Y a des niaques qui prétendent « en rester comme deux ronds de flan » pour dire qu’ils sont sidérés. Drôle d’expression dont je ne vois pas très bien l’origine. Toujours est-il que, oui, j’avoue : me voilà comme deux ronds de flan. Ainsi, le Polonais savait qui j’étais ? Et ma pomme qui s’entourait de tant de précautions pour parvenir jusqu’à ce gus !
Mon air duglancon lui arrache un brin de sourire pour bourreau souffrant de la vésicule biliaire.
— J’avoue avoir du mal à comprendre, avoué-je-t-il.
— Vos deux compagnons se nomment respectivement : Alexandre-Benoît Bérurier et Jérémie Blanc. Vous constituez à vous trois une espèce d’élite policière vouée aux cas les plus délicats.
— Merci de cette appréciation élogieuse, monsieur Toutanski. Seriez-vous assez généreux pour étancher ma curiosité ?
— Naturellement. D’ailleurs l’affaire est simple : je ne recrute jamais un homme sans voir préalablement sa photographie. Certes les vôtres étaient quelque peu retouchées, insuffisamment néanmoins puisque je vous ai reconnus.
— Et vous nous avez engagés malgré tout ?
— Vous constituiez ma seule planche de salut : je n’étais pas de force à tenir tête longtemps au sultan Mormoilebrac. Ce salaud, oublieux des services éminents que je lui ai rendus, n’a qu’une idée en tête : me capturer pour me faire subir des supplices délicats avant de m’éliminer. Et fuir, il n’y fallait pas songer, des gens à lui contrôlent l’aéroport. Non, vraiment, c’est la Providence qui vous envoie. Vous savez comment il s’y prenait pour décimer mes hommes malgré notre vigilance, l’eau analysée et tout ?
— Des pastilles empoisonnées dans le pommeau des douches. À l’arrivée, la flotte était saine, mais elle cessait de l’être en arrosant les gars. Vous en avez réchappé car vous ne preniez que des bains.
Il s’octroie une gorgée de vodka capable de neutraliser une épidémie de peste bubonique.
— Voyez-vous, ajoute cet être d’exception, toute ma vie j’ai bénéficié de l’assistance divine, ce qui m’a permis de sortir des pires dangers. Ma sainte mère affirmait que je suis né coiffé, vous comprenez ce que cela signifie ?
— Tout à fait. Ne prétend-on pas que Napoléon l’était ?
Nous restons un moment sans échanger de pensées susceptibles de mettre en cause le destin de l’humanité.
— Naturellement, murmure l’ancien tyran, reste la question subsidiaire : que comptez-vous faire de moi ?
— Un dictateur en retraite, le plus vite possible.
— Ce louable projet est subordonné à quoi ?
— Devinez !
— Je ne vois pas, assure Nautik Toutanski.
— Parce que vous n’avez pas encore abordé le problème à tête reposée, rétorqué-je avec une paisibilité qui flanquerait la jaunisse à un Indien comanche et la rougeole à un Chinois.
— Vous parlez par énigmes ! riposte le Polak d’un air mauvais.
Je le visionne au fin fond de ses prunelles cancrelates. Lui décoche une mimique méprisante, puis me lève pour aller frapper du poing à la cloison séparant notre cabine de celle des mes honorés collaborateurs. Illico, Bibendum et Blanche-Neige se pointent (d’asperges).
— Le moment est venu de procéder à l’installation de Son Excellence, leur dis-je.
M. Blanc ressort et réapparaît presque tout de suite, nanti d’une mallette métallique qu’il dépose près d’un anneau rivé dans le plancher. Agenouillé devant ladite, il en extrait du matériel qu’il se met à répertorier en grande conscience. Il sélectionne quelques outils et s’approchant de Toutanski, lui déclare :
— Nous allons rebrousser les siècles, Excellence, et revenir à l’époque des galères. J’ai pour mission de vous mettre des fers aux chevilles ; vous le verrez, ceux-ci sont garnis de cuir afin de ne pas vous blesser. Veuillez vous déchausser.
Le Polonais ne bronche pas. Une intense surprise déforme ses traits. Je suis prêt à te parier le salut de César contre la bicyclette à Jules, qu’il commence à se poser des questions engendreuses de méditations moroses.
Agacé par son immobilité, Béru, qui se trouve à sa portée, lui vote un bourre-pif mettant à mal sa cloison nasale.
— On t’a dit d’ poser tes pompes, Ducon ! Faut quoive pou’ qu’ tu comprendes ?
Le prisonnier (autant appeler les gens par leur nom) demeure impavide. Ce que constatant, l’Obèse lui arrache ses groles des pinceaux, sans les délacer.
Quelques minutes plus tard, le ci-devant maître de l’île est assujetti à la condition du Masque de Fer, à cela près qu’il ne porte pas de masque.
— Êtes-vous sûrs de toujours appartenir à la Police française ? me demande-t-il. J’ignorais qu’elle usât de pareils moyens.
— Ça dépend des clients, rétorque Bérurier. D’alieurs on est en vacances.
Toutanski prend le parti de l’oublier. Se tournant vers moi, il questionne :
— Vous pouvez me résumer la situation, San-Antonio ?
— Elle est des plus simples : vous resterez ici jusqu’à ce que vous preniez la décision de parler.
— Pour dire quoi ?
— Ce que j’ai besoin d’entendre.
— Je n’ai rigoureusement rien à dire ; nous perdons tous notre temps.
— J’attendrai vos confidences.
— Je n’en ai pas à faire.
— Aujourd’hui peut-être. Mais demain ? Mais dans huit ou quinze jours ? Mais dans six mois ? Mais dans un an ? Notre patience est sans limites, sachez-le bien.
— Ce bateau sera rouillé et vermoulu avant que je vous déclare quoi que ce soit puisque je n’ai rien à vous confier.
— Nous vous trouverons alors une autre retraite.
Ma voix est unie, ferme. Mon regard tranquille ne lâche pas le sien et j’y vois nettement la profonde haine que je lui inspire.
— Singulière situation, fait-il paisiblement.
Il quitte sa chaise pour aller s’allonger sur sa couchette. Sa chaîne le lui permet. Elle est étudiée pour.
Le commandant Arrighi est un hôte discret. Aucune allusion à notre pensionnaire. Le repas de midi nous est servi sur le pont, celui du soir au salon. Chaque fois, il vient trinquer avec nous, parle de notre navigation, du temps qu’il fait, de celui qui est prévu. Ensuite il se retire, soit pour gagner le poste de pilotage, soit pour s’enfermer dans sa cabine. Ce mec-là doit avoir un hobby, voire un vice, car il est avare de ses heures de liberté. Pourtant, il ne paraît pas dépendant d’une tare, telle que la drogue ou l’alcool. On le sent parfaitement maître de soi.
Je me risque à demander ce que va être notre itinéraire. Il m’affranchit sans la moindre réticence : traversée de l’océan Indien, remontée de la mer Rouge, Suez, la Méditerranée, pour rallier en fin de compte Genova, son port d’attache. Durée prévue ? Trente-quatre jours. Il ajoute pudiquement qu’il nous débarquera « tous » avant l’arrivée dans un lieu qu’il ignore et qui lui sera communiqué en temps utile.
Je savais cela dans les grandes lignes, mais il est bien d’en avoir la confirmation.
Donc, une étrange croisière démarre. Mission tellement surprenante que même en fouillant à mort dans mes souvenirs et la vaste poche kangourou de mon slip, je ne trouve pas trace d’un bigntz similaire.
Le yacht jauge j’ignore combien de tonneaux et, pour dire le fond de ma pensée, je m’en tirlipote la membrane jusqu’à ce qu’elle me pende jusqu’aux genoux. L’équipage se compose d’une dizaine d’hommes, auxquels il convient d’ajouter un personnel de cabine de six éléments, cuisinier et larbins compris.
Le temps clément incite au farniente. Alors : bains de soleil, parties de ping-pong, cocktails variés. Bérurier picole comme un puits artésien. Sa biture est acquise dès midi et ne fait que croître (sans embellir) jusqu’à l’extinction des feux. M. Blanc, pour sa part, met à profit ces vacances imposées afin d’apprendre l’italien ; c’est le second du bord qui lui donne des cours et le Noir-broc accomplit des progrès forcenés. Ce gazier est surdoué de partout ; non seulement il bénéficie d’une chopine de zèbre, mais il est perméable au savoir et serait capable de mémoriser l’annuaire téléphonique de New York s’il le fallait.
Quand le mahomet me cigogne par trop la rotonde, je vais dans notre cabine écrire quelques feuillets d’un book de souvenirs que j’espère publier un jour. Une sorte de « livre-vérité » où je fous ce que je n’ai jamais raconté : ma vie réelle en marge du boulot. Il fera chier tout le monde, sauf Félicie qui en sera le personnage pivot. Je nous raconterai en grande sincérité. Cet étrange couple de tendresse que nous formons depuis la décarrade de p’pa dans les azurs. L’île heureuse qu’elle constitue pour moi, m’man. Ce lac de pureté dans lequel je baigne. Elle est ma rédemption, Féloche. À son contact tout fardeau quitte mes épaules, écrirait la duchesse de Paris (que je viens de promouvoir à la seconde). Cet éden mystérieux, je dois le raconter une bonne fois pour toutes. Qu’ait pas d’équivoque, de malentendu. Histoire d’une espèce d’aventurier de la Police dont une partie est restée à tout jamais « petit garçon ». Expliquer la façon dont ça fonctionne, un personnage de cet acabit. Comment il se fait que cet être sensible que je suis certain d’être, se mue en bagarreur indomptable.
Le Polak, assis dans son fauteuil, fers aux pattes, me regarde noircir du faf. On ne se cause pratiquement pas. Jamais je n’aborde le sujet qui nous a réunis. Ma tactique est établie une fois pour toutes. C’EST LUI QUI PARLERA DE SON PLEIN GRÉ LORSQUE LA SITUATION LUI DEVIENDRA INSUPPORTABLE.
Il prend les repas qu’on lui sert. Biberonne force vodka, peut utiliser la salle d’eau dont j’ai fait retirer la porte. Notre espace vital pue un peu, mais on s’y accoutume. D’ailleurs, le barlu, ultra-moderne, est équipé d’un système de ventilation perfectionné.
Toutanski demande d’un ton distrait :
— Vous rédigez vos mémoires ?
— Quelque chose comme ça, dis-je ; je redoute le mentisme.
Il doit ignorer ce terme un peu savant et cesse de me questionner.
Je gage que mon presque mutisme lui pèse. Une claustration prolongée, quand elle est dépourvue de contacts humains, devient rapidement insoutenable.
Ce sont mes deux compagnons qui assurent son « service de cabine ». Ni l’un ni l’autre ne lui adresse la parole, ce qui pose problème à la grosse bavasse déconnante de Béru.
Lorsque j’ai achevé de me confier au papier, comme dirait cette vieille loche de mère Sévigné, je remise mes écrits dans un tiroir qui lui est inaccessible. Cela dit, il les lirait qu’il n’en retirerait pas la moindre indication quant à son futur. D’ailleurs, si un truc me semble mal emmanché, c’est bien l’avenir de ce mecton. Plus j’étudie son horoscope, plus je le devine irrémédiablement nuageux avec avis de tempête sur les rives de son destin. Ce que je sais de cet homme est suffisant pour me faire comprendre les motifs qui l’ont amené à guerroyer en île lointaine. L’univers était devenu trop étroit pour lui. L’ayant parfaitement saisi, qu’a fait ce louche spadassin ? Il a déniché un coin de la planète à conquérir avec des hommes d’armes prêts à tout. S’y est implanté. Vivant au sein de sa petite armée de mercenaires, il s’est cru sauvé, hors de toute atteinte. Et puis le destin madré (comme on dit puis dans mon Dauphiné natal) ne l’a pas entendu de cette oreille de sourd et lui a joué le vilain tour que tu sais. À présent, le voilà prisonnier, livré à ceux qui le traquent. Justice immanente !
On bouffe convenablement à bord, sauf que les pâtes ont la priorité. J’en raffole. Seulement quand tu t’en mets par-dessus les baffles, sans compenser par des exercices, la Maison Michelin t’offre des pneus à flanc blanc qui t’aident à flotter ! Ce qu’ayant parfaitement pigé, je décide de footinger. Entreprends cet exercice de noye, pas trop chiquer les attractions. Rien de plus glandoche qu’un mec en short et maillot de corps qui trémousse des noix en expulsant du gaz carbonique avec un bruit de dauphin saluant l’assistance.
Je démarre par tribord, vire à la proue, fonce sur bâbord jusqu’à la poupe, commak, nu-pieds sur le parquet bien lisse. L’air est chargé de senteurs marines, bien sûr, tu penses que ça ne renifle pas la forêt landaise. J’opère un tour, puis un second, essayant de compter mes foulées pour procéder à une estimance de la distance parcourue.
J’attaque mon second kilomètre lorsque j’aperçois quelque chose d’insolite, en surévélation : une forme blanche. Je sors les aérofreins et m’arrête, découvre alors une femme que je n’avais jamais vue à bord du Doge Noir. Elle donne carrément dans le superbe. Assez grande, très brune, cheveux longs lui recouvrant les épaules. Elle porte une robe de chambre en soie crème. Un serre-tête d’écaille maintient son opulente chevelure avec laquelle joue la brise.
— Bonsoir ! fais-je-t-il, sans celer ma sidérance.
Elle répond :
— Buona sera !
D’un ton tellement mélodieux que c’est du miel qui me coule dans les engourdes.
Haletant, suant, frémissant, adverbant de toutes parts, je m’approche. La très belle Vénus de la notte est placée deux mètres au-dessus de moi, sur un petit palier extérieur.
— Je n’ai pas encore eu le plaisir de vous rencontrer, signora.
— Parce que je reste confinée dans ma cabine, m’explique-t-elle dans la langue de Marco Polo.
— Seriez-vous souffrante ? m’alarmé-je-t-il en usant du même dialecte.
— Du tout ; seulement je suis l’unique femme du bord et le commandant tient à ce que je ne me montre pas.
— Ne serait-il pas rétrograde ?
— Beaucoup d’époux ont tendance à l’être, surtout dans la Péninsule.
— Si bien qu’il vous séquestre ?
— Le mot est excessif ; disons qu’il me contraint à la discrétion…
— Il est sur la dunette, présentement ?
— Trois heures encore : j’en profite pour m’aérer.
Comme elle tient la tête penchée, j’ai la découpe de son profil dans l’obscurité. Et c’est sincèrement de toute beauté.
— Vous naviguez souvent avec lui ?
— Toujours. C’est compris dans les clauses de son contrat.
— Vous n’avez pas d’enfants ?
— Il n’en veut pas, prétend que cela nuirait à notre union.
— Vous le pensez également ?
— Je crois que si j’étais en charge d’un bébé je ne pourrais plus l’accompagner.
— Je peux vous demander votre nom ?
— Pia.
Impossible de faire plus bref.
À cet instant, la lune se dégage d’un gros nuage tentaculaire et file un coup de projo sur cette petite grand-mère. Et comme elle est bien inspirée ; je voudrais que vous vissiez le tableautin ! C’est tout bon, rien à jeter ! Quelle grâce ! Quelle harmonie ! De quoi se faire déterger le panais à l’acide chlorhydrique. De grands yeux noirs dont l’éclat intense vous farfouille le devant du slip. Ils sont « ombragés » de longs cils recourbés. « Ombragés », n’oublie surtout pas, c’est incontournable en littérature glandulante. T’écris un polar où l’héroïne n’a pas les yeux « ombragés » de longs cils, tu te plantes. On te catalogue illico lavedu de la plume.
Mieux encore que tout le reste, ce qu’elle a d’ensorcelateur, c’est son parfum. Si suave, si délicat. Tu mets quelques secondes à le déceler. Une fois que c’est fait, il t’investit à la sournoise ; te capte, enchante, transporte. Tu mollis du cœur et durcis du chinois. Un plaisir capiteux t’empare. Ce qui me tartine les noix, par contre, c’est de me trouver au-dessous d’elle.
— Vous permettez, je croate (ou croasse).
Sans attendre, je gravis les degrés de fer pour me hisser sur sa petite plate-forme. Une fois arrivé, ne puis m’incliner, on se toquerait du bocal. Son souffle me pavane les muqueuses.
— Seigneur, balbutié-je, vous valez les marches que je viens de monter. J’ai l’impression de voir une femme pour la première fois.
Aucune réaction.
Elle m’empare du regard. Me fait la connaissance ! Dans son sac à bourses déliées, Mister Braquedu se met à jouer l’intéressant.
Et puis il y a la mer frangée d’écume sous la lune, tu comprends ? Le dodelinement du yacht qui joue à nous rapprocher.
Ce dont.
Plus rien à se dire.
Juste à se bouffer la gueule.
Ce dont.
Vu ?
La vie ne serait rien sans les rencontres…
Il y a les bonnes, et les mauvaises.
Les bonnes sont si rares que ça ne vaut pas la peine d’en parler ; d’autant qu’elles finissent par devenir mauvaises. Quel amour, quelle amitié résistent au temps ? À la longue, je me suis aperçu que les mauvaises étaient préférables : on s’y retrouve mieux. Tu finis par t’organiser avec la merderie quand t’as pigé qu’elle est fertilisante. Les gentillesses t’amollissent, alors que les coups bas te blindent. À force d’en dérouiller, tu acquiers une bonne ceinture abdominale, kif celle de mon condisciple Dutoit, jadis. Son bonheur c’était qu’on lui place des taquets dans le burlingue. « Cogne plus fort ! » il suppliait. Je frappais, en retenant malgré tout. Il possédait un ventre dur, ayant, depuis l’enfance, travaillé ses abdominaux. Marrant, comme les plaisirs des gens sont électiques. T’en as qui se font lécher sous les couilles, d’autres qui portent des cilices ; et ils vivent cependant des existences à peu près identiques.
Ce à quoi je médite dans ma cabine, ne pouvant y trouver le sommeil.
Le Polak ronfle de façon désagréable. Un bruit rageur, je dirais même « dangereux » ; cela évoque le grognement d’un animal sauvage, hautement nuisible. En l’écoutant je réfléchis très intensément à propos de ce type. Je me dis qu’il est un fauve sanguinaire et rusé. Qu’un être de sa trempe ne saurait s’avouer vaincu. Parce que ça lui est impossible. Réduit, enchaîné, il doit fatalement ourdir des plans.
Je me lève et, à la lumière de ma petite lampe-stylo, vais examiner ses entraves, des fois qu’il aurait entrepris de les bricoler en loucedé ; mais non : tout semble conforme.
Je décide que, dès le lendemain, je passerai à la phase number two de mon plan.
Chaque morninge, M. Blanc vient toquer à ma porte pour me signifier que le petit dèje est servi. Nous le prenons tous trois dans leur cabine, malgré les remugles ménageresques laissés par le Gravos. Ses noyes, à Césarin, c’est pas celles de Valpurgis, mais de Va-te-purger ! Aux aurores, sa piaule est à court de chlorophylle. Et les hublots qui s’ouvrent pas, tu mords ?
Il a remplacé le caoua par une boutanche de blanc.
On cause. Il déclare sans jambages qu’il se plume à bord. Certes, on y écluse à satiété, mais ça manque trop de bistrots, décidément. S’il faut encore passer des décades dans cette ambiance, sans gonzesses à tirer, sans choucroutes alsacos à bouffer, sans enquêtes à tambourbattre, il change de turbin au retour, l’artiste, s’engage dans la Légion ou se fait con-voyeur de fonds. Il se réveille avec un chibroque qui ferait peur à une jument poulinière ! Il a beau se le passer à l’eau froide en évoquant l’enterrement de sa mère ou la frime à Juppé, l’objet continue de chiquer les mâts de Gascogne.
Et le temps qui coule à vide, dites ? Vous y pensez-t-il au temps qui coule à vide ? Qu’y a même pas la téloche pour se changer les pensées moroses ! Il est tricard de Bruno Masure, Philippe Gildas, Poivre d’Arvor. S’il nous disait qu’il raffole les émissions du gentil Jacques Pradel, si consterné de tout c’ qu’arrive à ses protégés et qui fait du slalom entres les jeunes filles étranglées, les garçons enculés, les grand-mères détroussées, les jumeaux séparés à la naissance se retrouvant soixante ans plus tard dans une pissotière de gare où ils se sont reconnus à leurs bites fourchues. Des tranches de vit, tout ça ! Et William Leymergie, dites, vous vous en passez facilement, vous autres au matin, si tonique, le grand, avec ses ratiches du bonheur écartées comme celles d’un râteau à foin ? Et m’sieur Guy Roux, du fote ? Qu’a toujours l’air d’avoir échangé trois vaches laitières contre un joueur de première division pas trop panard.
C’t’ un monde, la téloche : on y prend goût. Bon, ils te nous cloquent les soirées à la con, faut admettre, telles que la remise des Molière et des César, dont au cours desquelles on fait passer trois ou quatre gaziers pour des loches après en avoir élu un autre meilleur comédien de l’année ! La distribution des prix, façon maternelle d’autrefois ! Faut-il avoir des betteraves dans le cigare, bordel à cul, pour rentrer dans un jeu pareil ! S’en foutre la gueule en l’air dans sa belle robe des dimanches, kif une perruche de la dernière couvée, venir pomper l’air des télé-spectres-hâbleurs avec ces mômeries, gonzesseries, bredouilleries de branleurs honorés de leur bout de ferraille à s’en pisser parmi comme disent mes bons Helvétiens.
Des mômes, qu’il nous garantit, l’Hénorme. Troudeballerie et consorts ; et consœurs ! M’as-tu-vu-dans-mes-beaux-atours ? Seigneur, qu’ils sont admirablement cons, les cons. Poils de chatte emperlés de rosée ! Larmichette à l’œil. La grande hydratation, urbi et hors bite ! Et le pire : les vioques qui se rappellent même plus leur méno et te nous font un salut « petite fille modèle », malgré leur arthrite !
Mais ça va finir quand est-ce, ces niaiseries ? Je demande. Y en a pas un qui va se sentir gêné un jour, bordel ! D’autant que j’y aperçois des gars de valeur dans cette Kermesse Chatte-folle. Malgré tout, ils ont suivi toute la panurgerie panurgeante, faire plaisir à m’sieur Cravenne, qui vend depuis si longtemps ce salmigondis de gloire à la criée dans un enjalousement général. Qu’un jour je vais débarquer en loucedé : Molière de la plus belle queue ! Et de dégainer mon goume sur la scène, montrer ce qu’ c’est qu’un vrai paf, bien incontestable. Y ferai faire mimi par les dames nominées vobiscum et déflaquerai dans le décolleté de l’élue : récompense suprême !
Tiens, on va créer le « Béru d’or », histoire de distinguer les gerces qui savent le mieux grimper aux asperges. Y aura le Béru de la meilleur pipe, çui de la meilleure tringleuse, le prix pour la reine de l’œil de bronze, celui de la celle qui réussit le mieux feuille de rose ou l’enjamb’ment duc d’Aumale. V’s’ imaginez l’ succès ? La couvrante de Paris-Match assurée. Av’c un reportage d’Antoine de Caunes. Je vois ça d’ici, tout bien. On f’ra un malheur, les mecs. En lever de programme : Jérémie Blanc qu’en a une pas triste, comme tous les Noirpiots, exécuterait une levrette langoureuse n’en compagnie d’une blonde platinée pour faire écouter la différence. Sur une valse de Vienne vach’ment sirop d’érable. On mettrait des z’housses en plastique aux fauteuils, bicause le public va s’écrémer de première, un spectacle aussi hard !
Voilà, en substance, ce qu’il nous expose, le Chérubin.
— Sana, sitôt qu’on s’ra de retour à Pantruche, tu t’occuperas d’ ce projet, j’ sens qu’il est rentable, conclut-il.
— Et comment ! le rassuré-je.
Ça le satisfait… Il dégoupille une seconde boutanche de chablis.
Je dis :
— Les gars, c’est ce matin qu’on l’entreprend à la sérieuse, notre Polak.
— Quel traitement préconises-tu ? s’informe Blanche-Neige.
— On va faire classique : sérum de vérité.
Le Mammouth branle tu sais qui ? Le chef !
— Avec un cosaque comme ce julot, tu peux t’ gratter les aumônières ! Depuis qu’ j’ l’observe, j’ai pigé son caractère : du béton armé ! Ni les drogues, ni les gnons l’ feront jacter. C’est un des plus coriaces parmi les coriaces qu’on a eu affaire.
— L’humain le mieux trempé a des limites, réponds-je.
Mais cette affirmation sentencieuse n’a pas l’heur de le convaincre…
Le délicieux Vendredi risque, au bout d’une période réflexive :
— J’ai une proposition à vous faire…
— Nous t’écoutons avec l’attention de la Pucelle d’Orléans captant les messages de l’archange Machin.
— Je crois qu’à ce type résistant nous devons appliquer un régime qui le soit aussi.
— Lequel ?
— Chez nous, dans mon coin d’Afrique, quand on voulait recueillir les aveux d’un voleur, des hommes se relayaient nuit et jour pour battre le tam-tam dans ses oreilles jusqu’à ce qu’il demande grâce, car ça rend dingue.
— T’as un tam-tam ? demande Sa Bérurerie béruriante ?
— Non, mais nous disposons d’un cassettophone. On va lui lier les mains dans le dos pour qu’il ne puisse pas s’obstruer les oreilles et lui mettre à bout portant un enregistrement des Rolling Stones sur la puissance maximale. Monté sur boucle. Au bout de quelques heures de ce traitement, notre client sera sans doute mieux disposé.
Ainsi est fait. Toutanski se laisse manipuler en grande passivité. Sachant qu’il est superflu de regimber, il subit son impuissance avec résignation. On lui branche la zizique et on va baguenauder au soleil après avoir fermé sa lourde à clé.
Le Doge Noir fend le flot d’un bleu drapeau qui en dit long sur les profondeurs de l’océan Indien. On regarde d’étranges poissons volants jaillir de la flotte dans un fabuleux miroitement argenté et s’y engloutir superbement.
La musique qui dévide à fond la caisse nous parvient, encore très présente.
— Vous parlez d’une infusion de jézabels qu’il s’offre dans les cliquettes ! ricane Apocalypse Man. Ses tartines de Miel doivent y saigner !
Nous nous éloignons quelque peu afin de ménager les nôtres.
En passant devant le praticable où, la nuit précédente, j’ai eu le rare privilège de parler à l’égérie secrète du commandant, avec les lèvres, les doigts et mon piston télescopique, je lève des yeux extrêmement concupiscents en direction de sa cabine. J’avise la tache pâle d’un visage à travers l’épaisse vitre et je brandis un doux sourire capable de faire mouiller Mme Thatcher en plein Sahara.
Allongé sur un transat, la frite tendue au soleil puissant en vue d’une bronzette chargée d’accentuer ma séduction, je gamberge à la situation.
Un brin de mélancolie se glisse dans mon âme, comme disait un éboueur turc de mes amis. Je pense au Polonais dont je martyrise les portugaises en ce moment. Je ne le connaissais pas, ce gazier. Nous étions deux enfants du bon Dieu, lui et moi ; qu’avions-nous à foutre l’un de l’autre ? Et puis les hasards de la vie, les « circonstances »…
— Si j’avais su, murmuré-je.
M. Blanc a perçu mes paroles.
— Si tu avais su quoi ? demande-t-il.
— Je serais devenu tondeur de chiens ou désinfecteur de dentiers, au lieu de flic, ce métier qui poisse de partout, n’importe le bout par lequel tu l’attrapes.
— C’est la navigation au long cours qui te rend désabusé ?
— Probable : j’aime pas la mer. Trop monotone. De temps à autre elle pique une tempête pour se rappeler à notre bon souvenir, auquel cas elle nous fait réellement gerber. Une vague succède à l’autre ; un nuage dérive. Comment fait-il mon pote Kersauson, pour se colleter des semaines et des mois avec les éléments ? Faut-il qu’il en ait marre des gens ! Moi aussi, note bien, mais je préfère m’isoler dans les champs et les montagnes.
Un vent qui ne vient pas du large, mais de l’énorme jean de compère Béru me distrait de mes divagances. Autant qu’il loufe au milieu de l’océan, le sagouin : les conséquences s’y dissipent mieux que dans une cabine téléphonique.
Il se lève en marmonnant :
— Faut qu’ j’y alle, quoi !
Il ajoute en s’arrachant difficultueusement de son transat (il commence par s’agenouiller sur le pont, puis se redresse) :
— C’est kif un fruit, si vous l’aurez remarqué : quand c’est mûr, faut qu’y tomb’ de l’arbre !
Il s’éloigne en embardant au gré de la houle.
Je ferme les châsses. Le mahomet se met à cigogner sec. Je me verrais bien sous notre tonnelle de Saint-Cloud, avec m’man qui amènerait un grand plateau chargé de crêpes au beurre fondu et une boutanche de bourgueil frais. Elle me ménage souvent ce genre de surprise, ma Féloche, quand il m’arrive de rester at home.
Au lieu de cela, ma viandasse dodeline sur le transat bercé par la mer.
Une grosse ombre s’interpose entre le soleil et moi.
C’est Graduc qui fait retour. J’avise sa trogne à l’envers : il a les carlingues démesurées.
— Les mecs ! bavoche-t-il : faudrait que vous vinssiez en D.H.L. !
Nous nous dressons, le all-black et ma pomme.
— Qu’arrive-t-il, Gros ? Notre barlu prend l’eau ?
Au lieu de répondre, cet être délicat dégrafe son jean et entreprend de déféquer sur le pont soleil.
— J’ peux plus m’ retiendre, lamente-t-il.
— Pas grave, répond flegmatiquement M. Blanc, du moment que tu as gardé ton calcif[2]…
Notre curiosité démoniaque nous guide à nos cabines. Celle de Blanc et Béru est vide. Par contre, la mienne !…
Écoute, Fleur-de-Fesse, c’est tellement effarant que j’ose à peine te le dire. D’abord, sache que la musique continue de tonitruer à nous en lézarder les coquillages. Mais le spectacle ! Alors ça ! Alors là ! Je vais tout te dire puisque tu as payé pour ; mais franchement, ça vaut beaucoup plus que le prix de ce polar !
Deux nouvelles à t’apprendre.
Par laquelle commencer ?
Qu’est-ce que tu dis ? Par la première ? Gros malin ! Y a pas de première puisqu’elles sont ensemble ! Bon, je me lance…
Un vrai numéro de magie, digne des plus grands illusionnistes. Un homme est bien laguche, enchaîné ; seulement ce mec n’est plus Toutanski ! Non : c’est le commandant Arrighi.
Non content de s’offrir les fers du Polak, l’officier de marine nous propose une deuxième singularité : il est mort d’héberger la lame d’un couteau extrême-oriental dans sa poitrine. Sans être incollable en anatomie, je suis prêt à te parier un abonnement à Maisons et Jardins (en anglais Houses and Gardens) qu’il a morflé cette ferraille dans le muscle cardiaque.
Passablement sonné, je me tourne vers Jérémie. La stupeur nous réduit à un commun dénominateur, lui et moi : nous ne sommes plus l’un blanc et l’autre noir, mais du même gris souris.
— C’est une variante de « la malle mystérieuse », murmure-t-il sans presque remuer ses belles lèvres violettes.
Je dis :
— Ça fait combien de temps que j’ai quitté ma cabine ?
— Entre un quart d’heure et quinze minutes.
Il ajoute :
— Que fait-on dans ces cas-là ?
— Je l’ignore car c’est une affaire inédite qui va faire jurisprudence.
Le Pachyderme réapparaît, environné d’une formidable odeur de fosse d’aisance qui nous empêcherait de savourer une jaffe chez mon pote Paul Bocuse. Il a pris le parti d’ôter son bénoche, afin de sauver ce qui était sauvable, et il se déplace COMME UN BERGER LANDAIS SUR SES ÉCHASSES.
— Qu’est-ce vous pensez d’ ça ? questionne-t-il aimablement, en montrant le corps.
— Tu pues ! grondé-je. Va prendre un bain et flanque tes hardes à la mer !
— Quouoia ? Jeter MON slip de voiliage ? T’es cinglé ! Il a à peine dix ans. J’ l’avais ach’té pour l’enterrement de ma belle-mère !
Il se retire dans sa cabine dont il claque la lourde avec humeur.
Agenouillé près du mort, Blanc procède aux premières constatations.
— Il est encore chaud ! m’annonce-t-il.
Ce qui n’est pas fait pour me surprendre, vu le laps de temps réduit qui a marqué notre absence.
Continuant son examen, il déclare :
— Le commandant a été frappé avant d’être entravé. Regarde, son sang a coulé de la blessure de haut en bas, donc avant qu’il ne soit à l’horizontale.
Au lieu de commenter, je vais stopper la viorne. Le brusque silence est comme la sortie d’un bain brûlant. Des idées s’étalent dans nos méninges, telles des bouses de vache sur un chemin de terre, l’écrirait joliment Jean-Edern Hallier dans son ode à François Mitterrand.
— Quoi encore ? demande l’insatiable que je suis (un petit ramoneur dirait « que je suie »).
— On l’a probablement poignardé avant de l’allonger ; tu notes ces éclaboussures rouges sur la moquette ?
— Effectivement, mon vieux Sherlock. De ces éminentes remarques je déduis les choses suivantes : Arrighi est attiré par notre musique débridée. Il vient voir. Sa survenance coïncide avec le moment où le Polak est parvenu à se débarrasser de ses fers (ce qui nous vaut un sacré blâme, soit dit entre nous et l’obélisque de Louqsor). Il se penche sur notre prisonnier. Ce dernier qui détient un couteau, je ne sais encore par quel moyen, le lui plonge dans le cœur. Puis, s’étant défait de ses chaînes, il les fixe aux membres du pacha et disparaît.
— À moins qu’il ne se soit jeté à la mer, il n’a pu aller bien loin, note Jérémie. Or, je vois mal un homme s’évader pour, illico, se suicider !
— Conclusion, ce loup enragé est à bord ! laissé-je tomber sans le casser.
— Exact ! admet mon pote en négatif. Il ne va pas être trop compliqué de le retrouver.
Pendant cette réplique optimiste, j’étudie les liens du malheureux commandant de vaisselle. Des éraflures sur les cadennes, dans la région de la fermeture, indiquent clairement que Toutanski les a savamment « bricolées » afin de pouvoir les ouvrir.
— Nous l’avons gravement sous-estimé, murmuré-je. Ce chacal enragé nous a fabriqués dans les grandes largeurs ! Retrouvons-le et il la sentira passer.
À l’instant où je m’apprête à sortir, la lourde s’ouvre avec violence. Et qu’avisé-je-t-il, à cinquante-deux centimètres de moi ? Le Polak ! mes bien chers frères ! Il tient une pièce de bois arrondie, genre batte de baise-bol à la main, prêt à la briser sur mon pariétal.
Mais c’est pas tout, attends, attends ! Il est escorté de quatre matelots, eux aussi armés de gourdins hétéroclites. Et ces cinq personnages patibulent à t’en vider de diarrhée véhémente.
— Regardez ce qu’ils ont fait ! s’écrie l’ex-dictateur en montrant le cadavre.
Les matafs poussent une interjection semblable à un début d’effort dégueulatoire. Un truc dans le genre de « bouaheurg », si tu vois ce que je veuille dire ?
Et puis ça se déroule à toute vibure. Les hommes du Doge Noir se ruent sur nous en nous accablant de coups de massue. On morfle de partout à la fois : tête, thorax, testicules (nom masculin s’il en est !). J’entends sonner les goumis sur nos crânes, contusionner nos chères chairs, éclater notre pauvre physionomie. On essaie de se protéger de ses bras, mais ça trombe ! Ça cataracte ! Ça niagarase ! Un gnon mieux appliqué que les précédents m’ouvre la calebasse. Le raisin pisse de mon physique avenant qui tente tellement les peintres figuratifs et les producteurs de films en faillite.
J’essaie de faire front. Me débats. Je pars à dame, à Tonnerre, à bellum, à pluie, ailleurs. Ça ne stoppe pas pour autant les marins déchaînés. Sûr qu’ils vont nous lyncher, encouragés par cette ordure de Toutanski. Ils veulent notre peau. L’équipage du barlu, abusé par ce salopard, entend nous faire payer la mort de son commandant. C’est le massacre inexorable (qui vient de crier « de lièvre » ?). L’heure du lynch. Deux sachets de thé pour Blanc qui l’aime très fort. Je défaille pour de bon.
Seigneur ! Aie pitié de nos pauvres âmes. Elles valent ce qu’elles sont, mais nous n’en avons pas d’autres pour assurer notre salut éternel ! Dedieu ! Ce coup de goume que je chope sur l’arête de mon pif ! Oh ! merde ! J’en peux plus, moi ! J’atteins la case « arrivée ». Les requins de la mer Rouge peuvent s’affûter les crochets. Maman ! Au secours…
Un magma pourpre enveloppe ma tronche. J’ai du sang plein la clape. Ailleurs itou. Partout, quoi ! Sept litres, c’est beaucoup, si tu y réfléchis. Verse sept kils de picrate sur la moquette de ton salon et tu verras !
Le navire continue sa route dans un doux roulis berceur.
On peut pas croire ce que c’est charognard, les hommes, quand ils sont en groupe et assurés de l’impunité. Te vous dépècent un gazier avec les ongles, avec les dents au besoin. Vous bouffent le cœur, comme à ce pauvre Concini ou à la mère Galigaï son épouse, j’sais plus très bien. Peut-être aux deux, va-t’en savoir !
— Allez-y ! Allez-y ! exhorte cette vomissure nécrosée de Toutanski. Il faut les tuer ! Pas de quartier ! Pas de pitié !
J’ai une sursaillerie pour ne pas sombrer dans le blanc d’œuf qui tant ressemble à du foutre, mais n’a pas le même goût, comme assure un émissionneur tévé raffoleur de goualantes.
Une énergie confondante m’empare. Je gis contre le corps du commandant Arrighi ; ma main repte jusqu’au manche du poignard dont on l’a portemanté, je bande comme un Turc ma volonté, arrache l’arme du cadavre et la place perpendiculairement à ma poitrine juste à l’instant qu’un agresseur se jette sur ma pomme. Qui c’est qui l’a in the fion ? Le gars s’en chope dix-huit centimètres linéaires dans l’estomac, ce qui lui arrache une plainte évoquant le cri de l’otarie en gésine. Dans le tumulte ambiant, nul ne lui prête attention. D’ailleurs, on prête de moins en moins, à notre époque décadente.
Dans l’échauffourée, son hurlement passe pour celui du kamikaze à l’attaque.
— Tuez ! Tuez ! continue de hurler notre ci-devant prisonnier. C’est de la vermine ! Ils comptaient s’emparer du bateau !
Tu sais comme sont les minus ? Ils croivent toujours celui qui gueule le plus fort. Deux sont en train de faire un mauvais parti à Blanc. Le Polak trépigne, hystéro en plein.
C’est alors que le combat change d’âme. Un gorille au cul nu se précipite, venant de la coursive.
— Y a du suif, là-d’dans ? tonitrue-t-il en moulinant dans la cabine à l’aide d’un cendrier sur pied dont la base est lestée de plomb pour assurer sa stabilité.
Ça fait des bruits de chocs. Floc ! Bing ! Boum ! Et tchloc ! que j’allais oublier ! Instantanément, tous nos adversaires sont étendus, pêle-mêle, sur le sol. Ce qui donne un chouette amoncellement de guignols.
— Y a vraiment pas mèche de dépaqueter tranquille su’ c’ dragueur de mines ! renaude Alexandre-Benoît. J’tais en train d’ mespliquer av’c une chiasse monumentable quand v’là qu’éclate un bigntz pas possible.
Il s’interrompt, sidéré à la vue de Jérémie :
— C’est l’ Noirpiot, qu’ j’aperçoive là ? Dedieu ! la rouste qu’il vient d’ morfler ! Pour un pneu, j’ l’ reconnaîtrerais pas ! T’as mordu sa giographie ? Il a une pastèque éclatée à la place de la bouche ! Et son pif ! Déjà avant, il s’ trimbalait un bath éteignoir à cierges, mais à présent c’est comme si qu’il aurait une tortue plaquée su’ la frimousse !
— C’est le plus coriace de tous les méchants auxquels j’ai jamais eu affaire, Alexandre-Benoît ! Après avoir buté le commandant, il est allé raconter aux matafs que nous étions ses meurtriers !
L’Hénorme considère le Polonais étalé pour le compte.
— Si j’ m’écoutererais, j’irais le balancer à la sauce, assure mon ami.
— Garde-t’en bien, Bébé-lune, ce serait la fin de nos espoirs. Pour commencer, il convient de le neutraliser VRAIMENT ! Ce loustic a dû faire des numéros de magie dans des cirques, pour s’être délivré ainsi de ses chaînes ! À présent, pas la moindre faiblesse. Réduis-le à l’état de momie. Il déféquera et urinera dans ses guenilles. Surtout, surveille les gugus qu’il a su gagner à sa cause, moi je vais aller discuter avec le reste de l’équipage.
Animé de ce courage forcené constituant le meilleur de mes charmes, la gueule ensanglantée, traînant la patte, je sors de ce qui fut mon appartement.
La chance est une souris d’hôtel que l’on rencontre rarement dans les couloirs, affirmait le saint curé d’Ars dont la canonisation n’a pas été volée. À peine viens-je de quitter la cabine que j’avise le second, impec dans sa chemise à manches courtes, ses galons cousus sur la poche-poitrine.
— On me dit qu’il se passe des choses dramatiques ! m’exclame-t-il du plus loin.
— Bien pire que ça ! rétorqué-je.
— Vous êtes blessé !
— Avant que de vous narrer l’incident, permettez-moi de balayer les doutes qui pourraient peut-être vous effleurer, fais-je en ôtant mon mocassin droit !
Il est creux du talon. Celui-ci se dévisse, révélant bientôt un mince compartiment, duquel j’extrais ma carte professionnelle, plus une plaque de l’Intelligence Service qui m’a été remise à titre temporaire.
Le nouveau seulmaîtraboraprèDieu en est impressionné.
Je lui raconte à lui aussi (faut pas craindre de rabâcher) que l’homme dont nous sommes en charge, mes deux amis et moi, a réussi à se défaire de ses entraves et qu’il est parvenu à abuser une partie de l’équipage après avoir assassiné Arrighi.
— Dorénavant, le commandant, c’est vous ! fais-je avec force. Je compte sur votre souveraine autorité pour ramener l’ordre à bord !
Immédiatement, son visage se trouve nimbé par cette promotion inattendue.
— L’affaire qui nous réunit, commandant, est d’une gravité exceptionnelle et peut, si les choses tournent mal, compromettre l’équilibre planétaire.
Sur ces mots, dont l’intensité n’échappera à personne, sinon à quelques moudus qui n’ont rien à foutre dans cette œuvre, je l’entraîne jusqu’à la « cabine tragique », pleine de sang et de gémissements.
Un tel spectacle fait blêmir mon compagnon. La vue de Bérurier-au-cul-nu apporte une diversion, d’autant qu’il est agenouillé près de Toutanski et que sa chopine apocalyptique s’étale sur le sol.
— Voilà le nergumène circoncis, annonce-t-il ; j’ l’ai attaché avec un fil d’acier qu’était logé dans ma ceinture.
Il se relève en ahanant.
— Si vous aureriez une infirmerie à bord ou à bâbord, faudrait y conduire not’ collègue, déclare ce poste à essence vivant. L’a b’soin d’ réparations, d’ même que vot’ mataf, là, qui s’ saigne, kif un goret. Y fait qu’ réclamer sa mère, c’ qui part d’un bon sentiment.
Ainsi, après cet épisode meurtrier, l’ordre est-il rétabli. Mais il n’est qu’apparent. En effet, mis au fait de la vérité, les marins n’ont plus qu’une idée : venger leur valeureux pacha si sauvagement poignardé. Craignant qu’ils n’appliquent la loi du talion nous décidons, le Mammouth et moi, de veiller sur le forban comme sur la prunelle d’Alsace, alcool de dilection du Gravos.
L’infirmier qui sert de médecin me barbouille la frite de mercurochrome et prend même la responsabilité de me poser deux agrafes à l’arcade souricière. Quelques centimètres d’Albuplast achèvent de me transformer en dessin de Dubout.
À l’infirmerie, Jérémie a repris ses merveilleux esprits, mais il est si mal en point que je décide de l’y laisser, au moins jusqu’au lendemain.
Le temps est somptueux : mer verte, ciel bleu, soleil japonais. En contemplant cette immensité, je me dis que si un jour on parvient à assécher les océans, les individus disposeront d’un terrain d’expansion pour plusieurs millénaires. Réconfortant. Bien sûr, tout cela disparaîtra, en fin de compte, mais ç’aura été une fameuse école buissonnière. D’autant que les autres planètes attendent que nous allions les coloniser. Tu vois pas qu’à travers l’éternité on mette au pli toutes ces galaxies ? Qu’on fonce s’imposer de par l’Univers ! Ensemencer les voies lactées, devenir démiurges en douce ! Découvrir que, mine de rien, nous étions de la graine de Dieu !
Putain, le ramdam que ça voudrait faire dans le cosmos ! On espérait en l’Éternel, et l’Éternel c’était nous, tout culment. Comme nous étions en devenir, nous l’ignorions. Et puis voilà qu’à force d’à force on s’en est gentiment administré la preuve. Le Créateur a pris Sa retraite après avoir conçu l’homme et attendu qu’il se développe jusqu’à la Connaissance suprême. Quelle révolution philosophique ! Dieu, c’est nous tous : toi, moi, Mme Michu, ton éboueur maghrébin, la Queen au gros cul !
Je rejoins Béru. Il s’est assis en face du Polak. Lui parle :
— M’est avis, Toutanski, que t’as perdu la pogne pour les coups fourrés. Fut un temps que ton audace payait. La carburation était ric-rac. T’ suffisait d’ entreprend’ pour réussir. Maintenant : zob ! T’as la scoumoune, tézigue. Rien n’ va plus ! Tu descends l’aut’ versant d’ la montagne. La chance en a marre de ta sale gueule, kif une gonzesse qui n’ mouille plus pour toi. Doréd’ l’avant, t’auras beau t’agiter, tu l’aureras dans le prose, tel un vieux gode de bordel qui n’ sait même pas s’il baratte dans un fion ou dans un’ chaglatte.
À la fin de l’envoi, je le touche. Il se retourne.
— J’ faisais un brin d’ morale à ce gentelman, déclare ce sage ; j’ croive qu’on d’vrait reprend’ not’ causette là qu’on l’a terrompue, mais c’te fois, inutile de l’ préparer, mes deux-livres-avec-os suffira. Vot’ opinion, monseigneur ?
Alors, ma pomme, Pilate à s’en laver les mains et la grosse bitoune, de jeter d’un ton noble et las :
— Fais !
Pour « faire », il fait, Sac-à-tripes !
Dans le calme, ce qui laisse bien augurer de l’entreprise. L’être déterminé se doit d’agir sans passion, mais animé d’une volonté délétère.
Pour commencer : séance de cruelle humiliation.
— Suppose qu’ tu soyes une pissotière, hypothèse Gargantua number two.
Sans pudeur ni vergogne, il extrait sa formidable Durit de son écrin à fermeture Éclair et promène son jet impétueux sur toute la face du despote, s’attardant aux yeux, aux narines, aux oreilles, lui pinçant le blair pour l’obliger à ouvrir sa clape qu’il arrose généreusement.
— Tu voyes, Sana, déclare Alexandre-Benoît en remettant son monument dans ses appartements privés, j’ parille qu’ personne encore y avait bricolé c’ genre d’amusette. Si j’ serais pas été aux tartisses récemment, j’y aurais aussi bien bédolé dans la gueule, mais c’ serera pour plus tard, tu m’ connais ?
« Tiens, est-ce qu’il en a s’lement un’ conv’nabe, c’ vilain ? »
S’emparant du poignard trucideur, il s’en sert pour confectionner une braguette de secours à messire Nautik Toutanski. Avec la lame du ya, il parvient à dégainer le pollux du tyran tyrannisé. L’objet est de fort médiocre importance.
— C’t’ avec un gnocchi pareil qu’ tu t’ permets d’ faire chier l’humanité souffrante ? pouffe l’homme à la cervelle déstructurée. Mais mon pauv’ chéri, moive qui t’ cause, j’en ai jamais z’eu un aussi minable. À la naissance, déjà, d’après s’lon c’ qu’on m’a raconté, mon chibre imposait l’ respecte aux dames. Tiens, un exempe : mâme Rivolet, la sage-femme qu’a délivré ma vénérée mère, elle m’a surveillé grandir jusqu’à c’ que j’eussasse treize berges. E faisait un peu doctoresse dans not’ campagne. Un jour qu’ j’ souffrais des baffles, m’man m’a envoilié consulter chez elle. T’aurais vu la Rivolet, c’t’ aubaine ! Ses lotos y sortaient des orbites.
« — Ote ta culotte, mon Sandre, que j’ voye si t’aurais pas d’enflure aux bourses », qu’a m’ dit.
« J’en avais pas aux roustons, mais au chibroque si, et une de firste maniérude su’ l’échelle à Richeterre ! La vieille a poussé un cri terrible, comme un’ truie qu’on enculerait avec une borne kilométrique. Ell’ s’est j’tée toute vivante su’ mon matériel à viande. T’aurais dit un’ naufragée de quinze jours à qui on sert une entrecôte marchand d’ vin ! Ell’ avait pas suffisesamment de doigts, de bouches, ni d’orifesses pour tout m’engouffrer, me malaxer, m’essorer le pompon. Une dame qu’approchait la soixantaine !
« — Surtout retiens-toi ! qu’elle hurlait. Retiens-toi, petit con ! Laisse-moi pas en carafe ; une queue pareille à treize ans ! »
« J’ai fait c’ que j’ai pu. J’ me récitais la tab’ d’ multiplication par neuf pour m’enrayer la dégorgeance. J’ pensais à la mort de mémé av’c son dentier su’ sa tab’ de noye. Au jour qu’ j’étais tombé dans la fosse à purin en jouant avec la fille Marchandise, tout ça… héroïque, j’ose dire. Y a des gars qu’est mort à la Quatorze-dix-huit sans payer autant d’ leur personne ! Elle a pu toucher son fade, la Rivolet. Elle pleurait d’ bonheur.
« Sandre, qu’ell’ m’ dit, v’là un coup de bite que j’oublierai jamais ! »
« À s’est torchonné le bonheur avec la pattemouille pour sa vaisselle, la chérie. N’ensute, elle a badigeonné ma gorge av’c du bleu d’acétylène.
« Puis, quand j’ai parti, elle m’a donné une tablette de chocolat Pupier.
« — Reviens me voir quand tu veux, Sandre ! Ici, y aura toujours un cul pour toi ! »
Il a beaucoup parlé, le Mammouth. Chez lui, les souvenirs sortent comme l’eau d’une canalisation éclatée. Quand il évoque sa jeunesse à Saint-Locdu-le-Vieux, il est intarissable. Le passé a des remontées au carburo. Ce qu’il raconte sent bon le fumier frais. On croit entendre caqueter les poules et tomber les pommes dans le verger.
— Bon, réagit-il, j’ sus là qui cause, mais c’est pas l’ tout : on a « fête à bras » que disait papa. L’au point qu’on en est, faut pas résiner sur les moiliens. Écoute, l’ Polak, j’ vas te bonir quéque chose de désagriable, et ensute t’ le faire si t’obstines à nous chanter la Muette. Tu voyes c’ couteau qu’ t’as buté le commandant ? Y va m’ servir à t’ couper la bistougnette si tu vides pas ton sac. C’est pas qu’elle valasse l’ prix du plus beau goumi, mais j’ sus sûr qu’ t’y tiens : on a tout l’ monde ses faiblesses, n’est-il pas vrai ?
Il sort son mouchoir innommable de sa vague et l’utilise comme « gant médical » pour saisir le braque de l’ex-dictateur.
— Voilà, commente le Juste, tu causes, qu’autrement j’ sectionne la tronche de ton paf. Et croive pas que ce fussent des paroles z’en l’air. Av’ quat’ centimètres de bite en moins, t’auras pas le look Casanova auprès des dames, ça f’ra même bougr’ment désordre. Au cas qu’ t’ostinerais à silencieuser, j’ te la tranche au ras des roustignacs, si bien qu’ tu pourras jamais plus licebroquer dans une pissotière et tu t’ f’ras mal voir d’aller aux cagoinsses des polkas !
Il rit gras, toujours aussi jovial.
Le ci-devant gouverneur de l’île Klérambâr m’apostrophe :
— Vous le laisseriez agir ? Vous, un haut fonctionnaire de la Police française ?
Je m’approche et lui parle dans le nez :
— Ici, je suis chargé de mission, mandaté par plusieurs pays européens. J’ai l’ordre de recevoir vos confidences par n’importe quel moyen ; vous saisissez, Toutanski : n’importe quel moyen ? À dire vrai, j’apprécie peu les sévices envisagés par mon collaborateur, mais je suis disposé à les permettre pour atteindre l’objectif désiré.
— Tu l’entends ? ricane Sa Rotondité redondante. Moive, d’ mon côté j’ t’annonce que ta gaule en tranches, c’est qu’ les amuse-gueules d’ mes projets.
— Tu n’es qu’un porc ! lui répond le prisonnier.
— Si j’ sus un porc, allons-y pour l’ boudin ! décide l’Enflure en appliquant la lame effilée sous le champignon anatomique de son tortionné.
Il attaque avec un savoir charcutier, l’Obèse. Ses grosses paluches stranguleuses se font chirurgicales. Il commence à cisailler le bas-morceau de Toutanski. Un flot de sang gicle. Émanant d’un endroit aussi sensible, ça produit son effet !
L’homme ligoté mate son ciflard entamé, d’un œil béant d’éperduence.
Brusquement, il fait, d’un ton aussi pointu que le ya du brave Béru :
— Non !
Le Mastard interrompt sa vivisection.
— Alors cause, mais pas de boniments. Si tu nous berlures, non s’l’ment j’ t’ le coupe en plein, mais j’ t’ le fais bouffer ! assure ce gourmet averti.
— Laisse, conseillé-je à mon Zélé, que monsieur s’exprime. Selon qu’il dira la vérité ou non, il restera entier ou connaîtra la pénible ablation promise.
Toutanski semble avoir pris son parti de la situasse.
— Que faites-vous ? s’inquiète-t-il, en me voyant sortir un petit appareil de ma vague.
— Je mets vos paroles en conserve, mon cher. Je ne suis pas seul dans cette équipée, je viens de le dire, ce qui implique que je dois rendre des comptes à mes partenaires.
— Vous pouvez aussi bien enregistrer n’importe qui en mes lieu et place !
— Erreur, monsieur Toutanski. Vos conquêtes territoriales vous ont quelque peu éloigné des progrès scientifiques. Aujourd’hui, chaque voix est aussi particulière que les empreintes digitales. La vôtre a été captée à votre insu, il y a quelques mois. Quand bien même vous parleriez en essayant de la travestir, elle resterait indentifiable.
Il a légèrement blêmi. Sa zézette entaillée continue de saigner d’abondance. J’ordonne au Bédouin normandisé de la lui empaqueter dans un linge de toilette, ce à quoi il consent de mauvaise grâce.
— On y va ?
Il esquisse, avec les paupières, l’ombre d’un acquiescement. Je perçois physiquement sa haine démesurée. Si nous étions à sa merci au lieu qu’il soit à la nôtre, il trouverait des trucs pas gracieux à nous faire, espère !
— Je vous écoute ! insisté-je.
— Que voulez-vous savoir ?
— Ce que vous taisez. Je précise que si vous empruntez « le récit des écoliers », mon collaborateur reprendra immédiatement ses représailles.
— Le mot est plaisant, ricane le Polak.
— L’essentiel est qu’il soit explicite.
Un temps. Le Mammouth, impatienté par ces tergiversations, retire le linge-pansement et le bec verseur du prisonnier raisine de plus rechef.
— Franch’ment, j’ sais pas si tu vas l’ ravoir, déclare Alexandre-Benoît, sceptique. Il a déjà une fameuse entaille ; p’t’êt’ qu’en l’ recousant on pourrera l’ sauver ; la viande c’est fantaisiste, mais ça t’ cuirera longtemps quand tu licebroqueras. Baste, ça t’ rappellera tes chaudes-lances d’ quand t’étais jeune homme et qu’ tu tirais les putes d’ Varsovie.
— Laisse-le parler, bordel ! m’énervé-je, exaspéré par les déconnages d’Elephant Man à un moment aussi tendu.
Vexé jusqu’à la moelle épinière, le Boa constructeur s’enferme dans un mutisme hostile.
Un silence recueilli s’établit, identique à celui qu’on respecte une minute pour rendre hommage à un gazier qui a fait le « sacrifice de sa vie » par manque de bol ou étourderie.
Puis, conscient de ce qu’il lui est impossible de tergir le verset plus longtemps, Toutanski met le bras de son vieil électrophone sur le disque :
— Voici plusieurs années…
— Combien ? coupe sèchement le fameux Sana.
— Sept ans, je crois.
Je m’approche de lui et lui montre mon enregistreur.
— Vous apercevez ce minuscule voyant rouge qui vient de s’éclairer ? Il s’allume chaque fois que vous mentez.
L’homme méduse un pneu. Il encaisse le coup puis rectifie :
— En fait, il doit y avoir cinq ans de cela.
La petite loupiote s’éteint.
— Magique, hein ? exulté-je-t-il. Quand vous pensez qu’à ses débuts l’homme marchait à quatre pattes ! Bien, nous disions donc qu’il y a à peu près cinq ans…
— J’ai été engagé avec quelques mercenaires par des colons allemands habitant la Namibie dans le Sud-Ouest africain.
— Après ?
— Ces gens projetaient de s’approprier le résultat d’extractions réalisées dans un important gisement de diamants situé en plein désert du Namib…
— Passionnant.
Toutanski incline la tête pour visionner sa pauvre zifolette entaillée.
— Je vais me saigner, dit-il.
— Attends, j’ t’ fais un garrot ! offre généreusement le Pachyderme.
Il déchire le linge, prélève une bande qu’il entortille autour de la blessure.
— Ne serrez pas si fort ! gronde l’aventurier.
— T’ as peur que ça t’étouffe ? se marre l’Iconoclaste.
— Poursuivez ! Alors, l’action contre le gisement diamantifère ? demandé-je.
— Mes gars et moi avons lancé une opération surprise qui a pleinement réussi. Les gardes de la mine n’ont pas résisté et je crois même que personne n’a été tué dans l’aventure. Nous nous sommes fait ouvrir le coffre-fort contenant les résultats d’un mois d’extraction et y avons trouvé des pierres, encore brutes, certes, mais de toute beauté… Nous avons estimé qu’il était idiot de tirer les marrons du feu pour un groupe d’aventuriers allemands moins courageux que nous et avons décidé de garder et de partager le butin.
— Vous étiez nombreux ?
— Onze.
Il abaisse les yeux sur son pansement de fortune. Le linge de toilette, blanc à l’origine, est complètement rouge de sang. Il semblerait que le Molosse a été mal inspiré de lui débiter la bistougne en rondelles.
Inexorablement, je poursuis mon interrogatoire :
— Où se trouve cette mine ?
— Entre la baie de la Baleine et celle de Lüderitz.
— Qu’avez-vous fait après le partage des diamants ?
— Nous avons décidé de gagner Le Cap.
— De quelle façon ?
— On était équipés de deux véhicules tout-terrain… Mais un millier de kilomètres nous séparaient de notre objectif. Bien avant qu’on atteigne le fleuve Orange, l’une des voitures a pété son carter et nous avons dû poursuivre entassés dans la seconde. On roulait dans une région désertique. L’horreur !
« Le second jour, un avion de tourisme lancé à notre recherche nous a repérés. Il volait à basse altitude et s’est mis à lancer des grenades à grande puissance. Le type qui les balançait était d’une adresse folle. Il faisait mouche une fois sur deux. En moins de cinq minutes, notre seconde voiture a été hors d’usage. L’avion tournait au-dessus de nos têtes. Certains de mes gars ont essayé de riposter, mais sans grand succès. Cinq sont morts presque tout de suite : ceux qui se tenaient sur les marchepieds. Les autres, réalisant que la partie était perdue, ont sauté de la voiture et ont levé les bras après avoir jeté leurs armes.
« Vous croyez que le salaud en a tenu compte ? Au contraire, il prenait un malin plaisir à les ajuster. En peu de temps, tous mes camarades ont été allongés dans le sable brûlant, criblés d’éclats. Ceux qui n’étaient pas morts agonisaient. »
Il s’interrompt à nouveau. De la sueur embue son front. Je le trouve particulièrement blême. Sa voix a perdu de sa rudesse.
— Voulez-vous boire ?
Il acquiesce. Sur un signe de moi, le Mastodonte lui sert un verre de vin. Il le vide. Le sang coule le long de son pantalon, formant bientôt une large flaque. Je devrais faire montre d’un minimum d’humanité, interrompre mon interrogatoire. Eh bien non ! D’acier, qu’il est, le Sana. Impitoyable en plein. La charité chrétienne ? S’en souvient plus ! On devient vite un monstre dans ce métier !
— Et vous ?
Il a un léger flottement :
— Hein ?
— Tous vos gars étaient morts ou mourants, mais vous qui êtes là à raconter l’affaire, dans quelle posture étiez-vous ?
— J’ai tout de suite compris que nous étions foutus. Lorsque l’avion est allé virer pour revenir à la charge, j’ai quitté notre véhicule en rampant afin de gagner un buisson d’épineux ; je m’y suis enfoui littéralement. Un mois après, je m’arrachais encore des aiguilles de la chair.
— Continuez !
Il murmure :
— On ne pourrait pas me soigner un peu, avant de poursuivre ? Je sens que ça urge !
— On s’occupera de vous lorsque vous aurez tout dit !
— Vous êtes aussi fumier que moi, soupire-t-il.
— Ces trucs-là sont contagieux, fais-je. Donc, à l’abri de votre buisson vous suiviez les événements. Que furent-ils ?
— Ces salauds d’Allemands ont atterri et achevé mes gars à la mitraillette. Après quoi ils les ont minutieusement fouillés pour récupérer les pierres que nous nous étions partagées.
Toutanski proteste.
— Vous ne voyez pas que je suis en train de crever ? me demande-t-il.
— Si, reconnais-je, c’est pourquoi nous devons nous dépêcher. Bon, vous disiez que les Teutons ont récupéré les cailloux sur vos hommes. Ensuite ?
— Ils les ont empilés dans la voiture tout-terrain, les ont arrosés d’essence et y ont mis le feu. Puis ils sont repartis à bord de leur zinc. Le charnier a brûlé pendant des heures. Ça puait salement. La nuit tombée, ça grillait toujours. Heureusement, car le brasier a été aperçu de loin par une colonne de véhicules qui s’est déroutée pour venir constater de quoi il retournait. J’ai joué mon va-tout et suis sorti de ma cachette. Le convoi était constitué de gars turbinant dans une mine à deux cents kilomètres de là. Ils allaient prendre leur travail après leur période de repos, voyageant la nuit pour éviter la chaleur. Je leur ai raconté que nous convoyions des diams et avions été attaqués ; la vérité en somme. Ils ont été sport et m’ont pris avec eux…
— Et ensuite ? que demande l’insatiable San-Antonio.
— Je suis resté quelque temps avec les mineurs, jusqu’à ce qu’un nouveau convoi parte pour Windhoek, d’où j’ai pu me faire rapatrier en Europe.
Le linge enveloppant son sexe mutilé est lourd du sang qui continue de couler en abondance.
— Et en Europe ?
— J’ai vendu mes diamants bruts à un fourgueur d’Amsterdam. Ce que j’en ai retiré m’a permis de mettre sur pied l’opération Klérambâr. Vous connaissez la suite…
Il paraît complètement au bout du rouleau, le Polak.
— Je suis foutu, articule-t-il.
— On va s’occuper de votre santé, le rassuré-je. Auparavant je vous poserai une dernière question, Nautik.
— Laquelle ?
— Pourquoi avez-vous recommencé de me mentir ?
— Moi ?
— Quand vous m’avez déclaré qu’une fois de retour à Windhoek vous vous êtes fait rapatrier en Europe, le voyant de mon appareil s’est éclairé.
— Vous me faites chier ! soupire-t-il, et il s’évanouit.
Rafistoler une bite de gentleman est un exercice délicat, tu t’en doutes. Le pansement qu’on appliqua sur la plaie se montra aussi efficace qu’un tampon d’ouate sur une bouche d’incendie ouverte. Alexandre-Benoît, dont les connaissances médicales sont moins complètes que celles qu’il possède concernant la division d’un noyau atomique en nucléides, lui avait sectionné la grosse veine bleue servant si bien de tracé aux manœuvres linguales d’une donzelle invertueuse. L’hémorragie résultant de cette barbarie bérurière ne fit que s’amplifier et le sauvage aventurier se vida de son sang dans les meilleurs délais. Il trépassa sans tambour ni trompette, avec, je dois le reconnaître, beaucoup de résignation.
Sa Majesté Ducon Ier se montra passablement marrie d’avoir causé la mort d’un homme que plusieurs États espéraient faire parler. Notre mission, si capitale, tournait court car nous l’avions mis à mal avant d’avoir appris ce que nous escomptions tellement lui faire dire. Le Mastard et moi convînmes de prétendre que le Polak nous avait agressés par-derrière et avait écopé de ce fatal coup bas en cours de castagne. Ça ne nous redonnait pas l’éclat du neuf, mais du moins l’honneur était-il à peu près sauf.
On l’a immergé quelques heures après son décès.
À bord du yacht, ils n’avaient pas de sacs, n’étant pas outillés pour ce genre de cérémonie. On l’a simplement enveloppé d’un drap, ficelé à chaque extrémité. Deux matafs l’ont saisi. Ils ont fait « À lala une ! À lala deux ! » et, au troisième « À lala », l’ont débastingué. Le corps a flottaillé un instant, le suaire s’est gonflé. Le barlu poursuivait sa route implacablement. De loin, on a cru voir la dépouille s’engloutir en tournoyant. C’était une fin digne d’un sanguinaire comme lui, tu ne trouves-t-il point ?
Une grande mélanco me poignait. De la philosophie dégueulatoire, tu connais ? Toujours, à la mort de mes ennemis, je remets mon boulot en question, et moi avec. Y a des fois, si je croyais pas en Dieu, je me déféquerais !
J’ai passé le reste de la journée auprès de Jérémie Blanc qui reprenait du poil de l’ablette. Ma morosité confinait au désespoir, comme dirait un ramasseur de crottin. Le Noirpiot m’a remonté la pendule.
— Bon, Toutanski est anéanti, a-t-il admis ; mais il est parti en te laissant une indication.
— Laquelle ?
— Tu sais, par ton détecteur de mensonges, qu’il recommençait de te berlurer quand il prétendait être rentré en Europe tout de suite après l’affaire des diamants.
— Eh bien ?
— S’il mentait en affirmant cela, c’est qu’en fait, il était resté en Namibie.
— Objection on ne peut plus valable, Votre Honneur !
— Réfléchis : l’affaire des diamants a eu lieu voici cinq ans, c’est-à-dire assez récemment. Il ne doit pas être impossible de retrouver la trace de notre Polak dans un patelin de négros aussi peu peuplé.
Tu sais quoi ?
Je me penche sur sa couche et le baise au front.
— Tu me redonnes un peu d’oxygène, mon valeureux ami. Je charge le Seigneur de te récompenser.
Et je le laissai en retenant mes larmes.