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Devant notre terrasse, à une dizaine de mètres en contrebas, se trouvait un immense pin qui avait toujours été là. Quand parfois nous passions les fêtes d’hiver en Espagne, c’était cet arbre qui servait de sapin de Noël. Avec mes parents, nous passions une journée entière à le décorer, avec une échelle on l’habillait de guirlandes étincelantes, de lumières clignotantes, on le saupoudrait de nuages de coton, et au sommet on mettait une étoile géante. C’était un très beau pin, c’était toujours une très belle journée. Mais, comme tout le monde, il avait grandi, et depuis le début de notre planque, Maman n’arrêtait pas de pester contre cet arbre qui nous gâchait la vue, elle disait qu’à cause de lui on ne voyait plus le lac, qu’il faisait de l’ombre sur la terrasse, et que si un jour il y avait une tempête, il détruirait la maison en tombant sur nos têtes, que l’air de rien, un beau matin, ce pin allait se transformer en assassin. Elle en parlait à chaque fois qu’elle passait devant, et comme on le voyait de toutes les fenêtres, elle en parlait tout le temps. Papa et moi, nous n’avions aucun problème avec le pin, il ne nous dérangeait pas plus que ça, pour voir le lac il suffisait de nous déplacer de quelques pas, mais pour Maman c’était devenu une obsession. Parce que l’arbre se trouvait à la limite de notre propriété et qu’il ne nous appartenait pas, avec Papa nous étions allés voir le maire du village pour demander l’autorisation de l’abattre. Mais le maire avait refusé qu’on le coupe, en disant que si tout le monde coupait les arbres qui dérangeaient, il n’y aurait plus de forêt. En revenant vers la maison, Papa m’avait dit qu’il était d’accord avec le maire, mais qu’avec Maman cet arbre nous causait du tort et qu’il fallait absolument trouver une solution pour ramener le calme à la maison. Moi, je ne savais pas vraiment quoi en penser, faire plaisir à Maman ou détruire la forêt, c’était un problème très compliqué.


À part l’Ordure qui venait toujours passer ses vacances de sénateur, pour taper des bavettes avec moi, travailler à la réussite de sa vie en remplissant son estomac, et griller sur la terrasse comme à chaque fois, nous ne recevions plus personne. Lors de son premier passage, il nous avait ramené Mademoiselle Superfétatoire dans sa voiture. Il était arrivé dans un état de fatigue morale et physique très avancé. Durant le voyage, Mademoiselle n’avait pas cessé de trompeter, de battre des ailes et de taper son bec contre les vitres en transformant la banquette arrière en immense merdier. Pour ne rien arranger, il avait eu des ennuis à la frontière, les gardes-barrières avaient tout contrôlé, ses papiers, la voiture, ses bagages, ils avaient même recommencé quand il avait déclaré qu’il était sénateur, le soupçonnant d’être un imposteur. En sortant de la voiture, il avait décrété qu’il ne voulait plus voir Mademoiselle, même en peinture, et que s’il ne tenait qu’à lui, il la ferait rôtir à la broche pour la manger tout seul accompagné d’une bonne bouteille de bourgueil. Mademoiselle, quant à elle, s’était échappée immédiatement en direction du lac et y était restée toute la journée pour bouder. Quand l’Ordure repartait à Paris pour travailler au palais du Luxembourg, nous restions seulement tous les quatre, et ça nous suffisait largement.


Parfois, Papa appelait la police pour savoir où en était l’enquête, il mettait le haut-parleur et Maman écoutait le flic nous dire qu’il ne l’avait pas retrouvée. On riait en nous masquant la bouche avec les mains pour ne pas faire de bruit, tandis que Papa disait avec une voix triste :

— C’est horrible, c’est incompréhensible, elle doit bien être quelque part ! Vous êtes certain que vous n’avez pas le début d’une piste ?

Alors le flic répondait, toujours embarrassé, que l’enquête piétinait mais qu’ils continuaient à chercher. À chaque fois que Papa raccrochait, je m’exclamais :

— Si l’enquête piétine à Paris, ils ne sont pas près d’arriver jusqu’ici ! C’est déjà long en voiture ou en avion, alors en piétinant ça peut prendre très, très longtemps.

Ça faisait toujours énormément rire mes parents.


Tous les matins, pendant que Papa et moi dormions, Maman allait se baigner dans le lac en compagnie de Mademoiselle. Elle plongeait des rochers puis elle faisait la planche en regardant le soleil se lever, tandis que Mademoiselle Superfétatoire tournait autour d’elle en glapissant, ou en essayant d’attraper des poissons avec son bec, mais c’était toujours un échec. Avec le temps, Mademoiselle était devenue un oiseau de salon qui mangeait des boîtes de thon, écoutait de la musique classique, mettait des colliers et participait aux cocktails, elle avait perdu l’habitude de ces choses-là.

— J’adore regarder le ciel en écoutant les bruits aquatiques des profondeurs, j’ai vraiment l’impression d’être ailleurs, pour commencer une journée, il n’y a rien de meilleur ! disait Maman à son retour, avant de nous préparer un énorme petit-déjeuner, avec du jus d’oranges cueillies dans les arbres du jardin et du miel qui venait des ruches du voisin.

Puis nous allions faire le marché dans tous les petits villages autour de la maison, à chaque jour son village, à chaque jour un marché différent. Je connaissais le prénom de tous les marchands, souvent ils me donnaient des fruits gratuitement, parfois c’était des sacs remplis d’amandes qu’on allait manger en s’asseyant sur un rocher ou un bout de trottoir, et qu’on cassait avec des cailloux ou nos talons. Les poissonniers nous prodiguaient des conseils pour la préparation ou la cuisson. Les bouchers nous indiquaient des recettes espagnoles pour cuire le porc en croûte de sel, pour faire des mayonnaises à l’ail, ou des recettes encore plus folles de paella où on mettait le poisson, la viande, le riz, les poivrons, et tout le reste en même temps. Puis nous allions prendre un café sur les petites places blanches et dorées, Papa lisait ses journaux en riant tout seul parce que pour lui le monde était fou, et Maman me demandait de lui raconter des histoires extraordinaires en fumant des cigarettes, les yeux fermés et le visage tendu vers le soleil comme un tournesol. Quand j’étais à court d’idée, je lui parlais de notre vie d’hier ou d’avant-hier en rajoutant des petits mensonges, la plupart du temps ça valait largement toutes mes histoires imaginaires. Après le déjeuner, nous laissions Papa se concentrer sur son roman, allongé dans le hamac, les yeux fermés, et nous descendions au lac, nous baigner quand il faisait chaud, ou bien composer de gros bouquets et faire des ricochets avec des galets quand l’air était frais. En remontant, nous retrouvions Papa qui avait bien travaillé, le visage tout fripé, avec des idées et des épis plein la tête. Nous mettions Bojangles à fond la caisse pour l’apéritif, avant de faire des grillades pour le dîner. Maman m’apprenait à danser sur du rock, du jazz, du flamenco, elle connaissait des pas et des mouvements pour tous les airs festifs et entraînants. Chaque soir, avant d’aller me coucher, ils m’autorisaient à fumer pour faire des ronds. Alors nous faisions des concours de ronds de fumée, nous les regardions s’évaporer vers le ciel étoilé, en nous réjouissant à chaque bouffée de notre nouvelle vie de fugitifs.


Malheureusement, au bout de quelque temps, le déménagement du cerveau de Maman recommença par intermittence. Des coups de folies furtifs qui débarquaient en un clin d’œil, comme ça, pour un détail, pendant vingt minutes, une heure, et s’enfuyaient aussi rapidement qu’un clignement. Puis, pendant des semaines, plus rien. Durant ses passages de folie furieuse, il n’y avait plus seulement le pin qui était une obsession, tout pouvait le devenir du jour au lendemain. Un jour, c’étaient les assiettes qu’elle avait voulu changer. Parce que le soleil l’éblouissait en se reflétant dans la porcelaine, elle les avait soupçonnées de vouloir nous rendre aveugles. Un autre jour, elle avait voulu brûler tous ses vêtements en lin parce qu’ils lui brûlaient la peau, elle avait vu des plaques sur ses bras alors qu’il n’y en avait pas, et s’était grattée toute la journée jusqu’à en saigner. Une autre fois, c’était l’eau du lac qui avait été empoisonnée, simplement parce qu’avec la pluie de la nuit, elle avait changé de couleur. Et puis le lendemain elle allait se baigner, mangeait dans les assiettes en porcelaine, vêtue d’une robe en lin, comme si de rien n’était. Systématiquement, elle nous prenait à témoin et tentait de nous démontrer la réalité de ses délires d’obsédée, et à chaque fois Papa essayait de la calmer, de lui prouver qu’elle se trompait, mais ça ne marchait jamais. Elle se mettait dans tous ses états, hurlait, gesticulait, nous regardait avec un sourire effrayant en nous reprochant notre lucidité :

— Vous ne comprenez pas, vous ne voyez donc rien, c’est sous vos yeux et vous l’ignorez !

Le plus souvent, elle ne se souvenait pas de ce qu’elle avait fait, alors, avec Papa, on ne lui en parlait pas, on faisait comme si rien ne s’était passé, on pensait que ça ne servait à rien de remuer le couteau dans la plaie. C’était suffisamment dur à vivre comme ça, on n’avait pas envie de le revivre en paroles une seconde fois. Parfois, elle se rendait bien compte qu’elle était allée trop loin, qu’elle avait fait et raconté n’importe quoi, alors là c’était pire, car dans ces moments-ci, elle ne faisait plus peur mais elle faisait simplement de la peine, beaucoup de peine. Puis elle s’isolait pour pleurer de chagrin, on avait l’impression qu’elle n’allait jamais s’arrêter, comme lorsqu’on a pris trop de vitesse en dévalant une pente, ses chagrins venaient de très haut, ses chagrins venaient de très loin, elle ne pouvait pas y résister. Son maquillage, non plus, n’y résistait pas, et partait en poussière en s’éparpillant sur son visage, quittait ses cils et ses paupières, barbouillait ses joues rondes, pour fuir ses yeux affolés qui la rendait effrayante de beauté. Après le chagrin venait la déprime, elle restait assise dans un coin, les cheveux sur le visage, la tête rentrée dans les épaules, remuait nerveusement ses jambes en respirant très fort pour reprendre son souffle, comme après une course de vitesse. Je m’étais dit qu’elle essayait sans doute de prendre de l’avance sur sa tristesse, tout simplement. Papa et moi, nous nous sentions totalement inutiles devant cet état-là. Il pouvait essayer de la consoler en lui parlant doucement pour la rassurer, et j’avais beau lui faire des câlins, ça ne servait à rien, dans ces moments-là, elle était inconsolable, il n’y avait pas d’espace pour nous entre ses problèmes et elle, la place était imprenable.


Pour atténuer l’ampleur et la durée des crises, un après-midi, nous avions organisé un conseil de guerre. Tous les trois sur la terrasse, nous avions déterminé avec quelles armes nous allions combattre cette grande misère. Papa avait suggéré que Maman cesse de boire des cocktails toute la journée, à n’importe quel moment, parce qu’il pensait que ça n’arrangeait rien d’avoir soif tout le temps. Car s’il n’était pas certain que les cocktails accéléraient le déménagement, il était évident que ça ne le faisait pas reculer. Maman avait accepté la mort dans l’âme, parce que pour elle, les cocktails, c’était une vraie passion. Elle avait quand même négocié un verre de vin à chaque repas, en disant qu’en temps de guerre, ce n’était pas prudent de lui enlever toutes ses munitions.


Comme une prisonnière volontaire, elle nous avait demandé de l’enfermer dans le grenier dès que la folie commençait à montrer le bout de son nez. Elle nous avait déclaré qu’il n’y avait que dans le noir qu’elle pouvait voir ses vieux démons dans le fond des yeux. Alors, avec une immense tristesse, Papa avait accepté de boucher toutes les meurtrières, il avait balayé la poussière, enlevé les toiles d’araignées pour installer un lit dans le grenier. Il fallait vraiment être très amoureux pour accepter d’enfermer sa femme dans cette pièce infâme pour qu’elle se calme. À chaque fois que la folie arrivait, c’était l’horreur de regarder Papa la monter dans son grenier. Maman hurlait, et lui, il lui parlait tout doucement parce qu’il ne pouvait pas faire autrement. Moi je me bouchais les oreilles, et quand ça durait trop longtemps, je descendais au lac pour tenter d’oublier les cochonneries que la vie nous envoyait, mais parfois, même du lac j’entendais les cris de Maman alors je chantais très fort en attendant que les hurlements deviennent des chuchotements. Une fois gagnée sa bataille contre les démons, son combat contre elle-même, elle tapait à la porte et sortait victorieuse du grenier, très épuisée et un peu honteuse aussi. Même si elle était toujours fatiguée après ses crises du grenier, Maman n’arrivait jamais à dormir la nuit, alors elle prenait des somnifères. Car quand elle dormait, aucun démon ne venait l’attaquer, et elle pouvait profiter du repos de la guerrière.


Comme Maman ne pouvait plus prendre l’apéritif, le soir, Papa allait boire le sien avec le pin. Pendant qu’il buvait son cocktail, il versait du liquide toxique et explosif au pied de celui-ci qui absorbait tout sans se douter de rien. Quand je lui avais demandé pourquoi il partageait son apéritif avec l’arbre, il m’avait raconté une histoire que lui seul pouvait inventer. Il m’avait dit qu’il prenait l’apéritif avec l’arbre pour fêter son départ, que l’arbre allait bientôt être libéré, qu’il était attendu ailleurs, autre part. Il m’avait dit qu’il avait été contacté en secret par des pirates qui avaient besoin du tronc pour faire un mât sur leur bateau. Comme il n’était pas méchant, il ne voulait pas le couper à la hache alors il attendait qu’il tombe tout seul comme un grand.

— Vois-tu, cet arbre va quitter la forêt pour aller traverser les mers, les océans, il va faire le tour de la terre entière, il va voyager toute sa vie, il va s’arrêter dans les ports, il va braver les tempêtes, il va se laisser bercer tranquillement, habillé de ses beaux et vieux gréements, avec à son sommet un drapeau à tête de mort, une grande carrière de corsaire l’attend, et je t’assure, il sera plus heureux et utile sur un navire qu’ici, perdu au milieu des siens à ne servir à rien ! m’avait-il conté tandis qu’il rajoutait une dernière gorgée de liquide ménager sur les racines et la mousse à ses pieds.

Je me demandais bien où il pouvait allait puiser toutes ces histoires. Je savais très bien que c’était pour éviter que Maman devienne plus folle encore qu’il prenait l’apéritif avec son arbre, c’était pour le rayer du décor tout simplement. Mais en imaginant l’arbre sur son navire traversant les mers des Caraïbes ou la mer du Nord avec des pirates à son bord pour découvrir des îles secrètes, j’avais décidé de croire à son histoire. Car comme toujours, il savait faire de beaux mensonges par amour.


Quand elle ne se constituait pas prisonnière volontaire, Maman se montrait de plus en plus attentionnée avec nous. Chaque matin, elle remontait de sa baignade avec un petit bouquet qu’elle déposait sur nos tables de nuit, parfois elle l’accompagnait d’un petit mot, une citation tirée de ses lectures ou bien un de ses poèmes de belle facture. Elle passait ses journées dans les bras de Papa quand elle ne me prenait pas dans les siens. À chaque fois que je passais à côté d’elle, elle m’attrapait par la main, me collait contre ses seins, pour me faire écouter son cœur et me chuchoter des compliments, me parler de quand j’étais bébé, de la fête qu’ils avaient fait dans la chambre de la clinique pour célébrer mon arrivée, des plaintes des autres patients à cause de la musique et du bruit toute la nuit, des soirées entières qu’elle avait passé à danser doucement pour me bercer, de mes premiers pas pour essayer d’attraper les houppettes de Mademoiselle, de mon premier mensonge accusant Mademoiselle d’avoir fait pipi dans mon lit, ou de sa joie d’être avec moi tout simplement. Elle ne m’avait jamais dit des choses comme ça auparavant et moi j’aimais beaucoup qu’elle me raconte des histoires dont je ne me souvenais pas, même si dans ses yeux, parfois, il y avait plus de mélancolie que de joie.


À la San-Jose, les habitants du village organisaient une grande fête qui durait toute une journée. Le matin, ils commençaient par habiller une immense Sainte Vierge en bois avec des bouquets de fleurs, c’était vraiment fantastique. Les familles venaient les bras chargés de bouquets de roses, rouges et blanches. Ils les déposaient au pied de la statue et, petit à petit, les organisateurs lui construisaient une robe rouge avec des motifs blancs et une cape blanche avec des motifs rouges, il fallait vraiment le voir pour le croire. Le matin, il n’y avait que la tête sur un squelette en bois et le soir, la Sainte Vierge était habillée et parfumée pour faire la fête, comme tout le monde. Toute la journée, il y avait des pétards qui explosaient dans tous les sens, ça grondait dans la vallée, au début ça me faisait sursauter, ça ressemblait à la guerre comme au cinéma, mais personne n’avait l’air de s’inquiéter. Papa m’avait dit que les Espagnols étaient des guerriers de la fête et moi j’aimais ce genre de combat avec des fleurs, des pétards et de la sangria. Au fil de la journée, les rues du village se remplissaient de familles habillées en costumes traditionnels, les gens venaient de toute la vallée et même de plus loin encore. Du grand-père à la petite-fille, ils étaient tous déguisés comme au début du siècle dernier, même les bébés avaient droit à leur tunique de dentelles colorées, c’était magnifique. Afin de faire la guerre de la fête, Maman nous avait acheté des costumes pour nous fondre dans le paysage et la coutume. Contrairement au costume de marin américain, j’avais été content d’enfiler mon gilet brillant, mon pantalon bouffant et mes mocassins blancs, parce qu’on n’est jamais ridicule quand on est habillé comme tout le monde. Maman avait dompté ses cheveux fous dans un foulard de dentelle noire et enfilé une belle robe gonflée comme celle des reines dans les manuels d’histoire. Elle avait tellement chaud dans son costume qu’elle remuait sans arrêt son éventail de tissu noir avec des papillons dessus, elle l’agitait si vite qu’on avait l’impression qu’ils pouvaient s’envoler à tout moment. L’après-midi, les rues étaient remplies d’Espagnols costumés qui défilaient religieusement parce que, pour eux, la fête c’était aussi quelque chose de sérieux. Ils étaient fiers et joyeux et j’avais pensé qu’avec des fiestas comme ça, ils avaient toutes les raisons de l’être.

À la nuit tombée, les rues s’étaient illuminées de feux de camp, de torches pour éclairer les danses et leur boucan. Sur la place de l’église, au pied de la Sainte Vierge, les habitants avaient cuisiné une paella tellement gigantesque qu’il fallait de longs râteaux en bois pour rapporter le riz qui cuisait au milieu. Tout le monde se servait dans un fameux foutoir et allait s’asseoir n’importe comment sur les tables et les bancs, tout le monde se mélangeait parce que la paella c’était comme la fiesta, un mélange savant de tout et n’importe quoi. Pour fêter la fin du repas, ils avaient organisé un feu d’artifice qui fusait de partout, des toits des maisons, des montagnes à l’horizon, des barques sur le lac, ça pétaradait de toutes parts, les murs du village prenaient les couleurs des bouquets d’éclairs, à la fin le ciel était tellement clair et gorgé de lumières qu’on se serait cru en plein jour. L’espace d’un court instant, la nuit s’était dissipée totalement, pour participer, à sa manière, à cette jolie guerre, et c’est à ce moment-là que j’ai vu des larmes couler sous la mantille de Maman, des larmes continues qui descendaient tout droit, dévalant sur ses joues pâles et pleines, passant sur le bord de ses lèvres pour aller se jeter par terre en prenant leur dernier élan sur son menton tremblant et fier.


Après le feu d’artifice, une grande et belle dame habillée de rouge et de noir était montée sur le perron de l’église pour chanter des chansons d’amour au cœur de son orchestre. Pour chanter plus fort, elle accompagnait ses paroles dans l’air en tendant les bras vers le ciel, ses chansons étaient tellement belles qu’on se demandait si elle n’allait pas se mettre à pleurer pour mieux les interpréter. Puis elle se mit à chanter des chansons joyeuses que tout le monde applaudissait en rythme en dansant, l’ambiance était électriquement magique. Comme des marionnettes, les silhouettes virevoltaient à en perdre la tête ; comme des toupies, les robes tournoyaient dans un brouillard de couleurs mêlées ; comme des figurines, les danseurs bougeaient en sautillant sur leurs ballerines. Avec leur costume de lumière en dentelle, leur teint mat et leurs grands yeux noirs, les petites filles ressemblaient à des poupées de musée, elles étaient terriblement belles, surtout l’une d’entre elles. Je n’avais pas cessé de la regarder, je n’arrivais pas à regarder autre chose que son chignon, son grand front, ses yeux ailleurs et ses joues roses. Elle était là, juste en face de moi, assise sur un banc, elle agitait doucement son éventail en souriant insolemment, et pourtant j’avais l’impression qu’elle était à l’autre bout du monde. À force de la regarder, nos regards avaient fini par se croiser, et j’étais resté pétrifié, figé comme un santon, avec dans le corps un long et doux frisson.

Peu avant minuit, la foule s’était écartée devant le perron pour dégager une piste de danse en rond. Les couples défilaient, un par un, pour danser devant la chanteuse et son orchestre. Il y avait des couples de vieux qui dansaient avec leurs os fragiles et toute leur expérience, pour eux la danse était presque comme une science, leurs gestes étaient sûrs et millimétrés, ils donnaient l’impression qu’ils ne savaient faire que ça, danser et encore danser, et tout le monde applaudissait pour les féliciter. Les jeunes couples passaient montrer leur fougue cadencée, ils allaient tellement vite que, par moments, on pouvait croire que leurs vêtements aux couleurs vives allaient s’enflammer. En dansant, chaque couple se dévorait des yeux, avec un drôle de mélange entre domination et admiration et, par-dessus tout, une brûlante passion. Et puis il y avait aussi les couples entre générations et là c’était vraiment trop mignon. Les petits garçons dansaient avec leur grand-mère, les petites filles avec leur père, c’était maladroit, brouillon et tendre mais c’était toujours fait sérieusement, avec application et attention, et rien que pour ça, c’était beau à voir, alors tout le monde applaudissait pour les encourager. Et puis tout d’un coup, j’avais vu Maman sortir de nulle part pour rejoindre le cœur de la piste en sautillant, une main sur la hanche et l’autre offerte en direction de mon père. Même si elle avait l’air sûre d’elle, j’avais vraiment eu très peur et j’ai pensé qu’ils n’avaient pas le droit à l’erreur. Papa était entré dans l’arène le menton dressé et la foule s’était calmée, par curiosité, pour observer danser les seuls étrangers de la soirée. Après un silence d’une éternité, l’orchestre avait démarré et mes parents avaient commencé à danser doucement en se tournant autour, la tête légèrement baissée et les yeux dans les yeux, comme s’ils étaient en train de se chercher, de s’apprivoiser. Pour moi, c’était beau et angoissant à la fois. Puis la grande dame en rouge et noir se mit à chanter, les guitares s’énervèrent, les cymbales se mirent à frétiller, les castagnettes à claquer, ma tête à tourner et mes parents à voler. Ils volaient mes parents, ils volaient l’un autour de l’autre, ils volaient les pieds sur terre et la tête en l’air, ils volaient vraiment, ils atterrissaient tout doucement puis redécollaient comme des tourbillons impatients et recommençaient à voler avec passion dans une folie de mouvements incandescents. Jamais je ne les avais vus danser comme ça, ça ressemblait à une première danse, à une dernière aussi. C’était une prière de mouvements, c’était le début et la fin en même temps. Ils dansaient à en perdre le souffle, tandis que moi je retenais le mien pour ne rien rater, ne rien oublier et me souvenir de tous ces gestes fous. Ils avaient mis toute leur vie dans cette danse, et ça, la foule l’avait très bien compris, alors les gens applaudissaient comme jamais, parce que pour des étrangers ils dansaient aussi bien qu’eux. C’est sous un tonnerre d’applaudissements qu’ils saluèrent la foule, les applaudissements résonnaient dans toute la vallée rien que pour mes parents, et moi j’avais recommencé à respirer, j’étais heureux pour eux, et épuisé comme eux.


Pendant que mes parents buvaient de la sangria avec les habitants du village, je m’étais mis à l’écart pour savourer ce moment et les observer profiter de leur nouvelle gloire. Assis sur un banc en sirotant un verre de lait, j’avais fouillé la foule du regard pour voir si ma poupée espagnole se trouvait quelque part. Comme les petites filles étaient toutes habillées de la même manière, je croyais la voir partout, mais je ne la trouvais nulle part. Finalement, au bout d’un long moment, c’est elle qui vint me voir. Elle débarqua par surprise en sortant de la foule le visage caché derrière son éventail en avançant doucement, comme dans un roman, portée par sa robe gonflée et flottante. Elle me parla sans me regarder directement, dans un espagnol que je ne comprenais pas vraiment. Elle parlait, sortait les mots de sa gorge en les roulant, en faisant claquer sa langue sur son palais, et moi je la regardais bêtement, la bouche et les yeux grands ouverts, comme un poisson qui gobe de l’air. Elle s’était assise à côté de moi et avait continué à parler beaucoup, elle parlait pour deux, parce qu’elle voyait très bien que je n’étais capable de rien. Elle ne posait pas de question, ça se sentait dans son intonation, elle faisait la conversation en regardant parfois ma tête de poisson et c’était très bien comme ça. Elle partageait avec moi ses impressions et l’air de son éventail, elle se taisait un peu, souriait et recommençait, elle ne semblait pas vouloir s’arrêter et c’était parfait parce que personne ne le lui demandait. Au milieu d’une phrase, elle s’était penchée pour déposer un baiser sur mes lèvres, comme si on était marié. Et moi, j’étais resté immobile comme un imbécile, j’étais resté là, sans bouger d’un cil, c’était vraiment n’importe quoi d’être aussi nul que ça. Puis elle avait ri et était partie en se retournant deux fois pour voir ma tête de poisson fraîchement pêché.


Lorsque je m’étais couché en rentrant, après avoir éteint la lumière, j’avais entendu la porte s’ouvrir doucement, et j’avais vu la silhouette de Maman s’approcher silencieusement. Elle s’était allongée à mes côtés, délicatement, et avait posé ses bras autour de moi. Elle pensait que je dormais, alors elle parlait doucement pour ne pas me réveiller. Les yeux fermés, je l’avais écoutée chuchoter. Je sentais son souffle tiède dans mes cheveux et la peau douce de son pouce qui caressait ma joue. Je l’avais écoutée me raconter une histoire très ordinaire. L’histoire d’un enfant charmant et intelligent qui faisait la fierté de ses parents. L’histoire d’une famille qui, comme toutes les familles, avait ses problèmes, ses joies, ses peines mais qui s’aimait beaucoup quand même. D’un père formidable et généreux, avec des yeux bleus, roulants et curieux, qui avait tout fait dans la joie et la bonne humeur pour que leur vie se passe au mieux. Mais malheureusement, au beau milieu de ce doux roman, une folle maladie s’était présentée pour tourmenter et détruire cette vie. Des sanglots dans la voix, Maman m’avait murmuré qu’elle avait trouvé une solution pour régler cette malédiction. Elle avait soufflé que c’était mieux ainsi, alors je l’avais crue, les yeux fermés, j’avais été soulagé d’entendre que nous allions retrouver notre vie d’avant la folie. J’avais senti ses doigts dessiner un signe de croix sur mon front, et ses lèvres humides déposer un baiser sur mon menton. Aussitôt Maman partie, je m’étais endormi confiant et serein en pensant à notre vie de demain.

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