le duc de Castries : « Quand je vous lis, ça me les coupe », à ce point qu’il apprécie ma rigueur, monseigneur m’sieur le duc.
Faut pas croire, mais malgré ma verdeur de langage et mes estropiades linguistiques, je suis lu jusque dans les sphères de la Loterie nationale.
Donc, la grognasse en question. Une belle nature ! Du tonus, du mordant, l’aubaine ! Mariée, je signale, et pas mal du tout, avec un agrégé plus ou moins désagrégé du calbute puisque Ninette devait baiser au noir pour assurer les fins de mois de son système glandulaire. On se retrouvait à son domicile, rue de Richelieu, de la manière ci-dessous. Outre un bourgeois appartement, son vieux et elle disposaient d’une chambre de personnel qu’ils destinaient à leur parenté puisqu’ils n’avaient qu’une femme de ménage polak qui se prétendait cousine du cher Jean-Paul II (et je retiens 1, comme dit Coluche). Tu m’avais déjà compris, c’est dans la chambrette du sixième mansardé que nous batifolions sur fond de papier cretonne, l’après-midi, pendant que l’agrégé expliquait à des garnements s’enfoutistes les subtiles arnaqueries de Louis XI envers le Téméraire.
J’ai toujours été très sensible aux lieux et aux objets. Ils sont complémentaires des personnes. Une étoffe me fait frémir l’étouffe-chrétienne, une chambre sous les toits me survolte les sens. D’autant que ma conquête avait meublé celle-ci avec un plumard de famille, haut sur pattes, en noyer brillant comme des hémorroïdes, couronné d’une couette qui rivalisait avec la mienne ; d’une table de noyer à l’ancienne, avec dessus de marbre, d’une commode louis-philipparde, d’un fauteuil à crémaillère garni de velours râpé et d’un tableau que ça représentait une grande connasse en robe à paniers et à gueule de brebis sur une balançoire. Le charme discret de la petite bourgeoisie de province « montée » à Paname. L’ensemble créait une ambiance propice à mon accomplissement sexuel. Je m’y sentais comme chez une grand-mère absente dont la petite-fille serait la plus pure salope du 1er arrondissement.
Moi qui ai déjà beaucoup mis en pratique et quelquefois même innové quand il s’agit d’amour, je trouvais dans cette chambre digne de Murger, comme disent les grands romanciers qui ont des lettres (mais sur les rayonnages de leur bibliothèque), le climat subtil, la touffeur stimulante qui fait d’une poignée d’abats une bite royale, belle comme le Kilimandjaro, et d’un esprit modéré un ordinateur chargé de programmer des copulances à grand spectacle et à moustaches frisées.
Ce que nous perpétrions céans est très mal racontable, ou alors dans un ouvrage qu’il faudrait vendre sous Cellophane, avec simplement la photo de Mme Thatcher sur la couverture pour faire diversion. Elle aimait tout et je le lui accordais volontiers. Elle en redemandait, et je lui en redonnais. Elle me criait : « Je t’ahémaheû », au plus intense de ses frénésies, avec l’accent de Georges Guétary quand il chante en duo avec la soprano légère qui bouffe des escarguinches à la parigote au lieu de prendre le thé. Et je lui répondais : « Moi z’aussi », car notre liaison était si totale qu’elle s’accommodait de toutes les autres et jusque z’aux plus intempestives.
Bref, ce fut une très belle période de ma vie sensorielle et si je ne fais pas brûler un cierge pour remercier sainte Pétasse d’avoir placé cette personne sur la route de mon sexe, c’est parce que ma Caroline en ferait un meilleur usage.
Ayant fortement préambulé, et tu voudras bien m’en excuser de la cave au grenier, il serait peut-être temps d’entrer dans le vif d’un sujet qui comporte pas mal de morts.
Nous y voici donc.
C’était en mai : le mois des premières communions, des chats et de la fermeture annuelle des huîtres.
Une après-midi, mais si « e » te dérange, on peut situer la chose un après-midi, je lui pratiquais une ingénieuse figure que m’a enseignée l’archevêque de Canterbury et qui consiste, pour la dame à se déguiser en « Y » et pour le monsieur à former le « F ». Le « Y » se place en travers du lit, et le « F » perpendiculairement à celui-ci. On imagine alors, pour la beauté de l’histoire, que le « Y » est un avion appartenant au Strategic Air Command en vol depuis lulure ; le « F » en est un autre venant de décoller de sa base de Houston (ou Rouston, je m’en souviens mal) et chargé de ravitailler en plein vol l’avion « Y ». Pour donner à l’opération tout son prix, le « F » met ses bras dans le dos, le raccordement s’opère donc de visu et de tâtu, mais jamais de manu. De même, le « Y » garde ses bras collés le long de ses jambes. Un délicat ballet aérien se déroule jusqu’au transbordement intégral du carburant ; après quoi l’avion « F » est autorisé à rejoindre sa base après avoir remis son pantalon. Je dois dire que mon pote Ernest, l’archevêque de Canterbury, est un prélat riche d’idées et s’il cherche à développer le goût de la difficulté chez ses Anglicons, c’est pour leur indiquer que les voies qui doivent les conduire à Dieu ne passent pas fatalement par l’autoroute de l’Ouest.
J’étais donc à jouer assez brillamment les « F » (majuscules, s’il vous plaît) et ma chère camarade « Y » soucieuse de garnir ses réservoirs glapissait à voix de volaille : « Tout ! Tout ! Je veux tout » (comme s’il avait été dans mes intentions de lui causer le moindre préjudice !) lorsque l’affaire éclata.
Et tu vas voir que le verbe a été soigneusement sélectionné, puisque fectivement, une salve de mitraillette retentit au-dessus de nos têtes ; elle fut suivie d’un grand cri, puis d’une galopade sur le revêtement de zinc du toit.
Suivit encore un bruit sourd et nous entendîmes, à travers les tribulations de ce ravitaillement en vol, une masse dévaler la pente. N’écourtant que mon bourrage, j’abandonnai mon « Y » pour me ruer sur la fenêtre basse que la température nous avait incités à laisser ouverte. Comme je l’atteignais, une masse sombre passa devant, en laquelle je reconnus un homme, jeune, habillé d’un jean et d’un blouson en faux cuir, chaussé de baskets. Cet individu avait la gueule en sang.
Il s’affala sur un replat du toit bordé par le chéneau, un pied dans le vide. Quelque part, dans les hauteurs environnantes, d’étranges merles sifflaient éperdument.
L’homme avait planté ses ongles dans un rebord de la feuillure de zinc. Il ne tenait que par ses pauvres griffes et je compris que sa chute ne pouvait tarder.
Je me défenestrai, tout nu, la bite au vent, encore riche de sève malgré l’événement. Les pieds posés à plat sur le toit de zinc, ma pogne gauche fortement nouée à la barre d’appui, je présentai la droite au malheureux.
— Essaie de saisir ma main ! lui dis-je.
Mais il avait morflé plusieurs balles un peu partout dans la tête et dans le buste. L’ultime effort physique qui lui était encore permis consistait à garder ses ongles fichés dans cette rainure. La bordure à vif du métal cisaillait la peau de ses doigts. Il saignait de partout.
— Je l’ai dans le cul, balbutia-t-il, preuve qu’il appréhendait parfaitement sa situation.
Il ajouta d’une voix chuintante :
— Dans la poche de mon blouson, à gauche, prends !
J’essayai de me pencher plus avant, au risque de m’emporter dans les abysses, en priant le Seigneur pour que cette foutue barre d’appui ne fût pas trop vermoulue.
— Tu peux ? haleta le blessé.
La poche comprenait une fermeture Eclair que je parvins à actionner.
Dans la carrée, la mère « Y » bramait comme une harde de cervidés, soit qu’elle eût peur de ma défenestration, soit que ce coup interrompu eût mis à mal son système glandulaire.
— Tu y arrives, bordel ? me demanda l’homme.
Une sombre fureur l’habitait. Il se sentait foutu et en voulait à la Terre entière dont il s’apprêtait à prendre congé.
— Voilà, dis-je.
Je parvins à cueillir, avec mon index et mon médius en pince, une boîte plate, comme celles qui contiennent des pastilles pectorales ; elle était fermée par un fort élastique plusieurs fois enroulé autour d’elle.
— Si tu es un homme, tu porteras ça à ma mère ! me lança le blessé.
Ses yeux, sur lesquels passait le voile de la mort, comme aurait écrit mon excellent camarade Alexandre Dumas, plongeaient désespérément dans les miens.
— Comment s’appelle-t-elle ? demandai-je.
Il bredouilla :
— Tu le sauras… journaux…
Puis de gros coquelicots rouges naquirent sur ses lèvres et éclatèrent comme des bulles. D’ailleurs, c’étaient des bulles ! Je voulus lui attraper le bras, mais pour cela j’aurais dû me dessaisir de la boîte. Je la plaçai entre mes dents afin de libérer ma main. Le temps que j’opère ce geste pourtant bref, le mec lâcha prise et disparut très vite dans la tranchée sombre de la rue de Richelieu.
Ça continuait de siffler et de gueuler au-dessus de moi. J’eus beaucoup de peine à réintégrer la chambrette où Mimi Pinson tutoyait l’hystérie en agitant le fion comme un C.R.S. sa matraque un soir de manif’ trop turbulente.
— Finis-moi ! Finis-moi ! me suppliait-elle.
J’abaissai mon regard vers la région de mon individu qui amena l’accoucheur de ma chère Félicie à croire que je n’étais pas du sexe féminin et mon père à choisir pour moi le prénom d’Antoine au lieu de celui d’Antoinette qui est bien plus joli, mais moins bandant.
Je découvris dans ladite région une grande nonchalance peu propice aux entreprises exigées par ma partenaire.
J’argue, pour ma défense, que se balader à poil sur un toit de zinc pour y discuter avec un homme en sang qu’on finit par voir basculer dans le vide, ne porte guère à cet épanouissement sexuel qui m’a valu tant de sifflets admiratifs chez des dames pourtant bien éduquées.
— Ma chérie, plaidai-je, je viens de voir mourir un homme. Par ailleurs, entendez comme ce toit est devenu une espèce de salle des pas perdus. C’est plein de flics que nous allons voir surgir d’une seconde à l’autre ; nous ferions bien de regagner nos slips au plus tôt, et de remettre à demain des débats en comparaison desquels ceux de l’Assemblée nationale ne seront que chuchotis d’église.
Elle fit un suprême effort pour me convaincre de remettre le couvert. Cette belle âme dévergondée affirmait que rien ne lui paraissait plus « follement excitant » (ce sont ses termes) que de s’envoyer en l’air devant ces ahuris de la police (elle ignorait ma profession).
Ses suppliques ne me détournèrent pas de mon pantalon. J’achevais de me vêtir quand une série de phalanges toquèrent à la porte. J’ouvris et me trouvai en présence de l’officier de police Félix Sabarde, un Auvergnat fait pour coltiner des sacs de charbon, mais il en est des vocations comme des chaudes pisses : elles frappent où bon leur semble.
Son regard se fit gothique en m’apercevant, car il a des orbites à meneaux.
— Vous ! me dit-il sobrement, mais d’un ton qui transformait ce pronom personnel en alexandrin.
— Moi, répondis-je sans utiliser de chambre d’écho.
Je le refoulai dans le couloir pour qu’il ne vît pas ma conquête (la plus noble du cheval).
— Qui est ce mec que vous venez de flinguer comme un garenne ? m’enquis-je.
Sabarde caressa sa main délicate, faite pour pelleter dans un tas d’anthracite, mais que le destin orienta vers des crosses de pistolet.
— Parlons-en ! rebiffa l’officier de police. Il vient de me tuer Laffranchi et de me foutre Berlurin dans le coma, sans parler de mon costar…
Il me désigna le rembourrage gauche de son veston percé d’un trou noir.
Je lui pris le bras et l’entraînai vers des contrées moins hospitalières mais plus favorables à un récit.
Escalier descendant, ou chemin faisant si tu es orthodoxe, il me narra le résumé suivant :
Un coup de turlu anonyme prévint la Criminelle qu’un type, dont le signalement était celui de l’homme abattu, allait opérer un hold-up chez un numismate du quartier de la Bourse. Une surveillance discrète fut organisée. Effectivement, le garçon avec qui j’eus cette brève conversation au bord du toit se présenta et entra délibérément dans le bureau du numismate. Il était armé d’un fusil à pompe à canon scié qu’il coltinait dans une mallette à raquette.
L’homme de planque alerta ses collègues et l’O.P. Sabarde radina avec deux autres flics.
Ils voulurent sauter le gars en plein flagrant délit, au moment où il contraignait le numismate à ouvrir son coffre. L’affaire s’engagea mal. Avec une promptitude folle, le gangster défourailla sur le trio : un mort, un blessé grave, un complet à stopper.
Un quatrième poulaga qui gardait la porte riposta. Blessé, le truand s’enfuit par l’arrière des locaux, prit l’escadrin et grimpa jusqu’au toit, talonné par Sabarde et son collègue. Une fois à l’air libre, le fuyard tira encore un coup de sa terrible arme, mais gêné par sa blessure, il visa mal et lâcha le fusil. Sabarde et son pote se mirent alors à le cartonner ferme. Le gars chuta, dévala la pente et… tu sais la suite.
— Comment se fait-il que vous avez t’été là ? me demande l’O.P.
— Le hasard, mon neveu, éludé-je.
Il renifle à plusieurs reprises avant d’oser insister :
— On a vu un type à poil qui essayait de secourir le coquin, c’était vous, commissaire ?
— C’était extrêmement moi, Sabarde. Pour ne rien te cacher j’étais occupé à sabrer une soubrette quand votre patacaisse s’est produit. Voyant ce mec plein de sang au bord de la gouttière, j’ai tenté de le saisir, mais il est parti à dame avant.
— Faut pas le pleurer, déclare lugubrement l’O.P.
Bien que je me réserve le monopole de mes larmes, force m’est de convenir qu’il n’y a pas de raison d’en verser sur le sort du bandit.
Nous ressortons de l’immeuble. La rue est barrée, noire de trèpe avide de sensation. Des perdreaux cernent le cadavre en attendant l’ambulance. Ils n’ont trouvé qu’un journal à lui filer sur la tête. Les feuillets agités par un vent coulis donnent un semblant de vie à ce gisant à plat ventre sur le pavé, une partie de ses jambes s’étalant sur le trottoir. Il a emplâtré le pavillon d’une R 30 avant de rebondir entre deux véhicules. Le propriétaire de ladite rouscaille comme un perdu. De quel droit, merde, un connard vient se défenestrer sur sa tire ? Quand on veut se suicider, on se file une olive dans la calebasse, point à la ligne ! Elle va marcher, l’assurance ? Vous les connaissez, ces salauds ? Toujours à brandir une clause perfide imprimée quelque part en caractères minuscules et qui annule toutes les autres. Une R 30 neuve, je vous prie de constater !
Les sergeots le prient poliment de s’écraser ; ce qui est un comble, vu la situasse, non ? Y a un sous-brigadier, avec une petite moustache à la Charlot, qui l’objecte comme quoi en présence d’un mort, on fait pas tout ce foin. Et le tomobiliste répond que dites donc, brigadier, c’est vous qui va me payer la réparation ? Il sait-il le tarif des carrossiers, le brigadier ?
Je considère la silhouette désarticulée à mes pieds. Ces jambes, ces mains, ces vêtements d’homme.
Je pense à mes deux collègues abattus par le fuyard. Un mort, un mourant. Et l’agresseur mort aussi. Et puis le costar endommagé de Sabarde dont la bonne femme va râler. Il n’existe pas de petits problèmes dans la vie. Les soucis sont les cousins germains du chagrin. Petit tracas deviendra grand pourvu que Dieu lui prête vie. Exister, c’est attendre des pluies de merde. On respire une rose, on bouffe un cul, on boit un pot, on se persuade que tout va bien, que tout il est joli. Et puis, patatraque : le seau de gadoue en pleine poire !
L’O.P. Sabarde glisse sa main dans le blouson du gars pour inventorier ses vagues : elles sont vides. Il a un peu de fric dans celle de son jean, c’est tout.
Pour faire tout à fait primesautier, il se met à pleuvoir. Des bagnoles en rogne d’être bloquées klaxonnent à tout-va. Enfin, une ambulance de Police-Secours vient dégager la piste.
— Je rentre à la Grande Crèche, dis-je au brave Sabarde, si tu as besoin de moi, tu sauras où me prendre ?
Il murmure, d’un air d’en avoir trente-trois :
— Est-ce bien utile qu’on cause de votre présence chez la bonniche, commissaire ?
— Il faut toujours dire la vérité minutieusement dans ses rapports, Félix. Surtout ne fais pas de tachycardie à cause de ma réputation, les peuples de cent cinquante nations savent que je suis un important producteur de spermatozoïdes et que j’ai des succursales un peu partout.
— Mouais, entrez ! hurle Bérurier-le-Grand.
Passant outre ma timidité, je pousse la porte de son bureau directorial et trouve mon auguste directeur cul nu au milieu de la vaste et noble pièce.
Nonobstant cette particularité, le reste de sa mise est rigoureux : chemise blanche, veston bleu croisé, cravate bleu sombre, pochette blanche, chaussettes noires, souliers noirs.
T’ayant de longue datte, comme dit mon pote Mohamed, initié aux mœurs pittoresques de cet étrange mammifère, tu comprendras que ma surprise en le découvrant dans cette tenue, soit modérée.
— Des problèmes ? lui dis-je.
— Parlez-moi-z’en pas, commissaire ! grogne l’Obèse.
« V’savez c’que c’est qu’une journée à la con ? Sinon, r’gardez-moi ! Maginez-vous (il me voussoie depuis qu’il assume ses très hautes fonctions) qu’à midi, Maâme Bérurier, mon épouse, s’est gourée en préparant la sauce des asperges. Elle l’a faite av’c de l’huile de ricin. J’sais pas si vous auriez espérimenté c’te saloperie, j’ peux vous assurer que c’est, depuis dès lors, la vraie panique dans ma boyasse. Un pet, j’ peux plus m’ permett’, commissaire. C’est esclu ! Mais comme Madâme Bérurier avait confectionné un cassoulet pour suiv’ les asperges, faut savoir prend’ ses responsabilités : éclater ou y aller à la sulfateuse. Entre deux mals, moi vous me connaissez ? J’m’étais organisé en inconséquence, mon cher, c’t-à-dire que chaque fois que j’ devais tirer une salve, j’allais tomber le bénouze dans mes cagoinsses privés.
« Prudence est mère de la Sûreté. D’ailleurs, mon arrière-grand-mère s’app’lait Prudence. Mais, j’ continue… V’là qu’ j’ reçois un coup d’ turlu de not’ miniss. C’t’un homme qu’est d’ Marseille et, de ce fait, savonne un peu en causant. On est obligé d’y faire r’passer la bande sonore si on voudrait piger c’qu’il dit. Y m’annonçait comme quoi une grande surprise s’ préparait pour nous aut’. Je croye qu’il doit s’agiter d’une rallonge ; on voira bien. Tandis qu’y jactait, un rappel des flageolets s’opère dans ma boîte à ragoût. Moi, caparé par la causance du miniss, j’oublille les précautions dont j’ dois prendre, et v’zoum ! je veux balancer un’ louise. Ma douleur ! Le désastre du Parvis ! Dieu d’Dieu, c’ déboulé ! D’autant qu’ j’y allais franco d’ port, comme si j’ me serais trouvé en p’tit comité, av’c des r’lations qu’on s’ gêne pas ; à la bonne franquiste, vous voyez ? Une chouette loufe su’ l’ ton d’ la plaisanterie. Alors là, j’ai joué calamitas !
« On peut pas s’figurer, l’huile d’ ricin, ses conséquences. La Berthe, é m’ la copyright, croiliez-moi. « Le Naufrage d’l’Optalidon » ! Mon futal est d’venu un vrai film catastrophe. J’vous parle pas du calbute qui m’ paraît hors circuit doré d’ l’avant. Mais l’bénouze, pour l’ ravoir, ma s’crétaire va passer le restant d’ la journée d’sus. Quand j’y ai d’mandé d’lu refaire un’ santé, mam’zelle Chochotte tordait l’ nez ; ell’ prétendait qu’ c’tait pas dans ses attribuances ; là, elle m’a entendu, la Ninette. « Mon p’tit cœur, j’lu ai dit, pourquoi croyez-vous-t-il qu’l’Etat vous allonge un salaire d’gala ? Pour vous r’peind’ les ongles ? Pour téléphoner à vot’ julot ? Pour vous faire des p’tits solos d’ mandoline sous vot’ burlingue ? J’veux bien fermer les yeux sur vos branlettes, ma poule, mais quand c’est l’ coup d’feu, c’est l’ coup d’ feu !
« C’t’aprème, j’ vous donne pas d’ courrier à tapoter, juste un malheureux grimpant à remett’ dans l’ droit chemin, alors cessez vos giries et foncez m’ jouer la tornade blanche ammoniaquée. »
Il se tait, rembruni soudain par un borborygme qui parcourt ses entrailles comme un bruit d’avalanche une chaîne alpestre.
— Béru, ne puis-je m’empêcher de murmurer, il est des moments où tu frôles les sommets !
Sa Majesté réprime une moue de satisfaction.
— Commissaire, fait-il d’un ton conciliant mais ferme néanmoins, j’ croye préférab’ qu’ vous m’ tutoissiez pas. Les sentiments restent c’ qu’y sont, mais d’vant des tierces ça risqu’rait d’ mal la foutre.
Il se plante devant moi, superbe avec son beau ventre pendant, son sexe démesuré, pareil à une pompe à essence ancienne déguisée en épouvantail.
— Trêve d’ ravaudage, coupe mon éminent directeur. Vous avez voulu m’ voir, commissaire ; y s’agite d’ quoi t’est-ce ?
— L’affaire de la rue de Richelieu, monsieur le directeur.
— Ce gonzier qui nous a sucré deux petits gars avant de se fraiser ?
— Cela même. Je vous serais reconnaissant de bien vouloir me la confier.
Alexandre-Benoît Bérurier prend tout à coup l’air matois d’un marchand de bagnoles d’occasion auquel on propose de racheter une voiture neuve disponible pour cause de décès.
— En quoi t’est-ce vous intéresse-t-elle, mon cher ?
— Je me trouvais comme par hasard sur les lieux, monsieur le directeur, ce qui a éveillé mon intérêt.
Le Mastard ricane :
— Comme par hasard, v’nant d’ vous, j’ai envie d’ vous dire « mon zob », commissaire.
— Il est toujours le plus magistral de France, monsieur le directeur, si j’en juge à ce que j’aperçois.
L’important personnage hoche la tête, sachant bien que le compliment n’est pas le fait d’une flagornerie subalterne, mais l’expression atténuée de la vérité triomphante.
— Voiliez-vous, commissaire, me déclare amitieusement ce haut fonctionnaire, le populo s’imagine qu’ les grands d’ ce monde sont membrés façon ouistitis ; ils croivent s’ venger d’leur misère en s’estimant mieux chibrés qu’ les puissants ; eh ben là encore, y l’ont dans l’ cul, commissaire, je regrette à l’ dire. Dans l’ cul very profondely. L’paf aussi fait partie des signes estérieurs de richesse. L’ jour qu’y s’en aperc’vront ils f’ront payer un impôt dessus, recta-rectum ! J’vous prédique la chose : on s’ra taxé su’ le zob, mon cher. Longueur, diamèt’, faudra cracher ! Les burnes aussi, vous pensez ! On passera la visite chez l’ contrôleur ! Y nous m’surera Coquette av’c un pied en coulisse et un mètre de couturière pour ceux qui l’auront arquée. Les claouis s’ jaugeront dans des m’sures à grain. Un d’mi-lit’ de couilles, et t’ vlà majorette d’ quinze pour cent su’ l’ tiers approvisionné. Jusqu’à la bandaison qui s’ra vérifiée. L’homme qu’aura la trique baise-bol, je vous prille d’ croire qu’ sa douloureuse s’ra salée !
Il hausse les épaules.
— Bon, où en éteignons-nous ? Ah oui : la rue de Richelieu. Bon, ben c’t’enquête, occupez-vous-la-vous-en. J’peux pas vous r’fuser.
— Croyez-en ma gratitude, monsieur le directeur !
Nous en sommes là lorsque la porte s’ouvre en force. Le brigadier Poilala, qui fait office d’huissier, débouche dans le bureau comme un cocu dans le cinq cassettes où sa dame se fait troncher.
— Eh bien, eh bien z’alors, Poilala, fulmine Bérurier, depuis quand ne frappe-t-on-t-il plus ?
Mais le surgissant rugissant ne tient pas compte de la réprimande (Lozère).
— Ah, oh ! Monsieur le directeur, si vous saviez !
— Y a le feu ? plaisante l’Obèse.
— Pire ! Imaginez-vous… Une visite surprise de…
Il étouffe.
— Eh bien ! disez, sapristi, Poilala ! tonne l’Enflure.
— Une visite surprise de… du… du président de la République !
Le tonnerre choit aux pieds d’Alexandre-Benoît. Le Gros a rosi, ce qui est sa façon de pâlir. Ses grosses lèvres se mettent à remuer comme s’il répétait mentalement la table de multiplication par « 9 ».
— Le président de… de quelle République, boug’ d’ grand con ? profère mon directeur sur le ton d’ultimes recommandations d’un agonisant.
— Mais française, monsieur le… Il est en bas… Non, en haut, j’entends l’ascenseur !
Béru se tourne vers moi. Puis il gratte lentement ses valeureux testicules pour en faire jaillir la lumière. Mais rien ne se produit car son disjoncteur a sauté.
Alors, n’écoutant que ma présence d’esprit, et Dieu sait si j’en ai (de la présence et de l’esprit, merci), je le bouscule derrière son bureau. Je biche une pile de dossiers que je place devant son ventre poilu (de la Marne).
— Tu as une entorse, gros goret, vu ?
— Mavoui, mavoui ! bafouille l’Attila des comptoirs.
Je me précipite à la porte matelassée. A tout hasard, Poilala, pétrifié, s’est mis au garde-à-vous fixe.
Le groupe surillustre se présente. Lui, le président, si beau, si romain, si calme, si pareil à Thierry le Luron ; flanqué du ministre de l’Intérieur, si ministre, si Intérieur, si conforme à mon cher Patrick Sébastien. Plus un chef de chiottes ou de cabinets, et un commandant de la maison militaire avec, à l’arrière-plan, un conseiller à l’infrastructure fondamentale des divergences. L’ensemble impressionne, minéralise, coagule.
Le ventre riciné de Bérurier se met à jodler une tyrolienne de bienvenue.
Un instant j’hésite, ne me rappelant plus si je dois me prosterner ou bien simplement mettre un genou en terre.
Une voix intérieure me chuchote des mots que je répète en efforçant mon organe à la fermeté :
— Mes respects, monsieur le président. Votre visite est pour nous un grand honneur.
Un sourire mystérieux répond à ma phrase. Le ministre en profite pour déclarer :
— M’sieur heu en de la Rique, a tenu heu en vsite heu en heu en svices afin d’éharquer heu en le très porte heu en blême heu en de l’heure.
Je m’incline.
— Merci, monsieur le ministre.
Puis, revenant au président.
— M. le directeur s’est donné une entorse en montant l’escalier ce matin, monsieur le président, vous voudrez bien lui pardonner s’il reste à son bureau.
— C’est pas d’gaieté de cœur, m’sieur l’président ! lance Béru, lequel retrouve ses esprits. Quand on a l’honneur d’avoir l’honneur d’vous accueillir, c’est une fête exprès de pas pouvoir s’ précipiter à vot’ rencontre. D’autant qu’ vous êtes mon premier président d’ la République de visu en chair et en os. J’eusse été prévenu, j’aurais préparé quéqu’ chose. Poilala, vous voudriez-t-il bien faire monter quèques boutanches du café d’en bas, j’vous prille : beaujolais et alsace, plus quèques sandouiches jambon de Parme-jambon-pain-demie-beurre ; eh ! eh ! oh ! Poilala ! Qu’ils préparent aussi deux ou trois sandouiches de voyoux (Béru met un « x » au pluriel de voyou) pour faire déguster à m’sieur l’président. Ils les réussissent de première. J’suppose que vous connaissez l’ sandouiche de voyou, m’sieur l’président, en mémoire du temps qu’vous faisiez les troquets à électeurs : harengs à l’huile, oignons frais. Un hectar ! Poilala, vous m’prendrez z’égal’ment des portions de tarte aux pommes.
Le président fait quelques pas glissants dans le bureau, car sa démarche est adaptée aux tapis roulants. Son sourire imperceptible, façon Samaritaine de luxe, disparaît. Son regard méditatif laisse filtrer un peu de sa stupeur. Il n’a pas encore proféré une syllabe, mais on pressent que ça pourrait peut-être venir. Pris entre son goût du folklore et l’indignation, le premier des Français se laisse investir par le surprenant personnage placé devant lui.
— Monsieur le directeur, musique-t-il, si j’avais pensé que vous souffrissiez d’une entorse, j’aurais différé ma visite ; mais ne trouvez-vous pas fâcheux qu’un homme occupant des fonctions de ce haut niveau soit immobilisé ? Ne vaudrait-il pas mieux que vous vous fassiez soigner à l’hôpital ?
— Charriez pas, m’sieur le président ! s’exclame l’interpellé. Si faudrait occuper une place d’hosto pour une guitare fanée, c’s’rait déplorant.
Le président, plein de cette mansuétude que vous savez toutes et tous, Françaises, Français, travailleurs émigrés et peuples sous-développés, s’avance sur ses minuscules roulettes caoutchoutées, élève sa main droite au niveau d’une institution et la confie à Alexandre-Benoît, tout en le dardant en code.
Fou d’honneur indélébile et de jubilation externe, le Gros la secoue avec l’énergie d’un bras de pompe quand il y a le feu dans la cale.
Presser une main présidentielle, tu ne peux pas savoir combien c’est vivifiant, stimulant, enrichissant, suprême, engloriant, beau, riche, aphrodisiaque, marmoréen, salvateur, commémoratoire, chargé d’électricité, de Marseillaise en tube, de tricoloration. De belles larmes dont la pression dépasse celle du jet d’eau de Genève jaillissent des beaux yeux bovins de mon directeur. Un bruit évasif mais suspect lui part, mettant ses miches au garde-à-vous.
— Je n’avais pas encore eu le plaisir de vous rencontrer, monsieur le directeur, dit le bon président, sans presque remuer ses lèvres crispées par sa charge.
— C’est réciproque, mon président, assure le Mammouth.
L’illustre homme d’étal acquiesce noblement, car tout dans sa personne dénote l’aristocrate républicain, c’est-à-dire le vrai, depuis son complet beige, jusqu’à sa cravate jaune, en passant par sa chemise bleue et ses chaussures bordeaux.
— J’ai eu l’occasion de rencontrer votre prédécesseur, assure le maître de la France profonde, je dois admettre que le style a quelque peu changé. L’air est devenu respirable.
— J’sus t’heureux d’vous l’entendre dire, mon président, gazouille le Mahousse en laissant filer une vesse avec la prudence d’un chef de cordée assurant le passage d’un à-pic glacé.
C’est le moment que choisit Ninette, la secrétaire terriblement particulière du dirlo, pour surgir.
Le lecteur, dans sa bienveillance inaccoutumière, me permettra — à moins qu’il ne soit décidé à me faire chier — d’interrompre cette palpitante histoire, l’espace d’un paragraphe, pour dépeindre la surnommée Ninette.
Cette personne taillée à coups de spectre (elle est maigre comme la mort), toujours loquée d’un pantalon de velours noir taché de blanc et d’un pull blanc marqué de noir, est affligée d’une myopie désastreuse. Des verres épais comme le télescope géant du mont Palomar lui permettent de secrétarier d’une façon satisfaisante ; las ! une intempestive coquetterie l’incite à ne les porter que devant son clavier universel, ce qui équivaut à dire que Ninette est presque aveugle quand elle ne travaille pas.
Elle s’avance au radar vers le bureau, connaissant les lieux comme son slip, sans remarquer les illustres visiteurs. Elle tient sur son bras le pantalon du Gros. D’un geste vif, elle le balance vers Sa Majesté.
— Tenez, voilà votre pantalon, bougre de gros dégueulasse ! lâche la donzelle. Merci pour le cadeau ! J’ai eu beau l’asperger de déodorant, il pue encore[1] !
Le Mastard s’encolère.
— J’vous prillerai d’esprimer d’une aut’ façon thermale, mam’zelle Ninette, réagit l’Infâme. J’veux bien qu’vous êtes miraude comme une taupe, mais y a quand même des gensss qu’un authentique aveugle voirait. Si c’serait un effet d’vot’ bonté de dire bonjour à m’sieur l’ président de la République, ci-joint, vous v’s’évitereriez un blâme dont j’ manquerais pas de vous affubler le casier chéant.
La Ninette, hyper-myope, est plus pétardière encore que non-voyante.
Elle monte en mayonnaise recta :
— Un blâme ! Non, mais ça va pas la tête, gros goret ! Voilà un zigoto qui s’oublie dans son falzar et me force à le nettoyer, un type à qui il faut tailler une pipe quand l’envie lui en prend, et il lui en prend plusieurs fois par jour, et qui parle de me blâmer !
Elle avise des ombres, se décide à chausser ses lunettes lesquelles lui pendent sur les mamelles, retenues qu’elles sont par un cordonnet spécial passé à son cou. Ninette identifie les ombres devenues personnages, pousse un cri semblable au sanglot d’une vierge déberlinguée par le camionneur qui l’avait prise en stop, et s’évanouit sans avis préalable.
Bérurier hoche la tête.
— Faut pas conclure, mon président, affirme-t-il, elle est pétardière mais bonne fille.
Mais le président ne l’écoute pas. Il chuchote à l’oreille du ministre, de ce ton suave qu’il prend avec son confesseur en période pascale :
— C’est vous qui avez nommé cet homme à ce poste, mon bon ami ?
— Je chprenant heu bafort cournard ou bien liste de en heu décision, se justifie le ministre.
— Certes, je comprends votre point de vue, déclare le président, toutefois, compte tenu des…
Sa voix n’est plus qu’un chuchotement, pareil à celui qu’il émet quand il use du téléphone rouge pour demander à son prédécesseur de lui rappeler le numéro du marchand de vins de l’Elysée.
M’est avis qu’il pourrait y avoir sous peu de nouveaux changements à la tête de notre célèbre maison où les poulets ne sont pas élevés en batterie mais où ils en dressent.
Effectivement, le cortège opère une volte et le chef suprême de l’Hexagone, comme dit la presse, se remporte dans ses pénates sur un sec :
— Au revoir, messieurs !
Béru se prend la tête à deux mains.
— Y a comme un défaut, non ? lamente-t-il.
— J’ai toujours pensé que tu finirais dans le commerce des moules, admets-je implicitement.
Il s’abstient de protester contre mon tutoiement.
Homme d’une grande énergie, il s’ébroue.
— A Vienne qui puera, dit-il, j’ai ma conscience pour moi.
Puis il interpelle Poilala et lui désigne la secrétaire plus évanouie que le cheval de Mme Sagan.
— Chope-moi cette saloperie par la tignasse et fous-me-la dans les chiches, plus qu’elle n’encombre le plancher !
Après quoi, calmement, comme les saint-cyriens de 1914 enfilaient leurs gants blancs avant l’attaque, Bérurier enfile son pantalon.
Mathias travaille dans la cruelle lumière d’un projecteur qui transforme sa chevelure rousse en feu de broussailles. C’est plein de flacons et d’éprouvettes autour de lui. Le Rouquemoute décortique une photographie du général Massu trouvée dans le slip du marchand de nougats assassin des Batignolles.
Son visage fluorescent augmente d’intensité quand il m’aperçoit.
— Heureux de vous voir, commissaire, je me morfonds un peu depuis quelque temps.
— Panne de boulot ?
— Non, d’ambiance. J’ai l’impression que le monde devient gris comme un flash-back cinématographique, lorsque le réalisateur entend renforcer la notion de passé.
L’image me frappe.
— Sans doute vieillissons-nous, Rouillé ?
— On pourrait vieillir en couleurs, dit-il. Mais on trempe dans la morosité et la crainte… Savez-vous ce que je viens de me faire faire, commissaire ?
— Une petite fellation coquine ?
— Non, commissaire : une vasectomie. J’ai pris cette décision qui me rend stérile, estimant qu’il est désormais criminel de procréer.
— Combien as-tu d’enfants, Rouquin ?
— Seize.
— Tu peux te le permettre, mon grand. Tu auras rempli ton contrat, bravo ! Mme Mathias n’est point trop déçue ?
— Je suis parvenu à la convaincre, mais ça n’a pas été sans mal ; vous connaissez ses sentiments religieux ?
« Désormais, poursuit l’Incendié, je me tournerai vers le passé et me contenterai d’élever ceux qui sont là, au lieu d’en préparer de nouveaux. Il faut, à notre époque, savoir limiter ses entreprises. »
Il a un long soupir de pneu tranché par un tesson de bouteille (mon tesson, nos voleurs, comme je dis puis).
— Besoin de moi, patron ?
Je dépose parmi ses dégueulasseries la petite boîte prélevée dans la poche de l’assassin.
— Un truc bizarre, mon lapin russe, vise un peu !
Mathias ouvre la boîte. Sur un lit d’ouate repose un doigt de cire. L’Incandescent me défrime avec étonnement.
— C’est quoi, ce doigt ? demande-t-il.
— Un héritage, fils. Un gars sur le point de canner m’a supplié de le remettre à sa mère.
— Vous l’avez dit, c’est plutôt bizarre.
— Je suppose qu’il contient quelque chose de particulier, émets-je.
— Probablement, il s’agit du moulage d’un annulaire de femme.
— Je te laisse l’objet, arrache-lui son secret, comme on dit dans les romans moins bien agencés que les miens. Dès que tu auras du nouveau, préviens-moi. Si je suis absent, laisse-moi une note sur mon burlingue.
On échange encore deux ou trois considérations sur la vérolerie humaine, le temps et les perspectives de la prochaine réévaluation du franc[2].
Et je le quitte pour passer à l’Identité.
Pranduront, le préposé en vigueur, est une vieille pédale à l’anus noirci sous le harnois. Il traîne une belle gueule exténuée, pâle, avec des tifs argentés et un regard qui, déjà, se désintéresse des braguettes.
— Salut, ma belle, l’agressé-je bassement, tu as reçu le dossier relatif au truand de la rue de Rivoli ?
— Je l’ai reçu, mais ce type n’est pas fiché chez moi, marmonne Pranduront.
Je tique.
— Tu es sûr ?
— Certain. Nous ne possédons ni ses empreintes ni son portrait.
J’en reste comme deux ronds de tu sais quoi ? Flan ! (Vanille de préférence.)
Non fiché, cela veut dire qu’il ne s’agit pas d’un professionnel. Ce type a bricolé un hold-up en se servant d’une arme particulièrement terrible ; il n’a pas hésité à flinguer les flics, il s’est taillé par les toits comme un vrai gangster de films noirs, et pourtant il est inconnu au bataillon du crime.
— Je veux sa frime dans les journaux de demain, avertis-je, et en bonne place.
— Entendu, répond Mimosette, je m’en occupe.
— Tu as une bonne série de photos ?
— J’ai ce qu’on m’a remis, rétorque le malgracieux. Tenez, en voilà une où il paraît vivant, pour un peu on le sucerait.
J’empoche le cliché et me fais la paire.
La routine. Mais quel métier passionnant ! On pose des lignes de fond et on attend que ça morde. Et toujours un poisson finit par goûter à l’appât.
Un quart de plombe plus tard, me voici à l’institut médico-légal (que Bérurier nomme l’institut médigalomané). Le docteur en chef est absent, mais je me rabats sur Mohamed Bistour, son assistant marocain. Un gars sensas, futé, efficace, avec un beau sourire de pêcheur de perles.
— Salut, doc. A-t-on commencé l’autopsie du petit voltigeur de la rue de Richelieu ? m’enquiers-je.
— J’ai pratiqué un premier examen, me dit Bistour ; je viens juste de me laver les mains.
— Des choses à m’apprendre ?
— Age : environ vingt-sept ans ; corps : de coloration claire dans l’ensemble ; taille : un mètre soixante-quatorze ; constitution : parfaite ; signes particuliers : cicatrice d’appendicectomie et plaque de psoriasis au coude droit ; denture : en excellent état, si ce n’est deux canines remplacées, à la suite probablement d’un accident au maxillaire supérieur ; mains et pieds : soignés. L’homme a été atteint de trois balles. L’une a traversé le poumon gauche de part en part, l’autre lui a simplement entaillé le cou, la troisième s’est logée dans le temporal, au niveau de l’oreille droite, causant une blessure qui n’était pas de nature à léser le cerveau. J’ajoute que l’extrémité de ses dix doigts est cisaillée comme par la lame ébréchée d’un couteau. Pour couronner le tout, si je puis dire, il faut mentionner l’enfoncement du crâne et une série de fractures consécutives à sa chute.
— Ses fringues sont encore ici ?
— Je les ai placées dans un sac de plastique pour les faire porter au labo.
— J’aimerais y jeter un œil.
Bistour m’entraîne dans une pièce qui fouette la mort et les produits chimiques pas joyces. Sur une sorte de table de boucher, se trouve un sac-poubelle rebondi, scellé et portant une étiquette administrative. Mohamed fait sauter les scellés et vide le sac de ses nippes. Ces vêtements tachés de sang me serrent le cœur. Il y a quelques heures, ils recouvraient une vie d’homme. Et les voici devenus flasques et privés de signification. J’entreprends de les fouiller minutieusement, malgré ma répugnance. Dans la poche ventrale du jean, je déniche deux billets de cinéma (La Pagode), périmés. Dans une poche du blouson, je récupère un petit morceau de nappe de restaurant en papier, sur lequel on a écrit cette pensée : C’est un luxe d’être différent.
A part cela, rien, pas même des brins de tabac.
— Votre opinion sur le client, docteur ? demandé-je en déposant les trois bouts de faf sur la table.
Bistour regarde mes trouvailles.
— Un intellectuel, dit-il. La Pagode est un cinéma d’art et d’essai, et cette pensée n’a pas été recopiée dans Le Hérisson ; peut-être est-elle de lui ? Quant au physique de votre gars, je vous le répète, c’était le contraire de celui d’un homme négligé.
— Et pourtant il a abattu deux flics et commis un hold-up.
— Un intellectuel peut être également un criminel, objecte Mohamed, ça n’a rien d’incompatible.
— Le meurtre est un acte inintelligent, risqué-je.
— Un intellectuel n’est pas forcément intelligent, s’obstine mon terlocuteur.
Bon, on peut aller jusqu’à Vladivostok comme ça, en mettant des répliques bout à bout. Elles ne font pas avancer le chmilblick.
— Si vous avez des éléments nouveaux…, attaqué-je en présentant ma main au dépeceur de défunts.
— Je vous en ferai part aussi, promet ce dernier.
Tout en regagnant ma base, j’essaie de cerner la personnalité du bandit. De toute évidence, il a vidé ses poches avant de débouler chez le numismate ; il voulait rester anonyme en cas d’échec. Quelle utopie ! Qui donc peut espérer taire son identité à une époque où nous sommes tous tellement recensés, répertoriés, fichés ? Quelque chose me trouble dans le comportement de cet homme.
De retour dans mon bureau, j’ai la joie indicible de tomber sur Pinaud, plus fané et grumeleux encore que d’ordinaire.
Baderne-Baderne a entortillé son cache-nez à son cou de telle sorte qu’on peut lui supposer une minerve par-dessous. Il ne s’est pas rasé de plusieurs jours et sa barbe hirsute, plus sel que poivre, le fait ressembler à un vieux Ribouldingue déshydraté. Son chapeau délabré gondole au ras de ses sourcils. Une mèche de cheveux à peu près blancs pend au-dessus de son nez de constipé chronique. Il est le portrait de la Navrance, de la Résignation, de la Pré-agonie, et de la Désuétude absolue. J’en suis profondément remué car il est pénible de voir s’achever un ami. Certes, César Pinaud est un homme délabré qui a toujours eu l’air d’être en partance, un individu fluet et flageolant, un épouvantail à mort (celle-ci devant éprouver quelque honte à lancer sa faux sur un être aussi démantelé), pourtant, ce jour, il m’a l’air au bout du rouleau.
Je dépose mon bras séculier sur son épaule fléchissante.
— Ça ne va pas, l’Ancêtre ?
— Moi si : un charme ; mais Mme Pinaud me donne quelque inquiétude avec sa vésicule biliaire. On lui fait des tests.
On a toujours « fait des tests » à la dame Pinuche. Cette aimable personne est pour beaucoup dans le déficit de la Sécu. De la cave au grenier elle a été explorée, ponctionnée, blousée, analysée, radiographiée. On sait tout de ses bronches, de son foie, de ses ovaires, de son bulbe rachidien, de ses glandes surrénales, de son cœur, de sa rate, de son gésier, de son utérus, de ses os, de son anus, de ses rotules, de son estomac, de sa voûte plantaire, de sa gorge, de ses yeux, de ses oreilles, de son urine, de ses défécations, de ce que furent ses menstrues, de ce qu’a été sa ménopause. Elle a contracté toutes les maladies homologuées, les a toutes vaincues, les recontracte résolument, sans relâche, avec une bravoure feutrée qui force l’admiration. Elle a eu du diabète et de l’albumine, des taux de triglycérides historiques, du cholestérol dans lequel on pouvait pelleter, des virus non identifiés, des microbes à foison, des gonocoques transbahutés par l’époux, des typhus exotiques, des pertes ruineuses : blanches, de vue, de mémoire ; des eczémas rebelles, des thromboses critiques, des rhumatismes déformants, des ulcérations désespérantes, des arythmies forcenées, des hémorroïdes intransportables, des jaunisses asiates, des pneumonies irrévocablement doubles, des débuts de tuberculose, des polypes çà et là, des angines de poitrine (alors qu’elle n’a pas de poitrine !), des lumbagos lunatiques, des éruptions, des confluences, des poussées, des accès, des crises. Tout ! Tout ! Tout, te dis-je. Lorsqu’elle décédera, la mort n’aura que l’embarras (gastrique) du choix.
J’y vais de quelques paroles de réconfort. Pinaud en profite pour pleurer un peu, ce qui est une bonne hygiène, moi je trouve. Les hommes ont à cœur de ne pleurer qu’à bon escient, ce qui est sot car il est bien plus avantageux de pleurer sur le quotidien au lieu de se morfondre à attendre des cas désespérés qui vous essorent les lacrymales en deux coups les gros. La larmette quotidienne vous tient dans un bain d’émotivité propice à l’équilibre psychique.
— Sur quoi es-tu, présentement ? l’à-brûle-pour-point-je.
Le Superflu branle son vieux chef, voire également son couvre-chef.
— Sur rien. Tu sais que notre nouveau directeur a voulu m’attacher à son cabinet particulier ? Ma besogne consiste désormais à descendre lui acheter des bouteilles de beaujolais villages que je mets au frais dans la chasse d’eau de ses latrines.
« Comme il boit beaucoup, ses mictions sont fréquentes et comme elles le contraignent à se rendre souvent au petit coin, il boit de plus belle. Vois-tu, Antoine, sans le moindre esprit de jalousie, laisse-moi te dire que je le trouve impropre à ses hautes fonctions. Il est stupide de confier à des hommes des charges trop importantes pour leurs capacités. »
— Mon petit doigt me dit qu’il va devoir les abandonner sous peu, pronostiqué-je.
Un sourire de papier mâché écarte la barbe du Fossile.
— Dieu t’entende, mon petit. Je regrette nos équipées d’avant. D’autant que le personnage se croit obligé de pontifier avec nous, ce qui abîme notre amitié.
Le voyant vert de mon bigophone s’allume tandis que son vrombissement de bourdon agacé retentit.
Je décroche. C’est Mathias.
— Je peux vous voir, commissaire ?
— Je t’attends.
Il raccroche. La Pine sort un tube de verre bourré de gélules bleues de sa poche et gobe l’une d’elles.
Je me mets à arpenter la pièce dont le plancher craque. Surtout réagir contre la morosité. Se lancer dans le travail, sans oublier la tendresse.
— Veux-tu venir à la maison ce soir avec ta femme, je dirai à Félicie de nous préparer un petit bouffement ?
Le Bromuré s’épanouit et, soudain, paraît rajeuni de cinquante ans.
— Voilà qui est gentil, je suis certain que Mme Pinaud appréciera, elle a un culte pour Mme ta mère ; cela lui changera les idées.
Je dégoupille mon turlu et compose notre numéro. M’man décroche. Je lui fais part de l’invitation que je viens de lancer et la voici tout excitée.
— Si je préparais un gâteau de foie avec des champignons de Paris à la sauce tomate comme entrée, mon grand ?
— Le pied, ma poule !
— Comme viande, je pense que du veau serait mieux apprécié de Mme Pinaud dont l’estomac…
— Parfait.
— Avec des petits pois frais, j’en ai acheté ce matin au marché. J’ai également trouvé un brie fait à cœur. Comme dessert, que dirais-tu d’un beau flan aux raisins de Corinthe ?
Mathias pénètre dans la pièce. Les pans de sa blouse blanche flottent autour de ses jambes maigres. Il est roux à t’en faire bronzer, ce gus ! Sa peau est couleur de cuivre rouge et ses cheveux flamboient. Il tient un petit bac de porcelaine blanche et attend la fin de ma communication avec une impatience qu’il ne peut réprimer.
Je prends congé de m’man sur un bisou miauleur.
— Tu m’as l’air plus nerveux qu’un pou dans la culotte d’Ursula Andress, dis-je au Rouillé.
— J’ai fait une découverte assez déconcertante, déclare Mathias.
— A propos du doigt de cire ?
— Justement, ce n’est pas un doigt de cire, commissaire, mais un vrai doigt enrobé de cire !
Servez chaud ! Je morfle la nouvelle en plein dans les gencives. Le Rouquin dépose son bac sur mon bureau. Je découvre alors le doigt débarrassé de sa pellicule de cire. Un doigt fraîchement sectionné bien qu’il soit exsangue. Mathias a découpé le pourtour de l’ongle afin de pouvoir étudier l’intérieur de celui-ci, puis il l’a replacé dans sa position originelle et fixé avec deux virgules de scotch.
Je lui pose la question qu’il m’a adressée naguère :
— C’est quoi, ce doigt ?
— Un annulaire de femme, main gauche.
— Qu’a-t-il de particulier ?
— Rien, sinon le fait d’avoir été sectionné de la main à laquelle il appartenait. J’ai prélevé l’ongle pour m’assurer qu’aucun microfilm ou tatouage quelconque ne se trouvait dessous, car la chose s’est déjà rencontrée. Je n’ai absolument rien trouvé.
— Cet annulaire a été tranché il y a longtemps ?
— Ecoutez, commissaire, il faudra demander confirmation au médecin légiste ; mais selon moi, cette amputation date d’à peine vingt-quatre heures.
— On l’a prélevé sur une femme vivante ou morte ?
— Vivante, car ce doigt s’est entièrement vidé de son sang.
— Pourquoi, à ton avis, cette pellicule de cire ?
— Pour le conserver, probablement.
— Quelque chose d’autre à signaler ?
— Il porte la trace d’une alliance, assez fortement marquée. Bien qu’il soit exsangue, on peut constater qu’il était bronzé. C’est le doigt d’une femme dont l’âge oscille entre trente et quarante ans, mais encore une fois consultez l’homme de l’art.
J’opine.
— Très bien, Rouillé. Maintenant, sois gentil : enrobe-le à nouveau de cire pour lui redonner l’apparence qu’il avait avant ton intervention, puis remets-le dans sa boîte et rapporte-le-moi.
— A vos ordres, commissaire.
Exit le Rouquemoute.
— On peut savoir ? bêle l’Enrhumé.
Je m’installe dans mon fauteuil pivotant et place mes tartines sur mon beau sous-main de cuir repoussé acheté en sous-main avec mes sous, à un homme de main.
Je fais à Pinuchet un résumé de ce que tu sais déjà, bougre de crêpe, et qu’il est superflu donc que je te rabâche malgré ta mémoire dépenaillée.
Le cher vieillard m’écoute en reniflant les stalactites qui tentent de se barrer de son pif. On croirait qu’il joue au yo-yo baveur.
Un silence profond comme une pensée de Pascal suit mon exposé. Pinoche réfléchit, engoncé dans son cache-nez mérovingien ; le vieux bitos lui tenant lieu de couvercle laisse filtrer, me semble-t-il, une petite fumée conclavesque consécutive à l’intensité de sa réflexion.
— Un homme qui n’est pas un truand professionnel commet un hold-up, armé d’un fusil à pompe, bavoche l’Ancêtre, le regard mi-clos, mi-raisin. Il n’hésite pas à tirer sur les policiers qui le prennent en flagrant délit. Il se sauve par les toits, ce qui lui vaut de faire ta connaissance avant de mourir abattu par nos collègues. Il ignore bien entendu que tu es un flic et, se sachant foutu, te charge de remettre à sa mère un doigt de femme fraîchement coupé ; c’est bien ça ?
— C’est ça de haut en bas, César.
— Sais-tu ce qui me surprend le plus dans cette affaire, Antoine ?
— J’ouïs ?
— Qu’il ait été balancé à la police. Ce n’est pas un gangster homologué, vous croyez même qu’il pourrait s’agir d’un intellectuel, donc il est improbable qu’il soit en contact avec le Milieu où grouillent les indicateurs.
Je fais la moue.
— Un fusil à pompe ne s’achète pas à Manufrance, mon vieux biquet, non plus qu’au Bazar de l’Hôtel-de-Ville…
— C’est juste, convient le Sinistré. Je crois, au contraire, que cette emplette lui a été fatale. Il s’est mis en quête d’un marchand d’armes clandestin, lui a acheté le terrible flingue, et l’autre l’a vite balancé.
— Ce qui implique que notre collectionneur d’annulaires lui aurait parlé de ses projets de hold-up ? Pas malin, l’intellectuel.
Je consulte ma liste (sur bristol stratifié) des téléphones intérieurs de la Grande Volière et sonne le service de mon collègue Sabarde. Je dégage quelques intermédiaires encombrants et l’O.P. monte en ligne, comme un poilu de Verdun.
— On vient de me dire que vous êtes chargé de l’enquête ? murmure-t-il d’un ton où son ressentiment joue de la crécelle rouillée.
— Le tam-tam de brousse continue de bien fonctionner dans cette maison ! ricané-je. Amène-moi le dossier, Félix.
— Quel dossier ? s’épouvante Sabarde.
— Vous n’avez pas été mis en piste sur ce coup-là par l’opération du saint-esprit, non ? Alors je veux savoir qui vous a affranchis et comment, ainsi que le nom et l’adresse du numismate agressé.
— Je vous ai déjà dit qu’à l’origine on avait reçu un coup de turlu anonyme.
— Qui l’a reçu ?
— Laffranchi, le pauvre.
— Ecoute, Sabarde, des dénonciations anonymes, on en reçoit tellement dans cette gentilhommière qu’il faut une standardiste spéciale pour les noter. La plupart sont bidon. Pourquoi avez-vous pris celle-là en considération ?
— Vous avez connu Laffranchi, commissaire ? Son sérieux ? Un pape ! Et encore, y a eu des papes qu’étaient pas blanc-bleu. Il a discutaillé avec le mec qui balançait. Après quoi, il nous a déclaré qu’un coup se mijotait et qu’il fallait le prendre en considération. Ce qui a motivé sa conviction, je ne saurais vous le préciser, toujours est-il qu’on a suivi et qu’effectivement, vous l’avez vu, c’était pas un tuyau crevé.
— Tu es certain que Laffranchi n’a pas donné de précision au sujet de la balance ?
— Pas une broque. Mon avis c’est qu’il la connaissait mais c’était un bourru qui protégeait jalousement ses sources. Il est canné avec son secret, si secret il y avait.
— Voilà le premier point réglé, si j’ose dire. Maintenant, donne-moi les coordonnées du numismate.
Mon collègue me rencarde docilement. L’agressé est un certain Gédéon Mollissont dont les locaux professionnels sont au premier étage du 609, rue de Richelieu. Il n’avait jamais vu l’homme au fusil, non plus que ses collaboratrices.
Je remercie l’O.P. Sabarde et le prie de me tenir au courant des obsèques de Laffranchi, auxquelles je me ferai un devoir d’assister. Et comment va Berlurin ? Toujours dans le coltar ? Bon, ben on va prier pour lui, que veux-tu faire d’autre ?
Il est dix-huit heures tapantes lorsque nous nous présentons, Pinuche et moi, chez le sieur Mollissont. Son commerce de mornifle occupe tout l’étage. Une grande porte en verre épais et huisserie de laiton affirme en élégants caractères dorés : Gédéon MOLLISSONT, numismatique. Une grille assure la sécurité des lieux pendant la fermeture et l’endroit doit être, je gage, truffé de signaux d’alarme. Une plaquette vissée sous le bouton de sonnette conseille au visiteur de sonner, d’attendre et de pousser, toutes choses dont je m’acquitte avec sérieux. Nous pénétrons dans un décor raffiné, aux murs tendus de tissu pimpant, au mobilier design. Des agrandissements de pièces grecques décorent l’entrée. Une belle jeune fille ravagée par l’acné braque son strabisme sur nous. Elle est accoudée à une table, prostrée, car les douloureux événements de l’après-midi l’ont traumatisée. Faut dire que la porte de verre comprend deux impacts de balles et qu’on a étalé du papier sur les flaques de sang maculant la moquette.
— C’est fermé, nous déclare-t-elle en zozotant délicieusement, à moins qu’elle ne suce des pastilles ?
Je lui produis ma carte tricolore. Ce modeste document la ranime quelque peu.
— Moi je sais rien, j’étais à la poste, assure-t-elle, c’était l’heure de mes recommandés.
— Aussi est-ce M. Mollissont que nous souhaitons entendre, ma chère demoiselle, la rassuré-je.
— Il est avec Mme Mollissont.
— Nous serons ravis de faire sa connaissance par la même occasion. Mais avant de nous annoncer, je voudrais que vous me disiez qui vous remplace pendant que vous êtes à la poste ?
— Mme Chapoteur, la secrétaire.
Elle nous désigne une porte ouverte sur un petit bureau vide.
— Elle n’est pas ici ?
— Vous pensez, après une émotion pareille, elle a eu une crise de nerfs et on l’a conduite à l’hôpital. Elle est veuve de la semaine dernière, vous vous rendez compte : c’est pas de chance.
— En effet, conviens-je. Maintenant, prévenez votre patron que nous souhaitons l’entretenir.
Mais la jeune masturbée n’a pas besoin de se déranger car un homme en bras de chemise déboule du couloir. Un gros, très porcin, déplumé, blondasse de ce qui subsiste, couperosé, avec un regard bleu pâle, un nez en groin, une bouche de jouisseur. Il marche derrière un ventre de Pâques cerné par une ceinture de croco rouge. D’entrée de jeu, je le juge ardemment antipathique.
— Quoi, qu’est-ce que c’est que ces messes basses, Georgina ? aboie l’arrivant. Je vous ai dit qu’on ne recevait plus personne pour aujourd’hui, merci bien !
La pauvrette rougirait si son teint d’endive n’était inaltérable. Elle essaie de décloaquer de la menteuse, en vain, aussi prends-je les devants :
— Commissaire San-Antonio, monsieur Mollissont, c’est moi qui suis chargé de l’enquête, et voici mon adjoint, l’officier de police César Pinaud.
L’énervé se calme instantanément.
— Oh ! bon, entrez, je vous prie !
Il hésite à me tendre la main, mais devant ma réserve s’abstient.
Il occupe un vaste bureau flambant neuf, dans les teintes gris perlouze, avec des notes orangées de-ci, delà, cahin-caha, et quelques tableaux modernes pas pires que beaucoup. Sa rombière arpente la moquette, histoire d’user sa nervosité. Pour te faire une juste idée de la personne, tu imagines une grosse vachasse brune, à l’air con, coiffée frisotté, mal fardée, l’œil stupide, fringuée comme cet as de pique que tu as rencontré le mois dernier au mariage de la cousine Glandule.
— Vous êtes des policiers ? demande la partenaire de lit du numismate, avec un accent aillé-fines-herbes qu’on pourrait étaler sur du pain frais. Comment pouvez-vous laisser commettre des horreurs pareilles ? La violence, vous autres, ça ne vous tracasse pas ! Les honnêtes gens sont agressés chez eux, mais…
— Madame, l’interromps-je, je vous prierai de nous laisser seuls avec M. Mollissont.
— Mais je suis sa femme ! rebiffe la houri.
— C’est un problème qui ne concerne que lui, riposté-je.
— La moquette saccagée, ça concerne qui ? aboie la vachasse.
Elle porte une délicate excroissance de chair au menton, dans les teintes roses, qui flanque envie de gerber. Je la fixe pour bien concentrer mon écœurement, afin que ma rogne ne subisse aucune déperdition.
— Ça concerne notre inspecteur assassiné et son confrère qui est dans le coma ; eux, c’est pas avec Vizir-au-plus-profond-du-linge qu’on va les ravoir.
Mon regard doit ressembler à la foudre dans les toiles de Vlaminck car elle la boucle recta.
— Ma femme, c’est une personne très emportée, plaide son gros bidule.
— Mais qu’elle s’emporte, monsieur, qu’elle s’emporte, c’est tout ce que je lui demande, fais-je en tenant ostensiblement la porte ouverte.
La rogneuse charge vers des contrées d’où je suis absent. Je relourde avec force. Qu’est-ce qu’ils ont, les gens, à se montrer si dégueulasses, toujours et partout ? A baigner dans l’impitoyable ? A ne s’intéresser qu’à leur cul et jamais au cœur des autres ? On pourrait tenter quoi pour changer ça ?
Le Jésus a fait ce qu’il a pu, et puis tu vois… Ça baigne dans la crème de mots inutiles, dans la sottise endémique, dans les mesquinances toujours renouvelées.
Vérole et revérole ! Alors tu comprends ton impuissance et tu pleures. Tu t’assieds sur une marche, les bras sur tes genoux, la tête basse. Tu soupires : « O Seigneur, y en a-t-il encore pour longtemps ? » Le Seigneur te répond rien, pas te désespérer car s’Il te lâchait la vérité crue, tu tomberais à la renverse et t’aurais l’air d’un des morts du cuirassé Potemkine, abattu sur le grand escalier que dévale une voiture d’enfant. Moi, je me dis que cette salle d’attente commence à bien faire. Elle pue trop fort. Rien de plus terrible que la promiscuité.
Sais-tu de quoi souffrent les moines retirés en leur monastère ? De leurs odeurs. C’est une belle âme qui me l’a révélé, je bluffe pas. Au début, les bons pères n’écoutent que les chants d’oiseaux, ne reniflent que les plantes de leur cloître ; ils sont en first pour prier. Et puis, lentement, les plantes cessent de sentir, les oiseaux de chanter et un vertige les prend de s’entre-renifler ; de constater à quel point ils demeurent mammifères dans leur sérénité, fouettant à tout-va, chargés de vilains remugles, les malheureux. Là, le véritable signe du péché originel : l’odeur. Cette prénécrose. Peut-être est-ce parce que les hommes se respirent qu’ils se détestent, qu’ils s’intolèrent ? Je cherche à piger. Je ne demande pas mieux que de leur trouver des excuses. Il y a une explication à tout, il s’agit de bien chercher…
Et bon, la salope mal venue est out. Bravo.
On se tourne vers son porc, lequel, à s’engraisser, a dû coûter pas mal de son, espère ! Il déborde de partout : de ses fringues d’abord, de lui-même ensuite, comme si son enveloppe ne suffisait pas à contenir son chargement de tripailles.
— Monsieur Mollissont, je sais que vous avez déjà fait le récit de votre mésaventure à mes collègues, je vais vous demander de me le refaire à moi, dans le calme, lentement, en vous efforçant de ne rien omettre.
Il prend place à son bureau, croise les mains loin devant lui et cherche à se rappeler la gueule du « Penseur » de Rodin, mais ça lui revient mal et il doit improviser.
Quand il parle, c’est d’un ton solennel : dame, il s’agit de lui ! Il ne veut rien laisser perdre de son importance. Un savon, il fond entièrement, c’est tout bon. Lui, il veut cracher toute sa mousse ; offrir l’intégralité de sa saponification.
— J’étais assis à ce bureau et préparais mon prochain catalogue de vente, lequel, soit dit au passage, comportera plusieurs pièces d’un grand intérêt, parmi lesquelles un « Louis XVI à la Corne » et un « Pavillon d’Or » de Philippe VI presque fleur de coin. Ma chaîne hi-fi marchait, car je ne saurais travailler sans écouter de la grande musique. Tout à coup, la porte de mon bureau s’est ouverte à la volée et Georgette Chapoteur, ma fidèle collaboratrice, a été propulsée dans la pièce avec une telle violence qu’elle est venue percuter ma table de travail. Avant d’avoir pu réaliser ce qui se passait, j’ai aperçu un homme en jean et blouson, armé d’un curieux fusil à canon court, debout dans l’encadrement de la porte.
Il se délecte, le gros Mollissont. Tu croirais un instit en train de faire faire une dictée à ses garnements, la manière qu’il exprime lentement, en articulant superbe, mieux qu’au Français, parole !
Je profite de ce qu’il se recharge les salivaires pour demander :
— L’homme n’était pas masqué ?
— Non.
— A quoi ressemblait-il ?
— Mais… vous ne l’avez pas vu ? s’étonne le marchand de mornifle.
— Quand je l’ai vu, il avait la gueule en compote, monsieur Mollissont, vous seriez aimable de répondre à ma question.
Le gros vilain nœud rampant se le tient pour dix.
— Il était de taille moyenne, mince, plutôt joli garçon ; des cheveux… je ne sais pas, sombres, dans les châtain foncé, il me semble. Un regard étrange, vert, je crois, ou marron clair. En y réfléchissant… Je peux vous dire quelque chose ?
— Nous sommes là pour ça.
— Eh bien, ça ne m’étonnerait pas qu’il n’ait pas eu les deux yeux semblables ; l’un m’a paru nettement plus clair que l’autre, presque d’une autre couleur.
— Vous voulez dire des yeux vairon ?
— Oui.
Ça me déclenche quelque chose. A moi aussi, son regard m’a paru anormal, mais, compte tenu de la situation et comme il avait le visage ensanglanté…
— Poursuivez, monsieur Mollissont !
Le numismate retrouve sa vitesse de croisière.
— L’homme m’a considéré un instant d’un air indécis, comme s’il ne savait plus très bien ce qu’il était venu faire ici. Je me suis demandé s’il n’allait pas me tirer dessus. Enfin, il s’est ressaisi et m’a ordonné d’ouvrir mon coffre.
— Vous avez obtempéré ?
— J’ai commencé à le faire ; étant donné la nature de mon commerce, je dispose d’un équipement spécial, mon coffre n’est pas un coffre ordinaire, vous allez comprendre.
Le gros ouvre un tiroir de son bureau et actionne un déclencheur à pistage moléculeur. Le mur de droite se met à coulisser, découvrant différentes portes en acier blotti.
Mon interlocuteur prend un trousseau de clés plates dans sa poche et s’approche de la paroi métallique. Chaque porte est pourvue d’un système à chiffres logé en creux dans sa masse. Il compose la combinaison et, au moyen d’une clé, ouvre la porte qu’il vient de bricoler. Nous avisons alors une série d’étagères très rapprochées supportant des plateaux garnis de velours rouge et divisés en cases de dimensions variables. Le numismate dépose l’un d’eux devant moi.
— Voici par exemple des pièces gauloises, je vous signale la toute grande qualité de ce Parisii.
Il se pavane, fier de ses trésors.
— Vous avez dit que vous aviez « commencé » à ouvrir ; qu’entendez-vous par là ?
— Eh bien j’ai assuré le coulissage de la cloison et je me suis levé pour aller déverrouiller chaque porte.
— Un instant, vous permettez ?
Il se fige, intrigué, en me voyant contourner sa table de travail.
— Faites voir le système qui commande le coulissage[3].
Il me désigne une plaque de métal vissée sur la face nord du tiroir et comportant une touche rouge dans l’esprit de celles qu’on trouve dans les ascenseurs. Je remarque en outre un pistolet de fort calibre posé sur une pile de dossiers.
— L’idée ne vous est pas venue d’utiliser cette arme, monsieur Mollissont ?
Il rougit, hoche la tête.
— Hélas, je ne suis pas un cow-boy, monsieur le commissaire. Bien sûr, j’ai été tenté de le faire, mais cela pouvait provoquer un carnage ; n’oubliez pas que Mme Chapoteur se trouvait entre lui et moi.
J’opine, convaincu du bien-fondé de ses paroles.
— Alors, vous vous êtes donc levé ?
— C’est au moment où je me trouvais près des portes d’acier que deux inspecteurs ont surgi, revolver au poing. « Police ! Jette ton arme ! » ont-ils crié.
« Alors l’homme s’est retourné très vite et a fait feu. L’un des deux policiers s’est écroulé. Le gangster s’est mis à courir vers la sortie après avoir bousculé le second inspecteur. Mais celui-ci l’a rattrapé dans l’entrée et le bandit a de nouveau fait feu. Ensuite, je ne sais plus, il y a eu d’autres détonations, un bruit de course dans l’escalier… Le policier abattu dans mon bureau râlait ; celui qui se trouvait dans l’entrée était mort ; ma collaboratrice piquait une crise de nerfs. Ah ! je vous jure que je ne suis pas près d’oublier cette journée ! »
— Vous n’aviez jamais rencontré votre agresseur ?
— Jamais !
— Vous avez des toilettes ? demande Pinuche.
— La porte de gauche dans le hall.
Le crémeux croit devoir justifier sa requête.
— Ma prostate, m’explique-t-il ; mon urologue préconise une intervention, mais je me tâte.
Il sort. Je prends place dans un fauteuil. Indécis, Mollissont se demande s’il peut s’asseoir également. Je lui adresse un petit signe affirmatif et il se dépose dans son fauteuil Knoll.
On reste là sans piper, à se couler un œil morose de temps à autre. Nous semblons attendre que César ait fini de pisser pour continuer. J’entends la rumeur de la rue où la vie a repris depuis longtemps son cours habituel. Tu tombes du toit, on s’arrête pour regarder ta carcasse disloquée ; on fait des plaisanteries sur le valdingue, on adresse quelques quolibets aux flics, on regarde s’activer les ambulanciers, et puis ça repart dans le rythme effréné. Chacun se démerde de finir sa journée dans les cohues, de se bousculer sauvagement, de s’entre-dégueuler du regard. Féroce ! Féroce à mort ! Et puis M. le Chacun, Mme la Chacune rentrent chez eux. Ouf ! Ils se grouillent de bouffer du surgelé devant la télé. La télé où d’autres mecs pareils à eux se racontent complaisamment. Disent bien tout au meneur de jeu. Leurs fantasmes en détail pour se rendre intéressants. La manière qu’ils baisent ou se masturbent, qu’ils partouzent, font des pipes à trois cents points ou bien s’enchastent dans des idéaux. Ne rien cacher pour s’affirmer sur le front des cons. Etre, dès le lendemain, objets de mépris, de pitié, de répugnance pour leurs relations, mais avoir figuré de haute lutte dans la lucarne maudite, celle qui a changé la face du monde.
Paumés !
Et maintenant, tous ensemble, mes bien chers frères, nous allons réciter un « Va te faire foutre, pauvre saligaud » et un « Je te pisse contre, méprisable crevure ». Car, je t’ai dit, au début : c’est fini ; je les veux plus, je me garde pour moi. Ils m’ont trop manigancé. Ils sont l’abomination du monde. Je peux pas haïr, c’est dommage, je fais une atrophie de la glande haïsseuse, mais mépriser, ça reste dans mes cordes ; rejeter, c’est dans mes prix. Je peux encore m’offrir ça : le bandeau sur les yeux, comme aux julots qu’on fusille. Pendant des années, je me suis laissé fusiller sans bandeau, je faisais des sourires au peloton, des clins d’œil, des bisous même, ça m’arrivait. Je les pardonnais volontiers, comme quoi c’était pas leur faute, toute cette sanie, vilenie, saloperie qui les composait. Mais maintenant, attention ! Stop ! Je mets le bandeau ; un bien épais qui ne laisse rien passer. Je m’en retourne chez moi, dans ma conscience qu’ils n’ont pas voulu voir, qu’ils ont tenté d’éclabousser de leur merde. Car ces taches, sur mon âme, l’ami, ce ne sont pas des taches de rousseur mais des éclaboussures de merde. Elle a séché, c’est trop tard pour l’en aller. Ça ne part plus au lavage. Tant pis, mais je préserve le reste. Je suis malheureux, tu sais. Allez, viens, ça ne fait rien, on va acheter du poil à gratter, raconter des histoires à la con pour dire de s’emmener plus loin. On ne peut pas rester accroupi sur son ombre.
Rejoignons ce gros glandu de numismate qui a vécu un western et qui s’en tire avec une moquette souillée, mais je te parie que l’assurance paiera les frais de nettoyage.
Décontenancé par mon silence prolongé, il murmure :
— Vous avez besoin d’autres renseignements ?
— Pas pour l’instant, il faut laisser l’enquête se développer, vous comprenez, monsieur Mollissont ? Lorsque je saurai l’identité de votre agresseur, que je connaîtrai le milieu dans lequel il vivait, ce qu’étaient ses fréquentations, alors peut-être aurai-je encore besoin de vous.
Je me tais à nouveau. Je rêvasse. De plus en plus mal à l’aise, le gros gonzier toussote et trémousse du fion, se demandant ce que je manigance.
— Je réfléchis, lui dis-je ; l’ambiance de ce bureau est propice à ma méditation. Dame, n’est-ce pas ici que le drame a éclaté ? Deux morts, un blessé grave, un veston troué, une moquette souillée, quel sinistre bilan, non ?
Il remue misérablement ses lèvres, ainsi que la carpe vivace à l’étal du poissonnier. Il préférerait que je l’assaille de questions. Mon attitude l’effraie. Un flic qui se tait inquiète toujours davantage qu’un flic qui houspille.
Ce qui me turluzobe, mon cher garçon (et ma chère fille que je devine si exquise avec un petit slip bleu pâle ou saumon, ou fumé, voire tout bonnement blanc), c’est le doigt coupé. Ce doigt dont le hold-upeur se souciait tellement qu’il n’avait que lui en tête à l’instant de passer l’arme à gauche. Détenant cette chose incongrue, à laquelle il attachait tant d’importance, il s’est lancé néanmoins dans une téméraire aventure. Dis-moi, ma petite chérie au regard d’ange fripon, si tu avais sur toi une chose précieuse : pierre, document ou ce que tu voudras imaginer, l’embarquerais-tu dans un coup de main aléatoire ? L’équilibriste qui tente de traverser les chutes du Niagara sur un fil, garde-t-il dans sa poche la montre ancienne de son grand-père ?
— Il vous a seulement ordonné d’ouvrir votre coffre ? je demande pour stopper la désagréable respiration nasale de Mollissont, laquelle se fait de plus en plus bruyante à mesure que croît son anxiété.
— Oui.
— Personne ne vous avait prévenu qu’un hold-up se préparait contre votre comptoir ?
Il écarquille ses vasistas.
— Comment m’aurait-on prévenu ?
Je lui souris.
— Vous ne vous êtes pas demandé comment il s’est fait que la police ait surgi en plein coup de main ?
— J’ai pensé que le gangster était surveillé.
Pinaud réapparaît avec de chouettes traînées sur son bénouze.
— C’est ultra-moderne, chez vous, dit-il à Mollissont, je n’arrivais pas à trouver le fonctionnement de la chasse d’eau.
Il ajoute :
— Plus les choses sont perfectionnées, plus leur maniement est compliqué. Dans mes toilettes, notre chasse est encore à chaîne avec une poignée de bois, nous n’avons jamais de problèmes.
— Voilà qui rassure M. Mollissont, ricané-je. Merci de nous avoir reçus, cher monsieur.
Je m’esbigne si vite que la Gâtoche est prise au dépourvu. Dans l’entrée, la mère Mollissont me prend congé d’une œillade flétrisseuse. La petite branleuse blême articule un timide :
— Bonsoir, messieurs.
J’enjambe le journal recouvrant la flaque. Puis, me ravisant, je stoppe, me retourne et, au numismate qui nous a raccompagnés, demande :
— J’omettais de vous demander l’adresse de votre collaboratrice, Mme Chapoteur.
— Laisse, je l’ai, m’annonce César Pinaud. Ces dames ont eu la gentillesse de me la communiquer.
Chère vieille carcasse ! Toujours le même cœur à l’ouvrage sous sa décrépitude !
La vie est cocasse.
Je n’en reviens pas.
D’ailleurs, personne n’en revient, j’ai remarqué.
Les bons vivants moins que les autres. C’est même eux qui font les plus beaux morts.
J’ai tellement croisé de gens sur ma route… Des qui pétaient de santé, des qui crevaient d’orgueil, des qui se croyaient là pour toujours, des qui aimaient les rubans, d’autres qui préféraient le pognon, des qui se savaient indispensables, des qui vieillissaient tant tellement qu’on les jugeait indestructibles, et bien d’autres, qu’il me faudrait mille pages pour à peu près tous les nomenclater, mais j’en oublierais quand même. Et puis un jour, poum ! Raide ! Good bye ! On ne s’y attendait pas. On n’y croyait pas, ils baisaient à bride abattue, ils montaient à couilles que veux-tu, ils bouffaient comme des chanteurs, chantaient comme des ogres. Ils avaient des relations, de la fortune, ou bien alors des malheurs très grands, très profonds comme des tombeaux ; et il en existait de vachement célèbres, tellement qu’on ne leur imaginait qu’une seule date sur le dictionnaire (comme moi en ce moment sur celui d’Hachette, à la lettre « D » ; les autres ce sera pour plus tard, quand ils seront assurés que je pourrai plus écrire de conneries irréparables), j’en ai connu qui faisaient les bienfaiteurs à s’y méprendre, ils faisaient les bienfaiteurs comme Sim fait le train, mieux même ; et d’autres, en surnombre, qui eux se contentaient de faire les cons, mais pas mal du tout, je t’assure. Eh bien ces tous que je te cause, ils y allaient de leur randonnée horizontale, fringués milords pour la circonstance, et faut faire lissa, espère, sinon au bout d’un moment, c’est, si je puis dire, la croix et la bannière. Et si tu veux te figurer très bien l’irrémédiable de la chose, te suffit de parler au passé de gens encore vivants. Je vais en citer pour l’exemple, mais comme on me lira encore dans cent ans, faudra bien que mon rééditeur change les blazes, sinon ça tomberait à plat. Que je te dise : « Du vivant de Victor Hugo », ça ne te fait pas frémir un poil de cul. Mais si je te déclare : « Tu te rappelles à l’époque où vivait François Chirac, ou bien Jacques Mitterrand », là t’as le sursaut, pourtant je ne fais qu’énoncer une vérité en devenir. Moi je me rappelle très bien encore cette bonne femme qu’on appelait la grosse Albion et qui régnait sur l’Angleterre sous le règne d’Elisabeth VIII, Mrs. Mâchefer ou Tas-de-Chair, ou Tâte-Chère, ça me vacille dans les souvenirs. Moi aussi je vivais en ce temps-là, Ernest.
Je bougresse, transgresse, digresse, tendresse, excuse-me. Y en a qui détestent, d’autres qu’aiment. Faut panacher : un coup pour les glandus, un coup pour les géniaux, pas feignasse, l’Antonio. Tout-terrain, façon Range Rover, j’ai les quatre roues motrices, plus mes roupettes ; ça permet d’escalader les connards et les futés, les assombris de la coiffe et les lumineux du battant. Note que, tenant compte du pourcentage, je vais plutôt à la facilité : calembredaine, poil au nez, main de masseur, étoile à matelas, Bonaparte manchot, la lyre. Je contrepète, pète, débloque, apeuprèse avec entrain (de marchandises). T’en prends, t’en lèches (tiens, petite chérie, mets-toi à genoux et écarte tes cheveux, y a rien de plus coupant quand ça s’entortille). J’ai pas peur des mots ! Ce sont mes petits potes, mon ipéca qui me permet de te vous dégueuler à bras-le-corps quand vous outrepassez.
Attends, je vais redémarrer dans l’histoire, mais j’arrive plus. Je suis trop peinard, trop en illumination intérieure. Je passe en revue les gens que j’emmerde, c’est jouissif ! J’en suinte ! Y m’ vient des gueules, des noms, des instants. Je ferme les châsses pour me parfaitement concentrer (Vive Nestlé !). Et çui-là, là-bas, que j’allais oublier de conchier ! Seigneur, j’en ai froid dans le dos. Ils sont tous là, groupés, comme pour crier : « Vive Pétain ! Vive de Gaulle ! Vive Massu ! Vive la gauche ! Marchais au pouvoir ! » Ou aux chiottes, selon. Rassemblés, les Augustes. Mes bonnes têtes à claques ! Mes purges ambulantes ! Vous sauvez pas, les gars ! Va y avoir grosse distribution de diarrhée verte, mes chers misérables ! Les toutes grandes seringuées sur vos faces d’apôtres. Quel délice ! Comment parvenez-vous si bien à me flanquer la chiasse ? Des gonzesses, me suffit de penser à elles pour que mon Pollux joue les Castor et baïonnette au caleçon. Vous autres, de vous évoquer, et tout de suite, je bats le Gros dans ses déboires à l’huile de ricin ! Comme Dieu vous a faits complets ; à la fois laxatifs et excréments ! Et comme vous avez bien su me scatologuer ! Je passe maître !
Oui, bon, j’arrive.
On en est où est-ce ?
Tiens, je te fais une cocotte mal taillée…
Fin de repas at home. Le flan de Félicie, avec un coulis de framboise, divin. Tellement que la mère Pinaud en a clapé malgré son péritoine qui s’est fourvoyé dans sa vésicule, pile au moment que son foie se barrait.
Elle a la force extrême-onctueuse de demander la recette à m’man, la mourante. Sur son lit de mort, c’est pas héroïque ? L’hommage suprême ? Elle tâchera d’en préparer un à son kroum avant d’entrer en clinique se faire faire un pontage, un curetage, un bâclage, un déblocage, un épandage.
Maman, fiérote, écrit la recette sur du papier quadrillé, de sa belle écriture penchée où passent toujours les pleins, les déliés et toute l’élégance graphologique d’autrefois. C’est sa maman qui lui a enseigné l’écriture ; elle y tenait absolument. Elle avait le goût du grimoire, bonne-maman. Fallait pas louper les majuscules avec elle quand tu lui écrivais. Elle te chicanait sur le graphisme. Les « T », en cursive, c’est coton. Elle aimait les jolies boucles frivoles, cette digne aïeule (ne pas confondre avec aïoli). Les « C » qui commençaient par un serpentin fou fou fou ; les « H » pareils à une huisserie anglaise à l’époque victorienne ; et le « i », dis, tu le connais, le « i » majuscule ?
Donc, pour essayer de redevenir sérieux pour les cons, ou con pour les sérieux, v’là ma Félicie qui se torche une vraie compo-fran à propos du coulis de framboise. Le degré d’ébullition, la cuillerée de marasquin, la quantité de sucre, le moment d’ajouter un chouïa de crème fraîche, tout ça… La cuistance, c’est une œuvre d’art, tu peux m’en croire. Tous ces nœuds flétris, là, qui ronchonnent des « y a qu’à, y a qu’à… » je voudrais les y voir dans la cuisine à ma vieille. Y a qu’à, leurs miches, oui ! Y a qu’à, mon cul ! Enfin, heureusement que je les défèque, eux aussi.
A peine que maman se relit à mi-voix (mezza voce, comme disent les Ritals) le turlu clapote. Je renfrogne biscotte quand à vingt-deux heures trente, t’as le bignon qui appelle son père, c’est presque toujours pour une chiance.
Une voix poulardière articule :
— Commissaire San-Antonio ?
— Présent !
— Bonsoir, monsieur le commissaire, vous voudrez bien me pardonner si je m’escuse, mais je suis le sous-brigadier Balpot, actuellement en permanence de nuit. C’est bien vous que vous vous occupez de la rue de Richelieu ?
La question me donne à imaginer un San-Antonio de combinaison bleue vêtu, balayant au petit jour, avec une grâce sénégalaise cette éminente artère à laquelle Louis XIII ne devait pas survivre plus d’un an.
— Effectivement, brigadier, le monté-je en grade, je m’occupe de la rue de Richelieu sur toute sa longueur.
Le citoyen Balpot se racle la gorge.
— Je viens de recevoir un appel de la part d’une dame Chapoteur, 188, cité Bergère, qui déclare avoir une déclaration à déclarer vis-à-vis des policiers chargés de l’enquête, comme quoi cela urgerait terriblement. Cette dame me prie de vous prier, puisque dans l’occurrence c’est vous qui dirigez l’enquête, de rentrer en contact avec elle au plus tard tout de suite. J’ose espérer qu’il s’agisse pas d’une blague ?
— Elle vous a laissé son téléphone ?
— Je l’y ai demandé et je l’ai rappelée avant de vous appeler, ce qui m’introduit à croire que c’est sérieux.
— Mes compliments pour cette belle initiative, brigadier.
Je raccroche délicatement afin de ne pas dissiper trop brutalement la musicalité de ma voix dans sa pauvre trompe d’Eustache variqueuse.
Qu’aussitôt ensuite, je compose le numéro qu’il vient de me transmettre. Mon intriguité est extrême. Justement, je me promettais d’interviewer la collaboratrice du numismate demain.
La sonnerie retentit une seule fois et l’on décroche.
— Commissaire San-Antonio, annoncé-je sans excès d’orgueil, vous êtes madame Chapoteur ?
— Oh ! mon Dieu ! s’écrie ma terlocutrice invisible avec de telles inflexions de soulagement que tu en perdrais ta culotte, ma jolie petite chérie.
— Vous souhaitez me parler, madame ?
— Oui, mais de vive voix si possible, monsieur le commissaire.
— A propos des fâcheux événements de la journée ?
— Exactement.
— C’est urgent ?
Elle éclate en sanglots.
— On a essayé de me tuer en me poussant sous le métro, monsieur le commissaire.
— Quand cela ?
— Il y a moins d’une heure. J’ai été réconfortée à l’hôpital à la suite de ma crise de nerfs. J’y suis demeurée quelques heures, après quoi l’on m’a laissée partir. J’ai voulu prendre un taxi, mais il pleuvait. Je me suis rabattue sur le métro. Cela s’est passé à la station Michel-Audiard. Juste comme la rame entrait en gare, quelqu’un m’a propulsée d’un coup d’épaule. Si je n’avais pas eu la présence d’esprit de m’accrocher aux autres personnes qui m’entouraient, j’y passais.
— On a vu votre agresseur ?
— Un type jeune, m’a-t-on dit, avec une moustache, des lunettes noires et un bonnet de laine. Il a disparu dans la confusion.
— Vous avez prévenu la police ?
— Qu’est-ce que je fais en ce moment ?
— J’entends, sur place ?
— Non, j’ai été poussée dans le wagon par le flot. Des personnes m’ont donné le signalement du voyou…
— Et ensuite, qu’avez-vous fait ?
— Je suis rentrée chez moi en courant et je me suis barricadée. J’ai attendu un peu, après quoi j’ai décidé d’alerter les policiers chargés de l’enquête sur les horreurs de cet après-midi.
— Car, vous croyez que cet attentat est lié au hold-up ?
— Probablement.
— Qu’est-ce qui vous le donne à penser ?
— Il se pourrait qu’on veuille me faire taire.
— Parce que vous savez des choses ?
— Je pense.
— De quel ordre ?
Elle soupire, puis demande d’un ton de petite fille :
— Dites, ça vous ennuierait de venir chez moi, monsieur le commissaire ?
— J’y serai dans moins d’une heure.
— Merci.
On se sépare provisoirement. Je regagne la salle à manger où Félicie sert le café. Mme Pinaud préfère une tisane pour cause de système nerveux déficient.
Je narre à Pinuche les déboires de Mme Chapoteur.
— Elle m’a l’air commotionnée, il faut que je la voie d’urgence. Vous voudrez bien me pardonner, mes amis, mais le devoir commande !
Mme Pinaud répond que c’est bien naturel, car elle reste urbaine malgré son agonie.
— Je t’accompagne, décide la Vieillasse.
— Mais, comment ta chère épouse rentrera-t-elle chez elle ?
— Elle sait conduire, imagine-toi, n’est-ce pas, ma Bichette, que tu as un coup de volant remarquable ?
Le compliment faisant passer le lâchage, elle nous adresse une moue de confusion et nous mettons le grand développement.
Oui, nous partons dans la nuit fraîche, à l’heure où, du côté de la pointe du Raz (gratis) le sinistre océan jette son noir sanglot.
Nous partons pour, une superbe demi-heure ensuite, débarquer cité Bergère. Des flonflons émanent. Des dames vendeuses de fesses promènent leur magasin le long du trottoir. Un aimable retraité du nom d’Evariste Lamoché, 68 ans, ancien contrôleur des postes, trois enfants plus une fille, comme dirait mon pote Marcel qui est moins féministe que moi, se contente de promener son chien, un boulevardier à poils rêches.
— Tu montes, chéri ?
L’invite s’adresse à César.
Surpris, il s’arrête pour considérer la proposeuse, une très grande et très forte Noire sobrement vêtue d’un tutu et d’un collier de perles, qui tient un fouet en guise de sac à main.
— Ma chère petite, lui dit-il, votre proposition n’est pas dénuée d’intérêt, encore faudrait-il que je susse vos prix.
— T’as combien de balais, grand-père ?
— Que voilà donc une question indiscrète ! proteste le Dédoré. En quoi mon âge importe-t-il ?
— Question de temps, biquet. Avec le carat que tu trimbales, rien que dans l’escalier je suis certaine de perdre cinq minutes ; et ensuite on se lance dans l’inconnu.
— Ma belle enfant brune, déclare le Sagace, pincé, il ne faut pas juger les gens sur la mine et vous seriez surprise de constater, non seulement mon état de fraîcheur, mais encore ma promptitude à assouvir les penchants de nature.
— Alors je te fais un forfait, belle guenille bleue : deux cent cinquante pions pour un quart d’heure d’extase exotique, tu peux résister ?
— Si mon ami consent à me prêter la somme, foi de gentilhomme, je vous appartiens ! déclame le vieux tétrapode vertical, avec la fougue d’un d’Artagnan s’embroquant Maâme Bonacieux.
Car il est toujours raide comme barre, le dabuche, sa rombière tenant fermement les cordons de la bourse, en brave petite fourmi malade qu’elle est.
J’aligne trois bifs de cent à pépère.
— Madame te rendra la monnaie, espéré-je.
— Non, déclare loyalement la Noirpiote, mais il aura le grand jeu !
Marché express, des plus inattendus. Le Fossile s’engage dans un hôtel Moshé Dayan[4] à la suite de la sous-traitante et se met à gravir un roide escalier en attendant d’escalader ladite.
La chose simplement, d’elle-même, arriva. Pinaud, racolé, cède à la convoitise. L’escargot en hibernation sort de sa coquille. Et voilà la bébête à César qui monte, qui monte, qui monte.
Il est revenu, le temps du muguet !
Peu soucieux d’attendre un quart d’heure devant ce dégorgeoir[5] à bipèdes, je poursuis mon chemin jusqu’à l’immeuble de la dame Chapoteur.
Le porche est accessible. Chez la concierge aux rideaux tirés, Alain Decaux raconte à la France l’attentat de l’Observatoire. Vais-je importuner cette brave pipelette au plus fort de la palpitante aventure ? Que non point car un panneau en carton révèle les noms des locataires et la position de leur appartement. Adrien Chapoteur occupait le troisième gauche de la maison avant de se retirer au premier sous-sol du Père-Lachaise.
Pas d’ascenseur ! Comme je n’ai pas le temps d’en faire aménager un, j’imite mon vieil ami Pinaud en bravant l’escadrin.
En quatorze fortes enjambées j’atteins le troisième niveau. Les Chapoteur avaient orné leur porte d’une ravissante plaque émaillée où leur magnifique blaze s’étale en biais et en anglaises bleues sur fond blanc, avec une pâquerette dans l’angle inférieur droit et un myosotis dans l’angle supérieur gauche.
Je sonne sans forfanterie, avec la sobriété d’un amant revenant sur les lieux de son coït pour tenter de récupérer son pantalon qu’il a oublié en partant. Tu vois ?
Nobody ne me répond. Je sonne à nouveau, en montant d’une octave. Le silence se nivelle tout de suite après. Alors, tout comme toi, je pressens du moche et fais appel à mon sésame. La serrure cède sans trop de chichis, malheureusement, y a une chaîne de sécurité sociale, à l’intérieur.
— Madame Chapoteur ! hélé-je, comme un Hellène ailé. Tu veux que je te dise ? Tu le veux complètement en plein tout à fait ? T’es certain ? Tu regretteras pas ?
Alors, rien !
Sauvagement rien. Pas un bruit, pas un son, toute vie est éteinte.
Je reprends, mais en chantonnant pour faire plus enfant de mutin :
— Ohého ! Madame Chapoteueueurrrr !
Tu veux que je te redise ?
Zob !
N’écoutant que mon fourrage, je prends deux pas de recul.
En biai…. ai… s, biais !
Sus !
Braoum ! Clinc, clinc, cloc !…
La chaîne de sûreté, pas si sûre que ça, a claqué et tintinnabule.
Comme tout ce qui est conventionnel, elle ne représentait que l’idée qu’on pouvait se faire d’elle. C’est cela, un rempart : une simple illusion réconfortante, mais il n’en est pas d’inexpugnable.
J’entre.
Suis-moi, n’aie pas peur.
L’appartement est vieillot, petit-petit-bourgeois, de bon thon comme disait une morue. Un vestibule formant entrée, des portes, dont l’une est double et vitrée avec des carreaux de couleur, façon cathédrale (Chartres sans Péguy). Je commence par celle-ci. Elle donne sur un living-salle-à-manger-salon-bibliothèque. Pièce assez vaste où sont rassemblés quelques gadgets de l’époque gallo-moderne : télévision, tourne-disque, téléphone, transistor.
Dans le coin télé, se trouve un canapé avachi. Mme Chapoteur y est étendue. Elle tient un pistolet dans sa main droite. Il manque une balle au chargeur et celle-ci se trouve dans le cerveau de Mme Chapoteur.
Sa tempe est toute roussie, du sang en a coulé, pas des masses, en un ruisselet qui s’est perdu dans les sables mouvants des coussins placés sous sa tête.
Je ne touche à rien. Je constate simplement qu’elle est farouchement morte. Aucune trace de lutte. La pauvre femme paraît détendue, comme presque tous les morts au bout d’un moment. Je m’approche de la table basse située devant le canapé. J’y trouve un verre à demi plein, une bouteille d’eau à demi vide, un tube de Valium contenant encore quelques gélules, une pointe achetée au baron Bic, un bloc de papier pour correspondance sans apparat sur la feuille du dessus duquel[6] je lis :
Monsieur le Commissaire,
Je n’ai pas le courage de vous attendre, je préfère en finir avec ma pauvre vie qui dérange. A quoi bon lutter quand on a tout perdu et qu’on se retrouve seule, seule, seule !
Oh ! le lugubre message !
Que d’infinie détresse il exprime !
Je fais rapidos le tour de l’appartement, ce qui me permet de constater qu’il ne comporte pas d’autre issue et que toutes les fenêtres en sont closes. D’ailleurs, je ne doute pas qu’il s’agisse bel et bien d’un suicide. La position du corps, ce mot, la chaîne de la porte…
Qu’est-ce qui a motivé ce revirement chez la veuve ?
Voici moins d’une heure, elle appelait au secours, et puis soudain, crac ! elle se tire une bastos dans le générateur à déconnance ! Je veux bien que nos chères compagnes sont d’humeur changeante, mais tout de même…
Je contemple la morte. Une petite bonne femme sans histoire apparemment, la quarante-cinquaine, des pattounes-d’oie, des petits cheveux bruns plaqués en casque, pas beaucoup de formes…
Je voudrais bien percer son mystère. Je m’efforce. Elle sait des choses importantes à propos du hold-up. La tuerie l’a commotionnée. Au point qu’un passage à l’hosto lui est nécessaire. Elle en sort. On tente de la foutre sous le métro. Elle court se terrer à son domicile et m’appelle. Mais elle a les jetons, mets-toi à sa place, et puis non, ne la touche pas avant l’arrivée des copains de l’Identité ! Elle essaie de se calmer en gobant du Valium. De se rassurer en prenant le pétard de son mari dans un tiroir. Le Valium la détend, mais dans le mauvais sens. Ce faux calme qu’il procure, cette fugitive assurance permettent à Georgette de réaliser qu’elle se trouve dans une situation sans issue. Alors, pourquoi pas la mort tout de suite ? Gribouille se filait à la baille pour se soustraire à la pluie, elle, Georgette, se suicide pour ne pas risquer d’être assassinée. Logique ! C’est cela, craquer.
Je vais au téléphone pour « faire le nécessaire », en bon charognard.
Juste comme j’achève de passer mes instructions, Pinuche refait surface, radieux.
Sa tête dévastée surgit dans le vestibule. Il vient d’allumer une cigarette neuve, chose qui ne s’est pas produite depuis que la Régie des Tabacs a fait repeindre les vouatères du personnel. Son œil friponne, c’est celui d’un archange qui aurait caché l’auréole de ton ange gardien, le grand surmené.
Il sourit dans sa fumée lourde de bombardier touché par un obus de D.C.A.
— Je suis dans les temps ? roucoule le vieux ramier.
— Et moi, je suis dans l’étang, riposté-je. Viens un peu que je te présente à Mme Chapoteur.
La Giberne entre, cherche, avise et se découvre ; non parce qu’il voit notre hôtesse morte, mais parce qu’il la croit vivante.
— Mes hommages, madame.
Puis, à moi, sans davantage s’intéresser à la gisante :
— Antoine, permets-moi de te dire que jamais trois cents francs ne furent mieux employés. Je ne regrette pas de te les avoir empruntés. Ce fut… ineffable. Je ne me serais pas attendu à une telle conscience professionnelle chez une dame de ce métier. Je vis un rêve. Quelle science ! Quelle fougue ! Quelle capacité ! Un don ! As-tu déjà rencontré, Antoine, au cours de ta vie amoureuse, et j’espère que madame, ici présente, voudra bien excuser ma liberté de langage, n’est-ce pas, chère madame ? As-tu rencontré des filles dont le sexe soit préhensile ? Pardonnez mon audace de langage, madame, je suis sous l’effet d’un enthousiasme qui me porte à appeler un chat… un sexe, mais je viens de traverser le plus fabuleux quart d’heure de mon existence.
Puis, s’adressant délibérément à la morte, toujours sans s’apercevoir qu’elle est morte, il déclare :
— Je ne me doutais certes pas que cette journée, banale au demeurant, s’achèverait en apothéose. Que toutes les valeurs ayant jalonné ma vie seraient remises en question. J’aime la grande musique, madame ; j’aime le vin blanc, la France, ma femme et je crois en Dieu le Père tout-puissant, créateur et souverain maître de toute chose, mais soudain, tout devient improbable. Les colonnes du temple vacillent, madame. Je suis sous l’empire de la passion la plus violente, sous l’emprise des sens. En plein crépuscule ! A l’heure mélancolique où l’ombre s’étend sur mon existence d’honnête homme ! Jugez de mon désarroi et de mon émerveillement. Je croyais mon destin en déclin, madame. Je considérais sans amertume mais sans plaisir la ligne droite qui me conduisait au trépas. Je n’attendais rien d’autre que ces modestes joies qui ponctuent l’insipide journée de bouffées de chaleur. Déguster quelques muscadets, rallumer mon mégot, ne pas prendre de bain, ne pas me raser, m’envelopper de mon cache-nez, lire l’article de fond d’Ici-Paris suffisaient à me donner l’impulsion ; cela constituait ma force centripète. Un dîner, comme celui de ce soir chez mon excellent, mon tendre San-Antonio, était l’événement du mois, voire du semestre. La messe de minuit représentait le point culminant de l’année. Et tout à coup, le tonnerre, madame ! Le cyclone ! Un typhon phon phon, les petits maris honnêtes ! Youpi ! J’ai profondément joui, madame, permettez-moi de vous le dire bien que je n’eusse pas l’honneur de vous connaître, et vous pourrez le répéter autour de vous car il convient de donner à un fait exceptionnel l’éclat qu’il mérite. J’ai joui comme cent tigres ! Et ma partenaire plus encore, bien qu’étant fille de joie, donc familiarisée avec la copulation sous toutes ses formes et avec les mâles les plus diversifiés. Nous connûmes simultanément l’orgasme dans un double cri qui dut s’entendre dans tout l’hôtel sur la façade duquel il faudrait ériger une plaque commémorative si l’on avait vraiment le culte du cul dans ce pays. Cela dit, vous ne me refuserez pas, je l’espère, un petit verre d’alcool, n’est-ce pas, chère madame ? Pardon ? Je vous remercie. Où cela ? Dans la desserte, dites-vous ? Ne vous dérangez pas, je trouverai.
Et il trouve en effet. Béni soit-il !
Une bouteille de Chartreuse verte s’offre à lui. Il s’en sert un verre à eau ras bord, l’écluse à longs traits de génie. Puis s’assoit devant la table et s’endort, repu de plaisir, d’alcool et de reconnaissance envers la Providence pas bêcheuse.
Je considère tendrement sa petite silhouette de vieil échassier déplumé, croupi dans un zoo merdique. Un héros sans long bec venant de tirer un bon coup ! Dors, mon Pinaud joli. Déguste ta félicité. Fast-foot. Je t’aime.
Mais la cuisante réalité est là qui me trottine sur le bulbe comme des fourmis processionnaires.
Qui donc va me rancarder sur Georgette Chapoteur ? Qui va me raconter sa vie, son œuvre ? Le numismate ?
Je perçois un léger chuintement et je découvre que le poste de télé est toujours en marche. Il se trouve face à la morte, sur un pied unique qui lui permet de pivoter (ce qui est mieux pour visionner Bernard Pivot, moi je trouve).
Tu le connais, Sana, mon pote ? Et toi également, gentille potesse ? Tu les sais, ses idées « vous avez dit bizarre ? » qui lui sautent au paf de temps à autre, dans les cas graves qu’on fait appel à lui ?
Je pense très zézactement ceci : « La petite mère Chapoteur visionnait la télé en m’attendant. Elle avait son Valium pour le moral, son pétard pour la sécurité, la perspective de ma visite pour assurer sa protection future, tout bien, hmm ? Il suffisait que le temps s’écoule, pas beaucoup, car je lui avais promis de faire fissa. Alors, pour le tromper, cette gentille dame matait la télévision.
Je m’approche du poste et constate qu’il est programmé sur la troisième chaîne.
Les émissions s’achèvent plus tôt sur cette dernière. M’est avis que la Georgette a regardé « Soir 3 ». Alors moi, Santonio qu’on a surnommé le Bien-Aimé, comme Louis XV, je me livre pieds et poings liés à la déconnance ci-jointe : « A ce dernier journal, on a parlé de l’affaire de la rue de Richelieu (trois « de » dans une même phrase, je te me fais pas mes compliments pour un écrivain de ma trempe, mais ce sont les frais généraux qui me contraignent à gazer). Je sens que nos — amis — journalistes, comme disent les politicards, ont passé un maxi de renseignements, documents, naninanère. Je te parie ma couille droite (ma préférée) contre la Bourse du Travail, qu’un détail a télescopé la veuvasse. Oui, voilà : il y a eu un élément qu’elle s’est morflé plein cadre. Oh ! que je sens bien la chose ! Oh ! que je devine ! Oui, cette malheureuse femme, désorientée, traquée, reçoit dans l’œil la goutte qui fait déborder le vase. Un machin qui achève de lui flinguer le mental. Elle s’aperçoit que tout est cuit, râpé, fini. Qu’elle n’a plus rien à quoi se raccrocher. Alors c’est le grand flou, le désespoir infini, et poum !
L’arrivée de mes copains réveille l’épave pinulcienne. Mon compagnon glapatouille des salutations auxquelles onc ne prend garde, car on sait bien que César en a souvent un coup dans les galoches, le soir surtout.
C’est le bouzigage habituel. Flashes, empreintes, récupérations en tout genre. L’effervescence de mes vaillants auxiliaires me gagne et je décide d’inventorier un peu les lieux avant de me rentrer at home (comme disait le duc de Savoie). Jusque-là, fidèle à mes habitudes, je me suis contenté de m’imprégner, de gamberger. Mais maintenant il s’agit d’aller plus loin avec Georgette Chapoteur. Qui était son vieux ? Que recevait-elle comme courrier ? Je commence par fourrer son fichier téléphonique dans ma poche pour l’étudier à tête reposée, ou à bras raccourcis, ou à bouche-que-veux-tu, au choix, mais décide-toi vite, j’ai un acheteur pour le reste.
Dans la chambre, je me consacre à un vieux secrétaire de noyer à dessus de marbre noir. J’y déniche beaucoup de lettres, de factures, de photos, réparties, soit dans de grandes enveloppes jaunes, soit en petits paquets attachés avec des rubans.
Je fourre l’ensemble dans un sac de voyage déniché dans l’armoire. Voilà du turbin pour Mathias, mon rouquin à tout faire.
La suite de mon exploration ne me livre plus rien d’intéressant.
Je passe récupérer Pinaud.
— Tu y es, Casanova ?
La Vieillasse se dresse laborieusement car elle s’est entiflé un deuxième verre à eau de Chartreuse. Elle laisse choir son mégot, entend le ramasser, et son chapeau tombe de sa pauvre tronche. Pinoche lui court après, s’en saisit, veut se relever, mais il a mis un pied sur l’extrémité traînante de son cache-nez et il bascule sur son cul, humble poire blette terrassée par la bise.
— Dites donc, commissaire, y a du vent dans les branches de sassafras, on dirait ? ricane un collègue peu généreux.
J’entraîne Baderne-Baderne, mais il m’échappe avant la porte.
— Tu permets que je prenne… heug… congé de notre aimable… heug… hôtesse ?
Il va, en titubant mou jusqu’au canapé, s’incline devant le corps et susurre :
— Votre Délicieuse était vraiment chartreuse, chère maâme.
Il cueille la main de la morte pour un baisemain ; un début de rigidité paralyse la mondanité. Pinaud me déclare, dans le couloir :
— Charmante femme, mais un peu bêcheuse…
Je le soutiens dans l’escalier. La fraîcheur nocturne ragaillardit mon camarade.
C’est au moment où nous allons prendre place dans ma tire qu’une galopade suspend mon vol (comme l’O.T.A.N.). C’est la grosse prostipute noire qui nous fonce contre.
Elle est en chaudes larmes. Une vraie mousson !
— César, sanglote-t-elle, ne pars pas sans me laisser ton téléphone ! Tu me promets de revenir demain, dis, grande brute ? Tu te souviendras comme c’est bon, nous deux, mon beau Tarzan ? Tiens, prends ! J’ai oublié de te rendre tes trois cents piastres ! Et puis en voilà encore cinq cents pour t’acheter une bricole en souvenir de ta Pelagre Mama-houla J’sutombé. Reviens vite, mon Brutus. Tu verras comme on se la donnera belle ! Je larguerai mon julot, pour ta chère gueule. Je serais ta petite femme, rien qu’à toi, ta gagneuse, ton tapin d’amour ! Mais qu’as-tu fait, toi que voilà, dis, qu’as-tu fait pour m’ensorceler de la sorte ? Tu vas me le dire, bite en bronze ? Comment t’y es-tu pris pour faire de moi ta chose en deux coups les gros ?
Le père Pinaud répond loyalement qu’il ne sait pas, et se met à pisser dans son froc.