5

C’est quelque temps après un de ses anniversaires que Maman commença sa métamorphose. « C’était à peine visible à l’œil nu, mais il y avait un changement d’air, d’humeur autour d’elle. Nous n’avons rien vu, seulement senti. Sur elle, il y avait de petits riens, dans ses gestes, le clignement de ses cils, ses applaudissements, un tempo différent. Au début, pour ne pas mentir, nous n’avons rien vu, seulement ressenti. Nous nous étions dit que son originalité continuait à monter les escaliers, qu’elle avait atteint un nouveau palier. Et puis, elle s’est mise à s’énerver plus régulièrement, ça durait plus longtemps, mais rien d’alarmant. D’ailleurs, elle dansait toujours aussi souvent, certes avec plus d’abandon et d’emballement, mais rien de préoccupant. Elle buvait un peu plus de cocktails, parfois au réveil, mais l’heure, la dose, c’était sensiblement toujours pareil, ça ne changeait pas l’ordre des choses. Alors, nous avons continué notre vie, nos fêtes, nos voyages au paradis. » Voici ce qu’écrivait mon père pour raconter ce qui s’était passé.


C’était la sonnerie de la porte qui avait révélé la nouvelle nature de ma mère. Ou plutôt celui qui avait sonné. Avec ses joues creuses, son teint particulier que seul peut donner le travail de bureau, et un sens du devoir qui avait déteint sur sa gabardine, l’inspecteur des impôts et de la fiscalité avait expliqué à mes parents qu’ils avaient oublié de payer depuis très longtemps, tellement longtemps qu’il avait un gros dossier sous le bras, parce que sa mémoire ne suffisait pas. Alors mon père avait bourré sa pipe en souriant, puis était allé chercher un chéquier dans le meuble de l’entrée, celui au-dessus duquel le tableau du cavalier était posé. Mais la pipe de Papa tomba au moment où l’homme de l’impôt annonça le montant, plus les poussières pour les retardataires. Rien que les poussières c’était gigantesque, alors le montant c’était renversant. Physiquement renversant, car Maman commença à pousser furieusement l’homme des impôts qui tomba une première fois. Alors Papa essaya de la calmer, puis il releva vigoureusement les impôts par la manche en s’excusant platement, mais sans se dégonfler. Mais le monsieur des impôts s’emballa en bégayant :

— Il va falloir payer maintenant ! C’est bon pour la société de payer ses, ses, ses… ses im, im, im, pôts ! Vous vous vous… vous êtes bien contents de les utiliser les ronds-points ! Vous êtes des profiteurs sans, sans… sans scru, scru, pule !

Alors Maman lui répondit avec des hurlements d’une férocité inédite :

— Espèce de gougnafier, vous nous insultez en plus de ça ! Nous, monsieur, nous n’allons jamais sur les ronds-points, nous ne sommes pas des gens comme ça ! Les trottoirs peut-être, les ronds-points jamais ! Et puis, si c’est si bon de payer des impôts, faites-vous plaisir ! Vous n’avez qu’à payer les nôtres !

Tandis que Papa essayait de rallumer sa pipe en observant ma mère d’un air perplexe, elle s’empara du parapluie à côté de la porte, l’ouvrit, et s’en servit pour chasser les impôts hors de l’appartement. En reculant sur le palier, le monsieur des impôts cria :

— Vous allez le payer cher ça aussi, vous allez tout payer ! Votre vie va devenir un enfer !

Alors ma mère, se servant de son parapluie comme d’un bouclier, fit dévaler les escaliers au porte-glaive de la fiscalité qui s’accrochait à la rampe en grognant vaillamment. Il tombait, se raccrochait, dérapait, se rattrapait. Maman mit son sens du devoir à rude épreuve. Un court instant, j’ai même pu apercevoir sa longue carrière défiler dans son regard rouge et obstiné. Au moment où Papa réussit à la stopper en la prenant dans ses bras, elle avait fait descendre l’impôt de plusieurs paliers déjà. Et, après deux rappels menaçants par l’interphone, le monsieur des impôts et de la fiscalité s’en alla chercher de l’argent pour ses ronds-points ailleurs, chez d’autres gens. Après avoir beaucoup ri tous les trois, Papa demanda :

— Mais voyons Hortense, que vous est-il arrivé ? Qu’est-ce qui vous a pris ? Maintenant nous allons avoir de gros ennuis…

— Mais les ennuis nous les avons déjà, mon pauvre Georges ! Oui, parce que vous êtes pauvre, Georges, maintenant. Nous sommes tous pauvres ! C’est d’un commun, d’un banal, d’une tristesse… Il va falloir vendre l’appartement, alors vous vous demandez ce qui m’a pris ? Mais voyons, Georges, ils nous ont tout pris. Ils vont tout nous prendre ! Tout, nous n’avons plus un sou… avait-elle répondu. Puis elle regarda fébrilement autour d’elle pour s’assurer que l’appartement était encore réel.

— Mais non Hortense, nous n’avons pas tout perdu, nous allons trouver une solution. Déjà, à l’avenir, il faudra ouvrir le courrier, ça peut toujours servir ! déclara mon père les yeux en direction du tas de papier, avec dans la voix, comme un soupçon de regrets administratifs.

— Pas Hortense ! Pas aujourd’hui ! On m’a même volé mon vrai prénom, je n’ai même plus de prénom… sanglota-t-elle tout en se laissant tomber sur la montagne de courrier.

— La vente de l’appartement couvrira bien plus que notre dette, il nous reste le château en Espagne, ce n’est pas le bagne, non plus. Et puis je pourrais me remettre à travailler…

— Certainement pas, moi vivante, jamais vous ne retravaillerez ! Vous m’entendez ! Jamais ! avait-elle crié avec hystérie tandis qu’elle brassait les lettres, comme un bébé mécontent et sujet au désespoir le fait avec l’eau de la baignoire. Je ne peux pas passer mes journées à vous attendre, je ne peux pas vivre sans vous ! Votre place est avec nous deux… Pas une seconde, surtout pas une journée ! D’ailleurs je me demande bien comment font les autres pour vivre sans vous, chuchota-t-elle, la voix brisée en sanglot, passant d’une colère lourde, à une tristesse sourde en quelques syllabes seulement.


Le soir, dans ma chambre, en contemplant les deux lits dont j’allais devoir me séparer, je m’étais demandé pourquoi le sénateur ne m’avait pas mis en garde aussi contre les hommes des impôts. Et si celui-ci avait été végétarien et cycliste ? Je n’avais pas même osé l’envisager. Nous avions peut-être échappé à bien pire, avais-je constaté avec un frisson d’effroi, avant de transpercer Claude François de fléchettes, avec précision, mais sans joie.


Avec les commissions de recours et en appelant l’Ordure à notre secours, nous avions gagné du temps. La vente de l’appartement et le déménagement ne s’étaient pas faits immédiatement. Après son choc fiscal, ma mère avait retrouvé son comportement d’avant. Enfin presque. Parfois lors des dîners, elle était prise de fous rires interminables et finissait recroquevillée sous la table, en applaudissant sur le parquet. En fonction des invités ou des sujets abordés, la tablée joignait ses rires au sien, ou bien ne disait rien, ne riait pas, ne comprenait pas. Dans ces cas-là, Papa la relevait en lui susurrant des mots apaisants, en essuyant tendrement, sur son visage, les coulées sauvages de son maquillage. Il l’emmenait dans leur chambre et y restait le temps qu’il fallait. Parfois ça durait si longtemps que les invités partaient, pour ne pas déranger. Elle avait de drôles de fous rires malheureux.

Le problème avec le nouvel état de Maman, c’était que, comme disait Papa, on ne savait jamais sur quel pied danser. Dans ce domaine-là, nous pouvions le croire sur parole car c’était une parole d’expert. Pendant des semaines entières, elle n’était prise d’aucun fou rire triste, d’aucune colère, suffisamment longtemps pour qu’on oublie ses égarements, ses mauvaises manières. Durant ces périodes, elle nous semblait plus adorable que jamais, même plus formidable qu’avant, ce qui n’était pas aisément faisable, mais elle y parvenait brillamment.

Le problème avec le nouvel état de Maman, c’est qu’il n’avait pas d’agenda, pas d’heure fixe, il ne prenait pas rendez-vous, il débarquait comme ça, comme un goujat. Il attendait patiemment qu’on ait oublié, repris notre vie d’avant, et se présentait sans frapper, sans sonner, le matin, le soir, pendant le dîner, après une douche, au milieu d’une promenade. Dans ce cas-là, nous ne savions jamais quoi faire et comment le faire, pourtant, au bout d’un moment, nous aurions dû avoir l’habitude. Après les accidents, il y a des manuels qui expliquent les premiers soins, ceux qui sauvent, mais là, il n’existait rien. On ne s’habitue jamais aux choses comme ça. Alors à chaque fois, avec Papa, nous nous regardions comme si c’était la première fois. Dans les premières secondes en tout cas, après on se souvenait et nous regardions autour de nous pour voir d’où pouvait bien venir cette nouvelle rechute. Elle ne venait de nulle part et c’était bien ça le problème.


Nous aussi, nous avons eu notre lot de fous rires tristes. Lors d’un dîner durant lequel un invité n’arrêtait pas de dire « je parie mon slip » à chaque fois qu’il affirmait quelque chose, nous avons vu Maman se lever, remonter sa jupe, baisser sa culotte, l’enlever et la jeter au visage du parieur, pile-poil sur le nez. La culotte avait volé, traversé la table en silence et atterri sur son nez. C’était arrivé comme ça, pendant le dîner. Après un court silence, une dame s’exclama :

— Mais elle perd la tête !

Ce à quoi ma mère lui répondit, après avoir vidé d’un trait son verre :

— Non madame, je ne perds pas la tête, dans le pire des cas je perds ma culotte !

C’est l’Ordure qui nous sauva du désastre. En se mettant à rire très fort, il entraîna toute la table derrière lui, et le début de drame se transforma en une simple anecdote de culotte volante. Sans le rire de l’Ordure, personne n’aurait ri, c’est sûr. Comme les autres, Papa avait pleuré de rire, mais en se cachant le visage.

Une autre fois, un matin, à l’heure de mon petit-déjeuner, alors que mes parents ne s’étaient pas couchés, que certains danseurs sévissaient encore dans le salon, en produisant de drôles de sons, que l’Ordure dormait sur la table de la cuisine, le nez sur son cigare et le cigare recroquevillé dans un cendrier, que Mademoiselle Superfétatoire faisait la tournée des dortoirs pour réveiller les évadés de la soirée, je vis ma mère sortir nue de la salle de bain, perchée sur des chaussures à talons. Seule la fumée de sa cigarette habillait inégalement son visage par instants. En cherchant ses clefs sur le meuble de l’entrée, elle annonça très naturellement à mon père qu’elle partait chercher des huîtres et du muscadet frais pour les invités.

— Mais couvrez-vous, Elsa, vous allez prendre froid, lui avait-il dit en souriant soucieusement.

— Vous avez complètement raison, Georges, que ferais-je sans vous ! Je vous aime, le savez-vous ? répondit-elle avant de s’emparer d’une chapka sur le portemanteau. Naturellement.

Puis elle disparut en précédant, d’un court instant, le vacarme de la porte claquée par le vent. Avec mon père, nous l’avions observée du balcon, marcher d’un pas impérial, le menton conquérant, ignorant les regards, domptant les trottoirs, jetant d’une pichenette sa cigarette, essuyant ses souliers sur le paillasson, avant de rentrer chez le poissonnier. Durant tout le temps qu’elle passa dans la boutique, mon père lui répondit avec retard, en chuchotant, les yeux voilés :

— Je sais bien que vous m’aimez, mais que vais-je faire de cet amour fou ? Que vais-je faire de cet amour fou ?

Puis, lorsque Maman sortit de la boutique en souriant vers nous comme si elle l’avait entendu, un plateau d’huîtres dans un bras et deux bouteilles coincées sur ses seins dans l’autre, il soupira :

— Quelle merveille… Je ne peux pas m’en priver… Certainement pas… Cette folie m’appartient aussi.


Parfois, elle se lançait dans de folles entreprises avec un enthousiasme surprenant. Puis l’enthousiasme s’évanouissait, les entreprises aussi, seules les surprises demeuraient. Lorsqu’elle commença à écrire son roman, elle commanda des cartons entiers de crayons, de papier, une encyclopédie, un grand bureau, une lampe. Tour à tour, elle installa son bureau devant chaque fenêtre, pour l’inspiration, puis devant un mur pour la concentration. Mais une fois assise, n’ayant ni concentration, ni inspiration, elle se mettait en colère, jetait le papier en l’air, cassait les crayons, tapait le bureau de ses paumes, et éteignait la lumière. Son roman avait pris fin avant même qu’un début de phrase ne soit griffonné sur sa tonne de papier. Plus tard, elle entreprit de repeindre l’appartement afin de lui donner plus de valeur pour les futurs acheteurs. Elle commanda des pots de peinture jusqu’à plus soif. Des pinceaux, des rouleaux, des produits toxiques, un escabeau, une échelle, du scotch et des rouleaux de papier plastique pour protéger le parquet, les meubles, les soubassements. Puis, après avoir recouvert tout l’appartement de plastique et essayé toutes les couleurs de peinture, par petites touches, sur tous les murs, elle abandonna en disant que ça ne servait à rien, que de toute manière tout était perdu, qu’avec ou sans peinture il serait vendu. Pendant des semaines, notre appartement ressembla à un immense congélateur rempli de produits sous vide et froids. À chaque fois, Papa essayait de la raisonner, mais elle faisait tout avec un tel naturel, le regardait sans voir où était le problème, qu’il abandonnait et observait impuissant son épouse s’évanouir avec ses projets inconséquents. Le problème c’est qu’elle perdait complètement la tête. Bien sûr, la partie visible restait sur ses épaules, mais le reste, on ne savait pas où il allait. La voix de mon père n’était plus un calmant suffisant.


C’est lors d’un après-midi banal et commun que notre vie partit en fumée. Une fumée anthracite et chimique. Alors que mon père et moi étions allés faire des courses sans importance, du vin, des produits d’entretien, du pain, de simples courses d’intendance, il voulut absolument se rendre chez le fleuriste préféré de Maman.

— Madeleine adore ses compositions, il n’est pas tout près, mais son bonheur vaut bien le détour !

Et le détour fut long, les embouteillages, la clientèle nombreuse et pointilleuse, notre recherche méticuleuse, la composition harmonieuse, de nouveau les embouteillages, l’emplacement dans le parking, et, dans notre rue, un nuage. De la fenêtre de notre salon, au quatrième étage, s’échappait une colonne de fumée épaisse et grise, escortée de flammes virulentes, qu’essayaient de noyer deux pompiers, perchés sur leur échelle géante. Avant de pouvoir se rapprocher du camion et du vacarme des sirènes, il fallut traverser la foule compacte de curieux, qui se montra agacée d’être ainsi dérangée, par des hurlements et des coups de coudes, dans son activité :

— On se calme ! On ne bouscule pas, gamin, de toute manière c’est trop tard, y a plus rien à voir ! me conseilla sèchement un vieux qui me bloquait avec son bras, alors que j’essayais de le pousser pour avancer.

Il accepta finalement de me laisser passer, en hurlant, pour que je lâche son pouce d’entre mes dents.

— Oh des fleurs ! Vous êtes charmants ! s’exclama Maman allongée sur une civière et recouverte d’une couverture de papier doré.

Son visage peinturluré de noir, de gris, de poussières blanches n’avait pas l’air inquiet.

— Tout est réglé mes amours, j’ai brûlé tous nos souvenirs, c’est toujours ça qu’ils ne pourront pas saisir ! Oulalala ça chauffait là-dedans, mais bon, c’est fini maintenant ! déclara-t-elle alors qu’elle effectuait une chorégraphie confuse avec ses mains, contente d’elle.

Sur ses épaules découvertes se trouvaient collées des boules de plastique brûlé.

— C’est fini maintenant, c’est fini maintenant, lui répétait mon père qui ne savait vraiment pas quoi faire d’autre que de lui nettoyer le front et l’interroger du regard, sans lui poser de question, sans lui donner de prénom.

Moi non plus, je ne savais pas quoi dire, alors je ne lui disais rien, en me contentant de picorer doucement ses mains charbonneuses d’une affection silencieuse.


Le chef des pompiers nous avait expliqué qu’elle avait réuni dans le salon la montagne de courrier, toutes les photos de la maison ; qu’elle avait mis le feu à tout ça, et qu’avec le plastique du sol au plafond, notre salon s’était transformé immédiatement en énorme chaudron ; qu’ils l’avaient retrouvée calme, dans un coin de l’entrée, tenant dans ses bras un tourne-disque et un grand oiseau complètement affolé ; qu’elle avait été brûlée par des torches de papier cramé, mais que ce n’était pas grave ; que seul le salon était touché, que le reste de l’appartement était épargné. Bref, le pompier en chef nous expliqua que tout allait presque bien. Même si ça restait à prouver.


Les preuves que tout allait presque bien, personne n’a pu nous les apporter. Ni d’ailleurs les policiers qui interrogèrent longuement Maman en s’arrachant les cheveux devant son aplomb désarmant et ses propos surprenants :

— Je n’ai fait que détruire ce que je voulais garder pour moi ! Sans ces bêtes bâches en plastique, rien de tout cela ne serait arrivé !

— Non, je n’ai rien contre les voisins, si j’avais voulu les brûler, c’est leur appartement que j’aurais enflammé, pas le mien !

— Oui, je me sens parfaitement bien, merci, ce cirque est-il bientôt fini ? Quel remue-ménage pour quelques papiers brûlés !

En la regardant sourire et répondre calmement, Papa saisit ma main pour que je ne le laisse pas tomber. Son regard était éteint. En voulant tout éteindre, tout arroser, le passage des pompiers avait aussi étouffé le feu de ses yeux. Il ressemblait de plus en plus au cavalier prussien du tableau de l’entrée, son visage était jeune mais légèrement craquelé, son costume était chic mais passé, on pouvait le regarder mais rien lui demander, il semblait venir d’une autre époque, son époque à lui était terminée, elle venait de s’achever.


La clinique non plus ne nous apporta aucune preuve que tout allait presque bien. Il n’y avait que Maman pour considérer que tout allait à merveille.

— Pourquoi nous rendre dans ce bâtiment déprimant cet après-midi alors que nous pourrions danser ! Le salon est condamné mais nous pourrions faire de la place dans la salle à manger ! Mettons Bojangles ! Le disque n’est pas abîmé ! Il fait si beau, vous n’avez pas une autre promenade à me proposer ?

— Vous n’êtes vraiment pas drôles ! avait-elle bougonné avant d’accepter de nous accompagner.

À notre arrivée, devant le visage soucieux du médecin, elle lui avait lancé :

— Eh bien, mon pauvre vieux, je ne sais pas qui de nous deux se porte le mieux, mais si vous avez un après-midi à perdre je vous conseillerais bien d’aller voir quelqu’un ! Vous me direz, fréquenter des malades mentaux toute la journée, vous finissez par imprimer ! Même votre tablier n’a pas l’air bien !

Cette remarque fit sourire mon père mais absolument pas le médecin qui demanda, en regardant ma mère la tête en biais, de rester seul avec elle. L’entretien dura trois heures, durant lesquelles la pipe de mon père ne cessa de fumer et nous de marcher devant le grand bâtiment déprimant. Il me disait :

— Tu vas voir, ce cauchemar va s’arrêter, tout va s’arranger, elle va retrouver ses esprits, et nous allons retrouver notre vie ! Elle a toujours autant d’humour, quelqu’un d’aussi drôle ne peut être complètement foutu !

À force de l’entendre répéter ça, j’avais fini par le croire et lui aussi, alors quand le médecin demanda à lui parler en privé, il me quitta en m’adressant un clin d’œil. Un clin d’œil qui signifiait que le cauchemar était bientôt terminé.


A priori le médecin n’était pas de cet avis, et lorsque mon père sortit de son bureau, en regardant son visage, je sus aussitôt que le clin d’œil avait été un mensonge involontaire.

— Ils vont garder ta mère en observation pendant quelque temps, c’est plus simple ainsi. Comme ça, lorsqu’elle sortira, elle sera complètement guérie. Encore quelques jours et tout sera fini, ça nous laisse le temps de réparer les dégâts du salon pour son retour. Tu choisiras la couleur de la peinture, tu vas voir, on va bien s’amuser ! affirma-t-il, même si ses yeux tristes et doux disaient tout le contraire.

Pour être gentil avec moi, mon père était aussi capable de faire des mensonges à l’envers.

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