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Le portrait sans tête

— … et qu’on ne pourrait quand même pas dire à moi que j’ai des économies, ce qui vaut bien te traitement d’un capitaine…

Maigret quittait Mme Bernard sur le seuil de sa petite maison de la rue d’Étretat. C’était une femme d’une cinquantaine d’années, fort bien conservée, qui venait de parler une demi-heure durant de son premier mari, de son veuvage, du capitaine qui était devenu son locataire, des bruits qui avaient couru sur leurs relations et enfin d’une inconnue qui était certainement une « femme de mauvaise vie ».

Le commissaire avait visité toute la maison, bien tenue mais pleine de choses de mauvais goût. La chambre du capitaine Fallut était encore telle qu’on l’avait arrangée en prévision de son retour.

Peu d’objets personnels : quelques vêtements dans une malle, quelques livres, surtout des romans d’aventures et des photographies de bateaux.

Tout cela donnait l’impression d’une existence paisible et médiocre.

— …C’était convenu sans être convenu mais chacun savait que nous finirions par nous marier… Moi, j’apportais la maison, les meubles, le linge… Il n’y aurait rien eu de changé et nous aurions été tranquilles, surtout dans trois ou quatre ans, quand il aurait eu sa pension…

Par les fenêtres on apercevait l’épicerie d’en face, la rue en pente, le trottoir où jouaient des gamins.

— C’est cet hiver qu’il a rencontré cette femme et tout a été bouleversé… À son âge !… Est-ce possible de se toquer ainsi d’une créature ?… Et il en a fait des mystères !… Il devait aller la voir au Havre ou ailleurs, car on ne les a jamais rencontrés ensemble… Je sentais qu’il y avait quelque chose sous roche… Il s’achetait du linge plus fin… Et même, une fois, des chaussettes de soie !… Puisqu’il n’y avait rien entre nous, cela ne me regardait pas et je ne voulais pas avoir l’air de défendre mes intérêts…

C’était toute une partie de la vie du mort que cette conversation avec Mme Bernard éclairait. Le petit homme entre deux âges qui rentrait au port après une campagne de pêche et qui, l’hiver, vivait là comme un bon bourgeois, près de Mme Bernard qui le soignait en attendant de se faire épouser !

Il mangeait avec elle, dans la salle à manger, sous le portrait du premier mari aux moustaches blondes. Puis il allait dans sa chambre lire un roman d’aventures.

Et voilà que cette paix était troublée. Une autre femme apparaissait. Le capitaine Fallut allait souvent au Havre, soignait sa tenue, se rasait de plus près, achetait même des chaussettes de soie et se cachait de sa logeuse !

Pourtant il n’était pas marié, il n’avait pris aucun engagement. Il était libre et néanmoins il ne se montrait pas une seule fois à Fécamp avec l’inconnue.

Était-ce la grande passion, la grande aventure qui se présentait sur le tard ? Ou bien quelque liaison honteuse ?

Maigret arrivait sur la plage, apercevait sa femme assise dans un fauteuil transatlantique à rayures rouges et, près d’elle, Marie Léonnec qui cousait.

Quelques baigneurs, sur les galets blancs de soleil. Une mer lasse. Et là-bas, de l’autre côté de la jetée, l’Océan, à quai, la morue en vrac qu’on débarquait toujours et les matelots maussades, aux phrases pleines de réticences.

Il embrassa Mme Maigret au front. Il inclina la tête devant la jeune fille et répondit à son coup d’œil interrogateur :

— Rien de spécial !…

Et sa femme, d’une voix inquiète :

— Mlle Léonnec m’a raconté toute son histoire. Tu crois que ce garçon est capable d’avoir commis un acte pareil ?…

Ils se dirigèrent lentement vers l’hôtel. Maigret portait les deux fauteuils pliants. Ils allaient se mettre à table quand un agent en uniforme arriva, qui cherchait le commissaire.

— On m’a dit de vous montrer ceci. C’est arrivé voilà une heure…

Et il tendait une enveloppe jaune qu’on avait décachetée et qui ne portait aucune adresse. À l’intérieur, une feuille de papier, une petite écriture serrée, minutieuse :


Qu’on n’accuse personne de ma mort et qu’on ne cherche pas à comprendre mon geste.

Ici sont mes dernières volontés. Je lègue ce que je possède à Mme veuve Bernard, qui a toujours été bonne pour moi, à charge pour elle d’envoyer mon chronomètre en or à mon neveu qu’elle connaît et de veiller à ce que je sois enterré au cimetière de Fécamp, près de ma mère…


Maigret écarquillait les yeux.

— C’est signé Octave Fallut ! dit-il à mi-voix. Comment cette lettre est-elle arrivée au commissariat ?

— On ne sait pas. On l’a trouvée dans la boîte… Il paraît que c’est bien son écriture… Le commissaire a immédiatement averti le Parquet…

— N’empêche qu’il a été étranglé ! Et qu’il est impossible de s’étrangler soi-même ! grommela Maigret.

Près d’eux, la table d’hôte était bruyante. Il y avait des radis roses sur un ravier.

— Attendez un instant, que je copie cette lettre. Car vous devez l’emporter ?

— On ne m’a pas donné d’instructions spéciales, mais je suppose…

— Oui. Elle doit être versée au dossier…

Un peu plus tard, Maigret, sa copie à la main, regardait avec impatience la salle à manger où il allait perdre une heure à attendre les plats. Marie Léonnec, pendant tout ce temps, ne cessa de l’observer, mais sans oser interrompre sa méditation bourrue. Seule Mme Maigret soupira, devant de pâles escalopes :

— Nous aurions quand même été mieux en Alsace…

Maigret se leva avant le dessert, s’essaya la bouche, pressé de revoir le chalutier, le port, les matelots. Et chemin faisant, il grommelait :

— Fallut savait qu’il allait mourir !… Mais savait-il qu’il serait tué ?… Est-ce qu’il a voulu, d’avance, sauver son assassin, ou avait-il seulement envie de se suicider ?…

— Par qui, au surplus, l’enveloppe jaune avait-elle été jetée dans la boîte du commissariat ? Il n’y avait pas de timbre, pas d’adresse !

La nouvelle devait déjà s’être répandue car, quand Maigret arriva près du chalutier, le directeur de la Morue française l’interpella avec une ironie agressive.

— Alors, il paraît que Fallut s’est étranglé lui-même ?… Qui est-ce qui a trouvé celle-là ?…

— Voulez-vous me dire plutôt quels sont les officiers de l’Océan qui sont encore à bord ?

— Aucun !… Le second est allé faire la bombe à Paris… Le chef mécanicien est chez lui, à Yport, et ne reviendra que quand le déchargement sera terminé…

Maigret visita une fois de plus la cabine du capitaine. Une cabine étroite. Un lit, avec une courtepointe sale. Une armoire dans la cloison. Une cafetière d’émail bleu sur la table couverte d’une toile cirée. Des bottes à semelle de bois dans un coin.

C’était sombre et poisseux, saturé de l’âcre odeur qui régnait dans le bateau tout entier. Des tricots rayés de bleu séchaient sur le pont. Maigret faillit s’étaler en traversant la passerelle grasse de détritus de poisson.

— Vous avez trouvé quelque chose ?

Le commissaire haussa les épaules, regarda encore une fois l’Océan d’un air lugubre, s’informa auprès d’un douanier des moyens de se rendre à Yport.

C’est un village au pied de la falaise, à six kilomètres de Fécamp. Quelques maisons de pêcheurs. Quelques fermes alentour. Des villas, pour la plupart louées meublées pendant la saison d’été, et un seul hôtel.

Sur la plage, à nouveau des maillots de bain, des gosses et des mamans occupées à tricoter ou à broder.

— La maison de M. Laberge, s’il vous plaît ?

— Le chef mécanicien de l’Océan, ou le fermier ?

— Le mécanicien.

On lui montra une petite maison entourée d’un jardinet. Et, comme il s’approchait de la porte peinte en vert, il lui parvint de l’intérieur des bruits de dispute. Deux voix : une d’homme et une de femme. Mais il ne pouvait distinguer les mots et il frappa.

Tout se tut. Des pas s’approchèrent. La porte s’ouvrit et un homme grand et maigre se montra, méfiant, hargneux.

— Qu’est-ce que c’est ?

Une femme en tenue de ménagère arrangeait vivement ses cheveux en désordre.

— J’appartiens à la Police Judiciaire et je voudrais vous poser quelques questions…

— Entrez !…

Un gosse pleurait et son père le poussa d’un geste brutal dans la chambre voisine où l’on aperçut le pied d’un lit.

— Tu peux nous laisser ! dit Laberge à sa femme.

Elle avait les yeux rouges, elle aussi. La dispute avait dû éclater pendant le repas, car les assiettes étaient à moitié pleines.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

— Depuis quand n’êtes-vous plus allé à Fécamp ?

— Ce matin… J’y suis allé en vélo, car ce n’est pas drôle d’entendre la femme brailler toute la journée… On passe des mois en mer, à se crever… Et, quand on rentre…

Sa colère n’était pas calmée. Il est vrai que son haleine était saturée de relents d’alcool.

— Elles sont toutes les mêmes ! Jalousie et compagnie ! Elles se figurent qu’on n’a rien d’autre en tête que d’aller voir des poules… Écoutez ! La voilà qui est en train de rosser le gosse pour passer ses nerfs…

L’enfant criait, en effet, dans la pièce voisine, et la voix de femme s’élevait :

— Veux-tu te taire !… Hein ! te tairas-tu ?…

Ces mots devaient s’accompagner de gifles ou de bourrades, car les sanglots éclataient de plus belle.

— Ah ! c’est une jolie vie…

— Est-ce que le capitaine Fallut vous avait déjà fait part d’un chagrin quelconque ?

L’autre regarda Maigret de travers, changea une chaise de place.

— Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?

— Il y a longtemps que vous naviguiez avec lui, n’est-ce pas ?

— Cinq ans…

— Et, à bord, vous preniez vos repas ensemble…

— Sauf cette fois-ci ! Il s’est mis en tête de manger tout seul, dans sa cabine… Mais j’aimerais autant ne plus parler de cette saloperie de campagne !

— Quand le crime a été commis, où étiez-vous ?

— Au café, avec les autres… On a dû vous le dire…

— Et vous croyez que le télégraphiste avait une raison de s’attaquer au capitaine ?

Brusquement, Laberge se fâcha.

— Où voulez-vous en venir avec vos questions ? Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, moi ? Je n’étais pas chargé de faire la police, vous entendez ? Et j’en ai plein le dos ! De cette histoire et du reste ! Au point que je me demande si je vais m’embarquer pour la prochaine campagne !

— La dernière n’a évidemment pas été brillante !

Nouveau regard aigu à Maigret.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Que tout allait mal ! Un mousse est mort ! Il y a eu plus d’accidents que d’habitude ! La pêche n’a pas été bonne et la morue est arrivée avariée à Fécamp…

— Est-ce ma faute ?

— Je ne dis pas cela ! Je vous demande seulement s’il y a dans les événements auxquels vous avez assisté quelque chose qui puisse expliquer la mort du capitaine… C’était un homme calme, à la vie rangée…

Le mécanicien ricana, mais ne dit rien.

— Est-ce que vous lui connaissez une aventure ?

— Puisque je vous dis que je ne sais rien, que j’en ai par-dessus la tête !… Est-ce qu’on veut me faire devenir fou ?… Qu’est-ce qu’il te faut encore, toi ?…

C’était à sa femme qu’il en avait, car elle venait de rentrer dans la pièce et elle se dirigeait vers le fourneau où une casserole dégageait une odeur de brûlé.

Elle pouvait avoir trente-cinq ans. Elle n’était ni laide ni jolie.

— Un moment… dit-elle avec humilité. C’est la pâtée du chien qui…

— Dépêche-toi !… Ce n’est pas encore fini ?…

Et, à Maigret :

— Voulez-vous que je vous dise une bonne chose ? Laissez tout ça tranquille ! Fallut est bien là où il est ! Moins on en parlera et mieux ça vaudra ! Maintenant, je ne sais rien et me poserait-on des questions pendant toute la journée que je n’aurais pas un mot de plus à répondre… Vous êtes venu par le train ?… Si vous ne prenez pas celui qui part dans dix minutes, vous n’en aurez plus avant huit heures du soir…

Il avait ouvert la porte. Du soleil pénétrait dans la pièce.

— De qui votre femme est-elle jalouse ? demanda doucement le commissaire, une fois sur le seuil.

Il serra les dents sans mot dire.

— Est-ce que vous connaissez cette personne ?

Et Maigret tendit le portrait dont la tête disparaissait sous le gribouillage à l’encre rouge. Mais il tenait le pouce sur cette tête. On ne voyait que le corsage de soie.

L’autre lui lança un regard rapide, voulut saisir le carton.

— Vous la reconnaissez ?

— Comment voulez-vous que je la reconnaisse ?

Et il ouvrait encore la main tandis que Maigret remettait le portrait dans sa poche.

— Vous venez demain à Fécamp ?

— Je ne sais pas… Vous avez besoin de moi ?

— Non ! Je demandais cela à tout hasard… Je vous remercie des renseignements que vous avez bien voulu me donner…

— Je ne vous ai pas donné de renseignements du tout !

Maigret n’avait pas fait dix pas que la porte était refermée d’un coup de pied et que des voix éclataient à l’intérieur de la maison où la dispute devait reprendre de plus belle.


Le chef mécanicien avait dit la vérité : il n’y avait pas de train pour Fécamp avant huit heures du soir et Maigret, désœuvré, échoua fatalement sur la plage, où il s’installa à la terrasse de l’hôtel.

C’était l’atmosphère banale des vacances : des parasols rouges, des robes blanches, des pantalons de flanelle et un groupe de curieux autour d’une barque de pêche qu’on tirait sur les galets à l’aide d’un cabestan.

Les falaises claires à gauche et à droite. Devant, la mer, d’un vert pâle, ourlée de blanc, et le murmure régulier de la vaguelette du bord.

— De la bière !…

Le soleil était chaud. Une famille mangeait des glaces à la table voisine. Un jeune homme prenait des photographies avec un Kodak et il y avait quelque part des voix pointues de jeunes filles.

Maigret laissait son regard errer sur le paysage et sa pensée devenait flottante, son cerveau s’engourdissait en une rêverie qui tournait autour d’un capitaine Fallut de plus en plus inconsistant.

— Merci bien !…

Ces deux mots vinrent s’incruster dans son esprit, non à cause de leur sens, mais parce qu’ils étaient prononcés sèchement, avec une ironie acerbe, par une femme qui se trouvait derrière le commissaire.

— Pourtant, puisque je te dis, Adèle…

— Zut !…

— Tu ne vas pas recommencer ?…

— Je ferai ce qu’il me plaira !

C’était décidément la journée des disputes ! Dès le matin, Maigret tombait sur un bonhomme hérissé : le directeur de la Morue française.

À Yport, c’était une scène de ménage chez les Laberge. Et voilà qu’à la terrasse un couple inconnu échangeait des propos plutôt aigres.

— Tu ferais mieux de réfléchir…

— Zut !…

— Tu crois que c’est intelligent de répondre ainsi ?

— Zut et zut ! As-tu compris ?… Garçon ! cette limonade est tiède !… Allez m’en chercher une autre…

L’accent était vulgaire et la femme parlait plus haut qu’il n’était nécessaire.

— Il faudra pourtant bien que tu te décides !… reprenait l’homme.

— Mais vas-y tout seul ! Je te l’ai déjà dit ! Et laisse-moi tranquille…

— Tu sais que c’est ignoble, ce que tu fais là ?

— Et toi ?…

— Moi ?… Tu oses… Tiens ! si nous n’étions pas ici, je crois que j’aurais de la peine à me contenir…

Elle rit. Beaucoup trop fort !

— Tais-toi, je t’en prie !

— Chéri, va !…

— Et pourquoi me tairais-je ?

— Parce que !

— Je dois dire que la réponse est intelligente…

— Est-ce que tu vas te taire ?

— Si cela me plaît…

— Adèle, je te préviens que…

— Que quoi ?… Que tu vas faire un scandale devant tout le monde ?… Tu seras bien avancé !… Déjà les gens nous écoutent…

— Tu ferais mieux de réfléchir et tu comprendrais…

Elle se leva d’une détente, comme quelqu’un qui en a assez. Maigret lui tournait le dos, mais il vit son ombre grandir sur les dalles de la terrasse.

Puis il la vit, elle, de dos, qui marchait vers le bord de la mer.

À contre-jour, elle n’était qu’une silhouette devant le ciel qui rougeoyait. Maigret remarqua seulement qu’elle était assez bien habillée, qu’elle n’était pas en tenue de plage mais qu’elle portait des bas de soie et des chaussures à haut talon.

Cela lui valut, quand elle traversa la plage de galets, une démarche difficile et sans grâce. À chaque instant, elle était sur le point de se fouler la cheville.

Mais elle tenait à aller de l’avant, rageuse, obstinée.

— Je vous dois, garçon ?…

— Mais je n’ai pas encore apporté la limonade que madame…

— Peu importe ! Cela fait combien ?…

— Neuf francs cinquante… Vous ne dînerez pas ici ?…

— Je n’en sais rien…

Maigret se retourna pour voir l’homme qui manifesta de la gêne, car il n’ignorait pas que les voisins avaient tout entendu.

Il était grand, d’une élégance douteuse. Ses yeux étaient fatigués et tout son visage trahissait un énervement extrême.

Debout, il hésita sur la direction à prendre, finit, en essayant de se montrer flegmatique, par marcher vers la jeune femme qui suivait maintenant la ligne sinueuse de la mer.

— Encore un faux ménage, sûrement ! dit quelqu’un à une table où trois femmes faisaient du crochet.

— Ils pourraient laver leur linge sale ailleurs ! Ce n’est pas un exemple à donner aux enfants…

Les deux silhouettes se rejoignaient au bord de l’eau. On n’entendait plus les paroles. Les attitudes n’en laissaient pas moins deviner la scène.

L’homme suppliait et menaçait. La femme se montrait intraitable. À certain moment, il lui prit le poignet et l’on put croire que cela allait dégénérer en bataille.

Mais non ! il lui tournait le dos. Il marchait à grands pas vers une rue proche où il mettait en marche une petite voiture grise.

— Encore un demi, garçon !…

Maigret venait de s’apercevoir que la jeune femme avait oublié son sac à main sur la table. Un sac en imitation de crocodile, plein à craquer, tout neuf.

Une ombre s’avançait sur le sol. Il leva la tête et alors il vit de face la propriétaire du sac qui regagnait la terrasse.

Ce fut un petit choc. Les narines du commissaire frémirent.

Certes, il pouvait se tromper. C’était une impression beaucoup plus qu’une certitude. Mais il eût juré qu’il avait devant lui l’original du portrait sans tête.

Il le tira d’ailleurs de sa poche, discrètement. La femme s’était rassise.

— Eh bien, garçon, ma limonade…

— Je croyais… monsieur a dit…

— Je vous ai commandé une limonade !…

C’était bien la ligne un peu grasse du cou, la poitrine à la fois abondante et ferme, d’une élasticité voluptueuse.

Et la même façon de s’habiller, le même goût pour les soies très lisses, aux couleurs voyantes.

Maigret laissa tomber le portrait de telle sorte que sa voisine fut forcée de le voir.

Elle le vit, en effet. Elle regarda le commissaire avec l’air de chercher dans ses souvenirs. Mais, si elle fut troublée, ce trouble ne se manifesta pas dans sa contenance.

Cinq minutes, dix minutes s’écoulèrent. Un ronronnement de moteur pointa au loin, grandit, C’était la voiture grise qui revenait vers la terrasse, s’arrêtait, repartait, comme si son conducteur n’eût pu se décider à s’éloigner définitivement.

— Gaston !…

Elle était debout. Elle faisait signe à son compagnon. Cette fois, elle saisissait son sac et l’instant d’après elle pénétrait dans l’auto.

Les trois femmes de la table voisine la suivaient des yeux d’un air réprobateur. Le jeune homme au Kodak se retournait.

La voiture grise disparaissait déjà dans un vrombissement de moteur.

— Garçon !… Où peut-on se procurer une voiture ?…

— Je ne pense pas que vous en trouviez à Yport… Il y en a bien une, qui conduit parfois des gens à Fécamp ou à Étretat, mais justement je l’ai vue partir ce matin avec des Anglais…

Les gros doigts du commissaire tapotaient la table à une cadence rapide.

— Apportez-moi une carte routière !… Et demandez-moi le commissariat de police de Fécamp à l’appareil… Vous avez déjà vu ces gens-là ?…

— Le couple qui se disputait ?… Presque tous les jours de cette semaine… Hier, ils ont déjeuné ici… Je crois qu’ils sont du Havre…

Il n’y avait plus que des familles, sur la plage qui exhalait la douceur d’un soir d’été. Un bateau noir gravitait insensiblement sur la ligne d’horizon, pénétrait dans le soleil, en ressortait de l’autre côté, comme on traverse un cerceau de papier.


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