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— Donnez-moi le prénom qui vous chante ! Mais je vous en prie, amusez-moi, faites-moi rire, ici les gens sont tous parfumés à l’ennui ! avait-elle affirmé en s’emparant de deux coupes de champagne sur le buffet.

— Si je suis ici, c’est pour trouver mon assurance-vie ! avait-elle proclamé avant de vider d’un trait la première coupe, ses yeux, légèrement déments, plongés dans les miens.

Et tandis que je tendais naïvement la main pour recevoir le verre que je croyais m’être destiné, elle le siffla cul sec, puis me toisant du regard en se caressant le menton, elle m’affirma avec une insolence rieuse :

— Vous êtes assurément le plus beau contrat de ce sinistre gala !

La raison aurait dû m’inciter à fuir, à la fuir. D’ailleurs, je n’aurais jamais dû la rencontrer.


Pour fêter l’ouverture de mon dixième garage, mon banquier m’avait invité dans un palace de la Côte d’Azur pour un pince-fesses de deux jours étrangement nommé « les week-ends de la réussite ». Une sorte de séminaire pour jeunes entrepreneurs pleins d’avenir. À l’intitulé absurde s’ajoutait une assemblée lugubre et toutes sortes de colloques dispensés par de savants cloportes aux visages chiffonnés par le savoir et les données. Comme souvent depuis mon enfance, j’avais tué le temps en m’inventant des vies auprès de mes condisciples et de leurs épouses. Ainsi, la veille, au dîner, j’avais embrayé dès l’entrée sur ma filiation avec un prince hongrois, dont un lointain aïeul avait fréquenté le comte de Dracula :

— Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, cet homme était d’une courtoisie et d’une délicatesse rares ! J’ai chez moi des documents qui attestent que le malheureux a essuyé une campagne de calomnie sans égale, guidée par une crasse et basse jalousie.

Comme toujours en pareil cas, il faut ignorer les regards dubitatifs et se concentrer sur les plus crédules de la tablée. Une fois le regard du plus naïf capté, il faut l’abreuver de détails d’une précision méticuleuse afin de lui arracher un commentaire qui valide la fable. Ce soir-là, ce fut l’épouse d’un viticulteur bordelais qui opina du chef en déclarant :

— J’en étais sûre, cette histoire est trop grosse, trop monstrueuse pour être vraie ! C’est une fable !

Elle fut suivie par son mari qui entraîna le reste de la table, et la suite du dîner tourna autour de ce sujet. Chacun y allait de son expertise, de ses doutes qu’il avait toujours eus, les uns et les autres se persuadaient entre eux, construisant un scénario autour de mon mensonge, et au terme du repas, personne n’aurait osé reconnaître qu’il avait crû une seule seconde à l’histoire, pourtant vraie, de Dracula le Comte du pal. Le lendemain midi, grisé par mon succès de la veille, j’avais récidivé avec de nouveaux cobayes. J’étais cette fois-ci le fils d’un riche industriel américain qui détenait des usines de construction automobile à Détroit et dont l’enfance s’était déroulée dans le vacarme industriel des ateliers. J’avais corsé l’affaire en m’affublant d’un autisme profond qui m’avait fait rester muet jusqu’à l’âge de sept ans. Gagner les cœurs par un exercice de mythomanie qui touche la sensibilité de ses victimes est vraiment ce qu’il y a de plus aisé.

— Mais quel fut votre premier mot ?! s’exclama ma voisine, devant son filet de sole intact et froid.

— Pneu ! lui répondis-je avec sérieux.

— Pneu ?! répétèrent de concert mes compagnons de table.

— Oui, pneu, dis-je une nouvelle fois, c’est incroyable, non ?

— Ahhhh, mais c’est pourquoi vous avez monté des garages, tout s’explique, c’est fou tout de même le destin ! avait enchaîné ma voisine au moment où son assiette repartait en cuisine aussi pleine qu’à son arrivée.

Le reste du déjeuner fut consacré aux miracles de la vie, à la destinée de chacun, au poids de l’héritage sur l’existence de tous et j’avais savouré, avec mon cognac aux amandes, ce plaisir fou et égoïste de monopoliser, l’espace d’un instant, l’attention des gens avec des histoires aussi solides qu’un coup de vent.


J’allais prendre congé de cette belle assemblée — avant que mes folles histoires ne se télescopassent sur le mur des confrontations, autour de la piscine, où devaient se retrouver tous les invités — lorsqu’une jeune femme, la tête emplumée, en robe blanche et légère, tenant à l’extrémité de son bras ganté, le coude levé et la main inclinée, une fine et longue cigarette non allumée, se mit à danser les yeux fermés. Alors que l’autre main jouait avec un châle en lin blanc dans une frénésie de mouvements qui le transformait en partenaire de danse vivant, j’étais resté fasciné, par l’ondulation de son corps, les mouvements cadencés de sa tête remuant les plumes de sa coiffe, ce drôle de toupet qui virevoltait silencieusement. Alternant au gré des rythmes entre la grâce d’un cygne et la vivacité d’un rapace, ce spectacle m’avait laissé bouche bée et pétrifié sur place.


J’avais pensé que c’était une animation payée par la banque pour distraire les invités, une manière d’égayer un cocktail d’une banalité mortelle, distraire au mieux des gens très ennuyeux. J’avais observé ce mélange de cocotte des années folles et de Cheyenne sous l’influence du peyotl déambuler en sautillant de groupe en groupe, faire rosir les hommes de plaisir par ses poses suggestives et déranger les femmes pour les mêmes raisons. Elle s’emparait des bras des maris sans leur demander leur avis, les faisait tourner comme des toupies avant de les renvoyer vers leurs épouses aigries de jalousie, retrouver leurs tristes vies. Je ne sais pas exactement combien de temps j’étais resté là, sous la tonnelle, tirant sur ma pipe et m’emparant de chaque verre que le ballet des serveurs en livrées mettait à ma portée. J’étais déjà passablement ébrieux, lorsqu’elle vint poser son regard dans mes yeux timides et probablement vitreux. Les siens étaient vert céladon, suffisamment ouverts pour avaler toute mon originalité et me faire balbutier une suite de mots d’une tragique banalité :

— Comment vous appelez-vous ?…


— J’ai chez moi une toile représentant un beau cavalier prussien accrochée au-dessus de ma cheminée, figurez-vous que vous êtes coiffé comme lui ! J’ai rencontré la terre entière et je peux assurer que plus personne ne se coiffe comme ça depuis la guerre ! Comment faites-vous pour vous faire couper les cheveux depuis que la Prusse a disparu ?

— Mes cheveux ne poussent pas, ils n’ont jamais poussé ! Sachez que je suis né avec cette fichue coupe de cheveux il y a quelques siècles déjà… Enfant, j’avais une tête de vieux mais, plus le temps passe, plus ma coiffure correspond à mon âge. Je mise énormément sur les changements de cycles de la mode pour mourir avec une coiffure dans le vent !

— Je suis sérieuse ! Vous êtes la copie conforme de ce cavalier dont je suis folle amoureuse depuis mon enfance, je me suis déjà mariée mille fois avec lui, car voyez-vous, le mariage étant le plus beau jour de la vie, nous avons décidé de nous marier tous les jours, ainsi notre vie est un perpétuel paradis.

— Maintenant que vous m’en parlez, je me souviens vaguement d’une campagne militaire quand j’étais dans la cavalerie… Je m’étais fait tirer le portrait après une bataille couronnée de succès. Je suis ravi d’apprendre que je suis désormais au-dessus de votre cheminée et que je vous ai déjà mille fois épousée.

— Vous vous moquez, vous vous moquez, mais c’est pourtant vrai ! Pour des raisons que vous comprendrez aisément, le mariage n’est pas encore consommé, je suis donc vierge. Ce n’est pas faute de danser nue devant ma cheminée, mais mon pauvre cavalier me semble bien empoté derrière son air de fougueux guerrier !

— Vous me surprenez, je pensais qu’une danse comme la vôtre pouvait faire se dresser toute une armée ! Votre militaire se comporte comme un eunuque. À ce propos, d’où vous vient ce merveilleux talent pour la danse et le mouvement ?

— Vous me mettez dans l’embarras, je suis obligée de vous faire un nouvel aveu stupéfiant. Figurez-vous, mon cher ami, que mon père est le fils caché de Joséphine Baker !

— Nom de Zeus, vous me croirez ou pas, mais j’ai très bien connu Joséphine Baker, nous étions dans le même hôtel à Paris pendant la guerre.

— Ne me dites pas que Joséphine et vous… avez… enfin on se comprend !?

— Si, elle est venue se réfugier dans ma chambre un soir de bombardements, une belle nuit d’été. La terreur, la chaleur, la proximité, nous n’avons pas pu résister.

— Doux Jésus, mais vous êtes peut-être mon grand-père ! Fêtons ça avec une ribambelle de cocktails ! avait-elle lancé, alors qu’elle tapait dans ses mains pour alpaguer un des serveurs.


Nous étions restés tout l’après-midi au même endroit, sans bouger d’un pied, nous avions l’un et l’autre rivalisé d’absurdités, de théories fumeuses et définitives avec un sérieux rieur en feignant de croire nos impostures respectives. Derrière elle j’avais vu le soleil se déplacer, entamer son lent et inéluctable cheminement vers son coucher — un instant il l’avait même couronnée — puis il était allé se réfugier derrière les rochers, ne nous distribuant joliment que le halo généreux de son astre caché. Après avoir tendu la main plusieurs fois pour m’emparer désespérément des coupes de champagne que je croyais m’être encore destinées, je m’étais résigné à me servir moi-même et puisque sa coutume exigeait de prendre deux verres à la fois, je commandais mes scotchs par paire. Cette cadence d’enfer la mena rapidement à me soumettre à un questionnaire à l’envers : elle m’affirmait le plus simplement du monde ce qu’elle voulait entendre, en assortissant ses propos d’une formule finale interrogative.

— Vous êtes ravi de m’avoir rencontrée, n’est-ce pas ?

Ou encore :

— Je ferais une magnifique épouse, vous ne croyez pas ?

Et puis :

— Je suis certaine que vous vous demandez si vous avez les moyens de sortir avec moi, je me trompe ? Mais ne vous tourmentez pas, mon cher, pour vous je ferai baisser le ticket d’entrée, je suis en solde jusqu’à minuit, profitez-en ! avait-elle scandé, comme une crieuse de marché, en gigotant son torse pour faire danser son décolleté.


J’étais donc arrivé à ce moment si particulier où l’on peut encore choisir, ce moment où l’on peut choisir l’avenir de ses sentiments. Je me trouvais désormais au sommet du toboggan, je pouvais toujours décider de redescendre l’échelle, de m’en aller, fuir loin d’elle, prétextant un impératif aussi fallacieux qu’important. Ou bien je pouvais me laisser porter, enjamber la rampe et me laisser glisser avec cette douce impression de ne plus pouvoir rien décider, de ne plus pouvoir rien arrêter, confier son destin à un chemin que vous n’avez pas dessiné, et pour finir, m’engloutir dans un bac aux sables mouvants, dorés et ouatés. Je voyais bien qu’elle n’avait pas toute sa tête, que ses yeux verts délirants cachaient des failles secrètes, que ses joues enfantines, légèrement rebondies, dissimulaient un passé d’adolescente meurtrie, que cette belle jeune femme, apparemment drôle et épanouie, devait avoir vu sa vie passée bousculée et tabassée. Je m’étais dit que c’était pour ça qu’elle dansait follement, pour oublier ses tourments, tout simplement. Je m’étais dit bêtement que ma vie professionnelle était couronnée de succès, que j’étais presque riche, que j’étais plutôt beau mâle et que je pouvais aisément trouver une épouse normale, avoir une vie rangée, tous les soirs prendre un apéritif avant le dîner et à minuit me coucher. Je m’étais dit que j’étais moi aussi légèrement frappé de folie et que je ne pouvais décemment pas m’amouracher d’une femme qui l’était totalement, que notre union s’apparenterait à celle d’un unijambiste avec une femme tronc, que cette relation ne pouvait que claudiquer, avancer à tâtons dans d’improbables directions. J’étais en train de flancher lâchement, j’avais eu peur devant ce futur brouillon, ce perpétuel tourbillon qu’elle se proposait de solder comme dans une réclame, en se dandinant avec flamme. Et puis, sur les notes d’un morceau de jazz, me passant autour du cou son étole de gaze, elle m’avait attiré vers elle, violemment, d’un coup, nous nous étions retrouvés joue contre joue. J’avais réalisé que je me posais encore des questions à propos d’un problème qui était déjà tranché, je glissais vers cette belle brune, j’étais déjà sur la rampe, je m’étais lancé dans la brume, sans même m’en rendre compte, sans avertissement, ni trompe.


— La nature m’appelle, je suis toute gonflée de cocktails, attendez-moi, ne bougez pas d’une semelle ! m’avait-elle supplié en tripotant nerveusement son long collier de perles, alors que ses genoux s’entrechoquaient impatiemment devant cette naturelle urgence.

— Pourquoi bouger ? Je n’ai jamais été à un meilleur endroit de toute ma vie, l’avais-je rassurée le doigt levé pour qu’un serveur m’abreuve une nouvelle fois.

Et tandis que je l’observais se diriger vers les toilettes, d’une démarche pressée mais guillerette, je m’étais retrouvé nez à nez avec ma voisine de table. Elle semblait furieuse, ivre et hors d’elle, elle gesticulait, et avec son doigt me menaçait.

— Alors comme ça vous connaissez Dracula ! avait-elle hurlé, alors qu’autour des invités se rapprochaient.

— Pas exactement ! avais-je répondu complètement pris au dépourvu.

— Vous êtes autiste et vous êtes prince ! Vous venez de Hongrie, puis des États-Unis ! Vous êtes fou ! Pourquoi nous avoir menti ? avait-elle hurlé tandis que je marchais à reculons pour m’éloigner d’elle.

— Ce type est malade ! cria un homme dans l’assemblée.

— Tout ça n’est pas incompatible ! avais-je bredouillé dans le cul-de-sac de mes mensonges.

Puis, me sachant acculé, j’avais éclaté de rire, d’un rire généreux et libéré.

— Mais il est vraiment fou, il continue à se moquer de nous ! avait remarqué très justement mon accusatrice en avançant.

— Je n’oblige personne à croire à mes histoires, elles vous ont plu, vous y avez cru ! J’ai joué avec vous, vous avez perdu ! avais-je répondu, alors que je reculais dangereusement vers la piscine, avec un air malin, un verre de whisky à chaque main.

J’allais toucher le bord lorsque je vis mon interlocutrice s’envoler brusquement, décoller du sol, prendre son envol, puis, sans planer, s’enfoncer avec fracas dans l’eau chlorée.

— Je vous prie de bien vouloir ne pas m’excuser, j’en avais terriblement envie ! Cet homme est mon grand-père, l’amant de Joséphine Baker, un cavalier prussien et mon futur mari, il est tout ça à la fois, et moi je le crois !


Le temps d’un cocktail, d’une danse, une femme folle et chapeautée d’ailes, m’avait rendu fou d’elle en m’invitant à partager sa démence.

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