PREMIERE PARTIE Le Livre de la jeunesse perdue (1989–1997)

1.

Je suis l'écrivain.

C'est ainsi que tout le monde m'appelle. Mes amis, mes parents, ma famille, et même ceux que je ne connais pas mais qui, eux, me reconnaissent dans un lieu public et me disent : « Vous ne seriez pas cet écrivain… ? » Je suis l'écrivain, c'est mon identité.

Les gens pensent qu'en tant qu'écrivain, votre vie est plutôt paisible. Récemment encore, un de mes amis, se plaignant de la durée de ses trajets quotidiens entre sa maison et son bureau, finit par me dire : « Au fond, toi, tu te lèves le matin, tu t'assieds à ton bureau et tu écris. C'est tout. » Je n'avais rien répondu, certainement trop abattu de réaliser combien, dans l'imaginaire collectif, mon travail consistait à ne rien faire. Les gens pensent que vous n'en fichez pas une, or c'est justement quand vous ne faites rien que vous travaillez le plus dur.

Écrire un livre, c'est comme ouvrir une colonie de vacances. Votre vie, d'ordinaire solitaire et tranquille, est soudain chahutée par une multitude de personnages qui arrivent un jour sans crier gare et viennent chambouler votre existence. Ils arrivent un matin, à bord d'un grand bus dont ils descendent bruyamment, tout excités qu'ils sont du rôle qu'ils ont obtenu. Et vous devez faire avec, vous devez vous en occuper, vous devez les nourrir, vous devez les loger. Vous êtes responsable de tout. Parce que vous, vous êtes l'écrivain.

Cette histoire commença au mois de février 2012, lorsque je quittai New York pour aller écrire mon nouveau roman dans la maison que je venais d'acheter à Boca Raton, en Floride. Je l'avais acquise trois mois plus tôt, avec l'argent de la cession des droits cinématographiques de mon dernier livre, et hormis quelques rapides allers-retours pour la meubler durant les mois de décembre et janvier, c'était la première fois que je venais y passer du temps. C'était une maison spacieuse, toute en baies vitrées, qui faisait face à un lac apprécié des promeneurs. Elle était située dans un quartier très paisible et verdoyant, essentiellement peuplé de retraités aisés parmi lesquels je détonnais. J'avais la moitié de leur âge, mais si j'avais choisi cet endroit, c'était justement pour sa quiétude absolue. C'était le lieu qu'il me fallait pour écrire.

Contrairement à mes précédents séjours qui avaient été très brefs, j'avais cette fois-ci beaucoup de temps devant moi et je me rendis en Floride en voiture. Les mille deux cents miles de voyage ne m'effrayaient nullement : au cours des années précédentes, j'avais fait d'innombrables fois le trajet depuis New York pour rendre visite à mon oncle, Saul Goldman, qui s'était installé dans la banlieue de Miami après le Drame qui avait frappé sa famille. Je connaissais la route par cœur.

Je quittai New York sous une fine couche de neige, le thermomètre affichant -10 degrés, et j'arrivai à Boca Raton deux jours plus tard, dans la douceur de l'hiver tropical. En retrouvant ce décor familier de soleil et de palmiers, je ne pouvais pas m'empêcher de penser à Oncle Saul. Il me manquait terriblement. J'en pris la mesure au moment de sortir de l'autoroute pour gagner Boca Raton, alors que j'aurais voulu continuer jusqu'à Miami pour le retrouver. Au point que j'en vins à me demander si, lors de mes précédents séjours ici, j'étais vraiment venu pour m'occuper de mes meubles ou si ce n'était pas, au fond, une façon de renouer avec la Floride. Sans lui, ce n'était pas pareil.


Mon voisin direct à Boca Raton était un septuagénaire sympathique, Leonard Horowitz, ancienne sommité du droit constitutionnel à Harvard, qui passait les hivers en Floride et occupait son temps depuis la mort de sa femme en écrivant un livre qu'il n'arrivait pas à commencer. La première fois que je l'avais rencontré, c'était le jour de l'acquisition de la maison. Il était venu sonner à ma porte avec un pack de bières pour me souhaiter la bienvenue, et notre bonne entente avait été immédiate. Depuis, il avait pris le pli, et était venu me saluer à chacun de mes passages. Nous avions rapidement noué des liens amicaux.

Il appréciait ma compagnie et je crois qu'il était content de me voir débarquer pour quelque temps. Comme je lui expliquais que je venais écrire mon prochain roman, il me parla immédiatement du sien. Il mettait du cœur à l'ouvrage mais il avait de la peine à progresser dans son histoire. Il emportait partout avec lui un grand cahier à spirale sur lequel il avait inscrit au feutre Cahier n° 1, laissant sous-entendre qu'il y en aurait d'autres. Je le voyais sans cesse le nez plongé dedans : dès le matin, sur la terrasse de sa maison, à la table de sa cuisine ; je l'avais croisé plusieurs fois à une table d'un café du centre-ville, concentré sur son texte. Lui en revanche me voyait me promener, nager dans le lac, partir à la plage, faire de la course à pied. Le soir, il venait sonner à ma porte avec des bières fraîches. Nous les buvions sur ma terrasse, en jouant aux échecs et en écoutant de la musique. Derrière nous, le paysage sublime du lac et des palmiers rosis par le soleil couchant. Entre deux coups, il me demandait toujours, sans quitter des yeux l'échiquier :

— Alors, Marcus, votre bouquin ?

— Ça avance, Leo. Ça avance.

Il y avait deux semaines que j'étais là lorsqu'un soir, au moment de manger ma tour, il s'arrêta net et me dit d'un ton soudain agacé :

— Est-ce que vous n'êtes pas venu ici écrire votre nouveau roman ?

— Si, pourquoi ?

— Parce que vous ne fichez rien, et ça m'énerve.

— Qu'est-ce qui vous fait croire que je ne fais rien ?

— Parce que je le vois ! Vous êtes toute la journée en train de rêvasser, de faire du sport et d'observer la course des nuages. J'ai soixante-dix-huit ans, c'est moi qui devrais être en train de végéter comme vous le faites, alors que vous, qui en avez à peine plus de trente, vous devriez être en train de cravacher !

— Qu'est-ce qui vous énerve vraiment, Leo ? Mon livre ou le vôtre ?

J'avais tapé dans le mille. Il se radoucit :

— Je voudrais juste savoir comment vous faites. Mon roman n'avance pas. Je suis curieux de savoir comment vous travaillez.

— Je m'assieds sur cette terrasse et je réfléchis. Et croyez-moi, c'est tout un travail. Vous, vous écrivez pour vous occuper l'esprit. C'est différent.

Il avança son cheval et menaça mon roi.

— Vous ne pourriez pas me donner une bonne idée de scénario de roman ?

— C'est impossible.

— Pourquoi ?

— Elle doit venir de vous.

— En tout cas, évitez de parler de Boca Raton dans votre livre, je vous prie. Je n'ai pas besoin que tous vos lecteurs viennent ici faire le pied de grue pour voir où vous habitez.

Je souris et j'ajoutai :

— Il ne faut pas chercher l'idée, Leo. L'idée vient à vous. L'idée, c'est un événement qui peut se produire à tout moment.

Comment aurais-je pu imaginer que c'était exactement ce qui allait se passer au moment où je prononçais ces mots ? Je vis au bord du lac la silhouette d'un chien qui vagabondait. Un corps musclé mais fin, des oreilles pointues et la truffe dans l'herbe. Il n'y avait aucun promeneur à proximité.

— On dirait que ce chien est seul, dis-je.

Horowitz leva la tête et observa l'animal vagabond.

— Il n'y a pas de chien errant ici, décréta-t-il.

— Je n'ai pas dit que c'était un chien errant. J'ai dit qu'il se promenait tout seul.

J'aime énormément les chiens. Je me levai de ma chaise, mis les mains en porte-voix et sifflai pour le faire venir. Le chien dressa les oreilles. Je sifflai encore et il accourut.

— Vous êtes fou, grommela Leo, qu'est-ce qui vous dit que ce chien n'a pas la rage ? À vous de jouer.

— Rien, répondis-je en avançant ma tour distraitement.

Horowitz mangea ma reine pour me punir de mon insolence.

Le chien arriva à hauteur de la terrasse. Je m'accroupis auprès de lui. C'était un assez grand mâle, au poil foncé, avec un loup noir sur les yeux et de longues moustaches de phoque. Il colla sa tête contre moi, je le caressai. Il avait l'air très doux. Je sentis immédiatement qu'un lien se créait entre lui et moi, comme un coup de foudre, et ceux qui connaissent les chiens savent de quoi je parle. Il n'avait pas de collier, rien qui puisse l'identifier.

— Avez-vous déjà vu ce chien ? demandai-je à Leo.

— Jamais.

Le chien, après avoir inspecté la terrasse, repartit sans que je puisse le retenir et disparut entre des palmiers et des buissons.

— Il a l'air de savoir où il va, me dit Horowitz. Certainement le chien d'un des voisins.


Il faisait très lourd ce soir-là. Quand Leo repartit, on devinait, malgré l'obscurité, un ciel menaçant. Un violent orage ne tarda pas à éclater, projetant des éclairs impressionnants derrière le lac, avant que les nuages se déchirent et déversent une pluie torrentielle. Aux environs de minuit, alors que j'étais en train de lire dans le salon, j'entendis des jappements venant de la terrasse. J'allai voir ce qui se passait, et par la porte-fenêtre je vis le chien, le poil trempé et l'air misérable. Je lui ouvris et il se glissa aussitôt à l'intérieur de la maison. Il me regarda avec un air plein de supplication.

— C'est bon, tu peux rester, lui dis-je.

Je lui donnai à boire et à manger dans deux gamelles que j'improvisai avec des casseroles, je m'assis à côté de lui pour le sécher avec un linge de bain et nous contemplâmes la pluie qui ruisselait contre les vitres.

Il passa la nuit chez moi. À mon réveil, le lendemain, je le trouvai paisiblement endormi sur le carrelage de la cuisine. Je lui fabriquai une laisse avec de la ficelle, ce qui n'était qu'une précaution car il me suivait gentiment, et nous partîmes à la recherche de son maître.

Leo buvait son café sous le porche de sa maison, son Cahier n° 1 ouvert devant lui à une page désespérément blanche.

— Qu'est-ce que vous fabriquez avec ce chien, Marcus ? me demanda-t-il quand il me vit en train de faire monter le chien dans le coffre de ma voiture.

— Il était sur ma terrasse cette nuit. Avec cet orage, je l'ai fait rentrer chez moi. Je pense qu'il est perdu.

— Et où allez-vous ?

— Je vais mettre une annonce au supermarché.

— En fait, vous ne travaillez jamais.

— Là, je travaille.

— Eh bien, n'en faites pas trop, mon vieux.

— Promis.

Après avoir mis une annonce dans les deux supermarchés les plus proches, j'allai me promener un moment avec le chien dans la rue principale de Boca Raton avec l'espoir que quelqu'un le reconnaîtrait. En vain. Je finis par aller au poste de police où l'on m'orienta vers un cabinet vétérinaire. Les chiens étaient parfois équipés d'une puce d'identification qui permettait de retrouver leur propriétaire. Ce n'était pas le cas de celui-ci et le vétérinaire fut incapable de m'aider. Il me proposa d'envoyer le chien à la fourrière, ce que je refusai, et je rentrai chez moi accompagné de mon nouveau compagnon qui était, je dois dire, malgré sa taille imposante, particulièrement doux et docile.

Leo guettait mon retour depuis le porche de sa maison. Lorsqu'il me vit arriver, il se précipita vers moi, en brandissant des pages qu'il venait d'imprimer. Il avait récemment découvert la magie du moteur de recherche de Google et tapait à tout-va les questions qui lui trottaient dans la tête. Pour un universitaire comme lui, qui avait passé une bonne partie de sa vie dans les bibliothèques à chercher des références, la magie des algorithmes avait un effet particulier.

— J'ai fait ma petite enquête, me dit-il comme s'il venait de résoudre l'Affaire Kennedy, en me tendant les dizaines de pages qui allaient prochainement me valoir de l'aider à changer la cartouche d'encre de son imprimante.

— Et qu'avez-vous découvert, professeur Horowitz ?

— Les chiens retrouvent toujours leur foyer. Certains parcourent des milliers de miles pour retourner chez eux.

— Qu'est-ce que vous me conseillez ?

Leo prit un air de vieux sage :

— Suivez le chien au lieu de l'obliger à vous suivre. Il sait où il va, vous pas.

Mon voisin n'avait pas tort. Je décidai de détacher la laisse en corde du chien et de le laisser vagabonder. Il partit en trottant, d'abord près du lac, puis à travers un chemin pédestre. Nous traversâmes un terrain de golf et arrivâmes à un autre quartier résidentiel que je ne connaissais pas, bordé par un bras de mer. Le chien suivit la route, tourna deux fois à droite et finalement s'arrêta devant un portail derrière lequel je vis une maison magnifique. Il s'assit et jappa. Je sonnai à l'interphone. Une voix de femme me répondit et j'indiquai que j'avais trouvé son chien. Le portail s'ouvrit et le chien fila jusqu'à la maison, visiblement heureux d'être de retour chez lui.

Je le suivis. Une femme apparut sur le perron de la maison et le chien se précipita aussitôt sur elle dans un élan de joie. J'entendis la femme l'appeler par son nom. « Duke ». Les deux se firent toutes sortes de papouilles et j'avançai encore. Puis elle leva la tête et je restai stupéfait.

— Alexandra ? finis-je par articuler.

— Marcus ?

Elle était aussi incrédule que moi.

Huit ans après le Drame qui nous avait séparés, je la retrouvais. Elle ouvrit de grands yeux et répéta, s'écriant soudain :

« Marcus, c'est toi ? »

Je restai immobile, sonné.

Elle courut jusqu'à moi.

« Marcus ! »

Dans un élan de tendresse naturelle, elle attrapa mon visage entre ses mains. Comme si, elle non plus, n'y croyait pas et voulait s'assurer que tout ceci était bien réel. Je n'arrivais pas à prononcer le moindre mot.

« Marcus, dit-elle, je ne peux pas croire que ce soit toi. »

*

A moins de vivre dans une grotte, vous avez forcément entendu parler d'Alexandra Neville, la chanteuse et musicienne la plus en vue de ces dernières années. Elle était l'idole que la nation avait attendue depuis très longtemps, celle qui avait redressé l'industrie du disque. Ses trois albums s'étaient écoulés à 20 millions d'exemplaires ; elle se trouvait, pour la deuxième année de suite, parmi les personnalités les plus influentes sélectionnées par le magazine Time et sa fortune personnelle était estimée à 150 millions de dollars. Elle était adorée du public, adulée par la critique. Les plus jeunes l'aimaient, les plus vieux l'aimaient. Tout le monde l'aimait, au point qu'il me semblait que l'Amérique ne connaissait plus que ces quatre syllabes qu'elle scandait avec amour et ferveur. A-lex-an-dra.

Elle était en couple avec un joueur de hockey originaire du Canada, Kevin Legendre, qui justement apparut derrière elle.

— Vous avez retrouvé Duke ! On le cherchait depuis hier ! Alex était dans tous ses états. Merci !

Il me tendit la main pour me saluer. Je vis son biceps se contracter tandis qu'il me broyait les phalanges. Je n'avais vu Kevin que dans les tabloïds, qui ne se lassaient pas de commenter sa relation avec Alexandra. Il était d'une beauté insolente. Plus encore que sur les photos. Il me dévisagea un instant d'un air curieux et me dit :

— Je vous connais, non ?

— Je m'appelle Marcus. Marcus Goldman.

— L'écrivain, c'est ça ?

— Exact.

— J'ai lu votre dernier bouquin. C'est Alexandra qui m'a conseillé de le lire, elle aime beaucoup ce que vous faites.

Je ne pouvais pas croire à cette situation. Je venais de retrouver Alexandra, chez son fiancé. Kevin, qui n'avait pas compris ce qui se passait, me proposa de rester pour le dîner, ce que j'acceptai volontiers.

Nous fîmes griller d'énormes steaks sur un barbecue gigantesque installé sur la terrasse. Je n'avais pas suivi les derniers développements de la carrière de Kevin : je le croyais toujours défenseur pour les Prédateurs de Nashville, mais il avait été recruté par l'équipe des Panthères de Floride durant les transferts estivaux. Cette maison était la sienne. Il habitait désormais à Boca Raton et Alexandra avait profité d'une pause dans l'enregistrement de son prochain disque pour venir lui rendre visite.

Ce n'est qu'à la fin du dîner que Kevin réalisa qu'Alexandra et moi nous connaissions bien.

— Tu es de New York ? me demanda-t-il.

— Oui. J'habite là-bas.

— Qu'est-ce qui t'amène en Floride ?

— J'ai pris l'habitude de venir ici depuis quelques années. Mon oncle habitait à Coconut Grove, je lui rendais souvent visite. Je viens d'acheter une maison à Boca Raton, pas loin d'ici. Je voulais un endroit calme pour écrire.

— Comment va ton oncle ? demanda Alexandra. Je ne savais pas qu'il avait quitté Baltimore.

J'éludai sa question et me contentai de répondre :

— Il a quitté Baltimore après le Drame.

Kevin nous pointa du bout de sa fourchette sans même s'en rendre compte.

— Est-ce que je rêve ou vous vous connaissez tous les deux ? demanda-t-il.

— J'ai vécu quelques années à Baltimore, expliqua Alexandra.

— Et une partie de ma famille vivait à Baltimore, poursuivis-je. Mon oncle justement, avec sa femme et mes cousins. Ils habitaient le même quartier qu'Alexandra et sa famille.

Alexandra jugea bon de ne pas donner plus de détails et nous changeâmes de sujet. Après le repas, comme j'étais venu à pied, elle proposa de me raccompagner chez moi. Seul dans la voiture avec elle, je sentis bien qu'il y avait de la gêne entre nous. Je finis par dire :

— C'est fou, il fallait que ton chien débarque chez moi…

— Il s'enfuit souvent, répondit-elle.

J'eus le mauvais goût de vouloir plaisanter.

— Peut-être qu'il n'aime pas Kevin.

— Ne commence pas, Marcus.

Son ton était cassant.

— Ne sois pas comme ça, Alex…

— Pas comment ?

— Tu sais très bien ce que je veux dire.

Elle s'arrêta net au milieu de la route et planta ses yeux dans les miens.

— Pourquoi tu m'as fait ça, Marcus ?

J'eus de la peine à soutenir son regard. Elle s'écria :

— Tu m'as abandonnée !

— Je suis désolé. J'avais mes raisons.

— Tes raisons ? Tu n'avais aucune raison de tout foutre en l'air !

— Alexandra, ils… Ils sont morts !

— Alors quoi, c'est de ma faute ?

— Non, répondis-je. Je regrette. Je regrette tout.

Il y eut un silence pesant. Les seuls mots que je prononçai furent pour la guider jusque chez moi. Une fois arrivée devant la maison, elle me dit :

— Merci pour Duke.

— Ça me ferait plaisir de te revoir.

— Je pense que c'est mieux si on en reste là. Ne reviens pas, Marcus.

— Chez Kevin ?

— Dans ma vie. Ne reviens pas dans ma vie, s'il te plaît.

Elle repartit.

Je n'avais pas le cœur à rentrer chez moi. J'avais les clés de ma voiture dans ma poche et je décidai d'aller faire un tour. Je roulai jusqu'à Miami et, sans réfléchir, je traversai la ville jusqu'au quartier tranquille de Coconut Grove et me garai devant la maison de mon oncle. Il faisait doux dehors et je sortis de ma voiture. Je m'adossai contre la carrosserie et restai très longtemps à contempler la maison. J'avais l'impression qu'il était là, que je pouvais sentir sa présence. J'avais envie de retrouver mon oncle Saul, et il n'existait qu'un seul moyen pour y parvenir. L'écrire.

*

Saul Goldman était le frère de mon père. Avant le Drame, avant les événements que je m'apprête à vous raconter, il était, pour reprendre les termes de mes grands-parents, un homme très important. Avocat, il dirigeait l'un des cabinets les plus réputés de Baltimore, et son expérience l'avait amené à intervenir dans des dossiers célèbres à travers tout le Maryland. L'affaire Dominic Pernell, c'était lui. L'affaire Ville de Baltimore contre Morris, c'était lui. L'affaire des ventes illégales de Sunridge, c'était lui. À Baltimore, tout le monde le connaissait. Il apparaissait dans les journaux, à la télévision, et je me souviens combien, jadis, je trouvais tout cela très impressionnant. Il avait épousé son amour de jeunesse, celle qui était devenue pour moi Tante Anita. Elle était, à mes yeux d'enfant, la plus belle des femmes et la plus douce des mères. Médecin, elle était l'un des pontes du service d'oncologie de l'hôpital Johns Hopkins, l'un des plus réputés du pays. Ils avaient eu ensemble un fils merveilleux, Hillel, un garçon bienveillant et doté d'une intelligence hautement supérieure, qui, à quelques mois près, avait exactement mon âge et avec qui j'entretenais des liens d'ordre fraternel.

Les plus grands moments de ma jeunesse furent ceux passés avec eux, et longtemps la seule évocation de leur nom me rendit fou de fierté et de bonheur. De toutes les familles que j'avais connues jusqu'alors, de toutes les personnes que j'avais pu rencontrer, ils m'étaient apparus comme supérieurs : plus heureux, plus accomplis, plus ambitieux, plus respectés. Longtemps, la vie allait me donner raison. Ils étaient des êtres d'une autre dimension. J'étais fasciné par la facilité avec laquelle ils traversaient la vie, ébloui par leur rayonnement, subjugué par leur aisance. J'admirais leur allure, leurs biens, leur position sociale. Leur immense maison, leurs voitures de luxe, leur résidence d'été dans les Hamptons, leur appartement à Miami, leurs traditionnelles vacances de ski en mars à Whistler, en Colombie-Britannique. Leur simplicité, leur bonheur. Leur gentillesse à mon égard. Leur supériorité magnifique qui vous faisait naturellement les admirer. Ils n'attiraient pas la jalousie : ils étaient trop inégalables pour être enviés. Ils avaient été bénis par les dieux. Longtemps, je crus qu'il ne leur arriverait jamais rien. Longtemps, je crus qu'ils seraient éternels.

2.

Le lendemain de ma rencontre fortuite avec Alexandra, je passai la journée enfermé dans mon bureau. Ma seule sortie avait eu lieu dans la fraîcheur de l'aube pour un jogging au bord du lac.

Sans savoir encore ce que j'allais en faire, je m'étais mis en tête de retracer sous forme de notes les éléments marquants de l'histoire des Goldman-de-Baltimore. J'avais commencé par dessiner un arbre généalogique de notre famille, avant de réaliser qu'il fallait y ajouter quelques explications, notamment au sujet des origines de Woody. L'arbre avait rapidement pris l'allure d'une forêt de commentaires marginaux et je m'étais dit que, par souci de clarté, il valait mieux tout retranscrire sur des fiches. Posée devant moi, il y avait cette photo retrouvée deux années auparavant par mon oncle Saul. C'était une image de moi, dix-sept ans plus tôt, entouré des trois êtres que j'ai le plus aimés : mes cousins adorés, Hillel et Woody, et Alexandra. Elle avait envoyé une copie du cliché à chacun de nous et elle avait écrit au dos :

JE VOUS AIME, LES GOLDMAN.

À cette époque, elle avait dix-sept ans, mes cousins et moi en avions tout juste quinze. Elle avait déjà toutes les qualités qui allaient la faire aimer de millions de personnes, mais nous n'avions pas à la partager. Cette photo me replongeait dans les méandres de notre jeunesse perdue, bien avant que je perde mes cousins, bien avant que je devienne l'étoile montante de la littérature américaine, et surtout bien avant qu'Alexandra Neville devienne l'immense vedette qu'elle est aujourd'hui. Bien avant que l'Amérique tout entière ne tombe amoureuse de sa personnalité, de ses chansons, bien avant qu'elle ne bouleverse, album après album, des millions de fans. Bien avant ses tournées, bien avant de devenir l'icône que la nation avait attendue depuis si longtemps.


En début de soirée, Leo, fidèle à ses habitudes, vint sonner à ma porte.

— Tout va bien, Marcus ? Je n'ai plus eu de vos nouvelles depuis hier. Avez-vous retrouvé le propriétaire du chien ?

— Oui. C'est le nouveau petit copain d'une fille que j'ai aimée pendant des années. Il en fut tout étonné.

— Le monde est petit, me dit-il. Comment s'appelle-t-elle ?

— Vous ne me croirez pas. Alexandra Neville.

— La chanteuse ?

— Elle-même.

— Vous la connaissez ?

Je partis chercher la photo et la lui tendis.

— C'est Alexandra ? demanda Leo en la pointant du doigt.

— Oui. À l'époque où nous étions des adolescents heureux.

— Et qui sont les autres garçons ?

— Mes cousins de Baltimore et moi.

— Que sont-ils devenus ?

— C'est une longue histoire…

Leo et moi jouâmes aux échecs jusque tard ce soir-là. J'étais content qu'il soit venu me divertir : cela me permit de penser à autre chose qu'à Alexandra durant quelques heures. J'étais très troublé de l'avoir revue. Pendant toutes ces années, je n'avais jamais pu l'oublier.

Le lendemain, je ne pus m'empêcher de retourner à proximité de la maison de Kevin Legendre. Je ne sais pas ce que j'espérais. Sans doute la croiser. Lui parler encore. Mais elle serait furieuse que je sois revenu. J'étais garé dans un chemin parallèle à leur propriété, lorsque je vis du mouvement dans la haie. Je regardai attentivement, intrigué, et vis soudain ce brave Duke sortir d'entre les buissons. Je descendis de voiture et l'appelai doucement. Il se souvenait bien de moi et accourut pour se faire caresser. Une idée absurde me vint à l'esprit et je ne pus la refréner. Et si Duke était un moyen de renouer avec Alexandra ? J'ouvris le coffre de la voiture, et il accepta docilement de monter. Il était en confiance. Je partis rapidement et rentrai chez moi. Il connaissait la maison. Je m'installai à mon bureau, il se coucha à côté de moi, et me tint compagnie pendant que je me replongeais dans l'histoire des Goldman-de-Baltimore.

*

La dénomination « Goldman-de-Baltimore » était le pendant de ce que nous étions, mes parents et moi, au regard de notre domiciliation : les Goldman-de-Montclair, New Jersey. Avec le temps et les raccourcis de langage, ils étaient devenus les Baltimore, et nous, les Montclair. Les inventeurs de ces appellations étaient les grands-parents Goldman qui, dans le souci de clarifier leurs conversations, avaient naturellement divisé nos familles en deux entités géographiques. Cela leur permettait de dire, par exemple, lorsque nous nous rendions tous en Floride où ils habitaient, à l'occasion des fêtes de fin d'année : « Les Baltimore arrivent samedi et les Montclair dimanche. » Mais ce qui n'avait été au début qu'une façon tendre de nous identifier avait fini par devenir l'expression de la supériorité des Goldman-de-Baltimore jusqu'au sein de leur propre clan. Les faits parlaient d'eux-mêmes : les Baltimore étaient un avocat marié à un médecin, et leur fils était dans la meilleure école privée de la ville. Du côté des Montclair, mon père était ingénieur, ma mère vendeuse dans la succursale du New Jersey d'une enseigne new-yorkaise de vêtements chics et moi, un brave élève du système public.

Dans la prononciation du lexique familial, mes grands-parents avaient fini par associer dans leurs intonations les sentiments privilégiés qu'ils éprouvaient pour la tribu des Baltimore : au sortir de leur bouche, le mot « Baltimore » semblait avoir été coulé dans de l'or, tandis que « Montclair » était dessiné avec du jus de limaces. Les compliments étaient pour les Baltimore, les blâmes pour les Montclair. Si leur téléviseur ne fonctionnait pas, c'est parce que je l'avais déréglé et si le pain n'était pas frais c'est parce que c'était mon père qui l'avait acheté. Les miches qu'Oncle Saul rapportait étaient, elles, d'une exceptionnelle qualité, et si le téléviseur fonctionnait à nouveau c'est parce qu'Hillel l'avait certainement réparé. Même à situation égale, les traitements ne l'étaient pas : que l'une de nos familles soit en retard pour le dîner, et mes grands-parents, si c'était les Baltimore, de décréter que les pauvres avaient été pris dans les bouchons. Mais que ce soit les Montclair, et voilà qu'ils se plaignaient de nos prétendus retards systématiques. En toutes circonstances, Baltimore était la capitale du beau, Montclair celle du peut-mieux-faire. Le plus fin caviar de Montclair ne vaudrait jamais une bouchée de choux putrides de Baltimore. Et dans les restaurants et les centres commerciaux où nous déambulions tous ensemble, lorsque nous croisions des connaissances de mes grands-parents, Grand-mère faisait les présentations : « Voici mon fils Saul, c'est un grand avocat. Sa femme, Anita, qui est un médecin important à Johns Hopkins, et leur fils Hillel, qui est un petit génie. » Chacun des Baltimore recevait alors une poignée de main et une courbette. Puis Grand-mère poursuivait son récital en nous désignant, mes parents et moi, d'un vague signe du doigt : « Et voici mon fils cadet et sa famille. » Et nous recevions un signe de la tête assez similaire à celui dont on gratifierait un voiturier ou un employé de maison.

La seule égalité parfaite entre les Goldman-de-Baltimore et les Goldman-de-Montclair résida, durant les primes années de ma jeunesse, en notre nombre : nos deux familles étaient chacune composée de trois membres. Mais si l'état civil recensait officiellement les Goldman-de-Baltimore au nombre de trois, ceux qui les ont bien connus vous diront qu'ils étaient quatre. Car très rapidement, mon cousin Hillel, avec qui je partageais jusque-là la tare d'être enfant unique, eut le privilège de voir la vie lui prêter un frère. À la suite des événements que je détaillerai tout à l'heure, on le vit bientôt, en toutes circonstances, accompagné d'un ami dont on aurait pu croire qu'il était imaginaire si on ne le connaissait pas : Woodrow Finn — Woody, ainsi que nous l'appelions —, plus beau, plus grand, plus fort, capable de tout, attentionné et toujours présent lorsque l'on avait besoin de lui.

Woody obtint rapidement parmi les Goldman-de-Baltimore un statut à part entière, et il devint à la fois l'un des leurs et l'un des nôtres, un neveu, un cousin, un fils et un frère. Son existence en leur sein fut une immédiate évidence, au point que — symbole ultime de son intégration —, lorsqu'on ne le voyait pas à une réunion de famille, on demandait aussitôt où il était. On s'inquiétait qu'il ne fût pas venu, faisant de sa présence, plus qu'une légitimité, une nécessité pour que l'unité familiale soit parfaite. Demandez à n'importe qui ayant connu cette époque de vous nommer les Goldman-de-Baltimore, et il citera Woody sans même se poser de question. Ils nous avaient donc encore battus : dans le match Montclair contre Baltimore, où il y avait jusqu'alors 3 partout, le score était désormais de 4 à 3.

Woody, Hillel et moi fûmes les amis les plus fidèles qu'il soit. C'est en présence de Woody que je passai mes plus belles années avec les Baltimore, celles qui menèrent nos existences des années 1990 à 1998, à la fois temps béni et toile de fond de tout ce qui préfigura le Drame. De l'âge de dix à dix-huit ans, nous fûmes tous les trois absolument inséparables. Nous constituâmes ensemble une entité fraternelle triface, triade ou trinité, que nous dénommâmes fièrement « Le Gang des Goldman ». Nous nous aimâmes comme peu de frères se sont aimés : nous limes les uns envers les autres les serments les plus solennels, nous mélangeâmes nos sangs, nous nous jurâmes fidélité et nous promîmes un amour mutuel éternel. Malgré tout ce qui allait se passer ensuite, je me remémorerai toujours ces années comme une période exceptionnelle : l'épopée de trois adolescents heureux dans une Amérique bénie des dieux.

Aller à Baltimore, être avec eux, était tout ce qui comptait pour moi. Je ne me sentais vraiment entier qu'en leur présence. Loués soient mes parents qui m'octroyèrent, à un âge où peu d'enfants voyageaient seuls, la permission d'aller à Baltimore les retrouver lors de week-ends prolongés, de me rendre seul à Baltimore retrouver ceux que j'aimais tant. Ce fut pour moi le commencement d'une nouvelle vie, ponctuée par le calendrier perpétuel des congés scolaires, des journées pédagogiques et des célébrations des héros de l'Amérique. L'approche de Veterans Day, Martin Luther King Day ou de Presidents' Day déclenchait en moi des sentiments de joie inouïs. L'excitation de les revoir me rendait intenable. Gloire aux soldats morts pour le pays, gloire au Docteur Martin Luther King Jr d'avoir été un homme si bon, gloire à nos Présidents, honnêtes et valeureux, qui nous donnaient congé tous les troisièmes lundis de février !

Pour gagner un jour, j'avais obtenu de mes parents de pouvoir partir directement après l'école. Les cours enfin terminés, je rentrais chez nous à la vitesse de l'éclair pour préparer mes affaires. Mon sac prêt, j'attendais que ma mère arrive de son travail pour m'emmener à la gare de Newark. Je m'asseyais sur le fauteuil de l'entrée, chaussures aux pieds et veste sur le dos, trépignant. J'étais en avance, elle était en retard. Pour faire passer le temps, je regardais les photos de nos deux familles posées sur le meuble à côté de moi. Il me semblait que nous étions aussi fades qu'ils étaient merveilleux. Je menais pourtant à Montclair, jolie banlieue du New Jersey, une vie privilégiée, faite de quiétude et de bonheur, et à l'abri de tout besoin. Mais nos voitures m'apparaissaient moins rutilantes, nos conversations moins amusantes, notre soleil moins éclatant et notre air moins pur.

Puis retentissait le klaxon de ma mère. Je me précipitais dehors et montais dans sa vieille Honda Civic. Elle était en train de rafraîchir son vernis à ongles, boire du café dans une tasse en carton, manger un sandwich ou remplir un formulaire de publicité. Parfois tout cela en même temps. Elle était élégante, toujours très bien apprêtée. Belle, joliment maquillée. Mais au retour du travail, elle gardait sur sa veste le badge avec son nom et la mention en dessous, « pour vous servir », que je trouvais terriblement humiliante. Les Baltimore étaient des servis, nous étions des servants.

Je blâmais ma mère pour son retard, elle me demandait pardon. Je ne le lui accordais pas et elle passait sa main dans mes cheveux avec tendresse. Elle m'embrassait, laissait du rouge à lèvres sur ma joue, qu'elle essuyait aussitôt d'un geste plein d'amour. Elle me conduisait ensuite à la gare, où je prenais un train en début de soirée pour Baltimore. Sur la route, elle me disait qu'elle m'aimait et que je lui manquais déjà. Avant de me laisser monter dans le wagon, elle me tendait un cornet en papier avec des sandwichs achetés là où elle avait acheté son café, puis elle me faisait promettre d'être « poli et sage ». Elle me serrait contre elle et en profitait pour me glisser un billet de 20 dollars dans la poche, puis elle me disait : « Je t'aime, chaton. » Elle appuyait alors deux baisers sur ma joue, mais c'était parfois trois ou quatre. Elle disait qu'un seul, ce n'était pas assez, alors que, pour moi, c'était déjà trop. En y repensant aujourd'hui, je m'en veux de ne pas m'être laissé embrasser dix fois à chacun de mes départs. Je m'en veux même de l'avoir trop souvent quittée. Je m'en veux de ne m'être pas assez rappelé combien nos mères sont éphémères et de ne m'être pas assez répété : aime ta mère.

Deux heures de train à peine, et j'arrivais à la gare centrale de Baltimore. Le transfert de famille pouvait enfin commencer. Je me défaisais de mon costume trop étroit des Montclair et me drapais de l'étoffe des Baltimore. Sur le quai, dans la nuit naissante, elle m'attendait. Belle comme une reine, radieuse et élégante comme une déesse, celle dont le souvenir peuplait parfois et de façon honteuse mes jeunes nuits : ma tante Anita. Je courais jusqu'à elle, je l'enlaçais. Je sens encore sa main dans mes cheveux, je sens son corps contre moi. J'entends sa voix qui me dit : « Markie chéri, ça fait tellement plaisir de te voir. » Je ne sais pourquoi, mais le plus souvent, c'était elle qui venait me chercher, seule. La raison était certainement qu'Oncle Saul finissait en général tard à son cabinet, et sans doute ne voulait-elle pas s'embarrasser d'Hillel et Woody. Moi, j'en profitais pour la retrouver comme une fiancée : quelques minutes avant l'arrivée du train, j'arrangeais mes vêtements, je me recoiffais dans le reflet de la vitre, et lorsque le train s'arrêtait enfin, j'en descendais le cœur battant. Je trompais ma mère pour une autre.

Tante Anita conduisait une BMW noire qui valait probablement une année de salaire de mes deux parents réunis. Monter à bord était la première étape de ma transformation. Je reniais la Civic bordélique et m'adonnais à l'adoration de cette énorme voiture criante de luxe et de modernité, dans laquelle nous quittions le centre-ville pour rejoindre le quartier huppé d'Oak Park, où ils habitaient. Oak Park était un monde en soi : les trottoirs étaient plus larges, les rues bordées d'arbres immenses. Les maisons y étaient plus grandes les unes que les autres, les portails rivalisaient d'arabesques et les dimensions des clôtures étaient démesurées. Les promeneurs me paraissaient plus beaux, leurs chiens plus élégants, les coureurs du dimanche plus athlétiques. Si je n'avais connu dans notre quartier, à Montclair, que des maisons accueillantes, sans aucune barrière pour en ceindre les jardins, à Oak Park, elles étaient dans leur immense majorité protégées par des haies et des murs. Dans les rues calmes, un service de sécurité privé circulait à bord de voitures à gyrophares orange arborant la mention Patrouille d'Oak Park sur la carrosserie, veillant à la quiétude des habitants.

La traversée d'Oak Park avec Tante Anita déclenchait en moi la seconde phase de ma transformation : elle me faisait me sentir supérieur. Tout me paraissait évident : la voiture, le quartier, ma présence. Les agents de la patrouille d'Oak Park avaient pour coutume de saluer les habitants d'un geste de la main rapide en les croisant, et les habitants y répondaient. Un signe de la main pour confirmer que tout allait bien et que la tribu des riches pouvait se promener en confiance. À la première patrouille que nous croisions, l'agent faisait un signe, Anita répondait et je m'empressais de faire de même. J'étais l'un des leurs à présent. Arrivés à leur maison, Tante Anita klaxonnait deux fois pour nous annoncer, avant d'actionner une télécommande qui ouvrait les deux mâchoires d'acier du portail. Elle pénétrait dans l'allée et entrait dans le garage de quatre places. J'étais à peine descendu que la porte d'accès à la maison s'ouvrait dans un fracas joyeux et les voilà qui déboulaient et couraient vers moi en poussant des cris excités, Woody et Hillel, ces frères que la vie n'avait jamais voulu me donner. J'entrais chaque fois dans la maison avec un regard émerveillé : tout était beau, luxueux, colossal. Leur garage était grand comme notre salon. Leur cuisine grande comme notre maison. Leurs salles de bains grandes comme nos chambres et leurs chambres en nombre suffisant pour abriter plusieurs de nos générations.

Chaque nouveau séjour là-bas surpassait le précédent et ne faisait qu'augmenter davantage mon admiration pour mon oncle et ma tante, et surtout la chimie parfaite du Gang qu'Hillel, Woody et moi formions. Ils étaient comme mon sang, comme ma chair. Nous aimions les mêmes sports, les mêmes acteurs, les mêmes films, les mêmes filles, et ce, non pas par consensus ou concertation, mais parce que chacun de nous était l'extension de l'autre. Nous défiions la nature et la science : les arbres de nos ancêtres ne partageaient pas le même tronc, mais nos séquences génétiques suivaient pourtant les mêmes tortillons. Nous allions parfois rendre visite au père de Tante Anita, qui vivait dans une résidence pour personnes âgées — la « Maison des morts », ainsi que nous l'appelions —, et je me souviens que ses amis un peu séniles et à la mémoire effilochée posaient sans cesse des questions sur l'identité de Woody, nous confondant les uns les autres. Ils le désignaient de leurs doigts tordus et posaient sans gêne l'éternelle question : « Celui-là, c'est un Goldman-de-Baltimore ou un Goldman-de-Montclair ? » Si c'était Tante Anita qui répondait, elle leur expliquait, la voix débordant de tendresse : « C'est Woodrow, l'ami d'Hill'. C'est ce gamin qu'on a recueilli. Il est tellement gentil. » Avant de dire ça, elle vérifiait toujours que Woody n'était plus dans la même pièce, pour ne pas le heurter, même si au son de sa voix on comprenait immédiatement qu'elle était prête à l'aimer comme son propre fils. À la même question, Woody, Hillel et moi avions une réponse qui nous semblait plus proche de la réalité. Et lorsque, pendant ces hivers, dans ces couloirs où flottaient les drôles d'odeurs de la vieillesse, ces mains fripées nous retenaient par nos vêtements et nous sommaient de décliner nos noms pour combler l'inévitable érosion de leurs cerveaux malades, nous répondions : « Je suis l'un des trois cousins Goldman. »

*

Je fus interrompu au milieu de l'après-midi par mon voisin Leo Horowitz. Il était inquiet de ne pas m'avoir aperçu de la journée et venait s'assurer que tout allait bien.

— Tout va bien, Leo, le rassurai-je depuis le pas de la porte.

Il dut trouver étrange que je ne le fasse pas entrer et se douta que je lui cachais quelque chose. Il insista :

— Vous êtes certain ? demanda-t-il encore d'un ton curieux.

— Absolument. Rien de spécial. Je travaille.

Il vit soudain apparaître derrière moi Duke qui s'était réveillé et voulait voir ce qui se passait. Leo ouvrit de grands yeux.

— Marcus, que fait ce chien chez vous ?

Je baissai la tête, honteux.

— Je l'ai emprunté.

— Vous avez quoi ?

Je lui fis signe d'entrer rapidement et je fermai la porte derrière lui. Personne ne devait voir ce chien chez moi.

— Je voulais aller voir Alexandra, expliquai-je. Et j'ai vu le chien qui sortait de la propriété. Je me suis dit que je pourrais l'amener ici, le garder pour la journée et le ramener ce soir en faisant croire qu'il était venu chez moi de son propre chef.

— Vous êtes tombé sur la tête, mon pauvre ami. C'est un vol au sens propre du terme.

— C'est un emprunt, je n'ai pas l'intention de le garder. J'en ai juste besoin quelques heures.

Leo, tout en m'écoutant, se dirigea vers la cuisine, se servit sans rien demander d'une bouteille d'eau dans le frigo et s'assit au comptoir. Il était enchanté de la tournure inhabituellement distrayante que prenait sa journée. Il me suggéra d'un air radieux :

— Et si nous commencions par faire une petite partie d'échecs ? Ça vous détendrait.

— Non, Leo, je n'ai vraiment pas le temps pour ça maintenant.

Il se rembrunit et revint au chien qui lapait bruyamment de l'eau dans une casserole posée sur le sol.

— Alors expliquez-moi, Marcus : pourquoi avez-vous besoin de ce chien ?

— Pour avoir une bonne raison de retourner voir Alexandra.

— Ça, je l'ai bien compris. Mais pourquoi vous faut-il une raison d'aller la voir ? Ne pouvez-vous pas simplement passer lui dire bonjour comme une personne civilisée, au lieu de kidnapper son chien ?

— Elle m'a demandé de ne pas la recontacter.

— Pourquoi a-t-elle fait cela ?

— Parce que je l'ai quittée. Il y a huit ans.

— Diable. Effectivement, ce n'était pas très gentil de votre part. Vous ne l'aimiez plus ?

— Au contraire.

— Mais vous l'avez quittée.

— Oui.

— Pourquoi ?

— À cause du Drame.

— Quel Drame ?

— C'est une longue histoire.

*

Baltimore.

Années 1990.


Les moments de bonheur avec les Goldman-de-Baltimore étaient contrebalancés deux fois par an, lorsque nos deux familles se réunissaient : à Thanksgiving, chez les Baltimore, et pour les vacances d'hiver à Miami, en Floride, chez nos grands-parents. À mes yeux, plus qu'à des retrouvailles, ces rendez-vous familiaux s'apparentaient à des matchs de football. D'un côté du terrain, les Montclair, de l'autre les Baltimore, et au centre, les grands-parents Goldman, qui officiaient en tant qu'arbitres et comptaient les buts.

Thanksgiving marquait le sacre annuel des Baltimore. La famille se réunissait dans leur immense et luxueuse maison d'Oak Park et tout y était parfait, du début à la fin. Je dormais pour mon plus grand bonheur dans la chambre d'Hillel, et Woody, qui occupait la chambre voisine, traînait son matelas dans la nôtre pour que nous ne soyons pas séparés, même dans notre sommeil. Mes parents occupaient l'une des trois chambres d'amis avec salle de bains, et mes grands-parents l'autre.

C'était Oncle Saul qui allait chercher mes grands-parents à l'aéroport, et pendant la première demi-heure qui suivait leur arrivée chez les Baltimore, la conversation tournait autour du confort de sa voiture. « Si vous voyiez ça, s'exclamait Grand-mère, c'est vraiment épatant ! Vous avez de la place pour les jambes, comme nulle part ! Je me souviens être montée dans ta voiture, Nathan [mon père], en me disant : plus jamais ! Et puis sale, mon Dieu ! Qu'est-ce que ça coûte de passer un coup d'aspirateur ? Celle de Saul est comme neuve. Le cuir des sièges est parfait, on sent qu'elle est entretenue avec beaucoup de soin. » Puis, quand elle n'avait plus rien à dire sur la voiture, elle s'extasiait à propos de la maison. Elle en explorait les couloirs comme si c'était sa première visite et s'émerveillait du bon goût de la décoration, de la qualité des meubles, du chauffage au sol, de la propreté, des fleurs, des bougies qui embaumaient les pièces.

Pendant le repas de Thanksgiving, elle ne se lassait pas de saluer la perfection des plats. Chacune de ses bouchées était accompagnée de bruits enthousiastes. C'est vrai que le repas était somptueux : soupe au potimarron, dinde moelleuse rôtie au sirop d'érable et à la sauce au poivre, macaronis au fromage, tarte à la courge, purée de pommes de terre crémeuse, côtes de bettes fondantes, haricots délicats. Les desserts n'étaient pas en reste : mousse au chocolat, gâteau au fromage, tarte aux noix de pécan et tarte aux pommes à la pâte fine et croustillante. Après le repas et les cafés, Oncle Saul mettait sur la table des bouteilles d'alcool fort dont les noms, à cette époque, ne me disaient rien, mais je me souviens que Grand-père prenait les bouteilles en main comme si c'était une potion magique et s'émerveillait du nom, de l'âge ou de la couleur, tandis que Grand-mère en rajoutait une couche sur la qualité du repas et, par extension, de leur maison et de leur vie, avant le grand bouquet final (toujours le même) : « Saul, Anita, Hillel et Woody, mes chéris : merci, c'était extraordinaire. »

J'aurais bien voulu qu'elle vienne avec Grand-père séjourner à Montclair, pour que nous lui montrions de quoi nous étions capables. Je lui en avais fait une fois la demande, du haut de mes dix ans. « Grand-mère, est-ce que Grand-père et toi viendrez une fois dormir chez nous à Montclair ? » Mais elle avait répondu : « Nous ne pouvons plus venir chez vous, tu sais, mon chéri. Ce n'est pas assez grand et pas assez confortable. »


La deuxième grande réunion annuelle des Goldman avait lieu à Miami, à l'occasion des fêtes de fin d'année. Jusqu'à nos treize ans, les grands-parents Goldman habitaient un appartement suffisamment grand pour loger nos deux familles, et nous passions une semaine tous ensemble, sans nous quitter d'une semelle. Ces séjours floridiens étaient pour moi l'occasion de constater l'ampleur de l'admiration de mes grands-parents pour les Baltimore, ces Martiens formidables, qui, au fond, n'avaient rien en commun avec le reste de la famille. Je pouvais voir les liens de parenté évidents entre mon grand-père et mon père. Ils se ressemblaient physiquement, avaient les mêmes manies et souffraient tous les deux du syndrome du côlon spastique, à propos duquel ils avaient des discussions interminables. Le côlon spastique était l'un des sujets de conversation préférés de Grand-père. J'ai le souvenir de mon grand-père, doux, distrait, tendre et surtout constipé. Il partait déféquer comme on part à la gare. Il annonçait, son journal sous le bras : « Je vais aux toilettes. » Il donnait à Grand-mère un petit baiser d'adieu sur la bouche et elle lui disait : « À tout à l'heure, mon chéri. »

Grand-père s'inquiétait qu'un jour je sois moi aussi frappé par le mal des Goldman-pas-de-Baltimore : le fameux côlon spastique. Il me faisait promettre de manger beaucoup de légumes fibreux et de ne jamais retenir mes selles si j'avais besoin de faire « la grosse commission ». Le matin, tandis que Woody et Hillel se gavaient de céréales sucrées, Grand-père me forçait à me gaver d'All-Bran. J'étais le seul à être obligé d'en manger, preuve que les Baltimore devaient avoir des enzymes supplémentaires que nous n'avions pas. Grand-père me parlait des futurs problèmes de digestion que je connaîtrais en tant que fils de mon père : « Mon pauvre Marcus, ton père a un côlon comme le mien. Tu verras, tu n'y couperas pas non plus. Mange beaucoup de fibres, fiston, c'est le plus important. Il faut commencer maintenant pour entretenir le système. » Il se tenait derrière moi pendant que j'enfournais mes All-Bran et posait sur mon épaule une main pleine d'empathie. Bien évidemment, à force d'ingurgiter des quantités de fibres, je passais mon temps aux cabinets, et en ressortant je croisais le regard de Grand-père qui semblait me dire : « Tu l'as, mon garçon. C'est foutu. » Cette histoire de côlon avait une grande emprise sur moi. Je consultais régulièrement les dictionnaires médicaux de la bibliothèque municipale, guettant avec appréhension les premiers symptômes de la maladie. Je me disais que si je ne l'avais pas, c'est que j'étais peut-être différent, différent comme un Baltimore. Car au fond, mes grands-parents se réclamaient de mon père, mais c'était Oncle Saul qu'ils révéraient. Et moi j'étais le fils de l'un mais je regrettais souvent de n'avoir pas été le fils de l'autre.

Le mélange des Montclair et des Baltimore était pour moi le révélateur du profond fossé qui scindait mes deux vies : l'une officielle, un Goldman-de-Montclair, et l'autre confidentielle, un Goldman-de-Baltimore. De mon deuxième prénom, Philip, je gardais la première lettre et inscrivais sur mes cahiers d'école et mes devoirs Marcus P Goldman. Puis je rajoutais une rondeur au P qui devenait Marcus B. Goldman. J'étais le P qui devenait parfois un B. Et la vie, comme pour me donner raison, me jouait des drôles de tours : seul à Baltimore, je me sentais l'un des leurs. En arpentant le quartier avec Hillel et Woody, les agents de la patrouille nous saluaient et nous appelaient par nos prénoms. Mais quand je me rendais avec mes parents à Baltimore pour fêter Thanksgiving, je me souviens de la honte qui me parcourait au moment de franchir les premières rues d'Oak Park à bord de notre vieille voiture, sur le pare-chocs de laquelle il était inscrit que nous n'appartenions pas à la dynastie des Goldman d'ici. Si nous croisions une patrouille de sécurité, je faisais le signe secret des initiés, et ma mère, qui ne comprenait rien me réprimandait : « Mais Markie, veux-tu bien cesser de faire l'imbécile et de faire des signes stupides à cet agent ? »

Le comble de l'horreur était de nous égarer dans Oak Park, où les rues, circulaires, pouvaient facilement prêter à confusion. Ma mère s'énervait, mon père s'arrêtait au milieu d'un carrefour, et ils débattaient de la bonne direction jusqu'à ce qu'une patrouille déboule pour voir ce qui se tramait avec cette bagnole cabossée, donc suspecte. Mon père expliquait les raisons de notre présence, tandis que moi je faisais le signe de la confrérie secrète pour que l'agent ne pense pas qu'il puisse exister un quelconque lien de filiation entre ces deux étrangers et moi. Il arrivait que l'agent nous indique simplement notre chemin mais, parfois, suspicieux, il nous escortait jusqu'à la maison des Goldman pour s'assurer de nos bonnes intentions. Oncle Saul, nous voyant arriver, sortait aussitôt.

— Bonsoir, M'sieur Goldman, disait l'agent, pardon de vous déranger, je voulais juste m'assurer que ces gens étaient bien attendus chez vous.

— Merci, Matt (ou autre selon le prénom sur le badge, mon oncle appelait toujours les gens par le prénom sur le badge, au restaurant, au cinéma, au péage sur l'autoroute). Oui, c'est en ordre, merci, tout va bien.

Il disait : tout va bien. Il ne disait pas : Matt, petit malotru, comment as-tu pu te montrer soupçonneux de mon propre sang, de la chair de ma chair, de mon frère chéri ? Le tsar aurait fait empaler celui de ses gardes qui aurait traité ainsi les membres de sa famille. Mais à Oak Park, Oncle Saul félicitait Matt comme un bon chien de garde que l'on récompense d'avoir aboyé pour être certain qu'il aboiera toujours. Et lorsque l'agent partait, ma mère disait : « Oui, oui, voilà, c'est ça, fichez le camp, vous voyez bien que nous ne sommes pas des bandits », tandis que mon père la suppliait de se taire et ne pas se faire remarquer. Nous n'étions que des invités.

Dans le patrimoine des Baltimore, un seul endroit échappait à la contamination des Montclair : la maison de vacances des Hamptons où mes parents avaient le bon goût de ne s'être jamais rendus — du moins en ma présence. Pour qui ne sait pas ce que sont devenus les Hamptons depuis les années 1980, il s'agissait d'un coin tranquille et modeste du bord de l'océan aux portes de la ville de New York, transformé en l'un des lieux de villégiature les plus huppés de la côte Est. La maison des Hamptons avait ainsi connu plusieurs vies successives et Oncle Saul ne se lassait jamais de raconter comment, lorsqu'il avait acheté pour une bouchée de pain cette petite bicoque en bois à East Hampton, tout le monde s'était moqué de lui en affirmant que c'était le pire investissement qu'il ait pu faire. C'était sans compter le boom de Wall Street des années 1980, qui annonçait le début de l'âge d'or d'une génération de traders : les nouvelles fortunes avaient pris d'assaut les Hamptons, la région s'était soudain embourgeoisée et la valeur de l'immobilier avait décuplé.

J'étais trop petit pour m'en souvenir, mais on m'a raconté qu'à mesure qu'Oncle Saul avait gagné des procès, la maison s'était vue légèrement améliorée jusqu'au jour où elle avait été rasée pour laisser place à une nouvelle maison, magnifique et pleine de charme et de confort. Spacieuse, lumineuse, savamment couverte de lierre, avec, à l'arrière, une terrasse entourée de buissons d'hortensias bleus et blancs, une piscine et un kiosque recouvert d'aristoloche sous lequel nous prenions nos repas.

Après Baltimore et Miami, les Hamptons étaient la conclusion du triptyque géographique annuel du Gang des Goldman. Chaque année, mes parents m'autorisaient à aller y passer le mois de juillet. C'est là-bas, dans la maison de vacances de mon oncle et ma tante, que j'ai passé les étés les plus heureux de ma jeunesse en compagnie de Woody et Hillel. C'est également là-bas que se plantèrent les graines du Drame qui allait les frapper. Je garde malgré tout de ces séjours le souvenir du bonheur le plus absolu. De ces étés bénis, je me souviens de jours tous identiques où flottait le parfum de l'immortalité. Ce que nous faisions là-bas ? Nous vivions notre jeunesse triomphale. Nous allions dompter l'océan. Nous chassions les filles comme des papillons. Nous allions pêcher. Nous allions nous trouver des rochers pour sauter dans l'océan et nous mesurer à la vie.

L'endroit que nous préférions parmi tous était la propriété d'un couple adorable, Seth et Jane Clark, des gens relativement âgés, sans enfants, très riches — je crois que lui possédait un fonds d'investissement à New York —, avec qui Oncle Saul et Tante Anita s'étaient liés au fil des années. Leur propriété, baptisée Le Paradis sur Terre, se trouvait à un mile de chez les Baltimore. C'était un endroit fabuleux : je me rappelle le parc verdoyant, les arbres de Judée, les massifs de rosiers et la fontaine en cascade. À l'arrière de la maison, une piscine surplombait une plage privée de sable blanc. Les Clark nous laissaient jouir de leur propriété autant que nous le voulions, et nous étions sans cesse fourrés chez eux, à sauter dans la piscine ou nager dans l'océan. Il y avait même un petit canot accroché à un ponton en bois que nous utilisions de temps en temps pour explorer la baie. Pour remercier les Clark de leur gentillesse, nous leur rendions fréquemment de menus services, essentiellement des travaux de jardin, domaine dans lequel nous excellions pour des raisons que j'expliquerai tout à l'heure.


Dans les Hamptons, nous perdions le compte des dates et des jours. Peut-être est-ce ce qui m'a trompé : cette impression que tout durerait toujours. Que nous durerions toujours. Comme si dans cet endroit magique, dans les rues et les maisons, les gens pouvaient échapper au temps et à ses dégâts.

Je me souviens de la table sur la terrasse de la maison où Oncle Saul organisait ce qu'il appelait son « bureau ». Juste à côté de la piscine. Après le petit déjeuner, il y installait ses dossiers, il tirait le téléphone jusque-là, et il travaillait au moins jusqu'à la mi-journée. Sans trahir le secret professionnel, il nous parlait des affaires sur lesquelles il travaillait. J'étais fasciné par ses explications. Nous lui demandions comment il comptait gagner et il nous répondait : « Je vais gagner parce que je le dois. Les Goldman ne perdent jamais. » Il nous demandait comment nous ferions à sa place. Nous nous imaginions alors tous les trois grands hommes de loi et nous beuglions toutes les idées qui nous passaient par la tête. Il souriait, nous disait que nous ferions de très bons avocats et que nous pourrions un jour tous travailler dans son cabinet. Cette seule évocation me faisait rêver.

Quelques mois plus tard, de passage à Baltimore, je découvrais les coupures de presse relatant ces procès préparés dans les Hamptons et que Tante Anita conservait précieusement. Oncle Saul avait gagné. Toute la presse parlait de lui. Je me souviens encore de certains titres :

L'imbattable Goldman.
Saul Goldman, l'avocat qui ne perd jamais.
Goldman frappe encore.

Il n'avait pour ainsi dire jamais perdu une affaire. Et les découvertes de ces victoires renforçaient encore la passion que j'éprouvais pour lui. Il était le plus grand des oncles et le plus grand des avocats.

*

C'était le début de la soirée lorsque je réveillai Duke en pleine sieste pour le ramener chez lui. Il se trouvait bien chez moi et me fit comprendre qu'il n'avait pas particulièrement envie de bouger. Je dus le traîner jusqu'à ma voiture garée devant la maison puis le porter pour le mettre dans le coffre. Leo m'observait, amusé, depuis le porche de sa maison. « Bonne chance, Marcus, je suis certain que si elle ne veut plus vous voir, ça veut dire qu'elle vous aime bien. » Je roulai jusqu'à la maison de Kevin Legendre et sonnai à l'interphone.

3.

Coconut Grove, Floride.

Juin 2010. Six ans après le Drame.


C'était l'aube. J'étais installé sur la terrasse de la maison où vivait désormais mon oncle, à Coconut Grove. Il y avait déjà quatre ans qu'il s'était installé ici.

Il arriva sans faire de bruit et je sursautai lorsqu'il me dit :

— Déjà debout ?

— Bonjour, Oncle Saul.

Il tenait deux tasses de café et en déposa une devant moi. Il remarqua mes feuillets annotés. J'étais en train d'écrire.

— Quel est le sujet de ton nouveau roman, Markie ?

— Je ne peux pas te le dire, Oncle Saul. Tu m'as déjà posé cette question hier.

Il sourit. Me regarda écrire un moment. Puis, avant de partir, alors qu'il rentrait sa chemise dans son pantalon et serrait sa ceinture, il me demanda d'un air solennel :

— Un jour je serai dans un de tes livres, hein ?

— Bien sûr, lui répondis-je.


Mon oncle avait quitté Baltimore en 2006, deux ans après le Drame, pour venir vivre dans cette maison petite mais cossue du quartier de Coconut Grove, au sud de Miami. Il y avait une petite terrasse sur le devant, entourée de manguiers et d'avocatiers, chaque année plus chargés de fruits, et qui apportaient, lors des pics de chaleur, une fraîcheur bienfaisante.

Le succès de mes romans m'offrait la liberté de venir retrouver mon oncle autant que je le voulais. La plupart du temps, je m'y rendais en voiture. Je quittais New York sur un coup de tête : je prenais la décision parfois le matin même. J'entassais quelques affaires dans un sac que je jetais sur la banquette arrière, et je partais. J'empruntais l'autoroute I-95, je roulais jusqu'à Baltimore et je continuais ma descente vers le Sud, jusqu'en Floride. La route prenait deux jours entiers, avec un arrêt à mi-chemin vers Beaufort, en Caroline du Sud, dans un hôtel où j'avais désormais mes habitudes. Si c'était l'hiver, je quittais New York balayée par les vents polaires, ma voiture battue par la neige, vêtu d'un pull épais, un café brûlant dans une main, le volant dans l'autre. Le temps de descendre la Côte et j'arrivais dans une Miami brûlant sous 30 degrés, où les promeneurs, en t-shirts, se prélassaient sous le soleil éclatant de l'hiver tropical.

Parfois je prenais l'avion et louais une voiture à l'aéroport de Miami. La durée du voyage s'en trouvait divisée par dix, mais la puissance du sentiment qui m'envahissait en arrivant chez lui était moindre. L'avion grevait ma liberté des horaires des vols, des réglementations des compagnies aériennes, des queues interminables et de l'attente vaine suscitée par les procédures de sécurité auxquelles les aéroports s'étaient condamnés depuis les attentats du 11 Septembre. En revanche, la sensation de liberté que j'éprouvais lorsque, la veille au matin, j'avais décidé de monter simplement dans ma voiture et de rouler sans m'arrêter en direction du Sud, était quasi totale. Je partais quand je voulais, je m'arrêtais quand je voulais. Je devenais maître du rythme et du temps. Au fil de ces milliers de miles d'autoroute que je connaissais à présent par cœur, je ne me lassais jamais de la beauté du paysage et ne cessais de m'émerveiller de la taille de ce pays, qui semblait ne jamais se terminer. Et enfin c'était la Floride, puis Miami, puis Coconut Grove, puis sa rue. Lorsque j'arrivais devant sa maison, je le trouvais installé sous le porche. Il m'attendait. Sans que je lui aie annoncé ma venue, il m'attendait. Fidèlement.

Je me trouvais à Coconut Grove depuis deux jours. J'étais venu, comme à chaque fois, à l'improviste et lorsqu'il m'avait vu débarquer, mon oncle Saul, fou de joie que je vienne rompre sa solitude, m'avait pris dans ses bras. J'avais serré fort contre mon torse cet homme vaincu par la vie. J'avais caressé du bout des doigts l'étoffe de ses chemises bon marché et, fermant les yeux, j'avais respiré son parfum agréable qui était la seule chose qui n'avait pas changé. Et en retrouvant cette odeur, je m'étais imaginé sur la terrasse de sa luxueuse maison de Baltimore, ou sous le porche de sa maison d'été des Hamptons, du temps de la gloire. Je m'étais imaginé ma magnifique tante Anita à côté de lui, et Woody et Hillel, mes deux cousins merveilleux. À travers une seule bouffée de son odeur, j'étais retourné dans les tréfonds de mes souvenirs, dans le quartier d'Oak Park, et j'avais revécu, l'espace d'un instant, le bonheur de les avoir côtoyés.


À Coconut Grove, je passais mes journées à écrire. C'était l'endroit où je me sentais suffisamment au calme pour travailler. Je réalisais que si je vivais à New York, je n'y avais jamais véritablement écrit. J'avais toujours eu besoin d'aller ailleurs, de m'isoler. Je travaillais sur sa terrasse lorsqu'il faisait doux, ou, s'il faisait trop chaud, dans la fraîcheur de l'air conditionné dans le bureau qu'il avait aménagé spécialement pour moi dans la chambre d'amis.

En général, en fin de matinée, je faisais une pause et je passais au supermarché pour lui dire bonjour. Il aimait que je vienne le trouver au supermarché. Au début, ce fut difficile pour moi : j'étais gêné. Mais je savais combien cela lui faisait plaisir que je vienne au magasin. Chaque fois que j'arrivais au supermarché, je ressentais un petit pincement au cœur. Les portes automatiques s'ouvraient devant moi et je le voyais, à la caisse, affairé à répartir les achats des clients dans des sacs selon leur poids et leur nature plus ou moins périssable. Il portait le tablier vert des employés sur lequel était accroché un pin's avec son prénom écrit dessus, Saul. J'entendais les clients lui dire : « Merci beaucoup, Saul. Passez une bonne journée. » Il était toujours jovial, d'humeur égale. J'attendais qu'il ne soit plus occupé pour signaler ma présence et je voyais son visage s'illuminer. « Markie ! » s'écriait-il joyeusement à chaque fois comme si c'était ma première visite.

Il disait à la caissière à côté de lui : « Regarde, Lindsay, c'est mon neveu Marcus. »

La caissière me regardait comme un animal curieux et me disait :

— C'est toi l'écrivain célèbre ?

— C'est lui ! répondait mon oncle à ma place comme si j'étais le président des États-Unis.

Elle me faisait une sorte de révérence et promettait de lire mon livre.

Les employés du supermarché aimaient bien mon oncle et, lorsque j'arrivais, il trouvait toujours quelqu'un pour le remplacer. Il m'emmenait alors à travers les rayons faire la tournée de ses collègues. « Tout le monde veut te dire bonjour, Markie. Certains ont apporté leur livre pour que tu le leur signes. Ça ne te dérange pas ? » Je m'exécutais toujours volontiers, puis nous finissions notre visite par le comptoir de café et de jus derrière lequel se tenait un garçon que mon oncle avait pris en affection, un Noir grand comme une montagne et doux comme une femme, qui s'appelait Sycomorus.

Sycomorus avait à peu près mon âge. Il rêvait d'être chanteur et attendait la gloire en pressant à la demande des jus de légumes revitalisants. Dès qu'il en avait l'occasion, il s'enfermait dans la salle de repos et se filmait avec son téléphone portable en fredonnant des airs à la mode et en claquant des doigts, puis il partageait ses vidéos sur les réseaux sociaux pour attirer l'attention du reste du monde sur son talent. Il rêvait de participer à un télé-crochet intitulé Chante ! et diffusé sur une chaîne nationale, dans lequel s'affrontaient des chanteurs qui espéraient percer et devenir célèbres.

En ce début du mois de juin 2010, Oncle Saul l'aidait à remplir des formulaires de participation pour déposer sa candidature à l'émission sous forme d'un enregistrement vidéo. Il était question de décharge et de droit à l'image, et Sycomorus n'y comprenait rien. Ses parents étaient très soucieux qu'il devienne célèbre. N'ayant visiblement rien de mieux à faire, ils occupaient leur journée en venant rendre visite à leur garçon sur son lieu de travail pour s'inquiéter de son avenir. Ils étaient accrochés au comptoir des jus et, entre deux clients, le père houspillait son fils et la mère jouait les médiateurs.

Le père était un joueur de tennis raté. La mère aurait rêvé de devenir actrice. Le père avait voulu que Sycomorus soit champion de tennis. La mère aurait voulu qu'il soit un grand acteur. À l'âge de six ans, il était un forçat des courts et avait tourné dans une publicité pour un yaourt. À l'âge de huit ans, il vomissait le tennis et se promettait de ne plus jamais toucher une raquette de sa vie. Il s'était mis à courir les castings avec sa mère, à la recherche du rôle qui lancerait sa carrière d'enfant-vedette. Mais le rôle n'était jamais venu et aujourd'hui, sans diplôme ni formation, il pressait des jus.

— Plus je réfléchis à tes histoires d'émission télévisée, plus je pense que c'est du grand n'importe quoi, répétait le père.

— Tu comprends pas, P'a. Cette émission va lancer ma carrière.

— Pfff ! ça va surtout te couvrir de ridicule ! À quoi cela va te servir de te donner en spectacle à la télévision ? Tu n'as jamais aimé chanter. Tu aurais dû devenir joueur de tennis. Tu avais toutes les qualités. Dommage que ta mère t'ait rendu paresseux.

— Mais P'a, suppliait Sycomorus qui cherchait désespérément la reconnaissance de son père, tout le monde parle de cette émission.

— Laisse-le tranquille, George, puisque c'est son rêve, intervenait doucement la mère.

— Oui, P'a ! La chanson c'est ma vie.

— Tu mets des légumes dans une centrifugeuse, voilà ce que tu fais de ta vie. Tu aurais dû être un champion de tennis. Tu as tout gâché.

En général, Sycomorus finissait par se mettre à pleurer. Pour se calmer, il attrapait sous son comptoir le classeur qu'il transportait chaque jour de chez lui au supermarché et qui renfermait la collection d'articles qu'il avait précieusement glanés et triés au sujet d'Alexandra Neville, recensant tous les faits la concernant et qu'il jugeait dignes d'intérêt. Alexandra était le modèle de Sycomorus : son obsession. En matière de musique, il ne s'en remettait qu'à elle. Sa carrière, ses chansons, sa façon de les réinterpréter pendant ses concerts : à ses yeux elle n'était que perfection. Il avait suivi chacune de ses tournées, dont il était revenu avec des t-shirts souvenirs pour adolescentes qu'il portait régulièrement. « Si je connais tout d'elle, je pourrai peut-être faire une carrière comme la sienne », disait-il. Il tirait l'essentiel de sa matière la concernant des tabloïds qu'il lisait avidement et dont il découpait soigneusement les articles durant son temps libre.

Sycomorus se consolait en tournant les pages de son classeur et s'imaginait, lui aussi, devenir un jour une grande vedette. Sa mère, le cœur fendu, l'encourageait :

— Regarde ton classeur, mon chéri, ça te fait du bien.

Sycomorus en admirait les pages plastifiées, les effleurant des mains.

— M'a, un jour je serai comme elle… disait-il.

— Elle est blonde et blanche, s'agaçait son père. Tu veux être une fille blanche ?

— Non, P'a, je voudrais être célèbre.

— C'est bien le problème, tu ne veux pas être chanteur, tu veux être célèbre.

Sur ce point, le père de Sycomorus n'avait pas tort. Il y a eu une époque où les vedettes de l'Amérique étaient des cosmonautes et des scientifiques. Aujourd'hui, nos vedettes sont des gens qui ne font rien et passent leur temps à se photographier, eux-mêmes ou leur assiette. Tandis que le père argumentait devant son fils, la file des clients en quête d'un jus revitalisant s'impatientait. La mère finissait par tirer son mari par la manche :

— Tais-toi maintenant, George, grondait-elle. Il va être renvoyé à cause de tes scènes. Tu veux que ton fils soit renvoyé de son travail à cause de toi ?

Le père s'agrippait au comptoir dans un geste désespéré et murmurait à son fils une dernière requête, comme s'il n'avait pas vu l'évidence :

— Fais-moi juste une promesse. Quoi qu'il arrive, je t'en prie, ne deviens jamais un pédé.

— Promis, Papa.

Et les parents allaient se promener à travers les rayons du magasin.

Durant cette même période, Alexandra Neville était en pleine tournée de concerts. Elle se produisait notamment à l'American Airlines Arena de Miami, ce dont tout le supermarché avait été informé car Sycomorus, qui avait réussi à se procurer un billet pour le concert, avait affiché un décompte des jours dans la salle de repos et avait rebaptisé le jour du concert Alexandra Day.

Quelques jours avant le concert, alors que nous profitions de la douceur d'un début de soirée sur la terrasse de la maison de Coconut Grove, Oncle Saul me demanda :

— Marcus, tu pourrais peut-être arranger une rencontre entre Sycomorus et Alexandra ?

— C'est impossible.

— Vous êtes toujours fâchés ?

— Cela fait des années que nous ne nous parlons plus. Même si je le voulais, je ne saurais pas comment la joindre.

— Il faut que je te montre ce que j'ai retrouvé en mettant de l'ordre, dit Oncle Saul en se levant de sa chaise.

Il disparut un instant avant de revenir avec une photo à la main. « Elle était entre les pages d'un livre qui appartenait à Hillel », m'expliqua-t-il. C'était cette fameuse photo de Woody, Hillel, Alexandra et moi, adolescents à Oak Park.

— Que s'est-il passé entre Alexandra et toi ? demanda Oncle Saul.

— Peu importe, répondis-je.

— Markie, tu sais combien j'apprécie ta présence ici. Mais parfois je m'inquiète. Tu devrais sortir plus, t'amuser plus. Avoir une petite copine…

— Ne t'inquiète pas, Oncle Saul.

Je lui tendis la photo pour la lui rendre.

— Non, garde-la, me dit-il. Il y a un mot derrière.

Je retournai le cliché et reconnus son écriture. Elle avait écrit :

JE VOUS AIME, LES GOLDMAN.

4.

À Boca Raton, en ce mois de mars 2012 où je retrouvai Alexandra, je me mis à voler tous les matins son chien Duke. Je l'amenais chez moi, où il passait la journée à mes côtés, et le soir je le ramenais à la maison de Kevin Legendre.

Le chien se plaisait tellement avec moi qu'il se mit à m'attendre devant la clôture de la propriété de Kevin. J'arrivais au petit matin et il était là, assis, guettant ma venue. Je descendais de voiture et il se précipitait sur moi, manifestant sa joie en essayant de me lécher le visage pendant que je me baissais pour le caresser. J'ouvrais le coffre, il sautait gaiement à l'intérieur et nous partions tout de go pour passer la journée chez moi. Puis, n'y tenant plus, Duke se mit à venir tout seul. Tous les matins à six heures, il s'annonçait en jappant devant ma porte, avec une précision que les humains n'auront jamais.

Nous nous amusions bien ensemble. Je lui achetai tout l'attirail des chiens heureux : balles en caoutchouc, jouets à mâcher, nourriture, gamelles, friandises, couvertures pour qu'il soit confortable. À la fin de la journée, je le ramenais chez lui et nous retrouvions ensemble, et avec la même joie, Alexandra.

Les retrouvailles furent d'abord brèves. Alexandra me remerciait, s'excusait du dérangement et me renvoyait chez moi, sans même me proposer d'entrer un instant.

Puis, il y eut cette fois où elle était absente de la maison. Ce fut cet enquiquineur tout en muscles de Kevin qui m'accueillit et réceptionna Duke. « Alex n'est pas là », me dit-il d'un ton amical. Je le chargeai de la saluer pour moi et m'apprêtais à repartir lorsqu'il me proposa de rester dîner avec lui. J'acceptai. Et je dois dire que nous passâmes une soirée très agréable. Il avait quelque chose d'éminemment sympathique. Un côté gentil père de famille, sur le point de prendre sa retraite à trente-sept ans avec quelques millions sur son compte en banque ! Il amènerait les enfants à l'école, entraînerait leur équipe de foot, organiserait des barbecues pour les anniversaires. Le type qui n'en fichait pas une, c'était lui.

Justement, ce soir-là, Kevin m'expliqua qu'il était blessé à l'épaule et que l'équipe l'avait mis au repos. Il faisait de la rééducation le jour, cuisait des steaks le soir, regardait la télévision, dormait. Il trouva judicieux de me raconter qu'Alexandra lui faisait des massages divins, qui l'apaisaient beaucoup. Puis il me fit l'inventaire de tous les gestes qui lui faisaient mal et me parla encore de ses exercices de physiothérapie. C'était un homme simple au sens propre du mot, et je me demandais ce qu'Alexandra pouvait bien lui trouver.

Pendant que les steaks cuisaient, il proposa d'inspecter la haie pour trouver comment Duke s'enfuyait. Il inspecta une moitié de la haie, je me chargeai de l'autre. Je trouvai rapidement l'énorme trou que Duke avait creusé dans la pelouse pour passer de l'autre côté de la barrière, et bien évidemment je ne le signalai pas à Kevin. Je lui affirmai que ma moitié de la haie était intacte (ce qui n'était pas un mensonge), il me confirma que la sienne aussi, et nous allâmes manger nos steaks. Il était perturbé par les évasions de Duke.

— Je comprends pas pourquoi il fait ça. C'est la première fois. Ce chien, pour Alex, c'est toute sa vie. J'ai peur qu'il finisse pas se faire écraser par une voiture.

— Quel âge a-t-il ?

— Huit ans. C'est vieux pour un chien de cette taille.

Je calculai rapidement dans ma tête. Huit ans, cela signifiait qu'elle avait acheté Duke juste après le Drame.

Nous bûmes quelques bières. Surtout lui. Moi, je profitais de les vider discrètement sur la pelouse pour le pousser à la consommation. J'avais besoin de l'amadouer. Je finis par aborder le sujet d'Alexandra, et l'alcool aidant, il se confia.

Il me raconta que cela faisait quatre ans qu'ils étaient ensemble. Le début de leur liaison datait de la fin de l'année 2007.

— À l'époque, je jouais pour l'équipe des Prédateurs de Nashville, où elle habitait. On avait une amie commune, et ça faisait pas mal de temps que j'essayais de la séduire. Et puis, le soir de la Saint-Sylvestre, nous étions dans une même soirée, chez cette amie justement, et c'est là que tout a commencé.

J'eus envie de vomir rien qu'à imaginer leurs premiers ébats un soir de Nouvel an trop arrosé.

— Le coup de foudre, quoi, dis-je pour faire l'idiot.

— Non, ça a été dur au début, me répondit Kevin, touchant de sincérité.

— Ha ?

— Oui. Apparemment, j'étais sa première histoire depuis qu'elle avait rompu avec son précédent petit copain. Elle n'a jamais voulu me parler de lui. Il s'est passé quelque chose de grave. Mais j'ignore quoi. Je ne veux pas la brusquer. Un jour, quand elle sera prête, elle me le racontera.

— Elle l'aimait ?

— Le précédent ? Plus que tout, je crois. J'ai cru que je n'arriverais pas à le lui faire oublier. Je n'en parle jamais. Tout va pour le mieux aujourd'hui entre nous, et je préfère ne pas rouvrir les plaies du passé.

— Tu as bien raison. C'était certainement une tache, ce mec.

— J'en sais rien. J'aime pas juger les gens que je ne connais pas.

Kevin était agaçant de gentillesse. Il avala une gorgée de bière et je finis par poser la question qui me tracassait le plus.

— Toi et Alexandra, vous n'avez jamais songé à vous marier ?

— Je lui ai proposé. Il y a deux ans. Elle a pleuré. Pas de joie, si tu vois ce que je veux dire. J'ai compris que ça voulait dire « pas pour l'instant ».

— Désolé d'apprendre ça, Kevin.

Il posa amicalement son épaisse main sur mon bras.

— Je l'aime, cette fille, dit-il.

— Ça se voit, répondis-je.

J'éprouvai soudain de la honte à l'idée de m'immiscer ainsi dans la vie d'Alexandra. Elle m'avait demandé de rester à l'écart, et je m'étais empressé de sympathiser avec son chien et d'apprivoiser son petit ami.

Je rentrai chez moi avant qu'elle ne revienne.

Au moment où je tournais la clé dans la serrure de la porte de ma maison, j'entendis la voix de Leo, installé sous son porche mais caché par l'obscurité.

— Vous avez raté notre partie d'échecs, Marcus, me dit-il.

Je me rappelai lui avoir promis que nous jouerions à mon retour de chez Kevin, sans imaginer que je resterais dîner.

— Pardonnez-moi, Leo, j'ai complètement oublié.

— Ce n'est vraiment pas grave.

— Vous venez prendre un verre ?

— Volontiers.

Il me rejoignit et nous nous installâmes sur la terrasse, où je nous servis du scotch. Il faisait très doux dehors, des grenouilles dans le lac faisaient chanter la nuit.

— Elle vous trotte dans la tête, cette petite, hein ? me dit Leo.

J'acquiesçai :

— Ça se voit tant que ça ? demandai-je.

— Oui. J'ai fait mes recherches.

— A propos de quoi ?

— À propos de vous et Alexandra. Eh bien, j'ai trouvé quelque chose de très intéressant : il n'y a rien. Et croyez-moi, moi qui passe mes journées sur Google, c'est justement quand il n'y a rien qu'il faut creuser. Qu'est-ce qui se passe, Marcus ?

— Je n'en suis moi-même pas sûr.

— Je ne savais pas que vous étiez sorti avec cette actrice de cinéma, Lydia Gloor. C'est sur Internet.

— Brièvement.

— Ce n'est pas elle qui joue dans l'adaptation de votre premier bouquin ?

— Si.

— C'était avant ou après Alexandra ?

— Après.

Leo eut un air circonspect.

— Vous l'avez trompée avec cette actrice, c'est ça ? Alexandra et vous, c'était le bonheur. Le succès vous est un peu monté à la tête, vous avez vu cette actrice qui se pâmait devant vous et vous vous êtes oublié, l'espace d'une nuit torride. Ai-je raison ?

Je souris, amusé par son imagination.

— Non, Leo.

— Oh, Marcus, cessez de me faire mariner, voulez-vous ? Que s'est-il passé entre Alexandra et vous ? Et que s'est-il passé avec vos cousins ?

En me posant ces questions, Leo ne réalisait pas qu'elles étaient liées. Je ne savais pas par où commencer. De qui fallait-il parler en premier ? D'Alexandra ou du Gang des Goldman ?

Je décidai de commencer par mes cousins, car pour parler d'Alexandra, il me fallait d'abord parler d'eux.

*

Je vous raconterai d'abord Hillel, parce qu'il fut le premier. Nous étions nés la même année et il était pour moi comme un frère, dont le génie tenait à un mélange d'intelligence fulgurante et de sens inné de la provocation. C'était un garçon très maigre, mais son apparence physique était contrebalancée par une verve redoutable doublée d'un aplomb exceptionnel. Son corps malingre cachait une grande âme et surtout un sens de la justice à toute épreuve. Je me souviens encore comment il me défendit, alors que nous avions à peine huit ans — à cette époque Woody n'était encore pas apparu dans nos vies —, pendant un camp de sport en plein air à Reading, en Pennsylvanie, où Oncle Saul et Tante Anita l'avaient envoyé passer les vacances de printemps pour l'aider à se développer physiquement et où je l'avais accompagné, fraternité oblige. Outre le bonheur de sa compagnie, je crois que j'étais allé à Reading pour protéger Hillel d'éventuelles brutes parmi les participants, lui qui, à l'école, était le bouc émissaire habituel des autres élèves à cause de sa petite taille. Mais c'était sans savoir que le camp de Reading était organisé pour les enfants malingres, mal développés ou convalescents, et je m'étais retrouvé au milieu d'atrophiés et de bigleux parmi lesquels j'avais l'apparence d'un dieu grec, ce qui me valut d'être chaque fois désigné d'office par les moniteurs pour débuter les exercices quand tous les autres regardaient leurs chaussures.

Le deuxième jour fut consacré à des exercices aux agrès. Le moniteur nous réunit devant des anneaux, des poutres, des barres parallèles et d'immenses poteaux droits. « Nous allons commencer par un premier exercice basique : la montée à la perche. » Il désigna la rangée de poteaux d'au moins huit mètres de haut. « Voilà, vous allez monter un par un, puis une fois en haut, si vous vous en sentez capables, passez sur la perche d'à côté puis laissez-vous glisser jusqu'en bas, comme des pompiers. Qui veut commencer ? »

Il s'attendait probablement à ce que nous nous précipitions sur les poteaux mais nous restâmes immobiles.

— Vous avez peut-être une question ? demanda-t-il.

— Oui, fit Hillel en levant la main.

— Je t'écoute.

— Vous voulez vraiment qu'on monte là-haut ?

— Absolument.

— Et si on veut pas ?

— Vous êtes obligés.

— Obligés par qui ?

— Par moi.

— Au nom de quoi ?

— Parce que c'est comme ça. Je suis le moniteur et c'est moi qui décide.

— Vous savez que nos parents paient pour nous envoyer ici ?

— Oui, et alors ?

— Alors, techniquement, vous êtes notre employé et vous nous devez une totale obéissance. On pourrait donc aussi bien vous demander de nous couper les ongles de pied si on voulait.

Le moniteur regarda Hillel d'un drôle d'air. Il essaya de reprendre le contrôle de sa leçon et ordonna d'une voix qu'il s'efforça de rendre autoritaire :

— Allez, hop ! Que quelqu'un se lance, on perd du temps.

— Ça a l'air vraiment drôlement haut, continua Hillel. Ça fait quoi, dans les huit ou dix mètres ?

— Je pense, répondit le moniteur.

— Comment ça, vous pensez ? s'indigna Hillel. Vous ne connaissez même pas votre matériel ?

— Tais-toi, maintenant, s'il te plaît. Et puisque personne ne veut se lancer, je vais en désigner un.

Évidemment, le moniteur me désigna, moi. Je protestai que c'était toujours moi qui devais commencer, mais le moniteur ne voulait rien entendre.

— Allez, m'ordonna-t-il, monte à cette perche.

— Et pourquoi vous montez pas vous-même ? intervint de nouveau Hillel.

— Quoi ?

— Vous n'avez qu'à commencer, vous.

— Je n'ai pas l'intention de me laisser commander par un enfant, se défendit le moniteur.

— Vous avez peur de monter ? demanda Hillel. À votre place, j'aurais peur. Ça m'a l'air drôlement dangereux, ces barres. Vous savez, je suis pas du genre hypocondriaque, mais j'ai lu quelque part qu'une chute de trois mètres suffit à vous rompre la colonne vertébrale et vous finissez paralysé à vie. Qui veut être paralysé à vie ? interrogea-t-il à la cantonade.

— Pas moi ! nous répondîmes tous.

— Taisez-vous ! hurla le moniteur.

— Vous êtes sûr que vous avez un diplôme de moniteur de gym ? s'enquit encore Hillel.

— Évidemment ! Arrête, maintenant !

— Je crois qu'on serait tous rassurés de voir votre diplôme, continua Hillel.

— Mais je ne l'ai pas ici, enfin ! protesta le moniteur dont l'assurance se dégonflait comme une baudruche.

— Vous ne l'avez pas ici, ou vous ne l'avez pas du tout ? répliqua Hillel.

— Le diplôme ! Le diplôme ! nous nous écriâmes tous.

Nous scandâmes jusqu'à ce que le moniteur, à bout, saute comme un singe sur le poteau et grimpe pour nous montrer de quoi il était capable. Il voulut certainement nous impressionner en faisant des tas de mouvements inutiles et ce qui devait arriver arriva : ses mains glissèrent et il tomba du sommet du poteau, soit de sept mètres cinquante pour être précis. Il s'écrasa au sol et poussa des hurlements terribles. Nous essayâmes bien de le consoler, mais les médecins de l'ambulance nous expliquèrent qu'il avait les deux jambes cassées et que nous ne le reverrions plus de tout notre séjour. Hillel fut renvoyé du camp de sport et moi aussi par la même occasion. Tante Anita et Oncle Saul vinrent nous chercher et ils nous emmenèrent à l'hôpital du comté pour présenter en personne nos excuses au pauvre moniteur.


C'est un an après cet épisode qu'Hillel rencontra Woody. Il avait désormais neuf ans, c'était toujours un enfant très maigre et très petit, et toujours le souffre-douleur de ses camarades d'école, qui l'appelaient Crevette. Il se faisait tellement embêter par tous les autres enfants qu'en deux ans il avait été changé trois fois d'école. Mais chaque fois, il était aussi malheureux dans son nouvel établissement que dans les précédents. Lui ne rêvait que d'une vie normale, d'avoir des copains dans le quartier et une existence similaire à celle des autres enfants de son âge. Il avait une passion absolue : le basket-ball. Il adorait ça. Le week-end, parfois, il téléphonait à des camarades de classe. « Allô ? C'est Hillel… Hillel. Hillel Goldman. » Il répétait son nom jusqu'au moment où pour finir il disait : « C'est Crevette… » Et l'autre, au bout du fil, parfois sans mauvaise intention, finissait par comprendre. « Je voulais savoir si t'allais au terrain de sport cet après-midi. » Au bout du fil, on lui répondait que non, pas du tout. Mais Hillel savait qu'on lui mentait. Il raccrochait poliment, et une heure plus tard, il disait à ses parents : « Je sors jouer au basket-ball avec mes copains. » Il enfourchait son vélo et il partait pour la journée. Il allait sur le terrain de sport où ses copains, qui ne devaient pas y être, y étaient évidemment. Il ne leur reprochait rien, il s'asseyait sur le banc et il espérait qu'on le laisserait participer. Mais personne ne voulait de Crevette dans son équipe. Il rentrait à la maison, triste, s'efforçant malgré tout de faire bonne figure. Il ne voulait pas que ses parents se fassent du souci pour lui. Ils passaient à table, il avait son maillot de Michael Jordan sur le dos, duquel sortaient deux bras comme des brindilles.

— T'as un peu joué aujourd'hui ? demandait Oncle Saul.

Il haussait les épaules.

— Bof. Les autres disent que je suis pas fort.

— Je suis sûr que tu te débrouilles comme un champion.

— Non, c'est vrai que je suis assez nul. Mais si personne ne me donne ma chance, comment tu veux que je m'améliore ?

Il était difficile pour mon oncle et ma tante de trouver un juste milieu entre le surprotéger et lui laisser faire l'expérience de ce monde difficile. Ils optèrent finalement pour une école privée très réputée, Oak Tree, toute proche de chez eux.

L'école leur plut tout de suite. Ils furent reçus par le principal, Monsieur Hennings, qui leur fit visiter les bâtiments en expliquant combien son établissement était exceptionnel : « L'école d'Oak Tree est l'une des meilleures du pays. Cours de première qualité, donnés par des professeurs recrutés aux quatre coins de la nation et programmes adaptés. » L'école encourageait la créativité : elle comptait des ateliers de peinture, de musique, de poterie et s'enorgueillissait de la parution d'un journal hebdomadaire intégralement rédigé par les élèves au sein d'un bureau de rédaction dernier cri. Puis le principal Hennings acheva de convaincre Oncle Saul et Tante Anita en entonnant les premières notes de sa symphonie miraculeuse pour parents désespérés : « Enfants heureux, motivation, orientation, responsabilisation, réputation, qualité, le corps et l'esprit, sports en tous genres, terreau pour champions d'équitation. »


J'ignore comment Hillel réussit l'exploit de se mettre à dos tous ses camarades de l'école d'Oak Tree en l'espace de quelques jours seulement. Fort de cette prouesse, il parvint ensuite à s'aliéner une bonne partie du corps enseignant en relevant des coquilles dans les livres d'exercices, en reprenant un professeur sur sa prononciation d'un mot latin, puis en posant des questions qui furent considérées comme n'étant pas de son âge.

— Tu apprendras ça en troisième, lui dit le professeur.

— Et pourquoi pas maintenant, puisque je vous pose la question ?

— Parce que c'est comme ça. C'est pas dans le programme, et le programme, c'est le programme.

— Peut-être que votre programme n'est pas adapté à votre classe.

— Peut-être que c'est toi qui n'es pas adapté à ta classe, Hillel.

Dans les couloirs de l'école, on ne pouvait que le remarquer. Il s'habillait avec une chemise à carreaux boutonnée jusqu'au cou pour cacher le maillot de basket-ball qu'il portait toujours en dessous, dans l'espoir de réaliser un jour son rêve : défaire ses boutons, apparaître en athlète invincible et marquer des paniers sous les vivats des autres élèves. Son sac à dos était lourd des livres qu'il empruntait à la bibliothèque municipale et il ne se séparait jamais de son ballon de basket-ball.

Il ne fallut pas plus d'une semaine à Oak Tree pour que sa vie quotidienne devienne un enfer. Il fut rapidement pris en grippe par la terreur de sa classe, un obèse court sur pattes prénommé Vincent, mais que ses camarades surnommaient Porc.

Il serait difficile de dire qui débuta les hostilités. Car il faut préciser d'emblée que Porc, ne serait-ce que par son sobriquet, était la cible de moqueries de la part des autres enfants. Dans le préau, tous lui criaient en se bouchant le nez : « Si ça pue le caca, c'est parce que Porc est là ! » Porc se jetait sur eux pour les tabasser, mais tous fuyaient comme un troupeau de zébus effrayés dont le membre le plus faible, Hillel, finissait par se faire rattraper et payait pour les autres. En général, Porc se contentait de lui tordre le bras, de peur de se faire surprendre par un enseignant, et lui disait : « A tout à l'heure, Crevette. Fais-toi beau, ça va être ta fête ! » Après les cours, Porc se précipitait sur le terrain de basket à proximité de l'école, où Hillel allait tirer des paniers, et l'y tabassait joyeusement, tandis que tous les élèves de la classe venaient assister au spectacle. Porc l'attrapait au collet, le traînait par terre et le giflait, encouragé par des salves d'applaudissements.

À force de toujours attraper Hillel, Porc se mit à le martyriser systématiquement. Dès son arrivée à l'école, il le harponnait et ne le lâchait plus. Et les autres élèves le considérèrent alors comme un paria. Après seulement trois semaines, Hillel supplia sa mère de ne plus l'envoyer à Oak Tree, mais Tante Anita lui demanda de faire un effort. « Hillel, mon chéri, on ne peut pas te changer sans cesse d'école. Si cela continue ainsi et si tu es incapable de t'adapter à un milieu scolaire, il faudra t'envoyer dans une école spécialisée… » Elle le disait avec beaucoup de tendresse et une pointe de fatalisme. Hillel, qui ne voulait ni faire de peine à sa mère ni surtout finir dans une école spécialisée, dut se résoudre aux raclées quotidiennes d'après les cours.

Je sais que Tante Anita l'emmenait faire les magasins et essayait de s'inspirer des garçons de son âge qu'elle connaissait pour le pousser à s'habiller de façon plus conventionnelle. En le déposant à l'école le matin, elle le suppliait : « Ne te fais pas remarquer, d'accord ? et fais-toi des amis. » Elle ajoutait des brioches à son goûter pour qu'il puisse en donner à ses camarades et se faire aimer. Il lui disait : « Tu sais, Maman, on n'achète pas ses amis avec des brioches. » Elle le regardait avec un air un peu désarmé. À la pause, Porc lui vidait son sac par terre, ramassait les brioches et les lui fourrait toutes de force dans la bouche. Le soir, Tante Anita demandait : « Tes amis ont aimé les brioches ? — Beaucoup, M'an. » Le lendemain, elle en remettait davantage sans savoir qu'elle condamnait son fils à des prouesses d'élasticité buccale. Le spectacle des brioches connut rapidement un triomphe phénoménal : les élèves se réunissaient autour d'Hillel dans la cour de récréation pour voir Porc lui enfoncer la demi-douzaine de petits pains jusqu'au fond de la gorge. Et tous criaient : « Bouffe ! Bouffe ! Bouffe ! Bouffe ! » Le professeur, alerté par le brouhaha, finit par donner un mauvais point à Hillel et nota dans son carnet d'évaluation « A le sens du spectacle, mais pas celui du partage ».

Tante Anita fit part de ses inquiétudes au pédiatre qui suivait Hillel.

— Docteur, il dit qu'il n'aime pas l'école. Il dort mal la nuit, il mange peu. Je sens bien qu'il n'est pas heureux.

Le médecin se tourna vers Hillel :

— Est-ce que ce que ta maman dit est vrai, Hillel ?

— Oui, docteur.

— Pourquoi n'aimes-tu pas l'école ?

— Ce n'est pas l'école, c'est plutôt les autres enfants.

Tante Anita soupira :

— C'est toujours pareil, docteur. Il dit que ce sont les autres enfants. Mais nous l'avons déjà changé plusieurs fois d'école…

— Tu as compris que si tu ne fais pas un effort pour t'intégrer, tu iras dans une école spécialisée, Hillel ?

— Pas une école spéciale… Je ne veux pas.

— Pourquoi ?

— Je veux aller à l'école normale.

— Alors la balle est dans ton camp, Hillel.

— Je le sais, docteur, je le sais.

Porc le cognait, le volait, l'humiliait. Il lui faisait boire des bouteilles remplies de liquide jaunâtre, lui faisait lamper des flaques d'eau croupie, lui tartinait le visage avec de la boue. Il le soulevait comme s'il était une brindille, le secouait comme des maracas, il lui criait : « T'es qu'une crevette, une merde de chien, une face de con ! » et lorsqu'il était à court de vocabulaire, il lui flanquait des coups de poing dans le ventre qui lui coupaient la respiration. Hillel était d'une maigreur effrayante et Porc le faisait voler en l'air comme un avion en papier, le frappait à coups de cartable, lui cabossait la tête, lui tordait les bras dans tous les sens et lui disait finalement : « J'arrête seulement si tu lèches mes chaussures. » Et pour qu'il cesse, Hillel obéissait. Devant tout le monde, il se mettait à quatre pattes et il léchait les semelles de Porc, qui lui assénait au passage quelques coups de pied au visage. Une moitié des autres élèves riaient et l'autre moitié, dans un mouvement de fièvre populaire, se précipitaient sur lui et le tabassaient à leur tour. Ils lui sautaient dessus, écrasaient ses mains, lui tiraient les cheveux. Tous n'y trouvaient qu'un but : leur propre salut. Tant que Porc serait occupé avec Hillel, il ne s'en prendrait pas à eux.

Le spectacle terminé, tous s'en allaient. « Si tu caftes, on te bute ! » éructait Porc en le gratifiant d'un dernier crachat dans les yeux. « Ouais, on te bute ! » répétait le chœur des suiveurs. Hillel restait par terre, comme un scarabée qu'on aurait mis sur sa carapace, puis, l'agitation dissipée, il se relevait, attrapait son ballon, et pouvait enfin accéder au terrain de basket désert. Il tirait des paniers, jouait des matchs imaginaires, et rentrait chez lui pour l'heure du dîner. Lorsque Tante Anita découvrait sa silhouette déglinguée et ses vêtements déchirés, elle s'écriait épouvantée : « Hillel, mon Dieu, que s'est-il passé ? » Et lui d'un sourire éclatant, masquant sa peine pour ne pas en faire à sa mère, répondait : « Oh rien, on a juste fait un match du tonnerre, M'an. »


À une vingtaine de miles de là, dans les quartiers Est de Baltimore, Woody était le pensionnaire d'un foyer pour enfants difficiles dont le directeur, Artie Crawford, était un ami de longue date d'Oncle Saul et Tante Anita. Ils y étaient des bénévoles actifs : Tante Anita organisait des consultations médicales gratuites, tandis qu'Oncle Saul avait mis sur pied une permanence juridique pour aider les pensionnaires et leurs familles dans leurs démarches administratives et procédures diverses.

Woody avait le même âge que nous, mais il était l'exact opposé d'Hillel : il était physiquement beaucoup plus mûr et développé, et paraissait nettement plus vieux. Loin de la douceur d'Oak Park, les quartiers Est de Baltimore étaient rongés par une criminalité explosive, le trafic de drogue et la violence. Le foyer avait de la peine à assurer la scolarisation des enfants, qui se laissaient dévorer par leurs mauvaises fréquentations et pour qui l'appel de la reconstruction d'une cellule familiale manquante autour d'un gang était grand. Woody était de ceux-là : un enfant bagarreur mais pas mauvais, facilement influençable et sous l'emprise d'un garçon plus âgé que lui, Devon, tatoué, vendeur de drogue occasionnel et qui ne se séparait jamais d'un pistolet rangé dans son caleçon et qu'il aimait exhiber à l'abri d'une ruelle.

Oncle Saul connaissait Woody pour avoir dû intervenir à plusieurs reprises pour lui. C'était un enfant adorable et poli, mais comme il passait son temps à se battre, il finissait régulièrement par se faire ramasser par une patrouille. Oncle Saul l'aimait bien parce qu'il se battait toujours pour une cause noble : une mamie qu'on avait insultée, un ami dans le pétrin, l'un de ses camarades de foyer plus petit qu'on rackettait ou qu'on bousculait, et le voilà qui allait rendre la justice avec ses poings. Chaque fois qu'il avait dû intervenir en sa faveur, Oncle Saul était parvenu à convaincre les policiers de relâcher Woody sans entamer une procédure. Jusqu'au soir où Artie Crawford, le directeur du foyer, lui téléphona relativement tard pour l'informer que Woody avait de nouveau des ennuis et que, cette fois-ci, c'était très grave : il avait frappé un policier.

Oncle Saul se rendit immédiatement au commissariat d'Eastern Avenue, où était détenu Woody. En route, il prit même la peine de déranger l'adjoint du chef de la police, qu'il connaissait bien, pour préparer le terrain : il aurait peut-être besoin d'un coup de main de tout en haut pour empêcher un juge zélé de mettre la main sur le dossier. En arrivant au commissariat, il trouva Woody non pas dans une cellule ou menotté sur un banc, mais confortablement installé dans une salle d'interrogatoire en train de lire une bande dessinée et de boire un chocolat chaud.

— Woody, est-ce que tout va bien ? lui demanda Oncle Saul en entrant dans la pièce.

— Bonsoir, Monsieur Goldman, répondit le garçon. Je regrette que vous vous soyez dérangé pour moi. Tout va bien, les policiers sont drôlement gentils.

Il n'avait même pas dix ans et pourtant il avait la carrure d'un garçon de treize ou quatorze. Les muscles déjà saillants et des hématomes virils sur le visage. Et voilà qu'il avait fait fondre le cœur des flics du quartier, qui lui préparaient de bons petits chocolats chauds.

— C'est comme ça que tu les remercies ? répliqua Oncle Saul, légèrement agacé. En leur donnant des coups de poing dans la gueule ? Woody, enfin, qu'est-ce qui t'a pris ? Frapper un policier ? Tu sais ce que ça coûte ?

— Je ne savais pas que c'était un policier, Monsieur Goldman. Je le jure. Il était en civil.

Woody raconta avoir été mêlé à une bagarre : alors qu'il était en train de dégommer trois types de deux fois son âge, un policier en civil était intervenu pour les séparer et, dans la foulée, il avait reçu un coup de poing qui l'avait envoyé au tapis.

À cet instant, un inspecteur entra dans la pièce ; il avait un énorme œil au beurre noir.

Woody se leva et lui donna une accolade tendre.

— Encore désolé, inspecteur Johns, je vous ai pris pour un sale type.

— Bah, ça peut arriver. N'en parlons plus. Tiens, si tu as besoin d'aide un jour, tu peux toujours me passer un coup de fil.

L'inspecteur lui tendit sa carte.

— Ça veut dire que je peux partir, inspecteur ?

— Oui. Mais la prochaine fois que tu vois une bagarre, tu appelles la police, tu ne vas pas la régler toi-même.

— Promis.

— Tu veux un autre chocolat chaud ? demanda encore l'inspecteur.

— Non, il ne veut pas un autre chocolat chaud, aboya Oncle Saul. Enfin, inspecteur, un peu de dignité : il vous a quand même frappé !

Il emmena Woody hors de la salle et lui fit la morale :

— Woody, tu comprends que tu vas finir par avoir de vrais ennuis. Il n'y aura pas toujours des gentils flics et des gentils avocats pour te sortir de la merde. Tu peux finir en prison, tu comprends ça ?

— Oui, Monsieur Goldman. Je sais bien.

— Alors, pourquoi est-ce que tu continues ?

— Je crois que c'est comme un don. J'ai le don de la bagarre.

— Eh bien, trouve-toi un autre don, s'il te plaît. Et puis, un garçon de ton âge n'a rien à faire dehors la nuit. La nuit, toi, tu devrais dormir.

— J'arrive pas. J'aime pas trop être dans ce foyer. J'avais envie d'aller me promener.

Ils arrivèrent à l'accueil du commissariat, où les attendait Artie Crawford.

Woody remercia encore Oncle Saul :

— Vous êtes mon sauveur, Monsieur Goldman.

— Je n'ai pas été très utile cette fois.

— Mais vous êtes toujours là pour moi.

Woody sortit sept dollars de sa poche et les lui tendit.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda Oncle Saul.

— C'est tout mon argent. C'est pour vous payer. Pour vous remercier de me sortir de la merde.

— On ne dit pas merde. Et tu n'as pas besoin de me payer.

— Vous avez dit merde avant.

— Je n'aurais pas dû. Je regrette.

— M'sieur Crawford dit qu'il faut toujours payer les gens d'une façon ou d'une autre pour les services rendus.

— Woody, tu veux me payer ?

— Oui, Monsieur Goldman. Je voudrais beaucoup.

— Alors, fais en sorte de ne plus te faire arrêter. Ce sera ma plus grande paie, mon plus beau salaire. Te voir dans dix ans, et savoir que tu es dans une bonne université. Voir un beau jeune homme accompli et pas un délinquant qui aura déjà passé la moitié de sa vie dans une prison pour mineurs.

— Je le ferai, Monsieur Goldman. Vous serez fier de moi.

— Et au nom du ciel, cesse de m'appeler Monsieur Goldman. Appelle-moi Saul.

— Oui, Monsieur Goldman.

— Allez, file maintenant et deviens quelqu'un de bien.

Mais Woody était un gamin qui avait le sens de l'honneur. Il voulait absolument remercier mon oncle pour son aide et le lendemain, il se présenta à son cabinet.

— Pourquoi tu n'es pas à l'école ? s'agaça Oncle Saul en le voyant débarquer dans son bureau.

— Je voulais vous voir. Il y a forcément quelque chose que je peux faire pour vous, M'sieur Goldman. Vous avez été si bon avec moi.

— Considère ça comme un coup de pouce de la vie.

— Je pourrais tondre votre pelouse si vous voulez.

— Je n'ai pas besoin que quelqu'un tonde ma pelouse.

Woody insista. Il trouvait son idée de tondre la pelouse formidable.

— Non, mais moi je vous ferai ça de façon impeccable. Vous aurez une pelouse extraordinaire.

— Ma pelouse va très bien. Pourquoi tu n'es pas à l'école ?

— À cause de votre pelouse, Monsieur Goldman. Ça me ferait rudement plaisir de tondre votre pelouse pour vous remercier de votre gentillesse avec moi.

— Ce n'est pas la peine.

— J'aimerais beaucoup, Monsieur Goldman.

— Woodrow, lève la main droite, s'il te plaît, et répète après moi.

— Oui, Monsieur Goldman.

Il leva la main droite et Oncle Saul déclama :

— Moi, Woodrow Marshall Finn, je jure de ne plus me mettre dans la merde.

— Moi, Woodrow Marshall Finn, je jure de ne plus me mettre dans la… Vous avez dit que je devais plus dire merde, Monsieur Goldman.

— Très bien. Alors : je jure de ne plus avoir d'ennuis.

— Je jure de ne plus avoir d'ennuis.

— Voilà, tu m'as payé. On est quittes. Maintenant tu peux retourner à l'école. Dépêche-toi.

Woody maugréa, résigné. Il n'avait pas envie de retourner à l'école, il voulait tondre la pelouse d'Oncle Saul. Il se dirigea vers la porte en traînant des pieds et remarqua alors des photos sur un meuble.

— C'est votre famille ? demanda-t-il.

— Oui. Voici ma femme, Anita, et mon fils, Hillel.

Woody prit un cadre et observa les visages sur la photo.

— Ils ont l'air chouettes. Vous avez de la chance.

À ce moment-là, la porte du bureau s'ouvrit et Tante Anita entra précipitamment, trop bouleversée pour le remarquer.

— Saul ! s'écria-t-elle, les yeux rougis par les larmes. Il s'est encore fait tabasser à l'école ! Il dit qu'il ne veut plus y retourner. Je ne sais plus quoi faire.

— Que s'est-il passé ?

— Il dit que tous les autres enfants se moquent de lui. Il dit qu'il ne veut plus jamais aller nulle part.

— Nous l'avons changé d'école en mai, soupira Oncle Saul. Puis encore durant l'été pour le mettre dans celle-ci. On ne peut pas de nouveau le changer. C'est infernal.

— Je sais… Oh, Saul ! je suis désespérée…

5.

À Boca Raton, en ce début mars 2012, mon dîner avec Kevin me rapprocha d'Alexandra.

Les jours qui suivirent, quand je ramenai Duke de ses évasions, elle me permit de rentrer dans la maison, puis elle m'offrit même à boire. C'était en général une bouteille d'eau ou une cannette de soda, avalée debout dans la cuisine, mais c'était déjà ça.

— Merci pour l'autre soir, me dit-elle une fin d'après-midi où nous étions seuls. Je ne sais pas ce que tu as fait à Kevin, mais il t'a beaucoup aimé.

— J'ai été moi-même.

Elle sourit.

— Merci de ne lui avoir rien dit pour nous deux. Je tiens énormément à Kevin, je ne voudrais pas qu'il s'imagine qu'il y a encore des sentiments entre toi et moi.

À ces mots, je ressentis un douloureux pincement au cœur.

— Kevin m'a raconté que tu avais refusé sa demande en mariage.

— Ce ne sont pas tes affaires, Marcus.

— Kevin est très gentil, mais il ne te correspond pas.

Je m'en voulus aussitôt d'avoir parlé ainsi. De quoi est-ce que je me mêlais ? Elle se contenta de hausser les épaules, avant de rétorquer :

— Toi, tu as Lydia.

— Comment sais-tu pour Lydia ? demandai-je.

— Je l'ai lu dans ces magazines stupides.

— Tu me parles d'une histoire vieille de quatre ans. Nous ne sommes plus ensemble depuis longtemps… C'était une passade.

Je voulus changer de sujet et je décidai de montrer à Alexandra la photo que j'avais emportée avec moi.

— Tu te souviens de cette photo ?

Elle eut un sourire nostalgique et caressa l'image du bout des doigts.

— Qui aurait pensé à cette époque que tu deviendrais un écrivain célèbre ? dit-elle.

— Et toi une vedette de la chanson ?

— Je ne le serais pas devenue sans toi…

— Arrête.

Il y eut un silence. Soudain elle m'appela comme elle m'appelait avant : Markie.

— Markie, murmura-t-elle, ça fait huit ans que tu me manques.

— Toi aussi. J'ai suivi toute ta carrière.

— J'ai lu tes romans.

— Tu as aimé ?

— Oui. Beaucoup. Il m'arrive souvent de relire des passages de ton premier roman. J'y retrouve tes cousins. J'y retrouve le Gang des Goldman.

Je souris. Je regardai encore le cliché que je tenais entre mes mains.

— Tu as l'air fasciné par cette photo, me dit-elle.

— Je ne sais pas si elle me fascine ou si elle me hante.

Je rangeai l'image dans ma poche et je repartis.

En passant en voiture le portail de la propriété de Kevin ce jour-là, je ne remarquai pas le van noir garé dans la rue, ni l'homme qui m'observait au volant.

Je m'engageai sur la route, et il me suivit.

*

Baltimore, Maryland.

Novembre 1989.


Depuis qu'il lui en avait fait part, le désir de Woody de tondre la pelouse des Goldman trottait dans la tête d'Oncle Saul. Surtout lorsque Artie vint dîner chez eux et raconta qu'il avait une peine folle à le cadrer.

— Au moins, il aime l'école, dit Artie. Il aime apprendre, et il a la tête bien faite. Mais dès que les cours sont terminés, il fait n'importe quoi, et on ne peut pas avoir un oeil sur lui en permanence.

— Et ses parents ? demanda Oncle Saul.

— La mère a disparu du paysage il y a longtemps.

— Une junkie ?

— Même pas. Elle a juste foutu le camp. Elle était jeune. Le père aussi. Il s'est cru capable d'éduquer le môme, mais le jour où il s'est trouvé une copine sérieuse, ça a été le bordel à la maison. Le petit débordait de colère, il voulait cogner tout le monde. L'assistante sociale est intervenue, un juge pour enfants aussi. Il a été placé dans le foyer, soi-disant provisoirement, puis la copine du père s'est fait muter à Salt Lake City et le père en a profité pour la suivre à l'autre bout du pays, l'épouser et lui faire des enfants. Woodrow est resté à Baltimore, il ne veut pas entendre parler de Salt Lake City. Ils se parlent de temps en temps au téléphone. Le père lui écrit un peu. Ce qui m'inquiète pour Woodrow, c'est qu'il est tout le temps avec ce type, Devon, un délinquant à la petite semaine qui fume du crack et fait joujou avec un calibre.

Oncle Saul avait alors songé que si Woody était occupé à tondre des pelouses après l'école, il n'aurait pas le temps de traîner dans la rue. Il en parla à Dennis Bunk, un vieux jardinier qui détenait le quasi-monopole de l'entretien des jardins d'Oak Park.

— J'engage personne, M'sieur Goldman. Surtout pas des petits connards délinquants.

— C'est un garçon très valable.

— C'est un délinquant.

— Vous avez besoin d'aide, vous avez de plus en plus de mal à assumer votre charge de travail.

Oncle Saul disait vrai : Bunk ne s'en sortait plus et il était trop radin pour se payer un employé.

— Qui paiera son salaire ? demanda Bunk sur un ton vaincu.

— Moi, répondit Oncle Saul. 5 dollars de l'heure pour lui et 2 pour vous, pour votre rôle de formateur.

Après une dernière hésitation, Bunk accepta en pointant un doigt menaçant dans la direction d'Oncle Saul.

— Je vous préviens. Si ce petit con casse mon matériel ou me vole, ce sera à vous de payer.

Mais Woody ne fit rien de tout cela. Il fut enchanté de la proposition que lui fit Oncle Saul de travailler pour Bunk.

— Est-ce que je m'occuperai de votre jardin aussi, Monsieur Goldman ?

— Parfois peut-être. Mais il faut surtout aider Monsieur Bunk. Et lui obéir.

— Je vous promets de bien travailler.

Après l'école et le week-end, Woody sautait dans le bus municipal et rejoignait Oak Park. Bunk l'attendait à bord de sa camionnette dans une rue proche de l'arrêt de bus et ils faisaient leur tournée des jardins.

Il s'avéra que Woody était un aide dévoué et appliqué. Quelques semaines passèrent, et l'automne s'installa sur le Maryland. Les arbres centenaires des rues d'Oak Park se couvrirent de rouge et de jaune avant de déverser leur pluie de feuilles mortes sur les allées. Il fallait nettoyer les pelouses, préparer les plantes pour l'hiver et bâcher les piscines.


Pendant ces mêmes semaines, à l'école d'Oak Tree, Porc continuait de tourmenter Hillel. Il lui lançait des pommes de pin et des pierres, l'attachait et le forçait à manger de la terre ainsi que des sandwichs retrouvés dans des ordures. « Mange ! Mange ! Mange ! » chantaient gaiement les autres enfants tandis que Porc lui serrait le nez pour qu'il ouvre la bouche et enfourne. Lorsqu'il trouvait la force de le narguer, Hillel le remerciait chaleureusement : « Merci pour ce bon déjeuner, je n'avais justement pas assez mangé à midi. » Et les coups pleuvaient de plus belle. Porc vidait son cartable par terre, jetait les livres et les cahiers à la poubelle. Durant son temps libre, Hillel avait commencé un cahier de poésie qui termina inévitablement entre les mains de Porc, qui lui en fit manger certaines pages à mesure qu'il lisait à haute voix ses textes, avant de brûler ce qui restait. De l'autodafé, Hillel put sauver une poésie, écrite pour son amour secret, Helena, une mignonne petite blonde qui ne ratait aucun des spectacles de Porc. Il y vit un signe et, prenant son courage à deux mains, offrit son poème à Helena. Celle-ci en fit des photocopies qu'elle afficha dans l'école. Lorsque Madame Chariot, la responsable du journal, tomba dessus, elle félicita la petite Helena pour ses talents de poétesse, lui donna un bon point et publia le texte dans le journal de l'école sous le nom d'Helena.

La liste des séjours d'Hillel chez le médecin s'allongeait de façon inquiétante — notamment pour des infections de la bouche à répétition — et Tante Anita finit par aller trouver le principal Hennings.

— Principal, je crois que mon fils se fait maltraiter dans votre école, lui dit-elle.

— Non, non, personne ne se fait maltraiter à Oak Tree, nous avons des surveillants, des règles, une charte du vivre-ensemble. Nous sommes une école du bonheur.

— Hillel revient tous les jours avec des vêtements déchirés, des cahiers abîmés ou manquants.

— Il doit apprendre à faire attention à ses affaires. Vous savez, s'il néglige ses cahiers, il aura un mauvais point dans son bulletin.

— Principal Hennings, il ne néglige rien. Je crois qu'il est le souffre-douleur de quelqu'un. Je ne sais pas ce qui se passe dans cette école, mais nous payons vingt mille dollars par an pour voir notre fils revenir de l'école avec des bactéries plein la bouche. Il y a un problème, non ?

— Se lave-t-il bien les mains ?

— Oui, principal, il se lave bien les mains.

— Parce que vous savez, à cet âge-là, les garçons sont souvent des petits cochons…

Tante Anita, agacée, voyant que la conversation tournait en rond, finit par dire :

— Principal Hennings, mon fils a des bleus au visage en permanence. Je ne sais plus ce que je dois faire. Le forcer à s'intégrer ou le mettre dans une institution spécialisée ? Parce que, pour être franche avec vous, il y a des matins où je me demande ce qui va lui arriver quand je l'envoie dans votre école…

Elle éclata en sanglots et comme le principal Hennings ne voulait surtout pas de troubles à Oak Tree, il la consola, lui promit de remédier à la situation et il convoqua Hillel pour essayer de la régler.

— Mon garçon, l'interrogea-t-il, as-tu des soucis au sein de l'école ?

— Disons que je me fais chercher des noises sur le terrain de basket derrière l'école après les cours.

— Ha ! Et comment décrirais-tu cela ? Dirais-tu qu'il s'agit de chahut ?

— Je dirais qu'il s'agit d'agressions.

— Agressions ? Non, non. Il n'y a pas d'agressions à Oak Tree. Il y a peut-être du chahut. Tu sais, c'est normal de faire un peu de chahut quand on est un garçon. Les garçons aiment les bousculades.

Hillel haussa les épaules.

— J'en sais rien, principal Hennings. Tout ce que je voudrais, moi, c'est jouer au basket-ball tranquillement.

Le principal se gratta la tête, scruta cet enfant tout maigre mais plein d'aplomb, et lui suggéra alors :

— Tu pourrais faire partie de l'équipe de basket de l'école, qu'en dis-tu ?

Hennings considérait que le garçon pourrait ainsi jouer au ballon mais sous la protection d'un adulte. L'idée plut à Hillel, et le principal l'emmena aussitôt voir le responsable de l'éducation physique.

— Shawn, demanda le principal Hennings au professeur d'éducation physique, pourrions-nous intégrer ce jeune champion à l'équipe de basket ?

Shawn toisa le minuscule squelette aux yeux suppliants.

— Impossible, répondit-il.

— Et pourquoi ?

Shawn se pencha à l'oreille du principal et lui murmura :

— Frank, on est une équipe de basket, pas un centre pour handicapés.

— Hé, je suis pas handicapé ! s'insurgea Hillel, qui avait entendu.

— Non, mais t'es tout maigre, rétorqua Shawn. Tu seras un handicap pour nous.

— Et si on faisait un essai ? suggéra le principal.

Le professeur de gym se pencha à nouveau vers lui :

— Frank, l'équipe est complète. Et il y a une liste d'attente longue comme le bras. Si on fait une exception pour le petit, ça va faire des histoires avec les parents d'élèves. Et moi, j'ai horreur d'avoir des histoires. Et je vous dis : quand je vais le mettre sur le terrain, on va perdre. Et je dois vous dire aussi que cette année, on n'est déjà pas au top. Nos résultats au basket ne sont en général pas formidables, mais alors là…

Hennings acquiesça et se tourna vers Hillel en inventant des articles du règlement interne pour expliquer de long en large qu'on ne pouvait changer la composition de l'équipe de basket en cours d'année. Une horde d'enfants déboula soudain dans la salle pour un entraînement, et Hillel et le principal s'assirent sur un banc au bas des gradins.

— Alors, qu'est-ce que je dois faire, principal Hennings ? demanda finalement Hillel.

— Tu peux me donner le nom des chahuteurs. Je les convoquerai pour une bonne explication. Et nous pourrons organiser un atelier anti-chahut.

— Non, ce serait pire. Et vous le savez aussi.

— Et pourquoi tu ne les évites pas alors, ces zigotos ? s'agaça Hennings. Tu n'as qu'à pas aller sur le terrain de sport si tu ne veux pas de bousculade, voilà tout.

— Je ne renoncerai pas à aller jouer au basket.

— Être têtu est un vilain défaut, mon garçon.

— Je ne suis pas têtu. Je résiste aux fascistes.

Hennings devint tout blanc.

— Où as-tu entendu ce drôle de mot ? J'espère qu'on ne t'apprend pas des mots pareils en classe ? À l'école d'Oak Tree, on n'apprend pas ce genre de mots.

— Non, je l'ai lu dans un livre.

— Quel livre ?

Hillel ouvrit son sac et en sortit un livre d'histoire.

— Mais qu'est-ce que c'est que cette horreur ? chevrota Hennings.

— Un livre que j'ai emprunté à la bibliothèque.

— A la bibliothèque de l'école ?

— Non, à la bibliothèque municipale.

— Ah ouf ! Eh bien, je te prie de ne pas emporter cet affreux livre à l'école et de garder ce genre de réflexion pour toi. Je n'ai pas envie d'avoir des ennuis, moi. Mais je vois que tu sais des tas de choses. Tu devrais utiliser cette force pour te défendre.

— Mais je n'ai pas de force ! C'est bien ça le problème.

— Ta force, c'est ton intelligence. Tu es un petit garçon drôlement intelligent… Et dans les fables, l'intelligent gagne toujours à la fin contre le costaud…

La suggestion du principal Hennings ne resta pas sans écho. L'après-midi même, installé dans la salle de rédaction de l'école, Hillel rédigea un texte qu'il transmit ensuite à Madame Chariot, pour publication dans la prochaine édition du journal. Il y racontait l'histoire d'un petit garçon, élève dans une école privée pour riches, qui à chaque récréation se fait attacher à un arbre par ses camarades pour y subir toutes sortes de supplices, et notamment des inventions aussi sournoises que dégoûtantes, qui donnaient au jeune héros des infections buccales terribles. Aucun adulte ne remarque le martyre, et surtout pas le principal de l'école : il est occupé avec le professeur de gymnastique à masser les pieds des parents d'élèves. À la fin de l'histoire, les élèves finissent par mettre le feu à l'arbre et au petit garçon, et se mettent à danser autour du bûcher en chantant une ode de remerciement au corps enseignant qui les laisse si tranquillement tabasser les plus faibles.

À la lecture du texte, Madame Chariot prévint aussitôt le principal Hennings, qui en fit interdire la publication et convoqua Hillel dans son bureau.

— Est-ce que tu te rends compte que ton texte est truffé de mots qui ne sont pas admis ici ? tonna Hennings. Et je ne parle même pas du fond de cette histoire ridicule et du culot de t'en prendre au corps professoral !

— Ce que vous faites s'appelle de la censure, protesta Hillel, et ça aussi, les fascistes le faisaient, je l'ai lu dans mon livre.

— Arrête avec ces histoires de fascisme, veux-tu ? Ce n'est pas de la censure, mais du bon sens ! Nous avons une charte morale à Oak Tree et tu l'as transgressée !

— Et ma lettre à Helena, publiée dans le précédent numéro ?

— Je te l'ai déjà expliqué, Madame Chariot pensait que c'était un poème écrit par elle.

— Mais dès la publication du journal, je lui ai dit que c'était moi qui étais l'auteur de ce poème !

— Tu as bien fait de l'en informer.

— Mais elle aurait dû annuler la diffusion du journal !

— Et pour quelle raison ?

— Parce que la publication de cette lettre était affreusement humiliante pour moi !

— Allons, Hillel, cesse tes caprices ! Ce poème était très joli, contrairement à ce texte qui n'est qu'un ramassis de grossièretés abominables.

Le principal Hennings envoya ensuite Hillel voir le psychologue de l'école.

— J'ai lu ton texte, dit le psychologue, je l'ai trouvé intéressant.

— Vous êtes bien le seul.

— Le principal Hennings m'a raconté que tu lis des livres sur le fascisme…

— J'en ai emprunté un à la bibliothèque.

— Est-ce que c'est cela qui t'a inspiré ton texte ?

— Non, ce qui m'a inspiré, c'est la nullité de cette école.

— Peut-être que tu ne devrais pas lire ces livres…

— Peut-être que ce sont justement les autres qui devraient lire ces livres.

De leur côté, Oncle Saul et Tante Anita supplièrent leur fils de faire un effort : « Hillel, ça ne fait même pas trois mois que tu es dans cette école. Tu dois vraiment essayer d'apprendre à vivre en harmonie avec les autres. »

Il y eut enfin une grande discussion avec tous les élèves dans l'amphithéâtre sur le thème « Chahut et gros mots ». Hennings parla longuement des valeurs morales et éthiques d'Oak Tree et expliqua pourquoi les chahuts pas plus que les gros mots n'étaient admis dans la charte de l'école. Puis les élèves répétèrent un slogan : « Les gros mots, c'est pas beau ! », à scander s'ils surprenaient un camarade en flagrant délit de grossièreté. Un débat s'ensuivit, où les élèves purent poser les questions qui les taraudaient.

— Demandez tout ce que vous voulez, déclara Hennings, avant de décocher un clin d'œil narquois à Hillel et d'ajouter : il n'y a pas de censure.

Une forêt de mains s'éleva dans l'auditoire.

— Est-ce du chahut de jouer au ballon dans le préau ? demanda un garçon.

— Non, c'est de l'exercice, répondit Hennings. À condition de ne pas envoyer le ballon dans la tête de ses petits copains.

— L'autre jour, j'ai vu une araignée dans la cafétéria et j'ai crié parce que j'ai eu peur, confessa une fille un peu honteuse. Ai-je commis un acte de chahut ?

— Non, crier parce qu'on a peur est autorisé. Mais crier pour casser les oreilles de ses camarades est un chahut.

— Mais si quelqu'un crie pour faire du chahut et qu'il fait croire ensuite qu'il a vu une araignée pour ne pas être puni ? interrogea un élève inquiet que la loi puisse être contournée.

— Ce serait malhonnête de faire ça. Et c'est pas bien d'être malhonnête.

— Qu'est-ce que ça veut dire malhonnête ?

— C'est ne pas assumer ses actes. Par exemple, si vous faites semblant d'être malade pour ne pas aller à l'école, c'est être très malhonnête. Une autre question ?

Un petit garçon leva la main et Hennings lui donna la parole.

— Est-ce que sexe est un gros mot ? demanda-t-il. L'assemblée retint son souffle et Hennings eut un instant d'embarras.

Sexe n'est pas un gros mot… mais c'est un mot, disons… inutile.

Un brouhaha envahit soudain la salle. Si sexe n'était pas un gros mot, pouvait-on l'employer sans violer la charte d'Oak Tree ?

Hennings tapa sur son pupitre pour ramener le calme, constatant là un chahut général, ce qui fit immédiatement taire tout le monde.

Sexe est un mot qu'on ne doit pas dire. C'est un mot interdit, voilà.

— Pourquoi est-ce interdit si ce n'est pas un gros mot ?

— Parce que… Parce que c'est mal. Le sexe c'est mal, voilà. C'est comme la drogue : c'est quelque chose d'affreux.


Tante Anita, informée par le principal Hennings du texte écrit par Hillel, se trouva complètement désemparée. Elle en était arrivée au point où elle ne savait plus si Hillel était une victime innocente ou s'il payait le prix de ses provocations : elle avait conscience que son ton pouvait parfois être agaçant, ou perçu comme arrogant. Il comprenait plus vite que les autres enfants, il était toujours en avance sur tout : en classe il s'ennuyait vite, il était impatient. Tout cela énervait les autres enfants. Et si, au fond, Hillel n'était que victime d'un chahut dont il était lui-même le déclencheur, comme le disait Hennings ? Elle disait encore à son mari : « Lorsqu'une personne se met tout le monde à dos, n'est-ce pas parce que cette personne ne se montre pas assez aimable, non ? »

Elle décida de sensibiliser les camarades d'Hillel à la problématique du harcèlement scolaire et de leur expliquer qu'il arrive qu'en voulant trop s'intégrer, on se mette tout le monde à dos. Elle fit le tour des maisons d'Oak Park pour parler aux parents des élèves de l'école, et elle expliqua longuement aux enfants que « parfois on pense juste que le chahut est un jeu et on ne réalise pas qu'on fait beaucoup de mal à son camarade ». C'est à peu près en ces termes qu'elle s'adressa à Monsieur et Madame Reddan, les parents du petit Vincent, alias Porc. Les Reddan habitaient une magnifique maison proche de celle des Goldman-de-Baltimore. Porc écouta attentivement Tante Anita et aussitôt qu'elle eut fini de parler, il se livra à un extraordinaire numéro de sanglots et de larmes : « Pourquoi mon ami Hillel ne m'a-t-il pas dit qu'il se sentait rejeté à l'école, c'est vraiment horrible ! Nous l'aimons tous tellement, je ne comprends pas pourquoi il se sent mis à l'écart. » Tante Anita lui expliqua qu'Hillel était un peu différent, et lui, hoqueta, se moucha et en guise de bouquet final il invita, solennel, Hillel à son anniversaire qui avait lieu le samedi suivant.

À la fête en question, aussitôt que les parents Reddan eurent le dos tourné, Hillel eut le bras tordu, fut forcé d'embrasser et de renifler les fesses du chien de la maison avant de se faire savonner le visage avec le glaçage du gâteau d'anniversaire et d'être jeté tout habillé dans la piscine. Entendant le bruit des éclaboussures et les rires des enfants, Madame Reddan accourut, réprimanda vivement Hillel pour s'être baigné sans permission préalable, puis lorsqu'elle découvrit le saccage du millefeuille et que son fils, en pleurs, lui expliqua qu'Hillel avait voulu manger le gâteau avant même qu'il ait soufflé les bougies et sans partager avec personne, elle téléphona à Tante Anita, lui intimant de venir chercher son garçon sur-le-champ. En arrivant devant le portail des Reddan, Tante Anita trouva la mère qui tenait fermement Hillel par le bras, et à côté d'elle, Porc, en larmes, dans le rôle de sa vie, et qui expliquait, entre deux sanglots, qu'Hillel avait gâché toute la fête. Sur le chemin du retour, Tante Anita lança à son fils un regard désapprobateur. Elle finit par soupirer : « Pourquoi as-tu toujours besoin de te faire remarquer, Hillel ? N'as-tu pas envie de te faire quelques bons copains ? »

Hillel se vengea par la rédaction d'un nouveau texte. Cette fois-ci, pas question de passer par le journal de l'école. Il décida d'éditer et photocopier lui-même l'histoire qu'il avait écrite. Le jour de la parution du journal de l'école, il remplaça les exemplaires officiels dans les présentoirs par le numéro de son cru. En découvrant la supercherie, Madame Chariot se précipita dans le bureau du principal Hennings avec tous les exemplaires du pamphlet qu'elle avait pu récolter. « Frank, Frank ! Regarde ce qu'Hillel Goldman a encore fait ! Il a édité un journal pirate avec un texte affreux ! » Hennings attrapa l'une des copies que Madame Chariot lui tendait, la lut et manqua de s'étouffer. Il convoqua immédiatement Oncle Saul, Tante Anita et Hillel.

Le texte s'intitulait Petit Porc. Hillel y racontait l'histoire d'un élève obèse prénommé Porc qui prend un malin plaisir à terroriser ses camarades. Ceux-ci, excédés, finissent par le tuer dans les toilettes de l'école, l'y dépècent et le mettent dans le frigo à viande de la cantine, le mélangeant aux pièces de viande livrées le jour même. L'absence du garçon déclenche des recherches menées par la police. Le lendemain, à l'heure du déjeuner, des policiers viennent à la cafétéria interroger les élèves. « Il faudrait vraiment que l'on retrouve mon petit bichon », gémit la mère de Porc, qui a toutes les caractéristiques de la dernière des imbéciles. Un inspecteur questionne les élèves tour à tour. Ceux-ci déjeunent gaiement d'un rôti de porc. « Vous n'avez pas vu votre camarade ? » demande le policier. « Pas vu, M'sieur », répondent en chœur les élèves, la bouche pleine.

— Monsieur et Madame Goldman, expliqua calmement Hennings à Oncle Saul et Tante Anita, votre fils a de nouveau écrit un texte intolérable. Il s'agit d'une apologie de la violence et il est tout à fait inacceptable d'avoir ce genre de publication au sein d'Oak Tree.

— Liberté d'écrire, liberté d'opinion ! protesta Hillel.

— Ah non, mais ça suffit ! s'agaça Hennings. Cesse de nous comparer à un gouvernement fasciste !

Hennings prit ensuite un air très embêté et expliqua à Oncle Saul et Tante Anita qu'il ne pourrait pas garder Hillel très longtemps au sein de l'école s'il ne faisait pas un effort d'intégration. À la demande de ses parents, Hillel promit de ne plus récidiver en matière de pamphlet. Il fut également convenu qu'il devrait rédiger une lettre d'excuses qui serait affichée dans l'école.

En remplaçant les exemplaires du journal de l'école par sa propre création, Hillel priva les élèves de leur copie habituelle. Pour épargner Hillel, le principal Hennings avait demandé aux enseignants de ne pas en mentionner les raisons exactes. Tous les exemplaires devaient être réimprimés d'ici la fin de la journée. Mais Madame Chariot, de nature fragile et excédée par les plaintes des élèves qui ne comprenaient pas pourquoi le journal n'était pas prêt au jour habituel, finit par perdre ses nerfs et hurla aux protestataires qui prenaient d'assaut la petite salle de rédaction d'ordinaire si tranquille : « À cause d'un certain élève qui se croit supérieur à tout le monde, il n'y aura pas de journal cette semaine ! Voilà ! Le numéro est tout simplement annulé ! Annulé, vous m'entendez ? Annulé ! Les élèves qui se sont donné de la peine pour écrire des articles ne les verront jamais publiés. Jamais ! Jamais ! Vous pouvez tous remercier Goldman. » Les élèves, obéissants, remercièrent Hillel à coups de pied et de cahiers. Porc, après l'avoir durement cogné, le mit tout nu devant la ronde de ses camarades. Il lui ordonna : « Baisse ton froc. » Hillel, s'essuyant le nez en sang, tremblant de peur, s'exécuta et tous rirent. « T'as la plus petite queue que j'aie jamais vue », s'enthousiasmait Porc. Et ils s'esclaffèrent de plus belle. Puis il exigea son pantalon et son slip qu'il lança dans les branches hautes d'un arbre. « Rentre chez toi, maintenant. Il faut que tout le monde voie ta minuscule queue ! » Ce fut un voisin qui, passant en voiture, avait vu Hillel à moitié nu dans la rue et l'avait ramené chez lui. À sa mère, il expliqua qu'un chien l'avait poursuivi et lui avait pris son pantalon.

— Un chien ? Hillel…

— Oui, M'an, je te promets. Il s'accrochait tellement à mon pantalon qu'il a fini par le déchirer et partir avec.

— Et avec ton slip ?

— Oui, M'an.

— Hillel chéri, qu'est-ce qui se passe ?

— Rien, M'an.

— On t'embête à l'école ?

— Non, M'an. Je te jure.

Hillel, profondément humilié, décida qu'il fallait se venger de la vengeance de la vengeance. L'occasion se présenta quelques jours plus tard lorsque Porc fut absent de l'école deux jours, suite à une grosse indigestion. Les élèves préparaient un spectacle pour les parents à l'occasion de Thanksgiving sous la forme de plusieurs tableaux, racontant les actions de grâce offertes par les colons anglais aux Indiens Wampanoag en remerciement de leur aide, et qui continuaient à être célébrées quatre cents ans plus tard par l'octroi de trois jours de liberté pour les braves élèves américains. Cette allusion à l'aspect moderne de la fête devait clore le spectacle sous la forme d'un poème déclamé par un élève. Et comme aucun des enfants présents ne voulait se porter volontaire pour réciter la poésie, ce fut Porc qui fut désigné d'office par le professeur. La poésie était la suivante :


Les bons ingrédients de Maman, par William Sharburgh

C'est Thanksgiving,

La fête des familles.

Une bonne odeur se répand dans la maison.

Maman fait rôtir une belle dinde.

Attirés par les effluves,

Papa, l'enfant et le chien vont tous dans la cuisine.

Maman aux fourneaux s'active,

Tous hument et la félicitent de cette délicieuse odeur.

Papa se réjouit,

L'enfant applaudit.

Le chien se lèche les babines,

Vivement le repas !

L'enfant, gourmand, demande s'il peut goûter.

Maman plonge une cuillère dans la casserole de sauce et l'enfant goûte.

C'est si bon ! s'exclame-t-il. Qu'y a-t-il dedans ?

Des ingrédients… répond Maman.

Quels ingrédients ?

Mes ingrédients à moi. Tu aimes ?

C'est si bon ! j'en veux encore ! Je veux tout manger !

Non, petit gourmand, tu devras attendre le repas.

L'enfant boude et plonge le visage dans la tunique de sa mère.

C'est tout doux. Il sourit.

Il sait qu'un jour sa mère lui livrera

Le secret de ses ingrédients,

Pour qu'il puisse aussi les mettre dans la dinde,

Qu'il fera cuire pour ses enfants.

Par souci de réconciliation, l'enseignante chargea Hillel d'apporter la poésie à Porc et de lui annoncer son rôle dans le spectacle de Thanksgiving. Hillel se rendit chez Porc le jour même. C'est sa mère qui lui ouvrit la porte et le conduisit à la chambre de son fils. Il le trouva dans son lit, en train de lire des bandes dessinées. Après lui avoir expliqué les consignes, il lui donna le texte.

— Montre-moi ! hurla la mère de Porc au comble de l'excitation de savoir que son fils allait apparaître seul sur scène.

— Ne regarde pas ! beugla Porc. Personne ne doit voir ! Ce sera la grande surprise pour le spectacle !

Il se dressa sur son lit et après avoir mis Hillel et sa mère à la porte, il fit de bruyantes vocalises. Il avait toujours eu le sens du spectacle, il allait impressionner tout le monde. Sa mère lui acheta un costume trois pièces pour l'occasion et convoqua toute la famille pour voir son Porc réciter si bien. Son petit garçon était spécial et tout le monde allait enfin s'en rendre compte.

Le jour du spectacle, l'auditorium de l'école était comble. Les Reddan au premier rang, filmant, photographiant, battant des mains à tout rompre. La série de tableaux sur les Wampanoag remporta un vif succès, ceux sur l'approche moderne de Thanksgiving aussi. Puis Porc apparut sur scène, la lumière se braqua sur lui, il prit une ample respiration et récita sa poésie :


Les bons excréments de Maman, par William Sharburgh

C'est Thanksgiving,

La fête des familles.

Une bonne odeur se répand dans la maison.

Maman fait rôtir une belle dinde.

Attirés par les effluves,

Papa, l'enfant et le chien vont tous dans la cuisine.

Maman aux fourneaux s'applique à flatuler,

Tous hument et la félicitent de cette délicieuse odeur.

Papa se réjouit,

L'enfant applaudit.

Le chien se lèche les testicules,

Vivement le repas !

L'enfant, gourmand, demande s'il peut goûter.

Maman plonge une cuillère dans la casserole de sauce et l'enfant goûte.

C'est si bon ! s'exclame-t-il. Qu'y a-t-il dedans ?

Des excréments… répond Maman.

Quels excréments ?

Mes excréments à moi. Tu aimes ?

C'est si bon ! j'en veux encore ! je veux tout manger !

Non, petit gourmand, tu devras attendre le repas.

L'enfant boude et plonge le visage dans le pubis de sa mère.

C'est tout doux. Il sourit.

Il sait qu'un jour sa mère lui livrera

Le secret de ses excréments.

Pour qu'il puisse aussi les mettre dans la dinde,

Qu'il fera cuire pour ses enfants.

Son poème terminé, Porc effectua une courbette pour saluer le public et récolter la salve d'applaudissements qu'il attendait. Un silence terrifiant envahit la salle. Le public, interdit et muet, dévisageait Porc, qui ne comprenait pas ce qu'il avait fait de faux. Il s'enfuit dans les coulisses et découvrit l'enseignante et le principal Hennings qui le dévisageaient.

— Mais qu'est-ce qui se passe, enfin ? gémit Porc.

— Vincent, sais-tu ce que sont des excréments ? interrogea Hennings.

— J'en sais rien, principal Hennings. Moi j'ai juste appris la poésie qu'on m'a donnée.

Hennings vira au pourpre. Il se tourna vers l'enseignante :

— Mademoiselle, pouvez-vous m'expliquer cela ?

— Je ne comprends pas, Monsieur le principal, j'avais confié à Hillel Goldman le soin de transmettre le texte à Vincent. Il en a certainement changé les mots.

— Et vous n'avez pas jugé bon de répéter le spectacle entre-temps ? hurla Hennings dont on entendait les cris jusque dans la salle.

— Si, bien sûr ! Mais Vincent refusait de réciter devant les autres enfants. Il disait qu'il voulait faire la surprise.

— Pour une surprise, c'est une surprise !

— C'est quoi des excréments ? demanda Porc.

L'enseignante se mit à pleurer.

— C'est vous qui nous dites de laisser faire les élèves comme ils veulent ! gémit-elle.

— Arrêtez de pleurer, voulez-vous, lui dit Hennings en lui tendant un mouchoir. Ça n'arrangera rien. Nous allons convoquer cet enquiquineur d'Hillel !

Mais tandis que le spectacle continuait avec la classe suivante, Porc s'était déjà lancé aux trousses d'Hillel. On les vit quitter l'auditorium par l'issue de secours, traverser la cour de récréation, puis le terrain de basket avant de se diriger vers le quartier d'Oak Park. Il y avait la silhouette malingre d'Hillel qui galopait, juste derrière lui Porc, dans son magnifique complet-cravate, qui chargeait comme un animal fou, et un peu plus en arrière un groupe d'élèves qui suivaient Porc pour assister à la scène.

« Je vais te tuer ! hurlait Porc. Je vais te tuer pour toujours ! »

Hillel courait du plus vite qu'il pouvait mais il entendait les pas de Porc se rapprocher. Il allait bientôt être rattrapé. Il prit la direction de sa maison. Avec un peu de chance, il arriverait à l'atteindre et à s'y réfugier. Mais juste avant d'arriver à la maison des Baltimore, il se prit le pied dans un vélo d'enfant laissé à l'entrée d'une allée et s'écrasa par terre.

6.

Baltimore, le jour du spectacle de Thanksgiving.

Novembre 1989.


Hillel, poursuivi par Porc, venait de se prendre les pieds dans la bicyclette et s'étala sur le trottoir. Il savait qu'il ne pouvait plus échapper aux coups et se roula en boule pour se protéger. Porc lui bondit dessus et commença à lui envoyer une pluie de coups de pied dans le ventre, puis il l'attrapa par les cheveux et voulut le soulever. Une voix soudain se fit entendre.

« Lâche-le ! »

Il se retourna. Derrière lui se tenait un garçon qu'il n'avait jamais vu, dont la capuche du pull relevé sur la tête lui donnait un air menaçant. « Lâche-le », répéta le garçon. Porc repoussa Hillel par terre et se dirigea vers le garçon, fermement décidé à en découdre avec lui. Il n'eut pas le temps de faire trois pas qu'il reçut un coup de poing magistral en plein visage, qui le terrassa. Il roula sur le sol en se tenant le nez et éclata en sanglots.

« Mon nez ! pleurnicha-t-il. Tu m'as pété le nez. » À ce moment, déboulèrent les élèves de l'école qui avaient suivi le début de la poursuite entre Porc et Hillel.

— Venez voir, cria l'un d'eux, il y a Porc qui pleure comme une fille !

— Ça fait drôlement mal ce qu'il m'a fait ! geignit Porc entre deux sanglots.

— T'es qui toi ? demanda l'un des enfants à Woody.

— Je suis le garde du corps d'Hillel. Si vous l'embêtez, je vous collerai à tous des coups de poing dans le nez.

Ils montrèrent leurs paumes en signe de paix.

— Nous on aime tous Hillel, dit un autre, sans descendre de son vélo. On ne lui veut pas d'ennuis. Pas vrai, Hillel ? D'ailleurs, si tu veux, on peut pisser sur Porc.

— On ne pisse pas sur les gens, répondit Hillel toujours au sol.

Woody releva Porc et le pria de dégager : « Allez, tire-toi maintenant, gros patapouf, et va te mettre de la glace sur le nez. » Porc disparut sans demander son reste, toujours en sanglots, puis Woody releva Hillel à son tour.

— Merci, vieux, lui dit Hillel. Tu… Tu m'as vraiment sauvé la mise.

— Avec plaisir. Je m'appelle Woody.

— Comment tu sais qui je suis ?

— Y a ta tronche en photo partout dans le bureau de ton père.

— Tu connais mon père ?

— Il m'a sorti deux ou trois fois de la merde…

— On ne dit pas merde.

Woody sourit.

— Tu es bien le fils de Monsieur Goldman.

— Et comment tu connais mon prénom ?

— J'ai entendu tes parents parler dans le bureau de ton père l'autre jour.

— Mes parents ? Tu connais mes parents ?

— Comme je te disais, je connais ton père. Grâce à lui, je travaille pour le jardinier Bunk. J'étais occupé à nettoyer des pelouses quand je t'ai vu arriver poursuivi par ce gros garçon. Et comme je sais aussi que tout le monde t'embête parce que, quand j'étais dans le bureau de ton père l'autre jour, j'ai vu ta mère arriver — qui est vachement belle d'ailleurs — et…

— Berk, t'es deg' ! Parle pas de ma mère comme ça !

— Ouais, bon bref, ta mère est venue dans le bureau de ton père et elle disait qu'elle était inquiète parce que tout le monde veut te casser la tête à l'école. Alors, du coup, j'étais content que tu te fasses cogner par ce gros lard, comme ça j'ai pu te défendre, histoire de remercier ton père de m'avoir défendu.

— Je comprends rien à ton histoire. Mon père t'a défendu de quoi ?

— J'ai eu des ennuis dans des bagarres et il m'a aidé à chaque fois.

— Des bagarres ?

— Ouais, je me bagarre tout le temps.

— Tu pourrais m'apprendre à me battre, suggéra Hillel. Combien de temps il faudrait pour que je sois aussi fort que toi ?

Woody eut une moue.

— Ben, tu m'as l'air assez nul pour la bagarre. Donc je dirais que ça va probablement te prendre toute la vie. Mais je pourrais t'accompagner à l'école. Comme ça, personne n'oserait plus t'embêter.

— Tu ferais ça ?

— Bien sûr.


À partir du jour où il rencontra Woody, Hillel n'eut plus jamais d'ennuis à l'école. Tous les matins, en sortant de chez lui, il retrouvait Woody à l'arrêt du bus scolaire. Ils montaient à bord tous les deux et Woody l'escortait jusque dans les couloirs de l'école, se fondant dans la foule des autres élèves. Porc gardait ses distances. Il ne voulait pas avoir d'histoires avec Woody.

À la sortie des cours, Woody était là de nouveau. Ils allaient tous les deux sur le terrain de basket et ils faisaient quelques parties endiablées, puis Woody raccompagnait Hillel chez lui.

— Faut que je me dépêche, Bunk me croit en train de tailler des plantes chez tes voisins. S'il me voit avec toi, je suis mort.

— Comment ça se fait que t'es tout le temps ici ? demandait Hillel. T'as pas école ?

— Si, mais je finis plus tôt. J'ai le temps de venir ici.

— Tu vis où ?

— Dans un foyer des quartiers Est.

— T'as pas de parents ?

— Ma mère avait plus le temps de s'occuper de moi.

— Et ton père ?

— Il habite en Utah. Il a une nouvelle femme. Il est très occupé.

En arrivant à proximité de la maison des Goldman, Woody saluait Hillel et disparaissait. Hillel lui offrait toujours de rester dîner.

— Je peux pas, répondait systématiquement Woody.

— Pourquoi ?

— Je dois aller travailler avec Bunk.

— T'as qu'à venir quand t'auras fini et dîner avec nous, insistait Hillel.

— Non. Ça me gêne.

— Qu'est-ce qui te gêne ?

— Tes parents. Je veux dire, pas tes parents à toi. Juste les adultes.

— Mes parents sont plutôt cool.

— Je le sais bien.

— Wood', pourquoi tu me protèges ?

— Je te protège pas. C'est juste que j'aime bien être avec toi.

— Moi, je crois que tu me protèges.

— Alors toi, tu me protèges aussi.

— Je te protège de quoi ? Je suis tout minus.

— Tu me protèges d'être tout seul.

Et ce qui devait être le remboursement d'une dette de Woody envers Oncle Saul se transforma en une amitié indéfectible entre Woody et Hillel. Il venait tous les jours jusqu'à Oak Park. Les jours de semaine, il remplissait son rôle de garde du corps. Le samedi, c'est Hillel qui l'accompagnait dans sa journée de travail avec Bunk, et le dimanche, ils allaient ensemble passer la journée au square ou sur le terrain de basket. Woody se postait dès l'aube sur le trottoir, dans le froid et l'obscurité, et attendait Hillel. « Pourquoi tu rentres pas prendre un chocolat chaud ? insistait Hillel. Tu vas geler dehors. » Mais Woody refusait systématiquement.

Un samedi matin, lorsque Woody arriva dans l'obscurité devant le portail des Goldman-de-Baltimore, il trouva Oncle Saul qui buvait son café. Il lui fit un signe de la tête.

— Woodrow Finn… Ça alors ! C'est donc toi qui rends mon fils si heureux…

— J'ai rien fait de mal, Monsieur Goldman. Je vous le promets.

Oncle Saul sourit.

— Je le sais bien. Allez, viens à l'intérieur.

— Je préfère rester dehors.

— Tu ne peux pas rester dehors, il fait glacial. Allez, viens.

Woody le suivit timidement dans la maison.

— T'as pris ton petit déjeuner ? demanda Oncle Saul.

— Non, M'sieur Goldman.

— Pourquoi ? Il faut manger le matin. C'est important. Surtout si tu jardines ensuite.

— Je sais.

— Comment ça va au foyer ?

— Ça va.

Oncle Saul le fit asseoir au comptoir de la cuisine et lui prépara un chocolat chaud et des pancakes. Le reste de la maison dormait encore.

— Tu sais que grâce à toi Hillel a retrouvé le sourire ? demanda Oncle Saul. Woody haussa les épaules à nouveau.

— J'en sais rien, M'sieur Goldman.

Oncle Saul lui sourit.

— Merci, Woody.

Woody haussa les épaules encore.

— C'est rien.

— Comment je peux te remercier ?

— Rien. Rien, M'sieur Goldman. Au début j'étais venu vous voir à cause du service que je vous devais… Et puis je suis tombé sur Hillel et on est devenus amis.

— Eh bien, considère que tu es mon ami désormais. Et si tu as besoin de quoi que ce soit, tu viens me demander. Et d'ailleurs, je voudrais que tu viennes prendre le petit déjeuner tous les week-ends. Je ne veux pas que tu ailles jouer au basket-ball le ventre vide.

S'il finit par accepter de rentrer dans la maison les samedis et dimanches matin, Woody refusait catégoriquement de rester dîner le soir. Il fallut que Tante Anita déploie des trésors de patience pour l'apprivoiser. Elle attendit d'abord devant la maison qu'ils rentrent du terrain de basket. Elle saluait Woody, qui souvent rougissait en la voyant et s'enfuyait comme un animal sauvage. Hillel s'énervait : « Maman, pourquoi tu fais ça ! Tu vois bien que tu lui fais peur ! » Elle éclatait de rire. Puis elle attendit ensuite avec des biscuits et du lait et, avant que Woody n'ait le temps de fuir, elle lui proposait de venir picorer, tout en restant dehors. Elle profita d'un jour de pluie pour le convaincre de rentrer à l'intérieur. Elle l'appelait « le fameux Woody ». Il rougissait terriblement, il devenait pourpre et balbutiait. Il la trouvait très belle. Une après-midi, elle lui dit :

— Dis-moi, le fameux Woody : tu voudrais rester dîner ce soir ?

— Je peux pas, je dois encore aller aider Monsieur Bunk à planter des bulbes.

— Tu n'as qu'à venir ensuite.

— Il vaudrait mieux que je rentre au foyer ensuite. Ils vont s'inquiéter si je ne rentre pas et j'aurai des ennuis.

— Je peux appeler Artie Crawford et lui demander la permission, si tu veux. Ensuite je te ramènerai au foyer.

Woody accepta que Tante Anita téléphone et il reçut la permission de rester dîner. Après le repas, il dit à Hillel :

— Tes parents sont vraiment gentils.

— Je te l'avais dit. Ils sont très relax, tu peux venir ici autant que tu veux.

— J'ai trouvé génial comme ta mère a appelé Crawford pour lui dire que je restais dîner chez vous. Personne ne m'a jamais fait me sentir comme ça.

— Te faire sentir comment ?

— Important.

Woody trouva dans les Goldman-de-Baltimore la famille qu'il n'avait jamais eue et gagna bientôt une place à part entière auprès d'eux. Le matin des week-ends, il arrivait de bonne heure. Oncle Saul le faisait entrer et il s'installait à la table du petit déjeuner, rapidement rejoint par Hillel. Ils partaient ensuite tous les deux aider Dennis Bunk. Le soir, Woody restait régulièrement pour dîner. Il insistait pour se rendre utile : il voulait absolument aider à préparer le repas, à dresser la table, à desservir, à faire la vaisselle, à sortir les poubelles. Un matin qu'il l'observait s'affairer à ranger la cuisine, Hillel lui dit :

— C'est le matin. Relax. T'es pas obligé de faire tout ça.

— Je veux faire, je veux faire. Je veux pas que tes parents croivent que je profite.

Croient, pas croivent. Tiens, viens t'asseoir, finis tes céréales et lis le journal. Lis-le, sinon tu sauras jamais rien.

Hillel le forçait à s'intéresser à tout. Il lui parlait des livres qu'il lisait, des documentaires qu'il avait vus à la télévision. Le week-end, par tous les temps, ils hantaient le terrain de basket. Ils formaient un duo du tonnerre. À eux deux, ils affrontaient sans trembler les équipes de la NBA. Des légendaires Chicago Bulls, ils ne faisaient qu'une bouchée.

Tante Anita m'expliqua un jour qu'elle avait réalisé que Woody avait réellement intégré la famille la fois où, ayant emmené Hillel faire des courses au supermarché, elle le vit choisir un paquet de céréales aux marshmallows. « Je croyais que tu n'aimais pas les marshmallows », dit-elle. Et Hillel de répondre avec la tendresse d'un frère : « Moi, j'aime pas ça, mais elles sont pour Woody. Ce sont ses préférées. »


La présence de Woody chez les Baltimore s'imposa bientôt comme une évidence. Avec l'accord d'Artie Crawford, il fut désormais des soirées pizza du mardi, des films du samedi, des sorties à l'aquarium où Hillel n'allait jamais assez, et des excursions à Washington où ils visitèrent même la Maison Blanche.

Les soirs où il avait dîné chez les Goldman, Woody insistait pour rentrer en bus jusqu'au foyer. Il avait peur qu'à trop s'occuper de lui, les Goldman se lassent et le chassent. Mais Tante Anita lui interdisait de rentrer seul. C'était dangereux. Elle le raccompagnait en voiture, et en le déposant devant le bâtiment austère elle demandait :

— T'es sûr que ça va ?

— Vous inquiétez pas, M'dame Goldman.

— Si, je m'inquiète un peu.

— Faut pas vous déranger pour moi, M'dame Goldman. Vous êtes déjà tellement gentille avec moi.

Un vendredi soir, en s'arrêtant devant l'immeuble décrépit, elle eut le cœur noué. Elle dit :

— Woody, peut-être que tu devrais dormir chez nous ce soir.

— Faut pas vous déranger pour moi, M'dame Goldman.

— Tu ne déranges personne, Woody. La maison est assez grande pour tout le monde.

Ce fut la première fois qu'il dormit chez les Goldman.

Un dimanche matin, alors qu'il arrivait très tôt devant la maison et qu'une pluie terrible s'abattait sur Baltimore, Oncle Saul le découvrit trempé et frigorifié. Il fut décidé que Woody aurait une clé de la maison. À partir de ce jour, il arriva plus tôt encore, mettait la table, préparait des toasts, du jus d'orange et du café. Oncle Saul était le premier à descendre. Ils s'installaient côte à côte et prenaient le petit déjeuner ensemble, partageant le journal. Arrivait ensuite Tante Anita, qui le saluait en lui ébouriffant les cheveux et, si Hillel tardait trop à se lever, Woody montait dans sa chambre le réveiller.


Un lundi matin de janvier 1990, en allant prendre le bus, Hillel trouva Woody en pleurs, caché dans les taillis.

— Woody, qu'est-ce qui se passe ?

— Au foyer, ils ne veulent plus que je vienne ici.

— Pourquoi ?

Woody baissa la tête.

— Ça fait quelque temps que je vais plus à l'école.

— Quoi ? Mais pourquoi ?

— Je me sentais mieux ici. Je voulais être avec toi, Hill' ! Artie est furieux. Il a téléphoné à ton père. Il m'a dit que le travail avec Bunk, c'était terminé.

— Et il t'a quand même laissé venir ici ?

— Je me suis enfui ! Je ne veux pas y retourner ! Je veux rester avec toi !

— Personne ne va nous empêcher de nous voir, Wood'. Je vais trouver une solution !

La solution fut d'installer Woody le jour même dans le pavillon de la piscine des Baltimore. Il y serait tranquille jusqu'à l'été, personne n'y venait jamais. Hillel lui donna des couvertures, de la nourriture et un talkie-walkie pour communiquer.

Ce soir-là, Artie Crawford passa chez les Baltimore leur annoncer la disparition de Woody.

— Comment ça, disparu ? demanda Tante Anita.

— Il n'est pas revenu au foyer. Nous avons découvert qu'il n'allait plus en classe depuis des semaines.

Oncle Saul se tourna vers Hillel :

— As-tu vu Woody aujourd'hui ? demanda-t-il.

— Non, P'a.

— Tu es sûr ?

— Oui, P'a.

— Tu as une idée de l'endroit où il pourrait être ? l'interrogea Artie.

— Non, je voudrais bien pouvoir vous aider.

— Hillel, je sais que Woody et toi êtes très liés. Si tu sais quelque chose, tu dois me le dire, c'est très important.

— Il y a bien quelque chose… Il a parlé d'aller en Utah, retrouver son père. Il voulait prendre le bus jusqu'à Salt Lake City.

Cette nuit, ils se parlèrent au moyen de leur talkie-walkie. Hillel chuchotait, caché sous ses couvertures, pour être certain que ses parents ne puissent pas l'entendre :

— Woody ? Tout va bien ? À toi.

— Tout va bien, Hill. À toi.

— Crawford est venu ce soir à la maison. À toi.

— Il voulait quoi ? À toi.

— Il te cherchait. À toi.

— Tu lui as dit quoi ? À toi.

— Que tu étais en Utah. À toi.

— Bien joué. Merci. À toi.

— De rien, mon pote.


Durant les trois jours qui suivirent, Woody resta caché dans le pavillon. Le matin du quatrième jour, il en sortit à l'aube et se cacha dans la rue pour attendre Hillel et l'accompagner à l'école.

— T'es fou, lui dit Hillel. Si quelqu'un te voit, t'es cuit !

— J'étouffe dans le pavillon. J'ai besoin de me dégourdir les jambes. Et si Porc ne me voit plus à l'école, j'ai peur qu'il s'en prenne à toi.

Woody accompagna Hillel jusque dans la cour de l'école, où il se mêlait à la foule des autres élèves. Mais ce matin-là, le principal Hennings remarqua ce garçon qu'il n'avait encore jamais vu et dont il sut immédiatement qu'il n'était pas un élève de l'école. Il songea au signalement qu'on lui avait donné et prévint la police. Dans la minute qui suivit, une patrouille arriva aux abords de l'école. Woody la remarqua aussitôt et voulut s'enfuir mais il se cogna contre Hennings.

— Excusez-moi, jeune homme, qui êtes-vous ? demanda Hennings d'un ton sévère en posant une main ferme sur son épaule pour le retenir.

— Cours, Woody ! s'écria Hillel. Sauve-toi !

Woody se dégagea de la main de Hennings et prit ses jambes à son cou. Mais déjà les policiers l'avaient rattrapé et le maîtrisaient. Hillel courut vers eux, en criant : « Laissez-le ! Laissez-le ! Vous n'avez pas le droit ! » Il voulut repousser les policiers mais Hennings s'interposa et le retint. Hillel éclata en sanglots. « Laissez-le ! hurla-t-il aux policiers qui emmenaient Woody. Il n'a rien fait ! Il n'a rien fait ! »

Tous les élèves dans la cour de récréation regardèrent, médusés, Woody être embarqué dans la voiture de police avant que Hennings et les enseignants ne les dispersent en les sommant de regagner leurs classes.

Hillel passa la matinée à pleurer à l'infirmerie. À l'heure du déjeuner, Hennings vint le trouver.

— Allons, mon garçon, va en classe maintenant.

— Pourquoi vous avez fait ça ?

— Le directeur du foyer de Woody m'avait averti que je le verrais probablement ici. Ton ami a fait une fugue, tu comprends ce que cela signifie ? C'est quelque chose de grave.

Le cœur lourd, Hillel retourna en classe pour les cours de l'après-midi. Porc l'y attendait impatiemment. « L'heure de la vengeance a sonné, Crevette, lui dit-il. Maintenant que ton petit copain Woody n'est plus là, je vais pouvoir m'occuper de toi dès que les cours seront terminés. J'ai une belle merde de chien qui t'attend. Tu as déjà mangé de la merde de chien ? Non ? Ce sera ton dessert. Tu vas la manger jusqu'au dernier morceau. Miam, miam ! »


Au moment où sonna la cloche annonçant la fin de la journée, Hillel s'enfuit de la classe avec Porc à ses trousses. « Attrapez la Crevette ! hurla Porc. Attrapez-le, on va lui faire sa fête. » Hillel galopa à travers les couloirs puis, au moment de sortir du côté du terrain de basket, il profita de sa petite taille pour se faufiler à contre-courant à travers une nuée d'enfants qui descendaient les escaliers depuis leurs salles de classe. Il remonta au premier étage puis traversa les couloirs déserts jusqu'à un local de conciergerie. Il s'y terra longuement, retenant sa respiration. Le sang battait ses tempes, le bruit de son cœur résonnait dans ses oreilles. Lorsqu'il osa sortir, il faisait nuit. Les couloirs étaient éteints et déserts. Il se déplaça sur la pointe des pieds, cherchant la sortie, et reconnut bientôt le couloir qui menait à la salle de rédaction du journal. En passant devant, il remarqua que la porte était entrebâillée et il perçut de drôles de bruits. Il s'immobilisa et écouta. Il distingua la voix de Madame Chariot. Puis il entendit le son d'une claque suivi d'un gémissement. Il regarda par l'entrebâillement de la porte mal fermée et vit le principal Hennings, assis sur une chaise. Avec, étendue sur lui et lui présentant ses fesses, Madame Chariot, la jupe et la culotte baissées. D'une main ferme, il la fessait amoureusement et à chaque coup, elle gémissait délicieusement.

— Salope ! déclara-t-il à l'intention de Madame Chariot.

— Oui, je suis une grosse salope dégoûtante, répéta-t-elle.

— Salope ! confirma-t-il.

— J'ai été une très vilaine élève, Monsieur le principal, avoua-t-elle.

— Tu as été une vilaine petite salope ? interrogea encore Hennings.

Hillel, qui ne comprenait rien de la scène qui se déroulait sous ses yeux, poussa brusquement le battant de la porte et s'écria :

— Les gros mots, c'est pas beau !

Madame Chariot se dressa d'un bond et poussa un hurlement strident.

— Hillel ? bégaya Hennings tandis que Madame Chariot relevait sa jupe avant de s'enfuir.

— Qu'est-ce que vous fabriquez ? demanda Hillel.

— On faisait un jeu, répondit Hennings.

— Ça ressemble surtout à un chahut, constata Hillel.

— Nous… Nous faisions de l'exercice. Et toi, qu'est-ce que tu fais là ?

— Je me cachais parce que les autres enfants veulent me taper et me faire avaler du caca de chien, expliqua Hillel au principal qui ne l'écoutait plus et cherchait Madame Chariot dans le couloir.

— C'est très bien, dit Hennings. Adeline ? Adeline, tu es là ?

— Est-ce que je peux rester caché ? demanda Hillel. J'ai vraiment peur de ce que Porc va me faire.

— Oui, c'est très bien, mon garçon. As-tu vu Madame Chariot ?

— Elle est partie.

— Partie où ?

— Je sais pas, vers là-bas.

— Bon, occupe-toi un instant, je reviens tout de suite.

Hennings longea le couloir en appelant : « Adeline ? Adeline, où es-tu ? » Il trouva Madame Chariot recroquevillée dans un coin.

— Ne t'inquiète pas, Adeline, lui dit-il, le petit n'a rien vu.

— Il a tout vu ! hurla-t-elle.

— Non, non. Je t'assure.

— Vraiment ? demanda-t-elle, la voix tremblante.

— Certain. Tout va bien, tu n'as aucune inquiétude à avoir. Et puis, ce n'est pas le genre à faire des histoires. Ne t'en fais pas, je vais lui parler.

Mais de retour à la salle de rédaction du journal, Hennings ne put que constater qu'Hillel n'y était plus. Il le retrouva une heure plus tard, chez lui, lorsque Hillel sonna à la porte de sa maison.

— Bonjour, Monsieur le principal.

— Hillel ? Mais qu'est-ce que tu fais ici ?

— Je crois que j'ai quelque chose qui vous appartient, dit Hillel en sortant de son sac une culotte de femme.

Hennings ouvrit des yeux comme des billes et battit l'air de ses mains.

— Range-moi cette saleté ! ordonna-t-il. Je ne sais pas de quoi tu parles !

— Je pense que c'est à Madame Chariot. Vous lui avez baissé la culotte pour la battre et elle a oublié de la remettre. C'est étrange parce que, si moi j'oubliais de mettre ma culotte, je sentirais les courants d'air sur le zizi. Mais peut-être que les femmes, comme elles ont le zizi à l'intérieur, elles ne sentent pas les courants d'air.

— Tais-toi et fiche le camp ! siffla Hennings.

On entendit depuis le salon la voix de la femme de Monsieur Hennings demander qui avait sonné.

— Rien, chérie, répondit Hennings d'une voix de miel. Un élève en difficulté.

— Peut-être qu'on devrait demander à votre femme si c'est sa culotte ? suggéra Hillel.

D'un geste maladroit, Hennings essaya d'attraper la culotte mais comme il n'y parvint pas, il cria à l'attention de sa femme :

— Chérie, je vais faire trois pas dehors !

Il sortit sur le trottoir en pantoufles et entraîna Hillel avec lui.

— T'es pas fou de venir ici ?

— J'ai vu qu'il y avait un kiosque qui vend des glaces là-bas, dit Hillel.

— Je ne vais pas t'acheter une glace. C'est l'heure de dîner. Et puis, comment tu es venu ici ?

— Je me demande si Madame Chariot aime mettre de la glace sur ses fesses toutes rouges ? continua Hillel.

— Viens, nous allons t'acheter une glace.

Chacun un cornet de glace en main, ils déambulèrent dans le quartier.

— Pourquoi vous avez donné une fessée à cette pauvre Madame Chariot ? demanda Hillel.

— C'était un jeu.

— À l'école, on nous a parlé de la maltraitance. C'était de la maltraitance ? Ils nous ont donné un numéro de téléphone.

— Non, mon garçon. C'était quelque chose que nous voulions tous les deux.

— Jouer à la fessée ?

— Oui. Ce sont des fessées spéciales. Elles ne font pas mal. Elles font du bien.

— Ah ! Mon copain Luis il a reçu une fessée de son père et il a dit que ça faisait drôlement mal.

— Là, c'est différent. Ce sont des fessées que se donnent les adultes. Ils en parlent avant, pour être sûrs que tout le monde est d'accord.

— Ah, fit Hillel. Alors quoi, vous avez dit à Madame Chariot : « Dis donc, Madame Chariot, ça vous dérange pas si je vous baisse vot' culotte pour vous donner une fessée » et elle a répondu : « Pas du tout. »

— En quelque sorte.

— Ça me semble bizarre.

— Tu sais, mon garçon, les adultes sont des gens bizarres.

— Je le sais.

— Non, je veux dire : plus bizarres que tu peux imaginer.

— Vous aussi ?

— Moi aussi.

— Vous savez, je sais de quoi vous parlez. Des amis de mes parents ont dû faire un divorce. Ils sont venus un soir tous les deux dîner à la maison, et une semaine après, la femme est venue dormir chez nous. Elle n'arrêtait pas de parler de son mari avec des mots interdits. Il faisait des choses avec la nounou des enfants.

— Les hommes font ça parfois.

— Pourquoi ?

— Pour des tas de raisons. Pour se sentir mieux, pour se sentir plus fort. Pour se sentir plus jeune. Pour assouvir des pulsions.

— C'est quoi une pulsion ?

— C'est quelque chose qui sort de nous sans qu'on sache bien pourquoi. Notre tête ne peut plus réfléchir et notre corps fait n'importe quoi, et après on regrette.

— L'autre jour, j'ai retrouvé un paquet de bonbons derrière mon lit. C'étaient mes bonbons préférés, mais Maman m'a dit de pas y toucher parce qu'on allait bientôt dîner, mais j'ai pas pu m'empêcher de les manger parce que c'étaient mes bonbons préférés, mais après j'ai regretté parce que je me sentais ballonné et j'avais pas faim pour le dîner que maman avait préparé. C'était une pulsion, ça ?

— Si on veut.

— Et vous, pourquoi vous faites le jeu de la fessée avec Madame Chariot ? Vous n'aimez plus votre femme, comme les amis de mes parents ?

— Au contraire, j'aime ma femme. Je l'aime énormément.

— Mais alors, c'est à elle qu'il faut donner des fessées d'amour !

— Elle ne veut pas. Tu sais, parfois les hommes ont des besoins. Ils doivent les assouvir. Mais ça ne veut pas dire qu'ils n'aiment pas leur femme. M'enfermer dans la salle de rédaction avec Madame Chariot, c'est un moyen de rester avec ma femme. Et j'aime ma femme. Je ne voudrais pas qu'elle soit triste. Elle serait triste si elle apprenait ça. Tu comprends ? Je suis certain que tu comprends.

— Oui, moi, je comprends. Mais vous êtes le supérieur de Madame Chariot et ça va faire des tas d'histoires, c'est sûr. Et puis je suis sûr que les parents seront déçus que les chaises sur lesquelles leurs enfants s'assoient dans la salle de rédaction soient utilisées pour y mettre une enseignante cul nu et…

— Bon ! le coupa Hennings. J'ai compris ! Qu'est-ce que tu veux ?

— Je voudrais une place gratuite à l'école pour mon copain Woody.

— Tu es fou ! Tu crois que j'ai 20 000 dollars à sortir de mon chapeau ?

— Vous gérez le budget. Je suis sûr que vous saurez vous débrouiller. Il n'y a qu'à rajouter une chaise au fond de la classe. C'est pas très compliqué. Et puis, comme ça, vous pourrez continuer d'aimer votre femme en donnant des fessées à Madame Chariot.

Le lendemain matin, le principal Hennings contactait Artie Crawford pour lui dire que l'Association des parents d'élèves de l'école d'Oak Tree était très heureuse d'octroyer une bourse à Woody. Après discussion avec mon oncle et ma tante, ceux-ci proposèrent, au plus grand bonheur d'Hillel, que Woody s'installe chez eux pour vivre à proximité de l'école. Le soir de l'intégration de Woody à Oak Tree, le principal Hennings écrivit dans son journal de bord : Décision prise aujourd'hui d'octroi d'une bourse exceptionnelle à un drôle de gamin, Woodrow Finn. Le petit Hillel Goldman semble émerveillé par lui. Nous verrons bien si la venue de ce nouvel élève lui permet de révéler son potentiel, comme je l'espère depuis longtemps.


C'est ainsi que Woody entra dans la vie des Goldman-de-Baltimore et qu'il s'installa dans l'une des chambres d'amis, réaménagée pour qu'il s'y sente bien. Oncle Saul et Tante Anita ne virent pas Hillel plus heureux que pendant les années qui suivirent. Woody et lui allaient à l'école ensemble, ils en revenaient ensemble. Ils déjeunaient ensemble, ils se faisaient coller ensemble, ils faisaient leurs devoirs ensemble et, sur les terrains de sport, malgré leur différence de gabarit, il fallait qu'ils soient dans la même équipe. Ce fut le début d'une période de tranquillité et de bonheur absolu.

Woody intégra l'équipe de basket-ball de l'école, qu'il mena à la conquête du championnat pour la première fois de son histoire. Hillel, lui, développa le journal de l'école, de manière spectaculaire : il ajouta une partie consacrée au suivi de l'équipe de basket-ball et mit les exemplaires en vente les soirs de match. L'argent récolté alimentait le tout nouveau « Fonds de l'Association des parents d'élèves pour les bourses d'études ». Il s'attira les honneurs de ses professeurs, le respect de ses camarades et, dans ses notes personnelles, Hennings écrivit à propos d'Hillel : Élève sensationnel, doté d'une intelligence exceptionnelle. Est un apport indéniable pour l'école. A réussi à fédérer ses camarades autour du projet de journal et a organisé la venue du maire dans l'école pour une conférence sur la politique. Un seul mot : stupéfiant.

Bientôt, le terrain derrière l'école ne leur suffit plus. Il leur fallait plus grand, il leur fallait un endroit à la hauteur de leurs ambitions. Après les cours, ils allèrent rêvasser dans la salle de sport du lycée de Roosevelt High, près de l'école. Ils arrivaient avant l'entraînement de l'équipe de basket, se faufilaient jusqu'au parquet et, fermant les yeux, s'imaginaient le Forum de Los Angeles, le Madison Square Gardens, et la foule en délire qui scandait leurs noms. Hillel grimpait sur les gradins, Woody allait se placer au bout de la salle. Hillel feignait d'avoir un micro en main : « À deux secondes de la fin du match, les Bulls sont menés de deux points. Mais si leur ailier Woodrow Finn marque ce panier, ils remportent les playoffs ! » Woody, dans un instant de grâce, les yeux mi-clos, les muscles bandés, tirait. Son corps s'élançait dans les airs, ses bras se détendaient, le ballon fendait la salle dans un silence absolu et venait atterrir dans le panier. Hillel poussait un hurlement de joie : « Viiiiniiiiiictoire des Chicago Bulls par ce panier décisif de l'incroyaaaaaable Woodrow Finn ! » Ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre, faisaient un tour d'honneur et s'enfuyaient ensuite, craignant d'être surpris.

Il arrivait que Woody vienne trouver Tante Anita et lui demande, en chuchotant :

— Madame Goldman, je… je voudrais bien essayer de téléphoner à mon père. Je voudrais lui donner des nouvelles.

— Bien entendu, trésor. Utilise le téléphone autant que tu veux.

— M'dame Goldman, c'est que… je voudrais pas qu'Hillel sache. Je veux pas trop parler de ça avec lui.

— Monte dans notre chambre. Le téléphone est à côté du lit. Appelle ton père quand tu veux et autant que tu veux. Tu n'as pas besoin de demander, trésor. Monte, je m'occupe de distraire Hillel.

Woody se glissa discrètement jusqu'à la chambre d'Oncle Saul et Tante Anita. Il attrapa le téléphone et s'assit sur la moquette. Il sortit un morceau de papier de sa poche, sur lequel était inscrit le numéro et le composa. Personne ne décrocha. Le répondeur téléphonique s'enclencha et il laissa un message : « Salut P'a, c'est Woody. Je te laisse un message parce que… je voulais te dire : je vis chez les Goldman maintenant, ils sont drôlement gentils avec moi. Je joue au basket dans l'équipe de ma nouvelle école. Je réessayerai de t'appeler demain. »

*

Quelques mois plus tard, à l'approche des vacances de Noël 1990, lorsque Oncle Saul et Tante Anita proposèrent à Woody de les accompagner en vacances à Miami, sa première réaction fut de refuser. Il considérait que les Goldman étaient déjà suffisamment généreux avec lui et qu'un tel voyage représentait beaucoup d'argent.

« Viens avec nous, on va se marrer, insistait Hillel. Tu vas faire quoi ? Passer les vacances au foyer ? » Mais Woody ne cédait pas. Un soir, Tante Anita vint le trouver dans sa chambre. Elle s'assit sur le bord de son lit.

— Woody, pourquoi tu veux pas venir en Floride ?

— Je ne veux pas. C'est tout.

— Ça nous ferait tellement plaisir de t'avoir avec nous.

Il éclata en sanglots, elle le prit contre elle et le serra fort.

— Woody chéri, que se passe-t-il ?

Elle passa sa main dans ses cheveux.

— C'est que… personne ne s'est jamais occupé de moi comme vous le faites. Personne ne m'a jamais emmené en Floride.

— Nous le faisons avec beaucoup de plaisir, Woody. Tu es un garçon sensationnel, nous t'aimons beaucoup.

— M'dame Goldman, j'ai volé… Oh, je suis tellement désolé, je ne mérite pas de vivre avec vous.

— Qu'est-ce que tu as volé ?

— L'autre jour, quand je suis monté dans votre chambre, il y avait cette photo de vous sur un meuble…

Il se leva de son lit en ravalant ses larmes, ouvrit son sac et en sortit une photo de la famille. Il la tendit à Tante Anita.

— Pardon, sanglota-t-il. Je ne voulais pas voler, mais je voulais avoir une photo de vous. J'ai peur qu'un jour vous me laissiez.

Elle lui caressa les cheveux.

— Personne ne va te laisser, Woody. D'ailleurs, tu as bien fait de me parler de la photo : il manque quelqu'un dessus.

Le week-end suivant, les Goldman-de-Baltimore, désormais au nombre de quatre, firent des photos de famille au centre commercial.

De retour à la maison, Woody téléphona à son père. Il tomba de nouveau sur le répondeur et laissa un autre message : « Salut, P'a, c'est Woody. je vais t'envoyer une photo, tu vas voir, elle est sensas ! Il y a moi avec les Goldman. On part tous en Floride à la fin de la semaine. J’essayerai de t'appeler de là-bas. »


Je me souviens bien de cet hiver 1990 en Floride, au cours duquel Woody entra dans ma vie pour ne plus jamais en ressortir. La connivence entre nous trois fut immédiate. De ce jour commença l'aventure savoureuse du Gang des Goldman. Je crois que c'est à partir de la rencontre avec Woody que je me mis à vraiment aimer la Floride, qui, jusque-là, m'avait paru un peu ennuyeuse. Je fus moi aussi, comme l'avait été Hillel, subjugué par ce garçon costaud et charmeur.


À la fin de leur première année scolaire ensemble à Oak Tree, à la veille de la photo du yearbook, Hillel apporta un paquet à Woody.

— Pour moi ?

— Oui. C'est pour demain.

Woody défit le paquet : c'était un t-shirt jaune portant l'inscription Amis pour la vie.

— Merci, Hill' !

— Je l'ai trouvé au centre commercial. J'ai pris le même pour moi. Comme ça, on aura le même t-shirt sur la photo. Enfin, si tu veux… J'espère que tu trouves pas ça trop débile.

— Non, pas débile du tout !

Le hasard de l'alphabet voulut que Woodrow Marshall Finn apparaisse à côté d'Hillel Goldman. Et sur la photo du yearbook 1990–1991 de l'école d'Oak Tree, où ils apparaissent tous les deux côte à côte pour la première fois, de Woody ou d'Hillel, on ne saurait dire lequel était le plus Goldman des deux.

7.

Jusqu'à ma rencontre avec Duke en 2012, je n'avais jamais pris conscience de la fulgurance des liens qui pouvaient unir un chien et un homme. À force de le côtoyer, je finis inévitablement par m'attacher à lui. Qui n'aurait pas succombé à son charme malicieux, à la tendresse de sa tête qui se pose sur vos genoux pour réclamer une caresse, ou à son regard suppliant chaque fois que vous ouvrez votre frigo ?

J'avais constaté que plus mes liens avec Duke se resserraient, plus la situation semblait s'apaiser avec Alexandra. Elle avait baissé un peu la garde. Il lui arrivait de m'appeler Markie, comme avant. Je retrouvais sa tendresse, sa douceur, ses éclats de rire à mes blagues stupides. Les instants volés avec elle me remplissaient d'une joie que je n'avais plus ressentie depuis longtemps. Je réalisai que je n'avais toujours voulu qu'elle, et les moments où je lui ramenais Duke à la maison de Kevin étaient les plus heureux de mes journées. Je ne sais pas si c'était mon imagination débordante qui me jouait des tours, mais j'avais l'impression qu'elle s'arrangeait pour que nous soyons un peu seuls. Si Kevin faisait de l'exercice sur la terrasse, elle m'emmenait à la cuisine. S'il était à la cuisine en train de se préparer des boissons protéinées ou de faire mariner ses steaks, elle m'emmenait sur la terrasse. Il y avait des gestes, des effleurements, des regards, des sourires qui faisaient s'accélérer mon coeur. J'avais l'impression, un court instant, d'être à nouveau en osmose avec elle. Et lorsque je remontais dans ma voiture j'étais tout bouleversé. J'avais terriblement envie de l'inviter à dîner dehors. De passer une soirée entière juste tous les deux, sans son joueur de hockey qui continuait de me gratifier du récit détaillé de ses séances de physiothérapie. Mais je n'osai pas en prendre l'initiative, je ne voulais pas tout gâcher.

Par crainte de tout compromettre, il m'arriva à une seule reprise de renvoyer Duke chez lui. C'était un matin où je m'étais réveillé avec une conscience coupable, et j'avais eu le pressentiment que je finirais par me faire démasquer. Quand Duke avait jappé à six heures précises, je lui avais ouvert, il m'avait offert une sublime démonstration de joie et je m'étais accroupi près de lui. « Tu ne peux pas rester, lui avais-je dit en lui caressant la tête. J'ai peur d'éveiller les soupçons. Il faut que tu rentres chez toi. »

Il avait fait sa tête de chien triste et s'était couché sous le porche, les oreilles basses. Je m'étais efforcé de m'en tenir à ma décision. J'avais fermé la porte et je m'étais assis derrière. Aussi malheureux que lui.

J'avais à peine travaillé ce jour-là. Il me manquait la présence de Duke. J'avais besoin de lui, j'avais besoin qu'il soit en train de mâchonner ses jouets en plastique ou de ronfler sur mon canapé.

Le soir, quand Leo était venu chez moi pour jouer aux échecs, il avait immédiatement constaté ma mine effroyable.

— Quelqu'un est mort ? me demanda-t-il lorsque je lui ouvris la porte.

— Je n'ai pas vu Duke aujourd'hui.

— Il n'est pas venu ?

— Si, mais j'ai dû le renvoyer chez lui. La peur d'être pris.

Il me dévisagea d'un air curieux.

— Vous ne seriez pas un peu malade mental sur les bords ?

Le lendemain, quand Duke jappa à six heures, je lui avais préparé de la viande de première qualité. Comme je devais passer au bureau de poste, je l'emmenai avec moi. Je ne résistai pas ensuite à l'envie d'aller nous promener en ville : je le conduisis chez un toiletteur et l'emmenai manger une glace à la pistache dans un petit établissement artisanal que j'affectionnais. Nous étions installés sur la terrasse et je lui tenais son cône en biscuit qu'il léchait avec passion lorsque j'entendis une voix d'homme qui m'interpellait :

— Marcus ?

Je me tournai, terrifié de savoir qui m'avait pris en flagrant délit. C'était Leo.

— Leo, bon sang, vous m'avez fait peur !

— Marcus, mais vous êtes complètement timbré ! Qu'est-ce que vous faites ?

— Nous mangeons une glace.

— Vous vous promenez en ville avec le chien, au vu et au su de tous ! Vous voulez qu'Alexandra découvre le pot aux roses ?

Leo avait raison. Et je le savais. Peut-être que c'était ce que je voulais au fond : qu'Alexandra découvre tout. Qu'il se passe quelque chose. Je voulais davantage que nos moments volés. Je réalisais que je voulais que tout redevienne comme avant. Mais huit ans avaient passé et elle avait refait sa vie.

Leo me somma de ramener Duke à Alexandra avant qu'il ne me prenne l'envie de l'emmener au cinéma ou de faire je-ne-sais-quelle-imbécillité. Je lui obéis. À mon retour, je le trouvai devant sa maison, occupé à écrire. Je pense qu'il s'était installé là pour me guetter. J'allai le trouver.

— Alors ? lui demandai-je en désignant de la tête son cahier toujours vierge. Comment avance votre roman ?

— Pas mal. Je me dis que je pourrais écrire l'histoire d'un vieux type qui voit son jeune voisin aimer une femme à travers un chien.

Je soupirai et je m'assis sur la chaise à côté de la sienne.

— Je ne sais pas ce que je dois faire, Leo.

— Faites comme avec le chien. Faites-vous choisir. Le problème des gens qui achètent un chien, c'est qu'ils ne réalisent souvent pas qu'on ne choisit pas un chien, mais bien l'inverse : c'est lui qui décide de ses affinités. C'est le chien qui vous adopte, feignant d'obéir à toutes vos règles pour ne pas vous peiner. S'il n'y a pas de connivence, c'est foutu. J'en veux pour preuve cette histoire épouvantable mais véridique survenue dans l'État de Géorgie, où une mère célibataire, très grande paumée devant l'Éternel, avait acheté un teckel vairon, baptisé Whisky, pour animer un peu son quotidien et celui de ses deux enfants. Mais pour son malheur, Whisky ne lui correspondait pas du tout, et la cohabitation devint intenable. Faute de réussir à s'en débarrasser, la femme décida d'employer les grands moyens : elle le fit s'asseoir devant sa maison, l'aspergea d'essence et lui mit le feu. Le clébard en flammes, hurlant à la mort, s'élança dans une course endiablée et finit par entrer dans la maison, dans laquelle les deux enfants étaient avachis devant la télévision. La baraque brûla intégralement, Whisky et les deux enfants avec, et les pompiers n'en retrouvèrent que des cendres. Vous comprenez maintenant pourquoi il faut laisser le chien vous choisir.

— J'ai peur de n'avoir rien compris à votre histoire, Leo.

— Vous devez vous y prendre de la même façon avec Alexandra.

— Vous voulez que je la brûle vive ?

— Non, imbécile. Cessez de jouer les amoureux transis : faites-vous choisir par elle.

Je haussai les épaules.

— De toute façon, je crois qu'elle va bientôt rentrer à Los Angeles. Il était question qu'elle reste le temps de la convalescence de Kevin, et il est quasiment remis sur pied.

— Alors quoi, vous allez vous laisser faire ? Arrangez-vous pour qu'elle reste ! Et puis, allez-vous me raconter à la fin ce qui s'est passé entre vous deux ? Vous ne m'avez toujours pas parlé de votre rencontre.

Je me levai.

— La prochaine fois, Leo. Promis.


Le lendemain matin, mon copain Duke se fit repérer pendant son évasion. Il jappa comme d'habitude devant ma porte à six heures du matin, mais en ouvrant la porte, je découvris derrière lui Alexandra, mi-amusée, mi-incrédule, vêtue de ce qui semblait être son pyjama.

— Il y a un trou dans le fond du jardin, me dit-elle. Je l'ai vu ce matin. Il passe sous la haie et il vient directement ici ! Tu peux y croire ?

Elle éclata de rire. Elle était toujours aussi belle, même en pyjama et sans maquillage.

— Tu veux entrer boire un café ? lui proposai-je.

— Je veux bien.

Je réalisai soudain que les affaires de Duke étaient éparpillées dans mon salon.

— Attends une seconde, je dois mettre un pantalon.

— Tu portes déjà un pantalon, me fit-elle remarquer.

Je ne répondis rien et lui refermai simplement la porte au nez en la priant d'avoir un instant de patience. Je me précipitai à travers la maison et ramassai tous les jouets de Duke, les gamelles, la couverture et les jetai en vrac dans ma chambre.

Je retournai aussitôt ouvrir la porte d'entrée, et Alexandra me lança un regard amusé. En refermant la porte derrière elle, je ne remarquai pas l'homme qui nous observait depuis sa voiture et prenait des photos.

8.

Baltimore.

1992–1993.


Selon un calendrier immuable, tous les quatre ans, Thanksgiving est précédé par une élection présidentielle. En 1992, le Gang des Goldman participa de façon active à la campagne de Bill Clinton.

Oncle Saul était un démocrate convaincu, ce qui avait généré des tensions régulières lors de nos vacances d'hiver en Floride, durant le Nouvel an 1992. Ma mère affirmait que Grand-père avait toujours voté républicain, mais que depuis que le Grand Saul votait libéral, Grand-père faisait de même. Quoi qu'il en fût, Oncle Saul fit notre première éducation citoyenne en nous faisant rallier la cause de Bill Clinton. Nous allions sur nos douze ans et l'épopée du Gang des Goldman battait son plein. Je ne vivais que pour eux, que pour ces moments ensemble. Et la seule idée de faire campagne avec eux — peu importait pour qui — m'emplissait de joie.

Woody et Hillel n'avaient jamais cessé de travailler pour Bunk. Non seulement ils en tiraient du plaisir, mais ils arrondissaient leur argent de poche. Ils travaillaient vite et bien, et certains habitants d'Oak Park, agacés par la lenteur de Bunk, les contactaient même directement pour effectuer des travaux de jardin. Dans ces cas-là, ils retranchaient 20 % de leurs gains, qu'ils reversaient à Bunk sans que celui-ci ne s'en rende compte, en déposant l'argent dans la poche de sa veste ou dans la boîte à gants de sa camionnette. Lorsque je venais à Baltimore, j'avais un plaisir fou à les aider, surtout s'ils travaillaient pour leurs propres clients. Ils s'étaient créé une petite clientèle fidèle, et portaient un t-shirt qu'ils avaient fait fabriquer dans une mercerie avec, cousu au niveau du cœur, l'inscription Goldman Jardiniers, depuis 1980. Ils m'en avaient fabriqué un également, et je ne me suis jamais senti aussi fier qu'en déambulant dans Oak Park avec mes deux cousins, tous trois vêtus de nos uniformes magnifiques.

J'étais très admiratif de leur esprit d'entreprise et très fier de gagner un peu d'argent à la sueur de mon front. C'était une ambition que j'avais depuis que j'avais découvert les talents de self-made-man de l'un de mes amis d'école à Montclair, Steven Adam. Steven était un garçon très gentil avec moi : il m'invitait souvent chez lui pour passer l'après-midi et me proposait de rester dîner ensuite. Mais une fois à table, il lui arrivait de piquer des colères terribles. À la moindre contrariété, il se mettait à insulter sa mère de façon terrifiante. Il suffisait que la nourriture ne soit pas à son goût, et soudain il tapait du poing, envoyait valdinguer son assiette et hurlait : « J 'en veux pas de ton jus de poubelle, c'est dégueulasse ! » Le père se levait aussitôt : la première fois que j'en fus témoin, je pensais que c'était pour donner une magistrale paire de gifles à son fils, mais à ma grande surprise, le père alla attraper une tirelire en plastique sur une commode. C'était depuis toujours le même cirque. Le père se mettait à courir derrière Steven en piaillant : « La tirelire à gros mots ! Trois gros mots, soixante-quinze cents ! — Dans ton cul, ta tirelire de mes deux ! répondait Steven en courant à travers le salon et en brandissant son doigt du milieu. — Tirelire à gros mots ! Tirelire à gros mots ! » ordonnait le père d'une voix tremblante.

Steven disait à son père : « Tais-toi, rat crevé ! Fils du Diable ! » Et le père, trottant toujours avec sa tirelire qu'on aurait crue trop lourde pour ses bras maigres : « Tirelire à gros mots ! Tirelire à gros mots ! » Comme dans les fables, la fin était toujours la même. Le père, lassé, cessait sa danse grotesque. Pour garder la face, il disait d'un ton sophiste : « Bon, je vais t'avancer l'argent, mais je le retiendrai sur ton argent de poche ! » Il sortait de sa poche un billet de 5 dollars qu'il glissait dans les fesses du cochon avant de se rasseoir à table, penaud. Steven revenait alors à sa place, sans être grondé, avalait le dessert en rotant, puis s'enfuyait de nouveau en s'emparant de la tirelire au passage et s'enfermait dans sa chambre pour cacher le butin pendant que sa mère me ramenait chez moi et que je lui disais : « Merci beaucoup, Madame Adam, pour ce délicieux repas. »

Steven avait le sens des affaires. Non content d'encaisser l'argent que produisaient ses propres gros mots, il gagnait chichement sa vie en cachant les clés de voiture de son père, qu'il ne rendait que contre rançon. Le matin, lorsque son père s'en rendait compte, il venait supplier derrière la porte de sa chambre : « Steven, s'il te plaît, rends-moi les clés… Je vais être en retard au travail. Tu sais ce qui se passera pour moi si je suis encore en retard, je vais être renvoyé. C'est mon patron qui me l'a dit. » La mère arrivait à la rescousse et cognait contre la porte comme une furie.

— Ouvre, Steven ! Nom de Dieu, ouvre immédiatement, tu entends ? Tu veux que ton père perde son travail et qu'on vive dans la rue ?

— Je m'en fous ! C'est 20 balles si vous voulez vos clés pourries !

— D'accord, pleurnichait le père, d'accord.

— Glisse le fric sous la porte ! ordonnait Steven. Le père s'exécutait, puis la porte s'ouvrait brusquement et il recevait ses clés en plein visage.

— Merci, gros lard ! hurlait Steven avant de claquer la porte.

Chaque semaine, à l'école, Steven nous montrait des liasses de billets toujours plus volumineuses, avec lesquels il nous offrait généreusement des tournées de glaces. Comme dans les effets de mode, le pionnier est souvent imité et rarement égalé : je sais que mon copain Lewis s'aventura à essayer de gagner de l'argent en insultant son père, mais il reçut pour tout salaire une paire de claques à lui faire tourner la tête et n'essaya plus jamais. J'étais donc fier de rentrer à Montclair riche des dollars gagnés à travailler comme jardinier, qui me permettaient, à moi aussi, de payer des tournées de glaces, et d'impressionner mes camarades.

Bunk était toujours réticent à me verser un salaire. En me voyant arriver, il bougonnait d'emblée qu'il ne me paierait pas, qu'Hillel et Woody lui coûtaient déjà assez cher, mais mes cousins partageaient toujours leurs gains de la journée avec moi. Même s'il ne faisait que râler, nous aimions Bunk. Il nous appelait ses « petits sacs à merde », et nous l'appelions Skunk[1], à cause de son odeur. C'était un homme d'une vulgarité rare et, à chaque fois que nous écorchions son nom, il éructait des monceaux d'injures pour notre plus grand plaisir : « Je m'appelle Bunk ! Bunk ! C'est pas compliqué, non ? Bande de petits tas de merde ! Bunk avec un B ! Comme Bordel ! Ou Botter le cul ! »


En février 1992, malgré son échec aux primaires du New Hampshire, Bill Clinton restait un candidat sérieux à l'investiture démocrate. Nous nous procurâmes des autocollants de soutien que nous collâmes sur les boîtes aux lettres et les pare-chocs des clients de Bunk ainsi que sur sa camionnette. Ce printemps-là, l'Amérique s'embrasa d'émeutes après l'acquittement de six policiers accusés d'avoir sauvagement battu un citoyen noir au terme d'une course-poursuite ; les images du passage à tabac filmé par un badaud avaient secoué le pays. Ainsi débuta ce que le monde entier connut sous le nom de l'affaire Rodney King.

— J'ai rien compris, dit Woody, la bouche pleine. Ça veut dire quoi, récuser ?

— Woody chéri, avale avant de parler, le réprimanda gentiment Tante Anita.

Hillel se lança dans une explication.

— Le procureur dit que le jury n'est pas neutre et qu'il faut le remplacer. En totalité ou en partie. C'est ça que ça veut dire, récuser.

— Mais pourquoi ? demanda Woody, qui s'était empressé de déglutir pour ne rien manquer de la conversation.

— Parce qu'ils sont noirs. Et Rodney King est noir aussi.

Le procureur a dit qu'avec un jury composé de Noirs, le verdict ne serait pas neutre. Donc il a demandé que les jurés soient récusés.

— Oui, mais si on fait le même raisonnement, du coup, un jury composé de Blancs sera du côté des flics !

— Exactement ! C'est bien le problème. Le jury blanc a acquitté des policiers blancs d'avoir tabassé un type noir. C'est pour ça qu'il y a ces émeutes.

La table des Goldman-de-Baltimore était animée d'une seule conversation : l'affaire King. Hillel et Woody suivaient les événements avec passion. L'affaire éveilla en Woody sa curiosité pour la chose politique et quelques mois plus tard, à l'automne 1992, c'est tout naturellement qu'Hillel et lui passèrent leurs week-ends à faire campagne pour l'élection de Bill Clinton, rejoignant le stand de l'antenne démocrate locale sur le parking du supermarché d'Oak Park. Ils étaient de loin les deux plus jeunes militants du groupe et un jour, repérés par une équipe de la télévision locale, ils furent même tous les deux interrogés dans le cadre d'un reportage.

— Pourquoi tu votes démocrate, petit ? demanda le journaliste à Woody.

— Parce que mon copain Hillel dit que c'est bien.

Le journaliste, un peu embarrassé, se tourna alors vers Hillel et l'interrogea à son tour.

— Et toi, mon garçon, tu penses que Clinton va gagner ?

Il écouta alors, médusé, la réponse de ce garçon de douze ans :

— Il faut voir les choses de façon claire. C'est une élection difficile. George Bush a connu beaucoup de victoires durant son mandat, et il y a quelques mois encore je l'aurais donné gagnant. Mais aujourd'hui le pays est en récession, le chômage est très élevé et les récentes émeutes suite à l'affaire Rodney King n'ont rien arrangé pour lui.


Cette période électorale coïncida avec l'arrivée d'un nouvel élève dans la classe de Woody et Hillel : Scott Neville, un garçon atteint de mucoviscidose et à la morphologie encore plus chétive qu'Hillel.

Le principal Hennings était venu expliquer aux enfants ce qu'était la mucoviscidose. Ils n'en retinrent que le fait que Scott éprouvait de grandes difficultés respiratoires, ce qui lui valut d'hériter du sobriquet de « Demi-poumon ».

Scott, qui avait de la peine à courir et donc à s'enfuir, devint la nouvelle victime désignée de Porc. Mais cela ne dura que quelques jours car, aussitôt que Woody s'en rendit compte, il menaça Porc de coups de poing dans le nez, ce qui le persuada de cesser immédiatement.

Woody veilla sur Scott comme il avait veillé sur Hillel, et les trois garçons se découvrirent rapidement de fortes affinités.

J'entendis très vite parler de Scott, et je dois avouer que je fus quelque peu jaloux de voir que mes cousins formaient un trio avec quelqu'un d'autre que moi : Scott fut des sorties à l'aquarium, il allait avec eux au square, et le soir des élections, tandis que je m'ennuyais à Montclair, Hillel et Woody, accompagnés d'Oncle Saul, de Scott et de son père, Patrick, allèrent suivre les élections dans le quartier général démocrate de Baltimore. Ils sautèrent de joie au moment de la proclamation des résultats, puis ils allèrent célébrer la victoire dans les rues. À minuit, ils s'arrêtent au Dairy Shack d'Oak Park, où ils commandèrent chacun un énorme milk-shake à la banane. En ce soir du 3 novembre 1992, mes cousins de Baltimore avaient fait élire le nouveau Président. Moi, j'avais rangé ma chambre.

Cette nuit-là, il était plus de deux heures du matin lorsqu'ils finirent par se coucher. Hillel tomba comme une pierre sur son lit, mais Woody ne parvint pas à s'endormir. Il écouta autour de lui : tout semblait indiquer qu'Oncle Saul et Tante Anita dormaient à présent. Il ouvrit doucement la porte de la chambre, et se faufila discrètement jusque dans le bureau d'Oncle Saul. Il s'empara du téléphone et composa le numéro qu'il connaissait par cœur. Il était trois heures de moins dans l'Utah. À sa plus grande joie, on répondit.

— Allô ?

— Salut, P'a, c'est Woody !

— Oh, Woody… Woody comment ?

— Ben… Woody Finn.

— Oh, Woody ! Bon sang, 'scuse fiston ! Tu sais, avec le son du téléphone, je t'ai pas reconnu. Comment ça va, fils ?

— Ça va bien. Super-bien ! P'a, ça fait si longtemps qu'on s'est pas parlé ! Pourquoi tu réponds jamais ? T'as eu mes messages sur le répondeur ?

— Fiston, quand t'appelles, c'est le milieu de l'après-midi pour nous, il n'y a personne à la maison. On bosse, tu sais. Et puis j'essaie bien de rappeler des fois, mais au foyer on me dit que t'es jamais là.

— C'est parce que je vis chez les Goldman, maintenant. Tu sais bien…

— Bien sûr, les Goldman… Héhé, alors dis-moi, champion, comment tu vas ?

— Oh, P'a, on a participé à la campagne pour Clinton, c'était trop génial. Et ce soir on a fêté la victoire avec Hillel et son père. Hillel, il dit que c'est un peu grâce à nous. Tu sais pas combien de week-ends on a passé sur le parking du centre commercial à distribuer des autocollants aux gens.

— Bah, fit le père avec une voix peu enjouée, perds pas ton temps avec ces conneries, fiston. Les politicards, c'est tous des pourris !

— T'es fier de moi, quand même, P'a ?

— Bien sûr ! Bien sûr, fiston ! J' suis très fier.

— Non, parce que tu disais que la politique c'était du pourri…

— Non, si t'aimes ça, c'est bien.

— Qu'est-ce que t'aimes, toi, P'a ? On pourrait aimer quéqu' chose ensemble ?

— J'aime le football, fils ! J'aime les Cowboys de Dallas ! Ça, c'est une équipe ! Tu suis un peu le football, mon garçon ?

— Pas vraiment. Mais je vais le faire maintenant ! Et dis, tu viendras me rendre visite ici, P'a ? Je pourrais te présenter les Goldman. Ils sont drôlement chouettes.

— Volontiers, fils. Je vais venir bientôt, je te le promets.

Après avoir raccroché, Woody resta longtemps immobile sur le fauteuil d'Oncle Saul, le combiné dans la main.

Du jour au lendemain, Woody n'éprouva plus aucun intérêt pour le basket. Il ne voulait plus jouer et ni Jordan, ni les Bulls ne le passionnaient plus. Il ne jurait désormais que par les Cow-Boys de Dallas. Il continuait de jouer avec l'équipe de basket-ball de l'école, mais il n'y mettait plus de cœur. Il lançait négligemment le ballon dans les airs, qui finissait dans le panier de toute façon. Lorsqu'un samedi matin il déclara à Hillel qu'il ne voulait pas aller jouer au basket-ball et qu'il n'y jouerait probablement jamais plus, Hillel s'énerva. Ce fut leur première véritable dispute.

— C'est quoi cette obsession tout d'un coup ? s'agaça Hillel, qui n'y comprenait rien. On aime le basket, non ?

— Qu'est-ce que ça peut te faire ? J'aime le football, c'est tout.

— Et pourquoi Dallas ? Pourquoi pas les Redskins de Washington ?

— Parce que je fais ce que je veux.

— T'es bizarre ! Ça fait une semaine que t'es bizarre !

— Et toi, ça fait une semaine que t'es con !

— Ben, t'énerve pas ! Je trouve juste que le football c'est nul, voilà tout. Moi, je préfère le basket.

— T'as qu'à jouer tout seul, pauvre nul, si t'aimes pas le football !

Woody s'enfuit en courant, et malgré les appels d'Hillel il ne se retourna pas et disparut. Hillel attendit un moment, espérant qu'il reviendrait. Et comme il ne revint pas, il se mit à sa recherche. Sur le terrain de sport, au Dairy Shack, au square, le long des rues qu'ils hantaient ensemble habituellement. Il se dépêcha d'aller prévenir ses parents.

— Comment ça, vous vous êtes disputés ? demanda Tante Anita.

— Il est devenu obsédé de foot, M'an. Je lui ai demandé pourquoi et il s'est énervé.

— Ça arrive, mon cœur. Ne t'inquiète pas. Les amis se disputent parfois. Il ne doit pas être allé très loin.

— Oui, mais là, il était vraiment très fâché.

Comme Woody ne rentrait pas à la maison, ils firent le tour du quartier en voiture. En vain. Oncle Saul rentra de son cabinet et écuma Oak Park également, mais Woody restait introuvable. Tante Anita prévint Artie Crawford de la situation. À l'heure du dîner, toujours sans nouvelles de Woody, Artie activa son contact au sein de la police de Baltimore pour lancer un avis de recherche.

Oncle Saul passa une partie de la soirée dehors à la recherche de Woody. À son retour, aux environs de minuit, ils étaient toujours sans nouvelles. Tante Anita envoya Hillel se coucher. En le bordant, elle s'efforça de le rassurer : « Je suis certaine qu'il va bien. Demain, tout sera oublié. »

Oncle Saul veilla encore une partie de la nuit. Il s'endormit sur le canapé et fut réveillé par le téléphone vers trois heures du matin. « Monsieur Saul Goldman ? C'est la police de Baltimore. C'est à propos de votre fils, Woodrow. »


Une demi-heure après l'appel de la police, Oncle Saul était à l'hôpital où Woody avait été conduit.

— Vous êtes son père ? demanda la réceptionniste.

— Pas exactement.

Un agent de police vint le chercher à l'accueil.

— Que s'est-il passé ? demanda Oncle Saul en suivant le policier à travers les couloirs.

— Rien de grave. On l'a ramassé dans une rue des quartiers sud. Il a quelques contusions. Il est drôlement solide ce petit. Vous pouvez le ramener chez vous. Vous êtes qui, au fait ? Son père ?

— Pas exactement.

Woody avait traversé Baltimore en bus et sans un sou. Son projet initial avait été de prendre un car jusqu'en Utah. Il avait voulu rejoindre la gare routière, mais il s'était trompé de ligne deux fois, avant de continuer à pied et de se perdre dans un mauvais quartier, où il avait fini par se faire agresser par une bande qui en voulait à l'argent qu'il n'avait pas. Il avait amoché l'un des types de la bande, mais s'était fait salement cogner par les autres.

Saul entra alors dans la chambre et trouva Woody en pleurs, le visage tuméfié. Il le prit contre lui.

— Pardon, Saul, murmura Woody dans un sanglot. Pardon de t'avoir dérangé. Je… je savais pas quoi dire. J'ai dit que t'étais mon père. Je voulais juste que quelqu'un vienne vite me chercher.

— Tu as bien fait…

— Saul… je crois que j'ai pas de parents.

— Ne dis pas ça.

— En plus, je me suis fâché avec Hillel. Il doit me détester.

— Pas du tout. Les amis parfois ont des mots. C'est normal. Viens, je te ramène à la maison. Je te ramène chez nous.

Il fallut l'intervention d'Artie Crawford pour que les policiers acceptent finalement de laisser partir Woody avec Oncle Saul.

Dans la nuit d'automne, la maison des Baltimore était la seule du quartier à être illuminée. Ils poussèrent la porte et Tante Anita et Hillel, qui attendaient dans le salon, inquiets, se précipitèrent vers eux.

— Mon Dieu, Woody ! s'écria Tante Anita lorsqu'elle vit le visage de l'enfant.

Elle conduisit Woody dans une salle de bains ; elle passa de la pommade sur ses blessures et vérifia le pansement sur son arcade sourcilière, qui avait été recousue.

— Ça fait mal ? demanda-t-elle doucement.

— Non.

— Enfin, Woody, qu'est-ce qui t'a pris ? Tu aurais pu te faire tuer !

— Je suis désolé. Si vous me détestez tous, je comprendrai.

Elle le serra contre sa poitrine.

— Oh, trésor, enfin… Comment peux-tu penser des choses pareilles ! Comment voudrais-tu que quelqu'un te déteste ? Nous t'aimons comme un fils. Tu ne dois jamais douter de cela !

Elle le prit contre elle, toucha encore son visage marqué et le conduisit dans sa chambre. Il se coucha, elle s'allongea à côté de lui et caressa ses cheveux jusqu'à ce qu'il s'endorme.


La vie reprit son cours chez les Goldman-de-Baltimore. Mais le matin, Hillel emportait désormais un ballon de football avec lui. Après les cours, Woody et lui n'allaient plus à la salle de basket de Roosevelt High, mais sur le terrain de sport où s'entraînait habituellement l'équipe de football. Ils traversaient le terrain et orchestraient des actions de match décisives. Scott, qui était un fan absolu de football, les accompagnait et officiait comme arbitre et commentateur, jusqu'à ce que son souffle l'empêche de parler. « Touchdown victorieux dans les dernières secondes de la finale du championnat ! » s'écriait-il, les mains en porte-voix, tandis que, les bras en l'air, Woody et Hillel allaient saluer les gradins vides où la foule en délire scandait leurs noms avant d'envahir le terrain pour porter en triomphe le duo invincible. Puis ils s'en allaient célébrer la victoire dans les vestiaires, où Scott jouait les recruteurs de la NFL[2], la prestigieuse Ligue nord-américaine de football, et leur faisait signer des feuilles d'exercices de mathématiques en guise de contrats mirobolants. En général, le concierge, alerté par le bruit, débarquait dans les vestiaires déserts, et ils s'enfuyaient sans demander leur reste, Woody devant, Hillel juste derrière, et Scott à la traîne, soufflant et crachant.


Au printemps suivant, Woody se rendit à Salt Lake City pendant les vacances pour retrouver son père. Hillel lui confia son ballon de football pour qu'il puisse jouer là-bas avec son père et ses deux sœurs jumelles, qu'il ne connaissait pas.

La semaine en Utah fut catastrophique. Chez les Finn-de-Salt-Lake-City, Woody n'avait aucune place. Sa belle-mère n'était pas méchante, mais trop occupée avec les jumelles. Elle lui dit, le jour de son arrivée : « Tu m'as l'air débrouillard comme garçon. Fais comme chez toi, surtout. Tu te sers dans le frigo de ce que tu veux. Chacun mange un peu quand il a envie, les filles ont horreur de s'asseoir à table, elles n'ont aucune patience. » Le dimanche, son père lui proposa de regarder le football à la télévision. Ils y passèrent l'après-midi. Mais il ne fallait pas parler pendant les matchs et, à la mi-temps, son père se précipitait à la cuisine pour se préparer des nachos ou du pop-corn. À la fin de la journée, le père était très agacé : les équipes sur lesquelles il avait parié avaient toutes perdu. Il avait encore une séance de travail à préparer pour le lendemain et il partit au bureau au moment où Woody pensait qu'il allait l'emmener dîner quelque part.

Le lendemain, de retour d'une promenade dans le quartier, Woody, poussant la porte d'entrée, tomba sur son père qui s'apprêtait à partir faire son jogging et qui le regarda d'un air déçu et étonné. Il lui dit : « Bah alors, Woody, tu sonnes pas quand tu rentres chez les gens ? »

Woody se sentait comme un étranger chez son père. Il en était terriblement blessé. Sa véritable famille était à Baltimore. Son frère était Hillel. Il ressentit le besoin de l'entendre et lui téléphona :

— Je m'entends pas avec eux, je les aime pas, tout est nul ici ! se plaignit-il.

— Et tes sœurs ? demanda Hillel.

— Je les déteste.

Une voix de femme se fit entendre en arrière-fond : « Woody, tu es encore au téléphone ? J'espère que ce n'est pas un appel longue distance. Tu sais ce que ça coûte ? »

— Hill', il faut que je raccroche. Je me fais tout le temps engueuler ici, de toute façon.

— OK, mon vieux. Tiens bon…

— Je vais essayer… Hill' ?

— Oui ?

— Je veux rentrer à la maison.

— Je sais, mon vieux. Bientôt.

La veille de son retour à Baltimore, Woody se fit promettre par son père qu'ils dîneraient le soir tous les deux ensemble. De tout son séjour, il n'avait pas eu un moment en tête à tête avec lui. À dix-sept heures, Woody se posta devant la maison. À vingt heures, sa belle-mère lui apporta un soda et des chips. À vingt-trois heures, son père rentra.

— Woody ? dit-il en le devinant dans l'obscurité. Qu'est-ce que tu fais dehors à une heure pareille ?

— Je t'attends. On devait dîner ensemble, tu te souviens ?

Le père avança vers lui et déclencha les lumières automatiques. Woody vit son visage rougi par l'alcool.

— Désolé, mon petit gars, j'ai pas vu l'heure.

Woody haussa les épaules et lui tendit une enveloppe.

— Tiens, dit-il, c'est pour toi. Tu vois, au fond, je savais que ça allait finir comme ça.

Le père ouvrit l'enveloppe et en sortit une feuille de papier sur laquelle il était inscrit FINN.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il.

— C'est ton nom. Je te le rends. Je n'en veux plus. Je sais qui je suis désormais.

— Et qui es-tu ?

— Un Goldman.

Woody se leva et entra dans la maison sans ajouter un mot de plus.

— Attends ! s'écria son père.

— Au revoir, Ted, répondit Woody sans même le regarder.


Woody rentra un peu assombri de chez les Finn-de-SaltLake-City. Sur le terrain de Roosevelt High, il expliqua à Hillel et Scott :

— Je voulais faire du football pour être comme mon père, mais mon père, c'est juste un con qui s'est tiré et m'a abandonné. Du coup, je sais pas si j'aime vraiment le football.

— Wood', il faut que tu fasses quelque chose d'autre, pour ton plaisir.

— Ouais, mais je sais pas ce qui me fait plaisir.

— C'est quoi ta passion dans la vie ?

— Ben, j'en sais rien justement.

— Tu veux faire quoi plus tard ?

— Ben… je veux faire comme toi.

Hillel l'attrapa par les épaules et le secoua comme un arbre.

— C'est quoi ton rêve dans la vie, Wood' ? Quand tu fermes les yeux et que tu rêves, tu te vois comment ?

Woody eut un immense sourire.

— Je veux être une vedette du football.

— Eh ben voilà !

Sur le terrain de Roosevelt où le concierge les traquait assidûment, ils reprirent de plus belle leur vie de joueurs de football. Ils s'y aventuraient tous les jours après l'école et le week-end. Les jours de match, ils prenaient place dans les gradins et suivaient bruyamment la partie dont, une fois qu'elle était terminée, ils rejouaient les actions jusqu'à ce que le concierge à nouveau déboule pour les chasser. Scott avait de plus en plus de peine à courir, même sur une courte distance. Depuis qu'il avait failli faire un malaise après une course pour échapper au concierge, Woody ne se séparait plus d'une large brouette empruntée à Skunk dans laquelle Scott se précipitait s'il fallait fuir.

— Encore vous ? s'écriait le concierge, levant un poing rageur. Vous n'avez pas le droit d'être là ! Donnez-moi vos noms ! Je vais téléphoner à vos parents !

— Saute dans la brouette ! criait Woody à Scott, qui s'y précipitait, aidé par Hillel, tandis que Woody soulevait les brancards.

— Arrêtez-vous ! intimait le vieil homme qui se mettait à trotter du plus vite qu'il pouvait.

Woody, de ses bras puissants, poussait le convoi à toute allure, Hillel ouvrant la course pour le guider, et ils déboulaient à toute vitesse à travers Oak Park, où l'on ne s'étonnait plus de voir passer un étrange convoi de trois enfants, dont l'un, chétif et pâle, mais rayonnant de joie, était assis au fond d'une brouette.


Au début de l'année scolaire suivante, Tante Anita inscrivit Woody dans l'équipe de football communale d'Oak Park. Deux fois par semaine, elle venait le chercher après l'école et le conduisait à l'entraînement. Hillel l'accompagnait toujours et assistait à ses exploits depuis les gradins. C'était l'année 1993. Onze ans avant le Drame, dont le décompte avait commencé.

9.

C'est un soir de la mi-mars 2012 que je finis par prendre mon courage à deux mains. Un soir où Kevin était absent, après avoir déposé Duke, je revins sur mes pas et sonnai à nouveau au portail de la maison.

— Tu as oublié quelque chose ? me demanda Alexandra par l'interphone.

— Il faut que je te parle.

Elle m'ouvrit et me rejoignit devant la maison. Je ne descendis pas de voiture, me contentant de baisser la vitre.

— Je voudrais t'emmener quelque part.

Tout ce qu'elle répondit fut :

— Qu'est-ce que je dois dire à Kevin ?

— Ne lui dis rien. Ou dis-lui ce que tu veux.

Elle ferma la maison et monta à la place du passager.

— Où allons-nous ? me demanda-t-elle.

— Tu verras.

Je démarrai et je quittai son quartier pour rejoindre l'autoroute en direction de Miami. C'était la tombée du soir. Les lumières des immeubles du bord de mer scintillaient autour de nous. L'autoradio diffusait les chansons du moment. Je sentis son parfum dans l'habitacle. Je me revoyais dix ans plus tôt, elle et moi, traversant le pays avec ses premières maquettes pour essayer de convaincre les radios de les diffuser. Puis, comme si le destin jouait avec nos cœurs, la station que nous écoutions dans la voiture passa le premier succès d'Alexandra. Je vis des larmes couler le long de ses joues.

— Tu te souviens quand on a entendu cette chanson à la radio pour la première fois ? me demanda-t-elle.

— Oui.

— C'est grâce à toi, Marcus, tout ça. C'est toi qui m'as poussée à me battre pour mes rêves.

— C'est grâce à toi-même. Et à personne d'autre.

— Tu sais que ce n'est pas vrai.

Elle pleurait. Je ne savais pas quoi faire. Je posai une main sur son genou et elle l'attrapa. Elle la serra fort.

Nous roulâmes en silence jusqu'à Coconut Grove. Je traversai les rues résidentielles et elle ne dit rien. Puis nous arrivâmes enfin devant la maison de mon oncle. Je me garai sur le bas-côté et je coupai le moteur.

— Où sommes-nous ? demanda Alexandra.

— C'est dans cette maison que s'est terminée l'histoire des Goldman-de-Baltimore.

— Qui habitait ici, Marcus ?

— Oncle Saul. Il a vécu ici les cinq dernières années de sa vie.

— Quand… quand est-il mort ?

— En novembre dernier. Cela va faire quatre mois.

— Je suis désolée, Marcus. Pourquoi ne m'as-tu rien dit l'autre jour ?

— Je n'avais pas envie d'en parler.

Nous sortîmes de voiture et nous nous assîmes devant la maison. Je me sentais bien.

— Que faisait ton oncle en Floride ? me demanda Alexandra.

— Il a fui Baltimore.

La nuit était tombée sur la rue calme. Nous étions dans une semi-obscurité propice à la confidence. La pénombre m'empêchait de voir ses yeux, mais je comprenais qu'Alexandra me regardait.

— Ça fait huit ans que tu me manques, Marcus.

— Toi aussi…

— Je voudrais juste être heureuse.

— Tu n'es pas heureuse avec Kevin ?

— Je voudrais être heureuse avec lui comme je l'ai été avec toi.

— Est-ce que toi et moi…

— Non, Marcus. Tu m'as fait trop de mal. Tu m'as abandonnée…

— Je suis parti parce que tu aurais dû me dire ce que tu savais, Alexandra…

Elle s'essuya les yeux du revers de son bras.

— Arrête, Marcus. Arrête de te comporter comme si tout était ma faute. Mais qu'est-ce que ça aurait changé si je te l'avais dit ? Tu crois qu'ils seraient encore vivants ? Est-ce que tu comprendras un jour que tu n'aurais pas pu sauver tes cousins ?

Elle éclata en sanglots.

— Nous aurions dû finir notre vie ensemble, Marcus.

— Tu as Kevin maintenant.

Elle sentit que je la blâmais.

— Qu'est-ce que tu aurais voulu que je fasse, Marcus ? Que je t'attende toute ma vie ? Je t'ai suffisamment attendu.

Je t'ai tellement attendu. Je t'ai attendu pendant des années.

Des années, tu m'entends. Je t'ai d'abord remplacé par un chien. Pourquoi penses-tu que j'ai pris Duke ? J'ai meublé ma solitude, en espérant que tu réapparaîtrais. Après ton départ, j'ai passé trois ans à espérer tous les jours te revoir. Je me disais que tu étais bouleversé, que tu avais besoin de temps…

— Moi aussi, je n'ai jamais cessé de penser à toi pendant toutes ces années, dis-je.

— Arrête tes salades, Markie ! Si tu avais tant envie de me revoir, tu l'aurais fait. Tu as préféré te taper cette actrice de seconde zone.

— C'était trois ans après notre séparation ! m'écriai-je. Et puis ça n'a pas compté.

Ma relation avec Lydia Gloor avait débuté sur un malentendu. Cela s'était passé à l'automne 2007, à New York. À ce moment-là, les droits de mon premier roman, G comme Goldstein, avaient été vendus à la Paramount et le tournage était prévu pour l'été suivant à Wilmington, en Caroline du Nord. Un soir, je fus invité à aller voir sur Broadway une adaptation d'Une chatte sur un toit brûlant qui connaissait un succès formidable. Dans le rôle de Maggie : Lydia Gloor, une jeune actrice de cinéma très à la mode à ce moment-là et que les réalisateurs s'arrachaient. Apparemment Lydia Gloor dans le rôle de Maggie était la révélation de l'année. La pièce se jouait à guichets fermés. La critique était unanime, le Tout-New-York s'y pressait. Mon avis à la fin de la pièce fut que Lydia Gloor jouait comme un pied : elle était bien durant les vingt premières minutes. Elle reproduisait l'accent du Sud à la perfection. Le problème était qu'elle le perdait peu à peu et qu'à la fin de la représentation, son accent avait des résonances d'allemand.

Cette histoire se serait arrêtée là si le hasard de la vie n'avait pas voulu que, le lendemain, je tombe sur elle dans le café en bas de chez moi, où je me rends tous les jours. J'étais assis à une table, à lire le journal et à boire mon café tranquillement. Je ne la vis que lorsqu'elle s'approcha de moi.

— Salut, Marcus, me dit-elle.

Nous ne nous étions jamais rencontrés et je fus étonné qu'elle connaisse mon prénom.

— Salut, Lydia. Enchanté.

Elle désigna la chaise vide devant elle.

— Je peux m'asseoir ? demanda-t-elle.

— Bien sûr.

Elle s'assit. Elle semblait gênée. Elle se mit à jouer avec son gobelet de café.

— Il paraît que tu étais à la pièce hier soir…

— Oui, c'était magnifique.

— Marcus, je voulais… Je voulais te remercier.

— Me remercier ? De quoi ?

— D'avoir accepté que je joue dans le film. Je trouve chouette que t'aies accepté. J'ai… j'ai adoré le livre, je n'ai jamais eu l'occasion de te le dire.

— Attends, attends : de quel film parles-tu ?

— Ben, de G comme Goldstein.

Et voilà qu'elle m'apprit alors qu'elle allait tenir le rôle d'Alicia (en fait Alexandra). Je n'y comprenais rien. Le casting avait été fait, j'avais approuvé chacun des acteurs. Elle n'était pas Alicia. C'était impossible.

— Il y a un malentendu, lui dis-je d'un ton très maladroit. Il y a bien le tournage du film, mais je peux t'assurer que tu ne figures pas au casting. Tu dois confondre.

— Confondre ? Non, non. J'ai signé le contrat. Je pensais que tu savais… en fait, je pensais que tu avais donné ton accord.

— Non. Je te le dis, il y a un malentendu. J'ai effectivement approuvé le casting et tu ne joues pas le rôle d'Alicia.

Elle répéta qu'elle était certaine de ce qu'elle avançait. Qu'elle avait parlé à son agent le matin même. Qu'elle avait lu mon livre deux fois pour s'imprégner de l'ambiance. Qu'elle l'avait aimé. Tout en parlant, elle continuait de jouer nerveusement avec son café qui finit par se renverser et se répandit sur la table jusque sur moi. Elle se précipita sur moi pour éponger ma chemise avec des serviettes en papier et même avec son foulard en soie, s'excusant mille fois, complètement paniquée, et moi, probablement excédé, je finis par prononcer cette phrase que j'allais vite regretter :

— Écoute, tu ne peux pas jouer Alicia. D'abord, tu ne lui ressembles pas du tout. Et puis, je t'ai vue dans Une chatte sur un toit brûlant, et je ne suis pas convaincu.

— Comment ça, pas convaincu ? s'étrangla-t-elle.

Je ne sais pas ce qui me prit. Je lui dis :

— Je pense que tu n'es pas assez douée pour jouer dans ce film. Un point c'est tout. Je ne veux pas de toi. Je ne veux pas de toi dans ma vie.

Manque de tact évident de ma part, phrase prononcée dans un moment d'agacement sans aucun doute. Le résultat ne se fit pas attendre : Lydia éclata en sanglots. L'actrice du moment pleurait à ma table de café. J'entendis la rumeur des clients alentour, dont certains se mirent à prendre des photos de nous. Je m'empressai de la consoler, je me confondis en excuses, je lui dis que ma parole avait dépassé ma pensée, mais il était trop tard. Elle pleurait en silence et je ne savais pas ce que je devais faire. Je finis par m'enfuir, et je rentrai chez moi en courant.

Je savais que je m'étais mis dans le pétrin et les conséquences ne tardèrent pas : quelques heures après l'incident, j'étais convoqué par Roy Barnaski, influent personnage du cinéma et producteur de l'adaptation cinématographique de G comme Goldstein, qui justement se trouvait à New York cette semaine-là. Il me reçut dans son bureau des hauteurs d'un gratte-ciel de Lexington Avenue.

« Vous les écrivains, vous n'êtes qu'un peuple de névrosés et d'attardés mentaux ! » hurla-t-il à mon attention, suant, écarlate, sur le point d'exploser dans sa chemise trop étroite.

— Vous faites pleurer l'actrice la plus aimée du pays sur une terrasse de café ? Mais quel genre d'animal êtes-vous, Goldman ? Une espèce de détraqué ? Un maniaque ?

— Écoutez, Roy, bredouillai-je, c'est un malentendu…

— Goldman, m'interrompit-il d'un ton solennel, vous êtes le plus jeune et le plus prometteur écrivain que je connaisse, mais vous êtes aussi une intarissable source d'emmerdes !

Sur Internet étaient publiées les premières photos de Lydia et moi prises par des clients du café. La rumeur était en marche : pourquoi l'écrivain Marcus Goldman faisait-il pleurer Lydia Gloor ? En s'enfuyant du café de Soho, elle avait téléphoné à son agent, qui avait téléphoné à un ponte de la Paramount, qui avait téléphoné à Barnaski, qui m'avait fait rappliquer séance tenante pour me faire l'une de ces scènes dont il avait le secret. Son assistante, Marisa, recherchait sur Internet les publications concernant le « malentendu », et à mesure qu'elles fleurissaient, les imprimait puis faisait irruption dans le bureau à intervalles réguliers en hurlant de sa voix de crécelle :

— Un nouvel article, Monsieur Barnaski !

— Lisez, ma brave Marisa, lisez-nous les dernières nouvelles du naufrage Goldman, que j'évalue l'ampleur du désastre.

— C'est tiré du site Aujourd'hui en Amérique : « Que se passe-t-il entre l'écrivain à succès Marcus Goldman et l'actrice Lydia Gloor ? Plusieurs témoins auraient assisté à une terrible dispute entre les deux jeunes vedettes. Développement à suivre. » Il y a déjà des commentaires en ligne, Monsieur Barnaski.

— Lisez-les, Marisa ! hurla Roy. Lisez-les !

— Lisa F., du Colorado, dit : « Ce Marcus Goldman est vraiment un sale type. »

— Vous entendez, Goldman ? Toutes les femmes d'Amérique vous haïssent !

— Quoi ? Mais enfin, Roy, ce n'est qu'une internaute anonyme !

— Méfiez-vous des femmes, Goldman, elles sont comme un troupeau de bisons : si vous faites du mal à l'une d'entre elles, toutes les autres partent à sa rescousse et vous piétinent jusqu'à la mort.

— Roy, coupai-je, je vous promets que je ne fréquente pas cette femme.

— Mais je le sais bien, bougre d'emmerdeur ! C'est bien le problème. Regardez, je me tue à la tâche pour votre carrière, je vous prépare le film du siècle et vous foutez tout en l'air. Vous savez, Goldman, vous allez finir par me tuer avec votre perpétuelle folie de tout saccager. Et que ferez-vous quand je serai mort, hein ? Vous viendrez pleurnicher sur ma tombe parce qu'il n'y aura plus personne pour vous aider. Aviez-vous besoin de dire des horreurs à cette mignonne jeune femme, qui est une actrice que tout le monde adore ? Quand vous faites pleurer une actrice que tout le monde adore, eh bien tout le monde vous déteste ! Et si tout le pays vous déteste, personne n'ira voir le film tiré de votre bouquin ! Voulez-vous que tout le monde vous déteste ? Regardez, c'est déjà sur Internet : méchant Marcus et gentille Lydia.

— Mais c'est elle qui est venue me raconter qu'elle était sur le casting du film, me justifiai-je. Je lui ai simplement dit qu'elle se trompait.

— Mais elle figure au casting, grand génie ! Elle est même l'actrice phare du film !

— Enfin, Roy, nous avons vu le casting ensemble ! Nous avons validé ensemble le choix des acteurs ! Où est passée l'actrice qui devait interpréter Jenny ?

— Virée !

— Virée ?

— Parfaitement. Virée.

— Mais pour quelle raison ?

— Lors de son dernier film, elle bouffait tous les beignets pendant la pause !

— Oh, Roy, qu'est-ce que c'est que ces sornettes !

— C'est la vérité. J'ai appelé son agent et je lui ai dit : dis donc toi, reprends-moi cette empiffreuse et va-t'en ! C'est un plateau de cinéma, pas un élevage de gorets !

— Roy, assez ! Pourquoi Lydia Gloor se retrouve-t-elle dans le film ?

— La Paramount a changé le casting.

— Mais pourquoi ? Et de quel droit ?

— Il manquait d'acteurs bankables. Lydia Gloor est très bankable. Bien plus que les acteurs à la mords-moi-le-nœud que vous aviez choisis, dont on aurait cru qu'ils étaient tout droit sortis des égouts de New York.

Bankable ?

Bankable, c'est un terme de cinéma. C'est un rapport entre le salaire versé à un acteur par la production et l'argent que rapporte le film ensuite. La petite Good semble très bankable : si elle joue dans le film, plus de gens voudront aller voir le film. Cela signifie plus d'argent pour vous, pour moi, pour eux, pour tout le monde.

— Je sais ce que bankable signifie.

— Non, vous ne savez pas ! Parce que si vous le saviez, vous seriez en train de lécher les semelles de mes chaussures pour me remercier de l'avoir fait engager.

— Mais pourquoi diable est-ce que vous vous pliez à tous les désirs de la Paramount ? Je refuse qu'elle interprète Alicia, un point c'est tout.

— Oh, Marcus, vous ne pouvez rien refuser. Vous voulez vraiment que je vous montre toutes les clauses minuscules et incompréhensibles que vous avez signées ? On vous a laissé suivre le casting pour vous faire plaisir… Vous verrez, ça va être un grand succès. Elle coûte une fortune en salaire. Ce qui est cher est bien. Tout le monde se précipitera pour aller voir le film. Quant à vous, si vous continuez à jouer les bourreaux des cœurs, attendez-vous à ce que des groupuscules féministes brûlent vos livres sur la place publique et manifestent devant chez vous.

— Roy, vous êtes pire que tout.

— Voilà comment vous remerciez celui qui assure votre avenir ?

— Mon avenir, c'est les livres, répondis-je. Pas votre film stupide.

— Oh, je vous en prie, cessez vos chansonnettes de révolutionnaire auxquelles plus personne ne croit. Le livre, c'est le passé, mon pauvre Marcus.

— Oh, Roy, êtes-vous vraiment en train de dire ça ?

— Allons, ne soyez pas triste, mon petit Goldman. Dans vingt ans les gens ne liront plus. C'est comme ça. Ils seront trop occupés à faire les zozos sur leurs téléphones portables. Vous savez, Goldman, l'édition c'est fini. Les enfants de vos enfants regarderont les livres avec la même curiosité que nous regardons les hiéroglyphes des pharaons. Ils vous diront : « Grand-père, à quoi servaient les livres ? » et vous leur répondrez : « À rêver. Ou à couper des arbres, je ne sais plus. » A ce moment-là, il sera trop tard pour se réveiller : la débilité de l'humanité aura atteint son seuil critique et nous nous entre-tuerons à cause de notre bêtise congénitale (ce qui d'ailleurs est déjà plus ou moins le cas). L'avenir n'est plus dans les livres, Goldman.

— Ah bon ? Et où se trouve notre avenir, Roy ?

— Dans le cinéma, Goldman. Le cinéma !

— Le cinéma ?

— Le cinéma, Goldman, le voilà l'avenir ! Désormais les gens veulent de l'image ! Les gens ne veulent plus réfléchir, ils veulent être guidés ! Ils sont asservis du matin au soir, et quand ils rentrent chez eux, ils sont perdus : leur maître et patron, cette main bienfaitrice qui les nourrit, n'est plus là pour les battre et les conduire. Heureusement, il y a la télévision. L'homme l'allume, se prosterne, et lui remet son destin. Que dois-je manger, Maître ? demande-t-il à la télévision. Des lasagnes surgelées ! lui ordonne la publicité. Et le voilà qui se précipite pour mettre au micro-ondes son petit plat dégoûtant. Puis, le voilà qui revient à genoux et demande encore : Et, Maître, que dois-je boire ? Du Coca ultra-sucré ! hurle la télévision, agacée. Et elle ordonne encore : Bouffe, cochon, bouffe ! Que tes chairs deviennent grasses et molles. Et l'homme obéit. Et l'homme se goinfre. Puis, après l'heure du repas, la télé se fâche et change ses publicités : Tu es trop gros ! tu es trop laid ! Va vite faire de la gymnastique ! Sois beau ! Et il vous faut acheter des électrodes qui vous sculptent, des crèmes qui font gonfler vos muscles pendant que vous dormez, des pilules magiques qui font à votre place toute cette gymnastique que vous n'avez plus du tout envie de faire parce que vous digérez votre pizza ! Ainsi va le cycle de la vie, Goldman. L'homme est faible. Par instinct grégaire, il aime s'entasser dans les salles sombres qu'on appelle cinémas. Et bam ! On vous envoie la pub, le pop-corn, la musique, les magazines gratuits, avec des bandes annonces qui précèdent votre film et qui vous disent : « Pauvre cloche, tu t'es trompé de film, va voir plutôt celui-là, il est beaucoup mieux ! » Oui, mais voilà : vous avez payé votre place, vous êtes coincé ! Donc vous devrez revenir voir cet autre film dont une autre bande-annonce vous indiquera que vous n'êtes une fois de plus qu'un pauvre benêt, et, malheureux et déprimé, vous irez engloutir des sodas et des glaces au chocolat vendus hors de prix pendant l'entracte pour oublier votre condition misérable. Il n'y aura peut-être plus que vous, et une poignée de résistants, entassés dans la dernière librairie du pays, mais vous ne pourrez pas lutter indéfiniment : le peuple des zombies et des esclaves finira par gagner.

Je me laissai tomber dans un fauteuil, dépité.

— Vous êtes fou, Roy. C'est une plaisanterie, hein ?

En guise de réponse, il regarda sa montre et en tapota le cadran.

— Allez, filez maintenant, Goldman. Vous allez être en retard.

— En retard ?

— Pour votre dîner avec Lydia Gloor. Passez chez vous, aspergez-vous de parfum et mettez un costume, c'est un restaurant très chic.

— Oh, Roy, pitié ! Qu'avez-vous encore fait ?

— Elle a reçu un bouquet de fleurs et un très gentil mot écrit de votre main.

— Mais je ne lui ai rien envoyé !

— Je le sais bien ! Si je devais attendre que vous vouliez bien vous remuer les fesses, on ne serait pas encore couché. Tout ce que je vous demande, c'est de dîner avec elle. Dans un lieu public. Que tout le monde voie comme vous êtes un gentil garçon.

— Jamais, Roy !

— Il n'y a pas de « jamais » ! Cette fille, c'est notre lingot d'or. Nous allons la chérir ! Nous allons l'aimer !

— Roy, vous ne comprenez pas. Je n'ai plus rien à dire à cette fille.

— Vous êtes terrible, Goldman : vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes beau, vous êtes un écrivain célèbre et que faites-vous ? Vous vous plaignez. Vous gémissez ! Cessez de jouer les pleureuses grecques, voulez-vous ?

Ce fameux soir, Lydia et moi dinâmes au Pierre. Je pensais que ce n'était qu'un dîner pour apaiser les esprits. Mais Roy avait tout orchestré : il y avait des paparazzis en embuscade et dès le lendemain, sur Internet, des photos d'une prétendue romance entre nous deux, à laquelle tout le monde avait cru.


— J'ai lu un article à propos de vous dans un magazine, me dit Alexandra après avoir écouté mon récit sous le porche de la maison de mon oncle. Tous les tabloïds en ont parlé.

— C'était du bidon. Un coup monté.

Elle détourna la tête.

— Le jour où j'ai vu l'article est le jour où j'ai décidé de tourner la page. Jusque-là, je t'avais attendu, Marcus. Je pensais que tu reviendrais. Tu m'as brisé le cœur en deux.

*

Nashville, Tennessee.

Novembre 2007.


Il était 21 heures lorsque Samantha, l'une de ses amies proches, débarqua chez elle. Elle avait essayé de la joindre toute la journée, sans succès. Comme personne ne répondait à l'interphone, Samantha escalada la grille et se dirigea vers la maison. Elle tambourina contre la porte.

« Alex ? Ouvre-moi. C'est Sam. J'ai passé la journée à essayer de te joindre. » Pas de réponse. « Alex, je sais que tu es là, il y a ta voiture garée dehors. »

Un bruit de serrure se fit entendre et Alexandra ouvrit la porte. Elle avait la mine défaite et les yeux gonflés par les pleurs.

— Alex, mon Dieu ! Que se passe-t-il ?

— Oh, Sam…

Alexandra se jeta dans ses bras et éclata en sanglots. Elle était incapable d'articuler le moindre mot. Samantha l'installa au salon et alla à la cuisine lui préparer un thé. Elle vit les tabloïds étalés sur la table. Elle en attrapa un au hasard et lut le titre.

LYDIA GLOOR EN COUPLE AVEC L'ÉCRIVAIN GOLDMAN.

Alexandra la rejoignit dans la cuisine, suivie par Duke.

— Il est avec elle. Il sort avec Lydia Gloor, murmura Alexandra.

— Oh, ma chérie… Je suis désolée. Pourquoi tu ne m'as rien dit ?

— J'avais envie d'être seule.

— Oh, Alex… Tu ne dois plus être seule. Je ne sais pas ce qui s'est passé avec ce Marcus, mais il faut que tu laisses tomber. Tu as tout pour toi ! Tu es belle, intelligente, tu as le monde à tes pieds.

Alexandra haussa les épaules.

— Je ne sais même plus comment on drague.

— Oh, arrête, s'il te plaît !

— C'est la vérité ! protesta Alexandra.

Samantha était mariée à l'un des joueurs phares de l'équipe de hockey des Prédateurs de Nashville.

— Écoute, Alex, dit-elle. Il y a ce joueur, Kevin Legendre… Il est très sympa et il est dingue de toi. Ça fait des mois qu'il me bassine pour que j'organise une rencontre. Viens dîner chez nous vendredi. Je l'inviterai aussi. Qu'est-ce que ça coûte, hein ?

*

— Je suis allée à ce dîner, me dit Alexandra. Il fallait que je t'oublie. C'est ce que j'ai fait.

— À ce moment-là, je n'étais pas avec Lydia ! m'écriai-je. Moi aussi, je t'attendais, Alexandra ! Au moment de la parution de ces photos, il ne s'était absolument rien passé entre nous.

— Pourtant, vous avez eu une relation tous les deux, non ?

— C'était après !

— Après quoi ?

— Après avoir vu les photos de Kevin et toi dans les tabloïds ! J'en ai été dévasté. Je me suis consolé avec Lydia. Ça n'a pas duré très longtemps. Parce que je n'ai jamais pu t'oublier, Alexandra.

Elle eut un regard triste. Je vis une larme perler au coin de son œil et descendre le long de sa joue.

— Qu'est-ce que nous nous sommes fait, Marcus ?

10.

Coconut Grove, Floride.

Juin 2010. Six ans après le Drame.


Tous les jours depuis mon arrivée, je passais au supermarché pour déjeuner avec Oncle Saul. Nous allions nous asseoir sur l'un des bancs dehors, devant le supermarché, et nous y déjeunions d'un sandwich ou d'une salade poulet-mayonnaise, accompagnée d'un Dr Pepper.

Il était fréquent que Faith Connors, la gérante du Whole Foods, sorte pour me saluer. C'était une femme adorable. Elle avait la cinquantaine, était célibataire et, de ce que je voyais, mon oncle Saul lui plaisait bien. Il lui arrivait de s'asseoir avec nous pour fumer une cigarette. Parfois, en l'honneur de ma présence en Floride, elle octroyait à mon oncle une journée de congé pour que nous puissions profiter l'un de l'autre. C'est ce qu'elle fit ce jour-là.

— Filez tous les deux, nous dit-elle en arrivant devant le banc.

— T'es sûre ? demanda Oncle Saul.

— Certaine.

Nous ne nous fîmes pas prier. J'embrassai Faith sur les deux joues et elle rit en nous regardant nous éloigner.

Nous marchâmes à travers le parking pour retourner à nos voitures. Oncle Saul arriva à la sienne, garée tout près. Sa vieille Honda Civic pourrie rachetée au rabais.

— Je suis garé là-bas, dis-je.

— Nous pouvons aller nous promener, si tu veux.

— Avec plaisir. Qu'est-ce que tu as envie de faire ?

— Que dirais-tu d'aller à Bal Harbor ? Ça me rappellera quand on se promenait avec ta tante.

— Ça me va bien. On se retrouve à la maison. Comme ça je peux laisser ma voiture.

Avant de monter dans sa vieille Honda Civic, il tapota la carrosserie en souriant.

— Tu te souviens, Markie ? Ta mère avait la même.

Il démarra et je le regardai s'éloigner avant de retourner à ma Range Rover noire qui valait — j'avais compté — cinq ans de son salaire annuel.


À l'époque de leur gloire, les Goldman-de-Baltimore aimaient aller à Bal Harbor, une banlieue chic du nord de Miami. Il y avait là-bas un centre commercial à ciel ouvert composé uniquement de boutiques de luxe. Mes parents avaient cet endroit en horreur, mais ils me laissaient y aller avec mon oncle, ma tante et mes cousins. En m'installant sur la banquette arrière de leur voiture, je retrouvais ces sensations d'insolent bonheur que je ressentais lorsque j'étais seul avec eux. Je me sentais bien, je me sentais Baltimore.

— Tu te rappelles quand nous venions ici ? me demanda Oncle Saul alors que nous arrivions dans le parking du centre commercial.

— Bien sûr.

Je garai ma voiture et nous déambulâmes le long des bassins du rez-de-chaussée, dans lesquels nageaient des tortues aquatiques et d'énormes carpes chinoises qui, jadis, nous passionnaient, Hillel, Woody et moi.

Nous achetâmes du café dans des gobelets et nous nous assîmes sur un banc, à observer les passants déambuler. En regardant le bassin devant nous, je rappelai à Oncle Saul cette fois où, nous étant mis en tête d'attraper une tortue, nous avions fini, Hillel, Woody et moi, dans l'eau. Mon récit le fit éclater de rire et son rire me fit du bien. C'était son rire d'avant. Un rire solide, puissant, heureux. Je le vis quinze ans plus tôt, dans ses vêtements de prix, faisant les boutiques du même centre commercial au bras de Tante Anita, tandis que nous, le Gang des Goldman, crapahutions sur les rochers artificiels des bassins. Chaque fois que je retourne là-bas, je revois ma tante Anita, sa beauté sublime, sa tendresse merveilleuse. J'entends sa voix, sa façon de passer sa main dans mes cheveux. Je revois l'éclat de ses yeux, sa bouche fine. Sa façon amoureuse de tenir la main d'Oncle Saul, ses gestes attentionnés, les baisers discrets qu'elle lui déposait sur la joue.


Est-ce que, enfant, j'aurais voulu changer mes parents en Saul et Anita Goldman ? Oui. Sans infidélité aux miens, je peux l'affirmer aujourd'hui. Cette pensée fut, de fait, le premier acte de violence que je commis à l'encontre de mes parents. Longtemps, je crus avoir été le plus tendre des fils. Pourtant, je me montrais violent à leur égard chaque fois que j'éprouvais de la honte envers eux. Et ce moment n'arriva que trop vite : au cours de l'hiver 1993, lorsque, pendant nos traditionnelles vacances en Floride, je pris réellement conscience de la supériorité de mon oncle Saul. C'était juste après que les grands-parents Goldman avaient décidé de quitter leur appartement de Miami pour aller dans une résidence pour personnes âgées d'Aventura. Leur appartement vendu, le camping des Goldman-tous-ensemble ne pouvait plus continuer. Lorsque ma mère me l'annonça, je crus d'abord que nous ne retournerions plus jamais en Floride. Mais elle me rassura : « Markie chéri, nous irons à l'hôtel. Cela ne change rien du tout. » En réalité, cela changea absolument tout.

Il y avait eu un âge où nous nous étions contentés du complexe résidentiel où les grands-parents Goldman avaient leur appartement. Pendant plusieurs années, nous ne connûmes que le camping dans le salon, les courses-poursuites à travers les étages, la piscine un peu sale, le petit restaurant crasseux, et nous ne demandions pas mieux. Il nous suffisait de traverser la rue pour aller sur la plage, et il y avait, juste à côté, un immense centre commercial qui nous offrait mille promesses les jours de pluie. Cela suffisait amplement à notre bonheur. Tout ce qui comptait pour Hillel, Woody et moi était que nous soyons ensemble.

Après le déménagement, il fallut nous réorganiser. Oncle Saul avait connu des années extrêmement fastes : ses conseils se monnayaient à prix d'or. Il s'acheta un appartement dans une résidence haut de gamme de West Country Club Drive qui s'appelait la Buenavista, et qui allait bouleverser mon échelle de référence. La Buenavista était un complexe incluant une tour de trente étages d'appartements avec service hôtelier, une gigantesque salle de gym, mais surtout une piscine comme il ne me fut plus jamais donné de voir, entourée de palmiers, avec des chutes d'eau, des petites îles artificielles et deux bras serpentant comme une rivière au milieu d'une épaisse végétation. Un bar pour le service des baigneurs avait été creusé dans le sol, offrant, à l'ombre d'un toit en paille, un comptoir au niveau de l'eau avec des sièges fixés dans l'eau. Il y avait un second bar, traditionnel, sous une hutte, servant les clients sur la terrasse, et juste à côté, un restaurant à l'usage exclusif des habitants de la résidence. La Buenavista était un endroit totalement privé, dont le seul accès était un portail fermé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, qui ne s'ouvrait que lorsque vous aviez montré patte blanche à un agent de sécurité armé d'une matraque installé dans une guérite.

J'étais absolument fasciné par cet endroit. J'y découvris un monde merveilleux dans lequel nous pouvions évoluer en totale liberté, de l'appartement du 26e étage à la piscine à toboggans ou à la salle de gym, où s'exerçait Woody. Une seule journée à la Buenavista balaya d'un trait toutes les années passées en Floride jusqu'alors. Évidemment, les conditions de séjour que le budget limité de mes parents nous imposait souffrirent immédiatement de la comparaison. Ils dénichèrent un motel à proximité, le Dolph'Inn.

Tout dans cet endroit me déplaisait : les chambres vieillottes, le petit déjeuner qui se prenait dans un espace étriqué à côté de la réception, où des tables en plastique étaient disposées tous les matins, ou encore la piscine en forme de haricot à l'arrière du bâtiment, dont l'eau était tellement chlorée qu'il suffisait de marcher au bord pour que les yeux et la gorge vous piquent. De surcroît, pour faire des économies, mes parents ne prenaient qu'une seule chambre : ils dormaient dans le lit double, et moi sur un lit d'appoint à côté d'eux. Je me souviens du moment d'hésitation qu'eut ma mère chacun des hivers où nous restâmes là-bas, lorsque nous prenions possession de la chambre. Elle ouvrait la porte et elle avait un instant d'arrêt parce qu'elle trouvait certainement comme moi que cette chambre était lugubre, puis, se ressaisissant aussitôt, elle posait sa valise par terre, allumait la lumière et déclarait en battant les coussins du lit qui crachaient alors un nuage de poussière : « On n'est pas bien ici ? » Non, nous n'étions pas bien là-bas. Pas à cause de l'hôtel, ni du lit d'appoint, ni de mes parents. Mais à cause des Goldman-de-Baltimore.

Après notre passage quotidien à la résidence des grands-parents, nous allions tous à la Buenavista. Hillel, Woody et moi, nous dépêchions de monter à l'appartement pour passer nos maillots de bain, puis nous descendions nous jeter dans les cascades de la piscine, où nous restions jusqu'au soir.

En général, mes parents ne restaient pas longtemps. Le temps de déjeuner, puis ils s'en allaient. Je savais quand ils voulaient partir parce qu'ils avaient cette manie de se tenir près de la hutte du bar, à essayer d'attirer mon attention. Ils attendaient que je les voie et moi, je faisais comme si je ne les voyais pas. Puis je me résignais et je nageais jusqu'à eux. « Markie, on va y aller, disait Maman. On a deux ou trois courses à faire. Tu peux venir avec nous, mais tu peux rester ici à t'amuser avec tes cousins si tu veux. » Je choisissais toujours de rester à la Buenavista. Pour rien au monde je n'aurais perdu ne serait-ce qu'une heure loin de cet endroit.

Il me fallut longtemps pour comprendre pourquoi mes parents fuyaient la Buenavista. Ils ne revenaient qu'à la fin de la journée. Parfois nous restions tous dîner à l'appartement de mon oncle et ma tante, parfois nous sortions tous dîner dehors. Mais il arrivait que mes parents me proposent de dîner tous les trois. Ma mère me disait : « Marcus, tu veux venir manger une pizza avec nous ? » Je n'avais pas envie d'être avec eux. Je voulais être avec les autres Goldman. Je lançais alors un regard en direction de Woody et Hillel, et ma mère comprenait aussitôt. Elle me disait : « Reste t'amuser, nous viendrons te chercher vers onze heures. » Je mentais en regardant Hillel et Woody : c'étaient Oncle Saul et Tante Anita que je regardais en réalité. C'était avec eux que je voulais rester plutôt qu'avec mes parents. Je me sentais traître. Comme ces matins où ma mère voulait aller au centre commercial, et moi je demandais que l'on me dépose avant à la Buenavista. Je voulais y être au plus vite, car si j'y arrivais de bonne heure, je pouvais prendre le petit déjeuner à l'appartement d'Oncle Saul et échapper à celui du Dolph'Inn. Nous prenions notre petit déjeuner entassés dans l'entrée du Dolph'Inn, à manger dans la vaisselle jetable des beignets mous réchauffés au micro-ondes. Les Baltimore prenaient le petit déjeuner sur la table en verre de leur balcon qui, même quand j'arrivais à l'improviste, était dressée pour cinq. Comme s'ils m'attendaient. Les Goldman-de-Baltimore et le rescapé de Montclair.

Il m'était arrivé de convaincre mes parents de me déposer de bonne heure à la Buenavista. Woody et Hillel dormaient encore. Oncle Saul parcourait ses dossiers en buvant son café. Tante Anita lisait le journal à côté de lui. J'étais fasciné par son calme à elle, sa capacité à gérer toute la maison en plus de son travail. Quant à Oncle Saul, malgré ses dossiers, ses rendez-vous, ses retours souvent tardifs les soirs de semaine, il faisait tout pour qu'Hillel et Woody ne remarquent pas ses horaires. Il n'aurait manqué pour rien au monde une visite de l'aquarium de Baltimore avec eux. À la Buenavista, c'était pareil. Il était disponible, présent, détendu, malgré les appels incessants de son bureau, les fax, et les longs moments passés, entre une heure et trois heures du matin, à réviser ses notes et préparer ses mémos.

Dans mon lit d'appoint du Dolph'Inn, peinant à trouver le sommeil pendant que mes parents ronflaient de bon cœur, j'aimais imaginer les Baltimore dans leur appartement, dormant tous sauf Oncle Saul, qui travaillait encore. Son bureau était la seule pièce éclairée de la tour. Par la fenêtre ouverte s'engouffrait le vent tiède de la nuit floridienne. Si j'avais été chez eux, je me serais faufilé jusqu'au seuil de la pièce pour l'admirer toute la nuit.


Qu'y avait-il de si fabuleux à la Buenavista ? Tout. C'était à la fois époustouflant et terriblement douloureux, car contrairement aux Hamptons, où je pouvais me sentir Goldman-de-Baltimore, la présence de mes parents en Floride me coinçait dans une peau de Goldman-de-Montclair. C'est grâce ou à cause de cela que je réalisai pour la première fois ce que je n'avais pas compris dans les Hamptons : il y avait un fossé social qui s'était creusé au sein des Goldman, dont il allait me falloir longtemps pour comprendre les enjeux. Le signe le plus évident à mes yeux était la déférence avec laquelle l'agent de sécurité à l'entrée de la résidence saluait les Goldman-de-Baltimore et leur ouvrait la grille par anticipation, dès qu'il les voyait arriver. Lorsqu'il s'agissait de nous, les Goldman-de-Montclair, bien que nous connaissant, il nous demandait toujours :

— C'est pour quoi ?

— Nous venons rendre visite à Saul Goldman. Appartement 2609.

Il demandait une pièce d'identité, tapait sur son ordinateur, décrochait son téléphone, appelait l'appartement. « Monsieur Goldman ? Il y a un certain Monsieur Goldman pour vous à l'entrée… Très bien, merci, je laisse passer. » Il déclenchait l'ouverture de la grille et il nous disait « C'est bon », en accompagnant ses mots d'un hochement magnanime de la tête.


Mes journées à la Buenavista avec les Baltimore étaient baignées de soleil et de bonheur. Mais tous les soirs, ma merveilleuse existence de Baltimore était gâchée par mes parents, sans qu'ils soient coupables de quoi que ce soit. Leur crime ? Venir me chercher. Comme tous les autres soirs, je m'installais sur la banquette arrière de la voiture de location, le visage fermé. Et comme à chaque fois, ma mère me demandait : « Alors, tu t'es bien amusé, mon chéri ? » J'aurais eu envie de leur dire combien ils étaient nuls. Et d'avoir le courage d'énumérer à haute voix la liste des « pourquoi ? » qui me brûlait la langue à chaque fois que je quittais les Baltimore pour retrouver les Montclair. Pourquoi n'avions-nous pas une maison d'été, comme Oncle Saul ? Pourquoi n'avions-nous pas un appartement en Floride ? Pourquoi est-ce que Woody et Hillel pouvaient dormir ensemble à la Buenavista, et que moi je devais me farcir le lit de camp d'une chambre minable du Dolph'Inn ? Pourquoi, au fond, était-ce Woody qui avait été l'enfant élu, l'enfant choisi ? Woody le chanceux, qui avait vu ses parents nuls changés pour Oncle Saul et Anita. Pourquoi est-ce que cela n'avait pas été moi ? Mais au lieu de tout cela, je me contentais d'être un gentil Goldman-de-Montclair et de ravaler cette question qui brûlait ma bouche tout entière : pourquoi n'étions-nous pas, nous, les Goldman-de-Baltimore ?


Dans la voiture ma mère me sermonnait : « Lorsqu'on sera rentré à Montclair, il ne faudrait pas que tu oublies de téléphoner à Oncle Saul et Tante Anita. Ils ont de nouveau été si gentils avec toi. » Je n'avais pas besoin que l'on me rappelle de les remercier. J'appelais chez eux à chaque retour de vacances. Par politesse et par nostalgie. Je disais : « Merci pour tout, Oncle Saul », et lui me répondait : « C'est vraiment rien, rien du tout. Tu n'as pas besoin de me remercier tout le temps. C'est moi qui te remercie d'être un aussi chouette gars et du plaisir qu'on a de passer du temps avec toi. » Et lorsque c'était Tante Anita qui décrochait le téléphone, elle me disait : « Markie chaton, c'est normal, tu es de la famille. » Je rougissais au téléphone quand elle m'appelait « chaton ». De même que je rougissais quand elle me voyait et qu'elle me complimentait : « Tu es de plus en plus beau », ou quand, palpant mon torse, elle s'exclamait : « Dis donc, tu es de plus en plus musclé, toi. » Les jours suivants, je me regardais dans la glace, avec un sourire béat et convaincu. Étais-je, adolescent, tombé amoureux de ma tante Anita ? Sans doute. Probablement même à chaque fois que je la revoyais.


Des années plus tard, l'hiver qui suivit le succès de mon premier roman, c'est-à-dire environ trois ans après le Drame, je m'offris le luxe de passer les fêtes dans un hôtel à la mode de South Beach. C'était la première fois que je revenais à Miami depuis la Buenavista. J'arrêtai ma voiture devant la grille. L'agent de sécurité sortit la tête de sa guérite.

— Bonjour, Monsieur, puis-je vous renseigner ?

— Oui, je voudrais entrer un moment si c'est possible.

— Êtes-vous résident ici ?

— Non, mais je connais bien cet endroit. J'ai connu des gens qui ont vécu ici.

— Désolé, Monsieur, si vous n'êtes ni un résident, ni un invité, je dois vous demander de partir.

— Ils habitaient au 26e étage, appartement 2609. Famille Goldman.

— Je n'ai pas de « Goldman » sur mon registre, Monsieur.

— Qui habite aujourd'hui l'appartement 2609 ?

— Je ne suis pas autorisé à vous donner ce genre d'information.

— Je voudrais juste entrer dix minutes. Je voudrais juste aller voir la piscine. Voir si ça a changé.

— Monsieur, je crains de devoir vous demander de partir, maintenant. C'est une propriété privée. Sinon, j'appelle la police.

11.

Par un chaud mardi matin à Boca Raton, Alexandra débarqua chez moi, utilisant le prétexte de son chien qui s'était enfui, comme tous les jours.

— Qu'est-ce que ton chien ferait chez moi ?

— Je ne sais pas.

— Si je l'avais vu, je te l'aurais ramené.

— C'est vrai. Excuse-moi de t'avoir dérangé.

Elle faisait mine de partir et moi je la retenais.

— Attends… Tu veux boire un café ?

Elle souriait.

— Oui, je veux bien…

Je la priai de patienter un instant.

— Donne-moi deux minutes, s'il te plaît. C'est très mal rangé à l'intérieur.

— C'est pas grave, Markie…

Je frémissais quand elle m'appelait comme ça. Je ne me laissai pas pour autant distraire.

— C'est une honte de recevoir les gens comme ça. Donne-moi un instant.

Je me précipitai sur la terrasse arrière. C'était le début des grosses chaleurs et Duke se prélassait dans une piscine gonflable pour enfant que je lui avais achetée.

Je la renversai pour la vider de son eau et Duke avec. Il prit un air malheureux. « Désolé, mon vieux, il faut que tu te tires d'ici. » Il s'assit et me regarda fixement. « Allez hop ! Tire-toi ! Il y a ta patronne à l'entrée. » Comme il ne bronchait pas, je lui lançai sa balle en caoutchouc aussi loin que je pus. Elle atterrit dans le lac et Duke se précipita vers elle.

Je me dépêchai de faire entrer Alexandra. Nous nous installâmes dans la cuisine, je mis du café à filtrer, et comme elle regardait par la fenêtre, elle remarqua son chien qui nageait dans le lac.

— Ça alors ! s'écria-t-elle. Duke est là-bas.

Je pris un air étonné et vins à côté d'elle pour constater cette extraordinaire coïncidence.

Nous sortîmes Duke de l'eau, sa balle dans la gueule. Elle la lui retira. « Les gens jettent n'importe quoi dans ce lac », dis-je.

Elle resta un bon moment chez moi. Lorsqu'il fut pour elle le moment de repartir, je la raccompagnai jusque sous mon porche. Je donnai une tape amicale à Duke. Elle me regarda longuement sans parler : je crois qu'elle était sur le point de m'embrasser. Soudain, elle tourna la tête et elle s'en alla.

Je la regardai descendre les marches de ma maison et rejoindre sa voiture. Elle partit. C'est à ce moment-là que je remarquai un van noir garé dans la rue avec, au volant, un homme qui m'observait. Au moment où il croisa mon regard, il enclencha son moteur. Je me précipitai dans sa direction. Il démarra en trombe. Je lui courus après en le sommant de s'arrêter. Il disparut avant que j'aie la présence d'esprit de relever le numéro de sa plaque.

Leo apparut sous son porche, alerté par le bruit.

— Est-ce que tout va bien, Marcus ? me cria-t-il.

— Il y avait un drôle de type dans un van, répondis-je hors d'haleine. Il avait l'air vraiment bizarre.

Leo me rejoignit sur la rue.

— Un van noir ? me demanda-t-il.

— Oui.

— Je l'ai vu à plusieurs reprises. Mais je pensais que c'était un voisin.

— C'était tout sauf un voisin.

— Vous pensez être menacé ?

— Je… Je n'en sais rien, Leo.

Je décidai d'appeler la police. Une patrouille se présenta une dizaine de minutes plus tard. Malheureusement, je n'avais pas la moindre piste à leur donner. Tout ce que j'avais vu, c'était un van noir. Les policiers me recommandèrent de les appeler si je remarquais quoi que ce soit d'étrange et promirent de faire quelques passages dans la rue pendant la nuit.

*

Baltimore.

Janvier 1994.


Le Gang des Goldman fut toujours une trinité. Mais je ne saurais pas dire si j'en fus un élément constitutif ou si, au fond, il existait par la seule union d'Hillel et Woody, auxquels se greffait un élément tiers. L'année de la Buenavista fut celle où Scott Neville prit davantage de place dans la vie de mes cousins, au point que j'eus l'impression qu'il s'était vu offrir la récompense de leur amitié et le troisième siège du Gang.

Scott était drôle, incollable au sujet du football, et il n'était pas rare, lorsque je leur téléphonais, que mes cousins me disent : « Tu ne devineras jamais ce que Scott a fait aujourd'hui à l'école… »

J'étais affreusement jaloux de lui : pour l'avoir rencontré, je savais qu'il dégageait quelque chose d'éminemment sympathique. De surcroît, sa maladie lui valait de tous une tendresse particulière. Le pire était quand je l'imaginais dans sa brouette, poussé par Woody et Hillel, paradant comme un roi africain sur une chaise à porteurs.

Au retour des vacances de Noël, il obtint même d'intégrer l'équipe des Goldman Jardiniers après un incident qui immobilisa Skunk pendant quelque temps.

Pendant l'hiver, Skunk se chargeait de déblayer la neige devant les garages et sur les allées des maisons de ses clients. C'était un travail physique et astreignant, et surtout un éternel recommencement les années où il neigeait passablement.

Un samedi matin, alors que Woody et Hillel pelletaient des monceaux de neige devant le garage d'une cliente, Skunk arriva, furieux :

— Dépêchez-vous, les sacs à merde ! Vous n'avez pas encore terminé ici ?

— On fait ce qu'on peut, Monsieur Skunk, se défendit Hillel.

— Eh bien, faites plus ! Et je m'appelle Bunk ! Bunk ! Pas Skunk !

Comme il le faisait souvent, il agita devant eux une pelle, comme s'il menaçait de les frapper.

— J'ai eu Madame Balding au téléphone. Elle dit que vous n'êtes pas passés chez elle la semaine dernière et qu'elle a failli ne pas pouvoir sortir de sa maison.

— On était en vacances, plaida Woody.

— Je m'en fous, les sacs à merde ! Dépêchez-vous !

— Vous inquiétez pas, M'sieur Skunk, le rassura Hillel, on va travailler dur.

Bunk devint pourpre.

Bunk ! hurla-t-il. JE M'APPELLE BUNK ! BUNK ! Comment il faut vous le dire ? Bunk avec un B ! Un B comme… B comme…

B comme Bunk peut-être ? suggéra Hillel.

B comme Baffe-dans-ta-gueule-sacré-nom-de-Dieu ! explosa Skunk avant de subitement s'écrouler par terre.

Woody et Hillel se précipitèrent. Il se tordait comme un ver. « Mon dos ! souffla-t-il comme s'il était paralysé. Mon dos, bordel de merde ! » Le pauvre Skunk avait crié tellement fort qu'il s'était bloqué le dos. Hillel et Woody le traînèrent jusque chez eux. Tante Anita l'installa sur le canapé du salon et l'ausculta. Apparemment, c'était un nerf coincé. Rien de grave, un repos total s'imposait. Elle lui prescrivit des calmants et ramena Skunk chez lui. Oncle Saul, Woody et Hillel la suivirent avec la camionnette de jardinage récupérée dans la rue voisine. Après avoir installé Skunk dans son lit, Tante Anita et Oncle Saul allèrent chercher des médicaments et lui faire quelques courses, tandis que Woody et Hillel lui tenaient compagnie. Installés au bord de son lit, ils virent soudain une larme perler de son œil et rouler dans le sillon d'une ride qui creusait sa vieille peau tannée par les années passées dehors. Skunk pleurait.

— Pleurez pas, M'sieur Skunk, lui dit gentiment Woody.

— Je vais perdre mes clients. Si je ne peux pas travailler, je vais perdre tous mes clients.

— Faut pas vous inquiéter pour ça, M'sieur Skunk. Nous, on va s'occuper de tout.

— Les petits sacs à merde, faites-moi la promesse que vous allez bien vous occuper de mes clients.

— On vous le promet, pauvre petit Monsieur Skunk.

Le soir de l'incident, lorsque mes cousins me firent part de la situation, je me déclarai prêt à venir à Baltimore sur-le-champ pour les aider. Le Gang des Goldman avait un sens de l'honneur à toute épreuve : nous n'avions qu'une parole et nous comptions bien la tenir.

Mais lorsque je demandai à ma mère la permission de rater l'école pour aller à Baltimore aider mes cousins à déblayer la neige devant les garages d'Oak Park, elle ne me l'octroya évidemment pas. Et comme mes cousins manquaient de bras, ce fut Scott qui eut l'honneur de compléter l'équipe des jardiniers Goldman.

Il pelletait avec ferveur, ce qui l'obligeait à s'interrompre régulièrement pour reprendre sa respiration. Ses parents, Patrick et Gillian Neville, s'inquiétèrent de le voir constamment dehors. Ils vinrent trouver Woody et Hillel chez les Baltimore pour leur expliquer qu'il fallait faire très attention à la santé de Scott.

Woody et Hillel promirent de veiller sur lui. Lorsque les beaux jours revinrent et qu'il fut question de préparer les jardins pour le printemps, Gillian Neville fut très réticente à ce que son fils poursuive son travail avec le Gang. Patrick, au contraire, trouvait que son fils s'épanouissait au contact des deux garçons. Il emmena Woody et Hillel boire un milk-shake au Dairy Shack et leur expliqua la situation.

— La maman de Scott est un peu inquiète de le voir jardiner. C'est fatigant pour lui, et il est exposé à la saleté et à la poussière. Mais Scott aime être avec vous. Ça lui fait beaucoup de bien au moral et c'est important aussi.

— Vous inquiétez pas, M'sieur Neville, le rassura Hillel. On fera très gaffe à Scott.

— Il doit beaucoup boire, prendre des pauses pour respirer régulièrement, et bien se laver les mains après avoir manipulé les outils.

— On fera tout ça, M'sieur Neville. Promis.


Cette année-là, je me rendis à Baltimore pour les vacances de printemps. Je compris pourquoi mes cousins aimaient tant la compagnie de Scott : c'était un garçon très attachant. Nous nous rendîmes tous chez lui un après-midi où son père nous demanda de l'aide pour ses plantes. C'était la première fois que je rencontrais les Neville. Patrick avait l'âge d'Oncle Saul et Tante Anita. C'était un bel homme, athlétique et très affable. Sa femme, Gillian, n'était pas vraiment belle mais elle dégageait quelque chose de très attirant. Scott avait une sœur, que mes cousins n'avaient encore jamais vue. Je crois que c'était la première fois qu'ils se rendaient au domicile des Neville.

Patrick nous emmena dans la partie arrière de son jardin : de l'extérieur, sa maison ressemblait à celle des Baltimore, en un peu plus moderne. Contre le flanc ouest, deux rangées d'hortensias maigrichons cuisaient au soleil. Pas loin, un massif de rosiers ternes boudait.

Woody observa les plantes d'un œil expert.

— Je sais pas qui vous a planté ça, mais les hortensias sont mal orientés. Ils n'aiment pas trop le soleil, vous savez. Et ils ont l'air d'avoir soif. Est-ce que votre arrosage automatique est branché ?

— Je crois…

Woody envoya Hillel contrôler le système d'arrosage, puis il ausculta les feuilles du rosier.

— Il est malade votre rosier, diagnostiqua-t-il. Il faut le traiter.

— Vous pouvez faire ça ?

— Bien sûr.

Hillel revint.

— Il y a une fuite sur l'un des conduits d'arrosage. Il faut le changer.

Woody opina.

— À mon avis, ajouta-t-il, il faudrait songer à transplanter vos hortensias de l'autre côté. Mais il faudra demander à Monsieur Bunk ce qu'il en pense.

Patrick Neville nous dévisagea d'un air amusé.

— Je t'avais dit qu'ils étaient forts, Papa, lui dit Scott.

Il faisait chaud et Patrick nous proposa à boire, ce que nous acceptâmes volontiers. Comme il avait les chaussures pleines de terre, il passa la tête par l'une des portes-fenêtres et appela : « Alexandra, est-ce que tu peux apporter de l'eau pour les garçons s'il te plaît ? »

— Qui est Alexandra ? demanda Hillel.

— Ma sœur, répondit Scott.

Elle arriva quelque instant plus tard, les bras chargés d'un plateau de petites bouteilles d'eau de source.

Nous restâmes sans voix. Elle était d'une beauté parfaite. Des yeux légèrement en amandes. Des cheveux blonds qui ondulaient au soleil, un visage fin et un nez élégant. Elle était coquette. Elle portait des petits diamants étincelants aux oreilles et ses doigts étaient vernis de rouge. Elle nous sourit de ses dents droites et très blanches, et nos cœurs se mirent à battre plus fort. Et comme nous avions jusqu'alors toujours tout partagé, nous décidâmes d'aimer tous les trois cette fille au regard rieur.

— Salut, les gars, nous dit-elle. Alors c'est vous dont Scott parle sans cesse ?

Après un moment de balbutiements, nous nous présentâmes tour à tour.

— Vous êtes frères ? demanda-t-elle.

— Cousins, corrigea Woody. Nous sommes les trois cousins Goldman.

Elle nous adressa un autre sourire ravageur.

— Très bien, les cousins Goldman, j'ai été heureuse de vous rencontrer.

Elle embrassa son père sur la joue, lui dit qu'elle sortait un moment et disparut, laissant pour seule trace un parfum de shampooing à l'abricot. Scott trouva dégoûtant que nous nous amourachions ainsi de sa sœur. Nous n'y pouvions rien. Alexandra venait de s'installer dans nos cœurs pour toujours.

Le lendemain de cette première rencontre avec elle, nous nous rendîmes au bureau de poste d'Oak Park, à la demande de Tante Anita, pour acheter des timbres. En sortant, Woody proposa de nous arrêter au Dairy Shack et de nous offrir un lait frappé, idée qui reçut une approbation générale. Et voilà qu'au moment où nous nous installions à une table avec nos commandes, elle entra. Elle nous vit, remarqua certainement que nous étions médusés, incrédules, éclata de rire et se glissa à notre table en nous saluant chacun par notre nom.

C'est l'une des qualités qu'elle n'a jamais perdues : tout le monde vous dira qu'elle est gentille, merveilleuse et douce. Malgré le succès planétaire, la gloire, l'argent et tout ce qui vient avec, elle est restée cette personne authentique, tendre et délicieuse qui, du haut de nos treize ans, nous faisait rêver.

— Donc vous habitez le quartier, fit-elle en attrapant une paille qu'elle enfonça dans nos milk-shakes pour les goûter.

— On habite Willowick Road, répondit Hillel.

Elle sourit. Lorsqu'elle souriait, ses yeux en amandes lui donnaient un air mutin.

— Moi, j'habite Montclair, New Jersey, me sentis-je obligé de préciser.

— Et vous êtes donc cousins ?

— Mon père et son père sont frères, expliqua Hillel.

— Et toi ? demanda-t-elle à Woody.

— Moi, je vis avec Hillel et ses parents. On est comme des frères.

— Du coup on est tous cousins, conclus-je.

Elle éclata d'un rire merveilleux. C'est ainsi qu'elle entra dans nos vies, elle que nous allions tous les trois tant aimer. A-lex-an-dra. Une poignée de lettres, quatre petites syllabes qui allaient bouleverser notre monde tout entier.

12.

Baltimore, Maryland.

Printemps Automne 1994.


Durant les deux années qui suivirent, elle illumina nos existences.

Mes cousins adorés, si vous étiez encore là, nous nous raconterions comment nous avons été subjugués par elle. Durant l'été 1994, je suppliai mes parents de me laisser, après mon séjour dans les Hamptons, passer deux semaines à Baltimore. Pour être avec elle.

Elle nous avait pris en affection et nous étions sans cesse fourrés chez les Neville. En principe, les grandes sœurs et les petits frères ne s'entendent pas. C'est du moins le constat que j'avais fait avec mes copains de Montclair. Ils se traitaient de tous les noms et se faisaient des crasses. Chez les Neville, c'était différent. Certainement à cause de la maladie de Scott.

Alexandra appréciait notre compagnie. Elle la recherchait même. Et Scott adorait la présence de sa sœur. Elle l'appelait « chou » et multipliait les gestes de tendresse à son égard.

Quand je la voyais le cajoler, l'enlacer, lui caresser la nuque, lui embrasser les joues, j'avais soudain très envie d'avoir moi aussi la mucoviscidose. Moi, à qui on avait toujours accordé un intérêt digne d'un Montclair, j'étais subjugué qu'un enfant puisse recevoir autant d'attention.

Je promis mille merveilles au Ciel en échange d'une belle mucoviscidose. Pour accélérer le processus divin, je léchais en cachette les fourchettes de Scott et je buvais dans son verre. Quand il avait des quintes de toux, je m'approchais de lui, la bouche grande ouverte, pour récolter des miasmes.

Je me rendis chez le médecin, qui me trouva malheureusement dans une forme éblouissante.

— J'ai la mucoviscidose, lui annonçai-je pour aider le diagnostic. Il éclata de rire.

— Hé ! m'insurgeai-je. Un peu de respect pour les malades.

— Tu n'as pas la mucoviscidose, Marcus.

— Qu'est-ce que vous en savez ?

— Je le sais parce que je suis ton médecin. Tu es en pleine forme.


Il n'y eut plus de week-end à Baltimore sans Alexandra. Elle était tout ce dont nous pouvions rêver : drôle, intelligente, belle, douce et rêveuse. Ce qui nous fascinait le plus chez elle était certainement son don pour la musique. Nous fûmes son premier véritable public : elle nous faisait venir chez elle, elle prenait sa guitare et elle jouait pour nous. Nous l'écoutions, envoûtés.

Elle pouvait jouer pendant des heures, et nous ne nous en lassions jamais. Elle partageait avec nous ses compositions, nous demandait notre avis. Il ne fallut pas plus de quelques mois pour que Tante Anita accepte d'inscrire Hillel et Woody à un cours de guitare, tandis qu'à Montclair ma mère me les refusait avec un argument redoutable : « Des cours de guitare ? Pour quoi faire ? » Je pense qu'elle n'aurait pas vu d'inconvénient à ce que je fasse du violon ou de la harpe. Elle m'aurait vu virtuose, chanteur d'opéra. Mais quand je lui parlais de devenir vedette de la pop music, elle me voyait saltimbanque aux cheveux longs et sales.


Alexandra devint le premier et unique membre féminin du Gang des Goldman. En une seconde elle fit partie de notre groupe, au point que nous nous demandions comment nous avions pu vivre si longtemps sans elle. Elle fut de nos soirées pizza à la table des Baltimore, elle fut de nos visites au père de Tante Anita à la « Maison des morts », où elle remporta même notre prestigieux trophée inter-Goldman de course en chaise roulante. Elle était capable de descendre d'une traite autant de Dr Pepper que nous trois, et de roter aussi fort.

La famille Neville dans son ensemble me plaisait énormément. C'était à croire qu'à Baltimore, toute la population avait été gratifiée de gènes supérieurs. J'en voulais pour preuve que les Neville au grand complet étaient une famille aussi belle et attirante que les Goldman. Patrick travaillait pour une banque et Gillian était trader. Ils étaient arrivés de Pennsylvanie quelques années plus tôt, mais étaient tous les deux originaires de New York. Ils se montraient profondément bons avec nous. Leur maison nous était grande ouverte.


La présence d'Alexandra à Baltimore — voire la découverte de la famille Neville — décupla à la fois mon excitation à l'idée de retourner là-bas, et le désarroi de devoir en repartir. Car aux sentiments de tristesse se mêla une sensation que jamais auparavant je n'avais éprouvée envers mes cousins : de la jalousie. Seul à Montclair, je me faisais des films absurdes : j'imaginais Woody et Hillel rentrer de l'école et passer chez elle. Je l'imaginais se frottant contre chacun d'eux et je devenais fou de rage. Je fulminais en me représentant Alexandra pendue aux lèvres d'Hillel le génie, ou reluquant les muscles saillants de Woody l'athlète. Et moi, qu'étais-je ? Ni vraiment athlète, ni vraiment génial, je n'étais qu'un Montclair. Dans un moment de désarroi profond, je lui écrivis même une lettre, pendant un cours de géographie, pour lui dire combien je regrettais de ne pas vivre à Baltimore moi aussi. J'avais recopié la lettre sur du beau papier, je l'avais réécrite trois fois pour que chaque mot soit parfait et je l'avais postée en express avec accusé de réception pour être certain qu'elle la recevrait. Mais elle ne me répondit jamais. Je téléphonai une quinzaine de fois à la poste pour donner mon numéro de référence et être certain que l'envoi avait été délivré à Alexandra Neville, Hanson Crescent, à Oak Park, Maryland. Elle l'avait bien reçue. Elle avait signé l'accusé de réception. Pourquoi ne me répondait-elle pas ? Était-ce sa mère qui avait intercepté la lettre ? Ou avait-elle des sentiments qu'elle n'osait pas m'avouer et qui, du coup, l'empêchaient de m'écrire en retour ? Lorsqu’enfin je retournai à Baltimore, la première chose que je lui demandai en la voyant fut de savoir si elle avait reçu ma lettre. Elle me répondit : « Oui, Markikette. Merci d'ailleurs. » Je lui avais envoyé une belle lettre, et elle me disait simplement Merci, Markikette. Hillel et Woody éclatèrent de rire en entendant le sobriquet qu'elle venait de m'inventer.

— Markikette ! s'esclaffa Woody.

— Une lettre à propos de quoi ? demanda Hillel, goguenard.

— Ça ne vous regarde pas, dis-je. Mais Alexandra répondit :

— Une très gentille lettre dans laquelle il me disait qu'il aurait aimé vivre à Baltimore, lui aussi.

Hillel et Woody se mirent à rire comme des imbéciles et moi je restais mortifié et cramoisi de honte. Je me mis à penser qu'il se passait réellement quelque chose entre Alexandra et l'un de mes deux cousins et, à des signes que je pouvais observer, tout portait à croire que c'était Woody, ce qui n'avait rien d'étonnant puisque toutes les filles et même toutes les femmes se pâmaient devant lui, beau, musclé, ténébreux et mystérieux. Moi aussi, j'aurais bien voulu que mes parents m'abandonnent si c'était pour finir beau et fort dans la maison des Goldman-de-Baltimore !

Quand le week-end touchait à sa fin, que j'entendais de sa bouche un dernier « au revoir, Markikette », je sentais mon cœur se serrer. Elle me demandait :

— Tu reviens le week-end prochain ?

— Non.

— Oh, c'est dommage ! Tu reviens quand ?

— Je ne sais pas encore.

Dans ces moments-là, j'avais presque l'impression de me sentir spécial à ses yeux, mais aussitôt mes deux cousins s'esclaffaient comme des macaques et disaient : « T'inquiète pas, Alexandra, tu recevras bientôt une lettre d' amouuuur. » Elle riait aussi et moi je m'en allais, penaud.

Tante Anita me raccompagnait à la gare. Sur le quai, un petit garçon sale et laid m'attendait. Je devais me dévêtir devant lui et lui remettre la toison magnifique des Baltimore tandis qu'il me tendait un sac-poubelle dans lequel était le costume crasseux et puant des Montclair. Je le revêtais, j'embrassais ma tante et je montais dans le train. Une fois à bord, je ne pouvais jamais m'empêcher de pleurer. Et malgré mes nombreuses prières, de tous les ouragans, les tornades, les tempêtes de neige et les cataclysmes qui balayèrent l'Amérique durant ces années, aucun n'eut la bonne idée de se produire lorsque j'étais à Baltimore et de prolonger mon séjour. Jusqu'au dernier instant, j'espérais une catastrophe naturelle soudaine, ou une panne du réseau ferroviaire qui empêcherait le départ du train. N'importe quoi pour retrouver ma tante et retourner à Oak Park où m'attendaient Oncle Saul, mes cousins et Alexandra. Mais le train s'ébranlait toujours et m'emmenait vers le New Jersey.

*

L'automne 1994 marqua notre entrée au lycée, et Hillel et Woody quittèrent l'enseignement privé pour rejoindre le lycée public de Buckerey High, dont l'équipe de football était très réputée. Oncle Saul et Tante Anita n'auraient sans doute jamais songé à inscrire Hillel dans un lycée public si l'entraîneur de l'équipe de Buckerey n'était pas venu en personne recruter Woody. Cela s'était passé quelques mois plus tôt, avant la fin de leur dernière année scolaire à Oak Tree. Un dimanche, un visiteur avait sonné à la maison des Goldman-de-Baltimore. L'homme n'était pas un inconnu pour Woody, qui venait de lui ouvrir la porte. Bien que son visage lui fût familier, il fut incapable de se rappeler où il l'avait vu.

— Tu es Woodrow, c'est ça ? demanda l'homme sur le pas de la porte.

— Tout le monde m'appelle Woody.

— Je m'appelle Augustus Bendham, je suis le coach de l'équipe de football du lycée de Buckerey High. Tes parents sont là ? Je voudrais vous parler à tous les trois.

Le coach Bendham fut reçu en audience par Tante Anita, Oncle Saul, Woody et Hillel. Ils s'installèrent tous les cinq dans la cuisine.

— Voilà, expliqua-t-il en jouant nerveusement avec son verre d'eau, pardonnez-moi de débarquer à l'improviste, mais je suis venu pour vous faire une proposition un peu inhabituelle. Ça fait un moment que j'observe Woodrow jouer au sein de son équipe de football. Il est doué. Il est vraiment doué. Il a un potentiel immense. Je voudrais le prendre dans l'équipe du lycée. Je sais que vos enfants sont scolarisés dans le privé et que Buckerey est un établissement public, mais mon équipe est au top cette année et je pense qu'avec un joueur de la trempe de Woody, on a toutes les chances de remporter un titre. Et puis, il va stagner dans l'équipe locale, alors que s'il joue le championnat scolaire, il va pouvoir vraiment s'améliorer. Je crois que c'est une opportunité à la fois pour Buckerey et pour Woody. En principe, je ne me permets jamais de demander à des parents d'inscrire leur gamin à Buckerey juste pour avoir un talent de plus dans mon équipe. Je compose avec ce qu'il y a, ça fait partie de mon boulot. Mais là, c'est différent. Je ne me rappelle pas avoir vu un joueur pareil à cet âge. Je voudrais beaucoup que Woodrow intègre notre équipe dès la rentrée.

— Buckerey n'est pas le lycée public le plus proche de chez nous, releva Tante Anita.

— C'est vrai, mais vous n'avez pas à vous inquiéter pour ça. La répartition des élèves entre les différents établissements est facilement arrangeable. Si votre garçon veut aller à Buckerey, alors ce sera Buckerey.

Oncle Saul se tourna vers Woody.

— Qu'en penses-tu ?

Il prit un instant de réflexion puis demanda au coach Bendham :

— Pourquoi moi ? Pourquoi vous voudriez tant que je vienne dans votre lycée ?

— Parce que je t'ai vu jouer. Et que de ma carrière, je n'avais encore jamais vu ça. T'es costaud, lourd, et pourtant tu cours à la vitesse de la lumière. À toi seul, tu vaux deux ou trois de mes joueurs. Je dis pas ça pour que tu prennes la grosse tête. T'es loin de ton meilleur niveau. Tu vas devoir travailler comme un chien. Te donner comme jamais. J'y veillerai personnellement. Je n'ai aucun doute que grâce au football, tu pourras obtenir une bourse pour n'importe quelle université du pays. Mais je pense que tu n'auras pas le temps d'aller à l'université.

— Que voulez-vous dire ? demanda Oncle Saul.

— Je pense que ce petit gars va devenir une vedette de la NFL. Croyez-moi, en règle générale je suis plutôt avare de compliments. Mais ce que j'ai vu sur le terrain ces derniers mois…


La proposition du coach Bendham fut l'unique sujet de conversation à la table du dîner des Goldman-de-Baltimore durant les jours qui suivirent. Chacun avait ses raisons de penser que la possible intégration de Woody au sein de l'équipe de football de Buckerey était une grande nouvelle. Oncle Saul et Tante Anita, pragmatiques, considéraient que c'était pour Woody une chance unique de pouvoir ensuite aller étudier dans une bonne université. Hillel et Scott — qui avaient été immédiatement prévenus des oracles du coach — lui prédisaient la gloire et l'argent. « Tu sais combien se font les footballeurs professionnels ? s'excita Hillel. Des millions ! Ils gagnent des millions de dollars. Wood', c'est énorme ! »

Renseignements pris, Buckerey High était un bon lycée, exigeant, et son équipe de football renommée. Lorsque le coach Bendham revint chez les Baltimore pour connaître le verdict final, il trouva devant la maison Woody, Hillel et Scott qui l'attendaient. « Je viens à Buckerey jouer au football si vous vous arrangez pour faire transférer également mes copains Hillel et Scott dans ce lycée. »

Il fallut ensuite convaincre les parents de Scott de laisser leur fils rejoindre un lycée public, ce à quoi ils étaient réticents. À l'invitation de Tante Anita, ils vinrent dîner un soir chez les Baltimore, sans leur fils.

— Les enfants, nous apprécions ce que vous faites pour Scott, dit Madame Neville à Woody et Hillel. Mais vous devez comprendre que la situation est compliquée. Scott est malade.

— On sait qu'il est malade, mais il doit bien aller à l'école, non ? rétorqua Woody.

— Mes chéris, expliqua doucement Tante Anita, Scott serait peut-être mieux dans une école privée.

— Mais Scott a envie de venir à Buckerey avec nous, insista Hillel. Ce serait injuste de l'en priver.

— Il faut vraiment faire très attention à lui, expliqua Gillian. Je sais que vous ne pensez pas à mal, mais avec toutes vos histoires de football…

— Ne vous inquiétez pas, Madame Neville, dit Hillel, il ne court pas. Nous le mettons dans une brouette et Woody le pousse.

— Les enfants, il n'est pas habitué à toute cette agitation.

— Mais il est heureux avec nous, Madame Neville.

— Les autres enfants vont se moquer de lui. Dans une école privée, il est mieux protégé.

— Si des élèves se moquent de lui, nous leur casserons à chacun le nez, promit gentiment Woody.

— Personne ne va casser le nez de personne ! s'énerva Oncle Saul.

— Pardon, Saul, répondit Woody. Je voulais juste aider.

— Ça n'aide pas du tout.

Patrick prit la main de sa femme.

— Gil', Scott est tellement heureux avec eux. Nous ne l'avons jamais vu comme ça. Il vit enfin.

Patrick et Gillian finirent par autoriser Scott à rejoindre Buckerey High, où il débarqua avec Hillel et Woody à l'automne 1994. Mais leurs craintes étaient fondées : dans l'univers privilégié d'Oak Tree, leur fils avait été à l'abri. Dès son premier jour au lycée, à cause de son aspect maladif il devint la cible des autres élèves. Il fut l'objet de regards et de moqueries. Cette même première journée, désorienté dans l'immensité des couloirs du nouveau bâtiment, il demanda la direction de sa salle de classe à une fille dont le petit ami, un costaud de dernière année, le coinça dans un couloir à la fin de la journée, lui tordit le bras devant tout le monde avant de lui coincer la tête dans un casier sans porte. Woody et Hillel l'y récupérèrent en sanglots. « Ne dites rien à mes parents, supplia Scott. S'ils savent, ils vont me changer d'école. »


Il fallait faire quelque chose pour Scott. Après une brève concertation entre Hillel et Woody, il fut décidé que ce dernier donnerait une raclée au costaud dès le lendemain matin, afin que tous les autres élèves soient clairement informés des conséquences de toute atteinte contre leur ami.

Que le costaud — Rick de son prénom — soit un pratiquant assidu d'arts martiaux n'impressionna pas Woody, ni ne fut d'une quelconque utilité au pauvre garçon. Comme convenu, le lendemain matin à la pause, Woody alla trouver Rick et le terrassa d'un coup de poing dans le nez, sans sommation. Rick étendu par terre, Hillel en profita pour lui verser son jus d'orange sur la tête et Scott dansa autour de son corps, les bras levés, criant victoire. Rick fut emmené à l'infirmerie et les trois autres dans le bureau de Monsieur Burdon, le principal du lycée, où furent convoqués d'urgence Oncle Saul et Tante Anita, Patrick et Gillian Neville et le coach Bendham.

— Bravo à vous trois, les félicita le principal Burdon. Deuxième jour d'école de votre première année ici, et vous tabassez déjà un de vos camarades.

— Vous êtes devenus fous ? les réprimanda le coach Bendham.

— Vous êtes devenus fous ? répétèrent les parents Neville.

— Vous êtes devenus fous ? reprirent Oncle Saul et Tante Anita.

— Ne vous inquiétez pas, Monsieur le principal, expliqua Hillel, nous ne sommes pas des brutes. C'était une guerre préventive. Votre élève Rick prend un malin plaisir à terroriser les plus faibles que lui. Mais il se tiendra tranquille désormais. Parole de Goldman.

— Silence, au nom du Ciel ! s'énerva Burdon. De toute ma carrière, je n'ai encore jamais vu pareil ergoteur. C'est le lendemain de la rentrée et vous êtes déjà en train de donner des coups de poing dans le nez de vos camarades ? Record battu ! Je ne veux plus avoir affaire à vous ! C'est compris ? Quant à toi, Woody, c'est un comportement indigne d'un membre de l'équipe de football. Encore un écart de ce genre, et je te fais exclure de l'équipe.

À Buckerey personne ne s'en prit plus jamais à Scott. Quant à Woody, sa réputation était faite. Respecté dans les couloirs du lycée, il le fut rapidement sur les terrains de football où il brillait avec les Chats Sauvages de Buckerey. Tous les jours, après les cours, il se rendait à l'entraînement de football sur le terrain du lycée, accompagné d'Hillel et Scott qui, avec l'accord du coach Bendham, s'installaient sur le banc des entraîneurs et observaient l'équipe.

Scott était passionné de football. Il commentait les gestes des joueurs et expliquait longuement les règles à Hillel, qui devint bientôt intarissable sur le sujet et se découvrit dans la foulée un talent dont il n'avait jamais rien soupçonné : celui d'un bon entraîneur. Il avait une bonne vision du jeu et décelait immédiatement les faiblesses des joueurs. Depuis le banc, il s'autorisait parfois à crier des instructions de jeu aux joueurs, ce qui amusait le coach Bendham. Celui-ci lui disait : « Dis donc, Goldman, tu vas bientôt me piquer ma place ! » Hillel souriait, sans avoir remarqué que lorsque le coach prononçait le nom de Goldman, Woody tournait instinctivement la tête également.

13.

À Boca Raton, après avoir surpris l'homme au volant de son van noir, Leo et moi passâmes deux nuits à surveiller la rue, cachés dans ma cuisine. Dans l'obscurité, nous scrutions le moindre mouvement suspect. Mais à part une voisine qui partait faire son jogging au milieu de la nuit, une patrouille de police qui passait à intervalles réguliers et des ratons laveurs qui vinrent piller des poubelles laissées dehors, il ne se passa rien.

Leo prenait des notes.

— Qu'est-ce que vous écrivez ? lui demandai-je en chuchotant.

— Pourquoi est-ce que vous chuchotez ?

— Je ne sais pas. Qu'est-ce que vous écrivez ?

— Je note les signes suspects. La folle qui court, les ratons laveurs…

— Notez les flics, tant que vous y êtes.

— Je l'ai fait. Vous savez, c'est souvent le flic le coupable. Ça ferait un bon roman. Qui sait où cela peut nous mener ?

Cela ne nous mena nulle part. Il n'y eut plus aucun signe du van ou de son conducteur. J'étais préoccupé de savoir ce qu'il cherchait. Voulait-il s'en prendre à Alexandra ? Devais-je la mettre au courant ?

Mais je n'allais pas tarder pas à comprendre qui il était. Cela se produisit à la fin du mois de mars 2012, environ un mois et demi après mon installation à Boca Raton.

*

Baltimore.

1994.


Au fil de la saison, Hillel et Scott s'impliquèrent de plus en plus au sein des Chats Sauvages. Ils étaient là à tous les entraînements, se changeant avec les joueurs dans le vestiaire pour passer un survêtement de sport, avant de rejoindre leur banc d'observation. Les jours de match à l'extérieur, ils voyageaient dans le bus de l'équipe, vêtus d'un costume-cravate, comme tous les autres. Leur omniprésence aux côtés de l'équipe en fit rapidement des membres à part entière. Bendham, touché par leur engagement, voulut leur offrir un rôle plus officiel, leur proposant de devenir préposés au matériel. L'essai ne dura pas plus d'un quart d'heure : les bras d'Hillel étaient trop frêles pour porter quoi que ce fût, et Scott n'avait pas de souffle.

Le coach les fit asseoir sur le banc des entraîneurs et leur suggéra de dispenser des conseils aux joueurs. C'est ce qu'ils firent, analysant le jeu de chacun avec une précision rare. Ils appelaient ensuite les gars tour à tour, qui venaient les consulter comme la Pythie de Delphes. « Tu gaspilles ton énergie en courant comme un cheval quand t'as pas besoin. Garde ton poste et bouge quand l'action vient à toi. » Chacun des géants casqués les écoutait avec attention. Hillel et Scott devinrent les premiers et uniques élèves de l'histoire du lycée de Buckerey à porter le blouson ocre et noir des Chats Sauvages sans faire officiellement partie de l'équipe. Et quand, au terme d'un entraînement, le coach Bendham lançait un « Bon boulot, Goldman », Woody et Hillel se retournaient en même temps et répondaient d'une seule voix : « Merci, coach. »

À la table du dîner des Goldman-de-Baltimore, il ne fut bientôt plus question que de football. De retour de l'entraînement, Woody et Hillel racontaient en long et en large leurs exploits du jour.

— Et les cours, avec tout ça ? demandait Tante Anita. Tout va bien ?

— Ça va, répondait Woody. Pas évident, mais Hillel me donne un coup de main. Il a pas besoin de travailler, lui, il comprend tout du premier coup.

— Moi, je m'ennuie un peu, P'a, expliquait souvent Hillel. Le lycée, c'est vraiment pas comme j'imaginais.

— Tu imaginais ça comment ?

— Je sais pas. Plus stimulant peut-être. Mais bon, heureusement il y a le football.


Cette année-là, les Chats Sauvages de Buckerey atteignirent les quarts de finale du championnat. Au retour des vacances d'hiver, la saison de football étant terminée, Woody, Hillel et Scott se mirent en quête d'une nouvelle occupation. Scott aimait le théâtre. Il se trouva que c'était une activité recommandée pour travailler son souffle. Ils s'inscrivirent au cours d'art dramatique que dispensait Mademoiselle Anderson, leur professeur de littérature, une jeune femme d'une grande gentillesse.

Hillel avait un talent naturel de meneur d'hommes. Sur le terrain de football, il était entraîneur. Sur les planches, il devint metteur en scène. Il suggéra à Mademoiselle Anderson de monter une adaptation des Souris et des hommes, ce qu'elle accepta avec enthousiasme. Et c'est là que de nouveaux ennuis commencèrent.

Il décida de la distribution des rôles après avoir organisé une audition truquée parmi les participants au cours. Scott, à sa plus grande joie, obtint le rôle de George et Woody, celui de Lennie.

— Tu as le rôle du débile, expliqua Hillel à Woody.

— Hé, je veux pas jouer un débile… Mademoiselle Anderson, vous ne pouvez pas trouver quelqu'un d'autre ? En plus, je suis nul à ces trucs. Moi, ce que je sais faire, c'est jouer au football.

— Ta gueule, Lennie, ordonna Hillel. Va prendre ton texte, on va faire des essais. Allez, tout le monde se met en place.

Mais après la première répétition, plusieurs parents d'élèves se plaignirent au principal Burdon de la teneur du texte que l'on voulait faire jouer aux élèves. Celui-ci leur donna raison et pria Mademoiselle Anderson de choisir un texte plus approprié. Furieux, Hillel s'en alla trouver le principal Burdon dans son bureau pour lui demander des explications.

— Pourquoi avez-vous interdit à Mademoiselle Anderson de nous faire jouer Des souris et des hommes ?

— Des parents d'élèves se sont plaints de la pièce et je trouve qu'ils ont raison.

— Je serais curieux de savoir de quoi ils se sont plaints.

— Le texte est truffé de gros mots, et tu le sais très bien. Allons, Hillel, veux-tu vraiment que ce spectacle, censé être la fierté de l'école, soit un ramassis d'argot et de grossièretés blasphématoires ?

— Mais c'est John Steinbeck, enfin ! Êtes-vous complètement fou, principal ?

Burdon le fusilla du regard.

— C'est toi, Hillel, qui es fou d'oser me parler sur ce ton. Je vais t'accorder une faveur et faire comme si je n'avais rien entendu.

— Mais enfin, vous ne pouvez pas interdire un texte de Steinbeck !

— Steinbeck ou pas, je refuse que ce livre épouvantable et provocateur soit lu dans cette école.

— Eh bien, cette école est nulle !

Hillel, furieux, décida d'abandonner le cours d'art dramatique. Il était fâché contre Burdon, contre ce qu'il représentait, contre le lycée. Il arbora son air triste des mauvais moments d'Oak Tree, il se sentait déprimé. Ses résultats scolaires devinrent catastrophiques et ses parents furent convoqués par Mademoiselle Anderson. Tante Anita et Oncle Saul, qui n'avaient rien vu venir, découvrirent un aspect d'Hillel très différent du garçon lumineux qu'il pouvait être. Il avait perdu tout intérêt pour l'école, il se montrait insolent avec ses professeurs et enchaînait les mauvais résultats.

— Je crois qu'il n'est pas attentif parce qu'il n'est pas motivé, expliqua gentiment Mademoiselle Anderson.

— Mais alors, que faut-il faire ?

— Hillel est vraiment très intelligent. Il s'intéresse à tellement de choses. Il en sait beaucoup plus sur tout que la plupart de ses camarades. La semaine dernière, j'ai essayé péniblement d'expliquer à la classe les bases du fédéralisme et le fonctionnement de l'État américain. Lui, il connaît déjà la politique sur le bout des doigts et il me faisait des comparaisons avec la Grèce antique.

— Oui, il est passionné par l'Antiquité, s'amusa tristement Tante Anita.

— Monsieur et Madame Goldman, Hillel a quatorze ans et il lit des livres sur le droit romain…

— Qu'est-ce que vous essayez de nous dire ? demanda Oncle Saul.

— Qu'Hillel serait peut-être plus heureux dans une école privée. Avec un programme adapté. Il y serait tellement plus stimulé.

— Mais il en vient… Et puis, il ne voudra jamais être séparé de Woody.

Oncle Saul et Tante Anita essayèrent de lui parler pour comprendre ce qui se passait.

— Le problème, c'est que je crois que je suis nul, dit Hillel.

— Mais comment peux-tu dire une chose pareille ?

— Parce que j'arrive à rien. J'arrive pas du tout à me concentrer. Même si je le voulais, je n'y arriverais pas. Je comprends rien aux cours, je suis complètement perdu !

— Comment ça, tu ne comprends rien ? Hillel, enfin, tu es un garçon tellement intelligent ! Tu dois te donner les moyens d'y arriver.

— Je promets d'essayer de faire un effort, répondit Hillel.

Tante Anita et Oncle Saul demandèrent également un rendez-vous au principal Burdon.

— Hillel s'ennuie peut-être en classe, dit Burdon, mais Hillel est surtout un pleurnicheur qui n'aime pas la contrariété ! Il a commencé le cours de théâtre et, soudain, il a tout lâché.

— Il a abandonné parce que vous avez censuré sa pièce…

Censuré ? Pfff ! mon cher Monsieur Goldman, la pomme ne tombe jamais loin de l'arbre, je croirais entendre votre fils. Steinbeck ou pas, les grossièretés n'ont pas leur place dans un spectacle de lycée. On voit que ce n'est pas vous qui avez les parents d'élèves sur le dos ensuite. Hillel n'avait qu'à choisir une pièce plus appropriée ! Qui veut mettre en scène du Steinbeck à quatorze ans ?

— Peut-être qu'Hillel est un garçon en avance sur son âge, suggéra Tante Anita.

— Oui, oui, oui, répondit Burdon en soupirant, je connais la chanson : « Mon enfant est tellement intelligent qu'on pourrait croire qu'il est débile. » Je l'entends constamment celle-là, vous savez. « Mon enfant est très spécial et bla-bla-bla », « et il a besoin d'attention et bla-bla-bla ». La vérité, c'est que nous sommes un lycée public, Monsieur et Madame Goldman, et que dans un lycée public tout le monde est logé à la même enseigne. On ne peut pas commencer à édicter des consignes particulières pour Untel, même pour de bonnes raisons. Vous imaginez si chacun des élèves devait avoir son propre petit programme parce qu'il est « spécial » ? J'ai déjà assez de soucis avec la cantine et tous ces enquiquineurs d'hindous, de juifs et de musulmans qui ne sont pas fichus de manger comme tout le monde.

— Alors, que suggérez-vous ? demanda Oncle Saul.

— Eh bien, peut-être qu'Hillel devrait travailler plus, tout simplement. Si vous saviez le nombre d'enfants que j'ai eus dans ce lycée dont les parents pensaient qu'ils étaient des génies et que vous recroisez quelques années plus tard à la caisse d'une station-service.

— Quel est le problème avec les gens qui travaillent dans les stations-service ? demanda Oncle Saul.

— Aucun ! Aucun ! Bon sang, si on ne peut même pas s'exprimer. Vous êtes drôlement agressifs dans cette famille ! Tout ce que je dis, c'est qu'Hillel a peut-être besoin de travailler au lieu de penser qu'il sait déjà tout et qu'il est plus malin que tous ses professeurs réunis. S'il a des mauvais résultats, c'est qu'il ne travaille pas assez, un point c'est tout.

— Bien évidemment qu'il ne travaille pas assez, Monsieur Burdon, expliqua Tante Anita. C'est bien le problème, et c'est pour ça que nous sommes là. Il ne travaille pas parce qu'il s'ennuie. Il a besoin d'être stimulé. Il a besoin d'être poussé. D'être encouragé. Il est en train de gâcher son potentiel…

— Monsieur et Madame Goldman, j'ai regardé attentivement ses résultats. Je comprends que ça soit difficile à accepter pour vous, mais en règle générale, quand on a des mauvais résultats, cela veut dire qu'on n'est pas très intelligent.

— Vous savez que j'entends tout ce que vous dites, principal Burdon, fit remarquer Hillel qui assistait à la conversation.

— Et voilà le petit insolent qui s'y remet. Il faut toujours qu'il ait la bouche ouverte, celui-là ! Je suis en train d'avoir une discussion avec tes parents pour le moment, Hillel. Tu sais, si c'est de cette façon que tu te comportes avec tes professeurs, ce n'est pas étonnant qu'ils te détestent tous.

Quant à vous, Monsieur et Madame Goldman, j'ai bien entendu votre comptine sur le mode « mon enfant a des mauvaises notes parce qu'il est surdoué », mais je regrette de devoir vous dire que cela s'appelle du déni. Les surdoués, on ne les voit même pas passer et, à douze ans, ils sont déjà diplômés de Harvard !

Woody décida de prendre les choses en main et de remotiver Hillel en lui permettant de faire ce qu'il faisait le mieux : entraîner l'équipe de football. Il n'y avait pas d'entraînement d'équipe régulier en dehors de la saison ; c'était interdit par le règlement de la Ligue. Mais rien n'empêchait les joueurs de se réunir entre eux pour des exercices collectifs. Aussi, à la demande de Woody, toute l'équipe se mit à se réunir deux fois par semaine pour s'entraîner sous les ordres d'Hillel, assisté de Scott. L'objectif de ces préparations était de remporter le championnat l'automne suivant, et à mesure que les semaines passaient, les joueurs s'imaginaient soulevant le trophée, tous, y compris Scott, qui confia un jour à Hillel :

— Hill', je voudrais jouer. J'aime pas être entraîneur. Je voudrais jouer au football. Moi aussi je voudrais être sur le terrain l'année prochaine. Je voudrais faire partie de l'équipe.

Hillel le regarda d'un air désolé.

— Mais Scott, tes parents ne seront jamais d'accord.

Scott eut une mine affligée. Il s'assit sur le gazon et arracha des brins d'herbe. Hillel s'assit à côté de lui et passa son bras autour de ses épaules.

— T'inquiète pas, dit-il. On va arranger ça. Il suffit que tu fasses attention, ton père l'a dit. Bien boire, faire des pauses et te laver les mains.

C'est ainsi que Scott rejoignit officiellement l'équipe non officielle des Chats Sauvages. Il s'échauffait comme il pouvait, et participait à quelques exercices. Mais il était vite à bout de souffle. Il rêvait de jouer au poste d'ailier : recevoir un ballon aux 50 yards, effectuer un sprint spectaculaire, passer toute la défense adverse et marquer un touchdown. Être porté en triomphe par le reste de l'équipe, entendre le stade hurler son nom. Hillel lui attribua le poste d'ailier, mais il était évident qu'il ne pouvait pas courir plus de dix mètres. Il fut donc décidé d'une nouvelle façon de procéder : Scott serait mis dans une brouette et poussé par un joueur jusqu'à la ligne de but où le pousseur renverserait la brouette, et Scott avec. Lequel au contact du sol, le ballon dans le bras, marquerait un touchdown. Cette nouvelle combinaison, appelée « brouette », connut un succès retentissant au sein de l'équipe. Une partie de l'entraînement fut bientôt dédiée à des séances de poussées de coéquipiers dans une brouette, ce qui eut le mérite d'augmenter de façon spectaculaire les qualités de sprinteurs des joueurs, qui, une fois lancés sans leur brouette, étaient de véritables fusées.

Je n'eus jamais la chance de voir de mes propres yeux une « brouette ». Mais le spectacle devait avoir quelque chose de saisissant, parce que, bientôt, les élèves de Buckerey se pressèrent pour assister aux entraînements, d'ordinaire uniquement suivis par quelques groupies. Hillel ordonnait à ses joueurs d'exécuter des actions de match et soudain, à son signal, déboulant de nulle part, l'un des joueurs les plus robustes — souvent Woody — traversait le terrain en poussant Scott, royalement installé dans sa brouette. Le quarterback lui envoyait le ballon depuis le fond du terrain : il fallait une agilité et une force exceptionnelles de la part du pousseur pour parvenir à ce que Scott reçoive le ballon, puis il fallait continuer jusqu'à la ligne de but en zigzaguant, évitant les stoppeurs qui ne se gênaient pas pour intercepter violemment Woody, la brouette et Scott. Mais lorsque la brouette arrivait à la ligne de but et que Scott, se jetant au sol, marquait, le public poussait des hurlements de joie. Et tous criaient : « La brouette ! La brouette ! » Et Scott se relevant, d'abord félicité par ses coéquipiers, allait saluer et célébrer son but avec la cohorte de ses fans, toujours grandissante. Puis il allait boire, reprendre son souffle et se laver les mains.


Ces quelques mois d'entraînement furent les plus heureux de la scolarité du Gang des Goldman reformé. Woody, Hillel et Scott étaient les vedettes de l'équipe de football et les gloires du lycée. Jusqu'à ce jour de printemps, peu après Pâques, où Gillian Neville, qui attendait son fils sur le parking du lycée, fut alertée par les cris de joie de la foule. Scott venait de réaliser un touchdown. Gillian marcha jusqu'au terrain pour voir ce qui s'y passait et découvrit son fils, dans une tenue dépareillée de footballeur, en train de traverser le terrain à bord d'une brouette. Elle se mit à hurler :

— Scott, au nom du Ciel ! Scott, qu'est-ce que tu fais là ?

Woody s'arrêta net. Les joueurs se figèrent, les spectateurs se turent. Il y eut un silence de mort.

— Maman ? fit Scott en enlevant son casque.

— Scott ? Mais tu m'as dit que tu étais au cours d'échecs.

Scott baissa la tête et descendit de sa brouette.

— Je t'ai menti, Maman. Je suis désolé…

Elle se précipita vers son fils et l'enlaça en étranglant un sanglot.

— Ne me fais pas ça, Scott. Ne me fais pas ça, s'il te plaît. Tu sais que j'ai peur pour toi.

— Je sais, je ne veux pas que tu t'inquiètes. On ne faisait vraiment rien de mal.

Gillian Neville releva la tête et vit Hillel, un bloc-notes à la main et un sifflet autour du cou.

— Hillel, cria-t-elle en se dirigeant vers lui, tu m'avais promis !

Elle perdit son sang-froid et, se précipitant, sur lui, lui décocha une gifle retentissante.

— Est-ce que tu comprends que tu vas tuer Scott avec tes imbécillités ?

Hillel resta sous le choc du coup reçu.

— Où est l'entraîneur ? hurla Gillian. Où est le coach Bendham ? Est-il au moins au courant de ce que vous faites ?

Ce furent les prémices d'un scandale. Burdon fut prévenu, l'administration scolaire du Maryland saisie. Burdon réunit dans son bureau le coach, Scott et ses parents, Hillel, Oncle Saul et Tante Anita.

— Saviez-vous que vos joueurs organisaient des entraînements ? demanda le principal Burdon au coach.

— Oui, répondit Bendham.

— Et vous n'avez pas jugé bon d'y mettre un terme ?

— Pourquoi l'aurais-je fait ? Mes joueurs progressent. Vous connaissez le règlement, principal : les entraîneurs ne doivent pas avoir de contact avec les joueurs en dehors de la saison. Avoir Hillel qui organise des entraînements de groupe, c'est du pain bénit et parfaitement réglementaire.

Burdon soupira et se tourna vers Hillel :

— On ne t'a jamais dit qu'on ne doit pas mettre les petits enfants malades dans des brouettes ? C'est humiliant !

— M'sieur Burdon, protesta Scott, ce n'est pas ce que vous croyez ! Au contraire, je n'ai jamais été aussi heureux que ces derniers mois.

— Alors toi, on te promène en brouette, et tu es content ?

— Oui, principal Burdon.

— Mais enfin, pour l'amour du Ciel, c'est un lycée ici, pas un cirque !

Burdon congédia le coach, Scott et ses parents pour parler en privé avec les Goldman.

— Hillel, dit-il, tu es un garçon intelligent. Tu as vu dans quel état est le petit Scott Neville ? L'exercice est très dangereux pour lui.

— Au contraire, je crois qu'un peu d'exercice lui fait le plus grand bien.

— Es-tu médecin ? demanda Burdon.

— Non.

— Alors, garde tes avis pour toi, petit impertinent. Je ne te demande pas une faveur, je te donne un ordre. Cesse de mettre ce petit garçon malade dans une brouette ou de lui faire faire quelque gymnastique que ce soit. C'est très important.

— D'accord.

— Je veux plus que ça. Je veux que tu me le promettes.

— Je le promets.

— Bon. Très bien. Désormais, tes entraînements clandestins, c'est fini. Tu n'es pas membre de l'équipe, tu n'as rien à voir avec eux, je ne veux plus te voir dans leur bus, dans leur vestiaire, ou je ne sais pas où. Je ne veux plus avoir affaire à toi.

— D'abord le théâtre, maintenant le football. Vous me privez de tout ! s'indigna Hillel.

— Je ne te prive de rien, j'applique simplement les règles qui régissent le bien-vivre dans notre établissement.

— Je n'ai violé aucune règle, principal. Rien ne m'empêche d'entraîner l'équipe en dehors de la saison.

— Je te l'interdis.

— Et selon quelle base légale ?

— Hillel, souhaites-tu être renvoyé de ce lycée ?

— Non, quel problème il y a à ce que j'entraîne l'équipe en dehors de la saison ?

— Entraîner l'équipe ? Tu appelles ça un entraînement ? Mettre un enfant atteint de mucoviscidose dans une brouette pour lui faire traverser le terrain, tu appelles ça un entraînement ?

— J'ai lu le règlement, figurez-vous. Rien n'indique qu'il soit interdit qu'un joueur en transporte un autre qui tient le ballon.

— Bon, Hillel, éructa Burdon qui avait perdu son calme, tu veux jouer les avocats, c'est ça ? Tu es l'avocat des petits malades en brouette ?

— Je voudrais juste que vous ne soyez pas aussi psychorigide.

Le principal prit un air contrit et déclara à l'attention d'Oncle Saul et Tante Anita :

— Monsieur et Madame Goldman, Hillel est un gentil petit. Mais c'est le système public, ici. Si vous n'êtes pas satisfaits, il faut retourner dans le privé.

— Je vous rappelle que c'est le lycée de Buckerey qui est venu nous chercher, rétorqua Hillel.

— Woody, oui. Mais toi, c'est différent : tu es là parce que Woody voulait que tu l'accompagnes et nous avons accepté qu'il en soit ainsi. Mais sens-toi libre de changer d'école si c'est ça que tu veux.

— C'est vraiment pas gentil de dire ça. Ça veut dire que vous vous en foutez de moi !

— Mais enfin, je ne m'en fous pas du tout ! Je pense que tu es un garçon très gentil, je t'apprécie beaucoup, mais tu es un élève comme un autre, voilà tout. Tu veux rester dans un lycée public, tu dois en accepter les règles. C'est comme ça que notre système fonctionne.

— Vous êtes médiocre, principal. Votre lycée est médiocre. Envoyer les gens dans le privé, c'est votre réponse à tout ? Vous nivelez tout par le bas ! Vous interdisez Steinbeck pour trois gros mots dans le texte, mais vous êtes incapable de comprendre la portée de son œuvre ! Et vous vous cachez derrière des règlements obscurs pour justifier votre manque d'ambition intellectuelle. Et ne venez pas parler d'un système qui fonctionne, car notre système scolaire public dysfonctionne totalement et vous le savez. Et un pays dont le système scolaire ne marche pas n'est ni une démocratie ni un État de droit !

Il y eut un long silence. Le principal soupira et finit par demander :

— Hillel, quel âge as-tu ?

— J'ai quatorze ans, principal Burdon.

— Quatorze ans. Et pourquoi n'es-tu pas en train de faire du skate avec tes autres camarades, au lieu de demander si la garantie de l'État de droit dépend de la qualité de son système scolaire ?

Burdon se leva et alla ouvrir la porte de son bureau pour signifier que l'entretien était terminé. Woody, qui attendait sur une chaise dans le couloir, entendit le principal dire à Oncle Saul et Tante Anita en leur serrant la main :

— Je crois que votre petit Hillel ne trouvera jamais sa place ici.

Hillel éclata en sanglots :

— Mais non, vous n'avez rien compris ! J'ai passé une heure à vous parler et vous n'avez même pas eu la décence de m'écouter. (Il se tourna vers ses parents.) Maman, Papa, je voudrais juste qu'on m'écoute ! Je voudrais un peu de considération !

Pour calmer les esprits, les Baltimore allèrent tous les quatre boire un milk-shake au Dairy Shack d'Oak Park. Installés face à face sur deux banquettes, ils restèrent inhabituellement silencieux.

— Hillel chaton, finit par dire Tante Anita, avec ton père, nous avons beaucoup discuté de la situation… il y a cette école spécialement adaptée…

— Non, pas une école spéciale ! s'écria Hillel. Pas ça, je vous en supplie ! Vous ne pouvez pas me séparer de Woody.

Anita sortit une brochure de son sac et la déposa sur la table.

— Jettes-y au moins un œil. C'est un endroit qui s'appelle Blueberry Hill. Je crois que tu y serais bien. Je ne supporte plus de te voir si malheureux dans ce lycée.

Hillel, de mauvaise grâce, feuilleta le document.

— En plus, c'est à 60 miles d'ici ! s'indigna-t-il. C'est hors de question ! Je ne vais quand même pas faire 120 miles aller-retour tous les jours !

— Hillel chéri, mon ange… tu dormirais là-bas…

— Quoi ? Non, non ! Je ne veux pas !

— Chaton, tu rentrerais tous les week-ends. Ça te permettra d'apprendre tellement de choses. Tu t'ennuies à l'école.

— Non, Maman, je ne veux pas ! JE NE VEUX PAS ! Pourquoi est-ce que je devrais aller là-bas ?

Ce soir-là, Woody et Hillel lurent ensemble la brochure de Blueberry Hill.

— Wood', il faut que tu m'aides ! supplia Hillel, complètement paniqué. Je ne veux pas aller là-bas. Je ne veux pas qu'on soit séparés.

— Moi non plus, je ne veux pas. Mais je sais pas quoi faire pour toi : c'est toi le fortiche à l'école, en principe. Essaie d'arrêter de te faire remarquer. T'es capable de faire ça ? Tu as fait élire le président Clinton ! Tu connais tout sur tout ! Fais un effort. Ne laisse pas ce stupide Burdon te démolir. Allez, t'inquiète pas, Hill', je vais pas te laisser partir.

Hillel, terrifié à l'idée d'être envoyé à l'école spéciale, n'eut plus le moral à faire quoi que ce soit. Le vendredi soir, Tante Anita entra dans la chambre de Woody. Il était à son bureau en train de faire ses devoirs.

— Woody, j'ai eu le coach Bendham au téléphone. Il dit que tu lui as laissé un mot lui signifiant que tu quittais l'équipe de football. Est-ce que c'est vrai ?

Woody baissa la tête.

— À quoi ça sert, de toute façon ?, murmura-t-il.

— Qu'est-ce que tu veux dire, trésor ? demanda-t-elle en s'agenouillant près de lui pour être à sa hauteur.

— Si Hill' va à l'école spéciale, ça veut dire que je pourrai plus habiter chez vous, hein ?

— Non, Woody, bien sûr que non. C'est ta maison, ça ne change rien. Nous t'aimons comme un fils, tu le sais. L'école spéciale est un endroit pour Hillel, pour l'aider à s'épanouir. C'est pour son bien. Tu es chez toi pour toujours ici.

Il laissa couler une larme sur sa joue. Elle le prit contre lui et le serra fort contre sa poitrine.


Le dimanche, peu avant l'heure du déjeuner, le coach Bendham passa à l'improviste chez les Goldman-de-Baltimore. Il proposa à Woody d'aller déjeuner et l'emmena manger un hamburger dans un diner où il avait ses habitudes.

— Je suis désolé pour ma lettre, coach, s'excusa Woody à table. Je n'avais pas vraiment envie de quitter l'équipe. J'étais en colère à cause des histoires qu'on fait à Hillel.

— Tu sais, mon garçon, j'ai soixante ans. Ça doit faire à peu près quarante ans que j'entraîne des équipes de football, et de toute ma carrière je n'ai jamais été déjeuner avec un seul de mes gars. Moi, j'ai mes règles et ça, c'est pas dans mes règles. Pourquoi ferais-je cela ? J'en ai eu des types qui ont décidé qu'ils voulaient quitter l'équipe. Ils préféraient aller retrouver des nanas plutôt que courir avec un ballon dans les bras. C'était un signe, ça voulait dire qu'ils n'étaient pas sérieux. Je n'ai pas perdu de temps à essayer de les récupérer. Pourquoi perdre du temps avec des types qui ne voulaient pas jouer quand j'avais des gars qui se bousculaient au portillon pour rejoindre l'équipe ?

— Je suis sérieux, coach. Je vous le promets !

— Je le sais, mon garçon. C'est pour ça que je suis là.

Un serveur leur apporta leur commande. Le coach attendit qu'il fût parti pour reprendre :

— Écoute, Woody, je sais qu'il y a une bonne raison pour que tu m'aies écrit ce mot. Je voudrais que tu me dises ce qui se passe.

Woody expliqua les soucis que rencontrait Hillel, le principal Burdon qui ne voulait rien entendre et la menace de l'école spéciale qui planait.

— Il n'a pas de problème d'attention, dit Woody.

— Je le sais bien, mon garçon, répondit le coach. Y a qu'à l'entendre s'exprimer. Dans sa tête, il est déjà à un stade de développement plus élevé que la plupart de ses enseignants.

— Hillel a besoin d'un défi ! Il a besoin de se sentir tiré vers le haut. Il est heureux avec vous. Il est heureux sur le terrain !

— Tu veux qu'il rejoigne l'équipe ? Mais qu'est-ce qu'on va faire de lui ? C'est le type le plus maigre que j'aie vu de toute ma vie.

— Non, coach, ce n'est pas exactement à un poste de joueur que je pense. J'ai une idée, mais il va falloir que vous me fassiez confiance…

Bendham l'écouta attentivement, opinant du chef pour lui signifier qu'il approuvait sa proposition. Le repas terminé, il conduisit jusqu'à un quartier résidentiel proche. Il s'arrêta devant une petite maison bâtie sur un seul niveau, devant laquelle était garé un camping-car.

— Tu vois, mon garçon, c'est ma maison. Et le camping-car est à moi. Je me le suis acheté l'année dernière, mais je ne l'ai encore jamais vraiment utilisé. C'était une bonne affaire, je l'ai acheté pour ma retraite.

— Pourquoi vous me racontez ça, coach ?

— Parce que, dans trois ans, je prendrai ma retraite. Ça correspond à la fin de ton lycée. Tu sais ce qui me ferait plaisir ? Finir en remportant la coupe et en envoyant le meilleur joueur que j'aie jamais dirigé en NFL. Alors je vais accepter ton idée. En échange, je veux que tu me promettes de revenir à l'entraînement, de travailler aussi dur que tu l'as fait jusqu'à maintenant. Je veux te voir un jour en NFL, mon garçon. Et moi je prendrai mon camping-car et je sillonnerai la côte Est pour ne rien rater de tes matchs. Je te regarderai depuis les tribunes et je dirai aux types qui seront assis à côté de moi : je le connais bien ce gars-là, c'est moi qui l'ai entraîné au lycée. Promets-moi, Woodrow. Promets-moi que toi et le football, ce n'est que le début d'une grande aventure.

— Je vous le promets, coach Bendham.

L'homme sourit.

— Alors, viens maintenant, nous allons annoncer la nouvelle à Hillel.

Vingt minutes plus tard, dans la cuisine des Goldman-de-Baltimore, Hillel, Oncle Saul et Tante Anita écoutèrent le coach, médusés.

— Vous voulez que je devienne votre assistant, coach ? répéta Hillel incrédule.

— Exactement. À partir de la rentrée prochaine. Mon assistant officiel. J'ai le droit de t'engager, Burdon ne peut rien contre ça. Et puis tu feras un assistant du tonnerre : tu connais les gars, t'as une bonne vision du jeu, et je sais que tu fais des fiches sur les autres équipes.

— C'est Wood' qui vous l'a raconté ?

— Peu importe. Tout ça pour dire qu'on va avoir trois grosses saisons à venir, que je ne suis plus tout jeune et qu'un coup de main ne sera pas de trop.

— Oh, mon Dieu ! Oui ! Oui ! J'adorerais ça !

— Il y a une seule condition : pour être dans l'équipe, il faut avoir de bonnes notes. C'est dans le règlement. Les membres de l'équipe de football doivent avoir la moyenne dans toutes les branches, et c'est valable pour toi aussi. Donc si tu veux faire partie de l'équipe, il va falloir te reprendre en classe dès maintenant.

Hillel promit. Ce fut pour lui une résurrection.

14.

Le matin du 26 mars 2012, je fus réveillé par mon téléphone. Il était cinq heures du matin. C'était mon agent qui m'appelait depuis New York.

— C'est dans la presse, Marcus.

— De quoi tu me parles ?

— Alexandra et toi. Vous faites la une du torchon le plus lu du pays.

Je me ruai au supermarché le plus proche, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ils étaient en train de décharger depuis une palette en bois des piles de magazines emballés dans de la cellophane.

J'en attrapai une, déchirai le plastique, saisis un magazine, et lus, effaré :

QUE SE PASSE-T-IL
ENTRE ALEXANDRA NEVILLE ET MARCUS GOLDMAN ?
Récit d'une escapade secrète en Floride.

Le type dans le van noir était un photographe. Il avait passé plusieurs jours à nous observer et à nous suivre. Il avait vendu l'exclusivité à un magazine qui prenait tout le monde de court.

Il avait assisté à tout depuis le début : moi volant Duke, Alexandra et moi à Coconut Grove, Alexandra venant chez moi. Tout laissait à penser que nous avions une liaison.

Je rappelai mon agent.

— Il faut empêcher ça, lui dis-je.

— Impossible. Ils ont été très malins. Aucune fuite, aucune annonce sur Internet. Toutes les photos sont prises depuis la voie publique sans intrusion directe dans ta sphère intime. Tout est parfaitement ficelé.

— Je n'ai rien fait avec elle.

— Tu fais ce que tu veux.

— Je te dis qu'il n'y a rien ! Il doit bien y avoir un moyen d'empêcher que ce journal soit vendu.

— Ils ne font qu'émettre une supposition, Marcus. Ce n'est pas illégal.

— Est-ce qu'elle est au courant ?

— J'imagine. Et si ce n'est pas encore le cas, ce le sera dans l'heure.

J'attendis une heure avant d'aller sonner à la grille de la maison de Kevin. Je vis la caméra de l'interphone s'allumer, signe que quelqu'un me voyait, mais le portail resta fermé. Je sonnai encore, et finalement la porte de la maison s'ouvrit. C'était Alexandra. Elle vint jusque devant la grille et resta derrière.

— Tu as volé le chien ? dit-elle en me fusillant du regard. C'est pour ça qu'il était tout le temps chez toi ?

— Je l'ai fait une fois. Ou deux. Ensuite il est venu tout seul, je te le jure.

— Je ne sais plus si je dois te croire, Marcus. Est-ce que c'est toi qui as averti la presse ?

— Quoi ? Mais enfin, pourquoi aurais-je fait ça ?

— Je ne sais pas. Pour que je rompe avec Kevin, peut-être ?

— Enfin, Alexandra ! Ne me dis pas que tu penses ça !

— T'as eu ta chance, Marcus. C'était il y a huit ans. Ne viens pas saccager ma vie. Laisse-moi tranquille. Mes avocats vont te contacter pour que tu fasses un démenti.

*

Baltimore, Maryland.

Printemps-été 1995.


Je me sentais de plus en plus isolé à Montclair.

Pendant que j'étais coincé dans le New Jersey, une existence paradisiaque me tendait les bras à Oak Park. Il n'y avait pas une mais deux familles merveilleuses, les Baltimore et les Neville, qui, de surcroît, tissèrent des liens d'amitié. Oncle Saul et Patrick Neville devinrent partenaires de tennis. Tante Anita proposa à Gillian Neville de participer à des activités bénévoles dans le foyer pour enfants d'Artie Crawford. Hillel, Woody et Scott étaient tout le temps fourrés ensemble.

Un jour de début avril, Hillel, qui lisait tous les jours le Baltimore Sun, tomba sur un article à propos d'un concours musical organisé par une radio nationale. Les participants étaient invités à envoyer leur candidature sous la forme de deux compositions interprétées par eux, enregistrées ou filmées. Le gagnant pourrait enregistrer cinq titres dans un studio professionnel, dont l'un serait diffusé durant six mois par la station de radio. Bien évidemment, Oncle Saul possédait une formidable caméra dernier cri, et bien évidemment il accepta de la prêter à Hillel et Woody. Et depuis ma prison du New Jersey, je recevais tous les jours des appels excités de mes cousins pour me raconter que le projet allait bon train. Durant une semaine, Alexandra passa toutes ses fins d'après-midi à répéter chez les Goldman et, durant le week-end, Hillel et Woody la filmèrent. Je crevais de jalousie.

Mais concours ou pas, nous nous fimes tous les trois, Woody, Hillel et moi, coiffer au poteau car Alexandra arriva bientôt chez les Baltimore avec Austin, son petit ami. Il fallait bien que ça arrive : Alexandra, dix-sept ans, belle comme le jour, n'allait pas jeter son dévolu sur des jardiniers de quinze ans dont la pousse des poils pubiens avait affiché un retard lamentable. Elle nous préféra un type de son lycée, un fils à papa beau comme un dieu et fort comme Hercule, mais bête comme un baudet. Il venait dans le sous-sol, se vautrait sur le canapé, n'écoutait pas les compositions d'Alexandra. Il se fichait de sa musique comme de l'an quarante, alors que sa musique, c'était toute sa vie, ce que cet imbécile d'Austin n'avait pas compris.

Il s'écoula deux mois jusqu'à la proclamation des résultats du concours. Alexandra passa entre-temps son permis de conduire, et les soirs de week-end, quand Austin la laissait tomber pour sortir avec ses copains, elle passait nous prendre chez les Baltimore. Nous allions nous chercher des milk-shakes au Dairy Shack, nous allions nous garer dans une ruelle tranquille et nous nous étendions sur une pelouse, face à la nuit, à écouter la musique que diffusait l'autoradio par les portières ouvertes de la voiture. Alexandra chantait par-dessus et nous, nous imaginions sa chanson diffusée en boucle à la radio.

Dans ces moments-là, nous avions l'impression qu'elle était à nous. Nous discutions pendant des heures. Il arrivait fréquemment qu'Austin soit le sujet de notre conversation. Hillel osait les questions qui nous brûlaient à tous les trois les lèvres :

— Qu'est-ce que tu fais avec un con pareil ? demandait-il.

— Il est très loin d'être un con. Il est parfois un peu abrupt, mais c'est un chouette garçon.

— C'est vrai, se moquait Woody, ce doit être sa décapotable qui lui fait passer de l'air dans la tête.

— Non, sérieusement, le défendait Alexandra, il gagne à être connu.

— N'empêche, c'est un con, tranchait Hillel. Elle finissait par dire :

— Je l'aime. C'est comme ça.

Quand elle disait « je l'aime », nos cœurs se déchiraient.


Alexandra ne remporta pas le concours. Elle reçut pour toute réponse une lettre sèche qui lui disait que sa candidature n'était pas retenue. Austin lui dit que si elle avait perdu, c'est parce qu'elle était nulle.

Pour être tout à fait franc avec vous, lorsque Woody et Hillel me téléphonèrent pour m'annoncer la nouvelle, une partie de moi fut soulagée : il m'aurait été pénible que sa carrière soit lancée grâce à un concours déniché par Hillel et une vidéo qui ait été une fabrication intégrale des Baltimore.

J'eus néanmoins beaucoup de peine pour elle, car je savais combien elle tenait à ce concours. Après avoir obtenu par l'opérateur son numéro de téléphone, je pris mon courage à deux mains et lui téléphonai, ce que je n'avais jamais osé faire malgré l'envie qui me dévorait depuis des mois. À mon grand soulagement, ce fut elle qui répondit, mais le coup de fil commença très mal :

— Salut, Alexandra, c'est Marcus.

— Marcus qui ?

— Marcus Goldman.

— Qui ?

— Marcus, le cousin de Woody et Hillel.

— Oh, Marcus, le cousin ! Bonjour, Marcus, comment vas-tu ?

Je lui dis que je téléphonais à propos du concours, que j'étais désolé qu'elle n'ait pas gagné et, à mesure que nous parlâmes, elle éclata en sanglots.

— Personne ne croit en moi, dit-elle. Je me sens si seule. Tout le monde s'en fout.

— Moi, je m'en fous pas, dis-je. S'ils ne t'ont pas prise, c'est que c'est un concours de nuls. Ils ne te méritent pas ! Ne te laisse pas abattre ! Fonce ! Enregistre une autre démo !

Après avoir raccroché, je rassemblai les économies que j'avais, les mis dans une enveloppe et les lui envoyai pour qu'elle puisse enregistrer une maquette professionnelle.

Quelques jours plus tard, je reçus un avis de retrait d'un envoi postal. Ma mère, inquiète, m'interrogea longuement pour savoir si j'avais acheté des vidéos pornographiques.

— Non, Maman.

— Promets-le moi.

— Je te le promets. Si c'était le cas, je les aurais fait envoyer ailleurs.

— Où ça ?

— Maman, c'était une plaisanterie. Je n'ai pas commandé de vidéos pornographiques.

— Alors, qu'est-ce que c'est ?

— Je ne sais pas.

Malgré mes protestations, elle tint à m'accompagner au bureau de poste pour aller chercher l'envoi et se tint derrière moi au guichet.

— D'où vient l'envoi ? demanda-t-elle à l'employé de poste.

— Baltimore, répondit-il en me remettant une enveloppe.

— Est-ce que tu attends quelque chose de tes cousins ? demanda ma mère.

— Non, Maman.

Elle me somma d'ouvrir et je finis par lui dire :

— Maman, je crois que c'est personnel.

La terreur de la pornographie passée, son visage s'éclaira.

— Tu as une petite amie à Baltimore ?

Je la regardai sans répondre et elle me fit la grâce d'aller attendre dans la voiture. Je m'isolai dans un coin du bureau de poste et décachetai l'enveloppe avec précaution.

Cher Markikette,


Je m'en veux : je ne t'ai jamais remercié de m'avoir écrit pour me dire que tu aurais voulu vivre à Baltimore. J'ai été très touchée. Peut-être qu'un jour tu déménageras ici, qui sait ?

Je te remercie de ta lettre et de l'argent. Je ne peux pas accepter cet argent mais tu m'as convaincue d'utiliser mes économies pour enregistrer une maquette et persévérer.

Tu es une personne très spéciale. J'ai de la chance de te connaître. Merci de m'encourager à devenir musicienne, tu es le seul à croire en moi. Je ne l'oublierai jamais.


J’espère te revoir bientôt à Baltimore.

Tendrement,


Alexandra

PS : Il vaut mieux que tu ne dises pas à tes cousins que je t'ai écrit.

Je relus la lettre dix fois. Je la serrai contre mon cceur. Je dansai sur le sol en béton du bureau de poste. Alexandra m'avait écrit. À moi. Je sentais mon ventre serré par l'émotion. Je rejoignis ma mère dans la voiture et je ne dis pas un mot de tout le trajet. Puis, alors que nous arrivions dans notre allée, je lui dis :

— Je suis content de ne pas avoir la mucoviscidose, Maman.

— Tant mieux, mon chéri. Tant mieux.

15.

Ce 26 mars 2012, jour de la parution du journal, je restai enfermé chez moi.

Mon téléphone sonnait sans arrêt. Je ne répondais plus. C'était inutile : tout le monde voulait savoir si c'était vrai. Est-ce que j'étais en couple avec Alexandra Neville ?

Je savais qu'il n'allait pas falloir longtemps pour que des paparazzis s'installent devant ma porte. Je décidai d'aller faire suffisamment de courses pour n'avoir plus besoin de bouger de chez moi pour un bout de temps. En revenant du supermarché, le coffre de ma voiture rempli de sacs de nourriture, Leo, qui jardinait devant sa maison, me demanda si j'avais prévu de tenir un siège.

— Alors, vous n'êtes pas au courant ?

— Non.

Je lui montrai un exemplaire du magazine.

— Qui a pris ces photos ? demanda-t-il.

— Le type du van. C'était un paparazzi.

— Vous avez voulu devenir célèbre, Marcus. Et à présent votre vie ne vous appartient plus. Vous avez besoin d'un coup de main ?

— Non, merci, Leo.

Nous entendîmes soudain un aboiement derrière nous. C'était Duke.

— Qu'est-ce que tu fais là, Duke ? lui demandai-je.

Il me fixa de ses yeux noirs.

— Va-t'en, lui ordonnai-je.

J'allai déposer une partie de mes sacs sous mon porche et le chien me suivit.

— Va-t'en ! m'écriai-je. Il me regarda sans broncher.

— Va-t'en !

Il resta immobile.

À cet instant, j'entendis un bruit de moteur. Une voiture freina. C'était Kevin. Il était dans tous ses états. Il sauta hors de sa voiture et se dirigea vers moi, décidé à en découdre.

— Fils de pute ! me hurla-t-il au visage. Je reculai.

— Il ne s'est rien passé, Kevin ! Ces photos sont un mensonge ! Alexandra tient à toi. Il resta à distance.

— Tu t'es bien foutu de moi…

— Je ne me suis foutu de personne, Kevin.

— Pourquoi ne m'as-tu jamais dit ce qui s'était passé entre Alexandra et toi ?

— Ce n'était pas à moi de t'en parler.

Il pointa un doigt menaçant dans ma direction.

— Tire-toi de nos vies, Marcus.

Il attrapa Duke par le collier pour le traîner à la voiture. Celui-ci essaya de se dégager. « Viens ici ! » hurla-t-il en le secouant.

Duke gémit et essaya de se débattre. Kevin lui cria de se taire et le fit monter de force dans le coffre de son 4 x 4. En remontant dans sa voiture il me dit d'un ton menaçant :

— Ne t'approche plus jamais d'elle, Goldman. Ni d'elle, ni de ce chien, ni de personne. Vends cette maison, tire-toi loin. Tu n'existes plus à ses yeux. Tu m'entends ? Tu n'existes plus !

Il démarra en trombe.

Par la vitre, Duke me lança un regard plein de tendresse et aboya des mots que je ne compris pas.

*

Baltimore.

Automne 1995.


L'automne qui suivit, la rentrée scolaire marqua la reprise de la saison de football. Les Chats Sauvages de Buckerey High firent rapidement parler d'eux. Leur début de championnat fut triomphal. Le lycée tout entier se prit d'une passion dévorante pour cette équipe bientôt réputée invincible. Qu'avait-il bien pu se passer en quelques mois pour que les Chats Sauvages soient ainsi transformés ?

Le stade de Buckerey affichait complet à chaque rencontre. Et s'il s'agissait d'un match à l'extérieur, des cohortes de fans dévoués et bruyants faisaient le déplacement. Il n'en fallut pas plus pour que la presse locale rebaptise l'équipe « Les Invincibles Chats Sauvages de Buckerey ».

La réussite de l'équipe remplissait Hillel d'un immense sentiment de fierté. En devenant l'assistant du coach, il s'était trouvé une place à part entière parmi les Chats Sauvages.

L'état de santé de Scott s'était dégradé. Il y avait eu plusieurs alertes à la fin de l'été. Il avait mauvaise mine et se déplaçait désormais régulièrement avec une bouteille d'oxygène. Ses parents étaient inquiets. Il ne pouvait plus que suivre les matchs depuis les gradins. Chaque fois qu'il se levait pour célébrer un touchdown, il était envahi par la tristesse de ne pouvoir être sur le terrain. Son moral était en chute libre.

Un dimanche matin froid de septembre, au lendemain d'un match que les Chats Sauvages avaient brillamment remporté, il sortit de chez lui en cachette et se rendit au stade de Buckerey. Tout était désert. Il faisait très humide ; la pelouse était envahie par une brume opaque. Il se plaça à une extrémité du terrain et se mit à le traverser en courant, s'imaginant porteur du ballon. Il ferma les yeux et se vit en ailier puissant, un Invincible lui aussi. Rien ne pouvait l'arrêter. Il lui semblait entendre les vivats de la foule qui scandait son nom. Il était un joueur des Chats Sauvages et il allait marquer le point final. Grâce à lui ils allaient remporter le championnat. Il courut encore et encore, il sentait entre ses mains le ballon qu'il n'avait pas. Il courut jusqu'à en perdre la respiration, jusqu'à s'effondrer dans l'herbe mouillée, inerte.

C'est grâce à l'intervention d'un homme qui promenait son chien que Scott fut sauvé. Il fut emmené en ambulance à l'hôpital Johns Hopkins, où il subit une batterie d'examens. Son état s'était soudainement aggravé.

Ce fut Tante Anita qui informa Hillel et Woody de l'accident de Scott.

— Pourquoi était-il sur le terrain ? demanda Hillel.

— On n'en sait rien. Il est sorti sans prévenir ses parents.

— Et jusqu'à quand restera-t-il à l'hôpital ?

— En tout cas deux semaines.

Ils allèrent régulièrement rendre visite à Scott.

— Je voudrais faire comme vous, dit-il à Woody. Je voudrais être sur un terrain de football, je voudrais que la foule m'acclame. Je veux plus être malade.

Scott put finalement rentrer chez lui. Il dut rester au repos total. Tous les jours, après l'entraînement, Woody et Hillel passaient le voir. Parfois l'équipe tout entière venait. Les Chats Sauvages s'entassaient dans la chambre de Scott, lui narrant leurs exploits du jour. Tout le monde disait qu'ils allaient remporter la coupe. Jusqu'à aujourd'hui encore, aucune équipe de la Ligue des lycées n'a battu les records établis par eux durant la saison 1995–1996.


Un samedi après-midi de la mi-octobre, les Chats Sauvages jouèrent un match capital au stade de Buckerey. Avant de partir rejoindre l'équipe, Woody et Hillel s'arrêtèrent chez les Neville. Scott était dans son lit. Il paraissait très abattu.

— Tout ce que je voudrais, c'est être avec vous, les gars, leur dit-il. Je voudrais jardiner avec vous, jouer au football avec vous. Faire ce qu'on faisait avant.

— Tu peux pas venir assister au match ?

— Ma mère ne veut pas. Elle veut que je me repose, mais je ne fais que ça, me reposer.

Quand Hillel et Woody partirent, Scott se laissa envahir par le désarroi. Il descendit à la cuisine : la maison était déserte. Sa sœur était absente, son père était à un rendez-vous et sa mère était partie faire des courses. L'idée lui vint alors à l'esprit de s'enfuir et rejoindre les Chats Sauvages. Il n'y avait personne pour l'en empêcher.


Au stade de Buckerey, le match débuta. Les Chats Sauvages prirent rapidement l'avantage.

Scott avait pris son vieux vélo. Il était trop petit pour lui, mais il roulait toujours. C'était le plus important. Il se dirigea vers le lycée de Buckerey, s'arrêtant à intervalles réguliers pour reprendre son souffle.


Gillian Neville rentra chez elle. Elle appela Scott mais il ne répondit pas. Elle monta à l'étage, et en ouvrant la porte de la chambre, elle le trouva endormi dans son lit. Elle ne le dérangea pas et le laissa se reposer.


Scott arriva au stade de Buckerey à la fin du premier quart-temps. Les Chats Sauvages menaient déjà largement au score. Il laissa son vélo contre une barrière et se glissa dans les vestiaires.

Il entendit la voix du coach Bendham qui donnait ses consignes et se cacha dans les douches. Il ne voulait pas être spectateur. Il voulait jouer. Il attendit que se passe le quart-temps suivant. Il devait parler à Hillel.


Un étrange pressentiment poussa Gillian Neville à aller réveiller son fils. Elle entrouvrit la porte de sa chambre. Il dormait toujours. Elle s'approcha du lit et en touchant les draps elle réalisa qu'il n'y avait personne à l'intérieur : à la place de son fils, il n'y avait que des coussins, qui avaient parfaitement fait illusion.

Au troisième quart-temps, Scott parvint à attirer l'attention d'Hillel, qui le rejoignit dans les douches.

— Qu'est-ce que tu fais ici ?

— Je veux jouer !

— T'es fou ! C'est impossible.

— S'il te plaît. J'aimerais juste jouer une fois un match.


Gillian Neville parcourut Oak Park en voiture. Elle essaya de joindre Patrick, qui ne répondait pas. Elle se rendit chez les Goldman mais elle trouva porte close : ils étaient au match.


À la fin du troisième quart-temps, Hillel parla avec Woody et lui expliqua la situation. Il lui fit part de son idée. Woody profita d'un temps mort pour en parler aux autres joueurs. Puis il fit signe à Ryan, un ailier au gabarit léger, de venir vers lui et il lui détailla ce qu'il devait faire.


Gillian retourna à la maison. Toujours personne. Elle sentit la panique l'envahir et elle éclata en sanglots.


Il ne restait plus que cinq minutes dans la partie. Ryan demanda à sortir du terrain.

— Je dois aller aux toilettes, coach.

— Ça peut pas attendre ?

— Désolé, c'est vraiment très pressant.

— Dépêche-toi !

Ryan entra dans le vestiaire et donna son maillot et son casque à Scott qui l'attendait.


Il ne restait que deux minutes de jeu. Le coach pesta contre Ryan qui ressortait enfin des vestiaires et lui ordonna de se remettre en place. Bendham était tellement concentré qu'il ne remarqua rien. L'action débuta. Ryan avait une drôle de démarche, et un mauvais placement. Le coach lui cria des ordres, sans réaction. Soudain, ce fut toute son équipe qui perdit la tête et se plaça en formation triangulaire. « Mais qu'est-ce que vous foutez, bon Dieu ! » hurla-t-il.

Puis Hillel cria : « Maintenant. » Il vit Woody monter au poste d'ailier et se placer aux côtés de Ryan. Le ballon repassa aux mains des Chats Sauvages et Woody le réceptionna. Tous les joueurs se mirent en ligne autour de Ryan, qui reçut le ballon et s'élança sur le terrain, escorté par tous les autres joueurs qui le protégeaient.

Le stade resta muet un instant. Les joueurs de l'équipe adverse, complètement déstabilisés, regardèrent médusés la formation compacte traverser la pelouse. Scott passa la ligne des buts et posa le ballon au sol. Puis il leva les mains vers le ciel, enleva son casque et le stade tout entier se mit à hurler de joie.

« TOOOOOOOOOuchdOOOOOOwn pour les Chats Sauvages de Buckerey qui remportent ce match ! » s'écria le speaker dans les haut-parleurs.

« C'est le plus beau jour de ma vie ! » exulta Scott en entamant quelques pas de danse sur le terrain. Tous les joueurs s'agglutinèrent autour de lui et le portèrent en triomphe. Le coach Bendham, resté un instant stupéfait, ne sut pas comment réagir et éclata de rire avant de se joindre aux acclamations qui scandaient le nom de Scott et réclamaient un tour de stade. Scott s'exécuta, envoyant des baisers à la foule et saluant à tout-va. Il parcourut la moitié du terrain, sentit son cœur qui s'emballait. Il avait de plus en plus de mal à respirer, il essaya de se calmer mais il eut l'impression qu'il étouffait. Et soudain il s'écroula.

16.

Le 28 mars 2012, Alexandra quitta Boca Raton et retourna à Los Angeles.

Le jour où elle partit, elle laissa une enveloppe devant ma porte. Leo assista à la scène et vint frapper chez moi.

— Vous venez de rater votre petite copine.

— Ce n'est pas ma petite copine.

— Un gros 4 x 4 noir vient de s'arrêter devant votre maison et elle a posé cette enveloppe devant votre porte.

Il me la tendit. Il était écrit :

Pour Markikette

— Je ne sais pas qui est Markikette, dis-je.

— Je crois que c'est vous, répondit Leo.

— Non. C'est une erreur.

— Ah. Dans ce cas je vais l'ouvrir.

— Je vous l'interdis.

— Je croyais que cette lettre n'était pas pour vous.

— Donnez-moi ça !

Je lui pris l'enveloppe des mains et la décachetai. À l'intérieur, elle avait simplement noté un numéro de téléphone, dont je supputai qu'il était le sien.

555-543-3984

A.

Pourquoi me donnerait-elle son numéro de téléphone ? Et surtout pourquoi le déposer devant ma porte quand elle sait que n'importe quel journaliste pourrait passer par là et la voir, ou même se saisir de l'enveloppe ?

— Mon pauvre Markikette, me dit Leo, vous êtes tellement rabat-joie.

— Ne m'appelez pas Markikette. Et je ne suis pas rabat-joie.

— Bien sûr que vous l'êtes. Il y a cette femme, mignonne comme tout, qui est complètement perdue parce qu'elle meurt d'amour pour vous mais qu'elle ne sait pas comment vous le dire.

— Elle ne m'aime pas. C'était avant.

— Mais enfin, vous le faites exprès ? Vous débarquez dans sa vie jusqu'alors calme et douillette, vous créez un chaos monumental, elle décide de fuir mais malgré tout, au moment de partir, elle vous indique comment la contacter. Il faut vous faire un dessin, ou quoi ? Vous m'inquiétez, Marcus. On dirait que vous êtes nul de chez nul avec les histoires sentimentales.

Je regardai la feuille que je serrais entre mes doigts, puis je demandai à Leo :

— Alors, qu'est-ce que je dois faire, Monsieur le docteur des cœurs ?

— Appelez-la, espèce d'andouille !

Il me fallut un bon moment pour me résoudre à lui téléphoner. Quand j'eus le courage d'essayer, son téléphone était coupé. Sans doute était-elle dans l'avion vers la Californie. Je refis une tentative quelques heures plus tard : il était tard en Floride, c'était le début de la soirée à Los Angeles. Elle ne répondit pas. Ce fut elle qui me rappela. Je décrochai mais elle ne parla pas. Nous restâmes longuement au bout du fil, en silence. Finalement elle dit :

« Tu te souviens, après la mort de mon frère… c'était toi que j'appelais. J'avais besoin de ta présence, alors nous restions au téléphone pendant des heures, sans rien dire. Juste pour que tu me tiennes compagnie. » Je ne répondis rien. Nous restâmes encore silencieux. Elle finit par raccrocher.

*

Baltimore, Maryland.

Octobre 1995.


Les secours ne parvinrent pas à refaire battre le cœur de Scott, dont le décès fut constaté sur la pelouse du terrain de Buckerey. Les cours du lendemain furent annulés au lycée de Buckerey High, et une cellule psychologique mise en place. À mesure que les élèves arrivaient dans l'établissement, ils étaient dirigés vers l'auditorium, tandis que résonnait en boucle dans les haut-parleurs des couloirs le message du principal Burdon : « En raison de la tragédie d'hier soir, tous les cours sont annulés aujourd'hui. Les élèves doivent tous se rendre à l'auditorium. » Devant le casier de Scott, s'amoncelèrent des fleurs, des bougies et des peluches.

Scott fut enterré dans un cimetière de la banlieue de New York, dont les Neville étaient originaires. Nous nous y rendîmes, Woody, Hillel et moi, accompagnés par Oncle Saul et Tante Anita.

Avant la cérémonie, ne la voyant pas, je cherchai Alexandra. Je la trouvai dans un salon funéraire, seule. Elle pleurait. Elle était vêtue en noir. Elle avait même mis du vernis noir sur ses ongles. Je m'assis à côté d'elle. Je lui pris la main. Je la trouvai tellement belle que j'eus cette envie érotique de lui embrasser la paume. Je le fis. Et comme elle ne retira pas sa main, je recommençai. Je lui baisai le dos de la main, chacun de ses doigts. Elle vint se blottir contre moi et elle me murmura dans le creux de l'oreille : « Ne lâche pas ma main, s'il te plaît, Markie. »

La cérémonie fut très pénible. Je n'avais jamais dû affronter pareille situation. Oncle Saul et Tante Anita nous y avaient préparés, mais c'était autre chose de le vivre. Alexandra était inconsolable : je voyais des larmes noires de son mascara couler sur nos mains. Je ne savais pas si je devais lui parler, la rassurer. J'aurais voulu essuyer le bord de ses yeux, mais j'avais peur d'être maladroit. Je me contentai de serrer sa main du plus fort que je pouvais.


La difficulté ne fut pas tant la tristesse du moment que les tensions que nous ressentions entre Patrick et Gillian. Patrick prononça pour son fils une oraison que je trouvai très belle. Il l'intitula Résignation du père d'un enfant malade. Il y rendit hommage à Woody et Hillel et les remercia pour le bonheur apporté à Scott. Il leur tint à peu près ces propos :

« Sommes-nous vraiment heureux, nous les gens aisés d'Oak Park ou de New York ? Qui ici peut affirmer l'être complètement ?

« Mon fils Scott a été heureux. Et cela grâce à deux petits gars qui l'ont sorti.

« J'ai vu mon fils avant Woody et Hillel, je l'ai vu après.

« Merci à vous deux. Vous lui avez donné un sourire que je ne lui avais jamais vu. Vous lui avez donné une force que je ne lui avais jamais connue.

« Qui peut, même au terme d'une longue vie, affirmer avoir rendu heureux l'un de ses semblables ? Vous le pouvez, Hillel et Woody. Vous le pouvez. »

Le discours de Patrick déclencha une très gênante altercation avec sa femme lors de la collation qui suivit l'enterrement. Nous étions tous dans le salon de la sœur de Gillian, en train de manger des petits fours, quand nous entendîmes des éclats de voix retentir depuis la cuisine. « Tu leur dis merci ? criait Gillian. Ils ont tué notre fils, et toi tu dis merci ! »

Ce fut une scène difficile à supporter. Je me remémorai soudain toutes les fois où j'avais haï Scott, où j'avais jalousé sa maladie et réclamé d'avoir moi aussi la mucoviscidose. J'eus envie de pleurer mais je ne voulais pas le faire devant Alexandra. Je sortis dans le jardin. Je me traitai de salopard. Salopard ! Salopard ! Puis je sentis une main sur mon épaule. Je me retournai : c'était Oncle Saul. Il m'étreignit et j'éclatai en sanglots.

Je n'oublierai jamais comment il me serra contre lui ce jour-là.


Il s'ensuivit des semaines de tristesse.

Hillel et Woody se sentaient coupables. Pour ne rien arranger, le principal Burdon exigea des sanctions.

Il convoqua Hillel et le coach Bendham. La réunion dura plus d'une heure. Woody faisait les cent pas derrière la porte, inquiet. La porte s'ouvrit enfin et Hillel sortit du bureau en larmes.

— Je suis viré de l'équipe ! hurla-t-il.

— Quoi ? Comment ça ?

Hillel ne répondit pas et s'enfuit en courant dans le couloir. Woody vit alors le coach Bendham sortir du bureau à son tour, avec une mine catastrophée.

— Coach, dites-moi que ce n'est pas vrai ! s'écria-t-il. Coach, que se passe-t-il ?

— Ce qui s'est passé est très grave. Hillel doit quitter l'équipe. Je suis vraiment désolé… Je ne peux rien faire.

Woody, furieux, entra sans frapper dans le bureau de Burdon.

— Principal Burdon, vous ne pouvez pas renvoyer Hillel de l'équipe de football !

— De quoi je me mêle, Woodrow ? Et qui te permet de débarquer comme ça dans mon bureau ?

— C'est une vengeance ? C'est ça ?

— Woodrow, je ne te le dirai pas deux fois : sors de ce bureau.

— Vous ne voulez même pas m'expliquer pour quel motif vous avez renvoyé Hillel ?

— Je ne l'ai pas renvoyé. Techniquement, il n'a jamais fait partie de l'équipe. Aucun élève ne peut avoir la charge d'autres élèves. Le coach Bendham n'aurait jamais dû lui proposer cette fonction d'assistant. Et puis, dois-je te rappeler qu'il a tué un élève, Woody ? Sans ses idées farfelues, Scott Neville serait encore en vie !

— Il n'a tué personne. C'était le rêve de Scott de jouer !

— Je n'apprécie pas du tout ce ton, Woodrow. Que veux-tu : ton petit copain se plaint que je ne fais pas mon boulot correctement. Je vais le faire, mon boulot. Tu vas voir. Va-t'en maintenant.

— Vous n'avez pas le droit de faire ça à Hillel !

— J'ai tous les droits. Je suis le principal de ce lycée. Vous n'êtes que les élèves. Vous n'êtes rien d'autre que des élèves. Tu comprends ça ?

— Vous le paierez !

— C'est une menace ?

— Non, c'est une promesse.

Personne ne put rien y faire. Ce fut la fin du football pour Hillel.

Au beau milieu de la nuit qui suivit, Woody se faufila hors de la maison des Goldman et se rendit à vélo jusqu'à la maison de Burdon. À la faveur de l'obscurité, il rampa à travers le jardin, sortit une bombe de peinture de son sac et inscrivit en lettres immenses sur toute la façade de la maison : BURDON SAC À MERDE. À peine eut-il terminé d'inscrire le dernier mot qu'il sentit un halo de lumière braqué sur sa nuque. Il se retourna mais ne put rien voir, aveuglé par la torche qu'on braquait sur lui. « Qu'est-ce que tu fabriques là, mon gars ? » interrogea fermement une voix d'homme. Et Woody comprit que c'était deux policiers.

Réveillés par un appel de la police, Oncle Saul et Tante Anita furent priés de se présenter au commissariat pour venir y chercher Woody.

Burdon sac à merde ? se désola Tante Anita. T'as rien trouvé de mieux ? Oh, Woody, qu'est-ce qui t'a pris de faire un truc pareil ?

Il baissa la tête honteusement et marmonna :

— Je voulais me venger de ce qu'il a fait à Hillel.

— Mais on ne se venge pas ! lui répondit Oncle Saul d'un ton sans colère. Ce n'est pas comme ça que les choses fonctionnent, et tu le sais très bien.

— Qu'est-ce qui va m'arriver maintenant ? demanda Woody.

— Ça dépend si le principal Burdon porte plainte ou non.

— Est-ce que je vais être renvoyé du lycée ?

— Nous l'ignorons. Tu as fait une grave bêtise, Woody, et ton destin n'est plus entre tes mains.


Woody fut renvoyé du lycée de Buckerey.

Le coach Bendham fit tout pour le défendre face à Burdon, avec qui il eut une violente altercation quand celui-ci refusa de revenir sur la décision de renvoi.

— Mais pourquoi êtes-vous borné à ce point, Steve ? explosa Bendham.

— Parce qu'il y a des règles, coach, et qu'il faut les respecter. Vous avez vu ce que ce petit voyou a fait à ma maison ?

— Mais on parle d'une connerie de gamin ! Vous auriez dû lui faire balayer les chiottes de l'école pendant six mois, mais vous ne pouvez pas faire ça, vous ne pouvez pas écraser ces deux gamins comme vous l'avez fait.

— Augustus, c'est comme ça.

— Bon sang, Steve, vous dirigez une école, une école bordel de merde ! Vous êtes là pour construire les vies de ces gosses ! Pas pour les détruire.

— Justement, je dirige une école. Et vous ne semblez pas réaliser ce que cela implique comme responsabilités. Nous sommes là pour que ces enfants s'adaptent à notre société, et non l'inverse. Ils doivent apprendre qu'il y a des règles, et que si on ne les respecte pas, il y a des conséquences. Trouvez-moi cruel si vous voulez, je sais que je le fais pour eux et qu'un jour ils m'en remercieront. Des gamins comme ça, ils finissent en prison si personne ne les reprend en main.

— Des gamins comme ça, Steve, ils finissent stars de la NFL et Prix Nobel ! Vous verrez que dans dix ans, il y aura des caméras dans ce préau pour filmer la gloire des Goldman.

— Pfff ! la gloire des Goldman ! Ne me dites pas que vous croyez à ces conneries…

— Et devant les journalistes qui tendront leur micro, vous bafouillerez comme un minable qu'ils étaient vos élèves préférés, les meilleurs de votre lycée et que vous n'avez jamais douté de leur talent !

— Ça suffit, coach, vous dépassez les bornes. J'en ai assez entendu.

— Vous savez quoi, Steve, c'est moi qui en ai assez entendu : allez vous faire foutre !

— Pardon ? Avez-vous complètement perdu la tête ? Je vais faire un rapport, Augustus. Vous allez y passer aussi !

— Faites tous les rapports que vous voulez. Je me barre ! Je ne participerai pas à votre système merdique, qui n'a rien su faire d'autre que de priver deux gamins de leurs rêves. Je me tire, vous ne me reverrez plus !

Il était parti en claquant la porte de toutes ses forces et il avait démissionné de son poste avec effet immédiat, demandant sa mise à la retraite anticipée.

Le week-end qui suivit, Woody vint chez lui et le trouva en train de charger ses affaires dans son camping-car.

— Partez pas, coach… l'équipe a besoin de vous.

— Il n'y a plus d'équipe, Woody, répondit Bendham sans interrompre sa tâche. Ça fait longtemps que j'aurais dû prendre ma retraite.

— Coach, je suis venu pour vous demander pardon. Tout est ma faute.

Bendham posa son carton dans l'herbe.

— Non, Woody, pas du tout. C'est la faute de ce système merdique ! De ces profs pourris. C'est moi qui te demande pardon, Woody. Je n'ai pas été foutu de vous défendre correctement, Hillel et toi.

— Alors, vous fuyez ?

— Non, je prends ma retraite. Je vais traverser le pays, je serai en Alaska d'ici à cet été.

— Vous vous tirez dans votre foutu camping-car jusqu'en Alaska pour ne pas voir la réalité, coach.

— Pas du tout. J'ai toujours eu envie de faire ce voyage.

— Mais vous avez toute la vie pour aller jusque dans ce putain d'Alaska !

— La vie n'est pas si longue, mon garçon.

— Elle l'est suffisamment pour que vous restiez encore un peu.

Bendham l'attrapa par les épaules :

— Continue le football, mon garçon. Pas pour moi, ni pour Burdon, ni pour personne d'autre que toi.

— J'en ai rien à foutre, coach ! J'en ai rien à foutre de cette merde !

— Non, tu n'en as pas rien à foutre ! Le football, c'est toute ta vie !

*

Le couple de Patrick et Gillian ne résista pas à la mort de Scott.

Gillian ne pardonnait pas à son mari d'avoir encouragé Scott à faire du football. Elle avait besoin de réfléchir, elle avait besoin d'espace. Surtout, elle ne voulait plus vivre dans la maison d'Oak Park. Un mois après l'enterrement de Scott, elle décida de retourner à New York et loua un appartement à Manhattan. Alexandra la suivit. Elles déménagèrent en novembre 1995.

Mes parents m'autorisèrent à aller passer le week-end de leur départ à Oak Park, pour dire au revoir à Alexandra. Ce furent les jours les plus tristes que je vécus à Baltimore.

— C'est la fille qui t'écrit ? demanda ma mère en m'accompagnant à la gare de Newark.

— Oui.

— Tu la reverras un jour, me dit-elle.

— J'en doute.

— Je suis certaine que si. Ne sois pas trop triste, Markie.

J'essayai de me persuader que ma mère avait raison et que si Alexandra comptait vraiment, le destin la remettrait sur mon chemin, mais durant tout le trajet vers Baltimore, j'avais le cœur serré. Et dans la voiture de ma tante, je gardai la tête basse et n'eus même pas envie de saluer les agents de la patrouille.

Elle partit le lendemain, un samedi, à bord de la voiture de sa mère, dans une procession funèbre composée de deux camions de déménagement. Nous passâmes nos dernières heures ensemble dans sa chambre, totalement vide. Il ne restait pour toute trace de son passage que les marques des punaises qui avaient tenu les affiches représentant ses chanteurs préférés. Même sa guitare avait disparu.

— Je ne peux pas croire que je m'en vais, murmura Alexandra.

— Nous non plus, répondit Hillel la gorge étranglée.

Elle écarta grand les bras et Woody, Hillel et moi nous y blottîmes. Sa peau sentait ce parfum délicieux, ses cheveux cette odeur d'abricot. Nous fermâmes tous les trois les yeux et nous restâmes un moment ainsi. Jusqu'à ce que la voix de Patrick résonne depuis le rez-de-chaussée.

« Alexandra, tu es là-haut ? Il faut partir, les déménageurs nous attendent. »

Elle descendit les escaliers et nous la suivîmes, la tête basse.

Devant la maison, elle nous demanda de faire une photo de tous les quatre. Son père nous immortalisa ensemble devant ce qui avait été leur maison. « Je vous l'enverrai, nous promit-elle. Nous nous écrirons. »

Elle nous enlaça une dernière fois, chacun notre tour.

— Au revoir, mes petits Goldman. Je ne vous oublierai pas.

— Tu es membre du Gang pour toujours, dit Woody.

Je vis une larme perler sur la joue d'Hillel et je l'essuyai du bout de mon pouce.

Nous la regardâmes monter dans la voiture de sa mère en lui faisant une dernière haie d'honneur. Puis la voiture démarra et roula lentement sur l'allée. Elle nous adressa un long signe de la main. Elle pleurait elle aussi.

Dans un dernier élan passionné, nous sautâmes sur nos vélos, et nous escortâmes la voiture à travers le quartier. Dans l'habitacle, nous la vîmes sortir une feuille de papier sur laquelle elle inscrivit quelques mots. Puis elle la plaqua contre la vitre arrière et nous pûmes lire :

JE VOUS AIME, LES GOLDMAN.

17.

Je n'ai jamais raconté à personne ce qui se passa, en novembre 1995, après le déménagement d'Alexandra et sa mère à New York.

Après l'enterrement de Scott, nous nous étions téléphoné sans cesse. Elle me réclamait et j'en ressentais une immense fierté. Elle disait qu'elle ne pouvait pas s'endormir sans la présence de quelqu'un et nous nous téléphonions, laissant le combiné à côté de notre tête pendant que nous dormions. Parfois, la communication restait établie jusqu'au lendemain.

Ma mère, en recevant le relevé des télécommunications, me fit une scène.

— Qu'est-ce que vous vous dites pendant des heures ?

— C'est à cause du Petit Scott, lui expliquai-je.

— Oh, fit-elle, décontenancée.

J'allais découvrir que Scott pouvait continuer d'être un fantastique copain depuis l'au-delà. L'invocation de son nom avait un effet magique :

« Pourquoi as-tu eu une mauvaise note ? — À cause du Petit Scott. »

« Pourquoi as-tu séché la classe ? — À cause du Petit Scott. » « Je voudrais manger de la pizza ce soir… — Ah, non pas encore. — S'il te plaît, ça me rappelle le Petit Scott. »

Le Petit Scott fut mon sésame pour aller voir Alexandra à New York autant que je voulais. Car ce qui n'avait été qu'une amourette téléphonique se transforma après son déménagement en une véritable relation. Montclair et Manhattan n'étaient distantes que d'une demi-heure de train, et je me mis à la retrouver plusieurs fois par semaine à Manhattan, dans un café à proximité de son école. Je prenais le train, le cœur battant à la perspective de l'avoir pour moi tout seul. Au début, nous ne fîmes que reprendre nos interminables conversations téléphoniques, mais face à face cette fois, mes yeux plongés dans les siens. C'est assis à côté d'elle qu'un jour, après lui avoir pris la main, je franchis le pas dont j'avais tant rêvé : je l'embrassai et elle me rendit mon baiser. Nous échangeâmes un long baiser sous-marin et ce fut pour moi le début d'une année où le Gang des Goldman me passionna moins, et où elle devint mon unique obsession. Plusieurs fois par semaine, je venais à New York la retrouver au café. Quelle joie de la voir, de l'entendre, de la toucher, de lui parler, de la caresser, de l'embrasser ! Nous déambulions dans les rues, nous échangions des baisers à l'abri des squares. Quand je la voyais arriver, mon cœur se mettait immédiatement à cogner dans ma poitrine. Je me sentais vivant, plus vivant que je ne l'avais jamais été. Sans oser me l'avouer, je savais que c'était un sentiment qui dépassait celui que j'éprouvais pour les Baltimore.

Elle disait que je lui permettais de surmonter son chagrin. Qu'elle se sentait différente quand j'étais avec elle. Nous recherchions notre présence mutuelle et notre relation se développa rapidement.

Je me sentis pousser des ailes, au point qu'un jour, pris d'un excès de confiance, je décidai de la surprendre à la sortie de son école. Je la vis sortir du bâtiment, entourée d'un groupe d'amies, et je me précipitai vers elle pour la prendre contre moi. En me voyant, elle eut un mouvement de recul, me tint à distance et se montra très froide avant de disparaître. Je rentrai à Montclair, penaud et décontenancé. Ce soir-là, elle me téléphona :

— Salut, Marcus…

— Est-ce qu'on se connaît ? demandai-je, vexé.

— Markie, ne m'en veux pas…

— Tu dois sans doute avoir une bonne explication pour ton comportement de tout à l'heure.

— Marcus, tu as deux ans de moins…

— Et alors ?

— Alors, c'est embarrassant.

— Qu'est-ce qu'il y a d'embarrassant ?

— Tu me plais bien, mais tu as deux ans de moins, quoi !

— Quel est le problème ?

— Oh, mon pauvre petit bébé Marcus, tu es si naïf, ça te rend encore plus mignon. C'est un peu la honte.

— Il suffit de le dire à personne.

— Les gens le sauront forcément.

— Pas si tu ne le dis pas.

— Oh, laisse tomber, bébé Marcus ! Si tu veux me voir, personne ne doit savoir.

J'acceptai. Nous continuâmes à nous retrouver au café. Parfois, elle venait à Montclair où, ne connaissant personne, elle ne risquait rien. Bénie soit Montclair, petite ville de banlieue peuplée d'inconnus.

Ma passion pour Alexandra ne tarda pas à avoir un effet dramatique sur mes résultats scolaires. En classe, je ne voyais plus qu'elle et je n'écoutais plus rien. Elle dansait dans ma tête, elle dansait sur mes cahiers, elle dansait devant le tableau, elle dansait avec la prof de sciences et murmurait : « Marcus… Marcus… » et je me levai pour danser avec elle. « Marcus ! hurla la prof de sciences. As-tu perdu la tête ? Retourne à ta place si tu ne veux pas que je te colle. » Mes parents furent convoqués par mon professeur principal, inquiet de mon déclin soudain. C'était ma première année de lycée et ma mère, pensant que j'avais peut-être d'insoupçonnées déficiences mentales, pleura pendant tout l'entretien, se consolant entre deux sanglots en se remémorant — ce que font presque toutes les mères qui découvrent que leur enfant connaît des problèmes scolaires — qu'Einstein lui-même avait eu de grandes difficultés en mathématiques. Einstein ou pas, la conséquence pour moi fut une interdiction de sortie doublée de cours intensifs de soutien scolaire à domicile. Je refusai, je suppliai, je me roulai par terre, je promis d'avoir à nouveau de bons résultats, mais rien n'y fit : tous les jours après l'école, quelqu'un viendrait m'aider à faire mes devoirs. Je jurai alors d'être insolent, boudeur, imbécile, distrait et pétomane pendant mes leçons d'appui.

Au bord du désespoir, je finis par en parler à Alexandra, lui expliquant que nous étions condamnés à beaucoup moins nous voir. Le soir même, elle téléphonait à ma mère. Elle lui expliqua avoir été contactée par mon professeur de mathématiques pour me donner des cours de soutien à domicile. Ma mère lui expliqua avoir déjà contacté quelqu'un, mais lorsque Alexandra lui dit que ses cours étaient payés par le lycée de Montclair, ma mère accepta volontiers et l'engagea. C'était le genre de tour de magie dont Alexandra était capable.

Je n'oublierai jamais ce jour où elle sonna à la porte de notre maison. Alexandra, la déesse du Gang des Goldman, débarquait chez les Montclair.

La première phrase que ma mère prononça à l'attention de celle que j'aimais fut : « Vous verrez, j'ai rangé toute sa chambre. C'était une telle pagaille, on ne peut pas se concentrer dans le désordre. J'en ai aussi profité pour mettre tous ses vieux jouets dans l'armoire. »

Alexandra éclata de rire, et moi je virai au pourpre de honte.

— Maman ! m'écriai-je.

— Oh, Markie, me dit ma mère, ce n'est un secret pour personne que tu laisses traîner tes slips sales partout.

— Merci de votre diligence, Madame Goldman, dit Alexandra. Maintenant nous allons aller dans la chambre de Marcus. Il a des devoirs à faire. Je vais le faire travailler dur.

Je la conduisis à ma chambre.

— C'est mignon que ta mère t'appelle Markie, me dit-elle.

— Je t'interdis de m'appeler comme ça.

— Et je me réjouis que tu me montres tes jouets.

Mes devoirs avec Alexandra furent de mettre ma langue dans sa bouche et de lui peloter les seins. J'étais à la fois terrifié et excité que ma mère puisse débarquer dans la chambre à tout moment pour nous apporter des biscuits. Mais elle ne le fit jamais. Je crus à l'époque que c'était le hasard qui me donnait un coup de main, je réalise aujourd'hui que je sous-estimais probablement ma mère, qui n'était pas dupe, et qui n'avait aucune intention de perturber son fils dans ses amours de jeunesse.

Ma mère tomba sous le charme d'Alexandra. Mes résultats scolaires remontèrent en flèche et je pus recouvrer ma liberté.

Je passai bientôt tous mes week-ends à New York. Lorsque sa mère n'était pas là, Alexandra m'invitait chez elle. J'arrivais devant sa maison le cœur battant, elle ouvrait la porte, me prenait par la main et m'emmenait dans sa chambre.

J'ai longtemps assimilé le rappeur Tupac à Alexandra. Elle avait collé au mur, au-dessus de son lit, un immense poster de lui. Nous nous jetions sur le matelas, elle se déshabillait et moi je voyais Tupac qui nous regardait et qui, soudain, levait le pouce pour me donner sa bénédiction. Aujourd'hui, il suffit encore que j'entende une de ses chansons à la radio pour que se déclenche en moi cet extraordinaire réflexe pavlovien de m'imaginer avec elle, nus dans son lit. C'est elle qui m'apprit à m'envoyer en l'air et je dois dire que je me débrouillais plutôt bien. Je pris de plus en plus d'assurance. J'arrivais dans sa chambre, je saluais Monsieur Tupac, nous nous débarrassions de nos vêtements et nous commencions nos ébats. Après le sexe, nous restions longtemps à parler. Elle enfilait un t-shirt ample et roulait un joint qu'elle allait fumer à la fenêtre. Oui, parce qu'il faut aussi que je vous dise qu'elle fut la première personne à me faire fumer de la marijuana. De retour à Montclair pour dîner à la table de mes parents, épuisé et défoncé, j'entendais ma mère me demander avec un sourire en coin : « Comment va la petite Alexandra ? »


Je ne saurai jamais si, au fond, je fus le premier du Gang des Goldman à connaître les joies de l'amour. Il me fut impossible de parler d'Alexandra à Woody et Hillel. J'avais l'impression de les trahir. De toute façon, il me fallait respecter le souhait d'Alexandra de ne parler à personne de notre relation.

Il m'arrivait de la voir traîner avec des garçons plus âgés à la sortie de ses cours. Je ne pouvais pas approcher. J'étais malade de jalousie. Quand je la retrouvais au café, je lui demandais :

— C'est qui ces cons qui te tournent autour ?

Elle riait.

— Personne. Juste des amis. Rien d'important. Rien d'aussi important que toi.

— Est-ce qu'on pourrait pas sortir ensemble avec tes amis une fois ? implorai-je.

— Non. Tu ne dois pas parler de nous.

— Mais pourquoi ? Ça fait presque quatre mois maintenant. T'as honte de moi ou quoi ?

— Arrête de te prendre la tête, Markikette. On est juste mieux si personne ne sait pour nous.

— Qui te dit que j'en ai parlé à personne ?

— Je le sais. Parce que t'es différent. T'es un type bien, Markikette. T'es un garçon différent des autres et c'est pour ça que tu es précieux.

— Et arrête de m'appeler Markikette !

Elle souriait.

— D'accord, Markikette.

*

À la fin du printemps 1996, Patrick Neville, qui cherchait depuis plusieurs mois à déménager à New York pour se rapprocher de sa fille et essayer de sauver son mariage, obtint un poste important dans un fonds d'investissement basé à Manhattan et quitta à son tour Oak Park. Il s'installa dans un bel appartement de la 16e Avenue, proche de celui de sa femme. Alexandra se retrouva avec deux foyers et deux chambres à coucher, ce qui ne fit que multiplier davantage mes séjours à New York. Et quand Patrick et Gillian sortaient dîner ensemble pour tenter de se retrouver, nous ne savions plus où donner de la tête ni dans quel appartement nous retrouver.


J'étais sans cesse fourré chez elle et j'avais moi aussi envie qu'elle vienne une fois dormir chez moi, à Montclair. Le week-end de mon anniversaire, je réussis l'immense prouesse de me débarrasser de mes parents. Je décidai d'inviter Alexandra à Montclair pour la nuit. Par souci de romantisme, je décidai de m'introduire dans son lycée et, ayant repéré ce qui me sembla être son casier, j'y glissai une carte l'invitant à venir me retrouver le surlendemain. Le soir venu, je préparai un dîner romantique avec chandelles, fleurs et lumières tamisées. Je l'avais invitée pour dix-neuf heures. À vingt heures, sans nouvelles d'elle, je téléphonai chez sa mère qui m'indiqua qu'elle n'était pas là. Même son de cloche chez son père. À vingt-deux heures, je soufflai les chandelles. À vingt-trois heures, je jetai le dîner à la poubelle. À vingt-trois heures trente, j'ouvris la bouteille de vin volée à mon père et la sifflai tout seul. À minuit, ivre et seul, je me chantai à moi-même un pathétique « Joyeux anniversaire » et soufflai mes propres bougies. J'allai me coucher avec la tête qui tournait et le sentiment que je la détestais. Je ne lui donnai plus aucune nouvelle pendant deux jours. Je ne retournai plus à New York, je ne répondais plus à ses appels. Finalement, c'est elle qui vint me trouver à Montclair et m'intercepta à la sortie du lycée :

— Marcus, mais vas-tu me dire ce qui te prend ?

— Ce qui me prend ? Mais j'espère que tu plaisantes ! Comment as-tu pu me faire un coup pareil ?

— Mais de quoi tu parles ?

— De mon anniversaire !

— Quoi, ton anniversaire ?

— Tu m'as planté le soir de mon anniversaire ! Je t'ai invitée chez moi et tu n'es pas venue !

— Comment tu veux que je sache que c'est ton anniversaire si tu ne me dis rien ?

— J'ai mis une carte dans ton casier.

— Je ne l'ai jamais eue…

— Oh, fis-je un peu désarçonné. Je m'étais donc trompé de casier…

— Et puis, Markie, t'es pas un peu crétin de me faire des jeux de piste au lieu de me passer un coup de téléphone pour me donner les informations ? Dans un couple, il faut communiquer.

— Ha ! Parce qu'on est un couple ?

— Qu'est-ce que tu crois qu'on est, Markichiottes !

Elle planta ses yeux dans les miens et je me sentis envahi d'une immense sensation de bonheur. Nous étions un couple. C'était la première fois qu'une fille me disait que nous étions en couple. Elle m'attrapa, plongea devant tout le monde sa langue dans ma bouche, me repoussa en arrière et me dit : « Tire-toi, maintenant. »

J'étais en couple. Je n'en revenais pas. Ce dont je ne revins pas non plus, c'est que le week-end suivant, Alexandra vint me chercher en voiture à Montclair et m'emmena « faire un tour ». Je ne compris d'abord pas où nous allions, jusqu'à ce que nous prîmes le Lincoln Tunnel.

— On va à Manhattan ?

— Oui, mon ange.

Puis je réalisai qu'on y passerait la nuit lorsqu'elle s'arrêta devant le Waldorf Astoria.

— Le Waldorf ?

— Oui.

— On va dormir à l'hôtel ?

— Oui.

— Mais j'ai pas d'affaires de rechange, dis-je.

— Je suis sûre qu'on te trouvera une brosse à dents et une chemise. Ils ont ce genre de choses à New York, tu sais.

— J'ai même pas prévenu mes parents…

— Ils ont dans cet hôtel des machines spéciales qu'on appelle téléphones et qui te permettent d'entrer en contact avec le reste de l'humanité. Tu vas appeler ta mère et lui dire que tu dors chez un copain, Markikette. Il est temps de prendre des risques dans la vie. Tu veux quand même pas rester un Montclair toute ta vie, non ?

— Qu'est-ce que tu viens de dire ?

— J'ai dit : tu ne veux quand même pas rester à Montclair toute ta vie, non ?

Je n'avais jamais mis les pieds dans un hôtel pareil. Avec un culot phénoménal, Alexandra brandit à la réception de l'hôtel une fausse carte d'identité qui lui donnait vingt-deux ans, paya avec une carte de crédit qu'elle sortit de je-ne-sais-où, puis demanda au réceptionniste : « Le jeune homme derrière moi a oublié toutes ses affaires. Si vous pouvez mettre dans la chambre un nécessaire de toilette complet, il vous en sera infiniment reconnaissant. » J'ouvris des yeux comme des billes. C'était ma première fois en couple, la première fois que je faisais l'amour dans un hôtel et la première fois que je mentais de façon éhontée à ma mère pour aller passer la nuit dans les bras d'une fille, et quelle fille !

Ce soir-là, elle m'emmena dans un café de West Village pourvu d'une petite scène pour des concerts intimistes. Elle s'installa sur la scène où l'attendait une guitare et joua durant plus d'une heure ses compositions. Tout le café la regardait, mais c'était moi qu'elle regardait. C'était l'une des premières soirées douces du printemps. Après le concert, nous déambulâmes longuement dans le quartier. Elle disait que c'était là qu'elle se voyait vivre un jour, dans un appartement avec une grande terrasse, pour passer ses soirées dehors à regarder la ville. Elle parlait et moi je buvais ses paroles.

De retour au Waldorf Astoria, alors que ma mère me croyait chez mon copain Ed, nous fîmes longuement l'amour. Le mur de la chambre était orné d'un grand miroir et je me vis entre ses cuisses. Observant dans le reflet notre nudité et nos gestes, je nous trouvai très beaux ; nous l'étions. Sur elle, du haut de mes seize ans, je me sentais fort comme un homme. Sûr de moi et téméraire, j'imprimais en elle le mouvement et la cadence que je savais lui plaire et qui finissaient par la faire se cambrer de plus en plus, en demander encore et s'accrocher à mon dos au moment où venait en elle la décharge de plaisir qui la faisait gémir une dernière fois, marquant ma peau du bout de ses ongles délicatement vernis. Un silence complice envahissait la pièce. Elle relevait ses cheveux d'un geste de la main, s'effondrait sur une pile de coussins, le souffle court, m'offrant la vision de sa poitrine perlée de sueur.

C'est Alexandra qui me poussa à oser vivre ma vie. Quand elle s'apprêtait à commettre quelque chose d'un peu interdit et qu'elle pressentait ma réticence, elle m'attrapait la main, me regardait avec ses yeux de feu et me disait : « T'as peur, Markie ? T'as peur de quoi ? » Et elle serrait ma main encore et m'entraînait dans son monde. J'appelais ça le monde d'Alexandra. Elle m'impressionnait tellement qu'un jour, je finis par lui dire :

— Peut-être que je suis un peu amoureux de toi.

Elle attrapa mon visage entre ses mains et plongea ses yeux dans les miens.

— Markikette, il y a des choses qu'il faut éviter de dire à une fille.

— Je plaisantais, dis-je en me défaisant de son étreinte.

— C'est ça.


Avant de vous le confier ici, je n'ai jamais raconté à personne l'amour absolu que j'ai partagé avec Alexandra Neville durant l'année 1995–1996. Je n'ai jamais raconté non plus à personne qu'elle me brisa le cœur après dix mois de relation. Elle m'avait rendu si heureux, il était inévitable qu'elle finisse un jour par me faire de la peine.

À la fin de l'été 1996, elle partit pour une université du Connecticut. Elle vint me trouver à Montclair pour me l'annoncer, courageusement, la veille de son départ, alors que nous nous promenions dans mon quartier.

— Le Connecticut, ce n'est pas si loin, dis-je. Et puis, je suis en train de passer mon permis de conduire…

Elle eut un regard plein de tendresse.

— Markikette…

À la seule façon dont elle avait prononcé mon nom, je compris.

— Alors tu veux plus de moi…

— Markie, c'est pas ça… C'est l'université… C'est une nouvelle étape pour moi, je veux être libre. Toi, tu… Tu es encore au lycée.

Je pinçai mes lèvres pour ne pas éclater en sanglots.

— Alors au revoir, dis-je simplement.

Elle me prit la main, je me dégageai. Elle vit mes yeux briller.

— Markikette, tu ne vas pas pleurer quand même…

Elle me serra dans ses bras.

— Pourquoi tu voudrais que je pleure ? dis-je.

Longtemps ma mère me demanda des nouvelles de la « petite Alexandra ». Et lorsqu'une de ses amies lui confiait que son fils avait besoin d'appui scolaire, elle se lamentait : « Dommage, disait ma mère, la petite Alexandra, elle était drôlement bien. Votre Gary l'aurait beaucoup aimée. »

Pendant des années, ce fut la ritournelle de ma mère : « Qu'est devenue la petite Alexandra ? » Et moi : « Je ne sais pas. — Tu n'as plus jamais eu de nouvelles ? — Plus jamais. — C'est dommage », concluait ma mère sur un ton visiblement déçu.

Longtemps, elle crut que je ne l'avais plus jamais revue.

18.

L'été 1996, celui de ma rupture avec Alexandra, eut quelque chose d'un peu apocalyptique.

Elle me quitta juste avant mon départ pour les Hamptons et pour la première fois de ma vie, je me rendis là-bas le cœur lourd. En y arrivant, je réalisai que c'était tout le Gang des Goldman qui était d'humeur morose. L'année écoulée avait été difficile : après la mort de Scott, la routine paisible de mes cousins s'était disloquée.

En l'espace de quelques mois, Hillel et Woody s'étaient vus doublement séparés. D'abord en octobre, après le renvoi de Woody de Buckerey. Puis en janvier, lorsque Hillel fut envoyé à l'école spéciale, après une fin de semestre catastrophique. Il ne dormait plus à Oak Park que les week-ends.

J'avais l'impression que tout se déréglait. Et je n'étais pas au bout de mes surprises : le jour de mon arrivée, nous nous rendîmes, mes cousins et moi, au Paradis sur Terre pour saluer les gentils Clark. Nous découvrîmes un panneau À VENDRE planté dans le gazon de la propriété.

Jane nous ouvrit la porte, la mine déconfite. Dans le salon, Seth était sur une chaise roulante. Il avait fait une attaque et était très diminué. Il n'était plus capable de rien. Et la maison, avec ses marches et ses escaliers, n'était plus adaptée pour lui. Jane voulait la vendre au plus vite. Elle savait qu'elle n'aurait ni le temps ni l'énergie de continuer à l'entretenir et elle voulait s'en séparer en bon état. Elle était prête à la céder pour un très bon prix : c'était une opportunité à ne pas manquer. Certains parlaient de l'affaire du siècle.

La maison était déjà sur les lèvres de tous les courtiers de la région lorsque Oncle Saul et Tante Anita envisagèrent son achat. Jane Clark, par amitié pour eux, leur donna même la priorité sur la vente. Nous en parlions sans cesse. À chaque repas nous demandions à Oncle Saul s'il avait avancé dans ses réflexions.

— Allez-vous acheter Le Paradis sur terre ?

— Nous ne savons pas encore, répondait Oncle Saul, un sourire au coin des lèvres.

Il ne quittait plus son bureau estival installé sous le kiosque. Je le voyais passer de ses dossiers juridiques à des plans financiers pour la maison, jonglant sans difficulté entre les appels de son cabinet de Baltimore et les coups de fil à la banque. Les années passaient et je ne cessais de le trouver de plus en plus impressionnant.

*

Nos journées dans les Hamptons passées à pêcher et à nager depuis le ponton des Clark nous firent du bien. La réunion du Gang des Goldman chassait notre vague à l'âme. Nous nous étions mis au service de Jane Clark, pour qui nous éprouvions beaucoup d'affection : nous l'aidions à faire ses courses ou à descendre Seth sur sa chaise pour qu'il puisse profiter de la terrasse à l'ombre d'un parasol.

Tous les matins, Woody partait courir. Je l'accompagnais presque à chaque fois. J'aimais bien ce moment seul à seul avec lui, où nous discutions tout au long du parcours.

Je compris qu'il avait du mal à supporter la séparation d'avec Hillel. Il avait désormais un statut de fils unique chez les Baltimore. Il se levait seul, prenait le bus seul, et déjeunait seul. Nostalgique, il allait parfois traîner son ennui dans la chambre d'Hillel et se vautrait sur son lit en lançant une balle de base-ball en l'air. Oncle Saul lui avait appris à conduire. Il avait obtenu rapidement son permis. Le mardi, il était désormais seul avec Tante Anita pour leur traditionnelle soirée pizza. Ils commandaient leur repas et s'installaient devant la télévision, côte à côte sur le canapé.

Pour le motiver dans sa pratique du football, Oncle Saul avait pris un abonnement pour assister aux matchs des Washington Redskins. Ils y allaient tous les trois, en famille, la tête couverte de la même casquette aux couleurs de leur équipe. Tante Anita s'asseyait entre ses deux hommes et ils dévoraient du pop-corn et des hot-dogs. Mais, malgré les efforts de mon oncle et ma tante, Woody était redevenu un peu sauvage, je crois qu'il évitait de passer trop de temps à la maison. Au lycée, après les cours, il s'entraînait avec d'autres membres de l'équipe dans l'enceinte du stade pour être à son meilleur niveau lorsque la saison de football reprendrait à l'automne suivant. Tante Anita venait souvent l'observer. Elle s'inquiétait un peu pour lui. Elle s'asseyait dans les travées du stade et l'encourageait. L'entraînement terminé, elle l'attendait à la sortie des vestiaires. Il apparaissait enfin, douché, les muscles gonflés, magnifique.

— Saul a réservé au Steak House que tu aimes. Tu nous rejoins là-bas ? proposait-elle en l'enlaçant.

— Non, merci. C'est très gentil, mais on va aller manger avec l'équipe.

— D'accord, amuse-toi bien alors, et sois prudent en rentrant. Tu as tes clés ?

— Oui, merci.

— Tu as de l'argent ?

Il sourit.

— Oui, merci beaucoup.

Il la regardait s'éloigner jusqu'à sa voiture. Ses coéquipiers sortaient des vestiaires tour à tour. Il y en avait toujours un pour le gratifier d'une tape amicale dans le dos.

— Dis donc, mec, elle est sacrément canon ta mère.

— La ferme, Danny, ou je te pète la gueule.

— Ça va, je disais ça pour rigoler. Tu viens dîner avec l'équipe ?

— Non, merci, j'ai déjà quelque chose. On se voit demain à la même heure ?

— Ça marche, à demain.

Il quittait le stade, seul, et se dirigeait vers le parking. Il s'assurait que Tante Anita était partie puis montait à bord de la voiture que lui prêtait Oncle Saul et s'en allait.


Il y avait quarante-cinq minutes de route jusqu'à Blueberry Hill. Il alluma l'autoradio et poussa le volume aussi fort que ses oreilles pouvaient le supporter. Comme il le faisait toujours, il quitta l'autoroute une sortie trop tôt pour s'arrêter au fast-food d'une aire de services. Il passa sa commande directement au volant : deux cheeseburgers, des frites, des rondelles d'oignons, deux Cocas, des beignets glacés à la vanille, à emporter. Puis, lorsqu'il fut servi, il reprit l'autoroute, en direction de l'école de Blueberry.

Pour être certain de ne pas être repéré, il éteignit ses phares avant d'arriver sur le parking désert de l'école. Il se gara le plus loin possible du premier bâtiment. Comme toujours, Hillel l'attendait déjà. Il se précipita vers la voiture et ouvrit la portière côté passager.

— Enfin, vieux, dit-il en s'installant sur le siège, j'ai cru que t'arriverais jamais.

— Désolé, on a prolongé l'entraînement.

— Tu te sens en forme ?

— Oh oui !

Hillel éclata de rire.

— T'es pas possible, Wood'. Tu vas finir en NFL, tu verras.

Il plongea la main dans le sac en papier que lui présentait Woody et en sortit un cheeseburger. Il tâta l'intérieur du sac et sourit.

— T'as même pensé aux oignons frits ? T'es le meilleur ! Qu'est-ce que je ferais sans toi…

Ils dévoraient leur repas.

Après avoir mangé, sans se concerter mais d'un commun accord, ils sortirent de la voiture et s'assirent sur le capot. Woody sortit un paquet de cigarettes de sa poche, en prit une, tendit le paquet à Hillel, qui se servit. Les deux points incandescents dans la nuit étaient les seuls signes de leur présence.

— Je peux pas croire que vous alliez voir les matchs des Redskins. Papa n'a jamais voulu qu'on prenne un abonnement aux Bullets !

— Ben, p't'être que c'est parce que t'étais trop petit à l'époque. Tu devrais lui redemander maintenant.

— Nan, je m'en fous maintenant.

— Tiens, je t'ai pris une casquette de l'équipe. Tu manges pas tes rondelles d'oignons ?

— J'ai plus faim.

— Oh, fais pas la tête, Hill'. C'est vraiment rien que quelques stupides matchs de football. La prochaine fois que t'es là, on ira tous voir un match ensemble.

— Nan, je m'en fous, je te dis.

Les cigarettes terminées, il fut temps de se séparer. Hillel allait retourner dans sa chambre comme il en était sorti : par la fenêtre de la cuisine, puis une fois dans le bâtiment, il se faufilerait discrètement. Avant de se quitter, ils se donnèrent une accolade.

— Prends soin de toi, vieux.

— Toi aussi. Tu me manques. La vie c'est pas pareil sans toi.

— Je sais. Et c'est pareil pour moi. C'est juste un moment de merde, on sera de nouveau réunis. Rien ne peut nous séparer, Wood', rien.

— T'es mon frère pour toujours, Hill'.

— Toi aussi. Sois prudent sur la route.

— La fille qui jouait de la guitare, demandai-je à chacun, vous vous souvenez ?

Hillel disparut dans la nuit et Woody repartit. Sur la route du retour vers Baltimore, dans l'habitacle balayé par les lumières de la route, il constata que ses biceps avaient gonflé encore plus. Ils éclataient dans les manches de son pull. Il s'entraînait à en perdre la raison. Il survolait le reste de sa vie : il ne s'intéressait ni vraiment à ses cours, ni aux filles, ni à se faire des amis. Il consacrait tout son temps et toute son énergie au football. Il était sur le terrain une heure avant le début de l'entraînement pour travailler ses coups de pied et la longueur de ses passes, seul. Il courait deux fois par jour, cinq jours par semaine. Sept miles le matin et quatre le soir. Il lui arrivait de partir courir en pleine nuit, à des heures où Oncle Saul et Tante Anita dormaient déjà.


Ce n'est que vers la fin de notre séjour, après presque un mois de réflexion, qu'Oncle Saul et Tante Anita durent renoncer à l'achat du Paradis sur Terre. Pour une maison de ce standing avec plage privée, et au vu de la flambée des prix de l'immobilier dans la région, « l'affaire du siècle » valait tout de même plusieurs millions de dollars.

Ce fut la première fois que je vis mon oncle Saul face à une limite qu'il ne pouvait franchir. Malgré son aisance financière, il ne pouvait pas réunir les six millions de dollars réclamés pour la maison. Même en vendant leur maison de vacances, il se serait retrouvé avec un deuxième emprunt important alors qu'il n'avait pas encore fini de rembourser l'achat de la Buenavista. À cela s'ajoutaient des frais d'entretien pour Le Paradis très largement supérieurs à ce qu'il dépensait jusqu'à présent. Ce n'était pas raisonnable et il préféra renoncer.

Je sais tout cela car j'interceptai une conversation qu'il avait eue avec Tante Anita après une visite du courtier en charge de la vente de la maison, au terme de laquelle Tante Anita lui dit, le serrant tendrement contre lui : « Tu es un homme sage et prudent, c'est pour ça que je t'aime. Nous sommes bien dans cette maison. Surtout, nous sommes heureux. Nous n'avons besoin de rien de plus. »

Lorsque nous quittâmes les Hamptons, Le Paradis sur Terre n'avait pas encore trouvé preneur. Nous étions loin de nous imaginer la surprise qui nous attendrait l'été suivant.

*

Durant l'année qui s'écoula, j'eus beaucoup de peine à digérer ma rupture avec Alexandra. Je ne parvenais pas à accepter qu'elle ne veuille pas de moi et que l'année passée ensemble n'ait pas compté pour elle autant qu'elle avait compté pour moi. Pendant plusieurs mois, je hantai New York et les lieux où nous nous étions aimés. J'errais près de son lycée, près du café où nous avions si souvent flâné, je retournais dans les magasins de musique que nous avions écumés et dans ce bar où elle venait jouer. Ni le propriétaire du magasin de musique ni le gérant du bar ne l'avaient revue.

— La fille qui jouait de la guitare, demandai-je à chacun, vous vous souvenez ?

— Je me souviens bien, me répondirent-ils chacun, mais ça fait très longtemps que je ne l'ai pas revue.

Je fis le pied de grue devant les immeubles de ses parents.

Je réalisai rapidement que ni Patrick ni Gillian n'habitaient plus dans leurs appartements respectifs.

Troublé, je me lançai à leur recherche. Je ne trouvai aucune trace de Gillian. En revanche, je découvris que Patrick Neville avait connu à New York une ascension fulgurante. Son fonds connaissait des rendements très importants. Je n'avais jamais réalisé qu'il était connu dans le monde de la finance : il avait écrit plusieurs livres d'économie et j'appris qu'il l'enseignait même à l'université de Madison, dans le Connecticut. Je finis par trouver sa nouvelle adresse : une tour chic de la 65e, à quelques blocs de Central Park, avec portier, avant-toit en toile et tapis sur le trottoir.

Je m'y rendis plusieurs fois, surtout les week-ends, espérant croiser Alexandra à sa sortie de l'immeuble. Mais cela ne se produisit jamais.

J'aperçus en revanche plusieurs fois son père. Je finis par l'interpeller un jour qu'il rentrait chez lui.

— Marcus ? me dit-il. Quel plaisir de te voir ! Comment vas-tu ?

— Ça va.

— Que fais-tu dans le quartier ?

— Je passais par là et je vous ai vu sortir du taxi.

— Eh bien, le monde est petit.

— Comment va Alexandra ?

— Elle va bien.

— Est-ce qu'elle joue encore de la musique ?

— Je ne sais pas. C'est une drôle de question…

— Elle n'est plus retournée au magasin de musique, ni au bar où elle chantait.

— Elle ne vit plus à New York, tu sais.

— Je sais, mais elle ne revient jamais ici ?

— Si, régulièrement.

— Alors pourquoi ne va-t-elle plus chanter dans ce bar ? Ni au magasin de guitares. Je pense qu'elle a arrêté la musique.

Il haussa les épaules.

— Elle est occupée avec ses études.

— Ses études ne lui serviront à rien. Elle est une musicienne dans l'âme.

— Tu sais, elle a connu une période difficile. Il y a eu la perte de son frère. Et puis, sa mère et moi sommes en train de divorcer. J'imagine qu'elle n'a pas la tête à chantonner.

— Elle ne chantonnait pas, Patrick. La musique est son rêve.

— Elle y reviendra peut-être.

Il me serra gentiment la main pour prendre congé.

— Elle n'aurait jamais dû aller à l'université.

— Ah bon ? Et où aurait-elle dû aller ?

— À Nashville, Tennessee, répondis-je du tac au tac.

— À Nashville, Tennessee ? Et pourquoi ?

— Parce que c'est la ville des vrais musiciens. Elle serait devenue une vedette de la musique. C'est une musicienne formidable et vous n'êtes pas capable de le voir.

Je ne sais pas pourquoi j'avais parlé de Nashville. Peut-être parce que je rêvais de partir loin avec Alexandra. Longtemps, j'ai rêvé qu'elle n'était pas allée à l'université de Madison. Longtemps, j'ai rêvé que le jour où elle était venue à Montclair pour rompre avec moi, elle était en fait venue pour que je l'emmène à Nashville, Tennessee. Elle klaxonne et je sors de la maison, mon sac à la main. Elle conduit une vieille décapotable, des lunettes de soleil sur les yeux et, sur les lèvres, le rouge à lèvres foncé qu'elle met lorsqu'elle est heureuse. Je saute dans la voiture sans prendre la peine d'ouvrir la porte, elle démarre et nous partons. Nous partons pour un monde meilleur, celui de ses rêves. Nous roulons pendant deux jours. Nous traversons le New Jersey, la Pennsylvanie, le Maryland, la Virginie. Nous passons la nuit à Roanoke en Virginie. Dans la matinée du lendemain nous entrons enfin dans le Tennessee.

19.

En ce début de printemps 2012, après le premier article sur Alexandra et moi, d'autres magazines suivirent. C'était le sujet du moment dont tout le monde parlait. Hormis les quelques photos volées, que les magazines se revendaient, les tabloïds n'avaient aucune matière concrète pour nourrir les articles que réclamaient les lecteurs. Ils trouvèrent la parade en interrogeant des anciens camarades de classe à la recherche d'un quart d'heure de gloire, qui acceptaient de donner des témoignages sur nous sans aucun lien avec le sujet.

Ils retrouvèrent par exemple Nino Alvarez, un gentil gars qui était dans ma classe quand j'avais onze ans. On lui demanda :

— Avez-vous déjà vu Alexandra et Marcus ensemble ?

— Non, avait solennellement répondu Alvarez. Et le journal de titrer :

UN AMI DE MARCUS AFFIRME
NE L'AVOIR JAMAIS VU AVEC ALEXANDRA.

Des voisins et des paparazzis du dimanche passaient régulièrement devant chez moi pour prendre des photos de ma maison. Je ne pouvais pas sortir les chasser sans être pris moi-même en photo, et du coup, j'appelais sans cesse la police pour m'en débarrasser. À force, je sympathisai même avec toute une équipe de policiers qui vinrent un dimanche faire des grillades chez moi.

J'étais venu à Boca Raton pour avoir la paix et je ne m'étais jamais fait autant enquiquiner, y compris par mes propres amis à qui je n'osais rien confier des sentiments secrets qui m'animaient, de peur qu'ils en parlent autour d'eux. Je réclamais une intimité à laquelle j'avais renoncé en cherchant la gloire. Je ne pouvais pas tout avoir.


Je finis par prendre le pli d'aller à Coconut Grove, dans la maison d'Oncle Saul. C'était un sentiment étrange d'y être sans lui. C'était la raison pour laquelle j'avais acheté la maison de Boca Raton rapidement après son décès. Je voulais venir en Floride mais je ne pouvais plus venir chez lui. Je n'en étais plus capable.

À force de m'y rendre, j'apprivoisai à nouveau cette maison. Je trouvai le courage de commencer à mettre de l'ordre dans les cartons d'Oncle Saul. C'était difficile de faire le tri, d'envisager de se débarrasser de certaines de ses affaires. Cela me forçait à regarder une réalité encore trop dure à accepter : les Baltimore n'existaient plus.

Woody et Hillel me manquaient. Je réalisai qu'Alexandra avait raison : une partie de moi pensait que j'aurais pu les sauver. Que j'aurais pu empêcher le Drame.

*

Hamptons, New York.

1997.


Il est certain que le Drame trouva ses racines lors du dernier été que je passai avec Hillel et Woody dans les Hamptons. L'enfance merveilleuse du Gang des Goldman ne pouvait pas être éternelle : nous avions dix-sept ans, et l'année scolaire qui allait suivre serait la dernière pour nous au lycée. Nous entrerions ensuite à l'université.

Je me souviens du jour de mon arrivée là-bas. J'étais à bord du Jitney[3], dont je connaissais le trajet par cœur.

Chaque virage, chaque ville traversée, chaque arrêt m'étaient familiers. Après trois heures et demie de route, j'arrivai dans la rue principale d'East Hampton où m'attendaient, impatients, Hillel et Woody. Le bus n'était pas encore arrêté qu'ils étaient déjà en train de hurler mon nom, excités comme jamais, se prosternant devant l'autocar en train de manœuvrer pour mieux m'accueillir. Je me collai contre la vitre du bus et ils y collèrent leurs deux visages, avant de taper contre la vitre pour que je vienne à eux encore plus vite, comme s'ils ne pouvaient plus attendre.

Je les vois encore tous les deux comme s'ils étaient devant moi. Nous avions grandi. Ils étaient devenus aussi dissemblables physiquement qu'ils étaient proches sentimentalement. Hillel, toujours très maigre, faisait moins que son âge, la bouche encore encombrée par un appareil dentaire compliqué. Woody, par sa taille et sa carrure, semblait beaucoup plus âgé qu'il ne l'était : grand, beau, gonflé de muscles et rayonnant de santé.

Je sautai en bas de l'autocar et nous nous jetâmes dans les bras les uns des autres. Et pendant de longues secondes, nous serrâmes du plus fort que nous pûmes l'amas de corps, de muscles, de chair et de cœurs que nous formions ensemble.

— Ce putain de Marcus Goldman ! s'écria Woody, les yeux brillants de joie.

— Le Gang des Goldman est à nouveau réuni ! exulta Hillel.

Nous avions à présent tous les trois le permis de conduire. Ils étaient venus me chercher avec la voiture d'Oncle Saul. Woody attrapa ma valise et la jeta dans le coffre. Puis nous montâmes à bord pour parcourir la route triomphale de nos dernières vacances.

Pendant les vingt minutes que dura le trajet jusqu'à la maison, ils me racontèrent, insatiables, les promesses de l'été, élevant la voix pour couvrir le bruit de l'air chaud qui entrait par les fenêtres ouvertes. Woody, lunettes de soleil sur les yeux, cigarette aux lèvres, conduisait ; j'étais assis à la place du mort et Hillel, sur la banquette arrière, avait passé sa tête entre nos deux sièges pour mieux participer à la conversation. Nous atteignîmes la côte, longeâmes l'océan, traversâmes East Hampton jusqu'au quartier coquet où se trouvait la maison. Woody fit crisser les pneus sur le gravier et klaxonna pour annoncer notre arrivée.

Je retrouvai Oncle Saul et Tante Anita là où je les avais laissés une année plus tôt : sous le porche, confortablement installés, en train de lire. La même musique classique s'échappait par la fenêtre ouverte du salon. C'était comme si nous ne nous étions jamais quittés et comme si East Hampton durerait toujours. Je me revois les retrouvant, et lorsque je repense au moment où je les embrassai et les serrai contre moi — ce qui était au fond la seule preuve tangible que nous avions véritablement été séparés —, je me rappelle combien j'aimais leurs étreintes. Celles de ma tante me faisaient me sentir homme, celles de mon oncle me faisaient me sentir fier. Il me revient aussi en mémoire toutes ces odeurs qui les accompagnaient : leur peau qui sentait le savon, leurs vêtements qui sentaient la buanderie de la maison de Baltimore, le shampoing de Tante Anita et le parfum d'Oncle Saul. Chaque fois, la vie me dupait un peu plus et me faisait croire que le cycle de nos retrouvailles serait éternel.

Sur la table à l'abri de l'auvent, je retrouvai la pile habituelle des suppléments littéraires du New York Times, qu'Oncle Saul n'avait pas encore lus et épluchait dans un ordre chronologique douteux. Je remarquai aussi quelques brochures de différentes universités. Et notre précieux carnet, dans lequel nous notions nos pronostics pour la saison à venir, couvrant toutes les disciplines : baseball, football, basket-ball et hockey. Nous ne nous limitions pas à jouer les oracles du dimanche en décrétant qui remporterait le Superbowl ou qui soulèverait la coupe Stanley. Nous allions beaucoup plus loin : vainqueurs de chaque conférence[4], scores finaux, meilleurs joueurs, meilleurs marqueurs et transferts. Nous notions nos noms et juste à côté, nos pronostics. Et l'année suivante, nous reprenions le cahier pour voir lequel d'entre nous avait eu le meilleur nez. C'était l'une des occupations de mon oncle : collecter et noter au fil de la saison les différents résultats sportifs et les comparer ensuite avec nos prophéties. Si l'un de nous était tombé juste ou tout près, il en restait stupéfait. Il disait : « Ça alors ! Ça alors ! Comment vous avez pu deviner un truc pareil ? »

Par souci de fraternité, nous avions, vers l'âge de dix ou douze ans, décidé d'un choix neutre et acceptable des équipes que le Gang des Goldman soutiendrait officiellement. Le compromis s'était axé sur nos affinités géographiques. Pour le baseball, les couleurs des Orioles de Baltimore (choix de Woody et Hillel). Pour le basket-ball, le Miami Heat (en l'honneur des grands-parents Goldman). Pour le football, les Cowboys de Dallas et enfin, pour le hockey, les Canadiens de Montréal, probablement parce qu'à l'époque où nous avions arrêté nos choix, ils venaient de remporter la coupe Stanley, ce qui avait achevé de nous convaincre.

Cette année-là, à cause de ce qui s'était passé au sein de l'équipe de football du lycée de Woody et Hillel, nous avions décidé que le football ne ferait désormais plus partie de notre catalogue de pronostics. Seul Oncle Saul parlait de la saison de football, comme si de rien n'était. Je sais qu'il faisait ça pour Woody. Il voulait le réconcilier avec ce sport.

— Tu te réjouis de reprendre la saison avec ton équipe, Woody ? demanda-t-il. Pour toute réponse, Woody haussa les épaules.

— Allez, Wood', t'es hyperfort en plus, l'encouragea Hillel. Maman dit que si tu continues comme ça, tu auras certainement une bourse pour aller à l'université.

Il haussa encore les épaules. Tante Anita, partie chercher du thé glacé à la cuisine, revint à ce moment-là et intercepta la fin de notre conversation.

— Laissez-le tranquille, dit-elle en lui passant la main dans les cheveux avec tendresse et en nous rejoignant sur la banquette.

Comme chez tous les gens de notre âge qui s'apprêtaient à entrer en dernière année de lycée, le choix d'une université était le sujet de toutes nos préoccupations. Les meilleurs établissements ne prenaient que les meilleurs élèves et une partie de notre avenir dépendrait des résultats scolaires que nous obtiendrions.

— Il faudrait choisir les étudiants sur leur potentiel et pas sur leurs aptitudes à apprendre et recracher bêtement ce qu'on veut bien leur fourrer dans la tête, dit soudain Hillel, comme s'il avait lu dans nos pensées.

Woody agita la main dans les airs, comme s'il voulait chasser de mauvaises pensées, et proposa d'aller à la plage. Il n'eut pas besoin de répéter deux fois sa proposition. Le temps de battre des paupières et nous étions déjà en maillot de bain, dans la voiture, l'autoradio poussé au maximum, en route pour une petite plage à la sortie d'East Hampton où nous aimions aller.

La plage était majoritairement fréquentée par des jeunes de notre âge. Notre arrivée fut saluée par un groupe de filles qui, visiblement, attendaient Hillel et Woody. Surtout Woody. Là où il y avait Woody, il y avait toujours une nuée de filles, le plus souvent très belles ou au moins très bien faites. Elles se prélassaient sur des draps de bain, chauffées par le soleil. Certaines étaient largement plus âgées que nous — nous le savions car elles achetaient de la bière légalement et nous en approvisionnaient —, mais cela ne les empêchait pas de regarder Woody avec des yeux brûlants.

Je fus le premier à plonger dans l'océan. Je courus jusqu'à un ponton de bois, d'où je me jetai dans les vagues. Woody et Hillel m'imitèrent aussitôt. D'abord Hillel, qui avait toujours son corps tout en ficelles. Puis Woody, éclatant de force et de santé, sculpté dans la pierre. Avant de sauter à son tour, dressé sur le ponton, il offrit ses pectoraux saillants au soleil, éclata du sourire merveilleux de ses dents saines et blanches, et s'écria : « Le Gang des Goldman est de retour ! » Ses muscles se contractèrent en une armure redoutable et je le vis effectuer un prodigieux salto avant de disparaître dans l'océan.

Sans nous l'être jamais avoué, Hillel et moi voulions être comme Woody. Il était un dieu du sport : le meilleur athlète qu'il m'ait été donné de voir. Il aurait pu réussir une carrière dans n'importe quelle discipline : il boxait comme un lion, il courait comme une panthère, il excellait en basket-ball et vénérait le football. D'été en été, je voyais son corps évoluer. Il était devenu impressionnant. Je l'avais remarqué à travers son t-shirt en l'apercevant sur le parking de la gare routière, je l'avais senti lorsqu'il m'avait serré contre lui, et je le voyais à présent qu'il était face à moi, torse nu, barbotant dans l'eau froide.

Assis dans les vagues, nous embrassâmes du regard notre territoire. Il faisait si clair que nous pouvions voir, au loin, la petite plage privée du Paradis sur Terre.

Hillel me rapporta que la maison avait finalement été vendue.

— A qui ? demandai-je.

— J'en sais rien, répondit Hillel. Papa a parlé à un des types qui s'occupe de l'entretien et qui dit que le propriétaire arrive à la fin de la semaine.

— Je suis curieux de voir qui a acheté cette maison, dit Woody. C'était bien du temps des Clark. J'espère que les nouveaux proprios nous laisseront utiliser leur plage de temps en temps en échange d'un peu de jardinage.

— Pas si c'est des vieux cons, dis-je.

— J'ai repéré un putois crevé sur la route. On pourra toujours venir le ramasser et le jeter dans leur jardin.

Nous rîmes.

Woody sortit un galet de l'eau et d'un geste habile, l'envoya rebondir sur la surface de l'océan. Je vis son biceps se contracter en une boule impressionnante.

— Qu'est-ce que t'as foutu pendant une année ? lui demandai-je en mesurant le tour de ses bras avec mes mains. T'es devenu énorme !

— J'en sais rien. J'ai juste fait ce que j'avais à faire : je me suis entraîné dur.

— Et les recruteurs des universités ?

— Ils sont intéressés. Mais tu sais, Markie, le football, ça m'emmerde… La vie, c'était mieux avant. Quand on était ensemble, Hillel et moi. Avant cette foutue école spéciale…

Pour la deuxième année consécutive, Woody et Hillel étaient séparés. Woody lança un second galet au loin d'un air désinvolte. Comme si ces histoires d'université n'avaient aucune importance, au fond. C'était presque vrai : tout ce que nous voulions à ce moment-là, c'était vivre notre jeunesse, et l'appel des Hamptons était puissant. La ville était belle ; c'était un été de grande chaleur. Climatiquement et moralement, il n'y eut probablement pas de plus bel été que ce mois de juillet 1997 pour le bon peuple américain. Nous étions la jeunesse heureuse d'une Amérique en paix et en pleine croissance.


Ce soir-là, après avoir dîné, nous prîmes la voiture d'Oncle Saul et nous nous isolâmes dans la campagne. C'était une nuit sans le moindre nuage et nous nous étendîmes sur l'herbe pour contempler les étoiles. Woody et moi fumions, Hillel s'étouffait avec sa cigarette. « Arrête de fumer, Hill', répétait Woody. Tu me fais de la peine. »

— Marcus, finit par me dire Hillel, il faut que tu viennes voir un match de Woody. C'est à mourir de rire.

— Qu'est-ce que je fais de si drôle ? s'offusqua Woody.

— Tu pètes la gueule des autres joueurs.

— C'est ma technique. Je suis un joueur offensif.

— Offensif ? Tu devrais voir ça, Markie, c'est un vrai bulldozer. Il envoie les gars de l'autre équipe valdinguer à coups d'épaule. T'as pas eu le temps de dire ouf que son équipe a déjà marqué. Ils ont gagné presque tous leurs matchs cette saison.

— Tu devrais faire de la boxe, dis-je. Je suis sûr que tu pourrais passer pro.

— Pfff ! jamais de la vie ! De la boxe ? Je veux pas me faire péter le nez. Quelle fille voudra se marier avec moi si je me fais défoncer le pif ?

Woody n'avait pas à s'inquiéter de trouver une fille qui voudrait l'épouser. Toutes les filles aimaient Woody. Toutes étaient complètement folles de lui.

Hillel se fit soudain plus grave.

— Les gars, c'est probablement notre dernier été ici avant longtemps. Après, on sera à l'université et on aura d'autres préoccupations.

— Ouaip, acquiesça Woody avec un filet de nostalgie dans la voix.

*

Au terme de notre première semaine de séjour, alors que nous prenions notre petit déjeuner sur la terrasse, Oncle Saul rentra d'une course en ville et nous indiqua avoir vu une voiture garée devant Le Paradis sur Terre. Les nouveaux occupants étaient arrivés.

Poussés par la curiosité, Woody, Hillel et moi engloutîmes la fin de nos céréales et nous précipitâmes sur place pour aller voir à quoi ressemblaient les propriétaires des lieux et leur proposer quelques heures de jardinage en échange d'un accès au ponton et à la plage. Nous avions revêtu nos t-shirts des jardiniers Goldman (refaits à notre taille régulièrement) pour nous donner un semblant de crédibilité. Nous sonnâmes à la porte de la maison, et lorsqu'elle s'ouvrit nous restâmes sans voix : nous venions de retrouver Alexandra.

20.

Hamptons.

Juillet 1997.


Nous la retrouvâmes dans les Hamptons comme si nous ne nous étions jamais quittés. Une fois passé le moment d'incrédulité, elle poussa un cri enthousiaste. « Le Gang des Goldman ! s'écria-t-elle en nous enlaçant chacun notre tour. Je ne peux pas y croire ! » Elle me prit dans les bras avec une spontanéité déconcertante et m'offrit un sourire magnifique. Puis nous vîmes arriver son père, alerté par notre raffut, qui vint nous saluer chaleureusement. Nous prévînmes Tante Anita et Oncle Saul qui vinrent à leur tour saluer les nouveaux maîtres de la maison. « Ça alors ! s'exclama Oncle Saul en donnant à Patrick une accolade. C'est toi qui as racheté le Paradis ? »

Je vis mes deux cousins irradier de bonheur de côtoyer à nouveau Alexandra. Je pouvais déceler dans leurs gestes et leur excitation tout ce qu'ils ressentaient pour elle. La dernière fois qu'ils l'avaient vue, nous pleurions tous les quatre comme des madeleines au moment de son déménagement d'Oak Park vers New York. Mais pour moi, rien n'était plus comme avant.

Tante Anita invita Alexandra et Patrick à dîner le soir même et nous nous retrouvâmes tous les sept sous le kiosque recouvert d'aristoloche. Patrick Neville expliqua qu'il y avait longtemps qu'il voulait une maison dans la région et que Le Paradis sur Terre avait été une opportunité absolument unique. Je n'écoutais pas vraiment la conversation, je dévorais Alexandra des yeux. Je crois qu'elle évitait mon regard.

Après le repas, pendant qu'Oncle Saul, Tante Anita et Patrick Neville prenaient un digestif au bord de la piscine, Alexandra, mes cousins et moi sortîmes nous promener dans la rue. Il faisait nuit mais il régnait une chaleur tardive agréable. Nous parlâmes de tout et n'importe quoi. Alexandra raconta sa vie d'étudiante à l'université de Madison, dans le Connecticut. Elle ne savait pas vraiment encore à quoi elle se destinait.

— Et la musique ? demanda Woody. Tu joues toujours de la musique ?

— Moins qu'avant. J'ai plus vraiment le temps…

— C'est dommage, dis-je.

Elle eut un regard un peu triste.

— Ça me manque pas mal, à vrai dire.

La retrouver m'avait brisé le cœur. J'étais encore accroché à sa voix, à son visage, à son sourire, à son odeur. Au fond, je n'avais pas tellement envie de la revoir. Mais elle était notre voisine et je voyais mal comment je pouvais l'éviter. Surtout que mes deux cousins ne juraient que par elle et qu'il m'était impossible de leur raconter ce qui s'était passé entre elle et moi.

Le lendemain, elle nous invita à venir nous baigner chez elle. Je suivis Woody et Hillel de mauvaise grâce. L'océan était froid et nous passâmes l'après-midi au bord de sa piscine, beaucoup plus grande que celle des Baltimore. Elle s'arrangea pour que je vienne l'aider à chercher des boissons dans la cuisine et que nous nous retrouvions seuls.

— Markikette, je voulais te dire… ça me fait plaisir de te revoir. J'espère que tu n'es pas mal à l'aise car je ne le suis pas. Je suis contente de voir que nous pouvons rester amis.

J'eus une moue boudeuse. Personne n'avait parlé d'être amis.

— Pourquoi tu ne m'as plus jamais donné de nouvelles ? demandai-je d'un ton révolté.

— Des nouvelles ?

— Je suis souvent passé près de chez ton père, à New York…

— Près de chez mon père ? Mais Marcus, qu'est-ce que tu attends de moi ?

— Rien.

— Ne dis pas rien, je sens bien que tu m'en veux. Est-ce que tu m'en veux d'être partie ?

— Peut-être.

Elle soupira pour marquer son agacement.

— Marcus, tu es un garçon génial. Mais nous ne sommes plus ensemble. Je suis contente de te revoir, toi et tes cousins, mais si c'est trop dur pour toi de me voir sans ressasser le passé, alors je préfère qu'on s'évite.

Je lui mentis et lui dis que je ne ressassais rien, que notre histoire avait à peine compté à mes yeux et que je m'en souvenais à peine. J'attrapai des cannettes de Dr Pepper et je sortis rejoindre mes cousins. J'avais retrouvé Alexandra, mais ce n'était pas la même Alexandra. La dernière fois que je l'avais vue, elle était encore à moi. Et je la retrouvais, jeune adulte épanouie, étudiante dans une prestigieuse université alors que moi j'étais resté dans mon petit monde de Montclair. Je comprenais qu'il me fallait l'oublier mais lorsque je la voyais au bord de la piscine, en maillot de bain, son reflet dans l'eau devenait son reflet dans le miroir du Waldorf Astoria, et les souvenirs de notre passé revenaient hanter ma mémoire.


Nous passâmes tout notre séjour dans les Hamptons chez les Neville. Leur maison nous était grande ouverte et Le Paradis, propriété sublime, exerçait sur nous une attraction spectaculaire. C'était la première fois pour moi qu'un bien des Baltimore se trouvait déclassé par un autre : par rapport à la maison qu'avait achetée Patrick Neville, le pavillon de vacances de mon oncle et ma tante faisait office de Montclair des Hamptons.

Patrick Neville avait remeublé l'intérieur avec goût, refait entièrement la cuisine et installé un hammam au sous-sol. Le dallage de la piscine avait été changé. Il avait gardé la fontaine qui me faisait rêver et le chemin de pierres qui serpentait entre des buissons d'hortensias jusqu'à la plage de sable blanc que léchait l'océan couleur azur.

Depuis son installation à New York, Patrick Neville avait connu avec son fonds d'investissement un succès qui ne s'était pas démenti : son salaire et ses gratifications avaient suivi la courbe de ses performances. Il avait littéralement fait fortune.

Si la beauté du Paradis nous époustouflait, la raison de notre omniprésence tenait avant tout aux Neville. À Alexandra évidemment, mais aussi à son père, qui se prit d'affection pour nous. À Oak Park, il avait toujours été bienveillant à notre égard. C'était un homme profondément bon. Mais dans les Hamptons, nous le découvrîmes sous un autre angle : celui d'un homme charismatique, cultivé, volontiers joueur. Nous nous surprîmes à chercher sa compagnie.

Il arrivait qu'en nous ouvrant la porte de leur maison, Patrick nous informe qu'Alexandra s'était absentée et qu'elle ne tarderait pas. Dans ces moments-là, il nous installait à la cuisine et nous offrait une bière. « Vous n'êtes pas trop jeunes, déclarait-il comme pour parer d'avance à une éventuelle protestation. Vous êtes déjà des hommes, au fond. C'est une fierté de vous connaître. » Il décapsulait les bières les unes après les autres et nous les tendait avant de trinquer à notre santé.

Je compris qu'il y avait quelque chose dans le Gang d'un peu hors du commun qui l'impressionnait. Il aimait discuter avec nous. Un jour, il nous demanda si nous avions des passions. Nous gueulâmes tout de go notre amour pour le sport et les filles et tout ce qui nous passa par la tête. Hillel parla de politique et Patrick s'enthousiasma encore.

— La politique m'a toujours passionné également, reprit Patrick. De même que l'histoire. La littérature aussi. The empty vessel makes the loudest sound…

— Shakespeare, releva Hillel.

— C'est exact, s'illumina Neville. Comment sais-tu cela ?

— Il sait tout, ce petit gars, dit fièrement Woody. C'est un génie.

Patrick Neville nous regarda en souriant, heureux de notre présence.

— Vous êtes des bons petits, dit-il. Vos parents doivent vraiment être fiers de vous.

— Mes parents à moi sont des cons, expliqua gentiment Woody.

— Ouais, confirma Hillel. Même que je lui prête les miens.

Neville fit une drôle de tête avant d'éclater de rire.

— Oh, vous êtes vraiment des bons gars ! Encore une petite bière ?


Nous prîmes nos aises au Paradis. Non contents de nous y prélasser toute la journée, nous y passâmes bientôt nos soirées. Mais je me rendis vite compte que la présence d'Alexandra au sein du Gang des Goldman nuisait à la complicité que nous entretenions, Woody, Hillel et moi. J'avais beaucoup de peine à garder mes distances avec elle : je devais composer avec Woody et Hillel, dont les hormones étaient en ébullition et qui la dévoraient du regard. J'étais beaucoup trop jaloux pour les laisser seuls avec elle. Dans la piscine, je les épiais. Je les regardais la faire rire, je regardais Woody l'attraper de ses bras musculeux et la jeter dans l'eau, je regardais ses yeux à elle et j'essayais de déceler s'ils brillaient plus lorsqu'elle les posait sur l'un de mes cousins.

Chaque jour qui passait, je devenais un peu plus jaloux. J'étais jaloux d'Hillel, de son charisme, de son savoir, de son aisance. Je voyais bien comment elle le regardait, je voyais bien comment elle le frôlait et ça me rendait fou.

Ce fut la première fois que Woody m'agaça : lui que j'avais toujours tant aimé, il m'arrivait de le haïr lorsque, en sueur, il enlevait son t-shirt, et dévoilait un corps sculpté qu'elle ne pouvait s'empêcher de regarder et même parfois de complimenter. Je voyais bien comment elle le regardait, je voyais bien comment elle le frôlait et ça me rendait fou.

Je me mis à les surveiller. Si l'un d'eux disparaissait pour chercher un outil manquant, je devenais aussitôt méfiant. J'imaginais des rendez-vous secrets et des embrassades interminables. Le soir, de retour à la maison des Goldman où nous dînions sur leur terrasse, Oncle Saul nous disait :

— Est-ce que ça va, les enfants ? Vous êtes bien silencieux.

— Ça va, répondait l'un de nous.

— Est-ce que tout va bien chez les Neville ? Y a-t-il quelque chose que je devrais savoir ?

— Tout va bien, on est juste fatigués.

Ce que percevait Oncle Saul était une tension non dissimulable entre les membres du Gang. Pour la première fois de notre vie ensemble, nous voulions tous les trois quelque chose que nous ne pouvions pas partager.

21.

Pendant ce mois d'avril 2012, à mesure que je mettais de l'ordre dans les affaires d'Oncle Saul, les souvenirs du Gang des Goldman dansaient dans ma tête. Le climat était particulièrement étouffant. Une chaleur inhabituelle s'abattait sur la Floride et les orages se succédaient.

Ce fut pendant une averse diluvienne que je me décidai finalement à rappeler Alexandra. J'étais assis sous l'avant-toit, à l'abri de la pluie battante. Je sortis sa lettre qui ne quittait pas la poche arrière de mon pantalon et composai lentement le numéro.

Elle décrocha à la troisième sonnerie.

— Allô ?

— C'est Marcus.

Il y eut une seconde de silence. Je ne savais pas si elle était gênée ou contente de m'entendre, et je faillis raccrocher. Mais elle finit par dire :

— Markie, je suis vraiment heureuse que tu m'appelles.

— Je suis désolé pour les photos et pour tout ce merdier. Tu es toujours à Los Angeles ?

— Oui. Et toi ? Tu es rentré à New York ? J'entends du bruit derrière toi.

— Je suis toujours en Floride. C'est la pluie que tu entends. Je suis dans la maison de mon oncle. Je mets de l'ordre.

— Qu'est-il arrivé à ton oncle, Marcus ?

— La même chose qu'à tous les Baltimore.

Il y eut un silence un peu gêné.

— Je ne peux pas rester longtemps en ligne. Kevin est là. Il ne veut plus que nous nous parlions.

— Nous n'avons rien fait de mal.

— Oui et non, Markie.

J'aimais quand elle m'appelait Markie. Cela signifiait que tout n'était pas perdu. Et c'est justement parce que tout n'était pas perdu que c'était mal. Elle me dit :

— J'ai réussi à tirer un trait sur nous. J'ai retrouvé une stabilité. Et voilà que tout est confus, de nouveau. Ne me fais pas ça, Markie. Ne me fais pas ça si tu ne crois pas en nous.

— Je n'ai jamais cessé de croire en nous.

Elle ne dit rien.

La pluie redoubla. Nous restâmes en ligne, sans parler. Je m'allongeai sur la banquette extérieure de la maison : je me revis, adolescent, avec le téléphone à fil, allongé sur mon lit à Montclair, elle étendue sur le sien à New York, entamant une conversation qui allait probablement durer quelques heures.

*

Hamptons.

New York. 1997.


Cet été-là, la présence de Patrick Neville eut une influence certaine sur le choix de notre université. Il nous parla à plusieurs reprises de celle de Madison, où il enseignait.

— Pour moi, c'est une des meilleures universités pour les perspectives qu'elle offre à ses étudiants. Peu importent vos choix de carrière.

Hillel indiqua qu'il voulait faire du droit.

— Madison n'a pas de faculté de droit, expliqua Patrick, mais elle a un excellent cursus préparatoire. D'ailleurs, tu as le temps de changer d'avis en cours de route. Après tes quatre premières années d'université, tu auras peut-être découvert une autre vocation… Demandez à Alexandra, elle vous dira qu'elle est enchantée là-bas. Et puis, ce serait sympa que vous soyez tous réunis.

Woody voulait pouvoir jouer au football au niveau universitaire. A nouveau Patrick jugea que Madison serait un bon choix.

— Les Titans de Madison sont une excellente équipe. Plusieurs joueurs de l'actuel championnat de NFL y ont été formés.

— Vraiment ?

— Vraiment. L'université a un bon programme de sport-étude.

Patrick nous expliqua être lui-même un fanatique de football et y avoir joué à l'université. L'un de ses anciens camarades, avec qui il avait gardé contact, était l'un des directeurs sportifs des Giants de New York.

— On adore tous les trois les Giants, lui dit Woody. Vous allez voir des matchs ?

— Oui, aussi souvent que je le peux. J'ai même eu l'occasion de visiter les vestiaires. Nous n'en revenions pas.

— Vous avez rencontré les joueurs ? demanda Hillel.

— Je connais bien Danny Kanell, nous assura-t-il.

— Je ne vous crois pas, le défia Woody.

Patrick s'absenta un instant et revint avec deux cadres dans lesquels il y avait des photos de lui et des joueurs des Giants sur la pelouse de leur stade à East Rutherford, dans le New Jersey.

Ce soir-là, à la table des Baltimore, Woody raconta à Oncle Saul et Tante Anita notre discussion avec Patrick Neville au sujet du football universitaire. Il espérait que Patrick pourrait l'aider à décrocher une bourse.

Woody voulait pouvoir rejoindre une équipe universitaire non pas tellement pour financer ses études, mais surtout parce que c'était la porte d'entrée vers la NFL. Il s'entraînait sans relâche pour cela. Il se levait le matin avant nous et partait pour de longues courses. Je l'accompagnais parfois. Il était beaucoup plus lourd que moi, pourtant il courait plus vite et plus longtemps. Je l'admirais faire des exercices de pompes et de tractions pendant lesquels il soulevait le poids de son propre corps comme s'il ne pesait rien. Il m'avait confié quelques matins plus tôt, alors que nous trottions le long de l'océan, que le football était ce qu'il y avait de plus important pour lui.

— Avant le football, je n'étais rien. Je n'existais pas. Depuis que je joue, les gens me connaissent, me respectent…

— Ce n'est pas vrai que tu n'existais pas avant le football, lui avais-je dit.

— L'amour des Baltimore, ils me l'ont donné. Ou prêté, si tu veux. Ils peuvent me le reprendre. Je ne suis pas leur fils. Je ne suis qu'un gamin qui leur a fait pitié. Qui sait, un jour ils me tourneront peut-être le dos.

— Comment peux-tu penser des choses pareilles ! T'es comme un fils pour eux.

— Le nom de Goldman ne me revient ni de droit, ni de sang. Je ne suis que Woody, le gamin qui gravite autour de vous. Je dois construire ma propre identité et pour cela, je n'ai que le football. Tu sais, quand Hillel a été viré de l'équipe de Buckerey, j'ai voulu arrêter le football moi aussi. Pour le soutenir. Saul m'en a dissuadé. Il m'a dit que je ne devais pas faire ça sur un coup de tête. Lui et Anita m'ont trouvé un nouveau lycée, une nouvelle équipe. Je me suis laissé convaincre. Aujourd'hui je m'en veux. J'ai l'impression de ne pas avoir assumé mes responsabilités. C'était injuste qu'Hillel paie les pots cassés.

— Hillel était l'entraîneur adjoint. Il aurait dû empêcher Scott de rentrer sur le terrain. Il savait qu'il était malade. C'était sa responsabilité en tant qu'entraîneur. Je veux dire : tu ne peux pas te comparer à lui. Il aimait bien être avec toi sur le terrain et crier sur des types plus gros que lui, c'est tout. Toi, le football c'est ta vie. C'est peut-être ta carrière.

Il avait eu une moue.

— Je m'en veux quand même.

— Il n'y a pas de quoi.

Oncle Saul n'était pas aussi convaincu par Madison que nous l'étions. À table, après que Woody eut parlé de ses éventuelles opportunités là-bas, Oncle Saul lui dit :

— Je ne dis pas que ce n'est pas une bonne université, je dis qu'il faut choisir en fonction de ce que tu veux y faire.

— Pour le football, en tout cas, c'est formidable, répéta Woody.

— Peut-être pour le football, mais si vous voulez faire du droit par exemple, vous devriez commencer votre cursus dans une université qui dispose d'une faculté de droit. C'est plus logique. Georgetown, par exemple, est une bonne université. Et puis, c'est proche de la maison.

— Patrick Neville dit qu'il ne faut pas limiter ses possibilités, rétorqua Hillel.

Oncle Saul leva les yeux au ciel.

— Si Patrick Neville le dit…

Parfois, j'avais l'impression qu'Oncle Saul était un peu agacé par Patrick. Je me souviens d'un soir où nous avions tous été invités à dîner au Paradis. Patrick avait organisé les choses en grand : il avait fait venir un chef pour cuisiner et du personnel pour servir. En rentrant à la maison, Tante Anita avait loué la qualité du repas. Cela avait déclenché une petite dispute avec Oncle Saul, sans conséquence, mais qui, sur le moment, me mit mal à l'aise car c'était la première fois que je voyais mon oncle et ma tante se chamailler.

— Évidemment que c'était bon, lui avait rétorqué Oncle Saul, il a fait venir un cuisinier. Il aurait pu faire un barbecue, ça aurait été plus sympa.

— Enfin, Saul, c'est un homme seul, il n'aime pas cuisiner. En tout cas, la maison est magnifique.

— Trop tape-à-l'oeil.

— Ce n'est pas ce que tu disais du temps des Clark…

— Du temps des Clark, ça avait du charme. Il a tout redécoré façon nouveaux riches.

— Est-ce que ça te dérange qu'il gagne beaucoup d'argent ? demanda Tante Anita.

— Je suis très content pour lui.

— Ce n'est pas l'impression que tu donnes.

— Je n'aime pas les nouveaux riches.

— Est-ce que nous ne sommes pas des nouveaux riches nous aussi ?

— On a plus de goût que ce type, ça c'est certain.

— Oh, Saul, ne sois pas mesquin.

— Mesquin ? Vraiment, est-ce que tu trouves que ce type a du goût ?

— Oui. J'aime la façon dont il a décoré la maison, j'aime son style vestimentaire. Et arrête de l'appeler ce type, il s'appelle Patrick.

— Son style vestimentaire est ridicule : il veut faire jeune et branché, mais il fait vieux beau avec sa peau tirée. Je ne peux pas dire que New York lui fasse du bien.

— Je ne pense pas qu'il se soit fait tirer la peau.

— Enfin, Anita, il a la peau du visage lisse comme les fesses d'un bébé.

Je n'aimais pas que mon oncle et ma tante s'appellent par leurs prénoms. Ils ne le faisaient que lorsqu'ils étaient fâchés. Le reste du temps, c'étaient des mots doux et des surnoms pleins de tendresse qui donnaient l'impression qu'ils s'aimaient comme au premier jour.

À force d'entendre Patrick Neville en parler, l'idée de faire mes études à l'université de Madison se mit à me trotter dans la tête. Pas tant pour l'université elle-même que pour l'envie de côtoyer Alexandra. L'avoir si proche de moi me faisait me rendre compte combien j'étais heureux lorsqu'elle était là. Je nous imaginais sur le campus, elle et moi, retrouvant notre complicité d'avant. Je trouvai le courage de lui faire part de mon projet une semaine avant la fin de notre séjour dans les Hamptons. Alors que nous quittions Le Paradis après y avoir passé la journée, au bord de la piscine, je prétextai auprès de mes cousins avoir oublié quelque chose chez les Neville et repartis vers la maison. J'entrai sans frapper, d'un pas décidé, et la trouvai au bord de la piscine, seule.

— Je pourrais venir étudier à Madison, lui dis-je. Elle baissa ses lunettes de soleil et me lança un regard désapprobateur.

— Ne fais pas ça, Marcus.

— Pourquoi ?

— Ne le fais pas, c'est tout. Oublie cette idée stupide.

Je ne voyais pas ce que mon idée avait de stupide mais j'eus la décence de ne pas répondre et je m'en allai. Je ne comprenais pas pourquoi elle était si avenante avec mes cousins et si désagréable avec moi. Je ne savais plus si je l'aimais ou si je la haïssais.

Notre séjour toucha à sa fin la dernière semaine du mois de juillet 1997. La veille, nous nous rendîmes au Paradis dire au revoir aux Neville. Alexandra n'était pas là, il n'y avait que Patrick. Il nous offrit une bière et nous distribua à chacun sa carte de visite : « Quelle joie d'avoir pu mieux vous connaître ! Vous êtes trois gars fantastiques. Si l'un d'entre vous veut intégrer l'université de Madison, qu'il me contacte. J'appuierai votre candidature. »

En début de soirée, juste après le dîner, elle passa à la maison d'Oncle Saul et Tante Anita. J'étais seul sous l'auvent, à lire. Lorsque je la vis, mon cœur se mit à battre très fort.

— Salut, Markikette, me dit-elle, en s'asseyant à côté de moi.

— Salut, Alexandra.

— Vous alliez partir sans dire au revoir ?

— On est passés tout à l'heure, tu n'étais pas là.

Elle me sourit et me fixa de ses yeux gris-vert en forme d'amandes.

— Je me disais qu'on pourrait sortir ce soir, proposa-t-elle.

Une puissante sensation d'euphorie me traversa le corps.

— Oui, répondis-je en cachant mal mon excitation.

Je plongeai mes yeux dans les siens, j'eus l'impression qu'elle allait me confier quelque chose de très important. Mais tout ce qu'elle dit fut :

— Tu vas prévenir Woody et Hillel ou on va attendre jusqu'à demain ?

Nous sortîmes dans un bar de la rue principale qui disposait d'une scène libre où venaient jouer les musiciens de la région. Il suffisait de donner son nom au comptoir, et un maître de cérémonie appelait les participants chacun leur tour.

Depuis que nous nous étions mis en route, Hillel jouait à Monsieur-je-sais-tout pour impressionner Alexandra. Il s'était mis sur son trente et un et nous abreuvait de paroles et de son savoir. J'avais envie de le gifler et pour mon plus grand plaisir, la musique du bar couvrit sa voix et il fut obligé de se taire.

Nous écoutâmes un premier groupe. Puis un garçon fut appelé sur scène et interpréta quelques morceaux pop en s'accompagnant au piano. Installé à une table derrière nous, un groupe de trois garçons excités siffla la prestation.

— Un peu de respect pour lui, leur intima Alexandra. Pour toute réponse, elle récolta une insulte. Woody se retourna :

— Qu'est-ce que vous avez dit, les connards ? rugit-il.

— T'as un problème ? demanda l'un d'eux.

Il n'en fallut pas plus pour que, malgré les supplications d'Alexandra, Woody se lève et attrape le bras d'un des garçons et le torde d'un geste sec.

— Vous voulez régler ça dehors ? demanda Woody.

Il avait une classe folle lorsqu'il se battait. Une allure de lion.

— Lâche-le, lui ordonna Alexandra en se précipitant sur lui et en le poussant des deux mains.

Woody lâcha le garçon qui gémit de douleur et les trois acolytes déguerpirent sans demander leur reste. Le pianiste avait terminé son dernier morceau et dans les haut-parleurs, résonna le nom du musicien suivant.

« Alexandra Neville. Alexandra est attendue sur scène. » Alexandra se figea et blêmit.

— Lequel de vous trois a été suffisamment imbécile pour faire ça ? demanda-t-elle.

C'était moi.

— Je pensais te faire plaisir, dis-je.

— Me faire plaisir ? Mais Marcus, tu as perdu la tête ?

Je vis ses yeux se remplir de larmes. Elle nous dévisagea chacun notre tour et nous dit :

— Pourquoi a-t-il fallu que vous vous comportiez comme des imbéciles ? Pourquoi a-t-il fallu que vous gâchiez tout ? Toi, Hillel, pourquoi fais-tu le singe savant ? T'es mieux quand tu es toi-même. Et toi, Woody, pourquoi te mêles-tu de ce qui ne te regarde pas ? Tu crois que je ne peux pas me défendre toute seule ? T'avais besoin d'agresser ces types qui ne t'ont rien fait ? Quant à toi, Marcus, il faut vraiment que tu arrêtes avec tes idées de crétin. Pourquoi tu as fait ça ? Pour m'humilier ? Si c'est le cas, tu as réussi.

Elle éclata en sanglots et elle s'enfuit du bar. Je lui courus après et la rattrapai dans la rue. Je la retins par le bras. Je m'emportai :

— J'ai fait ça parce que l'Alexandra que j'ai connue n'aurait pas fui ce bar : elle serait montée sur cette scène et aurait conquis la salle. Tu sais quoi, je suis content de t'avoir revue, parce que je sais que je ne t'aime plus. La fille que j'ai connue me faisait rêver.

Je fis mine de retourner vers le bar.

— J'ai laissé tomber la musique ! s'écria-t-elle dans un torrent de larmes.

— Mais pourquoi ? C'était ta passion.

— Parce que personne ne croit en moi.

— Moi, je crois en toi !

Elle essuya ses yeux d'un revers de la main. Sa voix tremblait.

— C'est ton problème, Marcus : tu rêves. La vie n'est pas un rêve !

— On n'a qu'une vie, Alexandra ! Une seule petite vie de rien du tout ! N'as-tu pas envie de l'employer à réaliser tes rêves au lieu de moisir dans cette université stupide ? Rêve, et rêve en grand ! Seuls survivent les rêves les plus grands. Les autres sont effacés par la pluie et balayés par le vent.

Elle me regarda une dernière fois avec ses grands yeux, perdue, avant de s'enfuir dans la nuit. Je lui criai une dernière fois, de toutes mes forces : « Je sais que je te reverrai sur une scène, Alexandra. Je crois en toi ! » Ce fut l'écho de la nuit qui me répondit. Elle avait disparu.

Je retournai au bar, où il y avait une soudaine agitation. J'entendis des hurlements : une bagarre venait d'éclater. Les trois garçons étaient revenus accompagnés de trois autres amis pour en découdre avec Woody. Je vis mes deux cousins aux prises avec six silhouettes et je me précipitai dans la mêlée. Je hurlai comme un damné : « Le Gang des Goldman ne perd jamais ! Le Gang des Goldman ne perd jamais ! » Nous nous battîmes courageusement.

Woody et moi en assommâmes rapidement quatre. Lui était d'une force redoutable, moi j'étais un bon boxeur. Les deux autres étaient en train de terrasser Hillel et nous leur bondîmes dessus et les boxâmes jusqu'à ce qu'ils s'enfuient, laissant leurs camarades gémissant au sol. Des sirènes retentirent. « Les flics ! Les flics ! » hurla quelqu'un. La police avait été prévenue. Nous nous enfuîmes. Nous courûmes comme des dératés à travers la nuit. Nous traversâmes les ruelles d'East Hampton et nous courûmes encore, jusqu'à être certains d'être à l'abri. Hors d'haleine, pliés en deux pour reprendre notre respiration, nous nous dévisageâmes : ce n'est pas contre des voyous que nous venions de nous battre, mais contre nous-mêmes. Nous savions que les sentiments que nous éprouvions pour Alexandra faisaient de nous des frères ennemis.

« Il nous faut faire un pacte », déclara Hillel.

Nous comprîmes immédiatement, Woody et moi, de quoi il parlait.

Dans le secret de la nuit, nous unîmes nos mains et nous jurâmes, au nom du Gang des Goldman, pour ne jamais devenir rivaux, que nous renoncions chacun à Alexandra.

*

Quinze ans plus tard, le serment du Gang des Goldman résonnait encore en moi. Après de très longues minutes de silence, étendu sous le porche de la maison de mon oncle à Coconut Grove, je finis par reprendre la parole :

— Nous avions fait un pacte, Alexandra. Lors de notre dernier été dans les Hamptons, Woody, Hillel et moi nous étions fait une promesse.

— Marcus, tu commenceras à vivre vraiment quand tu cesseras de remuer le passé.

Il y eut un instant de silence. Puis elle murmura encore :

— Et si c'était un signe, Marcus ? Et si ce n'était pas un hasard que nous nous soyons retrouvés ?


Tout commence comme tout finit et les livres commencent souvent par la fin.


J'ignore si le livre de notre jeunesse se referma au moment où nous terminâmes notre lycée ou juste une année avant, à la fin juillet 1997, au terme de ces vacances d'été dans les Hamptons qui virent l'amitié scellée, les promesses d'éternelle fidélité que nous avions bâties voler en éclats, ne supportant pas les adultes que nous allions devenir.

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