Avant de faire briser les scellés qui défendaient lugubrement l’accès à l’appartement de Louis, Galtier se tourna lentement vers les deux hommes qui l’accompagnaient.
— Faites-moi d’abord rentrer toutes ces têtes avides dans leurs trous à rats, commanda-t-il.
Ulcérés, les voisins qui s’étaient rassemblés libérèrent le couloir en silence.
— Et ça se tire comme des cloportes bien sûr. Quant à vous deux, je vous recommande instamment la plus grande délicatesse dans la conduite de cette perquisition. Vous m’avez bien compris ? Je ne veux à aucun prix que la petite sœur retrouve l’appartement dévasté par des mains aveugles et blasphématoires. Absolument pas. On soulève un papier, une fourchette, un livre, et on le replace dans son empreinte exacte ! Exacte, n’est-ce pas ? Comme on le ferait d’un rocher sur la grève. Et si j’en vois un qui casse quelque chose avec un geste indifférent et imbécile, c’est lui que je casse. C’est clair ?
— Parfaitement, dit Monier sourdement.
Sans bruit, en ouvrant et reposant doucement chaque livre de la bibliothèque, Vuillard et Monier échangeaient des moues sombres.
— Il déraille Galtier, glissa Monier.
— Je ne sais pas, dit Vuillard.
— Tu le défends toujours, mais moi, je te dis qu’il déraille. Il lâche la barre, il se dégonde. Tu sais très bien que c’est vrai.
— C’est l’autre, l’artiste, il l’énerve je crois.
— Soler ? Moi, je le trouve plutôt gentil.
— Il paraît qu’il ne faut pas s’y fier.
— Des blagues. C’est Galtier qui déraille. J’ai entendu dire que Soler avait peur des papillons de nuit, tu te rends compte ?
— Ça peut arriver. Cela ne veut rien dire.
— Moi je peux les prendre dans mes mains. Même les plus grands, les plus velus, les sphinx, je peux les prendre.
— Cela ne veut rien dire.
Galtier avait fouillé la chambre, l’atelier photo, la salle de bains. Il ne savait pas ce qu’il cherchait. Parce qu’il devait le faire, il avait cogné du doigt sur les murs : pour chercher les creux, il avait soulevé les tableaux, dépunaisé les photos, examiné le matelas, les coussins.
— Qu’est-ce que ça donne par ici ?
Vuillard battit des bras. Ça ne donnait rien.
— Les relevés de chèques, cela vous tente ?
Galtier les feuilleta un à un, certain de ne pas y trouver le mouvement de fonds inexplicable qui avait fait le bonheur de tant d’enquêtes. Un type régulier comme tout, Louis Vernon, c’était clair.
Il entendit Monier gémir. Tous ces cartons de photos, il n’en finirait jamais.
— Envoie-moi ça Monier, dit-il. Occupe-toi de la cuisine.
Il y avait là-dedans des quantités impressionnantes de clichés, et parmi eux des réussites indiscutables sur lesquelles Galtier s’attarda. Louis serait devenu quelqu’un. Un rouleau de photos glissa au sol et Galtier se décrocha l’épaule pour le rattraper sans avoir à se lever de sa chaise. Il était las. Il frissonna en reconnaissant le visage de Gaylor. La photos du dessus avait pris le soleil et avait passé. Mais le trombone qui tenait la liasse était neuf. À l’encre, on avait écrit dessus, récemment semblait-il, « SF 63 R.S. et autres ». San Francisco, 1963, Gaylor et les autres. Galtier respira à fond. Il avait entre les mains une trentaine de clichés nocturnes, tous centrés autour du héros que devait être alors Gaylor pour le petit Louis. On le voyait, Louis, sur l’un d’eux, qui tenait Gaylor par l’épaule, l’air tellement heureux, les oreilles décollées et une petite barbe de rien. Trente-et-une photos du peintre. Gaylor avec verre, Gaylor de dos, une main tenant sa nuque, Gaylor torse nu avec une cravate, Gaylor discutant, Gaylor debout sur le comptoir et riant, Gaylor dormant sur une table. Et puis autour de lui, les « autres ». Une masse dangereuse d’hommes où se mêlaient les maillots de corps et les smokings. La réponse était au creux de cette masse. En tremblant légèrement, Galtier acheva d’inspecter les cartons de photos et il ne trouva plus rien. Il s’y attendait, Louis avait récemment réuni toutes les photos d’Amérique. Pourquoi ? Souci de classement ou autre chose ? Est-ce que, depuis la menace contre Gaylor, Louis avait essayé de se souvenir encore ?
Depuis quelques instants, Vuillard et Monier s’étaient assis en face de Galtier et le regardaient faire passer d’une main à une autre le paquet de photos.
Galtier leur sourit.
— Bouclé ? demanda-t-il. Tout est en place ? Parfait.
En se levant, la vie lui sembla d’une grande facilité. Pourquoi est-ce qu’on s’en faisait comme cela tout le temps ? Il avait un besoin brutal de musique. Il ne se sentait plus aussi pressé, il avait à présent tout le temps de laisser venir les choses et de profiter, en retenant sa marche, du spectacle des certitudes en formation. D’un côté les photos de Louis, de l’autre les portraits de tous les invités de la soirée Gaylor. Une gigantesque réussite, à qui perd gagne, avec toutes ces têtes d’invités paisibles. Avec de la chance, il réaliserait la rencontre, le raccord, le doublon, la paire accusatrice. C’est étonnant la vie. Une oreille trop longue, un doigt trop court, un menton qui fuit, un grain de beauté sur le front, et vingt ans plus tard, vous êtes foutu. Reconnu. C’est bête. Il rit.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Vuillard.
— Au fond ce n’est pas si drôle si tu y réfléchis. On ne peut jamais être en sécurité avec ces yeux, ces nez, ces lèvres. Pas moyen de s’évader. Ni repris ni échangé, une fois pour toutes, modèle unique et pour toujours. On n’y peut rien, c’est sans relâche. Quelle histoire !
— Oui, eh bien ?
— Dire qu’il y a des malheureux qui s’imaginent être à l’abri avec une moustache ou une barbe.
Cette affaire de moustache ramena brusquement dans l’esprit de Galtier l’image de Tom, et sa pensée s’obscurcit aussitôt. Est-ce que celui-là n’avait pas regardé sa moustache avec un air de reproche ? Peut-être que si. Attention. Il ne fallait en aucun cas penser à Soler alors qu’il se trouvait si bien en ce moment. Il fallait interposer n’importe quoi très vite pour précipiter cette image dans les profondeurs de sa mémoire amorphe. N’importe quoi sans réfléchir, du tout venant. Quel était le nom de cet homme qui avait déchiffré les hiéroglyphes ? C’était inouï de ne pas se rappeler cela.
C’était Pygmalion qui l’empêchait de trouver. Est-ce qu’il n’allait pas lui aussi faire apparaître sous ses mains et sous son regard une forme de beauté ? Mais non, cela n’avait rien à voir. Il eut un geste agacé. Cela n’avait absolument rien à voir. Il confondait tout. Il ne s’agissait que d’une enquête, une simple enquête. Mais tout de même, puisqu’il frissonnait maintenant, cela devait bien vouloir dire quelque chose ? Il trouverait, il saurait ce qui lui était caché. Comment Louis avait-il écrit cela ? R.S. et autres. Gaylor et les autres. Et puis lui, Galtier, qui allait savoir.
Il lâcha ses compagnons ; il voulait déjeuner seul. Cela faisait un tel temps qu’il n’avait pas eu envie comme aujourd’hui de se jeter sur la nourriture. Ensuite il le regretta. Ce ragoût de comptoir avait été infâme et il en avait avalé sans discernement des quantités impossibles. Il avait cru qu’aujourd’hui, rien ne pourrait lui faire du mal. Il regagna son bureau à pas lents, abandonnant derrière lui une partie de son énergie du matin. Mais cette discrète pesanteur était juste ce qu’il fallait pour travailler équitablement sur les quelque trois cents personnages qui allaient à présent défiler sous ses doigts.
Jean-François Champollion. Cela avait tout de même fini par revenir.