Ayant perdu le goût des continents lointains et des êtres qui les peuplent, je vis reclus dans un gigantesque appartement parisien, acquis du temps de ma splendeur. J’en ai condamné plusieurs pièces, l’une contenant soixante ans d’archives, dossiers, journaux, affiches, contrats, carnets de croquis, grimoires, qui empestent la paperasse fermentée et le carton moisi. Je laisse cette odeur-là en cadeau posthume à des parents éloignés qui s’imagineront y trouver une formule cabalistique monnayable au prix fort ; épuisés par des mois d’infructueuses recherches, il leur suffira d’une seule allumette pour embraser le bûcher du sorcier que je fus. Une autre contient mon bric-à-brac de cornues, tubes à essai, alambics et fioles, et là, ce n’est plus l’odeur que je redoute, mais la nostalgie.
Ayant appris à éviter leurs va-et-vient dans l’escalier, je parviens à ignorer mes voisins avec minutie, et c’est à ce prix que je supporte de me savoir encerclé par leurs existences. Mais quand parfois me prend l’envie saugrenue de renouer avec un peu de vie sociale, je m’installe au bistrot du coin, à l’affût d’une surprise que me feraient mes semblables, ceux qui s’agitent encore, se hâtent, s’impatientent. Étonnez-moi, bon Dieu, vous les vivants ! Sinon je vais croire que rien ne s’est passé depuis qu’on m’a mis sur la touche. Choquez-moi par vos nouvelles mœurs, indignez-moi par vos théories, chantez donc un air d’aujourd’hui, faites-moi goûter un breuvage à la mode, crachez en l’air, faites un scandale, propagez une rumeur, envoyez-moi me faire foutre ! Pourquoi s’imagine-t-on, chaque fois que l’on passe la porte d’un débit de boissons, y croiser le pittoresque et l’inattendu ? Sans doute est-ce la réminiscence d’une époque où ces endroits-là nous servaient d’annexe, de terrain de jeu, de refuge. Le lieu de tous les apprentissages, où amis et inconnus se côtoyaient jusqu’à se confondre, et où nous refaisions le monde, abandonnés à nos premières ivresses sans craindre le lendemain. Une fois les émois de la jeunesse passés, en voyageant pour les industries du luxe, j’ai fréquenté tous les zincs de la terre, car là, et là seulement, se révélait l’âme d’une civilisation. Aujourd’hui, devant un express dépourvu du moindre arôme, mais dont la chaleur réveille mes mains engourdies par l’arthrose et l’hiver, je prête l’oreille au brouhaha des bavardages sans y trouver de quoi tromper mon ennui. Et quand l’ennui s’installe, mon nez m’indique le chemin de la sortie, car il sait, bien avant ma pensée consciente, que je n’ai rien à faire là. Me parvient alors un assemblage d’odeurs contradictoires qui m’oblige à quitter les lieux : imprégnations de tabac, vapeur de vaisselle, pelage de berger allemand, javel, fromage grillé. Car si ma vue baisse, si mon ouïe me trahit, si la pulpe de mes doigts a tant perdu de son acuité, mon nez, lui, comme au premier jour, me guide et me tient en éveil comme un chien son flair, un chien n’ayant plus de dents à montrer, mais toujours capable de débusquer des traces invisibles.
Une fois dehors, je rejoins une rue adjacente où je sais qu’une antique brûlerie va me procurer les sensations qui m’ont manqué devant le breuvage insipide du bistrotier. Le torréfacteur, l’œil sur un hublot, extrait une sonde de son grilloir qui tourne à plein ; les fèves libèrent leur précieuse huile, j’en prends une longue bouffée, comme un asthmatique l’air des sommets, et tout à coup me traverse un souffle chaud venu des plateaux colombiens, un été de noisette et de caramel, une pampa de cacao et de moka, j’entends les flûtes de pan, les condors passent ! Jadis il m’arrivait de jouer avec le maître de maison à un jeu perdu d’avance ; je proposais Pérou ? et il me répondait Non, Costa Rica. Je tentais : Java ? et il secouait la tête : Brésil. Sans doute voulait-il me prouver que mon nez n’est pas omniscient, et que le café resterait son domaine incontesté. Pour ne plus lui donner cette joie, je m’éloigne d’un signe de la main.
Il va bien falloir rentrer à la maison. Les vieux c’est comme les enfants, on s’inquiète de les voir traîner après la tombée de la nuit. On redoute de les voir s’effondrer, incapables de se souvenir de leur propre adresse. Si par malheur je sombre dans cette nuit-là, rongé par la maladie de l’oubli, je sais que là encore mon odorat m’indiquera le chemin de l’écurie.
La toute-puissance des arabicas m’a tourné la tête et fouetté les sens : ce soir, je suis bon pour l’insomnie. Si encore j’étais un petit vieux comme les autres, je me contenterais de fumer la pipe devant un feu de cheminée pour m’endormir dans le dernier craquement des braises. Le problème, c’est que je n’ai jamais voulu me gâter le nez avec la fumée du tabac, et ce n’est pas à quatre-vingt-un ans qu’on commence une carrière de fumeur. Ajouté au fait que l’écorce brûlée dégage une odeur qui devient vite entêtante, sans parler de la cendre qui imprègne les vêtements des pieds à la tête et vous poursuit jusque dans la rue. Un nez à la retraite, c’est capricieux, ça grinche, ça décrète le désagréable en tout, ça dramatise les petites joies innocentes. Chez moi, c’est de famille…
Mon père créait déjà des parfums avant ma naissance. Tout gosse, dans son atelier, je le regardais faire ses gammes sur son orgue à parfums et passer en revue une centaine d’arômes pour se rassurer sur la très haute précision de son odorat. « Sais-tu, bonhomme, que la senteur d’une rose varie tout au long de la journée ? » Il prétendait pouvoir donner l’heure rien qu’en se penchant sur une Rosa Centifolia, et je ne demandais qu’à le croire, émerveillé. Dans les derniers feux de la Belle Époque, il avait composé Jalza pour les femmes du nouveau siècle, celles qui ont fait basculer le monde à leur avantage, les premières femmes modernes, qui travaillaient, revendiquaient leurs droits et montraient leurs chevilles. Jalza, de la famille chypre, avec sa note boisée et son célèbre trait de patchouli avait enthousiasmé la princesse Victoria de Bade, et valu à mon père son invitation à la cour de Suède. Cette année-là, on lui aurait décerné le Nobel des parfums si le prix avait existé. Loin de m’intimider, son sens de la tradition m’a rendu plus fort, son intransigeance m’a appris à refuser les compromis, son goût de l’excellence a fait de moi le meilleur. Que ne donnerais-je aujourd’hui pour lui faire sentir les deux ou trois créations qui me survivront peut-être, et soumettre Charm ou Manège à sa bienveillante sévérité. Comment imaginer meilleur juge ? S’il y a un au-delà, et si nous y attendent ceux qui nous ont tant manqué, j’aurai une réponse d’ici peu. Mais, sitôt son expertise terminée, je sais qu’il m’entraînera sur un point qui déjà le préoccupait de son vivant : la pérennité de notre lignée. Je ne couperai pas à la condamnation du patriarche qu’on a privé de descendance, et par avance j’implore son absolution. Père ! Pardonnez-moi de n’avoir pas engendré !
Par ma faute, tous nos secrets, tous nos trésors vont être enterrés avec moi. Et Dieu sait si en chaque femme que j’ai aimée j’ai vu celle qui porterait mon héritier ! Ah celui-là, je lui aurais tressé un berceau de fleurs et de fruits pour révéler son odorat, j’aurais flatté son palais par des épices rares. Je lui aurais appris, à l’âge où l’on se dresse sur ses jambes, à différencier les yeux bandés le jasmin jaune du jasmin blanc. Je l’aurais mis en garde contre les pièges nauséabonds des emballeurs de marchandises. Et aujourd’hui, au lieu d’attendre la mort dans l’acrimonie, je la laisserais me cueillir, le cœur en paix.
Encore trois marches à grimper et je serai dans mon Xanadu, mon antre démesuré, un palais dont je ne connais pas tous les recoins, dont chaque porte ouvre sur une autre et une autre encore. Je me le suis offert grâce au succès de Griffe, un jus à base de cèdre et de santal, relevé d’une pointe de ciste. Son vaporisateur ultrachic a été dessiné par le génial designer américain Raymond Loewy. Griffe était devenu si célèbre que, six mois après sa sortie, on en trouvait des contrefaçons dans tous les Chinatowns du monde. Je venais d’avoir cinquante ans et la vie d’hôtel ne m’amusait plus. Le jour où j’ai emménagé ici, j’ai regretté de n’avoir pu trouver plus haut que le premier étage pour gagner en lumière et me préserver au mieux des effluves de la rue. J’aurais l’air fin, aujourd’hui, si j’avais quatre étages à monter ! Tant de fois j’ai failli le bazarder pour finir mes jours à l’ombre d’une belle demeure de campagne, entouré des senteurs du Sud. Mais un grabataire grincheux, sectaire, désabusé et insolent, en a-t-il encore la force ? La messe est dite : je mourrai dans mon labyrinthe de moulures, de dorures et de boiseries, comme un pharaon dans sa pyramide. Ce jour-là paraîtra un entrefilet dans les gazettes, et les rares individus qui se vanteront de m’avoir connu seront les mêmes qui me croyaient mort depuis des lustres.
À tout juste vingt heures, débarrassé du dîner, commence pour moi une longue soirée de veille où je vais devoir tromper l’ennui et les idées morbides. La musique m’indiffère, le cinéma m’ennuie, et la lecture… ah ! la lecture… J’avais tant misé sur la lecture étant jeune ! Pour preuve : il existe quelque part ici, entre une chambre d’amis et un boudoir, une bibliothèque remplie de tous les chefs-d’œuvre que je m’étais promis de lire à la retraite. Je me revois encore arpentant les allées d’une librairie pour y débusquer L’homme sans qualités, ou Le quatuor d’Alexandrie, regrettant déjà de ne pouvoir m’y plonger dans l’instant — trop de créations en cours, trop de commandes, trop de voyages, trop de simagrées avec les industriels, tous les prétextes étaient bons. Je me projetais l’image d’un fringant vieillard drapé dans sa robe de chambre, étendu sur son divan, en partance pour Alexandrie, à la recherche des qualités qu’il n’a jamais possédées. Aujourd’hui, je fais un détour par un cabinet de toilette pour éviter de passer dans cette pièce où la littérature elle-même me toise du haut des rayonnages et me fait comprendre que sa place est ailleurs. Ah si encore j’aimais ne rien faire ! Je suis hélas de cette génération pour qui l’oisiveté est mère de tous les vices, et l’idée de ne plus pouvoir sombrer dans aucun est terrible ! Qu’êtes-vous mes vices devenus ? Un par un vous m’avez fui, effrayés par la visite prochaine de la Grande Faucheuse !
À la réflexion, si, il me reste un vice, je l’oublie trop souvent. Bien innocent au demeurant, une autre histoire de nectar et de fioles. Naguère, j’ai transformé le fumoir en cabinet de dégustation de whiskies, une pièce que je ne chauffe jamais, les 42o du pur malt s’en chargent. Y sont entreposées une vingtaine de bouteilles qui m’ont été offertes par le syndicat des parfumeurs pour contribution au rayonnement du parfum français à travers le monde. Ces précieux flacons ont vieilli bien mieux que moi, ils ont gagné en douceur, en éloquence, en sagesse. Certains datent d’avant ma naissance, je les respecte comme mes aînés et, quitte à prendre la cuite fatale, je n’en laisserai pas une goutte aux charognards qui attendent ma mort. Mes entrailles étant désormais trop fragiles pour en encaisser plus d’un verre, ces petites merveilles ambrées restent un moyen efficace de tester mes différentes gammes de papilles. Une longue rasade et, au nez, je perçois le sel de la tourbe douce, sa note de cuir, son accent d’orge qui vire aux agrumes confits. Puis, en bouche, arrivent la muscade et la menthe, l’iode, et enfin, la terre des Highlands. Je sirote assis, sur la crête pierreuse d’une colline, le regard apaisé par un horizon vert vif où se découpe au loin un lac d’argent. Le voyage dure vingt minutes mais il en vaut la peine. Les vents des hautes terres me montent à la tête. J’ai l’impression que le single malt fait du bien à mes articulations, mais mon toubib me jure que ce n’est qu’une impression. Ce soir, pourtant, je suis de retour dans mes quartiers plus tôt qu’à l’habitude. Un brouhaha dans la cage d’escalier m’attire vers le judas de la porte d’entrée, et déjà l’exaspération a chassé la rêverie. J’entrevois des individus post-pubères, des deux sexes, les bras chargés de bouteilles et de victuailles, et leurs joyeuses invectives se mêlent à d’odieuses pulsations issues d’une boîte à rythmes. L’inconcevable m’apparaît alors : des jeunes vont faire la fête au-dessus de ma tête.
L’excuse pour l’insomnie est toute trouvée. Le tsunami déferle, la bourrasque s’abat, c’est la huitième plaie d’Égypte, le Jugement dernier, l’Apocalypse, la fin du monde, c’est Attila en marche, les conquistadores à l’assaut, c’est Shakespeare, le thermonucléaire, le pillage, le carnage, le chaos, le choc des mondes, c’est l’Enfer de Dante, c’est la ruine, la dévastation, l’agonie, c’est la fin.
Pourquoi moi ? À 21 h 40 ! L’arthrose et la mort imminente ne sont-elles pas des punitions suffisantes ? J’ai connu la guerre de 40, l’hiver 54 et le vétiver de synthèse. Avais-je besoin de subir une nouvelle épreuve ? Ô Toi qui m’as fait naître pour redonner aux hommes la myrrhe et l’encens ! Ai-je failli ?
Le seul aspect amusant, c’est de les imaginer se tasser à trente dans une chambre de bonne, pendant que je règne sur un territoire immense et vide, déserté par toute forme de vie, toute expression de joie. Cette ironie est douce au vieillard aigri.
Je ne sais si c’est le mot fête ou le mot jeune que je redoute le plus. Quand ai-je cessé d’être jeune ? On s’imagine toujours que la vieillesse est le fruit d’un lent processus de renoncement, pourquoi ne serait-elle pas, au contraire, celui d’un seul instant, un seul instant qui nous a fait basculer dans un autre âge. Était-ce le jour du bombardement de la rue des Haudriettes, dans cette cave qui empestait le salpêtre et la couenne séchée d’un animal vendu sous le manteau ? Était-ce ce jour où mes jambes n’ont plus pu sauter la haie du jardin de la maison de Grasse ? Ou celui où j’ai fui devant un grand costaud qui menaçait de me péter le nez, et ruiner ainsi mon précieux outil de travail ? Est-ce le soir où j’ai cessé de me montrer nu à une femme ? À moins que ça ne soit ce matin de vague à l’âme, où j’ai longuement reniflé mon avant-bras pour tenter de capter ma propre odeur, ce qui, dit-on, est impossible ; aujourd’hui encore cette odeur me hante, j’y ai décelé une très fine trace de décomposition qui pouvait rappeler, réduite au millionième, un relent de saumure et de gibier qu’on faisande.
Voilà qu’on toque à ma porte. Rien ne me sera épargné.
— Bonjour monsieur, je m’appelle Louise, je suis votre nouvelle voisine, on vient de s’installer au sixième avec mon copain et on pend la crémaillère, alors on risque de faire un peu de bruit…
Tant de catastrophes en une seule phrase ; elle vient de s’installer, elle a un copain, elle va faire du bruit. Mon intuition était la bonne, c’est bien Dieu qui m’envoie une ultime épreuve avant de me rappeler à Lui. Son émissaire a le visage d’un ange de miséricorde. C’est la signature du Très-Haut. Je l’entends : Toi qui as tant aimé les femmes, que penses-tu de cette Louise ? Qui, hormis Moi, aurait pu la concevoir ? Quelques peintres de la Renaissance s’y sont essayés, mais lequel aurait su trouver ce juste équilibre entre ces grands yeux noirs qui semblent dire : « Pardonnez-moi de venir occuper une toute petite place dans votre univers », et ce discret sourire qui ajoute : « mais je compte rapidement gagner du terrain ». C’est effectivement une épreuve que Je t’envoie, pour t’empêcher de trouver le sommeil, et te fournir matière à réflexion sur cet égoïsme dans lequel tu as sombré.
Dire que j’aurais pu mourir sans croiser ce visage et mon idée de l’harmonie sur Terre en serait restée inachevée.
— … Monsieur ?
— Amusez-vous tant que vous voudrez. Le bruit ne me gêne pas.
— C’est gentil. Vous savez, vous pouvez…
Elle hésite à m’inviter, la charmante. Je risque d’accepter, et elle aurait l’air de quoi, avec un petit vieux au milieu des copains ? Voyons voir si son souci des convenances prend le pas sur son sens du ridicule…
— Vous pouvez passer nous voir, ça nous ferait plaisir, on ferait connaissance devant un verre de sangria.
— Merci, il est tard. Passez plutôt prendre le thé un de ces jours. Et bienvenue à vous, voisine.
La seule présence d’une femme a remis tous mes sens en éveil. Un regard peut être aussi violent qu’un parfum, il vous ramène tant d’années en arrière, quand tout est possible, quand on est encore acteur de ce monde, quand le rêve est à portée de main. Un visage, et ma mémoire s’embrase à n’en plus trouver le repos. J’ai aimé les femmes, j’en ai fait des créatures irrésistibles. Chaque fois que l’une d’elles pose une goutte de mon parfum derrière son oreille, c’est un peu de moi qui l’accompagne dans le monde. Ça devrait me suffire. Louise s’amuse, là-haut. Elle rit, elle danse, elle boit, elle joue de toute sa séduction. Et c’est moi qui, demain, aurai un réveil pénible.
La dernière femme qui me met la main aux fesses, à raison d’une fois par semaine, s’appelle Brigitte. Ce n’est pas le parfum des cattleyas qui nous réunit, mais celui de l’éther. Mon corps ne lui inspire aucune émotion particulière mais je reconnais qu’elle sait piquer comme personne. Cette bizarre intimité qui nous lie se prolonge souvent de quelques échanges qui lui manqueront quand j’aurai disparu.
— Alors, Brigitte ? On s’est fait sa petite soupe de légumes maison, à midi ?
— … ?
— Votre pull.
Elle sent sa manche et comprend qu’elle s’est trahie.
— Je fais attention en ce moment. Cinq kilos à perdre avant l’été. C’est pas tant que j’aime la soupe, mais ça calme l’appétit.
— Votre appétit, vous l’avez calmé avec un gâteau au chocolat noir. Je le sens d’ici, tout chaud, sortant du four. La laine retient tout. C’était quoi, un moelleux ?
— … Un brownie.
— Comptez sur ma discrétion.
— Satan, sors de ce corps de vieil arthritique !
Pour ses étrennes, je vais lui offrir une blouse de cuisinier, toute blanche, avec son prénom brodé sur la pochette. Brigitte est un de ces petits soldats de la santé qui apportent bien plus de réconfort aux malades que leur propre famille. De surcroît, elle a toujours de belles jambes.
— Après toutes ces années, je peux bien vous l’avouer, monsieur Pierre. Quand vous m’avez dit que vous aviez été parfumeur, je n’y ai pas cru. Je pensais qu’ils avaient un nez énorme qu’ils emmitouflaient dans des linges. Le vôtre est discret, bien dessiné. Presque féminin.
— Brigitte, vous m’inquiétez. Toute ma vie j’ai entendu des femmes me dire que la taille de l’organe ne comptait pas. M’auraient-elles trompé… ?
— Je sais, c’est stupide.
— Vous imaginiez une protubérance à la Cyrano ? Hé non, ça n’est pas une péninsule, tout au plus une petite dune qui a résisté aux intempéries. Vous avez dit « féminin » et vous n’avez pas tort. Du point de vue de son exceptionnelle précision, j’ai hérité du nez de mon père, mais pour ce qui est de la ligne, c’est celui de ma mère. Si l’inverse s’était produit, la face du monde en aurait été changée.
D’habitude j’use de toute ma mauvaise foi pour la retenir, car je sais que lorsqu’elle aura quitté ma chambre je ne parlerai plus à âme qui vive jusqu’au jeudi suivant. Mais cet après-midi, cette demoiselle Louise va enfin venir prendre le thé. Elle veut que je lui indique les bonnes adresses du quartier, ses curiosités, tout ce qu’un riverain de toujours peut connaître. Comme on apprivoise un moineau, je la laisse venir à moi sans rien précipiter ; je me montre courtois mais lointain, comme celui qui cache de terribles secrets derrière ses portes battantes. À peine assise elle devine l’immensité des lieux et s’étonne sans me le dire que j’y vive seul. D’emblée, elle me donne le rôle du vénérable, qui a tant vécu, qui inspire le respect, et elle s’installe dans celui de la nubile qui a tout à apprendre. Cette petite est décidément bien élevée, mais je ne suis pas sûr de vouloir jouer le sage prêt à léguer son expérience. Quel acteur a envie de finir sa vie dans la peau du souffleur ? Et quelle ingénue a besoin de connaître les pièges dans lesquels elle va tomber ? Hormis l’enseignement de mon père, je n’ai tenu aucun compte des conseilleurs, des donneurs de leçons, des vieilles barbes qui vous apprennent la règle, jamais la transgression. Non, jolie Louise, le dernier apanage du vieillard n’est pas cette prétendue sagesse dont il ne saurait que faire, mais celui d’être, enfin, à l’écoute de ses sensations. Il a abandonné l’intense pour le subtil. Quand son corps en débâcle cesse un instant de le tourmenter, il prend le temps de donner son nom à une nuance de couleur, ou de percevoir le chant d’une grive, brouillé par le vacarme de la ville. Il se pâme à la vue d’un arbre, il s’émerveille du vent, il s’émeut d’un légume, et rien ne l’enchante plus que de retrouver les saveurs et les saisissements de l’enfance, tout ce qu’il a perdu en cours de route mais que ses sens n’ont jamais oublié.
— Rien qu’au parfum d’une madeleine qui s’émiette dans le thé, on peut écrire des milliers de pages, et partir à la recherche du temps perdu…
Elle ne saisit pas la référence et s’en sort en me traitant de poète. À ma manière j’en ai été un ; j’ai composé mes alexandrins dans les essences rares, j’ai fait rimer les fragrances, j’ai épuisé toutes les figures de style. En mélangeant poivre et cannelle, j’ai obtenu un oxymore et, en ajoutant une touche de menthe à l’orchidée, une hyperbole. Et combien de métaphores, combien d’images suggérées par une délicate osmose des senteurs ? Je savais que la vanille mêlée à l’ambre allait apporter une touche de mélancolie, que le fruit rouge associé à un dérivé de géraniol réveillerait un souvenir d’enfance, et que rien n’évoquait mieux un ciel étoilé qu’un soupçon de violette dans une moisson de fougères royales.
Notre premier rendez-vous s’est prolongé jusqu’à la tombée du soir. Je n’ai pas commis l’erreur d’avancer dix occasions de nous revoir. Je garde le souvenir de ces femmes riches et vieillissantes, qui, à l’époque où les grandes enseignes de parfumeurs me convoitaient comme l’enfant prodigue, tentaient de me séduire. Encore gracieuses, racées, mais pathétiques à trop vouloir jouer les femmes fatales à l’âge où l’on gâte ses petits-enfants. Un peu trop maquillées, à l’élégance ostentatoire, perpétuellement disponibles, prêtes à tout pour se rendre indispensables, guettant sans cesse l’étincelle de désir qu’elles auraient fait naître en moi. Aujourd’hui j’ai évité de sombrer dans les mêmes travers en persistant dans ma stratégie du seigneur reclus dans sa tour d’ivoire. De fait, c’est elle qui, la prochaine fois, apportera sa tarte aux abricots pour accompagner le Darjeeling. Après son départ, je me sens vidé par l’effort fourni à vouloir jouer l’aimable monsieur un tantinet distant, quand en fait je détaillais la moindre courbe de son corps. Ma main vibre encore d’avoir serré la sienne, et le salon ressemble plus que jamais à un mouroir.
J’ai tout à coup envie de me rassurer sur celui que j’ai été si longtemps, un magicien qui, chaque fois qu’il annonçait une nouvelle création, provoquait une cohue sur les Champs-Élysées. Je retourne les tiroirs et retrouve des flacons oubliés, presque éventés, mais il me suffit d’ouvrir celui de Charm et mes années 50 me reviennent en bloc. Une seule goutte sur mon poignet et des milliers de femmes m’entourent, me célèbrent. Fières et élégantes, toutes des stars. Je les imaginais nues sous leur tailleur de marque, et déjà tournées vers le Nouveau Monde, celui qui allait manger notre vieille Europe. Marilyn Monroe avait dit de Charm qu’il sentait bon comme le péché. La teinture de musc était sa note dominante, avec un accord de vétiver à peine relevé d’une nuance d’orange. Aujourd’hui, c’est un classique que des jeunes filles rêvent de s’offrir une fois devenues femmes. Tous les trois ou quatre ans, une nouvelle campagne d’affichage vient le remettre en scène. Mais le plus bel hommage est celui de mes clientes, celles qui honorent mon Charm de leur peau, mes fleurs vivantes, mes ambassadrices capiteuses, mes écrins satinés, mes paysages olfactifs, à la fois muses et créatures. Quand l’une d’elles me frôle dans la rue, j’ai l’impression de la posséder le temps d’un souffle.
Chaque matin, comme un vieux pipelet, je guette le passage de Louise sur mon palier. Là où un autre collerait l’oreille contre sa porte, il me suffit de humer son sillage dans l’escalier. Elle porte une espèce d’eau de toilette relevée d’une essence de bergamote qu’elle croit vive et pétillante, mais c’est comme si une orchidée se prenait pour un géranium. Louise a un grain de peau qui vient contredire toute dominante acidulée mais qui cherche la nuance herbacée et l’onctueux de l’huile. J’ai rencontré peu de femmes qui savaient faire mouche dès leur premier essai. Souvent elles imaginaient un coup de foudre quand ce n’était qu’une mauvaise rencontre. Dès lors, je me faisais fort de leur présenter le compagnon d’une vie, et celles-là feraient peut-être une infidélité à leur mari, jamais à leur parfum.
Ce matin, je vais, à nouveau, jouer les entremetteurs…
Ma première idée a été de remettre les pieds au rayon cosmétiques d’un grand magasin, tout disposé à me laisser surprendre par quelque trouvaille. Ces vingt dernières années, je n’ai pas été attentif à l’évolution de mon domaine, je m’en suis même détourné, hautain, comme pour dire à mes successeurs : Débrouillez-vous sans moi désormais. Combien de symposiums, d’anniversaires, de remises de médailles ai-je refusés, de peur de me voir exposé tel un santon qu’on dépoussière une fois l’an. Aussi étais-je curieux de me promener dans les allées d’une prestigieuse boutique des Grands Boulevards qui réunit tout ce que le chic parisien compte de vaporisateurs et d’onguents. D’emblée, j’ai eu l’impression d’assister à un concert de musique contemporaine où se lâchaient cent instruments pris de folie : une cacophonie de senteurs. Aux accords majeurs se mêlaient de nombreux couacs, aux notes familières des classiques s’en ajoutaient de criardes, le capiteux affrontait le strident, et le grandiloquent la pure dissonance. Devant un flacon en forme de grenade quadrillée, une vendeuse m’a expliqué combien le parfum unisexe était tendance. Si dans unisexe il fallait entrevoir une notion d’androgynie, celle-ci avait, selon moi, atteint son apogée le jour où, dans le hall du Waldorf Astoria de New York, j’avais vu apparaître Marlene Dietrich en smoking, lumineuse, troublante d’ambiguïté. Dans le parfum que me soumettait la jeune hôtesse, rien de sulfureux, juste une volonté marketing de profiter des inquiétudes de l’adolescent qui retarde ce moment tant redouté où il doit affirmer sa féminité ou sa virilité. Pas question d’offrir à Louise ce jus sans âme, ni aucun de ces bricolages à trois sous qui tournent en milieu de journée et vous trahissent au pire moment. En rentrant chez moi les mains vides — et rassuré à l’idée que le monde du parfum en est resté là où je l’ai laissé —, j’ai à nouveau ouvert la porte de mon atelier, pour n’en sortir que trois jours plus tard.
Louise descend l’escalier dans sa petite robe blanche taillée en biseau. On dirait une Diane chasseresse.
— Bonjour monsieur Pierre. Je descends au kiosque à journaux, vous n’avez besoin de rien ?
— J’ai quelque chose pour vous.
Je lui tends la fiole. Rien de bien compliqué, une note de cire d’abeille absolue avec une pointe d’acétate de benzyle pour rappeler l’ylang-ylang. Ça m’a remis sur l’établi. Comment oublier cinquante ans de métier ? Elle ne comprend rien, la pauvre enfant ! En quelques mots, j’essaie de résumer une vie d’alchimie et de ferveur. Elle ne comprend toujours rien, mais elle sent.
Ça y est, elle me regarde autrement.
Je suis vieux, les reins me tourmentent, ma vue se brouille mais, pendant ce trop bref instant, dans ses yeux, je suis exceptionnel, puissant et beau.
Les jours suivants, elle ne porte que mon parfum, il reste en suspension dans l’escalier. Persistance des essences. Facture à l’ancienne. Qu’est-ce qu’en pense son petit ami ? C’est peut-être un gars bien, après tout, mais comment pourrait-il savoir, lui, ce qui lui va ? Comme tous les autres, s’il lui prend l’envie de faire un cadeau, il demande à une vendeuse quelque chose qui sent bon. Pour moi, c’était une passion, une mission. J’ai parfumé des reines et des ouvrières, toutes celles qui ont cherché leur propre essence à travers mes travaux. Combien de femmes ai-je célébrées ? Combien d’hommes ont chaviré à leur approche ? Certaines m’en ont remercié en se donnant à moi. Je vous ai aimées, et je vous aime encore, qui saura jamais à quel point ?
L’humanité n’a-t-elle aucune pitié pour le vieil homme qui se languit ? Ce matin, des visiteurs ont presque forcé ma porte. Un couple de journalistes écrit à quatre mains le grand livre des parfums, qui sortira pour les fêtes et qu’on posera sur une table basse sans jamais le consulter. Presque tous mes confrères historiques étant morts, ma participation à leur ouvrage représentait selon eux une sorte de caution. Le mari, la quarantaine blasée, le verbe haut de celui qui connaît son sujet, voulait des dates, des faits, des rappels, de la chronologie, si bien que ma mémoire, habituée à s’emballer comme un cheval fou, était contrainte de marcher au pas et de faire des ronds de jambe. Puis, au détour d’une digression qui me paraissait bien plus édifiante que des précisions sans intérêt, j’ai eu droit à un gentil rappel à l’ordre de ce monsieur qui mettait en doute la véracité de mon exposé. Son sourire condescendant semblait dire : Ça n’est pas tout à fait comme ça que ça s’est déroulé, mais vu votre âge, la confusion est pardonnable. L’abject ! Le malodorant ! En prétendant que l’écrivain Colette avait mis le jasmin à la mode, il oubliait les fortunes que Napoléon Ier avait dépensées pour en faire venir des jardins de Grasse afin de complaire à Joséphine de Beauharnais ! Encore un qui n’a rien compris à l’idée même de passé, ni à la manière dont on tente, en toute bonne foi, de l’exhumer ! Sa femme, aux questions bien affûtées, savait écouter les non-dits, repérer les points de suspension, et me laissait m’égarer sur les chemins de traverse. J’ai donc attendu que le mari s’éclipse aux toilettes pour avoir enfin une conversation sérieuse.
— Vous le trompez, n’est-ce pas ?
— … Pardon ?
— Vous trompez votre mari. Ce n’est pas une question, c’est une affirmation.
Elle en bafouille d’indignation, en rougit de honte. Divine est la confusion de la femme adultère !
— Vous avez étreint votre amant il y a quelques heures à peine.
— … Comment pouvez-vous vous permettre !
— Vous portez No 5 de Chanel, mais on sent aussi sur vous les traces d’un after-shave d’excellente composition, et une légère imprégnation de havane bien frais. Votre mari ne fume pas et se tartine le visage d’une espèce de gel de prisunic. Je n’aime pas voir en l’homme trompé un cocu mais, pour le vôtre, je ferai une exception.
À son retour, la séance prend un tour bien plus savoureux. La belle infidèle passe de la stupéfaction à la crainte d’être découverte, comme si j’avais la tête d’un maître chanteur ! Puis elle reprend confiance, soupire de soulagement, se fend même d’un sourire quand je me lance dans une diatribe qui en substance dit : Le parfum révèle ce que les yeux ne savent voir. Après m’avoir salué sur le palier, l’homme s’engage dans l’escalier sans même attendre sa femme, ce qui m’encourage à la retenir un dernier instant :
— Ça ne me regarde pas, mais je crois qu’on ne peut pas se lier toute une vie à un type qui s’asperge d’un machin certifié « for men ».
Depuis qu’elle s’est renseignée sur moi, Louise vient me visiter comme un monument national. Elle me réclame mille anecdotes sur le monde merveilleux de l’élégance d’antan et, bien que je déteste cette partition, je la joue malgré moi. Hier, je lui ai raconté l’histoire extravagante du prince russe qui m’avait commandé un parfum à base de vodka pour ses nombreuses maîtresses. Un caprice de milliardaire dont je ne me suis pas vanté… Je n’ai jamais vraiment su si cet olibrius voulait que les femmes lui paraissent encore plus enivrantes, ou s’il cherchait uniquement à moins empester l’alcool en les approchant. Louise m’en réclame une autre, puis une autre, comme une enfant des tours de cartes. Son regard tendre et confiant, teinté d’admiration, fait naître en moi le père que je n’ai jamais été. Dans ces moments-là, j’ai envie de la rendre éternelle, de chasser les mauvais esprits autour d’elle, de baliser les chemins où elle s’aventure. Mais il me suffit de la voir lisser sa robe sur ses cuisses pour réveiller le soupirant que je fus ! Quand elle sourit, je me retiens de passer la main dans ses cheveux ! Je possède cent moyens de la faire rougir mais n’en use d’aucun. Je pourrais, par exemple, lui raconter comment ce matin même, dans le métro, j’ai vécu un instant de sensualité inespéré. Debout dans une rame bondée, accroché à la barre, le nez encombré par un mélange de caoutchouc, de moleskine et d’air pulsé, je suis saisi par une note de tête à base de pêche : Mitsouko, sans doute la plus belle création de Jacques Guerlain. Je n’ai pas le temps de repérer dans la foule la femme qui le porte, je suis déjà loin, loin de cette rame, de ces gens, de ce tunnel : je suis à Rome.
Accoudé au balcon de ma chambre d’hôtel, Campo dei Fiori, alors que l’ombre du soir vient rafraîchir cette lumineuse journée d’été. Alma di Stefano, la chanteuse lyrique, savoure un dry Martini à mes côtés. Je la taquine sur le fait qu’elle porte le parfum d’un concurrent, mais nous tombons vite d’accord : Mitsouko lui va comme à aucune autre. Et là, à ciel ouvert, le regard perdu dans les ocres de Rome, nous faisons l’amour.
Depuis, les rares fois où je croise Mitsouko, je me retrouve sur ce balcon, à cet instant-là, éternel comme la ville ainsi dite, avec Alma dans mes bras. Mon nez exceptionnel n’y est pour rien, l’odorat a mille fois plus de mémoire que tout autre sens, et chacun de nous, pour peu qu’il retrouve la réplique exacte d’une senteur du passé, revivra, fulgurant, un moment d’exception. Je brûle de le raconter à Louise, mais jamais elle ne me demande, ni ne me confie quoi que ce soit de cet ordre-là — on ne parle pas de sa vie privée à un vieux, encore moins à un père.
Essayons un peu d’imaginer comment elle se représente monsieur Pierre en jeune amoureux… Un brave gars qui, au temps d’avant, s’endimanchait pour aller au bal et conter fleurette à une fille, sous l’œil vigilant de son père. Et le jour des noces, tout se terminait par Le temps des cerises. Voilà sans doute ce qu’elle pense, la naïve. Je n’ai plus le droit, au risque de passer pour un vieux barbon, de raconter mes titres de gloire, mes conquêtes, mes quartiers de noblesse. Le pépé racorni et voûté que je suis aujourd’hui en a tenu plus d’une dans ses bras, et si fort qu’ils en tremblent encore. On ne crée un parfum que pour une seule, disait mon père. C’est sans doute vrai, mais je n’ai jamais su laquelle, elles étaient si nombreuses à être uniques ! J’ai appris en lisant leurs Mémoires que plusieurs femmes célèbres se vantaient d’être l’inspiratrice de Manège, que j’avais lancé en 1967. Un soir maître Pierre m’a dit : Vous me faites à ce point tourner la tête que pour vous je créerai Manège… Ah ! mes beautés, mes amantes, mes courtisanes, je ne sais plus à laquelle d’entre vous je dois ce Manège, mais je sais qu’il tournera longtemps après ma mort !
Louise me voit comme l’homme qui a connu la terre entière, et l’a parfois menée par le bout du nez. Mais quelque chose me dit que ça ne va pas durer, car ni ma mémoire ni sa curiosité ne sont inépuisables. Bientôt elle aura fait le tour du personnage, et je redeviendrai cette entité obsolète, perdue dans son mausolée.
— Il est bon, votre thé, monsieur Pierre.
Si je n’avais pas créé de parfums, j’aurais composé des thés. Il est doux de boire ce que l’on sent.
— Vous avez commencé à quel âge, la parfumerie ?
Elle ne me croirait pas. Dès que papa avait le dos tourné, je mélangeais quelques fioles, au petit bonheur.
— J’ai baptisé mon premier Vertige. J’avais six ans. Tout juste bon pour une rentière mal embouchée.
Elle rit, croyant que je plaisante. Elle croise haut ses jambes. Ses genoux frôlent sa poitrine. Que ne donnerais-je pour déplier ce corps.
Je vais mourir bientôt, tu sais.
— Dites, monsieur Pierre, comment était Coco Chanel, dans la vie ?
— J’ai envie de vous sentir, Louise.
— … Me sentir ?
— Vous sentir.
Elle sourit, interloquée. Innocente. Elle ne sait pas ce que le mot sentir recouvre. Quand, en fait, il recouvre tout. Elle ne me regarde plus comme le vieux parfumeur de l’étage d’en dessous. Je ne sais plus quel âge j’ai, je m’en fous. Elle voit bien que je m’en fous. Je sens qu’elle prend son élan, comme les femmes qui vont se donner. Elle se lève, défait le premier bouton de son corsage, s’approche de moi. Et m’offre sa gorge.
— Ça, je l’ai depuis longtemps. Ce que je veux, c’est votre odeur brute. Votre essence même. L’essence de Louise. Celle qu’aucune fragrance n’a jamais altérée. C’est tout votre être que je veux.
— … ?
— Qu’avez-vous à craindre d’un vieillard comme moi ? Je ne vous toucherai même pas, ça ne prendra qu’un instant, et plus personne au monde ne vous sentira comme je l’aurai fait. Je vous aurai sentie.
Elle se lève, abasourdie, et quitte le salon en claquant la porte.
Qu’est-ce qui m’a pris, bon Dieu !
Ai-je voulu achever notre histoire sur une sortie mélodramatique plutôt que de la voir s’abîmer dans l’indifférence ?
Ou bien ai-je essayé d’ajouter, et de pitoyable façon, ma touche à la complainte du vieux Ronsard ? Qui ne peut plus cueillir les roses de la vie, se contente de les sentir…
Te voilà bien avancé, fossile.
Les jours suivants, je l’entends descendre l’escalier d’un pas sec, implacable, comme courroucée d’avoir à passer devant ma porte. Elle ne porte plus mon parfum, qui désormais doit lui faire l’effet d’un remugle d’égout. Voilà bien la pire des sentences.
J’ai pris le risque de tout gâcher, et j’ai perdu. Mais qu’ai-je perdu, après tout ? Une demoiselle de compagnie, qui, pour quelques heures aimables, me condamne à des nuits sans sommeil ?
Qu’on me laisse maintenant parcourir tranquillement ma dernière et courte ligne droite. Résigné à l’idée que les odeurs de ce monde ne me procureront plus aucune émotion. Le voilà, le vrai deuil. Même le Jardin des Plantes a plus à apprendre de moi que moi de lui.
Ai-je eu raison, durant ma vie entière, de laisser mon flair me diriger en tout, prendre toutes les décisions pour moi ? On dit que si un individu est doté d’un sens surpuissant, c’est pour en combler un autre, défaillant. Sans doute ai-je été sourd aux doléances de mon entourage. Aveugle aux injustices de la rue. Et à trop caresser je n’ai pas su retenir.
On toque à la porte. Il est tard.
— … Louise ?
Elle entre, drapée dans sa robe de Diane. Mon cœur s’emballe mais pas le moindre cillement ne me trahit. Dans le salon, elle fait glisser sa robe à terre. Puis s’allonge sur le canapé en ouvrant les jambes, à peine, comme des ciseaux. Elle tourne son visage de côté. Le sang me monte aux joues. Je m’agenouille. Ai-je jamais été plus jeune qu’à cet instant ? J’approche mon visage, les yeux clos et, sans doute pour la dernière fois de mon existence, je rassemble toute la science, toute la ferveur qu’il me reste.
Tout commence par une note de tête à forte tonalité ambrée, au départ boisée puis balsamique. Suivie d’une variation de jasmins intenses, avec une trace de benjoin de Siam, suave, d’une grande ténacité. Puis une pointe de bois de santal stabilise un étrange mélange de civette, animale, intense, et un trait de vanilline qui constitue déjà la note de cœur. La note de fond, irisée, se prolonge dans un juste équilibre de cardamome et d’essence de litsea persistante.
Une éternité plus tard, j’ouvre les yeux.
Encore ivre d’elle, je la vois saisir sa robe au passage et disparaître.
Elle vient de me rendre tout ce que j’ai donné aux femmes.
Mes yeux se ferment à nouveau.
Et qu’importe si dehors le jour vacille déjà.