Patience d’ange

Depuis la maladie de leur enfant, ses parents veillaient au bon usage du mot malheur et de ses synonymes.

Pour avoir été de ceux qui crient à la catastrophe à la moindre contrariété, ils ne toléraient plus, après avoir pleuré pour de bon, que l’on confonde mauvaise passe et adversité. L’homme prompt à invoquer la disgrâce est rarement à la hauteur des afflictions qu’il prétend subir. Angoisse, dites-vous ? Contentez-vous d’une bonne inquiétude, l’angoisse n’est pas dans vos moyens, priez pour en être épargné. Dévasté pour une peine de cœur ? Prétentieux que vous êtes, s’il en était des douleurs morales comme des physiques on vous traiterait de douillet, de poltron. Et faut-il être lâche pour oser mettre en avant la fatalité afin de se dédouaner de ses échecs ! Méfiez-vous, la malédiction ne se fait connaître que si on la convoque. Celui qui porte sa croix comme on porte un sac de plage mérite un jour de traverser une véritable épreuve. Impossible aujourd’hui de ressentir du vague à l’âme sans s’en remettre à l’inévitable dépression et à ses menaces de thérapie. Chagrin, tristesse, de si jolis mots pour de si délicats tourments, qu’êtes-vous devenus… ?

— Chéri, tu n’as pas oublié le rendez-vous du petit ?

— Quel rendez-vous ?

— Chez le professeur Rochebrune.

— Tous les autres ont échoué, qu’est-ce qui te fait croire que ce Rochebrune sera meilleur ?

— Tu as dix minutes pour te préparer.

Avant, le père aurait prétexté une journée harassante et repoussé le rendez-vous. Ce soir, il s’empressa de changer de chemise. En l’attendant, la mère se regarda de pied en cap dans le miroir de l’armoire, prit une pose de trois quarts pour cacher une courbe qu’elle trouvait disgracieuse puis posa une main sur son ventre pour en éprouver la fermeté. Elle contracta ses abdominaux, cambra légèrement les reins, fit pigeonner sa poitrine. Avant, elle aurait pleuré sa belle silhouette de jeune fille, aujourd’hui elle se félicitait d’être restée la même dans la tourmente.

— J’ai annulé les Lagarde demain soir, dit-il. Je pensais qu’ils nous invitaient par pure amitié, mais je viens d’apprendre que Fred a des problèmes avec les commerciaux et il veut que je le couvre.

Avant, il aurait mêlé sa vie professionnelle à sa vie de famille sans consulter personne. Désormais, il y avait une vie après le bureau.

— Les Lagarde ? C’est bien les adeptes du canyoning et du sorbet gingembre ? On va s’en remettre.

Il éclata de rire. Leur toute récente complicité surgissait toujours par surprise. Ils échangèrent un regard affectueux : l’insouciance les guettait à nouveau.

— Je vais chercher Justin, on t’attend en bas.

Dans sa chambre, elle retrouva l’enfant dans la même posture que deux heures plus tôt, les bras ballants au bord du lit, les yeux morts. Elle se pencha à son oreille, murmura son prénom et lui prit la main, froide de trop d’inertie.

Peu après son dixième anniversaire, le petit Justin avait été retrouvé le corps statufié, le regard figé dans une expression indéchiffrable, curieux mélange d’inquiétude et d’ennui. À l’issue d’une série d’examens, les spécialistes avaient affirmé que l’enfant n’avait rien perdu de ses facultés motrices, sensorielles ou mentales, mais aucun n’avait su expliquer cet état de sidération psychique qui, en général, suivait un épisode d’extrême violence. Les parents, forcément suspects, avaient clamé leur innocence : il n’a subi aucun traumatisme ! Hier encore il débordait d’énergie, excité à la perspective de ses vacances d’été ! Cessez de nous regarder ainsi ! Ce précédent avait déclenché une bataille de spécialistes, tous impatients de léguer leur nom à une pathologie inédite, avant de se murer, faute d’un diagnostic fiable, dans un mutisme aussi parfait que celui de l’enfant. Les parents affolés avaient fui les praticiens empressés de brandir leurs concepts fumeux, pour se rapprocher de ceux qui optaient pour une approche plus familière, plus humaine disaient-ils. L’un d’eux était parvenu à la conclusion que Justin avait quitté les lieux. En d’autres termes, la maison était saine, en état de marche, chauffée, rangée et propre, mais son habitant l’avait fuie comme s’il avait senti l’imminence d’un cataclysme. Un autre avait affirmé au contraire que Justin était resté dans la demeure, mais qu’il avait pris soin, pour protéger son isolement, de dresser divers obstacles — portes verrouillées, radars, fils barbelés — , chacun nécessitant une clé ou un outil de grande précision. La mère s’était raccrochée à cette seconde image, la prolongeant d’une autre, qui lui semblait révélatrice de l’état de son cher petit : elle le voyait comme un coffre-fort qui recelait des trésors, mais dont personne ne connaissait la combinaison. Pour la trouver, comme un médecin avec un stéthoscope, il lui fallait désormais écouter le cœur de son enfant. Le père s’était laissé convaincre par l’image du coffre-fort, même si, certains soirs, à bout de patience, il avait eu envie de l’attaquer au pied-de-biche.

La mère caressa la joue du fils, le temps pour elle de chercher la formule. Elle avait remarqué que Justin réagissait parfois à une phrase, comme si elle parvenait jusqu’à son esprit conscient par on ne sait quel chemin détourné. Le jour où, devant le téléviseur, elle lui avait demandé : Tu veux que je change de chaîne ? le gosse avait grogné un refus catégorique. Plus récemment, elle lui avait dit : C’est dommage de laisser des rollers presque neufs dans le cagibi. Je peux les offrir à Benoît ? Moins d’une minute plus tard, des larmes avaient coulé sur les joues de l’enfant. Mais quand ces miracles avaient lieu, impossible de les reproduire, les formules devenaient caduques, comme si Justin, une fois piégé, ne s’y laissait plus prendre. Ce soir-là, elle tenta un prosaïque :

— On va faire un tour en ville ?

Contre toute attente, elle perçut un cillement invisible pour tout autre qu’une mère, un battement d’aile de papillon, unique, mais qui ne laissait aucun doute : Justin avait réagi ! Certes, elle aurait vu un oui dans quantité d’autres manifestations, un frémissement de lèvre, un froncement de sourcil, mais celle-là ressemblait à une preuve de la bonne volonté du gosse, de son besoin de communiquer, de quitter son armure de silence. Ce clignement de paupières, c’était un éclair de joie qui déchirait les ténèbres, une trêve accordée par les forces du mal, un bouquet de baisers d’un fils à sa mère. C’était surtout la lumineuse promesse d’un retour à la normale, à cette douce époque où l’enfant faisait des bêtises et du bruit. Comme il lui arrivait, tout à l’inverse, de disparaître derrière un livre jusqu’à en faire oublier son existence.

Lentement, il se dressa sur ses jambes et descendit l’escalier, une main sur la rampe, l’autre dans celle de sa mère. Le père, au bas des marches, adressa une discrète mimique à sa femme, une sorte de code très élaboré leur servant à établir un degré d’herméticité dans lequel l’enfant était plongé.

— Entre 70 et 80 %, répondit-elle.

La moyenne se situant plutôt vers les 95, cette énième consultation en hôpital s’annonçait moins pénible que prévu.

— Tu es courageuse, ma chérie, dit-il à mi-voix.

— Sans toi, je n’y arriverais pas, répondit-elle d’un tendre sourire.

* * *

Oubliant un instant leur fils qui goûtait par la fenêtre le souffle du vent, le père, au volant, aborda le cas de Paul-Antoine Kremer, son collègue atteint de mononucléose. En arrêt maladie depuis deux bons mois, le malheureux ne pourrait pas représenter la filiale française à la réunion annuelle de Dayton, USA.

— À la direction générale, ils ont cherché un remplaçant au pied levé. Un nom a été cité…

Avant, sa femme aurait vu dans la manœuvre de son mari une attaque personnelle, une désertion. Désormais, elle l’aidait à ne plus manquer les rendez-vous importants.

— Accepte, chéri. Je me réjouis pour toi.

Stupéfait d’avoir gagné la partie sans même livrer bataille, il lâcha un instant le volant pour embrasser sa femme sur la tempe. Dayton ! L’opportunité de se constituer un réseau outre-Atlantique. 20 % de majoration sur son salaire en tant que nouveau porte-parole de la boîte. Un coup d’accélérateur inespéré à sa carrière, de quoi rattraper cette période difficile qu’ils venaient de traverser au chevet du gosse.

— Trois jours et deux nuits, ajouta-t-elle.

Une précision qui résumait tout un argumentaire qu’elle tut en présence de l’enfant mais que son mari comprit in extenso : Ne me laisse pas seule avec lui trop longtemps car je peux perdre espoir.

— À charge de revanche, dit-il. Ta sœur te propose régulièrement de faire une fugue entre filles, à Barcelone ou Lisbonne. Cette année fais-le.

Apaisés, ils laissèrent un délicieux silence s’installer. Lui, accoudé au bar de l’hôtel Wyndham de Dayton, un verre de Jack Daniel’s à la main, face à son homologue américain qui lui proposait le debriefing des réunions de la journée. Et elle, au bras de sa grande sœur, arpentant les allées de la Sagrada Familia, avant de rejoindre leur petit bistrot à tapas dans le soir tombant.

* * *

— Vous allez lui faire passer des tests, docteur ?

Le professeur Rochebrune eut à peine le temps de croiser le regard vide de l’enfant qu’il dut calmer l’impatience du père et l’inquiétude de la mère.

— Et si nous faisions d’abord connaissance ?

Il proposa aux parents de les voir séparément afin que chacun puisse, à sa façon, sans concertation avec son conjoint et hors la présence de l’enfant, retracer les étapes qui les avaient conduits dans ce cabinet. Un peu saisis, ils hésitèrent sur l’ordre de passage, et ce fut le père qu’on installa dans la salle d’attente afin de laisser sa femme subir l’épreuve en premier.

— Présenter Justin en quelques mots est impossible… Toutes les mères vous diront que leur enfant est exceptionnel… Il se trouve que, pour le mien, c’est le cas… Toutes les mères vont diront que le leur également, mais c’est parce qu’elles n’ont jamais rencontré Justin… Il était parti pour réaliser tout ce que j’ai abandonné en cours de route… Mais peut-être qu’à sa manière il s’est fermé à l’hostilité du monde, comme je l’ai fait il y a longtemps… Toute jeune, je menais un combat permanent contre l’injustice, mais je perdais souvent… Oui, j’ai connu la cure de sommeil… J’ai payé cher mes utopies… Et puis j’ai rencontré François, mon mari… Son acceptation du monde tel qu’il était lui donnait envie d’en découdre… C’est sans doute cette assurance qui m’a poussée vers lui, cette ténacité… J’ai eu Justin parce qu’il voulait un enfant, moi j’avais trop peur de lui transmettre mon mal de vivre… De fait, il me reste de mon accouchement des images d’apocalypse… Quand nous sommes arrivés à la clinique, je me souviens d’avoir dit à une infirmière : « Désolée, c’est une erreur, tout est une erreur depuis le début, je ne veux plus accoucher, je veux rentrer chez moi, je me suis trompée, excusez-moi pour le dérangement, dites à l’ambulance de faire demi-tour, je rentre, et vous ne me reverrez plus. » Et, dès que l’enfant est arrivé, j’ai su qu’il serait mon prolongement, ma revanche… À peine remise du séisme qu’il a provoqué dans ma vie, je n’ai raté aucune étape de son évolution, j’ai même réussi, sans jamais le contraindre, à révéler son âme d’artiste… Il chantait comme un ange et dessinait comme un petit maître… Il a même écrit des vers… C’était comme si j’avais trois enfants en un seul… Et tout à coup, il s’est volatilisé… Aucun signe avant-coureur… Aucune sommation… Depuis, je m’interroge sur les mystères insondables du cerveau qui laissent toute la gent médicale impuissante… J’imagine qu’il a une vie intérieure intense… Les premiers temps j’ai cru que ce malheur allait nous séparer, François et moi… Son orgueil de père, son goût pour la performance… Avoir un fils hagard… Imprésentable à ses collègues, à ses amis… J’ai eu peur qu’il ne rejette la faute sur moi comme quand Justin faisait une bêtise… Or, c’est le contraire qui s’est passé… Dans la tourmente, j’ai découvert un homme de cœur qui oubliait un instant son ambition pour tenter de soulager la détresse des siens… De nous deux, le grand sensible, c’est lui ! De mon côté, j’ai refusé de sombrer… De céder à la tentation de glisser vers cet état d’abandon que je connais si bien… Je ne peux plus me permettre d’être dépressive… Car qui, sinon moi, saura lire dans le cœur de mon enfant ?… Je me dois d’être son lien avec le monde extérieur… Parfois je l’imagine parti en voyage, un voyage dont il nous aurait exclus… Avec mon mari nous parvenons à en parler sans gravité, de ce voyage… Il nous est même arrivé d’en rire… un rire affectueux, qui fait du bien… Je me souviens de ce jour où Justin était encore parmi nous, il avait trois ou quatre ans, et nous nous promenions en forêt, tous les trois. Le gosse n’avait pas cessé de tout commenter, les arbres et les oiseaux, la terre et le ciel, un baratin inextinguible, à tel point que son père et moi nous nous sommes demandé comment nous avions pu engendrer une créature aussi bavarde ! Eh bien, il y a deux mois de ça, en refaisant la même balade, Justin a traversé cette forêt comme s’il était encore dans sa chambre, et cette fois nous nous sommes demandé comment nous avions pu engendrer une créature aussi silencieuse !… François me jure que l’on revient invariablement d’un long périple… Il dit que l’on ne sait pas toujours pourquoi l’on part mais que l’on sait pourquoi on revient… En attendant son retour, je m’occupe… Je ne dois pas stagner, je dois avancer, accomplir, j’ai une vie à vivre moi aussi, Justin m’en voudrait d’avoir attendu à quai… Je dois rester forte, pour lui et pour François… Vivre avec un fils aussi profondément retranché sur lui-même a renforcé ce fameux sixième sens qu’ont les mères dès qu’il s’agit du bien-être de leur enfant… Le plus imperceptible de ses soupirs est comme une longue lettre qu’il m’envoie et que moi seule sais déchiffrer… Sa maladie est toujours inconnue, les spécialistes s’enlisent, ils parlent d’un précédent médical, un cas d’espèce, ils l’ont exhibé comme un petit prodige, des neuropsychiatres de tous les pays se sont déplacés pour se pencher sur son chevet, on parle de lui dans les revues scientifiques, on tente de percer son mystère, sa photo circule sur Internet… Ce n’est pas ce genre de reconnaissance que nous attendions mais elle prouve que Justin sait se singulariser dans tous les domaines… Oui, toutes les mères vont vous dire que leur enfant est exceptionnel mais le mien me le prouve tous les jours… Son père et moi gardons espoir. Nous l’attendons.

Quand elle se fut tue, le professeur la remercia, la pria de rejoindre la salle d’attente et de lui envoyer son mari. Lequel prit le temps de la réflexion avant de se lancer dans l’exercice.

— Que vous dire de Justin… Nous lui avons fait passer tous les examens possibles et ça n’a rien donné… Impossible de savoir ce qui a pu se produire… Ce n’était même pas un accident, un traumatisme, non rien, un matin on l’a retrouvé dans son lit, comme ça… Après les premiers instants de stupeur, j’ai paniqué, j’ai cru que la mort était venue habiter son petit corps et que bientôt elle allait nous l’enlever sans dire pourquoi… Mais il y a plus mystérieux que la mort, vous savez… Il y a l’absence… Parfois cette absence me paraît si insupportable qu’il m’arrive de la nier, de faire comme si Justin était encore parmi nous, et je me mets à lui parler, en tête à tête, des heures durant. Jamais je ne lui ai tant parlé… J’en profite pour lui dire tout ce qu’un père doit apprendre à son fils… Un peu comme on le fait pour une personne dans le coma, je lui tiens compagnie en espérant prononcer le mot magique qui le fera se dresser dans son lit en demandant : Papa ? Où sommes-nous ?… Au début, il m’est arrivé de le veiller jusqu’à l’aube… On alternait une nuit sur deux, Hélène et moi… Nous aurions pu payer quelqu’un, ou le placer dans un institut, mais il fallait qu’au moins l’un de nous deux soit présent à son retour… Je ne vous cache pas qu’après la peur c’est la colère qui s’est emparée de moi. Un phénomène qui n’a pas d’explication provoque chez moi un sentiment d’impuissance qui vire à l’indignation puis à la colère. Pas moyen d’obtenir un diagnostic fiable de toutes ces vieilles barbes en blouse blanche, ces patrons, ces mandarins, ces professeurs bardés de diplômes… Je ne vous mets pas dans le même sac, docteur, mais je leur en ai tellement voulu… Ensuite, j’ai été en colère contre moi-même… Il fallait me voir me frapper la poitrine : Quelle erreur ai-je commise, mon Dieu !… Cette phase-là a duré des mois… Sans doute le besoin d’expier une très grande faute, mais j’aurais tant aimé savoir laquelle… Toute cette colère, j’ai fini par la retourner contre… Justin. Je ne devrais pas le dire mais c’est la vérité, j’étais en colère contre un enfant de dix ans qui a foutu le camp, qui a démissionné. Mais pas seulement… Je lui en voulais aussi pour des raisons parfaitement égoïstes… Au début j’avais honte de le penser, mais maintenant que le temps a passé je peux enfin l’avouer : je le rendais responsable de ma stagnation au sein de mon entreprise. Oui, j’ai fait partie de ces types qui ne vivent que pour leur job, un de ces prédateurs lâchés dans la jungle du libéralisme, obsédés par la conquête des marchés… Mais aujourd’hui je sais que conquérir l’Inde et la Chine n’est rien en comparaison du continent inconnu qu’est l’âme de mon gosse… Il n’y a aucun guide, aucune carte, aucune boussole… Parfois j’ai le sentiment d’aller dans le bon sens et je me perds en route… Mais je cherche encore… Et au début, j’ai bien cru devoir chercher seul… Quand j’ai rencontré Hélène, c’était une demoiselle fragile… C’était même ce côté fragile qui m’avait attiré chez elle… L’affairiste amoureux de la jeune fille qui porte toute la misère du monde sur ses épaules… J’y voyais du romantisme exacerbé quand ce n’était qu’une tendance à la dépression… Quand Justin est arrivé, on aurait dit qu’elle était la première femme à accoucher… Ève en personne que Dieu avait punie : Tu enfanteras dans la douleur !… C’était pourtant elle qui désirait un enfant… Même s’il arrivait un peu tôt dans mon parcours, je ne pouvais pas le lui refuser, c’était ma femme… Après la déprime post-partum, il y a eu la phase fusionnelle… Il m’a fallu longtemps avant de trouver une place sur la photo de famille… Et contre toute attente, quand cette tempête s’est abattue sur nous, Hélène s’est révélée plus costaude que je ne l’aurais cru… Un brusque besoin de solidarité nous a rapprochés. Nous n’étions plus un couple depuis longtemps, nous sommes devenus une équipe… Quand l’un se met à douter, l’autre le soutient. Quand nous sortons d’un hôpital, pas plus avancés que la fois précédente, nous échangeons un regard qui dit : Chéri, il ne faudra compter que sur nous. Je sais maintenant pourquoi je l’ai épousée. L’idéaliste a bel et bien les pieds sur terre. De nous deux, c’est elle la battante ! Certes, notre vie n’est pas exactement celle que j’avais imaginée… Au lieu de passer nos vacances en Californie, nous allons en Vendée, chez mes parents, nous leur confions Justin et nous partons pour quelques escapades dans la région, Hélène et moi… Chaque heure passée à deux, rien que nous deux, est précieuse parce que volée à l’adversité… Nous attendons maintenant que Justin vienne nous rejoindre… Il ne nous manque plus que lui…

Le professeur le remercia et demanda à rester en tête à tête avec l’enfant pour une première prise de contact.

Tout individu, y compris les grands spécialistes qui se retrouvaient seuls face à Justin, à son silence minéral, à son indifférence de statue, perdait vite son sang-froid et cherchait le chaos. Le professeur Rochebrune, pas le moins du monde impressionné, laissa de côté son expertise de praticien pour s’engager dans une sorte de duel flegmatique, car aucun sentiment d’empathie envers un enfant autiste ne le traversait devant Justin : il s’agissait d’admiration. D’instinct il avait reconnu le patient d’exception, au moins aussi fort dans sa catégorie que lui dans la sienne. Le silence qui les liait maintenant était celui du défi, de la mise à l’épreuve mutuelle. De longues minutes s’étirèrent, impitoyables. Le médecin sortit d’un tiroir un paquet de tabac, en démêla quelques brins, propageant dans la pièce une odeur boisée, puis se roula une cigarette d’un geste savant.

— Pour ce que je suis en train de faire en ce moment, je peux être rayé du conseil de l’Ordre. Allumer une clope au beau milieu d’une consultation, enfumer un gosse qui n’aura même pas la ressource de se plaindre… De nos jours, j’encours le bûcher. Même ma femme est persuadée que j’ai arrêté de fumer. Si elle apprenait qu’en cachette je m’en roule une de temps en temps, elle me livrerait une guerre sans merci. Et comme elle a une petite tendance à la dramatisation, elle me ferait miroiter, pour la forme, le spectre du divorce, arguant que là n’est peut-être pas mon seul mensonge. En d’autres termes…

Il s’interrompit pour allumer sa cigarette, bien dodue, craquante. Il inhala une première bouffée et la garda en lui le plus longtemps possible, puis la laissa s’échapper dans un soupir d’aise, comme s’il s’était agi de la meilleure marijuana.

— En d’autres termes, je t’offre de partager mon grand secret en échange du tien.

— …

— Alors maintenant réponds-moi : comment fais-tu ?

La réponse tardait à venir, mais quelque chose dans le visage de l’enfant venait de se détendre.

Justin retint à grand-peine une dernière seconde d’immobilité puis poussa un râle de fatigue et de soulagement mêlés. La statue se fissura tout à coup, et l’enfant se livra à un ballet solitaire, un enchaînement rituel et maîtrisé ; il fit craquer tous ses os de la nuque à la taille, puis sautilla un instant d’une jambe sur l’autre pour raviver ses muscles et dégourdir sa carcasse. Il se racla la gorge pour retrouver sa voix, massa ses joues engourdies et fit quelques grimaces pour retrouver toute la souplesse de ses zygomatiques.

— Question d’habitude, docteur.

Il avait beau s’y attendre, c’était le médecin qui maintenant se statufiait, la cigarette au coin du bec.

— Que ne ferait-on pas pour le bonheur des siens ? poursuivit Justin. Et le bonheur des siens demande parfois des sacrifices. Ah si les parents savaient tout ce qu’on fait pour eux ! Ah s’ils se doutaient un seul instant de la patience et de l’attention dont il faut faire preuve pour les guider dans la vie.

— Combien de temps vas-tu tenir ?

— Ils ne sont pas encore prêts. J’ai peur qu’ils commettent les mêmes erreurs, je les sens fragiles. Dès qu’ils seront sortis d’affaire, je pourrai réapparaître, et je compte sur vous, docteur, pour les préparer à mon retour.

— D’ici là, qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

— Prescrire deux séances par semaine, rien que vous et moi, afin que je puisse me détendre un peu et discuter le coup, ce serait déjà une belle étape.

— C’est tout ?

— Non. La semaine dernière ils m’ont planté devant la télévision. J’ai vu passer une pub pour un nouveau biscuit au chocolat, avec une couche de génoise, une autre de nougatine. L’idée d’y goûter m’obsède !

— Je vais me renseigner…

Le docteur ouvrit les fenêtres, brassa l’air pour évacuer l’odeur du tabac, puis se retourna vers Justin :

— J’y vais ?

Après un dernier hochement de tête, Justin retrouva son immobilité et ses yeux morts.

Les parents lui passèrent la main dans les cheveux. Rochebrune affichait son habituel et bienveillant sourire.

— Je ne dirai pas que je suis arrivé à communiquer mais quelque chose s’est passé, il est trop tôt pour dire quoi. Dans les premiers temps, il nous faudra deux séances par semaine. Mais je vous certifie qu’il va faire des progrès fulgurants dans les mois à venir.

Les yeux de la mère et du père se mirent à briller d’espoir. Justin aurait aimé croiser leur regard à cet instant-là.

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