Il y a pile poil quatre ans maintenant, Maman a été kidnappée. Pour toute la clinique, ça a vraiment été un choc. Le personnel soignant ne comprenait pas ce qui avait pu se passer. Ils avaient l’habitude des fugues mais un kidnapping, ils n’avaient jamais vu ça. Malgré les traces de lutte dans la chambre, la fenêtre cassée de l’extérieur, le sang sur les draps, ils n’avaient rien vu, rien entendu. Ils étaient vraiment désolés, et on les avait crus bien volontiers. Les décapités et les déménagés mentaux étaient complètement tourneboulés, enfin bien plus que d’habitude. Certains avaient eu des réactions étonnantes. Le petit chauve au visage fripé était sûr et certain que c’était de sa faute, il passait son temps à pleurer en se grattant la tête de toutes ses forces, il faisait vraiment peine à voir. Il était allé se dénoncer plusieurs fois à la direction mais, le pauvre vieux, on voyait très bien qu’il était incapable de kidnapper quelqu’un. Un autre était furieux qu’elle soit partie sans prendre ses cadeaux, il hurlait en insultant Maman et en tapant dans les murs, au début ça passait, mais au bout d’un moment c’était devenu vraiment énervant. C’était n’importe quoi de montrer sa peine en insultant Maman. Il avait même déchiré tous les dessins de monuments qu’il lui avait offerts, et pour nous ça avait été un soulagement de ne pas devoir les rapporter à l’appartement. On avait déjà assez de merdier comme ça. Yaourt, lui, était persuadé que c’était les services de l’État qui l’avaient vengé pour l’histoire du sucrier. Il n’arrêtait pas d’aller voir les gens en leur disant qu’il ne fallait jamais plus le traiter comme ça, et qu’à la prochaine maltraitance, il y aurait le même résultat, les rebelles seraient enlevés pour être torturés. Il bombait le torse, et marchait le cou bien droit comme quelqu’un qui ne craint plus rien. Pour se refaire la cerise sur le dos de la crise, il avait appelé à l’union médicale derrière lui, mais personne n’avait eu envie de se rallier à son fromage blanc, il ne fallait pas exagérer tout de même. Quant à Sven, il se tapait le torse hilare en nous montrant du doigt, puis il partait faire l’avion avec ses bras en chantant des chansons en suédois, en italien, en allemand, on ne savait pas vraiment, mais il avait l’air très content. Puis il revenait, applaudissait, levait les bras au ciel et repartait en chantant. Avant notre départ, il était passé nous embrasser, nous gratter la joue avec sa dent, nous arroser de postillons en chuchotant des prières. Sven était de loin le plus attachant des décapités mentaux.
Les policiers non plus n’avaient rien compris. Ils étaient venus constater et enquêter dans la chambre. La fenêtre avait bien été brisée de l’extérieur, c’était bien le sang de Maman, la chaise renversée et le vase cassé prouvaient bien qu’il y avait eu une lutte sanglante, mais ils n’avaient trouvé aucune trace de pas en bas dans la pelouse, sous la fenêtre. L’enquête de voisinage n’avait rien donné, le personnel n’avait remarqué aucune personne bizarre rôdant autour du bâtiment. Les policiers avaient décrété qu’on pouvait les croire sur parole, car c’était quand même le cœur de leur métier de repérer les gens bizarres. Ils nous avaient interrogés une première fois, pour nous demander si Maman avait des ennemis et nous avions répondu qu’à part un inspecteur des impôts, tout le monde l’aimait bien, mais la piste des impôts avait vite été abandonnée. Ils nous avaient interrogés une deuxième fois, mais ça n’avait strictement rien donné. Tout simplement parce que Maman, c’est nous qui l’avions kidnappée, et c’était elle qui avait tout organisé. On n’était pas fou au point de nous dénoncer quand même.
Après la fête du réfectoire, lorsque nous étions rentrés dans la chambre de Maman, elle nous avait déclaré qu’elle ne voulait plus vivre à la clinique, que d’après les médecins elle ne serait jamais totalement guérie, et qu’elle n’allait pas continuer à manger des médicaments éternellement, surtout si ça ne servait à rien. « De toute façon, j’ai toujours été un peu folle alors un peu plus, un peu moins, ça ne va pas changer l’amour que vous avez pour moi, n’est-ce pas ? » Avec Papa nous nous étions regardés en trouvant que cette remarque était frappée au coin du bon sens. De toute façon, on en avait marre de venir à la clinique tous les jours, d’attendre son retour qui n’arrivait jamais, avec sa place à table qui était toujours vide, et les danses à trois dans le salon qu’on reportait tout le temps à plus tard. Pour une foultitude d’autres raisons ça ne pouvait plus durer comme ça. À cause des murs en pelure d’oignon de la clinique, la chanson de Monsieur Bojangles ne donnait pas le même son, ni les mêmes frissons qu’à la maison, et Mademoiselle Superfétatoire se demandait souvent, en se postant devant le canapé, pourquoi Maman n’était plus là pour lui caresser la tête en lisant. Pour finir, j’étais un peu jaloux des fous et du personnel soignant qui profitaient de Maman toute la journée, contrairement à nous. J’en avais ma claque de la partager avec d’autres gens, un point c’est tout. C’était criminel d’attendre les bras ballants que les médicaments finissent le déménagement du cerveau de Maman, avais-je pensé, au moment où Papa commença à parler, soucieux et excité à la fois.
— Je suis tout à fait d’accord avec vous, ma chère Nécessité ! Nous ne pouvons pas vous laisser pervertir cette clinique plus longtemps, il en va de la santé mentale des autres patients ! Avec le rythme et la joie que vous leur donnez, si ça continue, tous ces fous iront beaucoup mieux dans peu de temps, et alors j’aurais vraiment du souci à me faire avec tous vos prétendants. Le problème c’est que je ne vois pas vraiment comment nous allons pouvoir convaincre les médecins de vous laisser sortir, ni même comment ils vont accepter d’arrêter votre traitement. Il va falloir inventer un mensonge de toute beauté, le plus gros des bobards, et si jamais ça marche, ce sera vraiment une œuvre d’art ! s’exclama-t-il, en regardant le trou de sa pipe avec un œil fermé, comme s’il y avait une réponse dedans.
— Mais, cher ami, Georges chéri, voyons ! Il n’a jamais été question de demander la permission. Ni pour me sortir d’ici, ni pour arrêter le traitement. D’ailleurs le meilleur traitement, ce n’est pas d’être entouré de fous mais d’être avec vous ! Si je ne pars pas d’ici, un jour, je sauterai par la fenêtre ou j’avalerai tous mes médicaments en même temps, comme le pauvre bougre qui occupait ma chambre avant. Mais rassurez-vous, ça n’arrivera pas, car j’ai pensé à tout… Vous allez m’enlever, tout simplement ! Vous allez voir, on va s’amuser follement ! avait déclaré Maman qui applaudissait joyeusement comme autrefois.
— Vous enlever ? Vous voulez dire vous kidnapper, c’est bien ça ? avait toussé Papa, qui dissipait avec la main la fumée de sa pipe pour mieux voir les yeux de Maman.
— Oui c’est ça, un kidnapping familial ! Voilà des jours que je le prépare, vous allez l’avoir votre œuvre d’art. Un mensonge préparé aux petits oignons, j’ai réglé toute l’opération, vous allez voir, je n’ai vraiment rien laissé au hasard ! avait lancé Maman cependant qu’elle parlait plus bas avec un air de conspiratrice et des yeux débordant de malice.
— Ah oui effectivement, là vous faites dans le haut de gamme ! Vous nous préparez un chef-d’œuvre ! avait chuchoté Papa qui s’y connaissait en mensonge comme personne.
Son visage s’était détendu, comme s’il était soulagé, comme s’il venait de décider qu’il fallait se laisser porter par cette folle idée.
— Présentez-nous votre plan ! avait-il ajouté, une flamme au-dessus de sa pipe, les yeux déterminés et pétillants.
Maman avait vraiment préparé son kidnapping dans le moindre détail. Elle avait volé une fiole de son sang lors de ses derniers examens. Après des nuits d’observation, elle avait noté que chaque jour à minuit, le gardien de l’entrée quittait son bocal pendant trente-cinq minutes, pour faire sa ronde de nuit, et fumer une cigarette dans la lingerie. C’était à ce moment-là qu’on devait arriver, en passant par la porte d’entrée, tout naturellement. Mais comme Maman voulait vraiment que ça ressemble à un enlèvement de roman, il fallait faire croire qu’elle avait été kidnappée par la fenêtre. Papa et moi avions trouvé cette idée tout à fait sensée. Partir par la porte, c’était trop banal comme enlèvement, et même avec les médicaments, Maman détestait toujours autant la banalité. Si elle avait voulu, elle aurait même pu partir toute seule par la porte d’entrée, pendant la pause du gardien, mais alors ça n’aurait pas été un enlèvement et tout son plan serait tombé à l’eau. À minuit moins cinq, elle avait prévu de renverser son sang sur les draps, de coucher délicatement la chaise au sol, de casser un vase en étouffant le bruit avec son oreiller, et d’ouvrir la fenêtre pour casser la vitre de l’extérieur avec un torchon pour masquer les sons, et éveiller les soupçons d’effraction. Nous devions arriver à minuit cinq, avec des collants sur la tête, et venir dans sa chambre la kidnapper avec son consentement, pour ensuite repartir tranquillement et sur la pointe des pieds par la porte d’entrée.
— Voilà un plan brillamment ficelé, ma bien-aimée, et quand envisagez-vous de vous faire kidnapper ? avait demandé Papa avec les yeux dans le vague, sans doute pour essayer d’imaginer le déroulement des opérations.
— Ce soir mes chéris, pourquoi attendre puisque tout est prêt ? Vous ne pensez pas que j’ai organisé cette fête par hasard, c’était ma fête de départ !
De retour à la maison, avec Papa, nous avions répété toute l’opération plusieurs fois, avec dans nos ventres de drôles de sensations. Nous avions peur mais on ne pouvait s’empêcher de rire sans raison. Papa ressemblait à n’importe quoi avec son collant sur la tête, son nez partait de travers et ses lèvres étaient tordues comme jamais, et moi j’avais le visage tout aplati comme un bébé gorille. Mademoiselle Superfétatoire nous regardait en tournant la tête vers lui, vers moi, elle essayait de comprendre ce qui se passait, elle baissait son cou pour nous regarder par en dessous, mais on voyait bien qu’elle était complètement larguée. Avant de partir, Papa m’avait offert une cigarette et un gin tonic en me disant que c’était comme ça que faisaient les gangsters avant un enlèvement. Alors, il avait fumé sa pipe et moi ma cigarette ; nous avions bu nos cocktails assis dans le canapé, sans dire un mot, sans nous regarder pour rester concentrés.
J’étais complètement sonné en rentrant dans la voiture, j’avais la bouche sèche, un goût de vomi dans la gorge, les yeux qui me piquaient, mais je me sentais beaucoup plus fort, et j’avais mieux compris pourquoi Papa buvait du gin tonic pour faire son sport. En arrivant à proximité de la clinique, on s’était garés loin des lampadaires, on avait coupé le contact, et on s’était regardés en souriant avant d’enfiler nos collants. Même derrière le collant, je voyais les yeux de Papa briller d’une belle lumière voilée. Au moment de pousser la porte de la clinique, le collant de Papa craqua au niveau de son nez, il essaya de le tourner, mais après c’est son oreille qui avait débordé. Il avait continué à le tourner en riant doucement et nerveusement, mais le collant n’arrêtait pas de s’ouvrir, du coup comme il ne tenait presque plus, il avait été obligé de le tenir, une main collée derrière la tête. Nous étions passés devant le bocal du surveillant en sautillant doucement, puis nous avions couru dans le couloir sur la pointe des pieds jusqu’à l’angle. Avant de tourner, on s’était plaqués contre le mur, puis Papa avait glissé sa tête pour voir si la voie était libre. Il faisait de grands mouvements avec son torse et tournait sa tête dans tous les sens, c’était tellement marrant, qu’avec le gin tonic, j’avais du mal à rester concentré. Sur certains murs on voyait nos ombres déformées avancer en tremblant, c’était un peu effrayant. Au moment d’arriver à la porte des escaliers, nous avions vu le rond lumineux d’une lampe torche qui bougeait dans tous les sens sur le mur d’en face, et des bruits de pas qui s’approchaient. Comme j’étais paralysé, les pieds cloués au sol, Papa m’avait empoigné par le col, pour me faire voler vers un recoin du couloir. Cachés dans la pénombre, nous avions regardé le gardien passer juste devant nous, sans nous remarquer du tout, et à ce moment-là, ce n’était plus un goût de vomi que j’avais dans la gorge, mais du vomi tout court. Je m’étais retenu pour ne pas faire de bruit, et surtout parce que je savais très bien que si je me laissais aller, tout allait rester coincé dans mon collant. Après avoir attendu que les pas s’éloignent, nous avions couru comme des fous jusqu’aux escaliers, et en montant les marches avec le gin tonic et la frousse, j’avais eu l’impression de voler, j’avais même dépassé Papa au premier étage. Arrivés au deuxième étage, nous n’avions eu qu’à ouvrir la porte d’en face pour retrouver Maman qui nous attendait sagement sur son lit défait dans sa chambre en bordel. Elle aussi avait mis un collant sur sa tête, mais avec ses cheveux volumineux, ça lui donnait une grosse tête de chou-fleur entouré de toiles d’araignées.
— Ah, vous voilà mes ravisseurs ! souffla-t-elle en se levant.
Mais en voyant la tête de Papa avec son collant dépecé elle le bombarda de chuchotis :
— Mais bon Dieu, Georges, qu’avez-vous fait à votre collant ? Vous avez une tête de lépreux ! Si quelqu’un vous voit comme ça, vous allez tout faire capoter !
— Mon nez m’a trahi, ma chérie ! Venez plutôt embrasser votre chevalier au lieu de rouspéter ! avait-il répondu avant de prendre la main de Maman pour l’attirer vers lui.
Moi, je ne voyais plus très bien, j’avais le hoquet, mes sourcils s’étaient mis à suer à grosses gouttes, j’en avais plein les yeux, et le collant me démangeait la peau des joues.
— Mais notre fils est complètement saoul ! déclara Maman, un peu effarée de me voir ainsi tituber.
Puis elle me prit dans ses bras pour me picorer en disant :
— Regardez-moi ça, ce magnifique petit voyou qui s’enivre pour venir kidnapper sa Maman, n’est-ce pas charmant !
— Il a été exemplaire, un vrai Arsène Lupin, du moins pour l’aller, car je pense qu’il va falloir le tenir par la main pour le retour, j’ai l’impression que le gin tonic lui joue un mauvais tour.
— Filons, la liberté est deux étages en dessous, susurra Maman en m’empoignant d’une main tandis que l’autre ouvrait la porte.
Mais derrière la porte, nous étions tombés nez à nez avec Sven qui faisait des signes de croix à toute vitesse. Alors Papa mit son doigt devant ses lèvres et Sven l’imita, en hochant la tête tout excité. Maman déposa un baiser sur son front, et il nous regarda partir en laissant son index sur sa dent. Nous avions dévalé les escaliers à toute vitesse ; arrivés à l’angle, nous nous étions encore plaqués contre le mur, et Papa avait recommencé à faire ses grands gestes du torse et de la tête, alors Maman lui avait soufflé :
— Georges, cessez donc de faire l’andouille ! J’ai envie de faire pipi, et si vous me faites rire, je vais finir par faire dans ma culotte.
Alors Papa avait fait un dernier grand geste du bras, pour nous indiquer que la voie était libre. Dans le couloir, mes parents m’avaient pris chacun par une main, et j’avais fait le reste du parcours jusqu’à la voiture en ne touchant presque plus terre.
Dans l’automobile en direction de chez nous, l’ambiance était dingue. Papa faisait du tam-tam sur le volant en chantant, Maman applaudissait en riant, et moi je regardais tout ça en me massant les tempes qui battaient violemment. Après avoir quitté le quartier de la clinique, Papa avait fait des zigzags sur la route, en faisant plusieurs fois le tour des ronds-points en klaxonnant, je glissais sur la banquette arrière comme un sac de pommes de terre, c’était vraiment du grand n’importe quoi. En arrivant à la maison, Papa avait sorti le champagne du frigo et l’avait ouvert en le secouant à grands coups pour en mettre partout. Maman avait trouvé que l’appartement était presque aussi déprimant que la clinique, en quand même plus charmant. Et en caressant la tête de Mademoiselle qui gonflait son cou, elle nous avait expliqué la suite de son plan, en buvant ses coupes à grandes gorgées pour se désaltérer.
— Je vais m’installer à l’hôtel, le temps que ça se calme. Ce serait vraiment bête qu’on voie la kidnappée sortir de chez elle comme si de rien n’était. Pendant ce temps-là vous, vous allez nous mitonner des mensonges de toute beauté, pour la police, pour la clinique, bref pour tous ceux qui vous poseront des questions, avait-elle expliqué avec un air sérieux, sa coupe tendue comme un calice vers la bouteille célébrée.
— Pour les mensonges vous pouvez nous faire confiance, vous avez devant vous des hommes d’expérience ! Mais après l’enquête, qu’allons-nous faire ? avait dit Papa en vidant la fin de la bouteille dans la coupe de Maman.
— Après ? L’aventure continue, mon cher ami ! L’enlèvement n’est pas fini. D’ici quelques jours, les recherches n’auront rien donné, enfin j’espère, et nous irons nous cacher dans notre maison en Espagne. Vous allez louer une automobile, impossible de prendre l’avion dans ces conditions, nous allons emprunter les petites routes jusqu’à la frontière, et ensuite nous allons rouler à tombeau ouvert jusqu’à notre planque dans les montagnes pour reprendre notre vie d’avant, tout simplement, avait dit Maman, qui tentait de se lever péniblement pour trinquer avec nous.
— Ah oui, vous avez réellement pensé à tout ! Je me demande vraiment ce que vous faisiez chez les fous ! avait répondu Papa en l’attirant vers lui pour l’enlacer.
Complètement catapulté vers le sommeil, par le champagne et les émotions de l’évasion, je m’étais endormi dans le canapé, en les regardant danser le slow des sentiments.
Pendant les recherches de Maman et de ses ravisseurs, entre les déclarations à la police et les passages à la clinique pour déménager ses affaires et montrer nos airs tristes, nous allions lui rendre visite dans un petit hôtel dégoûtant, habité par des putes qui criaient et riaient, parfois en même temps. Maman avait pris un faux nom pour réserver sa chambre.
— Liberty Bojangles, ce n’est pas très discret comme nom d’emprunt pour une personne recherchée partout ! avait dit Papa, un sourire taquin accroché aux joues.
— Au contraire, Georges, vous n’y connaissez rien ! Il n’y a rien de plus discret qu’un prénom américain dans un hôtel de putains. Vous n’avez donc rien fait avant de me rencontrer ? avait-elle répondu en se dandinant, une main sur la hanche et l’index de l’autre coincé entre ses dents.
— Liberty, avec vous, chaque jour est une nouvelle rencontre ! avait-il répondu en tirant des billets de sa poche. Il m’en donna un à trois chiffres pour que j’aille faire un tour dehors, et demanda à Maman :
— C’est combien ?
Le matin du départ, alors qu’avec Maman nous attendions Papa et la voiture de location, en discutant avec les putains du temps et de leurs clients, nous l’avions vu arriver dans une énorme voiture ancienne qui brillait de partout, avec sur le bout du capot, une statuette en argent représentant une déesse debout, les ailes dans le vent. Il en était sorti, habillé en costume gris, avec une casquette sur la tête.
— Si Miss Bojangles veut bien se donner la peine de monter, avait déclamé mon père, avec un accent britannique complètement raté, tout en ouvrant la porte arrière avant de s’incliner avec chic.
— Mais enfin, Georges, vous êtes fou ! Ce n’est pas discret du tout ! s’était exclamée ma mère, qui baissa ses grosses lunettes de star avant de rajuster son foulard de fuyarde.
— Au contraire, Miss Liberty, vous n’y connaissez rien, les cavales, c’est comme les mensonges, plus c’est gros, mieux ça passe ! avait-il répondu avec un levé de casquette et des claquements de talons.
— Si vous voulez, Georges, si vous voulez ! Mais j’aurais tellement aimé passer la frontière cachée dans le coffre ! Peu importe, vous avez peut-être raison, ce sera aussi drôle ainsi, avait-elle concédé, en répondant d’un signe de main aux sifflements et aux applaudissements des putains admiratives qui entouraient la limousine.
Dans la voiture, Papa m’avait lancé un costume de marin pour enfant, avec un chapeau à pompon complètement ridicule. Au début, comme j’avais refusé de l’enfiler, il m’avait dit que c’était comme ça que les riches enfants américains s’habillaient, que lui aussi avait un déguisement, et que si je ne jouais pas le jeu, nous allions certainement nous faire repérer. Alors j’avais enfilé mon costume, et mes parents avaient beaucoup rigolé ; Papa en me regardant hilare dans le rétroviseur, et Maman en pinçant mon pompon s’extasia :
— En voilà une vie extraordinaire, hier vous étiez gangster, aujourd’hui vous voici militaire des mers ! Ne faites pas cette tête-là, mon enfant, et pensez donc à vos anciens camarades de classe. Je vous assure qu’ils préféreraient être à votre place, assis dans une limousine avec chauffeur en compagnie d’une star américaine !
Nous avions pris la grande route pour descendre dans le Sud, car Papa avait dit qu’avec une couverture comme ça, il n’était pas nécessaire d’emprunter les petites. Du coup, tous les camions, toutes les voitures klaxonnaient en nous dépassant, les gens faisaient des signes de main par la fenêtre, et à l’arrière les enfants s’agglutinaient sur les banquettes. Il y avait même eu trois voitures de police qui étaient passées à nos côtés, et les flics nous avaient fait des coucous, en levant les pouces. Papa était vraiment le roi de la cavale, avais-je pensé. Il avait raison, plus c’était gros, mieux ça passait. Maman fumait des cigarettes en buvant du champagne, saluait les automobilistes qui nous dépassaient en disant :
— Quelle carrière, mes enfants, quel public ! J’aurais bien fait ça toute ma vie, je suis l’anonyme la plus célèbre du monde ! Georges, accélérez s’il vous plaît, les gens devant nous n’ont pas eu le temps de me saluer !
Après sept heures de cavale tonitruante, nous nous étions arrêtés dans un hôtel pour passer la nuit. Papa avait réservé une suite dans un palace qui surplombait la mer sur la côte Atlantique.
— Vous avez de la suite dans les idées. J’espère au moins que vous avez réservé deux chambres, une pour mon fils et moi, et une pour vous, mon charmant chauffeur, avait déclaré Maman ravie de se faire ouvrir la porte comme n’importe quelle célébrité.
— Bien sûr, Miss Bojangles, une star comme vous ne partage pas sa chambre avec le petit personnel, avait confirmé Papa penché dans le coffre pour en extirper les bagages.
Arrivés dans le hall, tous les clients nous avaient regardés sans en avoir l’air, et j’avais constaté, vexé, que le personnel n’avait pas dû voir de riches petits Américains habillés en marin depuis bien longtemps.
— Une suite pour Miss Bojangles et son fils, et une chambre pour leur chauffeur, avait demandé Papa, qui avait raisonnablement abandonné son mauvais accent.
Pour me venger de Papa et de mon costume de marin, lorsque la porte de l’ascenseur s’était ouverte sur un vrai couple d’Américains, j’avais déclaré à notre chauffeur :
— Voyons, Georges, vous voyez bien que l’ascenseur est plein, veuillez emprunter les escaliers avec les valises pour ne pas gêner.
Et la porte s’était refermée sur le visage de Papa complètement décomposé. Les Américains avaient été impressionnés par tant d’autorité et Maman avait ajouté :
— Vous avez raison, Darling, de nos jours, le petit personnel se croit tout permis. Pour les serviteurs, le Seigneur, avec un sens aigu des convenances, a inventé les escaliers, et pour nous il a inventé l’ascenseur, il faut veiller à ne pas tout mélanger.
Les Américains n’avaient certainement rien compris, mais ils avaient quand même acquiescé avec un air concerné. Nous avions attendu Papa en riant comme des fous devant la porte de notre suite. Il était arrivé essoufflé et trempé, sa casquette toute retournée, et m’avait lancé en souriant :
— Tu vas me le payer, petit gredin, trois étages avec cette malle, je vais te faire porter ton costume de marin toute l’année.
Mais je savais bien qu’il n’allait pas le faire, il n’était pas du tout rancunier.
Le soir, au restaurant du palace, j’avais fait remarquer que cet endroit était moins marrant que le précédent mais plus confortable, et qu’avec les putes c’était quand même beaucoup plus sympa et vivant. Alors Papa m’avait répondu qu’il y avait aussi des putes dans celui-ci, mais qu’elles étaient plus discrètes et plus sages pour se fondre dans le paysage. Pendant tout le début du dîner, j’avais scruté l’horizon pour démasquer les putains cachées, mais je n’y étais pas arrivé. Contrairement à nous, elles faisaient très bien leur métier pour ne pas être repérées. Pour notre repas de retrouvailles, mes parents avaient tout commandé, la table débordait d’assiettes de homards flambés, de fruits de mer, de brochettes de Saint-Jacques enflammées, de bouteilles de blanc glacé, de rosé givré, de champagne sabré, de rouge vermeil, les serveurs tournaient autour de nous comme des abeilles, personne dans la salle n’avait jamais vu un pareil repas. Ils avaient même fait venir des musiciens russes à notre table. Maman était montée sur sa chaise pour tutoyer les étoiles et danser en faisant tourner ses cheveux au rythme furieux des violons et des verres de vodka, tandis que Papa applaudissait avec flegme, le dos bien droit, comme doivent le faire les vrais chauffeurs anglais. Mon ventre grossissait à vue d’œil, je ne savais plus où planter ma fourchette, ni comment arrêter ma tête de tourner. À la fin du repas, je voyais des étoiles et des putains partout, j’étais ivre de bonheur et notre chauffeur m’avait dit que j’étais fin saoul comme un marin américain. Pour des fuyards, nous avions mis un sacré bazar.
Dans le couloir, pour me faire danser la valse, Maman avait fait voler du bout de ses pieds ses chaussures à talon jusqu’au plafond et m’avait volé mon chapeau à pompon. Son foulard en soie me caressait le visage, ses mains étaient douces et tièdes, on n’entendait que sa respiration et les applaudissements cadencés de Papa qui nous suivait en souriant aux anges. Maman n’avait jamais été aussi belle, et moi j’aurais donné n’importe quoi pour que cette danse ne s’arrête pas, qu’elle ne cesse jamais. Dans la suite, alors que je me laissais dévorer par la couette, j’avais senti des bras autour de moi et j’avais deviné qu’on profitait de mon ivresse ensommeillée pour me déplacer en douce. Le matin, je m’étais réveillé seul dans la chambre de Papa et j’avais retrouvé mes parents dans la suite, avec des visages chiffonnés, devant leur petit-déjeuner. Manifestement, la nuit, le personnel de maison et les patrons pouvaient tout se permettre, tout mélanger, il n’y avait plus vraiment d’ordre dans leur relation.
Après avoir quitté l’hôtel, où Papa avait beaucoup toussé en regardant Maman régler la note, nous avions emprunté, sous la pluie, une route droite et sans fin, bordée de pins. À cause de la fête de la veille, Maman aurait bien abandonné son statut de star américaine car, à chaque fois qu’on dépassait une voiture, elle geignait en se tenant la tête. « Georges, faites-les taire, je vous en prie, chaque coup de klaxon est un coup de marteau qui résonne, dites-leur que je ne suis rien, ni personne ! » Mais Papa n’y pouvait rien, alors il accélérait pour nous éloigner des voitures de derrière, mais forcément on se rapprochait plus rapidement de celles de devant, c’était un problème sans solution qui mettait Maman dans un de ces états, elle était proche de l’explosion. Moi je regardais les pins défiler, en me concentrant pour ne penser à rien, mais c’était loin d’être évident. En avançant, nous allions retrouver notre vie d’avant, tout en la laissant derrière nous, c’était pas facile à imaginer. Après avoir quitté la forêt de pins pour commencer à s’élever dans la montagne en tournant tout le temps, j’avais de nouveau essayé de me concentrer pour ne pas vomir, mais là encore, je n’avais pas réussi et, en me voyant, Maman avait vomi aussi, on en avait mis vraiment partout. En arrivant au poste-frontière, nous étions tous les deux verts et tremblants à l’arrière, et à l’avant Papa était gris comme son costume. Les fenêtres étaient toutes fermées pour ne pas nous faire repérer, pourtant ça sentait le hareng séché, même si nous n’en avions pas mangé. Heureusement, il n’y avait eu ni flic, ni garde-barrière, ni personne pour nous contrôler. Papa avait dit que c’était grâce aux accords de quelqu’un et au marché commun que nous n’avions pas été embêtés, mais je n’avais pas compris ce qu’un marché, aussi commun soit-il, venait faire là-dedans. Même en chauffeur, parfois il était difficile à comprendre.
Nous avions laissé nos dernières craintes au poste-frontière et les nuages accrochés aux sommets des cordillères françaises. En redescendant vers la mer, l’Espagne nous attendait avec un soleil éclatant, et en roulant doucement, les fenêtres grandes ouvertes, nous avions laissé s’échapper les odeurs de trouille et de hareng séché, en écopant notre vomi avec les gants de Maman et un cendrier.
« Pour masquer les odeurs de gueule de bois de mon marin et de ma star de cinéma, nous nous étions arrêtés sur la Costa Brava pour cueillir du romarin et du thym sur le bord d’un chemin. En les observant, assis sous un olivier, rire et discuter en offrant leur visage blanc au soleil, je m’étais dit que jamais je ne regretterai d’avoir commis une folie pareille. Un si beau tableau ne pouvait être le fruit d’une erreur, d’un mauvais choix, un éclairage si parfait ne pouvait entraîner aucun regret. Jamais. »
Ainsi écrivait mon père dans ses carnets secrets que j’ai découverts plus tard, après.