Le lendemain du jour précédent, M. le directeur de la police et Mme Alexandre-Benoît Bérurier se rendirent à l’Elysée pour un dîner où se pressaient, entre autres, les estomacs de M. le ministre du Fromage, du secrétaire d’Etat au Subjonctif, de Son Eminence le nonce Fétamari, de Son Excellence l’ambassadeur du Kiwi, de M. le ministre de la Dévaluation, du secrétaire général de la T.S.V.P., du général Monminou contrôleur adjoint de la force des Frappes, et de bien d’autres un peu moins connus mais tout aussi essentiels.
Entre le plateau de fromages et la tarte aux poires, le président de la République entendit un bruit sur l’origine duquel il ne voulut pas se prononcer mais qui, manifestement, provenait de Bérurier. Soucieux de le faire s’exprimer par des moyens plus courants, il l’apostropha (Pivot était de la fête, je tiens à le préciser, puisque l’un des conseillers de l’Elysée avec lequel il est particulièrement lié s’y trouvait) afin de lui demander si son enquête concernant les abominables tueries de policiers progressait. Sa Majesté qui n’espérait que cette mise en valeur s’écria :
— Progresser ! Mon président se prend les pattounes dans la cravate ! C’t’enquête, dont j’ m’ai occupé moi-même personnellement, a été finie d’achever dans la nuit d’avant qui précède celle-ci !
Et il narra par le menu (le sien, l’autre ayant été absorbé) les péripéties que tu connais, ami lecteur, ainsi que leurs conclusions que tu ignores encore, mais tu ne perds rien pour attendre.
Cet encart dans le récit pour te montrer que Sana est respectueux d’Eloi et qu’il trouve juste et normal d’informer le chef de l’Etal avant toi, mon bon con.
M. le directeur obtint, selon ses dires, un grand succès, auquel d’ailleurs il m’associa, j’en eus la preuve peu après lorsque trois hommes habillés en triste me coincèrent avec la louche intention de m’épingler la Légion d’honneur au revers. J’eus toutes les peines du monde à m’en défaire et ne dus de conserver ma virginité qu’à quelques prises de judo qui me revinrent opportunément en mémoire.
Une quinzaine s’écoula après la soirée élyséenne. Un matin, de fort bonne heure, le téléphone m’apporta, en même temps que mon café, la voix de Pinaud. Le Bêlant, qui avait disparu de mon horizon, me déclara que sa femme était rentrée de l’hôpital et qu’il souhaitait nous convier à arroser l’événement le soir même, m’man et moi.
J’acceptai. Ainsi donc, la sagesse, le sens du devoir, la notion de fidélité avaient repris leurs droits et ramené le volage dans les draps conjugaux ? J’en sus gré au ciel car on a toujours tendance à croire que les autres doivent se soumettre aux règles souvent taciturnes du mariage, alors que nous sommes enclins à les tourner nous-mêmes avec beaucoup de désinvolture. Mais c’est ainsi, et que veux-tu que je te dise ? On ne va pas se concocter un documentaire sur le sujet, merde !
Nous nous présentâmes à l’heure convenue, Félicie and me. Mon exquise femme de mère inaugurait une petite robe imprimée, très simple, dans les noir et mauve et, chose rarissime, avait mis un peu de poudre ocre sur ses joues. Ainsi mignardée, elle faisait dix ans de moins que son âge, c’est-à-dire dix ans de plus que le mien.
Nous trouvâmes la dame Pinaud, ragaillardie sous ses plâtras et bandages multiples, pleine d’une énergie inconnue consécutive à l’adversité, car ce qui avait manqué toute sa vie à cette femme, c’est-à-dire de vrais maux bien assaisonnés, lui était arrivé sur le tard, comme un enfant qu’on n’espère plus et qui se déclare aux approches de la ménopause. Les réelles souffrances endurées lui avaient révélé sa force de caractère et elle subissait d’avoir été brisée menu avec un courage édifiant. Mais, merde, voilà que je me mets à écrire comme Balzac.
Allongée dans un fauteuil, elle parvint à se montrer bonne hôtesse. Pinaud, calamistré, habillé sur mesure, propre et ferme, achevait de nous stupéfier. C’est au moment où nous nous assîmes à table que je perçus un couvert supplémentaire.
— Vous attendez encore quelqu’un ? m’enquis-je.
— C’est le couvert de Pélagie, dit Mme Pinaud, elle est un peu en retard car — vous me pardonnerez, chère amie, murmura-t-elle à ma mère —, elle se prostitue dans le quartier Bergère et elle aura été retenue par quelque client exigeant.
Félicie devint rouge et muette. Quant à moi, je jetai sur Pinaud le plus beau regard qui puisse sortir de deux yeux puisqu’il était désespéré. Mon compagnon le capta, le comprit et sourit.
— Mme Pinaud est au courant de tout, me dit-il. Nous avons pris certains arrangements, sois tranquille : tout va bien.
Il ajouta :
— Je vais chercher le caviar et glacer les verres à vodka.
Il s’absenta. Son épouse me sourit.
— Je conçois votre étonnement, cher ami, mais bast, la vie est ce qu’elle est, pleine de rencontres et d’imprévus. César parvient à un âge où l’homme a besoin de nouvelles motivations. Il s’est toujours montré si exemplaire que je lui dois beaucoup d’indulgence. Cette sombre Pélagie est folle de lui, elle lui assure un renouveau triomphant, je m’en réjouis. Je pense qu’il est bien tombé. Cette fille a bon cœur, à preuve, elle lui remet scrupuleusement le fruit de ses activités. A une époque où le Français moyen sombre dans les taxes et les impôts, de fortes rentrées d’argent non déclaré ne sont pas à négliger. Nous allons enfin pouvoir, grâce à cette chère petite, nous dorloter un peu.
La Vieillasse rajeunie se pointe, portant une boîte de beluga d’une livre sur un lit de glaçons.
— Commençons sans elle, décrète-t-il, d’ailleurs Pélagie n’aime pas ça.
Et on se met à table.
— J’ai vaguement lu dans les journaux que Béru avait solutionné l’affaire de la rue de Richelieu ? demande la Gaufrette en passant des toasts croustillants à la ronde.
— Oui, si l’on veut.
— C’est le père du criminel qui…
— Qui l’était davantage que son fils puisqu’il est l’un des grands patrons de la drogue à Paris.
Et je me mets à raconter, moi, tu sais combien mon job me passionne ?
Prudent Télémard, outre sa chaîne de restaurants, était importateur d’une denrée rarissime, la plupart des gens l’ignorent, et qui vaut plus cher que le caviar : le safran. Ça fait des années qu’il achète de grosses quantités de cette poudre ocre à différents pays. Des années également qu’on lui expédie de la drogue à l’intérieur des paquets de safran. Pourquoi ? Tu sais que la brigade des stupéfiants se sert de chiens pour détecter la drogue ? Même quand elle est placée sous vide, ces braves bêtes la détectent. Seulement le parfum du safran domine et les chiens l’ont dans le cul (mais ils en ont l’habitude). Tu parles si elles étaient prospères, les affaires à Prudent. Sous couvert de ses respectables restaus, il affurait vilain, le diable.
Sa première femme avait pressenti la chose, à la suite de conversations surprises à la maison. Un jour, elle parla de ses doutes à son fils. Fâcheuse initiative, et qui devait tout provoquer. Le môme qui haïssait son père et davantage encore sa seconde épouse était résolu à se venger. Pour cela, il lui fallait avoir barre sur son vieux. Il parvint à bricoler cet enregistrement. Evidemment, la bande sonore ne constituait pas une preuve, mais elle pouvait tout de même foutre le restaurateur dans la béchamel. Croyant tenir son vieux à merci, il se mit à le faire chanter gentiment, plus pour le faire chier que par appât du fric puisque sa mère avait pour lui toutes les faiblesses. Le père Télémard trouva que ça commençait à bien faire et décida de mettre le holà.
Son organisation était en cheville avec la bande des bonnets de laine. Tu commences à saisir ? De drôles de gars, recrutés dans les anciennes brigades terroristes et qui déviaient sur des activités plus lucratives. Il leur expliqua le topo en les chargeant de mettre son fils au pas, sans le buter.
Travail d’artistes. Les autres jubilèrent. Ils s’arrangèrent pour lier connaissance avec Francis, ce qui n’était pas difficile (en anglais difficult), le traitèrent comme un caïd en puissance et firent si bien que, très rapidement, Télémard fils se prit pour Al Capone. Là, je dois changer de direction pour t’en arriver aux Chapoteur. Tu vas voir un peu l’ironie du hasard. Moi, sans lui, je te répète, je changerais de métier.
Evelyne, la deuxième femme de Télémard, est une nana à la cuisse légère, je le sais mieux que toi (hmm, que c’était bon !). Elle avait Chapoteur pour amant, en t’z’autres, comme dit Bérurier-le-Puissant. Son bonhomme l’apprit. Prudent, tu l’as vu, est un vinasseur, un bâfreur. A ce régime-là, la zézette prend de la gîte et le quinquagénaire surnourri pète et dort au lit au lieu d’y accomplir des prouesses. Cela n’empêche pas la jalousie. Là encore, il chargea la brigade de choc de régler son compte au mari de Georgette, mais achtung, je vous prie : sans que les soupçons puissent se porter sur le cocu. Les machiavéliques génies ès crime s’y prirent de façon géniale. Ils se lièrent (l’un d’eux du moins) avec Mme Chapoteur, tâtèrent le terrain, constatèrent qu’elle aussi savait son infortune et l’amenèrent à accepter qu’elle endosse la commande. Qui tua Chipoteur ? Un gonzier moustachu, avec des lunettes noires et un bonnet de laine. Qui se lia au bar des Petits Potes avec la future veuve ? Un garçon moustachu avec des lunettes noires et un bonnet de laine. Si la police se montrait trop curieuse, elle finirait par remonter à ces étranges relations de Georgette avec le tueur. Conclusion : mister Télémard gardait le nez propre ! Bravo ! Bien joué ! On continue ?
On continue !
Allez, viens, traîne pas la galoche, bonté divine, ça chauffe !
Bien entendu, Bonnet de laine ne raconta pas à Georgette qu’il travaillait pour ses beaux yeux marqués de conjonctivite. Ce fut bel et bien un marché. Il exigeait un fric qu’elle était loin de posséder. Il lui souffla de « s’arranger » avec la camelote du gros Gédéon. Femme honnête, elle rebiffa. Puis dit qu’elle allait réfléchir. Alors, pour brusquer les choses, ils balancèrent Chapoteur sous une rame de métro. Tu juges de l’état psychique de Georgette ? Elle vivait l’aventure de l’Inconnu du Nord Express. On avait accompli le « contrat », elle devait raquer. Les coups de fil commencèrent. Elle s’affola.
Que faire ? Tout dire ? Impossible ! Voler la marchandise de Mollissont ? Après tout, pourquoi pas ?
Elle se décida donc et procéda habilement, de la manière que j’ai eu l’honneur et le maigre avantage de te raconter à une chiée de pages d’ici.
Les diaboliques « Bonnets de laine » parachevèrent leur machination en chargeant leur nouvelle « recrue », ce zozo de Francis, du recouvrement. Ils l’équipèrent de pied en cap, et lui dirent d’aller rafler le butin au comptoir de numismatique pendant l’absence de la boutonneuse.
Pour le rassurer, ils prétendirent que le fusil était chargé à blanc, et lui en administrèrent la « preuve » en tirant sur eux-mêmes les deux premières balles qui elles étaient blanches, mais pas les autres !
Je te raconte, te raconte, au fil en vrac, t’auras qu’à trier ; pas besoin de lunettes : c’est tout de même pas des lentilles !
C’est alors que ce charognard de Francis eut une curieuse exigence. D’accord, il voulait bien donner une preuve de ses capacités et de son « engagement », mais il voulait en contrepartie que la bande fasse de même.
Et sais-tu ce qu’il exigea, ma douce petite salope chérie aux yeux de rêve ? Le sais-tu ? Tu donnes ta langue ? Quelle merveille ! Il voulut qu’on lui apporte l’annulaire de sa belle-mère ! Un cadeau qu’il tenait à faire à sa maman pour la fête des mères ! Braque, hein, mais symboliste !
Les autres acceptèrent. Bien sûr, ils ne coupèrent pas le doigt d’Evelyne mais celui d’une camée au dernier degré à qui ils l’échangèrent contre trois sachets de blanche, les atroces misérables ! Ils mirent la seconde dame Télémard dans la confidence. La chose l’amusa ; Evelyne joua le jeu du pansement (elle fit même croire à son vieux Kroum qu’elle s’était réellement blessée). Et comme Bonnet de laine lui plaisait, elle devint sa maîtresse de la journée, comme, le surlendemain, elle devait devenir la mienne, cette nympho ! Le feu au cul à ce point, je te jure, il ne fait pas bon être le mari d’une telle donzelle !
Bonnet de laine accepta de lui faire vivre la mésaventure du Francis détestable. Il était certain qu’il y aurait du sport, puisqu’il avait prévenu la Poulaille de la visite du pigeon chez le numismate.
La suite, hein ? Plus besoin de te projeter des diapos. Les mecs ne laissèrent rien au hasard, allant même jusqu’à installer une fille à eux chez la première dame Télémard pour la surveiller, puisqu’elle était rancardée au sujet de la drogue. Ils l’embarquèrent quand les choses se gâtèrent.
A peine achevé-je cet extraordinaire récit qu’on sonne à la lourde des Pinuche.
— Ah ! Voilà Pélagie ! gazouille le Délabré.
Il se précipite. Mais tarde à revenir.
J’entends parlementer. Puis Pélagie paraît, plus noire et superbe que jamais, illuminée par le bonheur.
— Bonjour, tout le monde ! fait-elle. Escusez le retard ; je suçais un vieux sénateur de ma clientèle et il n’arrivait pas à se mettre à jour. Dites, c’est plein de monde sur le palier. Des gosses…
Elle n’achève pas.
On voit revenir Pinaud, penaud, suivi de seize gamins roux, filles et garçons confondus dans un même flamboiement.
Mme Mathias ferme la marche.
— Ma chérie, dit César à sa femme, voici Mme Mathias qui a un petit service à nous demander : depuis plus de quinze jours, son mari est en déplacement professionnel à Quito, en Equateur, elle n’y tient plus et part le rejoindre ; elle voudrait savoir si nous acceptons de garder ses enfants en son absence, je ne vois pas pourquoi nous refuserions, n’est-ce pas ? Après tout, vous êtes deux femmes à la maison !