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Lorsque je descendis prendre mon petit déjeuner, je me retrouvai prise dans l’effervescence des préparatifs de la soirée. Je n’y avais jamais assisté de l’intérieur. Dans un autre contexte, j’aurais apprécié de passer la journée à observer, mais je n’avais pas l’esprit à la fête. L’angoisse me tiraillait, la nervosité me rongeait et le trouble ne me quittait pas depuis la veille. Je n’aimais pas le sentiment de méfiance que m’inspirait Marthe. Durant la nuit, il n’avait cessé d’enfler, sans que j’arrive à rationaliser. J’espérais que son attitude aujourd’hui me prouverait que j’avais mal interprété son geste. Et le plus tôt serait le mieux. Dans le cas contraire — je refusais d’y penser —, je n’avais aucune idée de comment réagir. J’en fus pour mes frais en arrivant dans la cuisine, lorsque Jacques m’apprit que, selon ses habitudes, elle était absente chaque jour qui précédait une réception. Ce fut donc à lui que je remis sa robe, comme la toute première fois. Je passai le reste de la journée barricadée entre ma chambre et mon atelier.


Vingt heures. J’entendais les premiers invités. Aucun signe de vie de Marthe. Mon estomac était noué. Gabriel viendrait-il ? Était-il déjà là ? Je venais de finir de me maquiller et de me coiffer, mes cheveux étaient relevés en chignon bas. Uniquement vêtue de mon string, je m’approchai de mon dressing et l’ouvris. Premier souffle, je mis mes stilettos. Second souffle, je retirai du cintre ma robe rouge. Troisième souffle, je l’enfilai. Et dernier souffle, je m’observai dans le miroir. Si mes souvenirs étaient justes, Gabriel ne m’avait jamais autant désirée que lorsqu’il avait assisté à la séance d’essayage de cette robe. Mon seul espoir, ma seule attente, était de réveiller son intérêt et son attirance pour moi. Pour la suite, on verrait plus tard…

J’étais prête. Je sortis de ma chambre et pris le couloir pour rejoindre le rez-de-chaussée. Jacques était en bas de l’escalier. Il me sourit gentiment en me voyant.

— Iris, vous êtes la plus belle femme de la soirée.

— Merci, Jacques, mais vous savez aussi bien que moi que c’est faux.

— Elle vous attend…

— J’y vais.

J’inspirai profondément.

— Si vous avez besoin de quelque chose ce soir, je suis là, me dit-il.

Je lui souris en guise de remerciement. Puis je m’avançai vers ce que je considérais comme mon grand retour dans la civilisation.

Lorsque j’entrai dans le grand salon, plusieurs têtes se tournèrent. Certains invités, visiblement déconcertés par ma présence, mirent du temps à répondre aux salutations que je leur envoyai. Comme s’ils voyaient une revenante. Gabriel brillait par son absence. Je sentis le regard de Marthe sur moi avant même de la repérer, et m’avançai vers elle. Elle souriait, victorieuse ; elle avait retrouvé son élève. Je me tins face à elle, nous restâmes de longues secondes à nous dévisager. Puis elle s’approcha et posa ses lèvres sur ma joue.

— Parfaite, comme je te l’avais dit.

— Merci, Marthe.

Nous reprîmes nos habitudes. Je cherchai dans chacun de ses gestes, chacune de ses paroles, une signification, une indication qui m’aurait échappé jusque-là. Elle me tenait par le coude et moi, je l’écoutais parler à ses invités. Rien d’anormal. Je ne prenais la parole que lorsque je sentais le moment venu de proposer des rendez-vous pour découvrir la nouvelle collection en préparation. Là non plus, rien ne sortait de l’ordinaire…

Une ancienne cliente manifesta son impatience.

— Quel jour puis-je passer à l’atelier ?

Je bredouillai et regardai Marthe. J’allais lui demander l’autorisation, comme une enfant.

— Puis-je retourner y travailler ?

— Bien sûr, ma chérie, l’atelier est à toi.

Je ne profitai pas de cette merveilleuse nouvelle. Gabriel venait de pénétrer à son tour dans le grand salon. De loin, je trouvai qu’il avait maigri, en tout cas, son visage paraissait émacié. Quelque chose en lui avait changé. Ce n’était plus le chien fou que je connaissais, sa nonchalance séductrice avait disparu. Ma respiration s’accéléra. Mon corps se tendit imperceptiblement vers lui. Comme dans un brouillard, j’entendis Marthe m’appeler.

— Iris !

— Pardon, excusez-moi, je…

J’eus l’impression de me réveiller et me souvins de la cliente.

— Euh… vous disiez… Ah oui… Passez la semaine prochaine, j’aurai eu le temps de me réinstaller à l’atelier. Je serai heureuse de vous accueillir.

Je jetai un coup d’œil à Marthe, elle semblait furieuse. Je me recroquevillai.

— Droite, cambrée, siffla-t-elle entre ses dents.

Je fermai les yeux deux secondes avant de me redresser. Marthe reprit la conversation avec un naturel déconcertant. Et soudain, j’entendis une voix éraillée — au moins, elle, elle n’avait pas changé.

— Marthe, enfin…

Il s’interrompit en me découvrant à ses côtés.

— Gabriel, mon chéri, j’ai cru que tu n’arriverais jamais.

Elle tenait fermement mon coude. Ses ongles pénétrèrent dans ma chair à me faire mal. J’accrochai le regard de Gabriel. Il me détailla de haut en bas, avisa la poigne de Marthe. Ses mâchoires se crispèrent, il but cul sec sa flûte de champagne et arbora un sourire ironique.

— Iris est de retour parmi nous pour la soirée ?

— Mon chéri, tu étais tellement occupé ces temps-ci que je n’ai pas eu l’occasion de te l’apprendre : Iris a repris ta chambre ici même, elle vit avec moi depuis deux semaines.

Il pâlit, ouvrit les yeux un peu plus grand, puis secoua la tête. Lorsqu’il la regarda, chacun de ses traits montrait le contrôle dont il était capable.

— Tu as toujours eu de grands projets pour elle, tu dois être aux anges.

— Tu me connais si bien.

— Trop bien même.

— Iris (il se tourna vers moi), c’est un plaisir.

Pourquoi cela sonnait-il si faux ? La dureté de son regard, la tension de son corps m’indiquaient tout le contraire.

— Gabriel… je…

— Excuse-moi, je suis attendu.

Il tourna les talons, vola un verre sur le plateau d’un serveur, et fila sur le balcon. Seul. Pour ne pas amplifier la colère de Marthe à mon égard, je pris sur moi et fis bonne figure.


Durant plus d’une heure, je donnai l’impression d’ignorer Gabriel. Marthe baissa enfin sa garde. Je pus évoluer entre les invités à mon gré. Lorsque s’entamait une conversation, je répondais par oui ou par non, je riais lorsque je voyais les autres convives s’esclaffer. Toute mon attention se focalisait sur Gabriel. Il était resté sur le balcon, figé près de la porte-fenêtre ouverte. Il buvait verre sur verre, sans me quitter des yeux, la mine sombre. Il ne m’avait jamais paru aussi dangereux, son expression était ombrageuse, dévoreuse ; il penchait la tête, observait mes jambes, puis ses yeux remontaient le long de mon corps. Si une femme venait lui quémander de l’attention, il l’envoyait paître. De temps à autre, il cherchait Marthe du regard.

Cette tension devint insupportable. Je m’éclipsai et partis me réfugier en cuisine. Jacques y supervisait les serveurs. Il ne fit aucun commentaire. Je me servis un verre d’eau au robinet, bus une gorgée et le vidai dans l’évier. Je me ventilai en battant des mains devant mon visage.

— J’y retourne, marmonnai-je.

J’avais à peine fait quelques pas dans le couloir que Gabriel se matérialisa comme par enchantement devant moi. Ses yeux étaient injectés de sang, de la sueur perlait sur ses tempes, son costume était négligé.

— Pourquoi es-tu revenue ?

Il transpirait de colère.

— Ne t’inquiète pas, je ne vais pas te courir après, j’ai compris…

Il franchit les deux pas qui nous séparaient et me plaqua violemment au mur. Sa bouche effleura ma tempe, ma joue, mes lèvres. Son haleine empestait l’alcool. Il haletait, moi aussi.

— Tu n’aurais pas dû revenir.

Sa voix tremblait de rage.

— Pourquoi ?

— Parce que cette vie n’est pas la tienne.

— Et si j’en veux, de cette vie ?

— Putain !

Il donna un coup de poing dans le mur. Je sursautai et fermai les yeux.

— Tu ne sais pas ce que ça signifie !

Il parlait de plus en plus fort.

— Que se passe-t-il ?

Jacques était sorti de la cuisine. Il se plaça derrière Gabriel et posa sa main sur son épaule.

— Il vaudrait mieux partir, mon garçon, lui dit-il. Ce n’est pas le lieu, et encore moins le moment.

Une vague de tristesse et d’inquiétude s’abattit sur le visage de Gabriel. Il s’écarta vivement de moi. Le mur m’empêcha de m’effondrer. Il s’approcha de Jacques.

— Empêchez-la de nuire, lui dit-il.

— Je ferai ce que je peux.

Jacques donna une tape dans le dos de Gabriel et l’entraîna fermement vers la sortie.

— Ne pars pas, murmurai-je.

J’avais l’impression de devenir folle. Qu’avait-il voulu dire ?

— Il faut y retourner maintenant, me dit Jacques, que je n’avais pas vu revenir.

Totalement hébétée, je levai les yeux vers lui.

— Marthe va s’inquiéter si vous disparaissez trop longtemps, répondit-il à ma question muette.

— Mais Gabriel… il ne va pas bien. Je ne peux pas le laisser comme ça.

— Il est solide. Vous n’arrangeriez pas les choses en le suivant ce soir.

— Jacques, pourquoi croyez-vous que je pourrais nuire ?

— Ce n’est pas de vous qu’il parlait.

Je hochai la tête et partis reprendre ma place au milieu des invités. Je croisai le regard de Marthe, féroce.


Les invités partaient les uns après les autres. La peur s’insinuait comme un venin ; j’avais des sueurs froides. Si j’avais pu, je serais partie avec eux. Lorsqu’il ne resta plus personne, Marthe renvoya Jacques chez lui. Je perçus le regard inquiet qu’il me lança avant de quitter les lieux. Intérieurement, tout mon être criait : « Emmenez-moi, ne me laissez pas seule avec elle ! » Le silence était étouffant. Le plus naturellement possible, je pris la direction de l’escalier : lui échapper au plus vite.

— Je vais me coucher, Marthe, je suis fatiguée. Merci pour ce soir, vous aviez raison, les clientes sont ravies.

Je n’eus pas le temps de poser le pied sur la première marche.

— Reste ici !

Sa voix était tranchante comme une lame de rasoir. Je sursautai. Mes épaules se voûtèrent. Je fermai les yeux.

— Regarde-moi !

Je lui obéis. Sa beauté était devenue macabre. La blancheur de son teint, ses lèvres rouge sang, son regard noir.

— Depuis quand es-tu la maîtresse de Gabriel ?

— Je ne l’ai jamais été.

— Tu n’es qu’une petite menteuse.

— Non, je vous jure. Je n’ai jamais fait l’amour avec lui.

— Faire l’amour ! Quelle ineptie !

Elle partit dans un éclat de rire diabolique. Puis un masque de froideur incomparable se peignit sur son visage.

— Tu n’es revenue que pour lui. Tu m’utilises.

— C’est faux ! Je voulais vous retrouver… Vous comptez tellement pour moi… mais…

— Mais quoi ?

— Je… J’aime Gabriel… Je suis amoureuse de lui depuis le premier jour.

Je ne vis pas la gifle arriver. Le coup, devrais-je dire, tant elle fut violente. Mes oreilles bourdonnèrent. Je touchai ma joue, un goût métallique me vint dans la bouche, les larmes débordèrent de mes yeux. Je passai un doigt sur mes lèvres : je saignais. Je la regardai ; elle me terrifia. La fureur l’habitait. Sa respiration était saccadée et dans ses pupilles dilatées je ne percevais que haine et démence. Elle se contenait, mais pour combien de temps encore ? Je fis volte-face et commençai à monter l’escalier. Après trois marches, je sentis une main glacée agripper ma jambe et tirer : je trébuchai, tombai sur les genoux et râpai la peau de mes bras. Un cri de douleur s’échappa de ma bouche.

— Petite garce ! cria Marthe. Reste là, c’est un ordre.

Je me débattis, lui donnai un coup de talon, j’eus mal de lui faire mal, mais je réussis à me dégager. Je saisis l’occasion et achevai l’ascension de l’escalier à quatre pattes. Je courus dans le couloir.

— Tu ne m’échapperas pas, éructa Marthe derrière moi. Tu es à moi !

Je me tordis la cheville à un mètre de la porte de ma chambre. Marthe en profita pour m’attraper par l’épaule ; elle me griffa. Elle me retourna, me poussa, ma tête cogna contre le mur. J’étouffai un sanglot.

— Marthe… Arrêtez, s’il vous plaît… Vous me…

Ma voix s’étrangla : elle avait refermé ses mains sur mon cou en hurlant. Je voyais trouble, les larmes obstruaient ma vue. Elle serra plus fort. Je cherchai l’air. Je la suppliai du regard. Soudain, elle ouvrit les yeux en grand. Je sentis sa prise se ramollir.

— Ma chérie…

Sa voix n’avait été qu’un murmure. Elle me lâcha. Tout son corps se mit à trembler, à la limite des convulsions. Elle poussa un cri d’animal apeuré. Elle fit un pas vers moi : je sursautai, la bousculai et réussis à pénétrer dans ma chambre. Je fis tomber la clé, gémis de panique, la récupérai au sol et fermai le verrou à double tour. Marthe se mit à frapper contre ma porte.

— Pardonne-moi, je n’aurais pas dû… Ma chérie, ouvre-moi.

Je m’éloignai et l’entendis s’écrouler par terre. Elle continuait à marteler le bois en criant mon prénom d’une voix douloureuse, suppliante. Je me tenais le cou, toussant, sanglotant, m’efforçant de reprendre mon souffle. Je voulais Gabriel. Je voulais qu’il vienne, qu’il me sauve de la furie de Marthe. Je cherchai mon téléphone. En vain : je l’avais laissé dans mon atelier. Personne ne viendrait me libérer avant le lendemain matin. Marthe continuait à m’appeler, elle pleurait, poussait des cris d’agonie atroces. Je me réfugiai dans mon lit, m’adossai, repliai les genoux et les serrai contre ma poitrine. Les gémissements déchirants de Marthe s’espacèrent, mais elle était toujours là. Par moments, je l’entendais, larmoyante, murmurer des « Ma chérie ». Mes sens restaient en éveil. Le moindre bruit, le moindre craquement de parquet me faisait sursauter, et un sanglot s’échappait de ma gorge. Je doutais de la réalité des dernières heures. Marthe avait-elle réellement cherché à me tuer ? Était-ce vraiment elle ? Cette femme que j’admirais, que je portais aux nues… Tout mon univers s’écroulait. Le monde entier devenait fou.


Je me réveillai dans la même position avec un torticolis et les jambes ankylosées. Je regardai ma montre : il était presque 10 heures. Je m’étais endormie au lever du soleil ; je n’avais pas réussi à lutter. Je m’extirpai de mon lit et restai assise de longues minutes sur le bord. Mes mains se crispèrent sur mes genoux. D’ici ce soir, il me fallait des réponses, et une solution. Je ne pouvais plus vivre ici. Je me levai avec précaution, j’avais mal partout. En arrivant dans la salle de bains, je me statufiai devant le miroir. L’image qu’il me renvoyait était épouvantable : mon maquillage avait coulé, des larmes noires avaient séché sur mes joues, ma lèvre était enflée, profondément entaillée, ma robe déchirée à certains endroits, mes genoux et mes bras étaient écorchés, des bleus disséminés sur mon corps. Le plus impressionnant : la marque autour de mon cou.

Je pris une douche presque froide pour me fouetter le sang. J’avais la gueule de bois sans avoir bu. Puis j’entamai le camouflage des empreintes que Marthe avait laissées : j’enfilai un pantalon et un pull, enroulai un grand foulard autour de mon cou, j’utilisai une bonne couche de maquillage pour ma lèvre. J’espérais que cela passerait à peu près inaperçu.

Je me remis à trembler en déverrouillant ma porte. Je poussai un soupir de soulagement en ne découvrant personne derrière. Je passai devant la chambre de Marthe sans faire de bruit. Dans l’escalier, j’entendis les aspirateurs s’activer. D’ici quelques heures, ce serait comme si cette soirée n’avait jamais eu lieu. Mais l’armée de femmes de ménage ne pourrait pas la nettoyer de mes souvenirs. Je me servis une tasse de café à la cuisine et allai regarder par la fenêtre l’agitation parisienne. Pas de trace de la moto de Gabriel.

— Iris, vous êtes là !

Je sursautai en entendant Jacques. Je me retournai et devinai comme une sorte de soulagement sur son visage. Je tentai vainement de lui sourire.

— Vous avez vu Marthe ce matin ? lui demandai-je.

— Elle est sortie.

— Savez-vous à quelle heure elle revient ?

— Aucune idée.

— Où est-elle ?

— Je ne peux pas vous le dire, désolé.

Je m’écroulai sur la première chaise que je trouvai. L’air commençait à me manquer.

— Que puis-je faire pour vous, Iris ?

Je pris ma tête entre mes mains et retins un sanglot.

— Expliquez-moi ce qui se passe ici, s’il vous plaît.

— Ce n’est pas à moi de le faire.

Je le regardai droit dans les yeux.

— Vous me laisseriez sortir ?

— Vous n’êtes pas prisonnière, en tout cas, pas avec moi.

Malgré mon corps douloureux, je traversai l’appartement en courant, montai quatre à quatre l’escalier et déboulai dans ma chambre telle une furie. J’attrapai mon sac à main, un blouson de cuir, et allai récupérer mon téléphone dans mon atelier. Le sang pulsait dans mes veines. L’énergie du désespoir. Je fis le chemin inverse à la même vitesse. Jacques patientait devant la porte d’entrée. Il me tendit un trousseau de clés.

— S’il ne vous ouvre pas, entrez chez lui avec ça.

Interdite, je fixai ses clés dans ma main.

— Il accepterait n’importe quoi venant de vous, poursuivit-il. Et il en a besoin. Vous aussi d’ailleurs.

— Marthe… vous n’aurez pas d’ennuis ?

— Je m’occupe d’elle, ne vous inquiétez pas.

En me retrouvant dans la rue, j’inspirai profondément, contemplai le ciel. Je m’accordai quelques secondes. Je reprenais ma liberté. J’étais en sécurité. J’étais seule, et je décidais de la direction que j’allais prendre. Je remerciai ma mémoire géographique et mon sens de l’orientation. Je n’étais jamais allée chez lui, j’étais simplement passée devant son immeuble, un soir, en taxi ; son adresse était pourtant incrustée au plus profond de ma mémoire.


Je marchai. Je marchai. Je marchai dans les rues de Paris. Opéra. Boulevard Haussmann… Rien n’aurait pu m’arrêter. J’étais dans un film où les passants me faisaient une haie d’honneur. Ils me frôlaient, je les bousculais sans les sentir, je ne distinguais aucun visage. Ils n’étaient que silhouettes sur le trottoir des grands magasins. Gabriel était en danger, je le sentais dans ma chair. Je le défendrais, je le guérirais, je le forcerais à m’écouter, à s’ouvrir.

Le Digicode de son immeuble ne me résista pas, j’avais les clés. Si les boîtes aux lettres ne m’avaient pas fourni son étage, j’aurais frappé à chaque palier. Au quatrième, une seule double porte, qui n’isolait pas du tout du volume assourdissant de la musique. Begin the End, de Placebo, envahissait la cage d’escalier. Les basses faisaient vibrer le bois de la porte. Je sonnai, sachant pertinemment qu’il n’entendrait pas. Je me servis du trousseau et pénétrai chez lui pour la première fois, désormais accompagnée par Muse, Explorers prenant le relais. Matthew Bellamy chantait qu’on le libère : « Free me. Free me. Free me from this world. I don’t belong here. It was a mistake imprisoning my soul. Can you free me from this world ? » L’appartement était plongé dans la pénombre. Il n’y avait pas d’entrée. La télévision était allumée sur un écran moucheté. Et j’aperçus des pieds nus qui dépassaient du canapé en cuir noir. En m’approchant de lui, je shootai dans un casque de moto. Je retins un cri de douleur et jurai entre mes dents. Toujours aucune réaction de son côté. Je compris pourquoi : une bouteille vide de vodka avait roulé sous la table basse. Gabriel ronflait, allongé sur le ventre, en jean et torse nu. J’eus le loisir de détailler son tatouage. Venant de lui, on pouvait s’attendre à quelque chose de décalé, frôlant l’autodérision. Il m’avait dit « version ange déchu ». Le déchu primait. Les ailes de l’ange Gabriel étaient noires, lacérées, déchirées, aspirées dans un gouffre dont personne ne connaissait l’issue. J’eus mal pour lui. Quel secret cachait-il ? Quel mal le rongeait ? Son sommeil était tout sauf réparateur. Les traits de son visage se crispaient ; il souffrait. Je me penchai et déposai un baiser sur sa joue. Toujours endormi, il fit une grimace, puis un sourire. J’éteignis la télévision, cherchai du regard la chaîne hi-fi, coupai la musique. Le silence ne le réveilla pas, je poursuivis ma visite. Malgré l’impression de traverser une zone de guerre, je pus apprécier la beauté de l’appartement. Marthe envahit mes pensées, elle était forcément responsable de la décoration intérieure, sobre, minimaliste, moderne. Comme le sien, c’était un appartement haussmannien avec moulures au plafond et cheminée en marbre. Le parquet était presque noir, le blanc des murs était si pur qu’il frôlait le bleuté. Rien ne les ornait. Pas de photos, pas d’objets personnels qui auraient pu m’en apprendre davantage sur lui et son passé. La cuisine était ouverte sur le séjour, il y régnait un parfait chaos. J’empruntai ensuite un couloir, passai devant un bureau dans lequel je n’entrai pas. Puis j’arrivai au seuil de sa chambre ; cela sentait le renfermé, les draps n’avaient pas dû être changés depuis un bon bout de temps. Je refusai d’imaginer qui ils avaient pu accueillir. Je revins dans le séjour, retirai mon blouson, décidai de laisser Gabriel dormir et attaquai le ménage.


En une heure, j’avais déjà abattu du boulot. Je tirai complètement les rideaux pour laisser entrer la lumière du jour et le réveiller doucement. Je m’assis dans un fauteuil en face de lui et croisai les jambes. Mon cœur se tordit d’amour pour lui. Il commença à gigoter, il grogna, frotta son visage contre le coussin qui lui servait d’oreiller. Quand il ouvrit les yeux, ce fut moi qu’il vit en premier. Il resta plusieurs secondes à me fixer, sans un mot. Puis il s’assit, soupira, s’ébouriffa les cheveux et esquissa un léger sourire.

— J’imagine que c’est à Jacques que je dois ta présence ici ?

J’opinai du chef.

– Ça fait des mois que je rêve de te voir à mon réveil, et il faut que ça arrive le jour où je suis une loque.

Je bondis de ma place, prête à lui sauter dessus. Il m’arrêta d’un geste de la main.

— Réponds à ma question.

— Laquelle ?

Il s’extirpa du canapé.

— Pourquoi es-tu revenue à Paris ? Où est ton mari ?

— J’ai quitté Pierre.

— Pourquoi ?

Je soufflai.

— J’ai appris qu’il me trompait et…

— Fils de pute ! Comment il a pu te faire ça ?

Il se mit à gesticuler dans tous les sens. J’avançai vers lui, et posai ma main sur mon bras. Il stoppa net et me sonda du regard.

— Je vais bien, Gabriel. Et si j’avais été courageuse, j’aurais pris cette décision bien avant d’apprendre ça, parce que je ne voulais plus être avec lui, je ne l’aimais plus. C’est avec toi…

— Ne dis pas ça, s’il te plaît.

Je reculai, blessée.

— Tu ne veux vraiment pas de moi, alors ?

Mes yeux se remplirent de larmes. Il vint tout contre moi et prit mon visage en coupe.

— Je ne mérite pas que tu pleures… Mais… qu’est-ce que tu as là ?

Son pouce effleura le bleu et l’entaille sur ma lèvre, je sifflai de douleur. Ses yeux dévièrent vers mon cou. J’avais retiré mon foulard sans même m’en rendre compte.

— Ce n’est rien…

— Ne me dis pas que c’est elle ?

Je fuis son regard. Il me lâcha, serra les poings, ses yeux lançaient des éclairs.

— Garce ! Comment a-t-elle osé lever la main sur toi ?

— Ce n’est rien, je te l’ai dit.

— Si, c’est très grave ! Tu me caches des choses…

Il se mit à tourner comme un lion en cage.

— Voilà pourquoi je t’ai poussée à partir, s’énerva-t-il. Voilà pourquoi j’ai beau t’aimer comme un dingue, ce ne sera jamais possible entre nous, parce que tu mérites tellement mieux que cette vie de merde, parce que…

— La ferme, Gabriel ! criai-je.

Je courus vers lui, le forçai à me regarder. Il détourna les yeux et fixa le sol.

— Iris, s’il te plaît… Ne rends pas les choses plus difficiles.

— Répète ce que tu viens de dire, m’énervai-je en martelant son torse avec mes poings.

— Je t’aime, murmura-t-il.

Mes coups cessèrent. J’écrasai mes lèvres contre les siennes. Il me broya contre lui. Nos langues se livraient bataille. Notre baiser me faisait mal, il avait un goût de sang, de relents d’alcool, mais il fracassait tout sur son passage. Je voulais savoir ce que ses lèvres me feraient. Elles me faisaient peur, elles me faisaient du bien, elles me mettaient en danger, elles me rendaient vivante. Il me poussa contre le mur le plus proche. Ses mains, intrusives et possessives, empoignèrent mes fesses puis s’insinuèrent sous mon tee-shirt. Les miennes s’écrasèrent dans son dos, je pétrissais sa peau, je me retenais de le griffer. Je voulais me fondre en lui. Il agrippa ma cuisse, je sentis toute l’étendue de son désir. Je gémis. Notre baiser prit fin brutalement. J’étais à bout de souffle. Il lâcha ma jambe et riva son regard au mien, un regard plein de douleur, et fautif. Je passai la main dans ses cheveux.

— Que t’arrive-t-il ?

Je caressai son visage, et il ferma les yeux. Puis il se dégagea.

— Tu ne sais pas tout. Tu mérites un type bien. Même ton connard de mari t’aurait rendue plus heureuse que moi.

— Pourquoi penses-tu une telle chose ?

Il se tourna vers moi ; il me dominait de toute sa stature.

— Parce qu’avant de t’aimer, je voulais coucher avec toi, pour rendre folle Marthe, pour lui piquer son jouet, pour que tu sois le mien. Parce qu’on a toujours joué à ça avec elle. Sauf qu’elle voulait te garder pour elle seule. Plus elle m’interdisait de m’approcher de toi, plus je te voulais, et pas pour ton bien. Crois-moi.

Je portai la main à ma bouche.

— C’est faux !

— La vérité, Iris, c’est que tu es la première femme avec qui j’ai envie de faire l’amour, et pas de baiser comme une poule de luxe. Tu veux vraiment savoir qui je suis ?

Il planta ses yeux dans les miens. Je ne pouvais plus parler.

— Je suis le type qui a couché avec Marthe pendant près de quinze ans alors que je l’aime comme une mère. J’ai été son gigolo, avec l’approbation de Jules et mon consentement total. La fin va t’intéresser aussi ! Je ne suis rien sans elle, tout ce que tu as vu depuis le début, les sociétés, mon fric, mon appartement, tout, strictement tout ce que j’ai est à elle, et si elle le décide, demain je me retrouve à la rue, à poil.

Les larmes débordèrent de mes yeux. Gabriel avait la mâchoire serrée. Il était livide. Ce qui ne l’empêcha pas de poursuivre.

— Si j’avais levé le petit doigt le soir où elle t’a fait essayer une robe devant moi, ça se finissait en partie à trois, que tu le veuilles ou non. On t’aurait pervertie.

Je retins difficilement la nausée qui montait.

— C’est là que j’ai réalisé que je changeais, parce que j’ai voulu te protéger de son emprise. Je voulais tout faire pour éviter que Marthe ne te fasse ce qu’elle m’a fait. Mais c’était si dur de lutter contre ce que je ressentais. J’ai à peine essayé de mettre de la distance, et il n’y avait rien à faire. Je ne pensais qu’à toi, je ne voulais que toi. Et puis, ton mari est venu… J’ai compris que je ne t’apporterais rien de bon, qu’il fallait que j’arrête de rêver. Ton départ précipité m’a facilité la tâche, même si je vis l’enfer depuis que tu es partie. Quand je t’ai vue hier, quand j’ai appris que tu vivais chez elle… je… la manière dont elle te tenait… et toi… toi, tellement elle, et… tellement soumise, j’ai cru devenir fou.

Je tremblais des pieds à la tête. J’avais l’impression de découvrir une autre histoire que la mienne, que la nôtre, à tel point que je chancelai, prise d’un vertige. Gabriel s’approcha à grands pas de moi, il me guida vers le canapé et me fit asseoir. Il s’accroupit devant moi et prit mes mains dans les siennes.

— Il faut que tu t’en ailles. Tu as tes papiers ?

Je hochai la tête, sans trop saisir où il voulait en venir.

— Oublie tes affaires. Tu ne retourneras pas là-bas, sinon elle ne te laissera plus sortir. Quand je pense à ce qu’elle t’a fait…

Il s’arrêta, passa doucement son pouce sur ma lèvre blessée et posa délicatement sa main sur mon cou.

— Moi, elle ne pouvait pas me frapper, mais toi, tu es trop fragile. Elle te veut tellement qu’elle en devient violente. Elle est devenue folle et a déjà bien trop de pouvoir sur toi. Je refuse que tu sois sa chose, qu’elle t’enferme chez elle. Je trouverai un moyen de la calmer. Peu importent les conséquences… Tu vas me dire où tu veux aller, et je vais te prendre un billet de train, d’avion, de ce que tu veux…

Il soupira et amorça le geste de se relever. Je me cramponnai à ses mains.

— Je ne veux pas partir.

— Bordel, Iris ! Tu n’as rien compris…

Il essaya de se dégager, mais je maintins fermement ma prise.

– Écoute-moi, s’il te plaît.

Il soupira, baissa les yeux puis m’accorda son attention. Je devais lui poser une question avant toute chose. Les mots avaient cependant du mal à sortir.

— C’est difficile à dire, mais… couches-tu toujours avec elle ?

— Non, je te le jure ! Ça s’est arrêté progressivement il y a trois ans, après la mort de Jules. Elle prenait simplement son pied en me regardant appliquer ses méthodes. Et puis… tu es venue, tu as réveillé la bête. Et ce qui n’aurait jamais dû arriver s’est produit, on t’a aimée tous les deux.

Je le regardai droit dans les yeux. Je ne savais pas tout, c’était certain. Et je n’aurais jamais tous les éléments. Confusément, j’avais toujours senti un malaise entre eux, une tension indéfinissable. Sans pour autant imaginer que je puisse en être l’enjeu, ni que le sexe en fasse partie. Étais-je prête à accepter que cela soit allé si loin ? La réponse était simple. Ma vie était devenue un véritable chaos, mais tant que Gabriel serait là, j’affronterais n’importe quoi, et je l’aiderais à s’affranchir.

— Marthe a dirigé ta vie depuis que tu la connais, ne la laisse plus décider pour toi, ne la laisse pas nous séparer.

— Comment peux-tu vouloir de moi ?

— Je t’aime, ça ne s’explique pas.

— Je ne suis qu’une merde.

— Je ne veux plus jamais entendre ça ! Quand je te regarde, je vois un homme qui m’a séduite et que j’ai laissé faire, qui m’a respectée, et surtout qui m’a protégée au point de se sacrifier lui-même.

Une petite lueur d’espoir apparut sur son visage.

— Et si être avec moi implique de tout recommencer de zéro ailleurs ?

— J’y suis prête. Je refuse de te perdre.

Ses mains se crispèrent autour des miennes, ses yeux se remplirent de larmes. Nous nous rapprochâmes l’un de l’autre. Je ne voulais plus voir ce masque de tristesse, de crainte sur son visage. Je posai mes lèvres sur les siennes. Il accepta mon baiser et me le rendit avec urgence. Puis il se redressa, me fit basculer sur le canapé. Les affres du désir nous assaillirent immédiatement ; mes mains repartirent à l’assaut de son dos, il m’écrasa de son poids, j’aimais le sentir lourd sur moi. Il détacha sa bouche de la mienne.

— Pas comme ça, me dit-il.

Il se leva, m’entraîna avec lui et me guida vers sa chambre. Au pied du lit, il me déshabilla avec une infinie lenteur. D’un simple mouvement, il m’interdit de l’aider. Lorsque je fus complètement nue devant lui, la peur de le décevoir, de ne pas être à la hauteur me tétanisa. J’étais dans la lumière alors que mon corps n’avait été exposé qu’à un regard blasé, trompeur depuis des mois, des années. Mes épaules se voûtèrent, je baissai la tête et mes bras cherchèrent à camoufler mes seins. Gabriel me ceintura contre lui.

— Je t’aime, Iris, me dit-il à l’oreille. Je veux te voir. Regarde-moi.

Je lui obéis. Et je ne vis que de l’amour et du désir dans ses yeux. Ma gêne et ma pudeur s’envolèrent. Nous nous embrassâmes à en perdre haleine. Nous ne fûmes plus que baisers, caresses, soupirs. C’était si simple de m’abandonner à lui, nos gestes, nos peaux s’accordaient en parfaite harmonie. Lorsqu’il fut en moi, il me tint les mains de part et d’autre de mon visage. Ses coups de reins étaient lents, profonds. Nos yeux se soudèrent jusqu’à ce que l’orgasme nous emporte. Gabriel nicha sa tête dans mon cou. Nous restâmes de longs instants sans bouger. Notre respiration finit par s’apaiser. Il m’embrassa l’épaule, se détacha de moi et roula sur le côté. Je le regardai, il dégagea des mèches de cheveux collés sur mon front. Je ne supportai pas de le sentir loin de moi, même de si peu ; je me blottis contre lui et il me serra fort.

— Merci de ne pas avoir cédé à mes avances ces derniers mois, chuchota-t-il.

Je me redressai et posai mon menton sur son torse.

— Moi, je regrette, lui rétorquai-je. Ça nous aurait évité bien des souffrances et une séparation inutile.

— Tu te trompes, parce que je ne t’aurais pas aimée comme il faut.

— Je suis sûre du contraire, tu aurais été parfait, et tu aurais tout compris.

Il leva les yeux au ciel.

— Tu sais quoi ? lui dis-je.

Il me regarda et sourit.

— Non, mais tu vas me le dire.

— On s’en fout, ce qui compte c’est maintenant.

Son visage s’illumina, la canaille était de retour. Il me retourna et me bloqua sous lui. J’éclatai de rire. Il me chatouilla à coups de baisers dans le cou, sur les seins, sur le ventre… qui se mit à gronder. Gabriel rit et lui parla :

— T’es pas content, toi ? Je vais t’arranger le coup.

Il sortit du lit et se dirigea vers le séjour.

— C’est pas vrai !

Il râlait parce que j’avais fait le ménage. Je riais.

— Il fallait bien que je m’occupe pendant que tu cuvais, lui répondis-je. Par contre, tu m’excuses, j’ai dû fouiller dans les placards, je voulais que les draps soient propres.

Il éclata de rire. J’étais moulue, comblée, une légère dose d’adrénaline encore dans le corps. J’étais aussi bouleversée par ce qui venait de se passer. Faire l’amour avec Gabriel avait été libérateur, révélateur. Le sexe était devenu inexistant avec Pierre, et lorsqu’il avait à nouveau fait partie de notre vie de couple, il était mécanique et faux. Le sexe avec Gabriel était simple, puissant, sincère. Pour la première fois de ma vie, j’avais eu l’impression d’être moi-même en faisant l’amour. Marthe me semblait très loin. Je me laissai glisser dans la torpeur. De toutes mes forces, je tentai de garder les yeux ouverts.


Une main, sa main, caressait mon dos. J’étais sur le ventre, je clignai des yeux et tournai la tête pour le voir. Il se pencha et m’embrassa délicatement.

— Je n’ai que du champagne à te proposer, me dit-il.

— Tu me nourris liquide ?

— On va en profiter avant que les robinets ne se ferment.

Il attrapa une coupe sur la table de nuit et me la tendit. Je me redressai, remontai le drap sur mes seins. Nous trinquâmes en nous regardant dans les yeux. Après quelques gorgées, il reprit ma flûte et me força à m’allonger. Il me passa au peigne fin : il débuta par mon cou, traça un sillon sur mes bras écorchés, alla vérifier l’étendue des dégâts sur mes genoux et finit par remonter le long de mon corps pour embrasser les griffures sur mon épaule.

— Je pourrais la tuer pour ce qu’elle t’a fait, murmura-t-il.

— Ne dis pas ça…

— Pendant que tu dormais, j’ai entendu ton téléphone s’affoler.

— C’était forcément elle.

— Exact. Elle doit piquer une crise de nerfs à l’heure actuelle, et préparer sa vengeance.

— Elle a vraiment le pouvoir de te couper les vivres ?

— Oui, elle a procuration sur tous mes comptes. Ça date de l’époque où Jules me les a ouverts. Les sociétés sont à son nom, je ne suis que le gérant. Tout a été fait pour que je ne la laisse jamais seule. Au moment de mourir, Jules m’a confié qu’il était heureux du cadeau qu’il avait fait à Marthe, parce qu’il avait eu le sien aussi. Le cadeau, c’était moi.

— Tu n’as jamais eu envie de t’en aller ?

— Non… quoi qu’elle ait pu faire, j’aime Marthe, je n’ai qu’elle. Avant toi, avant notre rencontre, j’étais intimement convaincu qu’il n’y aurait qu’elle dans ma vie, que rien ne pouvait être différent. C’est en la voyant faire avec toi que j’ai compris à quel point elle m’avait manipulé. Elle m’a ancré dans le crâne qu’aucune autre femme ne pourrait véritablement m’aimer, et qu’elle serait la seule et l’unique à pouvoir me supporter. Et comme le sexe n’existait plus entre elle et moi, je croyais que nous avions une relation certes tordue, mais plus saine qu’avant. Mais je veux que tu saches que… qu’elle ne m’a pas forcé au début…

— Tu veux dire…

— Oui.

— Pourquoi avoir accepté ?

— Remets-moi dans le contexte, j’étais jeune, con, arrogant. Et une femme d’une beauté incroyable, avec une expérience sexuelle qui ferait rougir une actrice porno, se glissait dans mon lit sans que j’aie besoin de rien faire…

— Si tu pouvais éviter de me donner trop d’images de vous deux, ça m’arrangerait.

— Pardon, me répondit-il, penaud.

Je l’embrassai. Il me sourit.

— Qu’allons-nous faire maintenant ? lui demandai-je.

— Je vais l’appeler.

— Tu veux que je le fasse ? Après tout, c’est moi qui me suis enfuie de chez elle, sans oublier que c’est moi qu’elle a agressée.

— Sauf que maintenant c’est entre elle et moi. C’est difficile à accepter, mais dans son esprit, tu es un objet dont on se dispute la possession. Et c’est important pour moi de le faire, je dois me détacher d’elle et de son pouvoir.

— Tu es prêt à ça ?

— Bien plus encore…

Il m’embrassa et partit à la recherche de son téléphone. Puis il s’assit au pied du lit. Je restai en retrait. Il fixa son portable et s’ébouriffa les cheveux en soupirant. Il composa le numéro et colla l’appareil à son oreille, sa main libre partit à la recherche de la mienne. À quatre pattes, je traversai le lit, et la saisis. Il me la broya en la ramenant contre son ventre. Je me lovai contre son dos, caressai son tatouage ; ses muscles étaient tendus.

— Marthe, c’est moi… Iris est ici…

— Vous êtes ridicules ! l’entendis-je dire à travers le combiné.

Gabriel souffla.

— Je ne jouerai pas à la grand-mère quand vous aurez l’idée de pondre des rejetons.

Le ton était acerbe.

— Ce n’est pas ce que nous te demandons. On veut juste que tu nous laisses vivre en paix.

— Tu n’as pas le droit de me la prendre, éructa-t-elle. Rends-la-moi !

— Iris n’est pas à toi.

La voix de Gabriel se durcissait. Ses muscles se contractèrent sous mes mains.

— Ne la touche plus jamais, tu m’entends ?

— Tu n’as pas le droit de me menacer, tu le sais, ça, mon chéri ? lui dit-elle de sa voix ensorcelante, séductrice.

Gabriel chercha l’air, de la sueur perla à ses tempes ; il luttait.

— Et moi non plus, je ne suis pas à toi, continua-t-il d’un ton brusque.

— Bien sûr que si ! Depuis que je t’ai vu, que tu es entré chez moi, tu m’appartiens.

— C’est fini, Marthe.

— Tu sais ce que ça signifie ! Tu vas tout perdre. Sans moi, tu n’es rien. Il te faudra oublier ton travail, le pouvoir, l’argent.

Gabriel me chercha des yeux par-dessus son épaule, son regard était inquiet et triste. Il me posa une question muette, je lui souris doucement. Il serra ma main encore plus fort et inspira profondément.

— Marthe, je ne veux pas que ça se termine comme ça, lui dit-il d’un ton posé. Mais si tu nous y obliges, on partira, Iris et moi. Tu ne dirigeras plus nos existences, c’est terminé.

— Tu vas ruiner ta vie, et la sienne.

Et d’un seul coup, sa colère explosa.

— Vous n’avez pas le droit ! hurla-t-elle. C’est moi que vous devez aimer.

— Vois-tu le mal que tu te fais ? Tu ne vas pas bien. Tu dois te faire soigner, je crois.

Marthe criait tellement que ses paroles devinrent incompréhensibles. Gabriel soupira.

— Je vais raccrocher. Tu peux encore réfléchir. Il ne tient qu’à toi de nous garder à tes côtés.

— Mon chéri, c’est au-dessus de mes forces, sanglota-t-elle. Ne me laisse pas, j’ai besoin de toi. Tu as promis à Jules, Jules ton père, ne l’oublie pas.

Elle pleurait et criait à la fois. Gabriel inspira profondément.

— Au revoir, Marthe, lui dit-il dans un souffle.

— Je vous aime ! hurla-t-elle dans un sanglot.

Gabriel raccrocha et posa très calmement son téléphone à côté de lui. Je l’enlaçai. Puis il chercha à se lever, je le laissai libre de ses mouvements. Il m’attrapa par la main et m’entraîna dans la salle de bains. Il retira son boxer et nous fit entrer dans la douche. Il régla la température de l’eau. J’enfermai son visage entre mes mains pour le forcer à me regarder, à me parler. Il ferma les yeux de toutes ses forces. Puis il se jeta sur moi, m’embrassa comme si sa vie en dépendait. Il se mit à pétrir mon corps, le désir se réveilla instantanément. Je le laissai faire. À sa façon. Comme il en éprouvait le besoin. Il me souleva, et me plaqua contre le carrelage froid. Il me prit avec force et me martela jusqu’à nous faire atteindre le paroxysme du plaisir dans un râle de douleur. Et brutalement, il éclata en sanglots. Comme au ralenti, nous nous écroulâmes au sol, je le pris contre moi, il s’agrippa, posa sa tête sur mon ventre. Je le berçai de longues minutes sous l’eau et le laissai exprimer avec ses larmes tout ce qui ne sortirait pas avec des mots.

— Pardon, hoqueta-t-il après un moment.

— Chut…

Je le forçai gentiment à se mettre debout. Je le lavai, le rinçai, il se laissa faire. Puis, j’arrêtai l’eau. Je sortis de la douche, m’enroulai dans la première serviette de toilette sur laquelle je mis la main, en attrapai une seconde et revins vers lui pour l’essuyer. Il grelottait.

— Va t’habiller, lui dis-je doucement.

Ses yeux retrouvèrent une lueur de vie, il me regarda enfin. Je posai un doigt sur sa bouche.

— Vas-y.

Il se rendit dans sa chambre, je le suivis et l’observai. Il se planta devant son dressing. Son tatouage trouvait enfin sa signification. Gabriel avait toujours été écartelé entre son amour filial et incestueux pour Marthe et son désir de liberté. Il venait de se libérer de son emprise, mais il avait aussi perdu sa mère. Une mère castratrice. Il commença par détendre ses muscles en faisant craquer son cou et en étirant ses bras. Puis, il enfila ses vêtements calmement, toujours sans un mot. Lorsqu’il eut fini de boutonner sa chemise, il se tourna vers moi.

— Je passe quelques coups de téléphone pour le boulot, et on va manger un morceau, ça te dit ?

Je lui souris.

— J’ai faim, oui, je veux bien.

Il attrapa son téléphone sur le lit et s’approcha de moi. Il me prit contre lui, embrassa mes cheveux.

— Merci, souffla-t-il.

Il s’éloigna, je le retins par la main.

— Je peux te piquer une chemise ?

Son sourire me soulagea. Il passa dans le séjour. Je l’entendais toujours parler. Je partis à la recherche de mes vêtements et choisis une de ses chemises. Une fois habillée, je retournai dans la salle de bains dans l’idée de dompter mes cheveux. Je pris appui sur le lavabo. Malgré la douleur, les épreuves qui ne manqueraient pas de se présenter, j’étais vivante, j’étais avec l’homme que j’aimais. En l’espace de quelques heures, nous étions passés du stade de jeunes amants à un degré d’intimité que je n’avais jamais connu avec Pierre.


Je trouvai Gabriel assis dans le canapé, le téléphone sur l’oreille, son ordinateur portable ouvert sur la table basse. Je caressai son dos en passant derrière lui, il rattrapa ma main au moment où je m’éloignai, l’embrassa et poursuivit sa conversation.

— Prépare les dossiers et les contrats, je passerai après-demain les signer… Ne me pose aucune question.

Il mit fin à la communication.


Nous entrâmes dans la première pizzeria qui se trouvait sur notre chemin. La commande fut vite passée, et vite servie. Gabriel récupérait petit à petit une certaine joie de vivre ; tout du moins, il donnait le change. J’allais devoir veiller au grain. Nous étions aussi affamés l’un que l’autre. Nous rîmes de notre appétit d’ogre, sans songer une minute à prendre une pause.

— Je ne pensais pas qu’un jour j’aurais à préparer mon départ, finit-il par me dire lorsque son assiette fut vide.

— Tu ne peux pas tout lâcher, c’est ta vie, ce job. Tu es certain que cela va se terminer ainsi ?

— Elle nous veut tous les deux, mais pas ensemble. Je ne vois donc pas comment elle pourrait supporter de me voir quotidiennement et de savoir que je te retrouve le soir, sans plus profiter de toi. Parce que tu as bien conscience que les portes de l’atelier viennent de se fermer définitivement pour toi ? Je refuse que tu la revoies, c’est trop dangereux. Où vas-tu coudre ?

— Je ne sais pas. Je vais récupérer un peu d’argent avec le divorce, je pourrai louer quelque chose, mais ce n’est pas pour tout de suite… Merde !

— Quoi ?

— C’est l’avocat de Marthe qui a tout pris en charge.

— Ne t’inquiète pas, je le connais, je l’appelle demain et je lui dis de gérer ça en direct avec toi. Elle avait aussi réussi à mettre son nez là-dedans ? Je n’y crois pas !

— Je lui ai laissé le champ libre. J’étais incapable de penser par moi-même quand j’ai débarqué chez elle.

— C’est toute sa force, elle tisse une toile autour de toi, et impossible de t’en défaire. C’est pour ça qu’on va partir, on va construire notre vie sans elle.

Il soupira. Je bâillai.

— Je suis rincé aussi, me dit-il.


En arrivant chez lui, nous fonçâmes directement dans la chambre. Sans perdre une minute, nous nous déshabillâmes, et la couette nous accueillit. Nus l’un contre l’autre, nous savourions d’être enfin réunis. Je luttai contre le sommeil, forçant mes yeux à ne pas se fermer.

— Dors, Iris.

— Je ne veux pas.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis bien là, avec toi. C’est mieux que tout ce que j’avais pu imaginer.

— Dis-toi que notre réveil sera encore meilleur.

Il me força à caler ma tête contre son épaule. Je lui cédai avec le plus grand des plaisirs. J’étais comme dans de la ouate, bien au chaud au creux de ses bras.

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