L’aboyeur

Au 61 rue du Dragon, à Paris, se cache un hôtel particulier derrière un mur d’enceinte orné de médaillons aux motifs allégoriques. En 1667, le duc de Beynel, intendant de justice de Louis XIV, en avait confié la construction à l’architecte Nicolas Le Riche, élève de Mansart. Le bâtiment de 2000 m2 se constituait d’un corps principal entre cour et jardin, avec une aile unique et un grand escalier à deux volets suspendus. Réquisitionné à la Révolution française, puis laissé à l’abandon, l’hôtel de Beynel fut revendu à un maréchal d’Empire, qui le légua, faute de descendance directe, à un neveu, fonctionnaire de l’octroi. Il fut classé monument historique en 1924, notamment pour un plafond peint, fin XVIIIe, par Bastien Bergeret. L’hôtel connut quelques résidents célèbres ; le pianiste américain Louis Moreau Gottschalk, précurseur du ragtime, y donna en 1851 un concert privé pour une centaine de privilégiés, dont Hector Berlioz et Théophile Gautier ; l’actrice Veronica Lake y séjourna en mars 1947 à l’occasion d’un tournage à Paris. L’hôtel appartenait aujourd’hui à M. Christian Grimault, président du groupe Grimault Technologies, détenteur du brevet exclusif d’un ordonnanceur à canal prédictif, principal composant des microprocesseurs qui, dans les années 80, avaient révolutionné l’informatique domestique. Sans famille, sans attaches, Christian Grimault aimait dire aux femmes de passage dans l’hôtel de Beynel qu’il y vivait seul.

Il évitait de préciser qu’un secrétaire particulier, une femme de chambre et une cuisinière y demeuraient à l’année. Monsieur Christian, ainsi dénommé par chacun d’eux, les voyait comme des outils performants, affûtés par de longues années de pratique, polis par l’usage. Maxime, le secrétaire aux allures de majordome, organisait ses journées, réparait ses oublis, le débarrassait des fâcheux avec une patience dont il n’était plus capable. Chrystelle, la cuisinière, devançait ses envies, le surprenait souvent, réussissant même à recréer les saveurs de son enfance. Marika, femme de chambre et bricoleuse de talent, savait rendre à chaque salon son cachet d’origine. Une veille de jour de l’An, il les avait invités tous trois dans un grand restaurant afin de leur rendre hommage.

— Les violons et les serpes sont les plus beaux objets du monde parce que leur forme n’a cessé d’évoluer avant d’atteindre celle qui répondait le mieux aux exigences de leur fonction.

Devant le regard circonspect de ses convives, il avait ajouté :

— Vous êtes mes Stradivarius.

Hormis ses conquêtes, qui avaient le droit de souper dans le « salon des Italiens », Christian Grimault recevait peu. Il s’y voyait parfois contraint quand un ministre ou un magnat de la finance se montrait curieux de l’hôtel de Beynel, si discret dans les guides. Cependant, pour la première fois depuis un siècle, on allait y donner une fête éblouissante, digne du lustre d’antan. Christian Grimault allait avoir cinquante ans.

Au jour dit, Maxime se leva à cinq heures pour pointer une dernière fois la liste des prestataires et fournisseurs qui allaient se succéder tout au long de la journée. Arrivés les premiers, les décorateurs tendirent des draperies gris perle sur les murs de la salle du péristyle qui allait accueillir les invités, dans la salle carrée où seraient dressés les buffets, et dans divers salons destinés chacun à un usage précis. Peu avant quatorze heures, Chrystelle ouvrit ses cuisines aux traiteurs qui investirent les moindres recoins, organisés, silencieux, prêts à honorer une commande tout spécialement élaborée par un chef étoilé. À dix-sept heures, le préposé au fumoir, venu de Suisse, installa sa cave à cigares pleine de divers modules de havanes. Le fleuriste et son commis suivirent de peu, disposant sur les buffets des compositions d’amaryllis à peine écloses, sur les tables des bouquets d’œillets blancs et, au gré des salons, de hauts vases Baccarat d’où surgissaient des arums. Enfin, à dix-huit heures sonnantes, pénétra dans la cour d’honneur un individu portant une sacoche en toile forte et un costume suspendu à un cintre, protégé dans sa housse. Maxime le conduisit directement dans le bureau du maître des lieux, comme celui-ci l’avait exigé. De tous ceux qui allaient jouer un rôle lors de cette soirée de prestige, le seul avec lequel Christian Grimault voulait s’entretenir personnellement était l’aboyeur.

— Vous m’avez été recommandé par Elizabeth Weiss, à Saint-Rémy-de-Provence. Le nom vous dit quelque chose ?

— Les noms, c’est mon métier, monsieur. À cette soirée étaient présents le comte de Marmande, le vice-président du groupe H.A.G., M. et Mme Ruault — les imprimeurs. Deux cent cinquante invités prévus, mais près de trois cents au final. Mme Weiss avait l’air satisfaite.

— Ce soir nous serons cinquante, pas un de moins, pas un de plus. Je veux que chacun d’eux ait l’impression d’être reçu comme un prince. Pour la plupart, ce sera sans doute la seule occasion de leur vie de se voir annoncer par un véritable aboyeur. Je ne quitterai pas ce bureau tant qu’ils ne seront pas tous présents, mais je veux pouvoir entendre chaque nom d’ici, à mesure qu’ils arrivent. J’imagine que vous avez une voix qui porte.

L’homme évalua la distance.

— Ça ne devrait pas poser de problème, monsieur.

— Auriez-vous l’obligeance de passer votre costume ? Vous avez un dressing derrière cette porte.

L’aboyeur réapparut portant les signes distinctifs qu’exigeait sa fonction : une queue-de-pie noire dont les revers étaient reliés par une chaîne en argent, des gants blancs, une médaille épinglée au gilet, une baguette à pommeau d’ivoire. Il pouvait désormais recevoir le visiteur et clamer son nom dans l’assistance. Pendant le court instant que durait l’annonce retentissante de son arrivée, l’invité, tout à coup tiré de son anonymat, se sentait reconnu, honoré, c’était là sa minute de gloire — sans doute aurait-il fait un roi de France tout à fait acceptable. L’aboyeur avait ce talent de faire d’un inconnu un être d’exception : on lui soufflait timidement un nom à l’oreille, et de sa voix de stentor il le restituait avec autorité. Le manant passait pour un souverain, le roturier pour un aristocrate, le quidam pour un notable. Le nom le plus banal, le plus commun, le plus familier, se voyait doté d’une particule invisible et d’un quartier de noblesse imaginaire.

Christian Grimault lui demanda de tourner sur lui-même, puis de prendre la pose, la baguette plantée au sol. L’aboyeur se prêta à l’examen sans perdre sa dignité naturelle.

— Les premiers invités arriveront à vingt heures. Si l’on compte quelques retardataires, votre service se terminera vers vingt-trois heures. Vous serez payé jusqu’à minuit, adressez-vous à mon secrétaire. Une précision : j’imagine que l’on n’écrit pas « aboyeur » sur vos notes d’honoraires. Y a-t-il une désignation plus officielle à votre job ?

— Mettez « huissier de cérémonie ».

— Bien. Avez-vous des questions ?

— J’ai besoin de savoir si sont prévus des invités pour lesquels il faut impérativement annoncer le titre, la qualité, le rang social. Hauts dignitaires, présidents, princes de sang, académiciens, ecclésiastiques ?

— Rien de tout cela.

— Par ailleurs, avez-vous des invités dont le nom présente une difficulté de prononciation ? Je n’aime pas faire répéter pour éviter de froisser.

— Tenez, voici la liste. Vous y trouverez notamment le nom d’un ami gallois qui s’écrit Llewellyn mais se prononce Lou-elen.

L’aboyeur murmura le nom deux ou trois fois, puis passa en revue la liste avant de la reposer sur le bureau.

— Sauf imprévu, nous ne nous recroiserons pas, conclut Christian Grimault. Je vous souhaite bon courage.

L’homme quitta la pièce, rassuré sur l’organisation quasi-militaire de la soirée : horaires cadrés, prestation définie — il serait rentré avant une heure du matin avec 800 euros net. Encore deux soirées à ce tarif dans le mois et les enfants seraient nourris, les factures payées, la toiture en partie réparée. Il se hasarda dans les salles du rez-de-chaussée, contourna les buffets qu’on garnissait de victuailles, puis regagna la salle du péristyle où il allait officier. Dans la cour d’honneur, quatre individus encore habillés en civil posaient les étuis de leurs instruments à même le sol ; deux violons, un alto, un violoncelle. L’aboyeur rendit grâce à son employeur d’avoir choisi, pour accueillir ses invités, un quatuor à cordes. Deux semaines plus tôt, au château de Chenonceau, il avait dû subir un groupe de mariachis s’évertuant à passer pour de vrais Mexicains — les trois mêmes morceaux en boucle jusqu’à la tombée de la nuit.

* * *

À 21 h 30, Christian Grimault, seul dans son bureau, face à un miroir en pied, avait revêtu son smoking blanc, taillé à Savile Row, Londres. Il lui restait à opérer un choix apparemment superficiel mais qui en disait long sur la façon dont il voulait être perçu par ses invités : fallait-il nouer, ou non, sa cravate ? Il hésitait entre l’élégance classique de celui qui sait encore faire un vrai papillon sur un col cassé, et l’élégance désinvolte de celui qui s’est affranchi des codes. Au loin, entre les délicats accords d’un concerto de Mozart, il devinait le faible brouhaha des conversations, le tintement des verres, parfois un rire qui fusait, le bruit de la bonne société, feutré, délicat, finement narquois. En revanche — et c’était la première contrariété de la soirée — pas une seule fois la voix de l’aboyeur n’était parvenue jusqu’à lui. Il avait pourtant insisté sur ce point ! Il avait exigé d’entendre le nom de ses convives par ordre d’arrivée, comme s’ils répondaient à l’appel ! Christian n’aurait pu s’empêcher de les compter, il les aurait imaginés, les cinquante au complet, impatients : Où est-il, que fait-il donc ? Il aurait été au centre de toutes les conversations, il aurait retardé son apparition jusqu’à ce qu’on doute de sa présence dans les murs. Ah, n’être qu’une rumeur dans sa propre maison, qui pouvait s’offrir pareil caprice ? Et cette aimable sensation allait être gâchée par l’incurie de ce soi-disant professionnel, incapable d’emphase ! Du reste, lors de leur courte entrevue, à la question : J’imagine que vous avez une voix qui porte, il avait répondu avec son timbre de fausset : Ça ne devrait pas poser de problème, monsieur, sans la moindre conviction, sans aucune envergure ! Comme s’il suffisait de porter cette chaîne d’huissier pour se prétendre aboyeur. Au lieu de faire vibrer l’hôtel de Beynel tout entier, le misérable s’était contenté de grogner, comme un vieillard cacochyme réclame sa soupe. Christian sonna son secrétaire à l’office.

— Cette Elizabeth Weiss va m’entendre. Elle m’a recommandé un tocard ! Pas un seul nom, Maxime, pas un seul n’est parvenu jusqu’à moi ! J’imagine que les invités s’impatientent. Vous avez repéré ceux qui manquent ?

— …

— … Maxime ?

— L’huissier de cérémonie n’y est pour rien, monsieur.

— … ?

— Personne n’est venu.

— … ?

— Disons que personne n’est encore arrivé.

— Quand vous dites « personne »…

— Personne. Absolument personne.

— Arrêtez de me faire marcher, Maxime.

Et Maxime se mura dans le silence du coupable. Cette fête, ils l’avaient élaborée à deux depuis de longs mois, et si une catastrophe se produisait maintenant, ils en étaient responsables autant l’un que l’autre.

— Mais pourtant je les entends ! Les rires, les verres qu’on trinque, les conversations feutrées ! Écoutez vous-même !

Mais, à part Mozart, Christian n’entendait soudain plus rien de ce qui, une minute plus tôt, sonnait à ses oreilles comme le délicieux écho de sa réussite. Il se précipita, le nœud papillon défait, entre les tables et les buffets où des serveurs en livrée patientaient les bras croisés, puis surgit dans la salle du péristyle, entièrement déserte, hormis la présence de l’aboyeur, toujours hiératique malgré l’absence d’auditoire. Dans la cour d’honneur, un tapis rouge impeccablement lisse n’avait pas été foulé. Le quatuor à cordes, en redingote et perruque poudrée, attaquait un andante sans aucun public.

— Je crois deviner, dit l’hôte à son aboyeur. Mes amis se sont passé le mot pour me faire une surprise. Tous se sont cachés dans un salon où ils m’attendent avec une banderole du type « bon anniversaire ». Des gens d’excellente éducation, que je pensais incapables d’une farce aussi vulgaire.

Ne pouvant confirmer cette hypothèse, l’aboyeur se précipita dans une salle adjacente pour pouvoir offrir une chaise à Christian Grimault, effondré, vidé de ses forces, envahi par un sentiment inconnu jusqu’alors : l’abandon.

— … Auriez-vous l’obligeance de remonter dans mon bureau pour me chercher cette putain de liste des invités ?

* * *

En haut de l’escalier qui dominait la cour d’honneur, Christian Grimault, à près de vingt-deux heures, gardait l’espoir d’un retournement. Maxime avançait les hypothèses les plus absurdes pour expliquer cette spectaculaire désaffection, l’aggravant plus encore. Connaissant son goût pour le mélodrame, son patron le pria de rejoindre l’office où il serait bien plus utile. Pour tenter de comprendre ce qui se jouait dans sa demeure, il préférait avoir pour seul témoin un parfait étranger qui, de par sa fonction, avait connu les cas de figures les plus déconcertants en matière de mondanités. À eux deux, peut-être arriveraient-ils à trouver une explication rationnelle à ce mystérieux précédent. L’aboyeur se retrouva seul face à un homme humilié, désorienté, ayant perdu toute sa superbe depuis leur premier entretien.

— J’ai beau m’arrêter sur chacun des noms figurant sur cette liste, ils font tous partie de mon premier cercle. Et, outre celle de me fêter, tous avaient une bonne raison d’être présents ce soir. Tenez, par exemple… Julius Bronkaerts et sa femme. Ils ne peuvent pas ne pas venir ! Julius est un de mes associés, jamais il ne rate une occasion de se renseigner sur l’état de mes finances, d’interpréter mes signes extérieurs de richesse. Quoi de mieux que cette soirée pour en avoir le cœur net ? Dans un premier temps, ils vont s’émerveiller de ce mystérieux hôtel de Beynel, du luxe que j’y déploie, ils vont compter les bouchons de carafe et repérer les grossiums, les argentiers qui ont fait le déplacement. Puis le soupçon va gagner… Moi qui n’invite jamais, pourquoi m’a-t-il pris l’envie subite d’éblouir ? Cette soudaine et luxueuse hospitalité ne cache-t-elle pas quelque chose ? Dans le monde des affaires, celui qui insiste pour envoyer un message de bonne santé est en général à l’agonie. La banqueroute me guetterait-elle ? M. et Mme Bronkaerts viendront ce soir pour en avoir la preuve.

Christian Grimault jeta un œil vers le portail désespérément fermé. Le quatuor entamait un adagio léger, facétieux, en inadéquation parfaite avec la gravité de l’instant.

— Gaspard Froment, mon ami de toujours, mon vieux Gaspard ! Comment pourrait-il ne pas venir ? Au lycée déjà nous étions inséparables ! C’est le fidèle parmi les fidèles. Mon canal historique à lui tout seul. Quand il m’arrive d’oublier une anecdote sur ma propre enfance, c’est lui que j’appelle. Si quelqu’un devait un jour raconter l’histoire de ma vie, ce serait lui, comme je saurais raconter la sienne. Pas le moindre contentieux entre nous, pas de cadavre dans le placard, pas de vieille rancune. Après tout ce temps, il nous arrive de nous en étonner. Parfois, sous couvert de notre amitié de quarante ans, il s’autorise à aller un peu loin… Vous savez, le fameux devoir d’ingérence des amis de toujours. Il a le droit, selon lui, de me dire la vérité. Et il s’en targue auprès de ceux qui n’ont pas cette légitimité. Moi, Gaspard, je peux dire à Christian qu’il s’endurcit, qu’il sort avec une morue, qu’il ne devrait pas se comporter ainsi avec x ou y. Partisan du « qui aime bien châtie bien », il s’autorise à me reprendre sur presque tout. À croire que je ne l’aime pas si bien que ça puisque je ne lui fais jamais de reproches ! En règle générale, il se réjouit de mon succès. Il m’envie sans me jalouser. Il connaît mieux que moi le détail de mon train de vie. C’est nouveau ta Porsche CarreraTu vas la mettre où, la seconde place du garage est prise par la Maserati ? Et pourquoi l’as-tu prise rouge ? Rouge c’est pour les Ferrari, gris pour les Porsche ! Souligner mes fautes de goût l’amuse. Il n’aime rien tant que me faire passer pour un nouveau riche. Parfois il crie haut et fort qu’il ne peut pas se permettre de s’offrir ceci ou cela pour me renvoyer dans mes cordes dorées de millionnaire. Mon ami Gaspard aime mesurer le chemin parcouru, mais parfois il le fait avec des outils de haute précision, un pied à coulisse, un rapporteur, une loupe. Il y a dix ans de cela, je l’ai invité trois jours à Vienne, dans le plus luxueux hôtel, l’Imperial. Nous y avons passé trois jours exceptionnels. J’ai voulu renouveler l’expérience, mais cette fois j’ai réservé au Sacher, l’autre grand hôtel de Vienne, un lieu chargé d’histoire, de tradition. Certes un peu moins luxueux que le précédent, un peu moins ostentatoire, mais au cachet authentique. Gaspard a passé trois jours à se plaindre. Tout était moins bien qu’à l’Imperial, le spa moins grand, le room service trop lent, le dry Martini trop mouillé. Par ma faute, il s’est senti rétrogradé. Comment ce soir pourrait-il ne pas venir pour une revue de détails ? Remarquer que le foie gras ne vient pas de chez Plantain, que j’aime m’entourer de courtisans, que mon nouveau vase daté de l’époque Song est « tardif » ? Croyez-moi, il sera des nôtres.

Pour l’aboyeur, c’était le monde à l’envers. D’habitude chargé de noter les présents, on le conviait pour la toute première fois à pointer les absents. Certes on ne se confiait jamais mieux qu’à un inconnu, et en acceptant ce rôle, il justifiait son salaire.

— Martin et Delphine de Vizieux ! Ces deux-là non plus ne peuvent pas ne pas venir ! Ce sont des parasites mondains, cotés en bourse, cousus d’or, mais des parasites pourtant, insoupçonnables. Tous deux souffrent d’un mal étrange qui leur fait perdre toute dignité : ils ont la passion du gratuit. C’est une obsession contre laquelle ils ne peuvent rien, les malheureux. Face au gratuit, ils perdent toute éducation, tout sens du ridicule, tout contact avec le réel : ils sont pris de fièvre. Quand ils s’attaquent à un buffet, ils ne le lâchent plus, ils se renseignent sur l’état des stocks. Il reste du thon rouge ! Le sucré arrive dans dix minutes ! Ils engouffrent sans faim, éclusent sans soif, et je suis bien certain que Delphine n’aime pas le champagne. Ils font la queue des heures, une assiette à la main, comme s’il s’agissait de rations de guerre. Car c’est bien une bataille qu’ils vont devoir livrer, et forcément perdre : les ennemis sont si nombreux. Après leur pillage ne restent que décombres. Un champ couvert de morts sur qui tombait la nuit dirait Victor Hugo. Ils viendront.

Maxime vint interrompre son patron : fallait-il remettre au frais les entrées ou réchauffer les viandes ? Christian exigea qu’on lui foute la paix.

— Et Anita Royer ? Je me demande pourquoi elle n’est pas encore là, celle-ci ! Anita Royer, ce nom vous dit quelque chose, non ?

— C’est une comédienne ? Qui connaît quelques beaux succès au théâtre comme au cinéma ?

— Elle-même. Très belle, talentueuse, célibataire. Nous nous sommes rencontrés il y a trois mois lors d’une avant-première. Au dîner qui suivait la projection, nous nous sommes amusés à échanger les cartons de table afin de nous retrouver côte à côte. Ce fut un moment charmant, j’ai joué l’admirateur, curieux des anecdotes que les gens de cinéma aiment tant raconter. Nous nous sommes revus pour souper en tête à tête après sa sortie de scène d’un grand théâtre parisien. Compte tenu de sa notoriété, il nous a fallu trouver un endroit discret. Je la revois, drapée dans son étole, préservée des regards. Nous parlions à voix basse, clandestins. J’ai bien senti qu’entre-temps elle s’était renseignée sur Grimault Technologies. Elle avait beau jouer la fille perdue dans ce monde compliqué de l’électronique, ses questions étaient loin d’être innocentes. Ah vous possédez un jet ? Pas à titre privé, il appartient à la compagnie, mais je m’arrange pour prolonger mes déplacements professionnels de quelques week-ends opportuns. J’ai entendu dire que vous viviez dans un très bel endroit, rue du Dragon ? Je l’invite alors à visiter l’hôtel de Beynel à l’occasion de mon cinquantième anniversaire, elle accepte avec enthousiasme. Et vous savez pourquoi ? Parce qu’elle est curieuse de l’architecture parisienne du XVIIe ? Non, elle viendra parce qu’on ne lui propose plus les mêmes rôles qu’avant. Il y a encore dix ans, c’était la sauvageonne que l’on finit par dompter à force de patience et d’amour. Aujourd’hui, elle reçoit des scripts où elle n’apparaît qu’à la page 30 dans le rôle de la meilleure amie qui, si l’on n’y prend pas garde, peut devenir une rivale. La cote d’alerte a été atteinte quand on a pensé à elle pour le rôle de la mère d’une sauvageonne que l’on finit par dompter à force de patience et d’amour. Ce jour-là elle a eu besoin de faire un point sur sa carrière, de songer à sa vie de femme. Tout à coup, elle en a eu assez des liaisons avec des acteurs, des metteurs en scène, des auteurs, tous dotés d’un ego surdimensionné. Elle s’est dit qu’une relation stable avec un homme travaillant dans un domaine non artistique mais néanmoins créatif, un homme rassurant, présentable en société, un célibataire couru, qui fait parfois la une des revues scientifiques, un capitaine d’industrie qui aurait son hôtel particulier rue du Dragon, qui disposerait d’un jet privé, cet homme-là était peut-être celui sur lequel s’appuyer, et pourquoi pas, faire une fin. Elle viendra ce soir, c’est l’occasion rêvée pour une expertise plus approfondie.

Il se tut un instant, quand soudain une fresque de lumière vint balayer la façade de l’hôtel — Grimault avait demandé au technicien de mettre en marche le dispositif à la nuit tombante. Tout à sa consternation, les yeux rivés sur sa liste, il ne remarqua pas le carrousel de couleurs qui dansait autour d’eux.

— … Jean-Claude Munck et sa femme Sylvie ! Ils viendront aussi, et pourtant ils auraient adoré refuser ! C’est même un but en soi : refuser donne un sens à leur vie. Pour eux, l’essentiel était de recevoir l’invitation, assister à la soirée n’est plus qu’une corvée. Je vous décris le processus : ils apprennent par la bande que je donne une fête à l’hôtel de Beynel, et dès lors une angoisse les tenaille : vont-ils faire partie de mon petit cercle de privilégiés ? Chaque soir ils évoquent la question : Rien dans la boîte ? Pas de mail au bureau ? Même pas un petit message ? Bientôt, le doute s’instaure. Jean-Claude passe en revue toutes les raisons légitimes de se voir invité et parvient à la conclusion que si le mot « ami » veut dire quelque chose, ce quelque chose nous lie. Ils apprennent que les Untels et les Untels font partie, eux, des heureux élus. S’ensuit une nuit d’insomnie où Jean-Claude et Sylvie se voient désormais rejetés par le réseau qui gravite autour de moi, ils évaluent les risques de se voir exclus de tel ou tel cercle, privés de tel ou tel contact. Ils dégringolent tout à coup de l’échelle sociale, c’est le déclassement, la disgrâce. Mon Dieu, quelle faute ont-ils bien pu commettre ? Au matin : miracle ! Le bristol est dans la boîte ! Rassurés, les Munck ! Ils en sont ! Mais le jour J, à l’heure où ils devraient passer leur tenue de soirée, ils traînent des pieds, ils soupirent : les réjouissances programmées, ça n’est pas leur truc. Ils seraient bien mieux à la maison devant un bon film au lieu de faire des simagrées au milieu de nantis. Et si on n’y allait pas ? Ils discutent âprement le pour et le contre. Jean-Claude fait l’inventaire de ce qui nous lie et parvient à la conclusion qu’après tout, nous ne nous connaissons pas si bien que ça. Peut-il, à proprement parler, me considérer comme un « ami » ? Un ami, c’est bien autre chose, non ? Toutefois, en se défilant, ils prendraient le risque de se voir rayés des listes, et ça, plutôt mourir. Un jour, peut-être, si la roue tourne dans le bon sens, ils pourront enfin s’offrir le luxe de dédaigner, mépriser, rejeter, snober, fuir. Mais d’ici là, ils vont surmonter cette énième épreuve. Vers une heure du matin, Sylvie va piquer du nez dans un canapé pendant que Jean-Claude reprendra un armagnac de trente ans d’âge.

Le confident malgré lui se souvint que les tout premiers aboyeurs étaient chargés d’annoncer les visiteurs dans la chambre du roi. Quoi de plus tragique qu’un roi en mal de compagnie ?

— Celui-là ne peut pas ne pas venir : quel frère raterait l’anniversaire de son aîné ? Je crois n’avoir oublié aucun des siens, quel que soit son âge, où que je me trouve sur la planète. En mars dernier j’avais beau être en Californie pour signer un contrat, j’ai réussi à lui faire parvenir, le jour dit, une paire de bottes en cuir de buffle dont il rêvait adolescent devant un poster de Bruce Springsteen. Alain et moi sommes nés à Paris mais tous nos souvenirs d’enfance sont liés à notre maison de vacances près d’Étretat. La mer, les falaises, les mystères de l’Aiguille creuse. J’étais l’amiral, il était le mousse. J’étais d’Artagnan, il était les trois autres. Peu après avoir fondé ma première société, j’ai proposé à Alain de venir travailler avec moi, mais il a préféré s’exiler en Asie du Sud-Est pour fuir mon ombre tutélaire qu’il trouvait trop présente. Bien des années plus tard, nous sommes revenus sur cette période et nous avons vidé tous les abcès. Nous nous entendons à nouveau comme deux frères. Certes nous connaissons les étapes que toute fratrie doit surmonter, souvent dans la douleur. Depuis le décès de notre père, maman s’est installée dans la maison d’Étretat, que j’ai dû entièrement médicaliser, avec infirmière à demeure, une vraie petite clinique. Le jour où elle nous quittera, nous aurons à affronter lui et moi une ultime épreuve : nous partager un héritage qui comprend la maison, la Triumph de papa, et un peu de bimbeloterie dans la boîte à bijoux de maman. Le tout a une valeur marchande dérisoire, à tel point que, si j’héritais de l’ensemble, je ne le verrais même pas apparaître sur mon compte en banque. En revanche, cela consoliderait le patrimoine de mon frère de façon notable. Ayant toujours trouvé sordides les affaires de succession qui déchirent les familles, je lui aurais volontiers laissé le tout s’il n’avait pas eu la maladresse d’évoquer les raisons, légitimes selon lui, que j’avais de… lui laisser le tout. Il considère que je n’ai aucun besoin d’une maison en Normandie puisque j’en ai déjà trois, dont l’hôtel de Beynel. Que les bijoux de notre mère ne me serviraient à rien puisque je n’ai pas d’enfant et que lui a deux filles. Que je n’ai rien à faire d’une moto puisque je raffole de voitures de sport. Et il a eu le malheur d’ajouter que ces biens n’avaient qu’une valeur sentimentale. Parce que, cela va sans dire, seul Alain peut attacher de l’importance à la valeur sentimentale des choses, car Christian, l’homme d’affaires qui a réussi, ne se soucie que de leur valeur marchande. Comme si je n’avais pas fait mes tout premiers pas sur le tapis du salon de cette maison-là, comme si notre père ne m’avait pas fait faire le tour du pays sur cette moto-là, comme si je ne figurais pas sur la photo de ses enfants dans le médaillon de ma mère. Si mon idiot de frère s’était tu, je lui aurais laissé le sentimental comme le marchand, mais depuis qu’il voit en moi le requin qui en veut toujours plus, nous procéderons devant le notaire comme notre mère l’aura souhaité. Et vous savez pourquoi il viendra ce soir ? Pour me prouver que lui sait faire passer le sentimental avant tout.

Un flot impossible à endiguer. Une catharsis. Christian Grimault refusait l’inacceptable. Et devant témoin.

— Je retourne cette liste dans tous les sens et n’y trouve que des personnages indispensables. Ceux qui ont résisté au temps. Ce Bertrand Lelièvre et sa femme Marina ne peuvent pas ne pas venir, ils me doivent tout ! Il y a quinze ans, Bertrand a cherché à me rencontrer parce qu’il m’« admirait » disait-il. Il a voulu à tout prix entrer à mon service et il y est parvenu. Il venait travailler à la boîte comme on va à l’université : pour les autres c’était un job, pour lui une formation. Lors d’un briefing avec des partenaires italiens, il tombe en pâmoison devant une jeune stagiaire de Milan. Il en perd le boire et le manger, il me confie son trouble. Ému par tant de passion, je me débrouille pour proposer à Marina un poste à Paris, qu’elle accepte sur-le-champ, et je l’installe dans un box situé en face du bureau de Bertrand… Ils ont eu deux enfants, dont l’aîné s’appelle Christian. Quand plus rien de mon management ne leur a été étranger, ils ont voulu fonder leur propre société, et loin de me sentir trahi je leur ai souhaité bonne chance. Au passage ils emportaient un bon carnet d’adresses et quelques-uns de mes clients. Ils ont connu un certain succès mais ils ont vu grand, sans doute trop vite. Ils ont placé leur société en bourse mais en moins de deux ans l’action a perdu la moitié de sa valeur. Dépôt de bilan six mois plus tard. Et vous savez ce que j’ai fait, au lieu de me réjouir de la ruine d’un concurrent ? Je les ai repris à mon service. Ces deux-là me doivent à la fois leur bonheur et leur salaire, et ils pourraient ne pas venir à mon anniversaire ? Certes des esprits malveillants pourraient penser que je les invite pour leur montrer ma suprématie, mon invulnérabilité, leur dire que, s’ils s’y étaient pris autrement, ils seraient peut-être aujourd’hui les heureux propriétaires de l’hôtel de Beynel. Ce serait me prêter beaucoup de sournoiserie !

Maxime osa réapparaître pour annoncer que le cuisinier avait rafraîchi les entrées et qu’il attendait un signal avant de lancer les homards. De guerre lasse, Grimault l’autorisa à procéder comme il l’entendait pourvu qu’il s’éloigne.

— Quant à cette Jeanne Vandelle, mariée à Mathieu Vandelle, elle viendra. Et vous savez pourquoi ? Parce que c’est mon ex-femme. Nous nous sommes mariés à l’âge où l’on s’imagine que l’alter ego existe. Neuf ans durant, elle a été une Mme Jeanne Grimault parfaite, racée, brillante, consciente de son rôle chaque fois qu’elle apparaissait à mon bras. Je ne l’ai jamais trompée et, je crois, elle non plus. Quand nous nous sommes sentis tous deux en bout de course, nous nous sommes séparés d’un commun accord sans le plus petit sentiment d’échec. J’étais présent à son remariage avec Mathieu Vandelle, le patron de presse. Jeanne a eu les deux enfants que nous n’avions pas réussi à avoir ensemble. Ce soir, elle viendra, et vous savez pourquoi ? Parce qu’ici, dans un petit cabinet privé, est entreposée une statue d’elle en pied, telle qu’elle était à trente ans. Je l’avais commandée à un sculpteur américain aujourd’hui disparu. J’avais choisi une pose très chaste, on la voit debout, les bras croisés sur sa poitrine, retenant une bretelle de sa robe qui tombe sur son épaule. C’est une œuvre splendide dont Jeanne et moi étions très fiers. Aujourd’hui, quand je veux me replonger dans ces années-là, il me suffit de me retirer dans ce petit cabinet et de passer un moment en compagnie de cette sculpture, bien plus évocatrice que n’importe quel album photo, n’importe quel film. Il se trouve que Jeanne veut désormais la récupérer au nom du « droit moral ». Elle me soutient que cette pièce lui appartient autant qu’à moi puisqu’elle représente son corps. Quand je lui rétorque que j’ai commandité l’œuvre, elle ne veut rien entendre. Ajouté au fait que l’artiste est devenu très célèbre depuis, et que le musée de Boston, dont il était originaire, veut l’exposer dans sa collection permanente. Ils m’ont fait une très belle offre de rachat. Cette idée rend Jeanne malade et son mari plus encore. Lui aussi m’a fait une très belle offre. Il trouve légitime de posséder l’effigie de sa femme au lieu de l’exposer à des milliers d’inconnus. Au jour d’aujourd’hui, j’hésite. Dois-je la garder comme le dernier vestige de notre amour ? Dois-je la céder au musée pour faire de Jeanne une véritable œuvre d’art et ravir des générations de visiteurs à venir ? Où dois-je la rendre à son modèle, en la vendant à Mathieu Vandelle, qui la mettra sous clé ? Ce soir, ils viendront tous deux pour constater que je tiens la sculpture à l’abri des regards, et pour me faire une nouvelle offre. Voilà pourquoi Jeanne sera présente. Et non en souvenir des années passées.

La cour d’honneur était maintenant éclairée par des photophores qui bordaient le tapis rouge. Gagné par le découragement, Christian Grimault se retint de déchirer sa liste et mettre tout le monde dehors.

— M. et Mme Dos Santos viendront. Pour eux c’est une question de survie. Je leur ai lancé cette invitation comme on lance une bouée de sauvetage. Les Dos Santos ne sont plus rien mais ils ont été. Des mécènes. Des seigneurs. Un couple mythique. Ils ont reçu à leur table les plus grands artistes, les plus grands intellectuels de la fin du XXe siècle. Ils ont vécu leur âge d’or dans leurs nombreuses résidences de par le monde. Jadis, ils ont même connu les anciens propriétaires de l’hôtel de Beynel et les fêtes qu’ils y ont données. Aujourd’hui, ils ont brûlé tous leurs vaisseaux, épuisé toutes leurs ressources. À soixante-quinze ans, Marie-Paule Dos Santos a empoigné pour la première fois une poêle à frire. Germain Dos Santos revend sur eBay sa bibliothèque, dont la plupart des ouvrages sont dédicacés : Picasso, Michel Foucault, Susan Sontag. Aujourd’hui, plus personne ne les connaît ni ne les reconnaît. Les Dos Santos ? Ils sont encore vivants ? Pour moi, ils le sont toujours. Je les ai justement invités pour qu’ils retrouvent, l’espace d’un soir, la place qui était la leur. Ils viendront. Vous savez pourquoi ? Par nostalgie pour le faste d’antan ? Non, ils viendront pour se consoler à l’idée que ce monde perdu, ce monde de prestige et d’érudition, ce monde qu’ils ont contribué à faire vivre, ce monde-là est maintenant entre les mains des marchands, des incultes et des Christian Grimault. Voir un type comme moi vivre dans l’hôtel de Beynel, c’est comme une chevalière en toc dans un écrin de soie. Ils viendront pour se persuader de n’avoir rien à regretter. La bonne société se retrouve autour d’un Christian Grimault ? Après les seigneurs, voici venu le temps des arrivistes. Ce triste constat rendra leurs vieux jours moins amers.

Sentant poindre la délivrance, l’aboyeur quitta sa chaise un instant trop tôt.

— Et celui-ci ? S’il y en avait un seul à sauver ce serait lui, Étienne Wilmot, mon Étienne… L’ami que l’on voit peu mais qui reste si proche. Il fait mentir le proverbe qui dit que loin des yeux loin du cœur. Si je devais appeler quelqu’un à l’aide à deux heures du matin, ce serait lui. Comment pourrait-il rater ce soir un rendez-vous si important à mes yeux ?

— Et pourtant, il ne viendra pas, dit l’aboyeur, qui intervenait pour la toute première fois.

— … Comment pouvez-vous affirmer une chose pareille, monsieur l’huissier de cérémonie ?

— Parce qu’il est mort.

— … ?

— J’ai été embauché à l’occasion d’un vernissage privé, à Saint-Paul-de-Vence. M. Étienne Wilmot figurait sur la liste des invités mais un de ses proches a appelé pour annoncer qu’il venait de succomber à un cancer du pancréas. Je suis désolé de vous l’apprendre dans ces circonstances, monsieur.

— … Cela date de quand ?

— L’année dernière, début février.

Tout à coup, la sonate de Mozart prit des accents hideux. Christian demanda aux interprètes de cesser immédiatement. Un de ses amis était mort et on lui annonçait la nouvelle un an plus tard.

Il était temps de revoir quelques certitudes à la baisse.

* * *

À 23 h 15, dans la salle du péristyle toujours vide, l’aboyeur attendait qu’on lui donne congé. Il se souviendrait longtemps de cette étrange soirée où il n’avait annoncé personne mais où il avait assisté à un exploit : un homme seul en avait fait fuir cinquante. Malgré les moyens mis en œuvre — mets rares, grands crus classés, lumières savantes, Mozart, perruques, etc. — tous ses amis avaient répondu absents à l’appel. Seul un individu hors du commun était capable de provoquer une des plus grandes débâcles de l’histoire de la fête. Dieu sait si dans sa carrière il avait assisté à des ratages en demi-teinte, des événements boudés, des cocktails ennuyeux, mais jamais, absolument jamais cette totale désertion qui semblait être le fruit d’un complot. Mais comment imaginer cinquante personnes se passer le mot, s’envoyer des messages, coordonner leurs efforts pour créer cette solidarité diabolique ? Et comment imaginer l’inverse ? Cinquante défections individuelles, non concertées ? Dans les deux cas, Christian Grimault avait suscité toute une palette de ressentiments allant de l’indifférence à la haine ; il pouvait se vanter de détenir la collection complète. Contre toute attente, cette détestation généralisée inspirait la sympathie de l’aboyeur.

Les musiciens se reposaient, les instruments dans leur étui, la perruque à la main, assis sur le banc de pierre en bordure de la cour d’honneur. À Mozart succédait le bruissement du vent dans les branches du cèdre avec, au loin, les derniers échos de la ville. Christian Grimault réapparut en bras de chemise, manches relevées, une bouteille de vodka dans une main et deux verres à shot dans l’autre. Les musiciens se reperruquèrent tout à coup, reprirent le concerto no 8. Grimault s’assit en haut des marches, face à la cour d’honneur.

— Venez vous asseoir à mes côtés, monsieur l’huissier de cérémonie.

Et comme celui-ci hésitait, il ajouta :

— Je sais, il est tard. Je vous propose un dédommagement, disons 500 euros et un taxi de retour.

Malgré ses nombreux défauts, Christian Grimault savait inspirer l’empathie de ceux qu’il employait. Il versa la vodka dans les petits verres givrés.

— Je ne devrais pas, monsieur.

— Ne me laissez pas boire seul, allez. Qu’avez-vous à craindre ? Écorcher un nom de famille ? Ils ne viendront plus, considérez que vous n’êtes plus en service. À moins que vous ne préfériez un autre poison ? Allez voir du côté du bar, il y a quantité d’eaux-de-vie, dont certaines mises en bouteille sous Napoléon III.

— La vodka ira bien.

— Et débarrassez-vous de votre chaîne et de votre baguette d’huissier. J’ai l’impression d’être en cellule de dégrisement.

L’homme ôta sa veste en queue-de-pie, sa chaîne, sa médaille, puis les disposa avec soin sur le dossier d’un fauteuil. Un inconnu qui serait apparu à ce moment-là n’aurait su dire qui était l’hôte, qui était l’aboyeur.

Ils trinquèrent, silencieux, puis contemplèrent un instant la nuit étoilée. Mozart avait retrouvé sa joyeuse solennité.

— Savez-vous pourquoi j’ai voulu fêter mes cinquante ans ?

— Parce que c’est un âge symbolique dans la vie d’un homme ?

— J’avais une raison bien plus profonde, bien plus personnelle. Une raison que j’ai voulu ignorer tant d’années durant mais, maintenant que j’ai fait le compte de mes amis, je suis bien forcé de me rendre à l’évidence : cette raison-là passait avant toutes les autres.

Bien moins acrimonieux, il venait d’admettre que son seul ennemi véritable était déjà dans la place.

— J’avais vingt-quatre ans. Grimault Technologies commençait à s’implanter en Europe et de grands pontes de Silicon Valley cherchaient à me rencontrer. La boîte comptait alors une trentaine d’employés dont une petite secrétaire au service facturation et recouvrement : Anna, vingt-deux ans, aucune formation particulière, aucune ambition professionnelle, le genre de salarié qui considère que sa vie s’exprime partout ailleurs que dans l’entreprise. Sa vie, c’était peindre, admirer la peinture des autres, courir le demi-fond, découvrir l’Afrique noire, se gaver de films italiens, qu’ils fussent sublimes ou complètement ineptes. Afin que cette vie-là soit possible, elle consentait à donner quarante heures de présence par semaine à Grimault Technologies, avec ponctualité et sérieux. En posant les yeux sur elle s’est imposée à moi une expression aujourd’hui vide de sens : Anna serait la femme de ma vie. L’unique, la dernière.

Pour l’aboyeur, l’expression n’était pas vide de sens.

— Aujourd’hui, j’ai une vision bien plus pragmatique des rapports de couple ! Je passe un contrat avec une femme, qui n’est ni celui du maire ni celui du prêtre, mais un contrat tacite qui comprend beaucoup d’alinéas, dont certains sont écrits en tout petits caractères. Selon moi, les couples qui durent sont ceux qui ont lu ce contrat avec précision, y compris les petits caractères, qui le signent et qui s’y tiennent. Mais à l’époque j’avais encore tout à apprendre de la jurisprudence amoureuse. D’autant que notre histoire partait mal : j’étais le patron. J’avais beau être un jeune homme désinvolte en amour comme en affaires, je n’allais pas commettre l’erreur de coucher avec une secrétaire. Je me suis donc contenté de la voir passer dans le couloir, je l’ai ignorée dans l’ascenseur, j’ai rougi chaque fois qu’elle se penchait vers moi avec un parapheur. J’espérais m’affranchir avec le temps du besoin de la conquérir. Jusqu’au jour où, dans ce parapheur, j’ai trouvé sa lettre de démission. Avec, en nota bene : Signez et vous pourrez m’inviter à dîner.

— Ça ne manquait pas de panache.

— Nous avions désormais tout le temps de nous découvrir, et nous nous y sommes employés avec rage. Je l’ai présentée à ma famille, je l’emmenais partout, je tenais à ce qu’elle soit présente durant mes négociations importantes : je n’avais confiance qu’en elle. Anna aurait pu dresser le portrait de mes ambitions, de ma cruauté en affaires, de ma sévérité envers mon entourage. Au bout de trois ans, elle m’a fait ses adieux, je m’en souviens mot pour mot : Tu vas devenir très puissant, très craint, tu ne pourras pas faire autrement, c’est inscrit en toi, tu es un prédateur. Ça n’est ni bien ni mal, c’est comme ça. Tu vas tout sacrifier à ton ambition, et les plus proches seront les plus touchés. Qui sait, à cinquante ans tu seras peut-être un type bien. Apaisé, réconcilié. J’envie déjà celle qui partagera ta vie. Mais d’ici là tu vas souffrir et faire souffrir. Je suis une fille simple, sereine. Ta guerre n’est pas la mienne. Je t’ai rencontré trop tôt, Christian Grimault. Et je penserai toujours à toi avec tendresse.

L’aboyeur se demandait combien de fois, en vingt-cinq ans, il avait retourné ces phrases en tous sens sans pouvoir leur en donner un seul.

À cinquante ans, tu seras peut-être un type bien, qui sait ? À cause de la prophétie d’Anna, j’ai lancé cette invitation. Il était temps de mesurer le chemin parcouru. De me faire une idée de celui que j’étais devenu. Ce soir, j’ai ma réponse.

* * *

Dans la salle carrée on regarnissait les buffets, froids, chauds, viandes, poissons, volailles, tous sans exception. Christian Grimault invita son aboyeur à se servir, comme un pied de nez aux absents : si cinquante personnes avaient boudé ses agapes, une seule en était digne.

— Le reste sera livré dès demain à des organisations caritatives. Mais ce soir nous allons faire honneur à ce buffet pour qu’il existe au moins dans notre souvenir.

Habitué au sandwich qu’on daignait lui préparer à l’office, avalé debout au milieu du va-et-vient des serveurs, l’aboyeur se sentit intimidé, l’assiette à la main, le ventre creux, devant la profusion, le raffinement. Grimault avait raison en prononçant le mot souvenir, car plus jamais l’occasion ne serait donnée à un pauvre huissier, fût-il de cérémonie, de goûter à tant d’excellence. Les saveurs seraient vite oubliées, seule l’histoire homérique de ce buffet resterait intacte dans sa mémoire. Il la raconterait longtemps.

En s’approchant de la table des dîneurs, le quatuor à cordes eut enfin le sentiment de jouer pour un public. Presque agacé, Grimault les vit tout à coup comme un orchestre de restaurant russe qui fait pleurer les violons en attendant le pourboire. Néanmoins, l’idée était à retenir.

— Ils commencent à nous soûler, les baroques, vous ne trouvez pas ?

Trop intrigué par le bleu du homard bleu, l’aboyeur ne l’écoutait pas.

— Messieurs, pourriez-vous nous jouer quelque chose d’un peu tzigane, qui irait avec la vodka ? C’est sûrement dans vos cordes, si je puis dire.

— … Tzigane ?

— Le montant de vos prestations en serait majoré, cela va de soi.

Après concertation, les musiciens se sentirent capables de relever le défi pour peu qu’on les autorise à tomber redingote et perruque. Christian les remercia pour cet effort. Puis il invita son aboyeur à se rapprocher du buffet des pâtisseries, plus pour le plaisir des yeux que par réelle gourmandise.

— Je vous conseille ces macarons grisâtres, ils sont à la truffe blanche. J’imagine demain la tête du clochard qui, après en avoir avalé un ou deux, demandera : ils sont à quoi, ces trucs ?

L’aboyeur ne détestait rien tant que le cynisme, a fortiori celui des puissants, mais dans la bouche de Christian Grimault pareille remarque se voulait plutôt bienveillante. Là se situait le charme de sa conversation, cette faculté de faire passer une horreur pour un compliment ou un compliment pour une horreur. Il pria son secrétaire de faire disparaître les buffets au plus vite, de les emballer, de s’en débarrasser aux premières lueurs du jour. Puis il s’éclipsa dans le fumoir pour y choisir un havane. L’aboyeur en profita pour appeler sa femme. Il allait rentrer tard mais avec une belle rallonge en poche, je t’expliquerai, qu’elle ne s’inquiète de rien, son client était un peu spécial mais pas question de le lâcher maintenant, je t’expliquerai, encore une heure, deux maximum, je t’expliquerai.

Puis il retrouva Christian Grimault le cigare à la main, en haut des marches de la cour d’honneur.

— Votre femme doit se dire que vous êtes encore tombé sur des dingues.

— Elle préférait quand j’étais huissier au ministère, j’avais des horaires classiques.

— Au ministère ?

— Il y a longtemps j’étais chargé d’autoriser l’accès d’un cabinet ministériel. J’aurais pu ouvrir ou fermer cette satanée porte jusqu’à la retraite ! Je suis allé tenter ma chance comme aboyeur pour réceptions privées. Je me suis fait faire une réplique exacte de mon costume de l’époque pour garder ce côté officiel. Ma médaille est une copie en toc de celle que j’avais à l’époque, qui elle-même était une copie de celles des aboyeurs à la cour du roi. Aujourd’hui, nous devons être quatre ou cinq en France à faire ce job. Quel que soit le luxe déployé, les gens se souviennent d’une réception uniquement parce qu’un aboyeur était présent. Si vos invités étaient venus ce soir, la plupart d’entre eux auraient dit un jour : C’est ce fameux soir où un type en queue-de-pie a crié notre nom. Et non pas : Rappelle-toi, c’était dans l’hôtel de Beynel ! À chaque rentrée scolaire, quand mon Damien qui a douze ans remplit sa fiche de renseignements, il écrit dans la rubrique « profession du père » : chambellan. C’est adorable, non ?

— J’imagine que même les aboyeurs ont un nom. Depuis le début de cette soirée maudite, je n’ai même pas eu la courtoisie de demander le vôtre.

— Frédéric Perez. Tout le monde m’appelle Fred.

— Vous a-t-on jamais annoncé en public, monsieur Perez ?

— Oui, à Sainte-Maxime, sur la Côte. C’est là que je passe mes vacances, on s’y retrouve avec une bande d’amis, les mêmes depuis toujours. J’entre dans le bistrot de la place et j’entends les copains crier d’une même voix : Fredo ! À cet instant-là, j’ai l’impression d’être quelqu’un.

Après avoir subi les anecdotes amères, les discours désenchantés de Christian Grimault, après avoir écouté sans broncher la liste de ses amitiés défuntes, Frédéric saisissait cette occasion de lui prouver que l’amitié, chaleureuse, dépourvue de tout calcul, existait bel et bien.

— Mes copains ne portent pas de noms, leurs prénoms suffisent. Ils ne sont pas cinquante, ni même dix, mais juste trois. Dans une vie d’homme, c’est beaucoup. Éric, c’est la mémoire, la constance. Il n’oublie aucun événement, aucun engagement, aucun serment, ni même les défis idiots qu’on se lance à l’adolescence et qu’on s’empresse d’oublier à l’âge adulte. Éric préférerait mourir que de ne pas honorer une promesse, un rendez-vous. À chaque date importante pour moi, que l’occasion soit grave ou joyeuse, il m’envoie un mot. C’est sa façon à lui d’être toujours à mes côtés. Mon ami Christophe, c’est le don de soi. Le premier à se porter volontaire pour un déménagement, refaire les peintures, raccompagner tout le monde, garder les gosses ou vous prêter la somme qui vous manque cruellement. C’est celui qui transforme les corvées en bons moments. Je sais qu’il dira oui, quoi que je lui demande. C’est sa façon à lui d’être toujours à mes côtés. Et il y a Stéphane, celui à qui confier l’inavouable. Ce que l’on préfère taire aux autres de peur de les alarmer. Il est le premier que j’appelle en cas de coup dur, parce qu’il est solide, recueilli, rassurant. C’est sa façon à lui d’être toujours à mes côtés. Alors si ce soir vous avez voulu prouver que l’humanité est infréquentable, certes cela avait de la gueule, mais pour moi la démonstration était vaine. Je n’ai aucun besoin de lancer des invitations piégées à mes amis, de les mettre à l’épreuve, je leur fais confiance.

Ainsi donc l’aboyeur savait aboyer, se dit Christian.

— La confiance, dites-vous ? Sachez que dans un de ces salons j’ai accroché une huile sur toile de Canaletto de 18 cm sur 21, qui représente le campanile de San Pietro, estimée à 950 000 euros. Aucune surveillance ni système de protection. Je l’ai exposée pour que mes visiteurs en profitent. Une pièce que n’importe qui pourrait glisser sous son imperméable. Si pour vous ce n’est pas de la confiance !

Il avait beau jouer l’ironie, Christian Grimault respectait celui qui croyait encore aux sentiments, comme lui-même y avait cru jadis. Mais depuis qu’il avait fondé un empire, pactisé avec des fourbes et trahi des naïfs, après avoir entraîné son équipage vers des rives inconnues, après avoir débarqué des mutins, sauvé des naufragés, conduit tout le monde à bon port, après avoir aimé, puis brûlé ce qu’il avait aimé, puis oublié ce qu’il avait brûlé, après avoir tout perdu puis tout reconquis, après avoir enduré mille menaces, il aurait tant aimé croire, à cinquante ans, que les raisons du cœur passaient avant toutes les autres.

— Mes invités m’ont fait sans le savoir un sacré cadeau en ne venant pas. Par défaut, ils m’ont apporté la preuve formelle que j’étais un beau salaud. Si un seul d’entre eux s’était montré, j’aurais eu un doute, mais leur belle unanimité est une déclaration solennelle.

Si Frédéric Perez gardait foi en l’espèce humaine, l’aboyeur en lui bénéficiait d’un poste d’observation unique sur les insoupçonnables travers de ses contemporains. Après avoir annoncé les invités, que faire sinon épier leurs faits et gestes, deviner leurs enjeux, interpréter leurs déplacements, anticiper leurs embuscades, décrypter leurs stratégies, repérer les fausses embrassades, les retrouvailles contraintes ? Les mondains en quête de demi-mondaines, les affairistes toujours affairés, les poseurs qui moquent les endimanchés, les courtisans qui rêvent d’être courtisés, les artistes rayonnants mais vite éméchés, les riches ambitieux méprisant les ambitieux pauvres, les arrogants subitement obséquieux, les déplacés qui essaient de paraître. Quels que fussent l’occasion, l’heure et l’endroit, on retrouvait trois éternels prototypes : ceux qui ne font que passer mais qui restent, ceux qui attendent le bon moment pour serrer la bonne main, et ceux qui daignent s’entretenir avec une vague connaissance tout en guettant une compagnie plus en vue. À l’heure des cocktails se jouaient des intrigues souterraines, dérisoires, mais où toujours se révélait la nature profonde de chacun. Il en avait tant vu, tant vécu, lui, Frédéric Perez, scrutateur involontaire des mœurs des privilégiés. Un soir, un célèbre présentateur de télévision, trop infatué pour décliner son identité, lui avait lancé : Mais… vous ne regardez jamais la télé ? ! Lors d’une cérémonie d’ouverture, il avait accueilli avec emphase un vieil écrivain dont les romans avaient enchanté son adolescence : l’illustre auteur avait saisi à pleine main la médaille qui pendait à son gilet pour la comparer, subtile métaphore, à la récompense d’un concours canin. Frédéric Perez n’oublierait jamais ce fervent responsable syndical qui toute la soirée durant avait hélé le petit personnel à coups de hep hep ! Comme il se souviendrait longtemps de ce patron de clinique qui avait fait semblant de ne pas entendre qu’on réclamait un médecin pour une dame prise de malaise. Ni le rang social ni l’éducation ne laissaient supposer la manière dont un individu allait se comporter en représentation, une coupe de champagne à la main. Qui sait comment réagiraient un Stéphane, un Éric ou un Christophe s’il avait un jour à aboyer leurs noms ?

— Même ma directrice des ressources humaines n’est pas venue, c’est dire ! J’avais invité très peu de collaborateurs, excepté Joëlle, ma chasseuse de têtes. Elle embauche, débauche quand il le faut, se coltine les syndicats. Cette fille a un sens aigu des rapports humains, c’est la loyauté en personne. Et pourtant, ce soir je me demande quel signal elle a voulu m’envoyer en ne venant pas.

L’aboyeur ressentit le besoin de faire un geste vers son hôte qui peinait à masquer sa déception derrière un apparent détachement.

— Monsieur, je vais trahir la déontologie des aboyeurs. Cette Joëlle dont j’ai vu le nom sur la liste, c’est Mme Cochet-Groult ?

— C’est bien elle.

— J’ai pu constater par moi-même son talent de chasseuse de têtes. Lors d’une remise de Légion d’honneur, je l’ai vue planter là son cavalier pour se rapprocher d’un type seul, bien mis, P-DG d’une maison de disques. Un sens des rapports humains, dites-vous ? Il faut au moins ça pour emballer un inconnu sous les yeux du pauvre bougre qui la traitait comme une princesse. Elle débauche quand il le faut ? Elle et le disquaire sont partis bras dessus bras dessous avant même la remise de décoration. Alors, si la loyauté en personne n’est pas venue ce soir, n’ayez pas trop de regret.

— … ?

— Quand à M. et Mme Bronkaerts que vous évoquiez en début de soirée, ces associés qui venaient vérifier l’état de vos finances, je les ai annoncés, il y a à peine deux mois, durant la soirée très privée donnée par un certain M. Jugerman, à Genève.

— … Ernst Jugerman ? Mais c’est mon principal concurrent ! Mon rival de toujours !

— Ils se sont tombés dans les bras comme de vieux copains. Et manifestement, M. Bronkaerts semblait rassuré sur l’état des finances de M. Jungerman.

— … Je vais avoir besoin d’une autre vodka, monsieur l’huissier de cérémonie !

— Moi aussi. Je viens de commettre un crime, je ne vaux pas mieux qu’un homme d’Église qui aurait trahi le secret de la confession. Il faut que j’oublie ! Vodka !

Dans la salle carrée, on repliait les tréteaux, on vidait les vases, on secouait les nappes. Au bar, Christian eut à peine le temps de saisir une bouteille de vodka qu’un serveur rangeait dans une caisse.

— Monsieur Perez, je devrais vous embaucher à l’année. Jadis des goûteurs testaient les plats avant leur maître afin de le préserver des tentatives d’empoisonnement. De la même manière, je pourrais vous présenter des individus avant de me décider à les inclure dans mon entourage. Vous me mettriez en garde contre les empoisonneurs.

— Ce métier-là existait aussi dans l’Antiquité, on appelait ça un nomenclateur. Un esclave romain était chargé par son maître de lui nommer les notables qu’il était bon de saluer, ou d’éviter, afin de servir sa carrière. Monsieur Grimault, je retiens votre proposition. Quand j’en aurai assez de ces déplacements à travers la France, quand je me serai lassé de retenir tous ces noms, tous ces visages, quand j’en aurai marre de dire : « profession aboyeur », ce jour-là j’entrerai peut-être à votre service. Je vous préserverai de vos amis, je démasquerai vos ennemis, que vous soyez l’hôte qui reçoit, ou l’hôte reçu.

Un serveur balayait autour d’eux, un autre enlevait la table où la bouteille de vodka était posée. Le verre à la main, ni l’un ni l’autre ne s’en aperçut.

— Je n’ai jamais compris pourquoi, reprit Christian, la langue française qu’on dit si précise ne possède qu’un seul mot pour désigner à la fois l’inviteur et l’invité. Il y a sûrement une explication sémantique, venue du fond des âges pour nous donner une bonne leçon de philologie, mais je ne la connais pas.

— Moi non plus. Mais que l’on soit l’inviteur ou l’invité, on en revient toujours à ce que disait Jean-Paul Sartre : l’enfer c’est les hôtes.

Christian Grimault sourit avec la bienveillance de l’adulte pour les mots d’enfant. Ce qu’il venait d’entendre n’en restait pas moins une bourde. Fallait-il éviter de vexer son aboyeur, dont on imaginait aisément le niveau de culture générale, et le laisser dans l’erreur ? Certes il avait une mémoire d’ordinateur quand il s’agissait de stocker des noms propres, mais que lui restait-il de ses années de lycée ? Y était-il seulement allé ? Au risque de paraître condescendant, Christian préférait l’instruire, comme il reprenait ses partenaires japonais ou américains sur leurs fautes de français pour leur éviter de se rendre ridicules en public.

— Vous faites sans doute une légère confusion. Dans sa pièce Huis clos, Jean-Paul Sartre fait dire à un de ses personnages : L’enfer, c’est les autres.

— Je sais, je l’ai lue. Mais c’est tout le temps comme ça quand j’essaie de faire de l’humour.

Christian Grimault éclata de rire et remplit à nouveau les verres en guise d’excuses.

— Si mes invités étaient venus ce soir, je n’aurais jamais fait votre connaissance. C’est à se demander si vous et moi avions une chance de nous rencontrer autrement qu’en aboyeur et en hôte délaissé.

— Impossible !

— Cela voudrait dire que, sans un hasard extravagant, un coup de théâtre inouï ou des circonstances abracadabrantes, un gars comme vous et un gars comme moi n’auraient jamais pu être amis ?

— Sans doute pas.

— Et si la vie avait plus d’imagination que nous ?

— … ?

— Nous avons à peu près le même âge, nous sommes nés à Paris, il est impossible que nous ne nous soyons pas déjà croisés.

— J’ai passé mon enfance dans les rues du XVIIIe, où je vis toujours. Rares sont les occasions de venir me promener sur votre rive, sauf l’été, avec ma petite famille. Nous allons bronzer au jardin du Luxembourg.

— J’y allais avec mon frère étant gosse, mais plus depuis quarante ans. Quand je veux prendre le soleil, je plante un transat dans ma cour d’honneur et le tour est joué.

— Auriez-vous une quelconque raison de venir dans mon coin, vers Clignancourt ?

— Aucune. J’aurais même du mal à vous citer ne serait-ce qu’une adresse de restaurant.

— Sauf votre respect, vous devez fréquenter des restaurants hors de mes moyens.

— Détrompez-vous, j’aime les gargotes. Ah le pot-au-feu de la mère Girard, rue des Bernardins !

— Je vais au restaurant uniquement pour goûter à des cuisines que je ne peux préparer moi-même, comme le thiéboudienne sénégalais ou les estouffades cantonaises.

— La cuisine chinoise, je la déguste en Chine, l’indienne à Madras, etc.

— Nous aurions eu du mal à nous retrouver voisins de table…

— Mais… le sport ? Vous êtes le genre de type à faire du sport, Frédéric.

— Avec mes trois complices, nous jouons au tennis une fois par semaine depuis quinze ans sur le toit d’un immeuble de la rue du Faubourg-Saint-Denis.

— Moi je nage pendant la nocturne de la piscine Blomet, métro Volontaires, le jeudi.

— Encore raté…

— Cherchons bien, nom de nom !

— Il m’arrive parfois d’aller au musée avec mes enfants. Je tiens à leur mettre de belles choses sous les yeux, si possible hors d’un écran. Orsay, Beaubourg, et bien sûr, le Louvre.

— J’adore ces trois musées mais… ils sont trop proches de chez moi. Dès que j’arrive à New York, je me précipite au MoMA, dès que je vais en Italie, je fais le détour par Florence pour revoir une énième fois les Offices, mais à Paris, toute cette beauté à ma porte, c’est plus fort que moi, impossible…

— Là c’est vous qui ne faites pas beaucoup d’effort, Christian.

— Un événement ? Un rassemblement quelconque ?

— Je n’ai jamais eu beaucoup de conscience politique, même jeune.

— Moi non plus.

— Je n’ai même jamais pris part à une manifestation. Ou alors si, une seule, vers la porte de Montreuil, pour une fermeture d’usine qui fabriquait je ne sais plus trop quoi.

— Quelle époque ?

— Toute fin des années 70.

— … ? Porte de Montreuil ? Mais… c’était une usine qui fabriquait des coques en résine pour des roulottes de chantier ?

— … ? Il me semble bien que c’est ça.

— Frédéric, nous avons trouvé ! Juin 1978 ! Pour moi aussi, c’est la seule manifestation de toute mon existence ! Je vous disais bien que la vie avait plus d’imagination que nous !

— On voulait même occuper l’usine pour empêcher la démolition ! Si ça se trouve, vous et moi avons fraternisé dans le cortège !

— … Empêcher la démolition ? Si j’ai participé à cette manif c’était au contraire pour accélérer la démolition de cette putain d’usine ! Des murs bourrés d’amiante ! Des machines à résine qui provoquaient des vapeurs toxiques !

— …

— …

— Lequel de nous a eu gain de cause, au final ?

— Aucun souvenir.

— Tant pis. C’est pas faute d’avoir essayé, monsieur Grimault.

— On a fait ce qu’on a pu, monsieur Perez.

Ils rejoignirent la cour d’honneur où régnait un inquiétant silence ; les musiciens avaient fichu le camp de cette maison de fous, leur chèque en poche. Toute la brigade du traiteur passa, les bras chargés de matériel. La salle carrée avait retrouvé sa disposition habituelle. Dans la bouteille de vodka, il restait de quoi servir deux ou trois shots.

— Maintenant que nous sommes seuls, je peux vous l’avouer, Christian. Vous aviez raison : nous nous sommes déjà croisés par le passé.

— … ?

— J’ai annoncé votre nom il y a quatre ou cinq ans, lors d’un dîner caritatif en faveur de la recherche contre le cancer, au Pavillon Bagatelle.

— C’est possible. Le genre de truc à 3 000 euros le couvert. Je me laisse facilement embringuer, ça doit me donner bonne conscience.

— Vous étiez accompagné d’une demoiselle qui s’appelait… Capucine Kruger ?

Christian eut beau chercher, ni la soirée ni le nom ne lui évoquaient rien.

— Il est impossible de ne pas se souvenir de cette créature ! Elle avait les cheveux très noirs et lisses avec quelques mèches folles qui lui tombaient dans les yeux, des yeux de chat persan, vert émeraude. Elle portait une robe fourreau grise, assez courte et sans manches, des bas de couleur chair et des escarpins noirs.

— Désolé, ça ne me dit rien.

— Mais si, faites un effort ! Toujours souriante, elle vous glissait des mots à l’oreille, vous sembliez tellement complices… Vous la présentiez à vos connaissances comme s’il s’était agi d’une princesse, et peut-être en était-elle une. Tous ses gestes étaient gracieux, effleurés. Je n’ai pas pu entendre le son de sa voix, je n’ai pu que l’imaginer, au loin, coincé derrière mes portes vitrées.

— Aucun souvenir.

— J’aime par-dessus tout mon petit bout de femme… Mais ce soir-là… Je me suis dit que l’homme qui avait une telle splendeur à son bras avait bien de la chance.

Cette Capucine avait dû se chercher une place dans la mémoire de Christian Grimault, mais, se sentant indésirable, l’avait quittée pour de bon. Dans celle de l’aboyeur, elle semblait bien à l’abri, et pour l’éternité.

— Frédéric, cette soirée doit se terminer en beauté et non dans la mélancolie dans laquelle vous m’entraînez.

L’aboyeur le suivit dans les méandres de l’hôtel de Beynel, jusqu’au deuxième étage, dans le salon acajou, doté d’un balcon qui longeait toute la façade arrière du bâtiment. En contrebas, on devinait un jardin d’hiver laissé à l’abandon, dont le toit avait été ouvert pour l’occasion. Entre palmiers et plantes exotiques jaunies, on devinait la silhouette de deux hommes accroupis qui patientaient devant de petites structures en bois et une infinité de tubes en carton reliés par des mèches rouges.

— J’avais prévu de porter l’estocade ici avec mes cinquante fidèles. Un grand finale pétaradant. Nous ne serons que deux à en profiter. Ça n’en sera que meilleur.

Et il fit signe aux artificiers qui se tenaient prêts pour la mise à feu.

Aux premiers crépitements se forma dans les airs une boule de feu qui resta un moment en suspension, grouillante, rougeoyante, un big bang, un magma céleste. Suivit une éruption de faisceaux bleus, de chandelles rouges, de serpentins jaunes, d’éclairs violets, puis un bouquet de figures argentées, puis un geyser aux nuances fauves, puis un bouquet aux éclats d’or. Puis un lâché d’ogives se croisant en vol, se contrariant, pour toutes s’estomper en même temps. Au milieu de cette constellation, seule une flèche blanche traçait son chemin, incandescente, vaillante, déterminée à rejoindre le zénith, où elle se démultiplia, créant une arabesque qui retomba en larmes lumineuses.

L’aboyeur comprit alors que le spectacle obéissait à un scénario dont Christian Grimault avait été, là aussi, le grand ordonnateur. Ce foisonnement de formes et de couleurs semblait raconter son histoire bien plus fidèlement que sa complainte de l’homme maudit, ses souvenirs amers, ses anathèmes lancés au monde entier. Dans ce panégyrique qui scintillait sous leurs yeux, il était certes question d’arrogance, de rayonnement, mais aussi de solitude et d’épuisement.

Pour conclure sur une note optimiste, Christian Grimault offrit au peuple de Paris un arc-en-ciel nocturne, un pont entre ses deux rives. Comme les enfants émerveillés qu’ils étaient redevenus, l’hôte et son aboyeur souriaient aux étoiles.

— J’espère que les noctambules et les insomniaques en profitent aussi.

Au tout dernier feu qui s’élançait vers la Voie lactée, les deux hommes quittèrent le balcon pour retourner dans la cour d’honneur. Il était 2 h 40.

— Avant de partir, j’aimerais à mon tour vous faire un cadeau. Sûrement le seul de votre fête d’anniversaire. Aucun supplément : c’est la maison qui offre.

— … ?

— En attendant des invités qui m’ont laissé beaucoup de temps libre, je suis allé me dégourdir les jambes du côté de votre bibliothèque, de votre salle de projection et de votre salon de musique. J’ai jeté un œil à vos milliers de films, de disques et de livres : la médiathèque à côté de chez moi en compte moitié moins.

— Sur ce plan-là aussi je vais devoir faire un don…

— Maintenant que j’en sais un peu plus sur vos goûts, je suis en mesure de vous annoncer le plus beau parterre d’invités que la terre ait connu.

— … ?

— Ils seront cinquante, comme vous l’aviez prévu. Dans tous les domaines, tous les arts. Cette liste-là vous appartient pleinement et ne saurait correspondre à aucun autre. Ces invités sont les vôtres et ce qui vous lie à eux ne regarde personne. Après tout, c’est votre anniversaire, non ?

— …

— Installez-vous dans un fauteuil pendant que je remets mon habit d’officiant. Et préparez-vous à les accueillir.

Frédéric Perez passa sa queue-de-pie, épingla son médaillon, enfila ses gants, ajusta son nœud papillon blanc, saisit sa canne. Ayant retrouvé sa légitimité, sa prestance de cour royale, il annonça les premiers arrivants.

— M. et Mme Herman Melville… M. Kurt Weil et Mme Lotte Lenya… M. et Mme Luis Bunuel…

Christian Grimault ferma les yeux, sensible à la force de conviction qui s’exprimait dans la voix de l’aboyeur. Soudain ces hommes et ces femmes étaient présents, ici et maintenant, tout surpris de pénétrer dans l’hôtel de Beynel. Christian discernait leur visage, leur costume, leurs aimables manières. À leur façon de prendre possession de l’espace, il devinait leur joie d’être chez lui, enfin.

— … M. et Mme Amadeus Mozart…

On l’avait célébré depuis le début de la soirée. Le faire figurer sur la liste des invités semblait la moindre des choses.

— … M. William Shakespeare…

William était venu ! Sa présence ce soir allait clouer le bec de tous les historiens qui prétendaient qu’il n’avait jamais existé.

— … M. Dashiell Hammett et Mme Lilian Hellman…

Christian Grimault, si fier d’être lui-même, aurait tout bazardé pour vivre une seule heure la vie de Dashiell Hammett, détective privé, écrivain, rebelle, aventurier, belle gueule. Avec Lilian, il avait enfin rencontré une adversaire à sa mesure.

— M. Alan Turing… M. Évariste Galois… M. Karl Popper…

Christian voyait les chercheurs, les scientifiques, comme de grandes figures romantiques. Il était fasciné par l’acharnement et la solitude de ceux qui avaient eu raison un siècle trop tôt. Ce soir, débarrassé de toute modestie, ébloui par la compagnie de brillants esprits, il n’avait aucun scrupule à se ranger parmi eux.

— … M. et Mme Thelonious Monk…

Combien de nuits de travail avec pour seule présence les merveilleuses dissonances du piano de Thelonious Monk ? Ce soir, il était venu avec sa femme, pour qui il avait composé Crepuscule with Nellie.

— M. Giacomo Casanova… M. Porfirio Rubirosa…

L’aboyeur fit raisonner dans la salle des patronymes aussi flamboyants. Christian avait toujours admiré les grands séducteurs. Casanova, aussi heureux au jeu qu’en amour, avait trouvé le temps, malgré ses centaines d’amantes, d’inventer la loterie nationale ! Et l’élégant Rubirosa avait été désigné par ses maîtresses comme la plus belle chose qu’une femme puisse s’offrir.

— M. Clyde Barrow et Mme Bonnie Parker.

Former un gang de légende avec sa compagne. Christian Grimault n’en aurait pas demandé plus à l’amour. Lui qui avait toujours traversé dans les clous.

— M. Graeme Obree… M. Dick Fosbury… M. Mohamed Ali…

Christian retrouvait chez certains sportifs l’indépendance d’esprit des grands inventeurs. Le génial Graeme Obree avait ridiculisé à la fois la technologie de pointe et les sponsors du cyclisme en bricolant un vélo avec les pièces détachées de sa machine à laver. À peine sa roue avait-elle touché la piste que l’Écossais fou avait explosé le record du monde. Le champion de saut en hauteur Dick Fosbury n’avait eu qu’une seule idée dans sa vie, mais celle-là avait fait tourner le monde à l’envers à l’image de son fosbury flop. Refusant de sauter en ventral comme tous les athlètes depuis les olympiades grecques, il avait dit : Moi, je sauterai sur le dos. Depuis, Christian Grimault vivait avec une conviction : l’obstination d’un seul pouvait avoir raison du conformisme de tous. En Mohamed Ali il voyait un foudre d’éloquence, aussi agile avec ses poings qu’avec ses mots, assez redoutables pour mettre K-O les préjugés de son époque. Le charisme à la façon des uppercuts.

— … M. Henry Miller et Mme Anaïs Nin… M. Bryan Ferry et Mme Jerry Hall… M. Diego Rivera et Mme Frida Kahlo…

Son engouement pour les couples mythiques ne révélait-il pas la nostalgie de l’alter ego qu’il n’avait toujours pas rencontré ?

— … M. Michelangelo Buonarroti…

L’homme le moins mondain de l’Histoire avait fait le déplacement. Lui qui avait refusé d’assister à la fête donnée en son honneur après quatre années de travail suspendu au plafond de la Sixtine. Bâtir sa prochaine cathédrale lui paraissait bien plus exaltant ! Repousser ses limites, décupler sa capacité de travail, ne jamais se laisser gagner par le découragement, c’était la leçon de Michel-Ange. Autant apprendre des meilleurs, se disait Christian.

— … Mme Bettie Page…

Bettie Page ! Playmate, strip-teaseuse, danseuse de burlesque, actrice de saynètes licencieuses. Un fantasme en peau de léopard, en bikini de cuir et en bas à couture, juste assez kitsch pour faire chavirer l’ado qu’il avait été. Imprésentable en société, et pourtant elle était là. Cette fripouille d’aboyeur avait dû fouiner dans les tiroirs à double fond pour y trouver les albums de la créature. À l’âge où Christian ne comptait plus ses compagnes de la nuit, ce fantasme-là était resté intact.

— … M. et Mme Robert Stevenson…

Mais bon Dieu, pourquoi y avait-il autant d’écrivains à sa soirée ? Lui qui avait si peu lu, lui qui s’était construit sans littérature. Et pourtant il relisait une fois par an L’étrange cas du docteur Jekyll et de mister Hyde, comme si le texte lui cachait encore quelque chose. Une anecdote disait que Fanny Stevenson, ayant vu dans la première version du manuscrit un tissu d’inepties, l’aurait jetée au feu. Robert aurait alors réécrit son chef-d’œuvre en cinq jours. C’était l’occasion ou jamais de connaître le fin mot de l’histoire.

— … M. et Mme Winston Churchill…

L’homme à l’hygiène de vie exemplaire. Après avoir traversé deux guerres, dirigé un pays, méprisé le sport, fumé le cigare, il avait dit à quatre-vingt-dix ans : L’alcool m’a apporté bien plus de choses qu’il ne m’en a ôtées. Qu’on le conduise dans le fumoir, qu’on l’y laisse seul avec la cave de puros !

— … M. Gustave Courbet et Mme Joanna Hiffernan…

Le peintre et son modèle. À eux deux ils avaient retrouvé l’origine du monde.

— … M. et Mme Scott et Zelda Fitzgerald…

Encore un couple célèbre. Riches, désœuvrés, noceurs impénitents, fragiles, superficiels, tout ce que Christian Grimault redoutait le plus au monde. Mais Scott avait écrit la terrible histoire de Gatsby le Magnifique, où un homme donnait des fêtes grandioses dans le seul but de reconquérir un amour d’antan. Sans doute pour la première fois ce soir, Christian mesurait toute la nécessité de cette histoire-là.

Les cinquante invités présents, l’aboyeur se retira à l’office, laissant l’hôte en bonne compagnie. À bien des égards, ces hommes et ces femmes l’avaient plus ému, instruit, marqué que tous ceux et celles qu’il avait croisés dans la vie réelle.

Frédéric réapparut en civil, sa housse à la main. Tous deux étourdis par la soudaine promiscuité de ces hôtes de marque, par les étranges détours de cette soirée, par les verres de vodka, chacun avait hâte de se retrouver seul.

— Christian, s’il vous prend l’envie de fêter en grande pompe vos soixante ans, je vous en supplie : choisissez un autre aboyeur.

— Je ne risque plus d’ouvrir les portes de cet hôtel à ceux qui ne le méritent pas. Mais cet épisode m’aura donné une précieuse leçon. Je sais désormais qu’il y a quelque chose de bien plus précieux qu’une amitié qui dure. C’est une amitié ratée.

Celle d’un soir, fortuite, improbable. Sans histoire, sans passé. Celle qui n’a pas le temps de s’interroger sur son bienfondé, celle qui n’a aucun compte à rendre. Volatile, déjà dissoute. Frédéric semblait d’accord.

Il s’éloigna dans la pénombre, s’arrêta un moment dans l’entrebâillement de la porte de service sans se décider à disparaître. Christian s’en inquiéta presque, le voyant revenir jusqu’à lui à la hâte.

— … Une dame dans sa voiture… La portière entrouverte… Elle m’a demandé si la réception était terminée.

— … ?

— Je la fais entrer ?

Grimault semblait contrarié par une apparition in extremis qui gâchait la condamnation unanime de ses proches — sa plus grande réussite sur le plan humain. Pour les cinquante ans à venir, il lui aurait suffi d’obéir à sa méfiance naturelle envers ses contemporains, mais voilà qu’une âme tardive surgissait pour racheter la sienne !

Comme s’il avait deviné sa déception, l’aboyeur se permit d’ajouter :

— Je ne connais pas cette personne mais je suis certain qu’elle ne figurait pas sur votre liste. Rassurez-vous, rien ne viendra contredire la légende du roi fui par ses courtisans mêmes. J’en témoignerai un jour.

— Faites-la entrer. Après tout, vous étiez là pour ça.

La visiteuse traversa la cour d’honneur, foula le tapis rouge, puis s’arrêta au milieu des marches avant d’entrer dans le halo des lumières du péristyle.

Un sourire intact qui s’était moqué des années. Des traits épargnés. Un regard de défi au temps qui passe. Une éternelle esquisse qui ne vieillirait plus.

— … Anna ?

— Bon anniversaire, Christian.

En la prenant dans ses bras, il se sentit revivre une infinité d’instants, tous à la fois. Une nuit tendre, pleine de serments, dans une bicoque prêtée par des amis complices de leurs premiers émois. Leurs corps emmitouflés sous la même couverture durant leur premier vol de nuit. Une promenade dans le jour naissant sur la 42e Rue, à New York. Des étreintes indécentes dans un bar d’hôtel chic. Des draps froissés et chauds qu’on ne veut plus quitter.

— J’ai suivi ta carrière de loin. J’avais prévu ce magnifique parcours qui t’a conduit jusque dans ce magnifique endroit.

Christian jeta un œil à la dérobée vers l’entrée de service. L’aboyeur avait disparu pour de bon.

— Pourquoi si tard ?

— J’attendais que tes invités soient partis.

— Je voulais dire, pourquoi aujourd’hui ?

— J’étais curieuse de vérifier si ma prophétie s’était révélée.

— …

— Tu ne me fais pas visiter ?

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