à Jacques
Dans la vitrine d’une boutique d’antiquités, un petit meuble attendait ses nouveaux maîtres après cent cinquante ans de bons et loyaux services dans diverses antichambres. Il s’agissait d’une console en merisier, ravinée par endroits mais toujours digne, composée de cinq petits tiroirs et d’une tablette extensible, recouverte de cuir vert bordé d’un liseré or. Entre ses pieds droits et vernis, on avait placé un tabouret du même bois. Une jeune femme qui passait par là au bras de son mari s’écria :
— Je le veux !
— Qu’est-ce que tu ferais d’un secrétaire ?
— Ça n’est pas plutôt ce qu’on appelle une scribanne ?
— Je n’y connais rien mais j’ai l’impression qu’une scribanne tient plus de la commode.
— Le secrétaire a forcément un abattant, non ?
— Quel que soit le nom que ça porte, à quoi ça te servirait, tu as déjà un bureau ?
— Un bureau ? Cette planche que tu as posée sur deux tréteaux ?
— À part une ou deux factures, tu envoies combien de courriers par semaine ?
— Et si j’avais envie d’écrire, je ne sais pas, des sonnets, des billets doux ?
— … ?
— Non, sérieux, ce meuble-là serait parfait près de la fenêtre qui donne sur la cour, et il remplirait quantité de fonctions. Réfléchis-y.
Ce qu’il fit, de bonne foi. Sans le savoir, elle avait pointé un tout récent besoin de son mari qui, après vingt années passées derrière des claviers et des écrans, était tenté de renouer, pour des occasions choisies, avec l’écriture manuscrite. Certes, les nouveaux outils de communication lui étaient devenus indispensables, impossibles à remettre en question, mais il lui arrivait de ressentir dans sa correspondance privée un manque de profondeur, de respect, de qualité. Il se mettait à rêver de pleins et de déliés, de grammages de papiers rares, d’encre bleue Aquarelle et, surtout, de phrases, patiemment ciselées à la plume et gravées comme l’expression fidèle de ses sentiments envers ses destinataires. Et si un simple meuble, un peu précieux, un peu vieillot, un peu désuet, conçu tout spécialement à cet effet, un meuble qui avait inspiré tant de correspondances et contenu tant de secrets, lui permettait enfin de franchir ce pas ? En outre, l’acquisition d’un petit cabinet d’écriture tournait en dérision toute cette belle technologie qui avait émoussé son indépendance d’esprit, et privilégié l’immédiateté du message, non sa densité. Mais plutôt que de partager son enthousiasme, il préféra jouer au mari victime des toquades de sa femme ; ne fallait-il pas, de temps en temps, lui donner l’illusion de céder à ses caprices s’il voulait que parfois elle cédât aux siens ?
— On entre juste pour demander le prix, dit-il, ensuite on fuit en courant. Un meuble Empire dans un quartier pareil, c’est notre ruine et celle de nos enfants.
Ils pénétrèrent dans le magasin au son d’un vieux grelot qui annonçait à sa façon que, au-delà de cette porte, le temps ne comptait plus. De fait, ils quittèrent le Paris d’aujourd’hui pour un passé de bric et de broc, aux tons ocre et sépia, où chaque bibelot sollicitait l’imagination du visiteur et ses souvenirs de communale. D’emblée, le mari se sentit presque mal à l’aise au milieu de ces objets dont la petite histoire racontait la grande et le renvoyait à son inculture générale. Jésus-Christ a-t-il connu la marqueterie ? Lequel de Copernic ou de Galilée aurait pu faire tourner cette mappemonde et ses constellations ? Le bouddha en améthyste : volé dans un temple ou made in Taiwan ? Le Directoire ? Avant ou après la Restauration ? Et chacun des deux avait-il duré assez pour créer son style de meuble ?
L’antiquaire, dans une pièce adjacente, rajusta d’un geste délicat le foulard en soie qui lui tenait lieu de cravate avant d’accueillir ses visiteurs.
— Nous nous intéressons à ce petit secrétaire, dit le mari après avoir hésité avec « pupitre ».
— La scribanne, rectifia sa femme.
— Mon bonheur-du-jour ? Comme je vous comprends !
Un « bonheur-du-jour ». Le camouflet de l’homme de l’art au béotien ! Le mari comprit tout à coup pourquoi il avait toujours détesté, dans les marchés aux puces, les types assis derrière leur stand qui, dès qu’un chaland saisissait un vase ébréché, lançaient : Attention, c’est un Daum ! Quelle suffisance ! Après tout, c’était quoi, un antiquaire, sinon un brocanteur pris de mégalomanie ? Cette espèce de lutrin sur pied, un « bonheur-du-jour » ? Tout à coup, l’envie de posséder un meuble ancien lui parut aussi anachronique que sa présence dans ce magasin.
— Époque Louis-Philippe, sobre, haut, avec une petite particularité, son piétement est droit au lieu d’être en sabre, plus courant à l’époque. Si vous posez un miroir sur la console, vous pouvez le transformer en coiffeuse, dit-il à l’épouse.
— Je le préfère comme il est.
— Essayez-le donc, faites connaissance. Je reviens dans un moment.
En s’éloignant, l’antiquaire savait ce qu’il faisait. Il avait repéré le petit couple de néophytes, un modèle connu, le mari sur la défensive et la femme plus frondeuse, prête à commettre une folie ; si on tentait de leur forcer la main avec du baratin d’expert, ceux-là prenaient la fuite en promettant d’y réfléchir. Plus habilement, il fallait les laisser seuls un moment afin qu’ils se lancent dans une joute dont eux-mêmes ne connaissaient pas l’issue. De fait, l’épouse, assise sur le tabouret verni, penchée dans une pose de copiste, se voyait déjà confier ses pensées intimes à son « bonheur-du-jour ». Avant qu’il ne soit trop tard, le mari lui chuchota à l’oreille :
— Tu as vu la veste de ce type ?
— Sa veste ?
— Elle est rose.
— Elle n’est pas rose, elle est fuchsia.
— Rose ! Un rose avec un peu plus de rouge, mais ça reste rose.
— Fuchsia, je te dis. Elle tient plus du violet que du rose.
— Alors disons que c’est une nuance de rose qui ne porte pas encore de nom, ce serait un rose dépassé.
— N’importe quoi…
— Comment font les homos pour assumer des couleurs pareilles ?
— Sans doute parce qu’ils sont un peu moins conventionnels que la moyenne des mecs, et qu’ils ont peut-être un peu plus de goût. Regarde les objets qu’il propose. Je pourrais vivre dans cette boutique.
— On ne peut pas acheter un bonheur-du-jour à un type qui porte une veste de cette couleur. Quand on ose ça, on ose tout.
— … ?
— Il nous a repérés de loin, il a bien vu qu’on n’y connaissait rien ! Il va nous faire le coup du meuble auquel il s’est tellement habitué que ce serait un arrachement de le voir partir. À moins qu’on n’y mette le prix, bien entendu.
— À mon avis, c’est plus un sentimental qu’un arnaqueur. Il préférera vendre son meuble à quelqu’un qui en est digne. Il va demander des garanties. Comme pour une adoption.
— … ?
— À nous de le convaincre. D’apporter la preuve de notre bonne foi, de notre affection réelle et sincère pour ce bonheur-du-jour, lui assurer que nous en prendrons soin, que les gosses ne sauteront pas dessus à pieds joints, qu’on lui fera honneur.
Voyant qu’elle le faisait marcher, il haussa les épaules, puis s’approcha du meuble et ne put résister à l’envie d’ouvrir les tiroirs.
— Ne cherchez pas ! dit l’antiquaire. Dès son arrivée, je l’ai retourné dans tous les sens, en quête d’un compartiment secret, d’une lettre cachée dans un double fond. Une lettre d’amour, forcément !
Une lettre d’amour, forcément… Le mari leva les yeux au ciel, agacé par le personnage, un peu trop affecté pour être honnête, prêt à vendre du moderne pour de l’ancien, de l’Empire pour du Louis XV, du toc pour du certifié. À l’inverse, son épouse s’amusait de devoir marchander avec ce boutiquier désinvolte, précieux, homme de goût mais avant tout homme d’affaires. L’antiquaire leur proposa de passer dans son bureau pour plus de détails, leur montrer un certificat, discuter du prix. En ajoutant Une lettre d’amour, forcément, il s’amusait à être lui-même, un être délicat, romantique assumé, qui depuis toujours aimait les hommes et qui désormais ne s’en cachait plus. En le suivant, le mari et sa femme eurent un échange du bout des lèvres :
— Rose !
— Fuchsia !
Ils furent reçus dans un joyeux amoncellement de dossiers, posés ou renversés à terre, et finalement si peu d’objets qu’on aurait pu croire qu’ils étaient les chouchous du patron, ceux qui s’étaient enracinés dans le décor, les bibelots élus, chinés de haute lutte. On trouvait, en tout et pour tout, un bronze animalier qui représentait une lionne attaquant un cerf, une demi-douzaine de sulfures de Murano qui servaient de presse-papiers, et une lampe Gallé, dont le globe orné de lauriers bleus créait dans cette pièce aveugle une ombre céleste. Mais aucun objet, fût-il majestueux, n’attirait mieux l’œil qu’une photo sous cadre de 20 sur 30, éclairée par un spot directionnel, accrochée au beau milieu d’un mur vide et blanc. Il s’agissait du portrait en plan rapproché d’un militaire qui posait frontalement, massivement, l’air mauvais, défiant du regard celui qui entrait dans sa ligne de mire. En treillis de camouflage, le béret rouge tombant sur la tempe gauche, il s’imposait comme s’il était présent en chair et en os, comme s’il prenait possession de la pièce, interdisant aux personnes présentes d’échapper à son contrôle.
Tout à sa négociation, l’antiquaire proposa un café afin d’annoncer en douceur, à des profanes, qu’un bonheur-du-jour Louis-Philippe en parfait état, livraison non comprise, coûtait 1 400 euros. Mais les jeunes gens, oubliant la raison de leur présence, se demandaient maintenant, et à peu près dans les mêmes termes, comment un légionnaire armé jusqu’aux dents, adossé à son char d’assaut, entraîné à conquérir par la force un territoire entier, avait pu rencontrer un antiquaire parisien, entre rose et fuchsia, prêt à s’évanouir d’émotion devant un vase de l’atelier Vallauris ?
Sans plus écouter le boniment du vendeur, la femme, troublée, s’interdisant presque de fixer la photo, se prit à imaginer l’histoire qui liait deux hommes si parfaitement contrastés. Seul le hasard, et un hasard exceptionnel, avait pu réunir ces êtres que tout séparait. L’un était mince et musclé, portant une barbe qui durcissait des traits sévères et des yeux noirs. L’autre, la silhouette replète, le visage lisse, ne quittait jamais son discret sourire de prêtre, comme mû par une volonté de contribuer à l’harmonie universelle. L’un parcourait du pays, risquait sa vie par habitude et par choix, se confrontait à la violence des éléments autant qu’à celle des hommes. L’autre, pour qui le moindre incident était une tragédie, vivait dans une bonbonnière, aussi soucieux de son confort qu’un chat. Peu importait l’endroit où ils s’étaient rencontrés, l’un n’avait pas sa veste fuchsia, l’autre n’avait pas son treillis, ils étaient en civil et s’étaient donné le temps de se découvrir. Les bonnes manières de l’un déconcertaient la rudesse de l’autre. Et la cruauté de l’autre comblait la douceur de l’un. Mais eux aussi, comme tous les couples, pouvaient se chicaner sur une nuance de couleur.
— Ton béret n’est pas rouge, il est amarante.
— Le rouge, c’est le rouge.
— Entre le rouge et le rouge, il y a le carmin, le cinabre, le cramoisi, le garance, le grenat, le vermeil, et tant d’autres.
— Le rouge pour moi, c’est la couleur du sang, et bienheureux celui pour qui c’est la couleur du coquelicot.
Quand l’un partait en mission, l’autre l’imaginait dans un désert, ou une jungle, cerné par mille dangers dont il triomphait toujours. Et quand le héros, dans sa chambrée, rêvait à son boutiquier d’amant, il l’imaginait dans un écrin de soie qu’ils partageraient bientôt. De retour à Paris, l’un racontait comment il avait repris, au terme d’un combat sanglant, un territoire à des rebelles. L’autre lui décrivait comment il avait disputé un divan Renaissance à des chiffonniers. Sur ce mode, ils pouvaient tenir des heures.
— Hier, j’ai délivré des otages, et toi ?
— Moi, je suis allé au vernissage de l’expo Daumier.
Loin d’être un jeu, il s’agissait d’une réelle curiosité pour ce que vivait son bien-aimé hors de sa présence.
— J’ai dormi trois nuits dans un marécage.
— Moi j’ai poussé jusqu’à Nevers pour expertiser un Lalique.
Aucun des deux ne tournait l’autre en dérision, excepté pendant leurs engueulades, car ils en avaient, comme tous les couples, et comme tous les couples, ils tapaient là où ça fait mal. L’un traitait l’autre de fiotte, avec ses airs de douairière et son jack russell idiot. L’autre moquait le bon petit soldat qui marche au pas sous les ordres d’un lieutenant.
Mais si toutes les histoires se terminent un jour, la leur n’avait pas connu d’issue paisible dans le dernier souffle des vieillards. Comment expliquer cette photo, en plein milieu d’un mur à la blancheur du linceul, sinon comme une gravure de pierre tombale, hommage à un cher disparu, mort au combat, tué en mission. Et depuis, le veuf à la veste fuchsia ne se consolait pas d’avoir perdu son beau légionnaire. Pouvait-on imaginer fin plus romantique ?
Comme il a dû être heureux, se dit la jeune femme, attendrie.
Très étrangement, son mari, tout aussi intrigué par la photo, pensait : Comme il a dû en baver !
Car lui n’avait jamais cru à l’accord des contraires. Peu au fait de la chose militaire, il regarda à nouveau vers le soldat sans pouvoir déterminer si son béret rouge le rangeait chez les parachutistes ou un autre corps d’armée, si les barrettes sur sa manche faisaient de lui un colonel ou un deuxième classe. Pour évaluer son degré de dangerosité, il se fiait, plutôt qu’à ses insignes, à la dureté de son visage, à la sévérité de sa posture. Quel que fût son bataillon, il s’agissait d’une unité d’élite, un rendez-vous de têtes brûlées, et c’était bien ce débordement de testostérone qui avait fait chavirer le vendeur de bimbeloterie. Le vieux beau et la bête. Ah le frisson de le voir s’engager dans des opérations de commando, de l’imaginer se jeter dans les airs, terminer son vol dans un territoire à feu et à sang, rétablir l’ordre coûte que coûte. Ah son guerrier sans cœur et sans reproche ! Leur histoire, à n’en pas douter, ressemblait plus à un drame qu’à une romance, car l’antiquaire ne fascinait en aucune manière le jeune militaire, et seules des raisons sordides les avaient réunis. Le mercenaire avait assiégé un riche, un naïf commerçant consumé de passion pour une icône de virilité. Il l’avait tourmenté, ruiné, et l’autre en redemandait, car il fallait bien payer, et de toutes les manières possibles, pour mériter son cruel éphèbe. Entre deux missions, de retour à Paris, accueilli dans un cocon de luxe, il se laissait vénérer par cet homme mûr et sans défense qui n’avait jamais aimé sans souffrir. Mais bien vite, le vieux beau s’était montré possessif et jaloux, comme tous ceux que la passion ronge, il s’était mis à redouter la promiscuité des casernes, à soupçonner les pires turpitudes au fond des baraquements. Un soir, s’essayant au mépris, il était allé trop loin en donnant à son militaire le statut d’objet, et Dieu sait s’il s’y connaissait en la matière.
— Je t’ai eu pour trois sous dans une foire de province. J’ai vu en toi la bonne affaire, le modèle unique. Tu n’es qu’une contrefaçon, fabriquée en série, une copie, et mauvaise.
La bête, que rien ne pouvait vexer, s’en était allée vers d’autres aventures.
Aujourd’hui encore, l’antiquaire pansait ses blessures ; il avait accroché cette photo comme un trophée, obtenu au prix fort, mais qui resterait sa plus belle, sa plus intense, sa plus ténébreuse histoire.
— J’ai l’impression que le prix vous laisse perplexes…
— … ?
Après un laïus fort convaincant, l’antiquaire s’apercevait enfin que ses interlocuteurs ne lui consacraient pas la moindre attention.
— Je peux baisser de 10 % si vous vous occupez du transport.
— Affaire conclue, dirent d’une même voix le mari et sa femme.
Le bonheur-du-jour allait reprendre du service, peut-être pour plusieurs générations. Avant de quitter le bureau, le mari ne put s’empêcher de désigner la photo du baroudeur accrochée au mur. S’il ne l’avait pas fait, sa femme, malgré son impeccable discrétion, n’aurait pas hésité à poser la question qui lui brûlait les lèvres. Mais après tout, était-il possible d’exhiber un pareil portrait, et de façon si ostensible, sans s’exposer à la curiosité des visiteurs ? L’antiquaire n’eut pas besoin d’entendre formuler la question à laquelle il avait répondu cent fois.
— Ah vous avez jeté un œil à cette photo ? Elle évoque pour moi tant de bons souvenirs. Mais elle témoigne aussi de l’injure du temps sur le corps des hommes. À l’époque, j’étais beau gosse, non ?