Soudain, Paul Osborne eut envie d’uriner. Une envie oppressante. N’importe où ferait l’affaire. Il distinguait à peine la masse des autres disséminés sur le sable : il y avait cette cabane blanche au bout de la plage, l’air vibrant dans ses poumons et cette rumeur qui le prenait au ventre et l’aspirait, cette rumeur qui tirait sur son sexe et l’aspirait… Le soleil d’abord s’affaissa : ses genoux fléchirent, puis cédèrent. Étouffant un cri, Osborne s’écroula sur le sable. Hyperthermie, effets secondaires de peurs anciennes ou de pilules, il ne put retenir la brûlure qui irradiait son ventre : un filet d’urine coula de son pantalon.
Quand il rouvrit les paupières, la rumeur avait disparu. Restaient les gens, sur la plage, par centaines.
Bondi Beach était la plage branchée de Sydney : ici on ne tolérait pas les laids, encore moins les gros. Paul Osborne n’était ni l’un ni l’autre mais sa façon de patauger dans le sable et l’odeur qu’il dégageait faisaient glousser les filles alanguies sur les serviettes voisines ; de jolies filles qui arrondissaient leurs angles, les fesses modelées dans des maillots à la mode et qui ne demandaient pas mieux que de passer du bon temps.
Ébloui par le soleil, il tâtonna dans ses poches et trouva une paire de lunettes. Les branches étaient tordues mais elles tenaient à peu près sur son nez. Le plus dur était maintenant de se relever.
— Hey man ! Y a queque chose qui va pas ?
Roulant sur le dos, Osborne vit une sorte de life guard au sourire californien qui le surplombait, les mains sur les hanches. Le colosse portait un slip de bain moulant et un tee-shirt maculé de rouge sang, déchiré par les mâchoires d’un requin — un grand blanc selon l’imaginaire collectif.
— Oh ! J’te cause ! Qu’est-ce tu cherches comme ça ?
Mon cadavre, connard, pensa-t-il, mais occupé par sa vessie, Osborne n’émit qu’un vague grognement. Le blondinet s’enhardit, comme porté par la foule.
— Dégage, c’est compris ? Et va te laver, putain : tu pues !
Une des filles pouffa bruyamment ; les autres l’imitèrent, à court d’idées. Le beach boy adressa un sourire féroce à son public et se pencha vers l’homme vautré à ses pieds.
— Oh ! T’entends ce que j’dis ?!
Une voix de femme tempéra alors ses ardeurs.
— Arrêtez ! Laissez-le !
Une petite brune posta son bikini jaune safran devant l’athlète qui, tel un maquignon, l’évalua de haut en bas.
— Je suis infirmière, dit-elle, laissez-le : vous voyez bien qu’il est malade…
Sous son chapeau de paille malmené par la brise, la jeune femme rougissait de colère. Osborne ne savait d’où sortait cette fille mais elle avait de jolies chevilles.
Mary Sparks travaillait au service de nuit de l’hôpital public de Sydney : si Osborne ne la reconnaissait pas, on lui avait ramené plusieurs fois sa carcasse, notamment la semaine dernière, quand une patrouille l’avait retrouvé inconscient dans une poubelle municipale. Non seulement c’était idiot, mais en plus c’était dangereux. Infirmière par vocation, Mary aimait les hommes en général, et Osborne en particulier : elle avait profité du coma pour le déshabiller et le mettre à cuver dans une chambre aérée de l’hôpital. Son corps, tout en muscles, était couvert de bleus. Les jointures de ses mains aussi étaient écorchées. Il avait de belles mains pourtant, des épaules solides, une peau cuivrée diablement douce (elle l’avait vérifié), et un visage d’ange endormi qui se transformait sitôt qu’il s’éveillait. Osborne avait des yeux de tigre : c’est du moins l’image que Mary en avait gardée quand, sortant brusquement de son coma, il l’avait trouvée penchée au-dessus de lui, nu…
Il y eut un moment de flottement sur la plage de Bondi. À court d’arguments, le life guard s’esclaffa :
— C’est pas une raison pour saloper la plage !
Mary Sparks haussa les épaules. Certain d’avoir eu le dernier mot, le colosse singea une grimace de dégoût avant de retourner à ses oies. La jeune femme eut enfin un regard pour Osborne qui, toujours à ses pieds, semblait très affairé par le port de ses lunettes.
— Bon, Paul, quand vous aurez trouvé vos coudes, vous pourrez penser à vous tenir convenablement ? Les lavabos sont en face de vous, à une vingtaine de mètres… (Elle rattrapa son chapeau de paille.) Vous avez besoin d’aide ou vous pouvez vous débrouiller tout seul ?
Osborne bredouilla un « foutez-moi la paix » assez inefficace, puis essuya le sable fiché sur ses lèvres. La fin de sa nuit restait une énigme : seule une persistante odeur d’éther émanait encore de sa veste. Combien de temps avait-il divagué avant d’atteindre la mer ? Combien d’heures avait-il gagnées sur le réel ? Trois ? Quatre ?
Quand il se hissa sur ses jambes, la fée des plages avait disparu, ne laissant qu’une brise poussiéreuse alentour.
Son costume noir était infect, l’urine collait à son pantalon en une rosée poisseuse mais il tenait debout. Osborne s’éloigna, pressé par le regard de la foule. En marchant sur le sable tiède, il constata qu’il avait perdu une chaussure. La gauche, son meilleur pied. De dépit, il abandonna la droite avant de se réfugier dans la cabane qui faisait office de lavabos.
Les souvenirs revenaient par strates. Il tituba un peu devant l’émail des toilettes, rattrapa in extremis ses lunettes avant qu’elles ne tombent dans la pisse des autres et s’accrocha à sa braguette comme un naufragé à son bout d’épave. Entre ses doigts, son sexe était mou, rabougri… Osborne respira en grand mais l’éther lui donnait le tournis. Il vomit. Bile, aigreur, relent d’alcool, crachats, sang, bile.
Il se rinça la bouche et croisa son visage dans la glace. L’œil fiévreux, rouge de larmes, les cheveux bruns, dans un désordre de kermesse, six pieds de haut, tout en ruine… Osborne hocha la tête. Après tout, on se déplaçait encore du monde entier pour l’Acropole : comme ruine, il avait sa chance.
Il sortit des toilettes, en apesanteur. Dans sa bouche, quelque chose lui rappelait que le monde était mort et qu’il ne s’était même pas déplacé pour les obsèques.
Dans les années soixante, Bondi Beach était le point de chute de la racaille, des no hopers, des délinquants et des surfeurs qu’on retrouvait parfois pendus par les pieds et exposés le long de la digue. Bondi était aujourd’hui l’endroit privilégié des nouveaux riches de Sydney, avec ses cafés chic et ses promenades.
Là, Osborne attendait le bus pour King’s Cross, adossé à un poteau. Sous ses chaussettes, le bitume était chaud. Une vieille aborigène somnolait sous la verrière, une foule de sacs plastique répandus à ses pieds comme autant d’enfants égarés.
— Vous avez une cigarette ?
Osborne chercha dans sa veste, n’en trouva pas. Il avait mal au crâne et aucune idée de ce qu’il fichait là. L’aborigène fit celle qui comprenait. Enfin, un bus jaune moutarde s’arrêta à hauteur. Osborne dénicha quelques pièces pour le ticket et une place sur la banquette du fond. Les vitres ouvertes lui donnèrent un peu d’air mais aucune ligne de fuite. Assis à ses côtés, un gamin tenait son cartable et un body board sur ses genoux. Une casquette pour la tête, un Walkman pour les oreilles, même l’odeur de pisse ne semblait pas le déranger.
Le bus longea la baie en direction du centre-ville. Palmiers, bagnoles, soleil de plomb, et toujours rien dans le spectre du temps…
King’s Cross, quartier de petite délinquance au cœur de Sydney : prenant garde où il posait les chaussettes, Osborne longea les boutiques de prêt-à-porter soldées toute l’année. Sur le trottoir, la brise filait sous les jupes des filles. Il emprunta le porche du sex-shop et grimpa l’escalier qui menait chez lui. Un voisin toxicomane lui lança un « b’jour » sur le palier du deuxième, demanda ce qu’il avait fait de ses chaussures avant de dévaler les marches sans attendre de réponse. Osborne enjamba la serpillière qui faisait office de paillasson et poussa la porte du meublé où il dormait parfois.
— Dites donc, c’est le bordel chez vous, Osborne…
Un homme attendait dans la cuisine : Gallaher, un flic à la peau grêlée qui mâchouillait une allumette, les pieds en équilibre sur la toile cirée.
— C’était ouvert, dit-il en épongeant son crâne. Il fait une chaleur dehors…
— Qu’est-ce que vous faites là ?
— J’arrive d’Auckland, expliqua Gallaher en rangeant son mouchoir. Ça n’a pas été facile de vous trouver.
— Il n’y a rien à trouver.
— C’est le capitaine Timu qui m’envoie.
— Je m’en fous.
Osborne se débarrassa de sa veste, jeta les chaussettes dans le vide-ordures. Si la pisse avait séché, son cerveau restait poisseux. Gallaher avait une réputation de flic dur, ambitieux, efficace, un type à la pensée binaire, analogique — zéro ou un, bon ou mauvais, en avoir ou pas, des dollars, du pouvoir, des performances — bref, quelqu’un à l’image de son époque. Osborne n’avait jamais pu l’encadrer. Il n’y avait aucune raison que ça change.
Gallaher cracha ses lambeaux d’allumettes sur la toile cirée.
— Ça fait combien de temps que vous avez quitté le service ? dit-il. Un an ?
Dix mois.
Osborne but un peu d’eau au robinet de la cuisine. Le flic chauve continuait de le jauger depuis la chaise dépenaillée.
— Nous avons une affaire à vous proposer, annonça Gallaher. Une affaire qui concerne la communauté maorie.
— J’ai raccroché, ça se voit non ?
Le policier sourit vaguement devant ses pieds nus. Les informations récoltées au sujet d’Osborne n’étaient pas fameuses, il ne faisait rien pour ça.
— Malcom Kirk, reprit Gallaher : ce nom vous dit quelque chose ?
— Non.
— Kirk est un tueur en série, précisa-t-il. Une demi-douzaine de victimes à son actif. Votre ami Fitzgerald était sur sa piste.
— C’est son affaire, répondit Osborne, pas la mienne.
— C’était son affaire, rectifia Gallaher : Fitzgerald est mort.
L’onde de choc le poussa contre le rebord de l’évier.
Jack Fitzgerald.
Mort.
Lui qui n’avait jamais eu qu’un ami avait choisi un mort…
Osborne ne dit rien mais ils étaient maintenant aussi pâles l’un que l’autre.
— Vous n’étiez pas au courant ? relança Gallaher.
— Non.
— Vous ne lisez pas la presse ?
— Non.
— Personne ne vous a contacté ?
— Je ne connais personne.
— Vous connaissiez Fitzgerald ?
— Plus depuis des mois.
— Il n’a pas cherché à vous contacter ?
— Je vous ai dit que non.
Gallaher ficha une nouvelle allumette entre ses dents. Ses yeux noirs et vifs ne le lâchaient pas.
— L’affaire Kirk a été particulièrement mal menée, dit-il en substance, depuis le début. Le capitaine Timu vous donnera de plus amples détails ; en attendant, si Fitzgerald a fini par abattre Kirk, toute son équipe a été décimée lors de l’opération. Un vrai ratage, dont on ne connaît ni les tenants ni les aboutissants… Lors de son dernier contact radio, Fitzgerald a parlé d’un charnier et de plusieurs cadavres dans une forêt, au nord d’Auckland : cadavres parmi lesquels devait figurer un complice présumé de Kirk, un certain Zinzan Bee… Vous connaissez ?
Un ancien activiste et figure emblématique de la société maorie.
— Et alors ? renvoya Osborne.
— Alors on n’a jamais retrouvé le corps de ce fameux Zinzan Bee. Volatilisé. Quant à Fitzgerald, il s’est suicidé. Le lendemain même de l’opération.
— Suicidé ?
— Sans laisser aucun rapport, aucune information, rien qui pût nous renseigner sur les motivations de Kirk et le rôle de Zinzan Bee dans cette affaire… Étrange, non ?
Toujours en équilibre sur sa chaise, Gallaher semblait le tester.
Osborne fit la moue : Fitzgerald qui abattait un ancien activiste maori prétendument complice d’un tueur en série et qui se suicidait dans la foulée, le cadavre du suspect escamoté, tout ça ne tenait pas debout. Fitzgerald n’avait pas pu se suicider : impossible. Mais qui, hormis lui, le savait ?
— Les obsèques des policiers tués ont eu lieu cette semaine, poursuivit Gallaher ; en grande pompe, précisa-t-il. Vous imaginez bien que l’opinion publique néo-zélandaise a été très choquée par ces crimes sexuels, d’autant que Kirk semble avoir sévi des années durant en toute impunité ; des têtes sont tombées, les cols blancs sont sur la sellette et nous avons un trou à boucher. Fitzgerald disparu, le puzzle est incomplet. C’est pourquoi nous cherchons un spécialiste de la question maorie susceptible de nous aider à recoller les morceaux… En l’occurrence vous, Osborne : vous avez travaillé avec Fitzgerald pendant six ans, vous connaissez ses indics, ses sources, voire certaines de ses méthodes… Le capitaine Timu vous propose de reprendre du service. C’est lui qui a hérité du poste de votre ancien patron et…
Mais Osborne n’écoutait plus. Par la fenêtre ouverte, les kookaburras de la place de King’s Cross hurlaient à tue-tête. Il frissonna malgré lui : un retour au pays lui faisait aussi chaud au cœur qu’une balle tirée dans le dos.
Hana…
De l’enfance, Paul n’avait gardé que la mitraille, une poignée de souvenirs bazardés aux premiers jours de l’adolescence, quand ils avaient emménagé chez Thomas, son futur beau-père, dans le quartier de Red Hill.
L’odeur qui, par grand vent, émanait de la fabrique de poissons était pestilentielle mais lui et sa mère avaient une maison à eux, avec un bout de jardin encore en friche et un avenir. Thomas disait qu’il allait s’en occuper, le jardin c’était un boulot d’homme ; l’avenir on verrait.
Mary répétait qu’elle y verrait bien des roses, que c’était de bon augure pour l’enfant à venir, et aussi quelques arbres fruitiers, pour égayer. Paul les écoutait sans mot dire. Il ne parlait pas beaucoup.
Heureusement il y avait Hana, la métisse aux yeux clairs qui habitait le pavillon voisin : deux tresses noires au creux des reins, une poitrine encore timide mais déjà l’allure d’une reine. Une reine barbare… Paul l’observait le soir par la fenêtre de la salle de bains : en grimpant sur le bidet, sur la pointe des pieds et en se cramponnant au rebord, on apercevait sa chambre par-dessus la haie. Il devait jongler entre les toilettes des uns et des autres, les qu’est-ce-que-tu-fabriques-encore-dans-la-salle-de-bains du beau-père et accessoirement sa propre hygiène, mais tous les soirs Hana était là, à neuf heures, dans sa chambre. Elle ôtait ses vêtements, ne gardait qu’un tee-shirt et, jambes nues, se postait à la fenêtre : là, elle contemplait les insectes qui grésillaient sous le lampadaire de la rue, puis elle tirait le voile blanc qui faisait office de rideau avant de se glisser sous les draps.
Parfois Hana laissait la fenêtre ouverte et le voilage, avec la brise, allait fouiner dans sa chambre. Paul l’épiait depuis son piédestal : il imaginait l’odeur de sa chair, sa peau, son sexe, ses mains et ses cuisses qu’elle ouvrirait pour lui, un jour… Il n’avait qu’elle. Elle n’aurait que lui. Un jour.
En attendant, en accord avec ses nouveaux voisins, Thomas planta une série d’arbustes qui, il l’avait dit, mettraient plusieurs mois avant de pousser. Paul eut ainsi une saison pour épier sa voisine, sur la pointe des pieds, avec à quinze ans l’espoir de grandir plus vite que la haie.
Au début il avait mal aux chevilles, puis il s’y fit.
Hana mit dix jours pour découvrir son stratagème. C’était un soir d’octobre : elle allait fermer la fenêtre de sa chambre quand elle aperçut le nez de Paul dans le crépuscule, là-bas, de l’autre côté de la haie. Petit malin… La jeune fille avait d’abord hésité : devait-elle donner l’alarme ? Une leçon de savoir-vivre ? Le dénoncer aux parents, avec au bout la perspective d’une belle raclée ? Paul ne bougeait pas d’un pouce, les doigts crispés sur le rebord de la fenêtre… Feignant d’ignorer l’importun, Hana s’était penchée vers les lampadaires de la rue et avait regardé longuement les nuages orangés qui s’évanouissaient au-delà des toitures. Quand elle se redressa, Paul l’épiait toujours. Il savait pourtant qu’elle l’avait vu. Forcément… Alors Hana cessa de réfléchir et, d’un geste tranquille, ôta son tee-shirt.
Elle ne portait rien dessous, que ses odeurs. Libérées par la brise, Paul les huma toutes. Dès lors, elle serait son obsession : car Hana partit se coucher ce soir-là sans fermer le rideau. Elle le fit ce soir-là, les autres soirs aussi.
Leur petit jeu dura une saison où ils s’adonnèrent en secret à leur rituel, lui se cramponnant d’une main au rebord de la fenêtre en priant pour que sa mère ne débarque pas à l’improviste dans la salle de bains, elle se contentant d’offrir sa nudité à son désir forcené. Cinq mois à se toucher de loin, cinq mois à s’imaginer, c’était beaucoup et peu à la fois.
Beaucoup parce que Hana dormait nue.
Et peu, car la haie poussa…
Les moutons du champ voisin déguerpirent quand le Boeing parti trois heures plus tôt de Sydney vira en bout de piste. Un steward annonça une température au sol de vingt-trois degrés sur l’aéroport d’Auckland, Nouvelle-Zélande.
Osborne referma le roman qu’il ne lisait pas, l’esprit engourdi par le vin californien servi durant le vol. Après dix mois d’exil, il rentrait chez lui. Le sentiment était encore neutre. Sur les sièges voisins, les Blancs piaffaient d’impatience. Les Polynésiens, eux, faisaient la gueule. Osborne récupéra sa mallette dans le compartiment à bagages et, sans plus penser à qui que ce soit, traversa les différents postes de douane.
« City of sails », affichait la propagande touristique. Il quitta la zone de débarquement et repéra tout de suite le flic en civil sur le parking de l’aéroport. Sans doute avait-il vu sa tête quelque part puisque le rouquin se dirigea aussitôt vers lui.
— Bienvenue au pays !
Tom Culhane était un pakeha à la peau irlandaise dont les cheveux non peignés lui donnaient l’air d’une carotte mal pelée. Il devait avoir la quarantaine et, à en croire les commissures de ses yeux, pas mal de soucis…
— Sergent Culhane, dit-il avec une vigoureuse poignée de main. Je suis votre futur équipier. Mais vous pouvez m’appeler Tom… Vous avez fait bon voyage ?
Le sergent Culhane souriait poliment. Son nœud de cravate était de travers et il ne portait pas d’arme. Cachant son ébriété sous ses lunettes tordues, Osborne respira l’air ambiant, mélange de pollen et de kérosène.
— On m’a dit que vos bagages étaient transférés à l’hôtel, enchaîna Culhane. Vous avez ce qu’il vous faut, on peut y aller ?
Osborne souleva sa mallette pour signifier qu’il était paré. Culhane se racla la gorge.
— Dans ce cas, je vous propose d’aller directement au central, dit-il en l’invitant à le suivre. Le capitaine Timu m’a chargé de vous présenter nos services et de vous aider à prendre contact…
Pas de réaction. Ils firent quelques pas vers la voiture.
— Ça fait combien de temps que vous êtes parti ? Un an, c’est ça ? Vous savez que nous avons un nouveau commissariat central, non ?
Non.
La tête d’un chien apparut à l’arrière de la Ford, un labrador à poil beige dont la queue balayait furieusement la banquette. Osborne passa la main par la vitre ouverte : l’animal se précipita aussitôt pour lui lécher les doigts.
— Ah ! Oui ! s’enroua Culhane. J’ai profité de la balade pour amener mon chien : il est encore jeune, il a du mal à rester seul à la maison… Vous n’avez rien contre les chiens, j’espère ? Allez, couché Tobby ! Couché !
Osborne attrapa la truffe qui dépassait de la vitre et laissa mourir un sourire sur ses lèvres.
— Tobby, hein ?
Le labrador s’était tu. Ne sachant trop sur quel pied danser, Culhane prit le volant et quitta le parking de l’aéroport : quoi, Tobby ?
Dans son costume triste, l’autre ne bronchait pas. Tom se tenait sur la défensive. Ce n’était pas seulement une question de grade : Osborne avait une allure faussement tranquille qui ne lui disait rien, son haleine puait l’alcool et il n’avait toujours pas vu ses yeux.
Ils roulèrent un moment. Pris entre les rades de Waitemata et Manukau, Auckland se profilait. Des maisons blanches, des roses, au loin les buildings bleus de la City, partout ailleurs, la mer…
— Alors, l’Australie ?
Le visage tourné vers la vitre, Osborne humait les embruns du Pacifique, en vain — sinus bouchés.
— J’avais des billets pour les Jeux de Sydney mais Rosemary est tombée malade à ce moment-là. Rosemary, c’est ma femme, précisa Tom. Dommage, c’était l’occasion de voyager… Remarquez, elle s’en fiche un peu du sport. Moi c’est pareil : avant je suivais tout, surtout le rugby, et puis avec l’âge on est moins passionné, on s’intéresse à autre chose. À part les Blacks bien sûr…
Les voyages, le sport, sa femme, toujours pas de réaction. Osborne regardait le paysage par la vitre ouverte où, penchés dans l’azur, quelques voiliers sillonnaient la baie d’Auraki. Il aurait pu parler du boat people qui avait débarqué la semaine dernière près de Brisbane, des réfugiés qu’on voyait en plan serré à la télé jeter leurs enfants à la mer pour obliger la riche Australie à les accueillir, puis des personnalités locales qui s’apitoyaient sur le désespoir de ces pauvres bougres tout en soulignant que, tout de même, jeter ses propres enfants à la mer, ces gens-là n’étaient pas comme nous… Ce qu’on ne voyait pas à la télé (pour ça il aurait fallu élargir le plan), c’est que des navires de secours étaient là, à quelques encablures du boat people prêt à sombrer, et que ces affamés jetaient leurs enfants à la mer pour qu’au moins eux soient sauvés.
Voilà ce qu’Osborne avait retenu de son exil en Australie, mais il ne dit rien. Rien du tout.
Ses grosses pognes sur le volant, Tom Culhane laissa tomber la causette. Ils roulaient maintenant sur le motorway qui relie l’aéroport aux faubourgs de la ville. Le ciel était bleu à s’y jeter. Osborne écrasa son mégot contre la portière et saisit la mallette posée à ses pieds. Il l’installa sur ses genoux, fouilla à l’intérieur. Tobby, qui s’était dressé à l’arrière, se mit à piétiner la banquette en jappant.
— Il a senti la niche ! glapit son maître.
Comme l’animal commençait à aboyer, il s’écria :
— Oh Tobby, la ferme ! On n’est pas aveugle !
Osborne avait sorti un sachet plastifié de sa mallette : il en retira deux grosses têtes d’herbe, qu’il broya dans sa paume, les renversa sur une feuille de papier, saupoudra une petite quantité de cocaïne et roula le joint avec une rapidité étonnante. Il fuma le tout en quelques bouffées âcres qui dansèrent un instant dans l’habitacle avant de filer à toute vitesse par la vitre ouverte.
Culhane se tut jusqu’à Auckland.
Il ne savait pas d’où sortait ce type mais il allait y avoir du changement.
Dans ces villes où tout est neuf, même le passé, un rien vous esbaudit. Le commissariat central était un bâtiment moderne avec vue sur Freemans Bay, le port de plaisance où paraît-il chaque voilier rêve un jour de mouiller. Verre et nouveaux matériaux se disputaient les primeurs technologiques pour un résultat délibérément onéreux. De l’extérieur, de larges baies vitrées reflétaient les humeurs d’un ciel trop vieux pour s’y reconnaître.
— Alors, vous trouvez ça comment ?
Depuis la dalle, Osborne renifla.
— On dirait une banque.
Le policier examina de nouveau l’amalgame architectural, la tête dans les nuages. Ne savait trop quoi penser.
— Vous venez d’où, Culhane ?
Tom se renfrogna : comment Osborne savait-il qu’il n’était pas d’ici ? Sur le coup, le vieux complexe du plouc débarquant à la ville resurgit.
— De l’île du Sud, répondit-il. Je viens d’avoir ma mutation. Avant je travaillais à Christchurch. C’est plutôt calme là-bas…
Doux euphémisme. Malgré son sourire mécanique et son anglais impeccable, Tom se sentait de plus en plus mal à l’aise. Il jeta un œil à sa montre.
— Le capitaine Timu vous attend…
Deux Polynésiens lustraient le grand hall marbré du commissariat central. Fidèle à l’architecture-enveloppe du moment, l’intérieur du bâtiment était neutre, standardisé, susceptible de reconfiguration immédiate. À l’étage, des policiers en uniforme déambulaient dans les allées. Aux regards furtifs mais convergents des recrues féminines, Culhane comprit que ce n’était pas lui qu’on dévisageait. De toute façon, depuis son arrivée Tom était comme transparent…
— C’est ici, fit-il en désignant une porte de bois verni.
Osborne ôta ses lunettes noires. Tom eut alors une impression mélangée : il n’avait jamais vu des yeux pareils.
— Je vous attends au deuxième… Devant la machine à café… Au bout du couloir…
Des yeux jaunes, merde alors.
Jon Timu était le nouveau chef de la police d’Auckland. Les cheveux ras, un front bosselé qui accentuait son allure de guerrier fatigué, le Maori devait peser plus de deux cents livres mais ses gestes étaient presque gracieux. Il fit signe à Osborne de s’asseoir.
Les deux hommes se connaissaient de réputation. D’après le dossier constitué par Gallaher, celle de Paul Osborne n’était pas fameuse mais Timu se méfiait des « hommes finis ». Osborne avait très tôt intégré l’équipe de Fitzgerald, qui avait fait de lui son bras droit ; la performance n’était pas mince. Sous sa coupe, Osborne était devenu une sorte de spécialiste de la question maorie : il parlait l’autochtone et son influence auprès de la communauté était plutôt bonne — il avait notamment désamorcé ce qui aurait pu devenir une émeute dans les quartiers défavorisés de la ville après qu’un jeune Maori eut été abattu par un policier… On ne savait pas ce qui avait motivé sa soudaine mise à l’écart mais on soupçonnait Osborne de régler ses comptes avec certains malfrats de la ville. Hasard ou coïncidence, les mêmes bruits couraient sur le dos de Fitzgerald…
Timu alluma un cigarillo. Le Maori avait la cinquantaine mais ses cernes de veuf trahissaient son lot d’insomnies.
— Ravi de vous revoir parmi nous, dit-il. Puisque vous avez accepté votre réincorporation, je vais jouer franc jeu avec vous, Osborne… L’affaire Kirk a été un véritable fiasco pour la police et l’équipe dirigée par votre ancien patron a été anéantie en tentant d’arrêter le tueur : votre frère faisait partie des victimes, n’est-ce pas ?
— Mon demi-frère, rectifia Osborne. On se connaissait à peine.
L’œil du Maori s’aiguisa :
— Il ne vous a pas contacté lors de l’enquête menée par Fitzgerald ?
— Gallaher m’a déjà posé cette question.
— Nous manquons d’informations.
— Je n’ai plus de contact avec le service depuis longtemps, vous devez le savoir, non ?
Timu émit une sorte de grognement. C’est à peine si Osborne desserrait les dents et ses yeux tourmentés ne lui disaient rien…
— Qu’est-ce que vous faisiez à Sydney ? demanda le Maori.
— Rien de terrible.
— C’est Fitzgerald qui vous a mis sur la touche ?
— On peut voir les choses comme ça.
— Pourquoi ?
— Des raisons personnelles.
— Que voulez-vous dire ?
— Des choses personnelles.
— Ah oui ?
Timu chercha une faille dans son regard, n’y trouva que le vide.
— Bon, soupira le chef de la police, vous avez côtoyé Fitzgerald pendant six ans : vous connaissez sa façon de travailler et le caractère paranoïaque et brutal de ses méthodes… L’affaire Kirk, comme vous le savez, a été très mal menée : Fitzgerald le savait et connaissait ses responsabilités dans cette histoire. Six policiers sont morts par sa faute, sans parler des victimes du tueur, et un de ses complices présumés, Zinzan Bee, a bel et bien disparu. La presse n’a pas été tendre avec nos services et il est hors de question qu’un tel sabotage se reproduise.
— Sabotage ?
— Fitzgerald travaillait en équipe réduite sans rien laisser filtrer des avancées de ses enquêtes, celle de Kirk en particulier, expliqua Timu. Sa mort et celle de ses proches collaborateurs ont laissé des zones d’ombre, démontrant ainsi les limites des fameuses méthodes employées. Je veux de la transparence, dit-il sans le quitter des yeux, de la transparence et une mise en commun des informations récoltées. Hors de question de mener des enquêtes en solo ou de jouer au shérif dans la ville : c’est bien compris ?
— C’est pour me dire ce genre de chose que vous m’avez réincorporé dans le service ? rétorqua Osborne.
Timu pouffa sur son cigarillo et ses petits yeux se mirent à luire.
— Fitzgerald s’est suicidé sans livrer de rapport, dit-il. Nous avons évidemment mené une enquête mais ça n’a pas donné grand-chose. Si Kirk avait des secrets, ils se sont évanouis avec lui…
— Vous pensez à Zinzan Bee ?
— Peut-être. Là encore, nous avons peu d’informations. Bee est connu de nos services comme un ancien activiste maori mais on n’a plus de nouvelles de lui depuis des années… Je ne sais pas comment Bee s’est retrouvé dans les pattes de Fitzgerald, s’il était complice ou non de Kirk, ni même s’il a été abattu par votre ancien boss, comme celui-ci l’a prétendu lors de son dernier contact radio. On a retrouvé un charnier à Waikoukou Valley, tous victimes de Kirk, mais du corps de Zinzan Bee, nulle trace. Je vous charge de le retrouver.
Osborne opina. Dès lors, Timu fut bref : il logerait à l’hôtel en attendant qu’on lui trouve un logement de fonction, le sergent Culhane le seconderait, c’était un homme consciencieux qui le familiariserait avec les nouveaux services, ils partageraient un bureau au deuxième et travailleraient sous les ordres du lieutenant Gallaher, le nouveau chef du Département criminel.
— Vous avez une requête ? conclut-il.
Osborne fit signe que non, puis se ravisa.
— D’après vous, pourquoi Fitzgerald s’est suicidé ?
— Ses méthodes étaient directement mises en cause, répondit le Maori. Et vous savez comme moi que Fitzgerald n’aurait pas supporté une retraite anticipée.
Pour ça, on était d’accord.
Osborne errait dans le couloir du commissariat central quand une voix l’interpella. Engoncé dans son costume beige, le sergent Culhane lui faisait de grands signes devant le distributeur de sodas.
— Lieutenant ! Lieutenant ! Venez que je vous présente !
Osborne approcha du groupe qui s’était formé près de la machine, des hommes jeunes, très grands, pleins de biceps qui débordaient des manches de chemise. Culhane présenta Osborne comme « le nouvel officier qui rentrait d’Australie » mais tout le monde était déjà au courant. Il y avait Ronny et sa tête de quaker, Percy et sa mèche blonde, un certain James — les autres il avait déjà oublié leur prénom : des hommes de Gallaher qui lui serrèrent la main benoîtement, en guise de bienvenue.
— Ah ! s’esclaffa Tom. Et voilà Amelia Prescott, notre petit génie de la biologie !
Une blonde aux mèches rose bonbon apparut dans l’embrasure des carrures masculines.
— Bonjour !
Les hommes de Gallaher s’écartèrent tant elle était menue mais Amelia Prescott s’imposa avec des manières de chatte délicate : un mètre soixante-cinq à peine, les cheveux courts, un teint de fleur à la rosée et deux billes bleues qui le dévisageaient.
— Amelia vient d’arriver mais je l’ai déjà vue à l’œuvre à Christchurch, assura Culhane avec un paternalisme qui lui allait trop bien : une vraie championne ! Il paraît même qu’elle fait des heures sup à la maison !
La sportive du neurone prit un air charmant.
— N’écoutez pas le sergent Culhane : il croit ce qu’on lui dit.
La jeune femme serra la main d’Osborne sans cesser de le dévisager mais la retira vite, comme s’il brûlait.
— Amelia travaille à l’institut médico-légal de Devonport, renchérit Culhane. Pour le moment elle est une des assistantes du coroner mais on ne tardera pas à voir les rapports signés de sa main !
Les autres approuvaient mais ils ne l’écoutaient pas.
— Vous venez d’où ? demanda Osborne.
— Ah, vous avez reconnu mon accent ?
— Angleterre, non ?
— Du Sud. Brighton, précisa Amelia.
— Joli coin.
— Vous connaissez ?
— Non.
— Ah.
Ils se regardaient mais personne ne baissa les yeux.
Culhane fit diversion.
— Venez que je vous montre le reste du bâtiment, dit-il en entraînant Osborne.
Le bureau était clair, propre, avec tout ce qu’il fallait de nouvelles technologies pour oublier qu’on les avait relégués au fond du couloir, près du distributeur de sodas. D’après Culhane, on ne traitait ici que les affaires courantes : les autres étaient réservées à l’étage au-dessus — celui du capitaine Timu et de Gallaher.
— On se contentera des chiens écrasés ! ironisa le rouquin.
Comme on n’écrasait pas les chiens en Nouvelle-Zélande, Osborne alluma l’ordinateur. Personne ne savait ce qui était arrivé à Fitzgerald et les informations concernant la piste qu’il suivait étaient succinctes : du charnier de Waikoukou Valley, le lieu où Kirk rassemblait ses victimes, on avait retiré quatre corps. Ceux de Katy Larsen, colocataire d’une autre fille trouvée morte dix jours plus tôt, Kirsty Burell, prostituée (et, Osborne le savait, une de leurs meilleures indicatrices), et l’agent Wilson. Le quatrième corps, plus « ancien », était toujours en cours d’identification. De Zinzan Bee, nulle trace.
D’après le rapport, il y avait un trou de trente-six heures entre le dernier contact radio de Fitzgerald avec le central et son suicide : Jack avait pourchassé et abattu le tueur, mais après, que s’était-il passé ? Qu’avait-il vu ou appris pour, dans la foulée, se faire sauter la cervelle ?
Parmi les collaborateurs de Fitzgerald qui étaient morts lors de l’affaire, Osborne trouva John, son demi-frère, mais aussi le coroner McCleary…
Il se tourna vers Culhane, qui classait des papiers en sifflotant une chanson de Sinatra.
— Qui est le nouveau légiste en chef ?
— Moorie, répondit Tom.
Grant Moorie, ancien chef de labo. Un proche de Gallaher.
— Pourquoi ? relança-t-il.
Osborne ne répondit pas. Il pensait à Jack, à son vieil ami McCleary, aux rapports d’autopsie qu’il lui envoyait en privé…
Situé à l’angle de Shortland Street, en centre-ville, l’hôtel disposait de deux bars, l’un visiblement réservé aux abrutis (TV, jeux vidéo, néons publicitaires), l’autre en priorité aux filles ; elles papotaient par groupes de deux ou trois, faisaient bien des manières mais, britanniques avant tout, s’avinaient en cadence — du vin blanc local, lequel finalement valait bien le sauvignon du géant voisin. La musique était assez forte pour attirer le gogo, aussi vers cinq heures les avocats de la City venaient-ils s’y rafraîchir.
Sourd à leurs commentaires, Osborne buvait de la vodka polonaise en croquant des quartiers de citron. Le sergent Culhane l’avait déposé à l’hôtel ; Osborne avait profité de ce que les magasins de Queen Street étaient encore ouverts pour acheter un lot de costumes noirs qu’il avait déposés dans la chambre avec sa mallette, avant de descendre au bar de l’hôtel. Un œil sur les décolletés, il acheva son verre, puis paya les consommations et emporta une bouteille de rhum vieux à l’étage.
L’hôtel était à moitié vide, les touristes plutôt rares malgré l’été ; il trouva la femme de ménage devant une pile de linge, glissa des billets dans sa blouse avec pour consigne de ne pas toucher à sa chambre, et s’installa au deuxième. Le studio, sans fioritures, donnait sur l’arrière-cour d’un petit restaurant chinois. Il y avait une kitchenette, une tablette de formica et son vase vide, un dessus-de-lit aux motifs déprimants mais un petit frigo où tintait un lot de mignonnettes.
Hormis une trousse de toilette, trois costumes noirs et une mallette, Osborne ne disposait d’aucun bien matériel. Les histoires de logement de fonction, de primes, il s’en battait l’œil. Il prit un verre, noya le ginger ale du frigo dans le rhum et se pencha par la fenêtre. Ça sentait les nems et les poubelles entreposées dans la cour. Au-delà des toits, les buildings de la City bombaient le torse. Osborne songeait à Jack Fitzgerald, au coroner McCleary ; comme si une catastrophe en chaîne s’était abattue sur ceux qui traquaient Kirk, et Zinzan Bee…
Un miaulement sur sa droite lui arracha un regard : une chatte noir et blanc roulait des épaules le long du parapet, le ventre pendant, mollasson, comme une accumulation de grossesses nerveuses. Drôle d’allure. L’animal trottina jusqu’au rebord de la fenêtre et, s’arrêtant à hauteur, réitéra son appel.
— J’ai rien pour toi, ma grosse, répondit Osborne. Fous le camp.
La chatte dressa les oreilles, plia l’échine sans quitter des yeux le rebord de la fenêtre avant de s’y poser tel un papillon. Comme Osborne ne bougeait pas, elle renifla timidement le verre d’alcool qu’il tenait à la main, laissa tomber, huma ses doigts, laissa tomber aussi.
La chatte avait de grands yeux jaunes très ronds, et une impression de surprise constante assez comique. Osborne la poussa vers le vide jusqu’à ce qu’elle consente à sauter sur le parapet : mécontente, elle le gratifia d’une grimace tout en moustaches avant de filer vers d’autres gouttières.
Il vida son verre et sortit à la nuit tombée.
Une Chevrolet marron métallisé : c’est ce qu’on lui avait donné à l’agence de location. Le vendeur lui avait proposé un meilleur modèle mais Osborne n’aimait pas les automatiques, ni les bagnoles en général. Il emprunta la route de Mission Bay, déserte à cette heure.
Jack Fitzgerald habitait un peu plus loin sur la colline, une bicoque montée sur pilotis qui dominait la baie d’Auraki. Il l’avait achetée avec sa femme, disparue depuis maintenant un quart de siècle et qui, comme leur fille, n’était jamais réapparue[1]. Si tous les flics d’Auckland étaient au courant, personne n’osait ne serait-ce qu’y penser en sa présence. Osborne, comme les autres, évitait le sujet. Et puis un soir, il s’était retrouvé chez Fitzgerald avec son équipe, lors d’une affaire compliquée qui mobilisait alors toutes les énergies. Il était tard, tout le monde était fatigué mais, comme Jack, on avait pris l’habitude de se coucher épuisé : c’est en cherchant les toilettes qu’Osborne avait poussé la porte d’une pièce transformée en un véritable bureau d’investigation : les murs étaient couverts de cartes d’état-major, principalement de l’île du Sud, toutes soigneusement hachurées, comme si Fitzgerald ratissait le pays à la recherche des siens… C’était le cas : il y avait là des dizaines de rapports de police, des notes, des carnets d’enquête remplis de témoignages liés à leur disparition, mais aussi quantité de rapports d’autopsie, que lui envoyait régulièrement et à titre privé le coroner McCleary, son vieux complice…
Ce soir-là, Osborne avait compris que Fitzgerald n’était pas devenu le chef de la police d’Auckland pour faire régner la justice : il les cherchait toujours. Obsédé par un deuil qu’il n’avait pas fait, il cherchait sa femme et sa fille parmi les morts, les cadavres identifiés ou non, en quête d’un signe, d’une révélation qui pourrait le débarrasser de son fardeau. Savoir ce qui leur était arrivé… Il n’avait rien dit à l’époque mais, avec le coroner McCleary, Osborne était probablement la seule personne à connaître le secret de Fitzgerald. La recherche acharnée de sa famille avait toujours constitué son unique raison de vivre : voilà pourquoi il ne pouvait pas se suicider avant de les avoir retrouvées. Malcom Kirk n’avait rien à voir là-dedans : il s’était passé quelque chose, forcément…
La Chevrolet monta le chemin de terre qui menait à la maison et se gara sous le préau désert. Osborne coupa les feux, claqua doucement la portière.
Il faisait nuit, le vent était tiède et ramenait les bruits de la mer sur les galets. Il évalua la façade. Isolée dans les collines, la maison de Fitzgerald était simple mais d’un bois solide. Osborne escalada la terrasse et força sans mal la porte coulissante du salon.
Dans le faisceau de sa torche, il reconnut le canapé gris, les statuettes maories sur les étagères, le bar américain… Enfin il trouva le compteur et activa le disjoncteur. La ligne n’avait pas été coupée. Désormais propriété de l’État, la maison serait vendue sous peu. Osborne fila vers le bureau au fond du couloir et poussa la porte qui abritait les secrets de son ancien protecteur.
Il eut une impression désagréable en voyant le lit de bébé et ses peluches poussiéreuses… L’atmosphère était lourde lorsque Osborne alluma l’ordinateur du bureau. Il chassa les souvenirs d’enfance qui couraient dans les coins et se concentra sur ce qu’il était venu faire.
D’après les informations récoltées, on avait tiré quatre cadavres du charnier de Waikoukou Valley : avant de mourir, le coroner McCleary avait peut-être eu le temps d’envoyer ses premières conclusions d’autopsie à son vieil ami… Osborne commença à ouvrir les icônes mais son cœur se contracta : il eut beau cliquer, les dossiers étaient vides.
L’ordinateur de Fitzgerald avait été nettoyé.
Cinq mois : c’est le temps qu’il avait fallu à la haie du jardin pour les séparer. Cinq mois c’était beaucoup et peu à la fois. Beaucoup parce que Paul apercevait Hana tous les soirs par la lucarne de la salle de bains, et peu car ils ne fréquentaient pas la même école.
Le collège public d’Hana était en effet d’un niveau trop faible pour un pakeha middle class comme Paul Osborne : sa mère l’avait mis dans le collège privé des environs, préférant se saigner pour qu’il obtienne une éducation décente plutôt que de perdre son temps dans des classes surchargées où on ne faisait plus que de la discipline.
C’était parfois le cas.
Ainsi Paul et Hana ne se croisaient guère qu’à l’arrêt de bus. Là, entre les copines qui n’en finissaient pas de glousser, les garçons qui paradaient comme des coqs, ils n’échangeaient que des regards. Hana n’était jamais seule et ne se déplaçait qu’en bande — de jeunes Maories du quartier qui, semble-t-il, lui vouaient une vive admiration.
La cité de Red Hill invitait il est vrai à la méfiance. Des groupes de petites frappes ondulaient du triceps sur les trottoirs les plus sales du pays, les autres filaient doux. Avec ses pantalons moulants, ses épaules nues et cet air farouche des adolescents en colère, Hana était l’une des rares à braver les regards hostiles des petits caïds.
Certains n’appréciaient pas cette insubordination : Hana était revenue un soir de l’école avec l’œil gonflé. Un coup de poing — simple avertissement.
Paul s’était renseigné sur les auteurs de ce mauvais coup. « C’est la bande à Dooley », avait-on fini par lui dire. Des gars du quartier voisin, des costauds, ou qui le croyaient. Dooley, le chef de meute, était une jeune brute sans foi ni père que plus rien ni personne ne tenait depuis longtemps. Paul n’avait pas peur de la bête : ils avaient le même pedigree. Il lui mettrait une danse dont il se souviendrait.
En attendant, Hana restait inabordable. La haie, l’école, la cité, leurs origines, tout les séparait. Les mois passaient, l’année scolaire allait bientôt s’achever et rien n’arrivait.
Un soir, alors qu’il rentrait de l’école, Paul ressentit soudain un choc contre son épaule. Il s’était retourné aussitôt, les poings serrés comme s’il allait se trouver nez à nez avec Dooley et sa bande, mais la rue était vide. Il n’y avait qu’un caillou à terre. Une pierre coupante recouverte d’un papier d’écolier, tenu par un élastique.
Paul déplia le billet-projectile et lut : « 11 p.m. en face de l’insecticide ».
L’insecticide ? Quel insecticide ? Il y réfléchit jusqu’à sa chambre : insecticide, gaz mortel, tueur d’insectes, source de chaleur, lampadaire, celui de la rue, Hana, onze heures du soir, ce soir.
Il y serait.
Il ferait le mur.
Il ferait n’importe quoi.
Il en avait le cœur qui voyait double. Ils formaient déjà un couple. Un couple qu’on maintenait séparé. C’était l’évidence même. Elle comptait sur lui. Il fallait même être rudement con pour ne pas s’en rendre compte !
La nuit vint, poisseuse.
Onze heures moins cinq : il pleuvait des cordes quand Paul s’éclipsa par le jardin. La lueur bleuâtre de la télévision l’accompagna jusqu’à la haie. Rien à craindre des parents : depuis que John était né, Paul était presque devenu un élément liquide à la maison… Il avança dans la pénombre, déchiffrant les ombres de la rue, passa le lampadaire, devina une silhouette.
Hana attendait un peu plus loin, ruisselante. Des gouttes grossissaient au bout de ses cheveux, gonflaient jusqu’à exploser et se reconstituaient aussitôt, comme par magie…
— Tu as mis le temps, dit-elle.
Son visage était émouvant sous la pluie. Il ne l’avait jamais vu d’aussi près.
— Cinq mois.
— Huit, rectifia-t-elle.
Ses yeux scintillaient. Paul sortit la main de sa poche et lui rendit son caillou.
— Tu voulais me voir ? dit-il.
Hana sourit en empochant le projectile.
— Oui…
— C’est à cause de Dooley et sa bande ?
— Non, dit-elle. Eux je m’en fous.
Mais Paul sentit que quelque chose n’allait pas.
— Alors qu’est-ce que tu veux ?
— Te dire que je change de vie, répondit Hana.
Ses yeux de jade envoyaient des comètes.
— Ah oui ?
— Oui.
Elle faisait l’importante.
— Pourquoi, elle ne te plaît pas ta vie ?
— Non.
Paul mit les mains dans ses poches. Lui aussi commençait à être trempé.
— Pourquoi tu me dis ça ?
— Parce que je pars dans un kohangareo.
Une école maorie qui pratiquait l’immersion totale. Paul se rétracta, mit ça sur le compte du froid, mais l’angoisse lui montait au cœur.
— C’est à la campagne, poursuivit la métisse. Je dormirai là-bas.
Hana allait s’en aller. Elle allait le laisser seul. Elle allait l’abandonner…
— Eh bien, bonne chance, dit-il.
Le ton était neutre. Il bouillait.
— Merci, fit-elle en inclinant exagérément la tête. Ça fait chaud au cœur ce que tu me dis…
Paul serrait les dents, impuissant. Que pouvait-il dire d’autre ? Ce sont ses parents qui se saigneraient pour lui offrir une porte de sortie, pas lui : lui il pouvait juste écraser cette merde de Dooley, ce type et tous ceux qui suivraient. Alors qu’est-ce qu’elle attendait ? Un baiser d’adieu ? Une autorisation de sortie de territoire ? Une paire de baffes ? Il n’avait rien à voir dans cette histoire de kohangareo. Ce n’est pas lui qui allait changer sa vie puisqu’elle l’abandonnait : et puis il n’était pas de souche maorie, il était de souche bâtarde, alors ?
Ils s’observaient comme chien et loup.
— Bon…, fit-il. Alors adieu.
Voilant l’amertume qui lui serrait la gorge, Paul tendit une main qu’elle ne serra pas.
— Je reviendrai certains week-ends, dit-elle.
Hana le fixa dans les yeux comme on regarde au fond d’un puits, et disparut tout à coup, dans un nuage de pluie…
Quittant le motorway, Osborne roula jusqu’au petit cimetière d’Opua, un village de bord de mer.
Là, il déposa quelques fleurs sur le marbre blanc d’une tombe flambant neuve et médita dans la brise du matin. De l’océan montaient des langueurs salées. La vie était là, avec ses airs de duchesse, et lui ne la voyait pas. La mort de Jack Fitzgerald l’avait ramené au pays mais c’est le souvenir d’Hana qui flottait dans le spectre du temps.
Assis sur la dalle du tombeau, il acheva son stick d’herbe en observant les oiseaux qui sautillaient dans l’allée. Des tiekes rouge et noir, une espèce comme lui peu douée pour le vol…
Abandonnant les fleurs aux humeurs du Pacifique, Osborne quitta sur la pointe des pieds le cimetière où reposaient les restes de Jack Fitzgerald : si on ne réveille pas les morts, certains ont le sommeil léger…
Stink of diesel
grips your head
Smoke rising
here and there !
La musique à fond de train, il dévala la série de courbes qui serpentaient à flanc de colline et plongea vers la civilisation. C’était bruyant et sans joie.
Il avait renoué avec ses anciens contacts, plus particulièrement parmi la communauté maorie. Les questions qu’il avait posées étaient pour la plupart restées sans réponse : personne ne savait d’où sortait Malcom Kirk, le tueur en série abattu par Fitzgerald, mais, après avoir causé une telle hécatombe, tous ses informateurs s’accordaient à penser que Kirk devait bénéficier de protections. D’étranges bruits couraient également au sujet de Zinzan Bee, ancien activiste et chaman de la tribu ngati kahungunu. On l’avait vu traîner dans South Auckland et Fitzgerald avait cherché à le contacter peu avant le début du carnage ; mais ce qui s’était passé, ce qu’était devenu l’activiste maori, personne n’en savait rien. Idem quant à ses prétendus liens avec Malcom Kirk.
Osborne se demandait si le coroner McCleary avait envoyé ses premiers rapports d’autopsie à Fitzgerald, si c’était pour cette raison qu’on avait vidé l’ordinateur de sa maison, si les deux hommes avaient découvert quelque chose, s’il y avait quelque chose à découvrir… Il ne savait rien du tout.
Tom Culhane dévorait un fish and chips enveloppé dans du papier journal. Ce n’est pas tant le poisson et la frite surgelée qu’il aimait (au fond il y avait quantité de choses qu’il préférait) que le rituel lié à sa fonction de remplissage. Une habitude sécurisante, comme un relent de maman. Et puis il aimait prendre son temps. D’après son père c’était congénital : Tom avait tellement peu l’esprit de compétition qu’il avait fini remplaçant de l’équipe de rugby avant de saboter ses études de droit — « Quand on ne sait pas quoi faire, on fait du droit ! ». Obéissant aux injonctions paternelles, le fils prodigue avait raté son cursus universitaire et un premier amour (six mois sur le flanc, six de plus pour se relever), passion qu’il oublierait dix ans plus tard en épousant Rosemary. En attendant, devant son manque d’enthousiasme pour les codes et les chiffres, son père l’avait poussé à entrer dans la police. Là encore, Tom avait obéi, par sens de la famille plus que par vocation, et en avait pris pour quinze ans avant de quitter Christchurch.
Mais à Auckland tout serait différent. Il l’avait promis à Rosemary. Il y avait le docteur Boorman, un spécialiste, paraît-il le meilleur du pays, et il finirait bien par trouver ce qui clochait. Évidemment Boorman était cher, mais ils y arriveraient : de toute façon ils n’avaient pas le choix. C’était ça ou la fin de leur couple…
Osborne arriva au commissariat central vers midi.
— Du nouveau ? lança Culhane en pivotant sur son siège.
— Pas grand-chose.
Osborne s’écroula sur sa chaise, alluma une cigarette. Jusqu’à présent, leur collaboration s’était résumée à quelques patrouilles et à l’enregistrement de plaintes pour des affaires banales et fastidieuses. Les gangs des quartiers chauds semblaient se tenir tranquilles, on observait même un certain ralentissement des activités délictueuses depuis l’affaire Kirk et la restructuration de postes qui avait suivi le carnage. Timu et Gallaher mettaient la pression sur les délinquants de la ville, Culhane et Osborne se chargeraient d’évacuer les affaires courantes tout en rassemblant les informations au sujet de Zinzan Bee.
Le personnage était peu commun. Ancien activiste et figure emblématique de la communauté, Zinzan Bee était aussi connu comme chaman. Farouche défenseur des droits maoris, ses actions s’étaient surtout concentrées au sud de l’île, sur les anciens territoires tribaux, dans les années quatre-vingt. Suite au processus de réconciliation nationale instauré par le tribunal de Waitangi (toute personne se considérant comme maorie, se vit autorisée à faire entendre ses doléances en vue d’un dédommagement lié aux terres confisquées depuis 1840), son influence avait lentement décliné. Jugé trop radical, Zinzan Bee avait fini par se fondre dans l’anonymat. Les fichiers de la police mentionnaient un lieu (Masterton) et une date de naissance (02/05/1958), mais le Maori n’apparaissait plus nulle part depuis le début des années quatre-vingt-dix et sa dernière adresse connue (Waipawa, un bled près de Napier) était fausse.
Comment Bee s’était-il retrouvé dans les pattes de Fitzgerald, si loin de ses terres tribales ? Bénéficiait-il lui aussi de protections particulières ? Les rares photos qu’on avait de lui commençaient à dater : on y voyait le visage d’un homme aux traits réguliers, sévères, avec dans les yeux une expression de fierté exacerbée. Un visage à la fois beau et effrayant…
Le téléphone sonna sur le bureau de Culhane.
— Oui… Oui, tout de suite.
Il raccrocha et se tourna vers Osborne.
— Le capitaine Timu voudrait nous voir.
Jon Timu devait son avancement certes à ses compétences, mais aussi au fait qu’il était maori. À l’instar des États-Unis avec le génocide indien, la Nouvelle-Zélande s’était en effet repentie des crimes perpétués par les soldats britanniques, et solennellement excusée pour la confiscation des terres qui avait suivi les guerres maories. Face à l’affluence des demandes d’indemnités de la part des tribus lésées ou dépossédées (il suffit d’1/32 de sang maori pour pouvoir être considéré comme tel), le gouvernement néo-zélandais avait instauré une enveloppe compensatoire, vite plafonnée à un milliard de dollars. Fin de la repentance : car, indemnités ou pas, la condition des Maoris n’était guère reluisante, surtout comparée à celle des Blancs. Sous-diplômés, chômeurs à près de 20 %, condamnés à survivre d’allocations, dépossédés de terres que leurs ancêtres avaient vendues en connaissance de cause ou qui leur avaient été abusivement confisquées, marginalisés, appauvris, beaucoup de Maoris étaient aujourd’hui contraints de chercher refuge dans les villes.
Ainsi coupés de leurs racines, la plupart étaient même étrangers à leur langue — sujet considéré par certains comme une nouvelle déroute : les Maoris n’avaient pas pour origine une région mais un pays, leur langue n’était donc pas un patois voué à la disparition ou au folklore mais une langue vivante, la leur.
En attendant, ils étaient toujours surreprésentés dans le milieu carcéral. Une vérité statistique pour une population menacée ou menaçante, selon la façon dont on voyait les choses. Pour le groupe d’hommes influents qui avait propulsé Jon Timu à la tête de la police d’Auckland, la situation était claire, quoique délicate : on l’avait choisi, lui le Maori, pour exercer une répression sans faille sur les délinquants de la ville, répression qui ainsi ne serait pas perçue comme ciblée ou partiale par l’opinion publique, mais juste. Timu servait en quelque sorte d’épouvantail aux esprits tordus qui pouvaient voir un caractère raciste ou discriminatoire à la politique répressive du maire.
Jon Timu y trouvait son compte : il n’avait d’ailleurs pas le choix…
— Asseyez-vous, dit-il à Osborne et Culhane lorsqu’ils entrèrent.
Un costume chiné sur ses épaules de vieux lion, le Maori fumait un cigarillo à volutes serrées. Osborne alluma une cigarette avec celle qu’il fumait — le bureau du capitaine semblait être le seul espace fumeur du bâtiment.
— Un vol a eu lieu ce matin chez un particulier, annonça Timu. Une hache. Enfin, une relique, une sorte d’objet d’art maori… Une équipe est encore sur place mais d’après les premiers constats on n’a relevé aucune effraction. Ni bris de glace ni serrures forcées. Même le gardien de la propriété n’a rien entendu. C’est du moins ce qu’il prétend. Je voudrais que vous alliez y jeter un œil.
Osborne eut une moue dubitative.
— Et les propriétaires de la maison, eux non plus n’ont rien entendu ?
— Ils dormaient à l’étage, répondit Timu. M. Melrose et sa fille.
— Nick Melrose ?
— Oui : la hache en question lui appartient. Je viens de l’avoir au téléphone, il vous attend.
Osborne jeta son mégot dans l’énorme cendrier du bureau. Melrose, cette vieille baderne…
— Un ami à vous ?
— Pas personnellement, rétorqua le chef de la police, mais Nick Melrose est un homme suffisamment important pour que nous prenions cette affaire au sérieux. Quelqu’un s’est introduit chez lui en pleine nuit pour lui voler un objet d’art alors que lui et sa fille dormaient à quelques pas de là, le système de sécurité a été parfaitement inefficace et la gamine a été très secouée. Je ne sais pas pourquoi on a volé cette hache mais il y a forcément une raison : trouvez-la… Je vous demande la plus grande discrétion dans cette affaire, ajouta-t-il : la presse n’a pas été mise au courant.
Culhane opina.
— Pourquoi ? demanda Osborne.
Timu évacua un nuage de fumée.
— Nick Melrose ne veut pas de publicité et je crois qu’il a raison.
Le Maori toussa alors bruyamment. Ses petits yeux marron étaient pleins de buée mais il n’écrasa pas son cigarillo. Manquant de s’étrangler, il poursuivit son exposé :
— Outre la disparition de Fitzgerald et son équipe, la personnalité de Kirk et le nombre de ses victimes ont profondément choqué l’opinion. La presse a été plus ou moins contenue mais la population s’est vue sensibilisée aux problèmes d’insécurité. Kirk était polynésien, précisa le policier, et les victimes des pakehas pure souche. D’un cas particulier on a fait une généralité. Aujourd’hui la situation est embarrassante : vous devinez pourquoi ?
— On y a vu des crimes racistes ? avança Osborne.
— Disons que d’une série de faits isolés on a fait une constante, des amalgames, la presse s’y est mise et maintenant la situation est assez tendue.
Osborne acquiesça — il avait observé la même dérive xénophobe en Australie avec la diaspora libanaise. À la différence près que les Maoris étaient ici chez eux…
— Vous le savez, l’opinion publique, et plus particulièrement la population blanche, a été ébranlée par ces événements, enchaîna Timu. Les autorités m’ont choisi à ce poste pour faire preuve de fermeté, et c’est ce que je vais faire. Nous aurons d’ailleurs l’occasion d’en reparler lors de la soirée organisée ce soir à l’Observatoire, mais nous verrons ça plus tard : je suis moi-même maori et, à ce titre, je ne tiens pas à embraser nos deux communautés. Je ne veux pas de crimes racistes dans ma ville, ni d’un côté ni de l’autre. Vous avez la réputation d’être un bon médiateur, aussi je compte sur vous.
Osborne ne bronchait pas. Timu ranima la braise de son cigarillo.
— Voilà les premières informations récoltées au sujet du cambriolage, dit-il en désignant une chemise ocre. Elles pourront vous aider dans vos recherches. Vous livrerez votre rapport au lieutenant Gallaher ; c’est son service qui chapeaute l’affaire…
Osborne laissa Culhane s’emparer du dossier. C’est à peine si Timu lui avait adressé un regard.
— Et Zinzan Bee ? relança le capitaine. Du nouveau ?
— J’ai fait le tour de mes anciens contacts, répondit Osborne, évasif.
— Et alors ?
— Alors rien.
Sur l’affiche collée à l’arrière du bus, trois Maoris à la mine pincée se tenaient devant le cercueil d’un quatrième :
Une pub ciblée comme on dit.
Culhane doubla le bus qui se traînait sur la file de gauche et s’engagea sur Nelson Street. Tobby agitait la queue sur la banquette arrière, comme fou de bonheur. Osborne fumait en silence, un œil pour la ville où il avait vu le jour. Auckland avait toujours souffert de la comparaison avec Sydney. Ici, pas de rouleaux énormes pour vous clouer aux coraux, pas de filets pour éloigner les squales, de filles aux fesses riboulantes sur les trottoirs, ni bières décapsulées à tout bout de champ, ni gays à parader une fois l’an dans un tonnerre identitaire : rien que des avenues dégagées où les embouteillages se résumaient à des feux rouges, quelques buildings neufs et sans âme — on retrouvait les mêmes à Hong Kong ou à Singapour —, un sentiment d’isolement tranquille et cette vague mélancolie de la Mère Patrie qui, avec la présence du port tout proche, n’en finissait plus de lui lécher la face. Il y avait seulement un peu plus de sans-abri à quêter sur les trottoirs et une communauté asiatique qui avait doublé…
Culhane bifurqua vers le mont Éden, où culminait l’un des cinquante volcans éteints de la ville. Tobby tournait en rond sur la banquette arrière, à la recherche d’une odeur quelconque. Ils longèrent les blanches résidences de One Tree Hill. Surplombé d’un obélisque dédié aux Maoris, le site tenait son nom du tatora[3] sacré, mais aujourd’hui un pin malade faisait l’affaire — un Maori contestataire l’avait attaqué à la tronçonneuse. Le lieu était devenu un quartier cossu, touristique et huppé. Osborne écrasa sa cigarette contre la portière.
— Melrose habite ici à l’année ?
— Entre deux voyages d’affaires, oui, répondit Culhane, qui connaissait déjà le dossier par cœur. Melrose a fait fortune dans le commerce du bois, puis dans la pêche. C’est un autodidacte et aussi un spécialiste de l’histoire du pays, de la culture maorie… Il paraît même qu’il écrit des livres sur le sujet…
Osborne les connaissait : sous couvert d’un pseudo, Melrose y dépeignait le labeur des pionniers du XIXe siècle à qui la nation devait ses routes, ses villes, ses lois et sa civilisation, les Maoris restant des sauvages plus ou moins imperméables à toute idée de progrès. D’autres livres dénonçaient les agissements du tribunal de Waitangi et du ministère chargé d’indemniser les Maoris spoliés, lesquels, par opportunisme ou conscience d’avoir mis la main sur un filon, en profitaient pour soutirer de substantielles et intarissables compensations aux contribuables. Ces livres, édités à compte d’auteur, étaient devenus des best-sellers…
Culhane ne les ayant visiblement pas lus, Osborne se tut. De toute façon, ils arrivaient.
Laissant Tobby à sa banquette poilue, ils claquèrent les portières de la Ford et marchèrent vers l’entrée de la propriété.
Nick Melrose habitait une maison de style victorien à peine visible derrière de hautes haies verdoyantes. Une voiture de police était garée devant la grille. Filtrant les entrées auprès d’un policier en uniforme, l’homme censé garder la propriété n’en menait pas large : un dénommé Cooper, employé intérimaire d’une société de gardiennage jusqu’alors réputée pour son sérieux. Culhane l’interrogea brièvement. Ancien militaire qu’on n’avait pas repris faute de guerre, Cooper ne comprenait pas ce qui avait pu arriver : il avait gardé son poste toute la nuit et patrouillé comme d’habitude toutes les demi-heures dans le parc, autour de la maison. Osborne n’insista pas — Cooper avait le regard du type qui vient de perdre son job.
L’entrevue avec Percy, l’inspecteur que Gallaher avait envoyé sur le coup, n’ajouta rien à ce que leur avait déjà dit Timu : ni bris de glace, ni serrure forcée, pas d’empreintes, pas d’indices. Même le système d’alarme n’avait pas fonctionné. Quant aux voisins, eux non plus n’avaient rien entendu.
— Un vrai mystère, résuma Culhane.
Le soleil de midi les accompagna le long d’une allée fleurie. Une nuée d’abeilles vrombissaient, soûlées de pollen. Outre les grilles de la façade sud, le jardin était séparé du voisinage par des palissades où grimpaient des plantes parfumées importées d’Asie. Comme dans les tableaux d’Hockney, le jet d’arrosage circulaire avait moins pour fonction d’entretenir la pelouse que d’en éloigner les intrus.
Nick Melrose attendait à l’ombre de la terrasse, visiblement sur les nerfs. Grand, la cinquantaine sportive dans un polo de marque, bel homme si l’on aimait le style poivre et sel, le tout gâché par un regard de murène.
— Alors, c’est vous le spécialiste ? lança-t-il en guise de bienvenue.
Osborne n’avait jamais vu Melrose en chair et en os mais il était fidèle à l’image qu’il s’en était faite : robuste, ombrageux, dur au mal et aux autres. C’est à peine s’il jeta un regard à Culhane, qui se présenta sommairement.
— Vos voisins n’ont pas de gardien ? commença Osborne.
— Non : juste un système d’alarme. Pourquoi ? Vous croyez que le cambrioleur s’est introduit chez eux pour contourner Cooper ?
Melrose comprenait vite.
— C’est ça ou les airs…
Il faisait chaud sur la terrasse, même à l’ombre. L’écrivain reposa sa canette de Coca sur la table de jardin.
— Cooper, relança Osborne, vous avez confiance en lui ?
— Comment peut-on avoir confiance dans un gardien pareil ! Je l’ai viré !
La pratique n’avait pas l’air de lui déplaire. Osborne jeta son mégot dans la canette de soda à demi pleine.
— Ça n’explique pas pourquoi le système d’alarme n’a pas fonctionné.
— En effet. C’est incompréhensible. Quand on voit l’argent dépensé dans ces systèmes de sécurité à la noix…
— Votre famille était présente lors du vol ?
— Je suis veuf. Ma fille dormait avec moi, à l’étage, dans sa chambre…
Curieuse façon de parler.
— Et l’objet qu’on vous a dérobé, poursuivit-il, il a une valeur commerciale ?
Melrose eut une moue évasive.
— Elle a surtout une valeur historique : Tu-Nui-a-Ranga, l’arme en question, appartenait au chef Te Hoataewa.
Une des figures de la résistance autochtone face à l’envahisseur anglais.
— Et on ne vous a rien volé d’autre ?
— Non. Du moins pas que je sache.
Melrose déplia sa silhouette de sportif. Il portait un pantalon de lin beige et une grosse Rolex au poignet. Continuant d’ignorer Culhane, l’écrivain entraîna Osborne à l’intérieur de la maison, sorte de manoir où même les fantômes sentiraient le neuf. Ils traversèrent le salon, impressionnante série de tapis orientaux faits main. Le reste était décoré dans un style années quatre-vingt qui rendait le présent plus supportable. Suivait une galerie de tableaux datant de l’époque coloniale — débarquement de l’Endeavour, Cook en pirogue accostant devant des autochtones aussi menaçants qu’effrayés, et aussi une très belle lithographie d’une danse de guerre à Tauranga qui datait de 1865…
— Vous êtes collectionneur ? fit remarquer Osborne.
— Oui. L’histoire de mon pays me passionne. Comme tous les objets réunis ici, je tiens beaucoup à cette hache…
Sa voix forte résonnait entre les murs. Culhane suivait en silence.
La hache du vieux chef était initialement exposée au mur de la bibliothèque, parmi d’autres objets d’art maori. Les larges fenêtres étaient dotées d’un double vitrage et donnaient sur une partie reculée du parc — des modèles avec un système d’ouverture renforcé. Osborne ouvrit l’une des fenêtres tandis que Melrose ressassait les circonstances du cambriolage, et aperçut la palissade qui les séparait des voisins : environ quatre mètres de haut, lisse, il paraissait difficile de l’escalader à mains nues. En revanche, on distinguait les branches d’un nikau, un palmier local, de l’autre côté de la palissade…
— Vous avez une idée de qui aurait fait le coup ? demanda Melrose.
— Pas le moins du monde, dit Osborne en se retournant. Et vous ?
— Comment ça ?
— C’est vous qu’on a volé, pas moi.
Melrose n’aimait pas les sous-entendus.
— Non, aucune idée, dit-il. La hache a une certaine valeur symbolique, mais sur le marché de l’art elle ne vaut rien ou presque.
Osborne songeait à ses livres.
— Comment se fait-il qu’un tel objet soit en possession d’un particulier ? On aurait plutôt tendance à croire qu’elle a sa place dans un musée…
L’écrivain ne saisit pas la perche.
— Je l’ai achetée il y a des années lors d’une vente aux enchères. L’ancien propriétaire venait de mourir et la famille vendait sa collection particulière : Tu-Nui-a-Ranga faisait partie du lot et je suis collectionneur de ce type d’objet. Ce n’est pas ma faute si la ville n’a pas suivi.
Sa voix de ténor faisait trembler sa toison argentée.
— Combien elle vous a coûté ? insista Osborne.
— Trente mille dollars.
— C’est ça que vous appelez aucune valeur ?
— Quand on a de l’argent, oui.
— Vous connaissez le nom de son ancien possesseur ?
— George Wilkison, un historien mort de sa belle mort si vous voulez le savoir.
Les deux hommes se tenaient maintenant face à face. Dans leur dos, Culhane griffonnait sur son calepin, plutôt mal à l’aise — son équipier frisait l’impolitesse.
— L’arme était celle du chef Te Hoataewa, continua Osborne, un symbole de la résistance face aux colons britanniques. Vous savez à quelle tribu il appartenait ?
— Ngati Kahungunu, répondit Melrose sans l’ombre d’une hésitation.
Dépassant la palissade, un rayon de soleil inonda la bibliothèque. Ngati Kahungunu : la tribu de Zinzan Bee…
— Vous avez déjà eu affaire à des membres de cette tribu ? hasarda Osborne.
— Bien sûr que non !
Melrose aurait répondu la même chose d’un australopithèque.
— Et votre fille, elle habite ici à l’année ?
— Oui.
— Elle est encore étudiante ?
— Melanie prépare son concours d’entrée à la Global Business School, précisa Melrose avec emphase. La meilleure école de commerce du pays.
— Hormis vous, il n’y a que votre fille à avoir les clés de la maison ?
— Oui.
— On peut la voir ?
— Qui ça ?
— Votre fille.
— Qu’est-ce que vous lui voulez ?
Il aboyait presque.
— Rien de précis, répondit Osborne. Juste lui poser quelques questions.
— Melanie a été choquée par ce qui est arrivé cette nuit : elle se repose. De toute façon, elle n’a rien à voir dans cette histoire. Melanie dormait à l’étage et elle non plus n’a rien entendu.
Le débit de l’écrivain avait changé, son regard aussi. Osborne alluma une cigarette.
— Je cherche une piste, dit-il. Votre fille peut peut-être m’aider.
— Et en quoi, s’il vous plaît ?
En retrait, Culhane sentait la tension culminer. Son cellulaire vrombit alors contre sa hanche. Il s’éclipsa aussitôt.
— Je ne sais pas, relança Osborne : c’est à elle de me le dire.
— Eh bien, je vous dis que Melanie n’a rien à voir dans cette histoire, qu’elle a pris un tranquillisant et qu’elle se repose dans sa chambre, rétorqua Melrose. Et je vous prie de ne pas fumer.
Sa voix virait à l’autoritaire. Osborne écrasa sa cigarette dans une coupelle de porcelaine.
— Je n’aime pas vos manières, siffla l’écrivain.
— Et moi je n’aime pas vos livres. Ça ne m’empêchera pas de retrouver le coupable.
Melrose ne cacha plus son irritation.
— Je ne vous raccompagne pas, dit-il : vous connaissez le chemin.
L’écrivain-businessman le gratifia d’un regard venimeux. Osborne quitta la bibliothèque sans un mot.
Culhane se tenait sur la terrasse, l’oreille collée à son portable.
— O.K. On arrive…
De lourds nuages tourmentaient le ciel. La tête du rouquin aussi s’était assombrie.
— On a retrouvé une fille noyée sur la plage de Karekare, dit-il en voyant Osborne. Enfin, ce qu’il en reste…
Un vent violent battait la plage de Karekare. Située en bordure du Centennial Memorial Park, à une vingtaine de miles d’Auckland, la région abritait de nombreux artistes et une population estivale principalement composée de surfeurs et de vacanciers. Piha était le village voisin, qu’on pouvait rejoindre par les chemins de randonnée qui sillonnaient le bush des monts Waitakere.
Plus sauvage, Karekare s’étendait au pied d’une impressionnante côte rocheuse, elle-même prolongée par une forêt tropicale humide qui donnait des couleurs à la plage de sable noir. Les vagues, énormes, s’y écrasaient dans un bruit de carcasse.
Le ciel avait viré au gris souris et l’orage tonnait en mer ; on le voyait envoyer ses éclairs, si loin des hommes. Le vent soufflait par bourrasques, Amelia Prescott avait toutes les peines du monde à y résister. Osborne et Culhane se tenaient près d’elle, silencieux.
Une femme gisait sur le rivage, léchée par l’écume des flots démontés : un simple tronc et sa tête qui s’étaient échoués là, à bout de vagues.
Étrange vision que ce buste mutilé clapotant dans l’écume. Portées par les courants ici toujours dangereux, les vagues semblaient remuer le corps comme pour le réveiller. Le visage, livide et gonflé, était particulièrement pénible à voir. Tom plissait les yeux. Peut-être le vent, chargé de sel…
— On vient de retrouver un véhicule abandonné en bordure du camping, dit-il, avec un sac à main dans le coffre. D’après les papiers d’identité, le véhicule appartient à une certaine Johann Griffith.
Osborne ne bougeait pas. Retenu par une armature, on devinait encore les hardes d’un maillot de bain. La fille devait avoir entre trente et quarante ans, blonde. Jolie peut-être — les poissons avaient en partie dévoré ses yeux… Il évalua la photo du permis de conduire que lui présentait Culhane. Le corps de la trépassée était dans un état pitoyable mais ça pouvait coller.
Il s’accroupit au niveau d’Amelia.
— Qu’est-ce que vous en pensez ?
L’assistante du coroner tanguait sur le sable mouillé. Ses mèches rose bonbon avaient quelque chose d’inconvenant — une réflexion de Culhane, qui restait à l’écart, nauséeux. Tom n’avait jamais vu de cadavre dans un tel état. Elle si.
— La mort remonte à plusieurs jours, dit-elle doucement. Noyade sans doute, mais avec ce carnage… (Du nez, elle désigna la dépouille.) Le corps a été sectionné au niveau des hanches. Pour être plus précis, les jambes ont été arrachées : regardez ces lésions, fit-elle en s’aidant du doigt. La chair est en lambeaux…
Osborne fixait ce morceau de femme, des mirages dans la tête. Devant un cadavre inconnu on rêve, comme un fragment d’irréel. Les vagues roulaient, s’abattaient en rimes froides sur la plage mouillée de mousse. L’assistante du coroner se sentait toute petite.
— Vous pensez à quoi ? demanda-t-il.
— Des requins.
Ils se firent face, accroupis dans l’écume. Les yeux d’Amelia étaient graves, d’un bleu presque pétrole sous le ciel changeant.
— Il n’y a pas de requins à Karekare, dit-il.
— Ici non, mais il y en a au large.
— Inoffensifs.
— Sauf si l’on saigne. Vous savez comme moi qu’un requin sent un centilitre de sang à des kilomètres : le corps a dû dériver…
Quelques gouttes de pluie tombaient sur la plage, piquant la mer déjà grosse de colère.
— Elle a aussi pu tomber des rochers, dit-il.
— Peut-être…
— Des traces de blessures au crâne ?
— Pas de marques visibles. Il faudra voir à l’autopsie…
De l’océan remontaient des anges exsangues, charriés du large comme s’ils étaient de trop. Osborne posa sa main sur les cheveux poisseux de la morte, qui semblait les scruter depuis ses orbites vides.
Redoublant de violence, le vent les fit vaciller : leurs corps se rapprochèrent, jusqu’à se toucher. Amelia reçut comme un choc électrique mais Osborne continuait de caresser les cheveux de la morte, comme s’il allait la consoler du néant qui l’écrasait…
Les secouristes qui attendaient derrière Culhane s’écartèrent alors : Peter Gallaher apparut sur le sable que la brise emportait. Long, le visage crayeux, le chef du Département criminel passa devant Culhane sans le voir. Le vent battait contre sa chemise blanche et, déployant les pans de sa veste, laissait entrevoir son arme de service, un Glock dernier modèle. Le lieutenant jaugea brièvement Osborne, puis Amelia Prescott qui s’était redressée à son approche.
— Qu’est-ce que vous foutez là, Osborne ?
— Je prends l’air.
Depuis son retour au pays, les deux hommes s’étaient soigneusement évités.
— C’est moi qui ai appelé le sergent Culhane, dit Amelia comme pour prendre sa défense. On m’a chargé de reconnaître le corps mais certains détails me chiffonnaient, comme par exemple ces morsures…
Les mâchoires de Gallaher se crispèrent tandis qu’il découvrait le macchabée. Sans jambes, ça faisait un drôle d’effet…
— À quand évaluez-vous le décès ?
— Au moins une semaine, répondit la biologiste. Le corps a dû être emporté vers le large avant que les courants ne le ramènent. Les jambes ont été arrachées. Des requins, à en croire les morsures…
Gallaher évalua le tronc, les lambeaux de peau. Pas une bribe d’émotion sur son visage imberbe.
— Qui a découvert le corps ?
— Un type, là…, répondit Osborne.
Du nez, il désigna l’un des hommes chargés de la surveillance du site.
— Vous l’avez interrogé ?
— Culhane l’a fait.
Gallaher évalua le site. La plage de Karekare était aussi belle que dangereuse : les courants étaient violents, les fonds mouvants et les vagues si sournoises qu’on n’autorisait les baignades qu’entre deux malheureuses bouées, et jamais par gros temps. Les plus téméraires surfaient sur les déferlantes, les autres se contentaient de pêcher au bout d’une digue naturelle qui, à droite, s’enfonçait vers les brisants — malgré l’imminence de l’orage, trois silhouettes y lançaient des lignes…
— Bon, lâcha Gallaher en se tournant vers ses hommes. On ratisse le secteur, les rochers, la plage, les dunes, tout.
Les ordres expédiés, le lieutenant se pencha vers Osborne qui, toujours accroupi, n’en finissait plus de scruter la morte.
— Qu’est-ce que vous attendez ? Le déluge ?
Un éclair zébra le ciel. Il pleuvait maintenant à grosses gouttes. Osborne se redressa sans un mot. Cintrée dans une bâche de plastique zippée jusqu’à la gueule, on emportait la trépassée. Les pieds trempés, il fit quelques pas sur le sable noir.
Amelia attendait au sec, recroquevillée sous la veste de Culhane qui lui aussi poireautait sous la pluie battante. Gallaher bougonna quelque chose à l’attention de la biologiste au sujet de la soirée à venir mais c’est Osborne qu’elle buvait des yeux.
— Vous venez ce soir ? fit-elle d’un ton badin.
— Où ça ?
— À l’Observatoire. Le maire y fait une sorte de conférence de presse…
Le vent continuait de la pousser vers lui ; elle n’offrit aucune résistance.
— Et vous ? renvoya-t-il.
— Oui : tout le monde est invité, même moi.
Amelia sourit un peu.
Pas lui.
Dans un flash aveuglant, la foudre déchira le monde.
À l’école, on le traitait de bâtard et c’était vrai. Son père avait pris la tangente peu après sa naissance. De lui Paul ne savait que le nom (Todd Preston) si bien qu’il avait dû se l’inventer. Gamin, dans les cours d’école, il disait que son père était mort dans le désert du Nefoud, en Arabie, tué par un scorpion alors qu’il faisait des relevés anthropométriques. Paul ne savait pas trop ce que ça voulait dire, anthropométrique, mais le terme était trop compliqué pour qu’on mît en doute sa véracité. Aux plus mioches que lui, il racontait des histoires d’accidents de moto sur la route de Tijuana, Mexique. Les mioches en lâchaient des jurons colorés. Avec lui au moins on voyageait. Et puis, il y croyait presque.
La réalité c’est qu’il avait longtemps vécu seul avec sa mère, Mary, infirmière au dispensaire du quartier. Le chômage rôdait en ville, les gens comme elle avaient peur des jeunes comme lui, les travaillistes démantelaient l’État-providence, le mythe d’une société égalitaire et prospère s’effondrait à grand renfort de privatisations. Mary avait perdu son emploi et avec lui une bonne part d’espoir. Elle sanglotait souvent dans la cuisine. Paul ne faisait rien pour la consoler — ce n’est pas d’un fils qu’elle avait besoin, mais d’un homme.
Thomas Osborne n’était pas plus mal qu’un autre : barbu péremptoire d’origine écossaise, il était chef d’équipe dans une entreprise de charpente. Malgré quelques trous d’air, Thomas avait assez de plomb dans la cervelle pour ne jamais se frotter à ce faux fils, cet adolescent aux silences inquiétants qu’à la naissance de John il avait fini par adopter…
Paul n’avait jamais beaucoup communiqué avec les membres de sa famille. Depuis le départ d’Hana, c’était pire. Il suivait les cours du bout des neurones, ne ramenait aucun copain à la maison, encore moins de copines, et fréquentait assidûment la bibliothèque du quartier où il se procurait quantité de livres, avec lesquels il s’enfermait dans sa chambre jusque tard dans la nuit. Mary se faisait du souci, Thomas répondait qu’au moins pendant ce temps-là il ne faisait pas de conneries…
Dix mois étaient passés depuis qu’Hana fréquentait le kohangareo. Elle était bien rentrée quelques week-ends comme elle l’avait dit, mais elle ne frayait plus avec les jeunes de la cité et ne sortait qu’accompagnée des sœurs Douglas. Bien entendu, Hana n’était jamais venue sonner chez lui pour demander à le voir : elle l’avait tout bonnement abandonné.
Et puis un matin de janvier, au beau milieu des vacances, Paul la vit devant l’arrêt de bus : les cheveux relevés dans un chignon tarabiscoté, Hana attendait, le visage tourné vers un groupe de bicoques. Seule.
— Tena koe[4], dit-il en l’accostant.
Il n’était pas sûr de la prononciation. La métisse portait un pantalon serré et une tunique chinoise boutonnée jusqu’au cou.
— E korero maori ana koe[5] ?
Un léger sourire flottait sur ses lèvres brunes.
— He iti iti noa iho taku mohio[6], répondit-il, hésitant sur les syllabes.
Hana le dévisageait, un soupçon d’ironie dans la voix.
— Ka pai… E noho ki raro[7], fit-elle en posant sa main sur le banc.
Paul resta debout. Il avait le ventre noué et aucune pratique des rudiments de maori étudiés dans sa chambre. Elle se tenait assise sur le banc et ses yeux verts pétaient le feu dans la chaleur de l’été :
— Tena koe, kei te pehea koe[8] ?
— E ke pai…, répondit-il, anxieux[9].
Il ne savait pas répondre autre chose. Elle lui renvoya un regard oblique.
— He puku mate, nei[10] ?
Il ne saisissait plus.
— Je crois que j’ai épuisé toutes mes cartouches, avoua-t-il.
Elle rit doucement.
— Tu as appris où ?
— Dans les livres. Ceux de la bibliothèque.
— Ah oui ? (Elle l’observait avec intérêt.) Pourquoi ?
— Tu as déjà demandé à un enfant pourquoi il apprenait à parler ?
— Non.
— Moi c’est pareil.
Petit malin, va.
Silence dans ses yeux de jade. Elle sentait bon…
— Ton école maorie, ça se passe bien ? dit-il.
— Pas mal…
L’image de son corps nu à la fenêtre de leurs quinze ans se superposait au présent ; plus loin un chien galeux fouinait dans une poubelle renversée, le soleil avait chassé les gens vers les maisons, même les gamins avaient disparu de la surface du globe…
— Et toi ? relança Hana.
— Moi, rien de spécial.
— Tu as quand même appris à parler maori, insinua-t-elle.
— Tu appelles ça parler ?
— Faut bien commencer à un moment ou à un autre…
Sur le coup, Paul aurait juré qu’elle parlait d’eux.
— Tu sais ce que tu vas faire après le lycée ? demanda-t-elle.
— Ça dépend.
— De quoi ?
— Je sais pas encore. Ça dépend.
La jeune Maorie fronça les sourcils dans un rictus charmant.
— Toujours aussi mystérieux…
— C’est toi qui disparais à tout bout de champ, rétorqua-t-il, pas moi.
— Toi aussi tu devrais partir, insinua la jeune fille.
— Je compte pas faire de vieux os par ici.
— Raison de plus pour ne pas perdre de temps.
Hana le buvait des yeux. Ou alors il délirait.
— Tu attends quelqu’un ?
— Les copines, répondit-elle.
— Toujours en clan ?
— Toujours en vie. (Elle se tourna vers les baraquements qui constituaient leur lotissement.) Tiens, les voilà qui arrivent…
Les sœurs Douglas traversaient le terrain vague qui menait à l’arrêt de bus, d’horribles caleçons longs et une veste de chasse en guise d’uniforme.
— On va en ville, annonça Hana. À l’aquarium de Kelly Tarlson. Tu veux venir avec nous ?
Paul jeta un œil sur les jeunes Maories qui approchaient, la mine boudeuse.
— Aue[11], fit-il en se levant.
Ils n’avaient plus beaucoup de temps. Ils n’avaient même plus de temps du tout : Paul se pencha et l’embrassa sans réfléchir, comme on se jette dans la gueule du loup.
Hana resta une seconde interloquée mais le laissa filer. Les sœurs Douglas gloussaient déjà.
— Qui c’est ce mec ? demanda l’une d’elles.
— Mon voisin, répondit Hana.
Les filles s’esclaffèrent de concert :
— C’est lui ? Ouah ! Mignon !
Paul venait de disparaître au coin de la rue. Hana haussa les épaules. Mignon, non, ce n’était vraiment pas le mot…
Les émanations du restaurant chinois montaient jusqu’au studio de l’hôtel. Allongé sur le lit, Osborne buvait, les yeux dans le vague. Le rhum faisait passer l’amertume de la cocaïne, pas le reste.
Une menace se profilait à l’horizon, semblable à l’orage sur la mer. Fatalement, l’image de la femme-tronc retrouvée sur la plage se superposa à celle d’Hana. Osborne avait parlé aux Maoris qui pêchaient sur les rochers : d’après eux, les courants avaient dû ramener le corps vers le rivage. Quant aux squales, il y en avait au large, des petits, et, pour peu que la fille saignât, il était fort possible qu’ils en aient fait leur festin. Mais de là à lui arracher les jambes, les pêcheurs faisaient la moue : ici c’était pas l’Australie…
Osborne roula un stick. Depuis l’écran de télévision perché au-dessus du lit, le présentateur du journal du soir proposait un sondage sur le vif via le numéro de téléphone de la chaîne. Objet de l’enquête, l’immigration. Une question : « La Nouvelle-Zélande doit-elle rester un pays d’accueil ? » Pour l’illustrer, un reportage où une famille asiatique racontait leur aventure : fuite du pays pour cause de répression, arrivée en terre promise, démarches administratives pour se faire accepter sur le territoire, apprentissage de la langue, acculturation, scolarisation des enfants, images de fraternité dans la cour d’école, du chef de famille, initialement professeur à Manille devenu jardinier à Auckland, puis plan serré de la famille regroupée sur le canapé du salon, souriante et confiante en l’avenir…
Osborne finissait de rouler le joint quand la fenêtre de la chambre s’ouvrit en grand. Une paire de moustaches passa par l’embrasure, puis un museau.
— Te revoilà, toi…
La chatte bicolore posa sa patte contre le rebord de la fenêtre, se ravisa en apercevant l’homme sur le lit, sauta quand même. Elle lui jeta un regard inquiet puis, comme il ne réagissait pas, lâcha un miaulement avant de bringuebaler son ventre mollasson aux quatre coins de la pièce. Elle cherchait quelque chose, quelque chose qu’elle non plus ne trouvait pas…
Depuis l’écran de télévision, la mine joviale du présentateur virait à la grimace. À la question « La Nouvelle-Zélande doit-elle rester un pays d’accueil ? », 11 % de réponses étaient positives, 87 % négatives (2 % d’abrutis avaient téléphoné pour dire qu’ils ne se prononçaient pas).
Osborne zappa, constata au passage qu’Aetoraoa, la chaîne de télévision en langue maorie, n’existait plus, et coupa le tout. La chatte avait sauté sur la tablette et le fixait maintenant de ses gros yeux jaunes, un peu sotte. Il l’appela Globule, tapota sa tête et la mit dehors. Après quoi, il consulta ses notes.
On avait volé la hache du vieux chef ngati kahungunu, au nez et à la barbe du dispositif de sécurité de Nick Melrose, sans laisser de trace d’effraction. Zinzan Bee faisait partie de la même tribu : hasard, coïncidence ? Fitzgerald disait l’avoir abattu lors de son dernier contact radio mais on n’avait jamais retrouvé le corps… Osborne ne croyait pas aux fantômes — foutaises. Non : celui qui avait fait le coup avait forcément les clés…
Auckland s’endormait, bercée par le Pacifique. Culhane avait proposé de passer le prendre pour se rendre à la soirée mais Osborne avait refusé. Il s’assit sur le rebord de la fenêtre et fuma le stick d’herbe pure, en attendant que le soleil s’effondre.
La Chevrolet se gara le long de Manukau Road. La nuit était douce. Les mains dans les poches, Osborne marcha jusqu’au grand hall de l’Observatoire.
Semblable à une tour de contrôle sur la ville endormie, le bâtiment dépassait les buildings d’une tête ou deux, longue tige de verre et de béton surplombée d’une sorte de soucoupe volante faisant office de restaurant, casino et salle de conférences. C’est là que la jet-set locale avait rendez-vous.
Deux limousines aux vitres teintées attendaient au bas de la tour d’ivoire. Osborne montra l’invitation aux gorilles qui filtraient l’entrée et la lança sur le comptoir de l’accueil où un type à tête d’obus lui indiqua le chemin de l’ascenseur. Il était tard, il croyait arriver le dernier mais une grosse Maorie en blouse et une jeune femme attendaient dans la cabine. La première avait des fleuves de varices sur les mollets, la seconde de belles jambes dorées et une voix avenante.
— Hi !
— Hi.
La grosse Maorie qui stationnait au fond de l’ascenseur ne broncha pas : elle avait converti ses aides sociales en pièces de monnaie et allait jouer le tout au casino. Osborne se concentra sur le visage qui avait de jolies jambes et découvrit une métisse sculpturale. Brune, les cheveux attachés, elle portait une robe de soirée qui malgré la compression lui allait plutôt bien — il retint surtout son expression, déjà croisée chez d’autres femmes, un avant-goût de gourmandise qui, de fait, mettait en appétit.
La fille lui sourit de ses dents blanches tandis qu’ils grimpaient les étages.
— Vous allez là-haut ? s’étonna-t-elle.
— Pourquoi, pas vous ?
— Si si !
Elle était presque aussi grande que lui et parlait sans détour.
— Je ne vois pas trop un type comme vous dans une soirée comme ça, fit-elle remarquer.
— Qu’est-ce que vous en savez ?
— Vous avez vu vos yeux ?!
Elle égrena un petit rire qui ricocha contre les parois de l’ascenseur. Osborne se mira dans la glace — c’est vrai qu’ils étaient un peu rouges… La grosse Maorie les quitta au niveau du casino. La fille s’enhardit.
— Vous vous appelez comment ?
— Osborne.
— Avocat ?
— Faudrait avoir envie de défendre quelque chose.
Cette petite discussion avait l’air de l’amuser — elle aussi avait les pupilles qui brillaient.
— Ne me dites pas que vous êtes flic, fit-elle avec ironie.
— Vous n’aimez pas ?
— Ils sont rarement sexy.
— Vous en connaissez un rayon.
Elle souriait toujours.
— Ouais.
Son grand corps le bombardait de phéromones. Belle bagarre. Il y eut un bref silence dans la cabine puis un soubresaut — ils arrivaient au dernier étage.
— Ann, fit-elle en serrant sa main.
La métisse soutint son regard avant de filer vers la salle de réception, emportant toute une gamme de désirs sous sa robe. Oui, de belles jambes… Flottant sur un nuage de poudre, Osborne se mêla à la foule qui jetait son dévolu sur les buffets où des serveurs endimanchés régalaient.
Les baies vitrées du dernier étage offraient une vue splendide sur la ville, milliers d’éclats qui à ses yeux déjà allumés épandaient leurs phosphorescences glacées.
Phil O’Brian, le maire de la ville, se tenait près de l’estrade, en compagnie de son père Steve, ancien ministre du gouvernement Allen[12]. Son premier mandat prenait fin et il était de notoriété publique que le fils prodigue en briguait un second. Cette petite soirée marquerait le début de sa campagne, c’est du moins ce qu’attendaient les journalistes qui l’entouraient. Le paternel souriait à qui mieux mieux, visiblement fier de voir son fils atteindre comme lui de hautes fonctions à la tête de l’État.
En attendant que le maire prenne la parole pour ce qui constituerait l’événement médiatique de la soirée, le capitaine Timu trônait au sommet de la tribune, appuyant son discours sécuritaire de statistiques implacables. Les gens écoutaient poliment. Osborne aperçut Gallaher et son costard gris au pied de l’estrade, en compagnie de Moorie, le nouveau coroner en chef. L’éclairage tape-à-l’œil donnait des airs de starlette à la soirée : tous les pontes de la ville étaient présents, Osborne en reconnaissait la plupart. Il attrapa un verre de mousseux australien, se demanda ce qu’une fille comme celle qu’il venait de croiser dans l’ascenseur faisait dans un endroit pareil…
Le speech de Timu s’achevant, Phil O’Brian applaudit le chef de la police d’Auckland qui, emprunté dans son quintal, descendait de l’estrade pour lui laisser sa place. Le maire souriait sous les flashes. Il n’y avait pourtant pas de quoi : Timu avait dressé un tableau particulièrement sombre de la ville où les criminels sortaient plus vite des prisons qu’ils n’y rentraient, où la sécurité n’était plus assurée partout, notamment chez les particuliers où les vols menaient trop souvent aux meurtres, viols et autres malversations…
Amelia trouva Osborne dans les plantes vertes.
— Vous vous ennuyez ?
— Oui.
— Eh bien, buvez.
— C’est ce que je fais…
Il lui montra le verre vide enfoncé dans le terreau.
— Ah.
Avec son pantalon noir et ses baskets vert fluo, l’assistante du coroner faisait un peu gamine parmi tous ces gens. Osborne l’aimait bien : Amelia avait gardé son sang-froid devant la morte, le spectacle était pourtant moche à voir, et puis surtout elle avait l’air d’être une fille intelligente…
— Vous connaissez ce type ? dit-il en désignant le quinquagénaire clinquant qui escortait Phil O’Brian.
— Michael Lung, répondit-elle. Le conseiller en communication du maire.
— Ah.
La mèche soignée sur une chevelure épaisse, bronzé, les dents refaites, on aurait plutôt dit un armateur grec ou quelque chanteur de charme pour mémères liftées. Osborne opinant, la tête ailleurs, Amelia s’approcha plus près de lui. Le maire prenait la parole, sous les crépitements des photographes réunis en meute. Parmi les têtes argentées qui dodelinaient devant la tribune, Osborne aperçut la fille de l’ascenseur, Ann, au bras de deux benêts qui n’avaient pas vingt ans.
— Et les grands dadais, là ? demanda-t-il.
Amelia grimpa sur ses orteils et suivit le bout de son nez.
— Les fils d’O’Brian, répondit-elle. Des jumeaux…
Les fils du maire nageaient dans leur smoking, encore en proie aux affres de l’acné. Près d’eux, Ann parcourait la foule en quête d’une tête connue, et fatalement croisa le regard d’Osborne : elle sourit par-dessus les permanentes, lança un très discret clin d’œil avant de se concentrer sur l’estrade où O’Brian haussait le ton.
— Vous connaissez ? glissa Amelia.
— Qui ça ?
— Ne faites pas l’innocent, ça ne vous va pas du tout.
Sa poitrine était quasi inexistante sous son tee-shirt mais le port de ses épaules rattrapait l’oubli.
— On s’est croisés dans l’ascenseur, dit-il. Pas de quoi s’emballer.
— Ça vous arrive ?
— Bof.
Elle hocha la tête — dommage.
Tom Culhane apparut à cet instant.
— Ah, te voilà ! s’exclama-t-il à l’attention d’Osborne. On se demandait si tu allais venir !
— Je suis là.
Pas aimable. Tom avait l’habitude et, en bon Britannique, feignit la bonne humeur.
— Alors ? fit-il en visant la tribune. Vous en pensez quoi ?
Phil O’Brian évoquait les résultats de son homologue Giuliani, l’ex-maire de New York, sa politique à l’égard des criminels et des délinquants, faisant sans la citer nommément l’apologie du principe de tolérance zéro.
— De la merde, répondit Osborne en guise d’analyse. Pourquoi, Culhane, tu as autre chose à proposer ?
Tom ricana, faute de mieux. Phil O’Brian comptait se faire réélire en flattant l’instinct le plus primitif de ces « chers concitoyens », à savoir la peur… Passant du coq à l’âne, Culhane dit alors quelques banalités au sujet de sa femme — Rosemary était paraît-il souffrante, mais sous son sourire de circonstance, c’est lui qui semblait soucieux.
— Au fait, demanda Osborne, quelqu’un sait pourquoi la chaîne de télé maorie n’existe plus ?
— Aetoraoa ? précisa Tom. Ah, c’est vrai que tu étais en Australie… Elle a fait faillite.
— Ah oui ?
— Des mauvais placements, expliqua-t-il, notamment en valeurs de hautes technologies à l’origine du boom de la nouvelle économie. Comme chacun sait, ça n’a pas duré. L’argent de la chaîne publique a été réinvesti quand le vent a commencé à tourner mais Aetoraoa a perdu l’essentiel de ses fonds…
Osborne fit celui qui comprenait. Amelia n’écoutait même pas.
— Je vais boire un verre, dit-elle. Vous m’accompagnez ?
La jeune femme attendait la réponse d’Osborne mais c’est Culhane qui la prit par le bras.
— Bonne idée !
Amelia s’en pinça ses lèvres : Tom avait toujours un mot gentil pour elle mais ce soir elle aurait préféré qu’il reste avec sa femme malade, sa maîtresse ou son chien, enfin qu’il lui fiche la paix ! De fait, Osborne resta à traîner près des plantes vertes tandis que le rouquin l’entraînait vers le buffet…
Depuis l’estrade, Phil O’Brian en finissait avec son discours : la justice serait intransigeante et sans pitié pour les délinquants, il le disait et tenait à ce qu’ils le sachent. Les têtes argentées applaudirent de concert sous les feux ardents des reporters. Steve rejoignit son fils pour la photo et souleva son bras comme s’il venait de gagner quelque chose. Bref moment de communion électorale. On pouvait désormais s’aviner de manière civilisée entre bonnes gens. Tous avaient plus ou moins l’air de se connaître et allaient convergeant vers le buffet. Parmi eux figurait Nick Melrose, au bras de sa fille. Il la présentait à Steve O’Brian qui, malgré les années, restait une figure influente du milieu politique.
D’une blancheur spectrale sous sa poudre, Melanie Melrose était chétive et nageait dans une robe de soirée qui n’allait pas du tout à ses dix-huit ans. Blonde, souriant trop, la gamine donnait le change, accrochée à son père qui l’exhibait à ces gens comme un bijou. Serrant des mains inconnues, Melanie finit par quitter son bras.
Osborne attendit que Melrose se fasse aspirer par la cohue pour aborder son trésor.
— Il faut que je vous parle, dit-il en la prenant par le coude.
D’abord surprise, Melanie le dévisagea sans opposer de résistance — il l’entraînait en douceur.
— On se connaît ?
— Non.
— Alors qu’est-ce que vous me voulez ?
Elle était vraiment maigrichonne.
— Vous parler du cambriolage de la nuit passée.
— Ça m’aurait étonnée…
Melanie saisit le verre qui passait à portée de main et le vida d’un trait. Visiblement ce n’était pas le premier.
— Je voulais vous interroger ce matin mais votre père m’a dit que vous étiez choquée après ce qui est arrivé.
— Ah oui ?
Elle avait l’air de s’en foutre complètement. Osborne se tourna vers le buffet : la foule était dense et Melrose trop accaparé pour remarquer leur échappée.
— Vous savez à qui appartenait la hache dérobée la nuit passée ? demanda-t-il.
— Pas le moins du monde ! singea-t-elle en retour.
— À ce que je vois, vous ne partagez pas la passion de votre père pour l’histoire du pays…
— C’est le moins qu’on puisse dire !
Elle ricana méchamment.
— Vous avez un appartement en ville ?
— Non, répliqua-t-elle du tac au tac : j’habite toujours chez mes parents, si c’est ce genre de question à la con que vous voulez me poser.
Pas commode le squelette.
— Et vous avez toujours les clés de la propriété ?
— Comment ça ?
— Vous ne les avez pas égarées ?
— Non, pourquoi ?
Elle fit un pas mal assuré, se colla à lui, qui la tenait toujours par le coude.
— Il n’y a pas eu d’effraction lors du cambriolage, insinua-t-il.
— C’est votre problème, pas le mien.
Melanie attrapa une nouvelle coupe. Ses ongles étaient rongés jusqu’à l’os.
— Vous allez être complètement soûle si vous continuez à ce rythme.
Le regard tourmenté de la jeune fille prit un air mauvais.
— Vous êtes tous aussi chiants, les flics ?!
— Oui ! D’ailleurs je vous trouve un peu maigrichonne. Sans compter que le champagne n’est pas fameux et vous le buvez comme de l’eau ; vous n’allez pas tenir le coup et ça va mal finir.
Melanie envoyait des éclairs. Elle ne mangeait plus, ou pour vomir, ça ne regardait personne, et surtout pas cet homme qui semblait tout deviner d’elle… Défiant son regard d’adulte, Melanie avala la coupe d’un trait, à l’adolescente.
— Ah oui ? Et qu’est-ce qui vous fait croire ça ?
— Le regard de votre père, répliqua-t-il.
— Qu’est-ce qu’il a, le regard de mon père ? (Elle le toisait de son mètre soixante.) Vous me prenez pour une gamine ?
Osborne plongea dans le maigre décolleté qu’elle exhibait.
— Suivez-moi.
Serrant ses os, il l’entraîna vers les toilettes.
— Où vous m’emmenez comme ça ? fit-elle en se serrant contre lui. Je vous préviens, mon père ne va pas être content du tout ! Oh oh oh !
Melanie riait un peu trop. Ils atteignirent les toilettes des dames, ponctuellement vides. Osborne poussa la gamine dans un des boxes.
— Vous ne m’avez pas dit que vous étiez une fille ! pouffa-t-elle.
Il ferma derrière lui.
Amelia se tenait à l’écart du buffet, une lueur de déception dans ses jolis yeux bleus. Tom était parti lui chercher un verre mais elle n’avait pas soif, encore moins envie de boire. Elle avait suivi de loin le numéro d’Osborne avec cette petite grue rachitique, aussi quand elle le vit l’attirer vers les toilettes son sang avait-il viré à l’eau de Javel — une expression de sa grand-mère qui d’ordinaire la faisait rire. Pas ce soir. Amelia s’ébroua : elle, jalouse ? L’idée lui sembla si triste que son visage avait pâli sous les spots…
— Quelque chose qui ne va pas ? fit une voix derrière lui.
La jeune femme sursauta ; Gallaher la scrutait du haut de son mètre quatre-vingt-dix. Sans qu’elle sache trop pourquoi, ce type lui faisait froid dans le dos. Son regard peut-être, qui semblait voir à côté de vous…
— Non, répondit-elle en forçant sur le naturel. Pourquoi ?
Il jeta un de ces sourires glacés vers les toilettes où Osborne venait de disparaître.
— On dirait que votre protégé a fait une touche, non ?
Le ton se voulait ironique mais ça tombait à plat.
— Pourquoi vous dites des choses comme ça ?
— Pour rien.
Gallaher lui pinça légèrement la joue avant de se retourner vers le buffet. Très désagréable. Amelia s’essuya la pommette comme si elle était sale mais reprit vite son rôle de petit génie insensible : Culhane revenait, les mains encombrées de petits-fours.
— Ça va ?
— Évidemment.
Mais elle en avait marre d’être polie : ça n’allait pas. Pas du tout.
Un peu plus loin, acculée à la cloison des toilettes pour dames, Melanie retenait son souffle :
— Qu’est-ce que vous voulez ? Lâchez-moi…
Osborne la tenait par les aisselles, ou plutôt il la soutenait. La fille de Melrose était soûle mais il y avait de la détresse au fond de ses yeux. Ça ne changea rien au problème.
— Pourquoi ton père ne tient pas à ce qu’on t’interroge ? fit-il en chiffonnant sa robe de soirée.
— J’en sais rien… Mêlez-vous de vos oignons…
Entre ses mains, son corps ne pesait rien.
— Il a quelque chose à cacher ?
Ses yeux roulaient. Chiffe molle, Melanie se colla contre lui. Son décolleté bâillait. Elle ne portait pas de soutien-gorge.
— Vous aimez ça ? balbutia-t-elle. Vous en voulez, vous aussi ?
Elle délirait.
— Tu n’étais pas souffrante ce matin, dit-il. C’est ton père qui t’a consignée dans ta chambre : pourquoi ?
— Qu’est-ce que ça peut faire ?!
Melanie tenta une rebuffade mais elle s’écroula littéralement sur lui. Elle rit.
— Tu sais qui a fait le coup ?
— Pff ! Je sais rien, dit-elle en s’abandonnant à ses bras : rien du tout.
— Tu mens.
— Nooonnnn…
Melanie ferma les yeux. Osborne sentit la pression de son ventre contre sa jambe. Elle lova son entrecuisse, ricana dans un rêve, laissa tomber sa tête sur son épaule et continua de frotter son pubis.
— Baise-moi, souffla-t-elle. Baise-moi…
Folle. Cette fille était folle. Un poing cogna alors contre la porte du box.
— Melanie ! cria une voix autoritaire. Melanie, je sais que tu es là : ouvre tout de suite !
La jeune fille ouvrit de grands yeux, remplis de terreur. Nick Melrose frappa de plus belle.
— Melanie, sors de là !
Elle se mordit la lèvre, accrochée à Osborne. De l’autre côté de la porte, Melrose tambourinait.
— Sortez tout de suite de là !
Osborne se libéra de son étreinte et tira le loquet. En les voyant sortir du box, le visage de Melrose vira au blanc d’hôpital. Sa fille était complètement débraillée et ses joues d’une rougeur suspecte.
— Qu’est-ce que vous faites là ?! siffla-t-il.
La murène montrait les crocs : sans attendre de réponse, il fondit sur sa fille qui, dans un geste de panique, reflua.
— Laisse-moi tranquille !
Manquant de glisser sur le carrelage avec ses talons aiguilles, Melanie se rattrapa au bras d’Osborne. Melrose le fusilla du regard :
— Vous l’avez fait boire.
Il haussa les épaules.
— C’est tout ce que vous avez à dire ?!
— Ce n’est pas à vous que je veux parler mais à votre fille.
— Melanie n’a rien à voir avec cette histoire, éructa-t-il, il faut vous le dire sur quel ton !
— Ce n’est pas ce qu’elle dit.
— Elle dit n’importe quoi ! Vous avez vu dans quel état vous l’avez mise ?!
Oscillant entre la peur et la colère, la gamine avait reflué au fond des toilettes.
— Qu’est-ce qui vous dérange au juste ? répliqua Osborne. Qu’elle parle ? De quoi ?
L’autre fulminait :
— Melanie est fragile, et vous une brute. J’en ferai part à vos supérieurs, comptez sur moi. (Il agrippa sa fille par le poignet.) On rentre !
Ses mâchoires tremblaient de rage. Melanie eut un regard implorant vers Osborne, impassible.
— Tu me paieras ça, marmonna Melrose.
Ils vidèrent les lieux sans qu’on sache à qui il s’adressait.
Un quartier de lune éclairait la nuit. Pas âme qui vive sur la pelouse, sinon quelques lapins qui dressaient les oreilles à son approche.
Il était deux heures du matin lorsque Osborne se glissa jusqu’à l’aile gauche de l’institut médico-légal. D’après ses souvenirs, les caméras de surveillance se situaient à l’entrée du bâtiment. Quant au gardien de nuit, il lisait d’un œil assoupi une quelconque revue sportive, les pieds sur le comptoir du grand hall.
Rompu à ce type d’exercice, Osborne grimpa sur le toit et, sans bruit, força l’une des fenêtres coulissantes. Cette intrusion nocturne pouvait lui coûter cher mais les informations récoltées dans les fichiers de la police étaient maigres et l’accès au dossier ne pouvait se faire sans l’aval de Gallaher. Autant demander son chemin à un poteau.
Il referma doucement la fenêtre, alluma sa Maglite et se dirigea à pas de loup vers le bureau du coroner Moorie. Le nouveau légiste en chef avait investi l’antre de McCleary, son prédécesseur : si les rapports d’autopsie des corps découverts dans le charnier avaient été vidés de l’ordinateur de Fitzgerald, les originaux se trouvaient forcément ici. Et puis, cette histoire de suicide ne l’avait jamais convaincu, il fallait qu’il en ait le cœur net…
Osborne trouva le bureau du coroner, bloqua la porte en cas d’intrusion, ouvrit les tiroirs métalliques, commença à fouiller.
Le dossier de Fitzgerald était mince à la lueur de la torche. Il l’ouvrit et tomba aussitôt sur les photos numériques. Son cœur se serra. Il y en avait partout, des bouts de chair et sang, d’os et de matières spongieuses, une giclée avait même moucheté le mur avant de couler sur le carrelage… Osborne ravala sa salive. À terre, Fitzgerald tenait encore à la main le revolver, un .38 de service. Mais il n’avait plus de visage : le coup avait été tiré dans la bouche et le choc hydrostatique avait pulvérisé la boîte crânienne.
La vue de son ami dans cet état lui fit un sale effet. Osborne réprima la brève montée de rage qui lui comprimait la tête et se concentra sur le rapport d’autopsie. Il eut beau l’éplucher, tout concordait : l’arme utilisée était bien son arme de service, d’après la balistique Fitzgerald avait appuyé lui-même sur la détente, on retrouvait les traces de poudre sur ses doigts, ses empreintes sur la crosse… Osborne grimaça ; Jack Fitzgerald semblait s’être bel et bien suicidé. Bon Dieu, pourquoi avait-il fait une chose pareille ? Et sa femme ? Sa fille ? C’était incompréhensible…
Il rangea le dossier et continua ses recherches, fébrile.
« K » comme Kirk. Le tueur en série.
Une poignée de feuilles constituait le rapport d’autopsie des victimes retrouvées dans le charnier. Katy Larsen, Mark Wilson, Kirsty Burell, ils étaient tous là. On venait même d’identifier le quatrième corps : celui de Samuel Tukao.
Les clichés étaient eux aussi épouvantables, et les détails particulièrement sordides : toutes les victimes avaient été désossées — un fémur. Pour quelle raison, on ne le disait pas. D’après le coroner Moorie qui avait repris l’enquête, Kirk semblait s’adonner à des sortes de rites anthropophages, sacrificiels : on avait également trouvé des restes d’animaux dans le charnier, cochons, poulets, opossums… Osborne poursuivit la lecture, de plus en plus intrigué.
La mort de Kathy Larsen était datée du 25 décembre, celle de l’indic de Fitzgerald du 27, l’agent du 30 du même mois. Tous exécutés en l’espace d’une semaine. Seul le décès de Tukao était antérieur — décès estimé environ deux mois plus tôt…
Samuel Tukao était donc la première victime du tueur en série.
Osborne eut alors une impression désagréable ; d’après la reconstitution des squelettes, si tous avaient la nuque ou le crâné brisé, Samuel Tukao avait eu en prime plusieurs dents arrachées — incisives, canines, un véritable massacre. Moorie avait aussi relevé des traces de brûlures sur sa peau… On l’avait torturé. À mort.
Quant aux fémurs soutirés des corps, ils avaient disparu.
Hana avait dit qu’elle rentrerait les week-ends de son école maorie mais elle ne rentrait plus. Plus du tout. Le baiser volé à l’arrêt de bus l’avait-elle dégoûtée à ce point ? Paul guettait son arrivée chaque vendredi soir, en vain. Cherchait-elle à le fuir ? Voulait-elle le punir de son audace ? S’en foutait-elle complètement ?
C’est dans le bus, un jour, et de manière faussement désinvolte, qu’une des sœurs Douglas lui dit qu’Hana passait son temps au marae[13] de ses grands-parents, du côté de West Coast Road : elles avaient reçu une lettre, pas lui ? Elle ricanait, la gourde…
Paul avait suivi la piste.
Il apprit ainsi que Pita Witkaire avait été professeur de maori à l’université avant de se consacrer à la culture autochtone. On le disait activiste mais c’était surtout sa femme, Wira, qui était connue. Rangatira[14] de haut rang, la grand-mère d’Hana était considérée comme une encyclopédie vivante, la gardienne du savoir des ancêtres.
341, West Coast Road. C’était l’adresse. Comme Hana ne revenait pas, il décida d’aller voir.
Paul prit le car un samedi matin, très tôt, avec une série de nœuds dans le ventre en guise de petit déjeuner. Hana lui avait conseillé de fuir la cité où ils avaient grandi, mais pour aller où ? Au marae de ses grands-parents ? Était-ce une façon de lui demander de la rejoindre ?
Une fois à la gare routière, il prit un autre bus qui le mènerait hors d’Auckland. Il faisait chaud malgré la climatisation, les grosses Polynésiennes s’éventaient sur les sièges voisins, à demi assoupies, et l’appréhension montait à mesure qu’il approchait du marae. Enfin, après un lent périple le long des collines, le chauffeur lui souhaita une bonne journée et le déposa sur le bord de la route.
West Coast Road s’étendait sur plusieurs kilomètres, de l’interminable banlieue d’Auckland jusqu’aux collines. Là, le bush reprenait ses droits : pongas argentés, puipuis et autres fougères géantes s’entremêlaient dans les sous-bois qu’il longeait. De la route, on distinguait à peine les habitations… 341. Ça sentait le bois sec et la mousse en suspension le long du sentier. Paul aperçut d’abord un toit de couleur ocre, puis des baraquements de préfabriqués tagués à la hâte qui rappelaient plus une école abandonnée qu’un lieu de culture autochtone. Le marae se situait un peu plus loin, caché derrière les branches.
Paul contourna l’édifice, en silence. C’était un bâtiment de la taille d’une grande maison ouvert sur une place — le marae proprement dit. Sculptée selon la tradition, les piliers qui ornaient la façade étonnaient par leur provocation : phallus énormes tombant à même le sol et gueules grimaçantes de guerriers tirant la langue, stigmates primitifs du haka[15]… Paul se réfugia derrière une fougère tentaculaire : un groupe de Maoris sortait du whare[16] en échangeant des plaisanteries. Ils étaient une vingtaine, torse nu ou en short, hommes et femmes confondus ; parmi eux Hana, tee-shirt blanc, short noir, toutes cuisses dehors…
La troupe partit à petites foulées le long du chemin qui serpentait autour du marae. Paul reflua sous les branches, une paire de cuisses brunes en Cinémascope. Ils passèrent devant lui sans le voir, englué par la masse végétale. Après quoi les Maoris se regroupèrent au centre du marae. Au milieu de ces corps musculeux, Hana souriait comme il ne l’avait jamais vue faire. Sa peau luisait après le léger footing, ses cheveux attachés dégageaient son visage d’amazone, il la buvait de loin, comme l’océan le crépuscule… Enfin tout le monde se tut — un homme de petite taille venait d’apparaître.
Râblé mais noueux comme les lianes du bush alentour, Pita Witkaire prit la parole. Sa voix chantait ; ce fut sa première surprise. Le Maori apostropha le groupe qui se mit à rire. Trop loin pour saisir ce qui se disait, Paul en profita pour se rapprocher…
Les Maoris empoignèrent bientôt des pouwhenuas[17] ou des patus[18] traditionnels puis, répondant aux injonctions de Witkaire, les femmes se placèrent au centre du marae, les hommes dans leur dos.
Witkaire lança alors une mélopée gutturale, aussitôt reprise par les femmes. Hana avança la première, un club à double pointe à la main : chantant d’une voix aiguë mais forte, elle menait les autres femmes, parfaitement synchrones. Les Maories invoquaient la terre, le ciel et les ancêtres qui les avaient vus naître, mais leur chant se chargea vite de colère. Hana avançait toujours, l’arme à la main, quand ses yeux se mirent à rouler. Figures spectrales, on n’y voyait plus que le blanc.
Fendant l’air de leur massue, les hommes débordèrent les femmes sur leurs ailes. Langue protubérante, pupilles dilatées, ils frappèrent leurs cuisses et le sol, ils le frappèrent encore, jusqu’à le faire trembler : leur langue se contorsionnait, leurs yeux semblaient vouloir jaillir de leurs orbites, et les cris rauques expulsés de leur poitrine allaient se perdre dans le bush. Frissonnant de rage, poings levés vers le ciel qui n’y pouvait rien, les Maoris brandissaient leur colère comme si les nuages pouvaient reculer sous l’impact, ils jetaient leur violence à la face d’un monde révolu, et leur impuissance comme un dernier défi. Les massues fusèrent dans l’air étouffant. Ils continuèrent de massacrer le sol de leurs pieds nus et leurs pupilles roulaient dans la transe, à s’en déchirer le blanc des yeux.
Paul reflua sous les fougères : leurs grimaces obscènes rappelaient les figures des totems.
Les femmes revinrent à la charge : le visage d’Hana s’était déformé, tordu. La sueur ruisselait de ses cuisses nues, ses yeux dilatés envoyaient des éclairs et c’est tout son corps qui avançait vers lui. Paul ne voyait qu’elle depuis les fougères, terrifiante dans son cri de malheur. Elle eut une brève convulsion : sa poitrine vibra de toutes ses membranes. Les Maoris piétinèrent le sol, comme pour l’achever.
Ce qu’ils firent.
Fascinant.
Paul retint son souffle, hypnotisé par la puissance du haka : ils dansaient comme on vide un chargeur.
Tout cessa d’un coup : la danse, les invocations, leurs regards de possédés, en un instant le monde redevint paix et silence.
Une poignée de secondes s’échoua là, sur le tapis d’épines où il restait pétrifié : Hana regardait dans sa direction, avec ses yeux de démente…
— Dis donc toi, qu’est-ce que tu fais là ?
Paul sursauta : un Maori au faciès peu commode le surplombait, les mains sur les hanches.
— Allez, sors de là, dit-il.
La confusion l’emporta sur la peur. Paul se dépêtra tant bien que mal de la végétation et, poussé par l’ombre du Maori, avança vers le marae où les danseurs le dévisageaient.
— Alors, lança Pita Witkaire, comme ça on nous espionne ?
Un mince sourire flottait sur ses rides. Paul voulut répondre quelque chose, n’importe quoi, mais les autres se mirent à rire. Certains échangèrent des réflexions dans leur langue maternelle, qu’il ne comprenait plus — cette fois-ci, les livres ne lui seraient d’aucun secours…
— Eh bien, jeune homme, reprit le maître de cérémonie. Puisqu’il en est ainsi, tu vas te joindre à nous pour le reste de la séance. On va voir comment tu te débrouilles…
Cerné par les Maoris, Paul ne bougeait plus. Les voix lui parvenaient mais il n’en saisissait pas le sens. Un patu atterrit dans ses mains. La foule l’enserrait, l’étouffait, il était le petit Blanc au milieu d’une tribu sauvage, il était prisonnier des amazones dont la chef le considérait d’un regard accusateur, elle seule capable de le gracier. Il aurait voulu disparaître, retourner d’où il venait, du fond de la poubelle, du cul de sa mère et même de l’océan : il aurait voulu non pas mourir mais n’être rien, et ce rien le laisser là, comme un paillasson sur lequel le monde entier pouvait bien se décrotter.
Un des Maoris lui montra le maniement de l’arme, puis décomposa pour lui les pas de danse qui l’accompagnaient — une succession de petits sauts, effectués la plupart à cloche-pied. Paul rêvait debout, affreusement vivant, et Hana ne faisait rien pour le tirer de là.
— Allez ! lança Witkaire d’un air malin.
On lui fit une haie d’honneur ; pressé par la foule, Paul s’exécuta avec la gaucherie des débutants, stupide et ridicule dans ce jeu de marelle incompréhensible. Il fit un bond, puis deux, aussitôt ponctués par des rires. Hana se tenait face à lui, toute dégoulinante de sueur et, comme les autres, elle riait de sa maladresse congénitale, sa maladresse de bâtard. Elle seule pouvait le sauver mais elle ne fit rien, préférant le laisser crever de honte au milieu des siens plutôt que de l’aider. La garce s’était bien moquée de lui : ses sous-entendus, ses encouragements à quitter Red Hill, son école maorie où il pourrait la rejoindre, tout ça n’avait jamais existé. Elle lui avait raconté des histoires, elle lui avait fait croire aux mirages, elle lui avait fait croire qu’ils s’aimaient.
Paul s’était enfui sitôt la danse achevée. Cette fois, l’humiliation était totale…
Le café du matin ramassa le goût de vase qui croupissait dans sa bouche.
— Bien dormi ? lança le barman.
— M’en souviens pas.
— Hé hé !
— Sers-moi plutôt un autre café.
Kieren, un jeune type qui poursuivait en parallèle des études de chinois, machina l’espresso. Le bar de l’hôtel Debrett ouvrait à peine ; les tabourets étaient encore perchés sur le comptoir. Osborne consultait le New Zealand Herald, paquet de papier où l’on annonçait le lancement de la campagne municipale. Phil O’Brian souriait pour les objectifs, un bras levé triomphalement par son père. En cas de réélection, Phil, quarante-sept ans, se voyait promis à un avenir des plus brillants : ministre, Premier ministre, son père Steve ne le disait pas mais il vantait les mérites du rejeton « mieux armé que lui au même âge »… Osborne jeta le journal à l’autre bout du comptoir.
— On dirait que vous n’aimez pas trop O’Brian, fit remarquer le barman, un œil amusé sur le journal en vrac.
— Ce n’est pas le maire qui me dérange, c’est sa politique.
Kieren haussa les épaules.
— C’est pareil, non ?
Sans doute. Peu importe. Osborne avait des nœuds à l’estomac — Hana, ou ce qu’il en restait… Une volée de cafés plus tard, il était dehors.
Pressés par la cohue du matin, les employés de la City couraient pour aller compter de l’argent. La Chevrolet était garée dans Vulcan Street, une petite rue perpendiculaire où flottaient des émanations de croissanterie industrielle. Osborne ouvrit la portière, plongé dans ses pensées.
Malgré son petit numéro dans les toilettes de l’Observatoire, il n’avait pas tiré grand-chose de Melanie Melrose. Quelqu’un avait pourtant pénétré dans la propriété pour y voler la hache du vieux chef. Osborne ne croyait pas aux passe-muraille : s’il n’y avait pas eu d’effractions chez Melrose, c’est que l’auteur de ce coup fumant avait les clés. Celles de Melanie, ou plutôt son double, fait à son insu. La fille de Nick Melrose était plus accessible que son père et manifestement assez perturbée pour se faire abuser : c’était sa piste. Anorexique, tendance hystérique, voire nymphomane, Melanie semblait vivre sous la férule de son père mais Osborne avait décelé une part de mystère, que la jeune fille gardait pour elle : un secret qui, vu l’état de son corps, aurait gagné à être divulgué. L’arrivée impromptue de Melrose avait malheureusement suspendu l’interrogatoire. Quelqu’un l’avait-il prévenu de leur escapade dans les toilettes ? Le plus étrange provenait des rapports d’autopsie consultés la nuit passée : non seulement les victimes de Kirk avaient été désossées mais les fémurs avaient disparu. Kirk les cachait-il ? Dans quel but ? Avait-il un complice ? Zinzan Bee ? Est-ce lui, le gardien des os ? Et pourquoi le coroner Moorie gardait-il de telles informations sous le coude ? Il y avait aussi le quatrième cadavre, qu’on avait fini par identifier : Samuel Tukao, d’après la fiche anthropométrique. La nouvelle n’avait pas filtré. Gallaher avait-il donné des ordres en ce sens ?
Tout ce qui touchait de près ou de loin à la mort de Fitzgerald semblait édulcoré, comme si on craignait la lumière. Fitzgerald s’était pourtant suicidé : le rapport balistique était formel. Osborne revoyait les photos numériques du dossier, tous ces bouts de lui éparpillés, et il avait beau se triturer la tête, le suicide de son ami restait pour lui un mystère. Même viré de la police, Fitzgerald aurait continué à chercher sa famille : c’était son espoir, sa passion triste. Les avait-il retrouvés ? Depuis le temps, ça semblait impossible. Non, il s’était passé quelque chose, un événement imprévu. C’était son idée fixe. Qui d’autre que Zinzan Bee ?
Osborne était revenu pour tirer cette affaire au clair mais il ne sentait pas le coup. Il se sentait comme parasité.
Tom Culhane pianotait sur son clavier, les vestiges d’un fish and chips emmitouflés dans du papier journal. Il s’était levé tôt pour accompagner sa femme à la clinique privée du docteur Boorman, et si l’ambiance était électrique dans la voiture, lui y croyait. Dur comme fer.
À Auckland une nouvelle vie commençait, loin du père de Rosemary et de son emprise sur elle, loin du sien aussi. Boorman trouverait un remède, il le payait assez cher pour ça. Plus de fausses couches. Ses trente-huit ans n’étaient rien, c’était juste une question de temps. Il fallait qu’elle change d’air, qu’elle sorte un peu de sa névrose obsessionnelle, après tout Boorman n’avait pas trouvé d’incompatibilité génétique, tous les espoirs étaient donc permis, et puis le poste pour Auckland était un signe fort. Ils s’en tireraient, tous les deux, ils seraient de nouveau ensemble. Condamné à tenir le couple puisque Rosemary s’était déjà effondrée — une dépression dont elle ne sortait pas, ou alors hagarde, pour le journal du soir ou un film à la télé — il la sauverait, et son couple avec. Il fallait y croire, voilà tout.
Bref, Tom Culhane était un incurable romantique. L’arrivée d’Osborne allait tout chambouler.
Une pilule avalée dans un café-machine qu’il balança illico à la poubelle, Osborne bougonna un bonjour et, sans même évoquer la soirée de la veille, se posta devant l’ordinateur. C’était le foutoir sur son bureau.
— Des nouvelles de la fille aux requins ? demanda-t-il.
Le rouquin chassa sa femme de ses pensées et consulta son carnet d’enquête.
— Johann Griffith ? Oui, enfin, les vérifications de routine… Des parents sont venus reconnaître le corps. (Tom consulta son carnet.) Johann Griffith : trente-cinq ans, résidant à Waiatarua, près d’Auckland, célibataire, employée dans une entreprise de travaux publics… Sa disparition n’a pas été signalée car tout le monde la croyait en voyage. Je suis en train de réunir les adresses et les numéros de téléphone de ses proches pour reconstituer son emploi du temps…
— Gallaher t’a mis sur le coup ?
— Pour les tâches fastidieuses, j’ai du talent on dirait, ironisa-t-il. Et Melrose, on a une piste ?
— Non.
Enfumant la pièce d’un halo bleuté, Osborne connecta son ordinateur aux différents services.
Des quatre victimes de Kirk, trois étaient directement liées à l’enquête menée par Fitzgerald : l’agent Wilson, Larsen, la colocataire, et Burell, pute et indic. Seul Tukao n’avait a priori rien à voir avec l’affaire en cours. Il était pourtant la première victime et sa disparition ne semblait pas avoir inquiété grand monde…
Osborne chercha un moment avant de retrouver sa trace. Samuel Tukao exerçait la profession de notaire à Mangonui, au nord de l’île. Comme le téléphone de l’agence ne répondait pas (numéro erroné), il finit par dénicher sa veuve à Russell, Bay of Island.
Mme Tukao ne se montra pas surprise par le coup de fil d’un policier : d’autres inspecteurs étaient venus la veille pour lui poser des questions au sujet de la mort de son mari.
— Votre mari a disparu depuis des semaines, s’étonna Osborne, pourquoi n’avez-vous rien dit à la police ?
— Détrompez-vous, rétorqua la veuve avec véhémence. Ça fait deux mois que je ne dors plus : Sam a disparu du jour au lendemain, sans laisser de traces, croyez-bien que j’ai aussitôt averti la police de Mangonui !
— Dans ce cas, pourquoi sa disparition est-elle restée sans suite ? poursuivit Osborne. Les flics du coin n’ont pas mené d’enquête ?
— Si, bien sûr, mais… la police de Mangonui croyait à une escapade ; c’est d’après eux le cas de figure le plus fréquent. Je crois surtout qu’ils m’ont mis ça dans la tête pour que je ne m’inquiète pas trop mais on ne trompe pas l’instinct d’une femme, dit-elle avec amertume. Je savais bien qu’il était arrivé quelque chose à Sam, qu’il ne s’était pas enfui avec une autre…
— Hum. Votre mari, il a disparu de quelle manière ?
— Le plus simplement du monde, fit-elle, lasse. Sam a pris sa voiture pour aller à la pêche, comme tous les dimanches matin, et je ne l’ai jamais revu…
La pauvre femme en avait des sanglots dans la voix.
— Votre mari travaillait toujours ?
— Oui. Il allait justement prendre sa retraite…
— Qui est venu vous interroger ?
— Deux inspecteurs, répondit la veuve.
— Des flics d’Auckland ?
— Oui.
— Vous connaissez leur nom ?
— Eh bien…
— Ils se sont bien présentés, non ?
— Oui… (La veuve n’avait plus toute sa tête.) Oui, elle répéta, comme si elle cherchait dans sa mémoire. Les agents Dow… ou Dowd, et Mertens…
Inconnus d’Osborne.
— Que vous ont-ils dit ?
— Pourquoi vous me posez toutes ces questions ? se défendit Mme Tukao. On m’a interrogée pendant des heures et…
— Répondez.
Perturbée, la femme du notaire soupira longuement.
— Les deux inspecteurs m’ont dit que mon mari avait été victime du tueur en série, celui dont on a parlé à la télévision. Une terrible malchance. La mauvaise rencontre au mauvais endroit… C’est abominable.
Osborne gambergeait à l’autre bout du fil : que faisait Kirk si loin au nord ? Waikoukou Valley se situait à trois ou quatre heures de route de Mangonui : pourquoi avait-il pris le risque de transporter le corps du notaire sur une si longue distance alors que les autres victimes étaient pour ainsi dire sur place ?
— Une chance pour que votre mari connaisse le tueur en question ?
— Oh ! Absolument aucune ! assura-t-elle.
— Et Zinzan Bee ? Ce nom vous dit quelque chose ?
— Zin Zamby ? Non…
— Tukao, c’est un nom maori, insista Osborne. Vous avez toujours un lien avec la communauté ?
— Seul mon mari était d’origine maorie, rectifia la veuve. Enfin, Sam était tout ce qu’il y a de plus assimilé.
— Que voulez-vous dire ?
Le ton sec la mit mal à l’aise.
— Eh bien, expliqua-t-elle, Sam n’a jamais eu beaucoup de contacts avec la communauté… peut-être en raison de son statut social, vous comprenez : la réussite, ça fait parfois des envieux…
— Et aussi des arrivistes, releva-t-il. Votre mari n’avait donc plus de contacts avec sa tribu d’origine : ce ne serait pas celle des ngatis kahungunus ?
La tribu dont était originaire Zinzan Bee.
Dans le combiné, la voix de Mme Tukao était de plus en plus fébrile.
— Non, dit-elle. Sam était d’origine tainui.
Osborne ressentit alors comme un bref changement de métabolisme. Il expédia les salutations et raccrocha, les mains moites.
Tainui : l’homme qu’on avait torturé à mort était d’origine tainui…
Le nom de la tribu maorie lui fit comme un électrochoc. Hana était à demi tainui…
Non, il ne l’appellerait pas.
Il ne ferait pas une connerie pareille.
Pour quoi faire d’abord ? L’interroger sur les liens éventuels de certains membres de sa tribu avec un certain Sam Tukao, ancien notaire à Mangonui ? Ridicule ! Il aurait l’air de quoi ? D’un flic ! D’un sale flic ! Ah, le beau retour que voilà ! Le come-back du siècle ! Non, il n’était pas rentré pour la revoir, encore moins pour lui poser des questions. Elle avait répondu à toutes.
Non, il fallait trouver autre chose.
Pita. Pita Witkaire. Bien sûr. Le vieux chef tainui connaissait tout le monde, il était le mieux placé pour le renseigner sur les activités du notaire : pas elle ! Évidemment !
Culhane regardait son équipier s’agiter, intrigué par l’inquiétant triomphe qui irradiait son visage.
Osborne pianota sur le clavier ; d’après l’annuaire électronique, Pita Witkaire habitait toujours le marae de West Coast Road. Il téléphona, une énième cigarette à la bouche, mais ça ne répondait pas. Il insista (il était peut-être dans la salle d’entraînement), sans succès. L’adrénaline redescendit aussi vite qu’elle avait monté. Une chape de plomb lui tomba sur les épaules. Un poids mort.
Osborne frotta son visage comme s’il voulait l’effacer.
S’effacer.
Disparaître des cartes et finir de cuver sa mort, comme à Sydney, avec un sosie d’elle dans chaque poche, à sortir comme un joker…
Hana.
Ce qu’elle était devenue, où elle vivait, ce qu’elle avait fait depuis tout ce temps, il n’en savait rien. Foutre rien. Mais elle était là, comme une onde aérienne sur les surfaces. Il hésitait encore. Elle aussi pouvait le renseigner sur Samuel Tukao, au pire elle pourrait lui dire où était son grand-père. Elle pouvait tout aussi bien l’envoyer balader… Enfin, suivant les signes, Osborne entama les recherches.
Après une inspection infructueuse de l’annuaire électronique, il examina les différents services de la ville. Téléphone mobile, gaz, électricité, chauffage, listes électorales, immatriculations d’automobiles, motos, scooters, dossiers bancaires, cartes de guichet automatique, fichiers d’opérations bancaires en ligne, dossiers de crédit, déclarations de revenus, chèques de voyage, assurance maladie, responsabilité civile, police d’assurance, soins de santé, Sécurité sociale, avantages sociaux au travail, allocations d’assurance chômage, rentes d’invalidité, aides gouvernementales, abonnement au câble, Internet, journaux, revues, enlèvement des ordures, installations sanitaires, livraison, achat, vente, location d’immeuble, location de voiture, réservations de chambres d’hôtel, de spectacles, billets d’avion, de croisière ou de train, activités et appartenance à des groupes associatifs, dossiers des avocats judiciaires, transactions boursières, les fichiers défilaient sur l’écran de l’ordinateur, en vain : Hana n’apparaissait nulle part.
Avait-elle fichu le camp ? Avait-elle pressenti qu’il reviendrait ? Se cachait-elle ?
De quoi ?
De qui ?
De lui ?
Osborne devait faire une drôle de tête puisqu’à l’autre bout de la pièce Tom en oublia un moment ses cristaux liquides.
— Qu’est-ce que tu cherches ?
Osborne répondit sans même relever la tête.
— Ma femme.
Trois cent quinze, trois cent vingt, trois cent trente-huit… Après un long sprint avec le vent, la Chevrolet stoppa au 341, West Coast Road. Osborne claqua la portière et marcha vers le marae de Pita Witkaire.
Quinze ans avaient passé depuis sa première (et dernière) venue. Paul ne le savait pas à l’époque mais, selon la coutume maorie, les visiteurs étaient d’abord soumis au wero, sorte de défi amical lancé à ceux ou celles qui veulent intégrer le marae : cette coutume servait à créer un lien. Et lui, obnubilé par le regard d’Hana qu’il croyait moqueur, il avait fui sitôt sa danse achevée, pitoyable prestation à n’en pas douter, crevant de honte et de rage impuissante à l’idée qu’elle pût ainsi l’abandonner à son sort… Imbécile. Il n’avait rien compris. Ça depuis le premier jour…
Osborne fila sous la voûte des fougères géantes qui jadis croyaient le protéger et atteignit les premiers baraquements, des pensées noires dans la tête.
Pita Witkaire était connu dans la communauté pour ses activités culturelles : maître de cérémonie, il défendait l’honneur des Tainuis lors des rencontres intertribales qui avaient lieu chaque année. La compétition, substitut des guerres d’antan, avait lieu dans trois semaines : Osborne ne croisa pourtant personne. La cour de l’école était vide, les fenêtres closes, sans rumeurs. Il flottait ici comme un parfum de friche, qu’il ne reconnut pas. Le marae semblait désert.
Plus loin, montée sur pilotis, la maison de Pita Witkaire repoussait tant bien que mal l’avancée du bush ; Osborne se fraya un passage parmi les fougères exubérantes et, après un rude combat contre la nature, se hissa jusqu’à la terrasse. Là, il passa un œil par la vitre poussiéreuse : ne décelant aucune présence humaine, il força la porte coulissante. Le salon était sommaire, la cuisine impeccable. Tout était parfaitement rangé, avec une vague odeur de renfermé qui flottait. Il grimpa à l’étage, visita les différentes pièces et se résigna à l’évidence : la maison de Pita Witkaire était inhabitée. Il ne restait plus que des mouches mortes sous la baie vitrée du salon et l’étrange impression d’arriver trop tard.
Passant le doigt sur la table du salon, Osborne estima le taux de poussière à plusieurs semaines. Bizarre : l’électricité ne fonctionnait pas, pourtant il y avait encore ses affaires dans les placards… Le grand-père d’Hana avait-il abandonné ses activités culturelles ?
— Vous ne savez vraiment pas où je peux le trouver ?
Remontant la route à pied, Osborne avait sonné à la première habitation, deux cents mètres plus haut dans le virage. À la tête déconfite de la voisine, il comprit qu’elle n’en savait pas plus.
— Non, vraiment, faudrait demander à mon mari. Tenez, le voilà qui arrive…, dit-elle en se tournant vers la route. Vous n’avez qu’à lui demander.
Un retraité en chemise à carreaux remontait tranquillement la côte, un opossum pendu au bout du bras. Sa tête ronde bringuebalait au rythme de ses pas, les yeux globuleux.
— Cette saloperie s’est prise dans mon piège ! proféra l’homme en soulevant son trophée.
L’opossum semblait les regarder depuis ses pupilles vides, son corps de nounours comme une chiffe molle. Un chien jappait dans les pattes de son maître et, avec enthousiasme, sautait vers le marsupial pour mordre méchamment. Déclaré fléau national depuis qu’un illuminé en avait importé d’Australie, les opossums ne se contentaient pas de manger les feuilles des arbres, ils les tuaient. Dévastateur de forêt, sans prédateurs (un autre imbécile avait bien tenté de peupler les forêts de renards mais ces derniers trouvaient plus facile de chasser les oiseaux), tuer un opossum était devenu par la force des choses un devoir national. Le voisin jeta la dépouille près de la niche.
— Vous cherchez quelque chose ?
— Pita Witkaire, répondit Osborne.
— Bah, fit-il. On ne l’a pas vu depuis des semaines. (Il se tourna vers sa femme.) Combien ? Cinq, six ?
— Ah oui, au moins ! confirma l’intéressée.
— Le marae a l’air désert. Vous savez depuis quand ?
— Ça je saurais pas vous dire. Pita, on l’a juste vu un peu cet hiver, poursuivit le voisin, et puis au printemps, je saurais pas dire à partir de quand, on l’a plus vu.
— Il ne vous a rien dit ? reprit Osborne. Aucune allusion ?
— Non, pas d’allusions. C’est pas un gars bavard…
— Peut-être qu’il a pris des vacances, hasarda la voisine, ou alors sa retraite… Vous êtes de la famille ?
Près de la niche, le bâtard dévorait à belles dents. Osborne aussi avait envie de mordre. Il recommençait à dérailler.
— Je travaille pour la police d’Auckland, dit-il en leur tendant sa carte. Appelez-moi si Pita revient au marae : vous nous rendriez à tous les deux un grand service.
Il tenta un sourire, sans grand succès. Les voisins toutefois opinèrent.
— Comptez sur nous !
De bons citoyens.
Rien à voir avec lui.
Un soleil tout engourdi flottait sur les quartiers nord de la ville. À l’heure de la sortie des bureaux, la circulation était fluide : ici il n’y avait pas de bureaux.
Loin du business prospère de la City, le quartier de Red Hill s’engorgeait à mesure que les migrants migraient : éleveurs frappés par l’arrêt des subventions jusqu’alors allouées à leurs sempiternels moutons, Tongiens, Samoans, ou Fidjiens exilés rêvant d’All Blackitude, petits commerçants asiatiques venus tenter leur poignée de dollars au bout de l’Occident ou Maoris mis au piquet du grand virage néo-libéral, on trouvait un peu de tout — tout au plus une série de baraquements sensiblement identiques où, entre moleskine et torgnoles, la jeunesse autochtone oubliait vite l’enfance.
Osborne n’y avait plus mis les pieds depuis des années mais le quartier où ils avaient grandi n’avait pas beaucoup changé. La maison des parents d’Hana non plus. Il claqua la portière, passablement anxieux. Il ne vit pas de véhicule sous le garage ouvert, juste des outils de jardinage et quelques seaux remplis d’eau croupie : Glenn devait être parti en ville… Osborne poussa le portail vermoulu. Il reconnut d’abord la haie, le jacaranda en fleur, puis la fenêtre de la chambre où s’effeuillait son amour d’enfance…
— Susan, vous êtes là ?
La mère d’Hana bêchait un plan de patates douces au fond du jardin. Elle l’aperçut et laissa choir l’outil sur ses bottes en plastique.
— J’aimerais vous parler, dit-il. Deux minutes.
Surprise, Susan recula d’un pas. Les cheveux décoiffés sous le chapeau de paille, son visage était soudain fantomatique. Elle jeta un œil à sa montre, comme si tout cela était une question de temps.
— Écoutez, je ne sais pas, Glenn va rentrer d’une minute à l’autre et…
— Deux minutes et vous n’entendrez plus parler de moi.
Susan hésita. Deux minutes contre l’éternité, ça se jouait : Glenn n’en saurait rien, elle ne le lui dirait même pas, de toute façon c’était de l’histoire ancienne…
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Des renseignements au sujet d’un ancien notaire décédé il y a peu, dit-il, Samuel Tukao : il exerçait à Mangonui. Tukao avait des liens avec la tribu tainui.
La mère d’Hana oublia son potager en friche.
— Je ne connais pas ce monsieur, dit-elle.
Susan était une pakeha : si elle s’était mariée à Glenn, le fils de Pita et Wira Witkaire, les histoires des Maoris ne la concernaient pas. Voilà ce qu’elle voulait lui signifier. La recherche de l’identité culturelle, ou plutôt son absence pour ce qui concernait Glenn, ne lui avait jamais causé que des malheurs. Susan en avait assez. C’était une femme fatiguée.
— Et votre mari ? relança Osborne.
— Vous savez qu’il est têtu, répondit-elle. Même s’il connaissait votre notaire, je ne pense pas qu’il vous en parlerait…
L’air était lourd de sous-entendus. Osborne sentait la tension monter, comme si le sang filait plus vite dans ses artères.
— Et Pita ?
— Il doit être au marae, répondit Susan, évasive.
— J’en viens : il n’y a personne.
— Alors il doit être en vadrouille. (Des rides se formèrent sur son front.) Écoutez…
— Il n’enseigne plus le haka ?
— Je… je ne sais pas. Pourquoi ?
— Le marae était désert, insista Osborne, et ça depuis un moment.
Sa voix changeait imperceptiblement.
— C’est l’été et…
— Je me fous de l’été, coupa-t-il. Il n’y a pas que les classes qui sont vides, la salle d’entraînement et la maison aussi. Où sont les danseurs ? Et Pita ?
Un voile d’inquiétude passa sur son visage vieilli.
— Je ne sais pas, balbutia Susan. Nous n’avons plus beaucoup de contacts depuis la mort de Wira…
— Et Hana ?
Son ton était plus agressif que ses pensées.
— Quoi Hana ?
— Où est-elle ?
Susan planta son outil dans la terre fraîche.
— Elle est partie, dit-elle sans le regarder.
— Partie où ?
— En Europe.
Osborne s’approcha, des billes d’acier dans les veines.
— Impossible, dit-il. J’ai vérifié les listings des vols internationaux : son nom ne figure nulle part.
Susan n’aimait pas le ton que prenait sa voix. Il lui faisait peur. La peau rougie par le soleil austral, elle rajusta son chapeau de paille.
— Écoutez, Paul, nous n’avons plus de nouvelles depuis des mois. Juste une lettre pour nous dire qu’elle partait.
— Où ?
— Je ne sais pas…
Susan regardait sa bêche comme un objet mort.
— Elle n’a rien dit de plus ?
— Si : qu’elle nous aimait.
La mère d’Hana releva la tête. Ses yeux étaient bleus, pleins d’eau.
— Vous mentez.
Osborne serrait les dents.
— Non. Partez maintenant, adjura-t-elle comme si elle avait senti le danger. Je ne sais pas où est Hana : elle a juste dit qu’elle s’en allait, elle n’a pas dit où. L’Europe sans doute ; c’est du moins l’idée qu’on s’est fait.
— Ah oui ?
Susan crut un instant qu’il allait la frapper.
— Quelque chose s’est brisé entre nous, expliqua-t-elle d’une voix tremblante : le lien, ou quelque chose comme ça. Vous savez qu’Hana ne s’est jamais très bien entendue avec son père. Il ne parle pas maori et… Enfin, ça fait longtemps sans doute, on aurait dû faire plus attention, Glenn et moi, maintenant c’est trop tard et de toute façon…
— Vous mentez !
Susan voulut se protéger mais il l’attrapa par le col de sa blouse et la tira brutalement vers lui.
— Où est-elle ?!
— Je ne sais pas…
Elle n’essayait même plus de se dégager. Les yeux d’Osborne envoyaient des éclairs mordorés : il la secoua, si fort que Susan se mit à geindre.
— Je vous en prie…
Comme elle avait peur, il la jeta à terre. Le chapeau de paille roula vers les plants de patates. Susan tomba de tout son long, lourdement. Enfin, les épaules secouées de larmes, elle ne bougea plus. Osborne tanguait au-dessus d’elle, ombre froide sous le ciel pâlot. La mère d’Hana sanglotait toujours à ses pieds, la bouche pleine de terre :
— Je vous en prie…
Les insectes bourdonnaient dans le potager. Osborne baissa la tête.
Même la terre en était toute retournée.
À minuit, le monde bascula.
Il bascula en arrière.
Dans un sursaut désespéré il agrippa ses mains au comptoir et, cherchant à contrebalancer l’élan de la chute, tira de toutes ses forces sur ses bras : sa tête repartit alors brusquement vers l’avant et, emportée par sa trajectoire, s’écrasa contre l’arête du comptoir. Un flot de sang jaillit de son nez : Osborne s’écroula.
Le barman rattrapa la bouteille de bourbon qui glissait sur le zinc humide.
— Complètement malade celui-là !
Sur les écrans vidéo fichés au mur, un chevelu clouté hurlait des inepties assassines à une rangée de Westies[19] qui le regardaient d’un œil morne, la pinte à la main, le poing dans l’autre. Personne ne fit attention au pakeha qui pissait le sang sur le sol déjà poisseux de l’établissement.
Le gros Maori qui tenait le pub de banlieue jeta un œil incendiaire derrière son comptoir : Osborne pataugeait sur le dos, dans un sale état.
— Toi, tu dégages tout de suite ! menaça-t-il.
Flageolant sous son tee-shirt « Enjoy Coca-Cola », le barman fit le tour du comptoir pour mêler le geste à la parole mais Osborne se releva seul. Mêlés à l’alcool, les speeds lui donnaient des envolées vertigineuses.
— Ça va, fit-il au type qui s’apprêtait à le jeter dehors, ça va…
Un liquide tiède gouttait sur sa belle chemise blanche. Osborne lâcha la poignée de billets qui traînait dans sa poche et, à travers un voile de sang, aperçut la sortie.
Survivre exige une discipline de rat.
Paul allait avoir dix-huit ans. Il n’en avait pas parlé à sa mère, encore moins à Thomas, mais il ne pensait plus qu’à ça : depuis des mois ça lui tournait dans la tête, maintenant qu’Hana l’avait abandonné à son sort, il fallait qu’il sache, qu’il le voie. Sans père, il se sentait infirme, bâtard, comme s’il lui manquait des bouts.
Paul n’avait jamais éprouvé de grands sentiments pour sa mère, tellement irréprochable dans son rôle d’infirmière à domicile : à force d’arrondir les angles et de refuser tout conflit, elle s’était fait à son masque, à sa carapace. Fatalement, lui aussi. Quant à son beau-père, il lui avait déjà donné son nom, c’était tout ce qu’il pouvait faire pour lui. Mais Paul serait bientôt majeur, il fallait qu’il sache : si son père était parti avant sa naissance sans laisser d’adresse, il y avait forcément un visage derrière son nom — Todd Preston.
Il en avait parlé à sa mère mais comme d’habitude elle avait évité le sujet — Mary s’était remariée, tout ça c’était de l’histoire ancienne, ça ne servait à rien de relever les fantômes. Paul savait juste que son père travaillait à l’époque comme ouvrier sur les chantiers de la ville, qu’il était grand, bel homme, mais le genre de rustre à ne pas s’embarrasser d’une femme… Dix-huit ans. Paul devait voir son père, un besoin physique — sa part de deuil.
Jusqu’à présent, ses recherches ne l’avaient mené nulle part : Todd Preston avait effectivement travaillé comme manœuvre sur différents chantiers mais, affilié à aucune agence d’intérim précise, l’homme qui l’avait conçu demeurait introuvable. Paul avait bien réussi à obtenir une adresse mais elle datait de plusieurs mois et aujourd’hui la chambre était louée à un autre chômeur d’occasion. Il avait écumé les quartiers voisins jusqu’à ce matin pluvieux de septembre où, poussant la porte d’une agence quelconque, il retrouva sa trace : Spencer Inc., une entreprise de construction qui vivotait dans ce coin de banlieue.
Preston était engagé comme maçon. Le chantier, une extension d’usine, durerait plusieurs mois.
Son cœur se mit à battre plus vite. Il était à peine midi : Paul enfourcha son vélo et fila le long des avenues. La chaussée était glissante mais il se fichait bien des papiers gras, des piétons qui ployaient d’ennui sur les trottoirs : il allait voir son père.
Le chantier en question était un bâtiment de brique rouge. Paul posa son vélo contre la grille et attendit. C’était l’heure de la pause, les premiers ouvriers sortaient, tous vêtus d’un bleu, tous sauf un. Paul reconnut son père sans l’avoir jamais vu : un grand type aux bras noueux qui jurait en compagnie d’autres costauds. Un jean fatigué, des chaussures de sécurité râpées, Todd Preston était un solide maçon aux yeux d’un bleu presque insolent.
Paul se présenta à lui et tous s’arrêtèrent.
— Qu’est-ce que tu veux, gamin ? lança Preston.
— Vous parler.
— Ah oui ? Et de quoi ?
Il semblait méfiant.
— De Mary Stenford, répondit Paul.
— Qui ça ?
— Ma mère…
Todd fronça ses sourcils noirs. D’abord surpris, le regard des autres ne tarda pas à l’irriter.
— Allez-y, les gars, je vous retrouve…
Il était mal à l’aise dans son grand corps un peu gauche. Et puis ce gamin avait des yeux bizarres… Les ouvriers le regardèrent sans comprendre, puis s’éloignèrent. Paul avait les mains dans les poches, et les poings serrés tout au fond.
— Écoute, petit. Je sais pas ce qu’elle t’a raconté, Mary, mais y a jamais eu grand-chose entre nous.
— Sauf moi.
Le maçon fit claquer sa langue dans une moue qui en disait long sur son désarroi.
— Écoute…
— On pourrait peut-être boire un verre, proposa Paul.
Todd Preston n’avait pas l’habitude de ce genre de situation.
— Pour quoi faire ?
— Parler.
— Ça sert à rien quand on a rien à se dire.
Mary, ça faisait belle lurette qu’il l’avait oubliée. Et puis les autres s’étaient arrêtés au coin de la rue, ils l’attendaient, la pause ça durait pas éternellement et il avait faim. Face à lui le gamin le dévisageait comme s’il n’avait jamais vu un ouvrier de sa vie, et ça l’agaçait, Todd Preston.
— Ça fait longtemps que je vous cherche, dit Paul.
— Fallait pas.
— Ma mère ne parle jamais de vous. Je voulais vous voir, pour être sûr que vous existiez…
— Eh bien, tu me vois, rétorqua son père.
— Oui…
Paul eut un rictus ennuyé. Son père ne lui facilitait pas la tâche.
— Vous ne voulez pas savoir ce que je deviens ?
— Bah… (Preston ne cacha pas son embarras.) Écoute… Ta mère, je l’ai à peine connue. Toi jamais. Je vois pas ce qu’on peut bâtir là-dessus.
— Je ne sais pas, acquiesça Paul. Peut-être qu’on pourrait apprendre à se connaître. Un peu…
— J’ai du travail, rétorqua Preston. J’ai pas le temps. Une autre fois peut-être.
Il fit un geste pour s’en aller.
— Vous êtes mon père, insista Paul. Je voulais juste qu’on…
— Te fatigue pas, coupa le maçon. Va bien falloir que tu te mettes ça dans le crâne : j’ai pas besoin de fils.
Ses mots étaient des couteaux.
— Désolé, mon gars…
Todd Preston lui serra la main dans un au revoir qui sentait l’adieu à plein nez, avant de filer rejoindre les copains qui attendaient un peu plus loin.
La pluie tombait sur le trottoir. Les yeux trempés, Paul ne bougeait plus.
« Qui c’était ? » il entendit depuis le coin de la rue.
« Oh ! rien… »
D’un haussement d’épaules, son père invita les autres à poursuivre leur chemin. Les ouvriers disparurent bientôt sous la bruine, abandonnant au trottoir un voile d’indifférence.
Paul resta un moment devant la grille du chantier, les mains dans les poches, à contempler le vide. Son père n’avait pas voulu lui parler, encore moins le connaître. Paul ne valait même pas un café dans un bistrot, même pas un dollar… Il ne valait rien.
Une bourrasque balaya la rue sale, comme un avant-goût de ménage dans la vie…
Paul passa l’après-midi dans les bars de la banlieue, du moins dans ceux qui voulaient bien lui servir de l’alcool, à fumer des cigarettes. La tête lui tourna très vite mais il boirait jusqu’à ce qu’il n’ait plus un dollar en poche, jusqu’à ce qu’il oublie l’existence de ce salaud et la sienne par la même occasion. Les piliers de comptoir venaient lui postillonner leurs sentiments sur sa présence ici, Paul les envoyait balader avec une méchante envie de faire mal. De se faire mal. Cela ne tarda pas à se voir sur son visage : un pakeha laiteux qui devait friser le quintal le retint bientôt par la manche.
— Dis donc, le morveux ! On t’a jamais filé de correction ?
— Non. Et c’est pas une bouse comme toi qui vas commencer.
Paul était déjà musclé mais il ne faisait pas le poids face à ce type de brute. D’autant qu’il ne frappa pas le premier : l’homme lui décocha un direct en pleine face, qui l’envoya cogner contre le mur. Paul se releva, titubant de rage, et comme un pilier de rugby fonça dans le tas. Il se fichait des coups, ce n’est pas eux qui faisaient mal. Il voulut frapper le soûlard, qui para ses coups trop désordonnés avant de le faire chuter. Paul mordit de nouveau la poussière, sous les rires goguenards des clients. Le barman s’interposa :
— Ça va, mec ! dit-il en lui tenant les bras. Maintenant tu t’en vas.
Le barman cherchait plutôt à l’épargner mais ça non plus, Paul ne le comprenait pas. Il était soûl et triste. Il voulait se punir pour une faute qu’il n’avait pas commise mais le monde le laissait impuissant, à son sort de bâtard ignoré de tous.
La nuit tombait sur la banlieue quand on le jeta dehors. Un goût de sang à la bouche, et de détresse. Paul enfourcha son vélo volé, compagnon de misère, et maudissant la terre entière pour ne pas pleurer, regagna Red Hill. Sa machine zigzaguait sur l’asphalte. Douze bières, ça commençait à faire lourd les retrouvailles…
Paul errait sur l’avenue, la tête pleine de ressentiments, lorsqu’il vit l’attroupement qui s’était formé derrière l’arrêt de bus. Il freina à hauteur. Un peu plus loin sur le terrain vague, des jeunes du quartier encerclaient une fille, qui leur renvoyait des regards assassins : Hana. Portés par le nombre, les gars la bousculaient, la traitaient de petite pute, encouragés par un lot de filles parmi lesquelles les sœurs Douglas.
Hana se défendait mais elle semblait terrorisée. Une des sœurs lui cracha au visage.
Paul lâcha son vélo.
Visiblement on avait dévissé l’idole : Hana se traînait maintenant dans la boue, c’était la fin de l’hiver et il y en avait partout, elle se traînait comme une saloperie de ver de terre, sale et sanguinolente. Une main la saisit par l’épaule et l’envoya valdinguer sur le no man’s land :
— Va t’essuyer, salope !
Les types étaient six, des gars du coin. Dooley et sa bande. Hana eut beau se protéger, une volée de cailloux s’abattit sur elle. « Va t’essuyer, salope ! » Pour ça, les filles y allaient de bon cœur. Paul se tenait au milieu de la petite foule haineuse, les oreilles bourdonnant de jurons. Hana reculait, effrayée, couverte d’immondices. Les cailloux ricochaient contre ses chaussures, d’autres faisaient mouche ou s’écrasaient dans la bouillasse : les voix grandissaient, grossissaient, formaient une meute en chasse tandis que la métisse pataugeait, maladroite, pleurant le sang qui lui dégoulinait de la tête.
— Qu’est-ce qui se passe ? balbutia-t-il à l’une des sœurs Douglas.
— Cette pute s’est envoyé mon mec ! siffla-t-elle en retour. Et aussi celui de ma sœur !
À ces mots, Paul se sentit mal ; le terrain vague tourbillonna tout à coup, la tête lui tournait, on lui mordait le cœur, il pouvait à peine respirer, il avait une boule dans la gorge, il prenait feu, ses circuits grillaient et derrière les voix criaient, vomissaient : fous le camp !
La tête vide absolument, ou alors pleine de bulles écarlates, Paul saisit un caillou à terre et le lança de toutes ses forces : tac ! Dans la hanche !
Hana avait fait une ridicule contorsion avant de s’enfuir, toute de boue et de crachats, poursuivies par les jets de pierre qui pleuvaient sur elle bien après qu’on put l’atteindre…
Tac ! Tac !
Un poing cogna à la porte de la chambre. Allongé sur son lit, Osborne fixait le plafond. L’ombre d’Hana se terrait dans les angles.
— Paul ! criait la voix derrière la porte. Paul Osborne !
Il ne bougea pas de son nuage cotonneux. Une odeur familière s’épanchait dans la chambre, aérienne : formant une mare sur la tablette, la bouteille de rhum gisait sur le flanc. Responsable de ce génocide, assise sur la table, Globule jaugeait l’homme qui émergeait depuis le lit.
— C’est moi ! insistait la voix. Tom !
Il était dix heures du matin et, malgré les analgésiques, son nez lui faisait mal. Osborne consentit à enfiler l’un de ses pantalons noirs et ouvrit, les yeux pleins de papillons.
Culhane n’avait pas l’air beaucoup plus frais.
— Désolé pour le réveil mais… (il fronça ses sourcils orange) : dis donc, qu’est-ce qui est arrivé à ton nez ?
— Il est tombé.
— Hein ?
Tom entra timidement. Dans la pénombre, la chambre, pire que rangée, paraissait comme inhabitée : pas une affaire, pas un papier ni le moindre effet personnel qui traînait. Il n’y avait qu’une mallette fermée au pied du lit. Il vit alors le sang sur l’oreiller…
— Le lieutenant Gallaher nous a convoqués, lança-t-il au demi-jour des persiennes. Suite au rapport de l’affaire Melrose… Comme tu n’arrivais pas, je suis venu te chercher.
Osborne avait filé vers la salle de bains.
Son appendice blessé lui interdisant toute forme d’inhalation, il avala des pilules d’éphédrine. Après quoi il extirpa un interminable caillot de sang et croisa son visage défait dans le miroir. Pas joli joli ce nez…
Tom s’agenouilla pour caresser la chatte, qui s’en étira la colonne. Par l’embrasure de la porte, le rouquin aperçut les compresses tachées de sang qui débordaient de la poubelle. Osborne nettoya la coupure et posa un pansement neuf sur la bosse qui déjà virait au mauve. Les cloisons étaient probablement déplacées mais l’os avait tenu le choc. Il fourra dans sa poche ce qui traînait sur la tablette et sortit de la salle de bains.
— Allons-y, dit-il en poussant l’intrus hors de son antre.
Culhane pesait des tonnes.
— Dis, tu es sûr que ça va ton nez ?
La blessure était plus impressionnante à la lumière du jour.
— T’en fais pas pour moi.
Tobby attendait à l’arrière de la Ford, la truffe collée à la vitre embuée. Le labrador jappa tout son soûl mais le regard d’Osborne lui coupa la chique. Culhane prit le volant et bifurqua sur Queen Street. Jésus ! songea-t-il, ce qu’il empestait l’alcool !
— Le lieutenant Gallaher nous a convoqués à onze heures, annonça-t-il : avec un peu de chance, on va être à l’heure.
La circulation était fluide le long de la mer. Sur le ponton de Queen’s Raff, des Japonais attendaient sagement la prochaine vedette qui les emmènerait nager avec les dauphins du large. Silencieux derrière ses lunettes noires, Osborne fumait. Tom se dit que ce n’était pas comme ça qu’il allait soigner ses sinus mais après tout il n’était pas sa mère…
— Rosemary va bien ?
Tom sursauta : derrière son masque de pansement, voilà qu’Osborne était redevenu causant.
— Rosemary ? Heu, oui… Oui, très bien. En ce moment elle cherche un boulot de prof à mi-temps…
Tom rosit légèrement. Pourquoi lui parlait-il de sa femme ? Pourquoi maintenant ? Ils s’étaient engueulés la veille au soir. En vérité, Rosemary n’allait pas bien depuis la dernière fausse couche : c’était la troisième et, à bientôt trente-neuf ans, l’espoir d’un enfant la quittait peu à peu. Tom avait beau lui dire que de nos jours les femmes avaient des enfants jusqu’à quarante-cinq ans, rien ne raisonnait son instinct maternel. Peut-être qu’au fond leur départ pour Auckland n’avait rien changé : ils avaient emporté leurs problèmes avec eux.
Mais qu’est-ce que ça pouvait lui faire à Osborne ? C’était une affaire personnelle, une affaire qui ne le regardait pas : est-ce qu’il lui en parlait, lui, de sa femme ?!
Il faisait une chaleur d’hôpital dans le bureau de Gallaher. Le chef du Département criminel retira l’allumette qu’il mâchouillait et eut un sourire narquois en voyant la mine défaite d’Osborne qui venait d’entrer : une sale gueule, au moins ça faisait plaisir à voir. Le nez cassé, on dirait, non ?
— Alors Osborne ? On a fait du hongi[20] avec ses petits copains maoris ?
Hilarant. Osborne alluma une cigarette. Culhane suivait, avec ses taches de rousseur et sa peau de kiwi élevé aux céréales.
— On ne fume pas dans mon bureau, notifia Gallaher.
— Raison de plus pour être bref.
Gallaher cracha un lambeau d’allumette sur la moquette. Il n’avait jamais pu saquer Osborne, il détestait jusqu’à sa façon de fumer.
— J’ai lu votre rapport concernant le vol de la hache chez Nick Melrose, dit-il d’un air faussement détaché : pas grand-chose de nouveau, on dirait ? Hormis bien sûr cette hypothèse que le cambrioleur ait subtilisé les clés de la maison à l’insu de la famille. D’où vous tenez ça, Osborne ?
— Le gardien de la propriété n’a rien entendu et il n’y a eu aucune effraction, répondit-il. Il a pourtant bien fallu que le voleur déjoue le système d’alarme avant de pénétrer à l’intérieur de la propriété. Il y a une palissade à l’arrière, qui donne sur le jardin : en minutant la ronde du gardien, le cambrioleur avait le temps de passer par-dessus, de traverser le parc et de couper l’alarme. Seulement pour ça, il avait besoin du trousseau de clés complet.
Gallaher ne semblait pas convaincu. En retrait, Culhane comptait les points.
— La palissade dont vous parlez donne sur le jardin des voisins, reprit le chef du Département. On n’a retrouvé aucune empreinte de pas, ni le long des rosiers qui bordent l’enceinte ni ailleurs. Sans compter qu’en suivant votre hypothèse il a bien fallu l’escalader cette palissade. Près de quatre mètres de haut, parfaitement lisse : impossible d’y grimper à mains nues. Quant à l’éventualité d’un grappin, on aurait décelé des marques sur l’arête de la palissade.
— Sauf si l’on sait grimper aux arbres, avança Osborne. Il y a un nikau pas très loin de la palissade. En s’introduisant chez les voisins, il suffit d’y grimper et de se laisser pendre aux branches pour atteindre le mur d’enceinte. L’opération est délicate mais pour quelqu’un d’agile, ça reste dans le domaine du possible.
Le crâne de Gallaher luisait de sueur.
— Vous oubliez que personne n’a dérobé les clés de la famille Melrose, dit-il. Ils sont formels.
— Quelqu’un peut avoir fait des doubles.
— Ils le sauraient, non ?
— Pas forcément.
— Vous pensez à quoi ?
— La même chose que vous.
Melanie Melrose.
— Ça ne tient pas debout, fit Gallaher.
— Eh bien tant pis.
— Ce n’est pas une réponse, siffla-t-il en retour. On vous a mis sur cette affaire pour vos prétendues connaissances de la question maorie. Alors ? Il y avait d’autres objets de valeur chez Melrose, parmi lesquels d’autres reliques d’origine autochtone : pourquoi n’a-t-on volé que cette hache ?
Osborne cracha la fumée vers le bureau.
— Pour sa valeur symbolique, j’imagine. La relique appartenait jadis à un chef de la tribu ngati kahungunu : quelqu’un a pu chercher à la récupérer, estimant qu’un tel objet n’avait rien à faire chez un personnage comme Melrose.
— Que voulez-vous dire ?
— Que Melrose n’est pas à proprement parler un admirateur de la culture maorie.
— Il collectionne pourtant les objets d’art.
— Comme un chasseur les trophées.
Le chef du Département criminel s’adossa contre son fauteuil.
— Ainsi, quelqu’un aurait voulu récupérer une arme ancestrale dans le seul but de l’arracher aux mains d’un collectionneur trop zélé ?
— En quelque sorte…
Mais Gallaher n’aimait pas les approximations.
— L’œuvre d’un activiste maori ou d’un désaxé ?
— Peut-être les deux, répondit Osborne.
— Vous avez une piste ?
— Des membres de la tribu ngati kahungunu, peut-être. Il y a des détails qui ne ressemblent pas encore à des indices : reste à les vérifier.
Ses yeux d’anguille le scrutèrent :
— Des détails de quel ordre ?
— Je vous le dirai quand j’aurai fait le tour de la communauté. Pour le moment je patauge.
L’odeur de Gallaher imprégnait la pièce, mélange de menthol et d’after-shave bon marché. Il pivota sur son fauteuil rotatif comme un vendeur qui baratine.
— Votre rapport est succinct, Osborne, conclut-il. Nick Melrose est furieux au sujet de vos méthodes et je ne tiens pas à ce que la réputation de mon service soit mise en cause.
— La réputation de votre service ?
— Oui, rétorqua-t-il d’un air pincé. Je sais que c’est pour vous quelque chose d’insignifiant, mais aujourd’hui c’est moi le responsable de ce foutu service et je ne me laisserai pas pourrir la vie par qui que ce soit. Vous avez été envoyé sur cette affaire pour trouver une piste et éventuellement la relique de Nick Melrose, pas pour harceler sa fille. (Il le menaça du doigt.) Que les choses soient claires : au prochain faux pas, on vous renvoie d’où vous venez, compris ? Vous n’êtes plus la vedette ici, c’est fini !
Gallaher attendait une réponse de son ennemi intime, qui ne vint pas — Osborne avait bien assez à faire avec lui-même…
Le port de Freemans Bay s’était considérablement agrandi après la première victoire de Peter Blake à l’America’s Cup. Tout un business s’était depuis créé autour des jusqu’alors invincibles Néo-Zélandais, des pontons pour accueillir les bolides mais aussi bars, restaurants à la mode world food et une promenade que des groupes de jazz se chargeaient d’égayer. Au bout des quais, les hangars aux couleurs des sponsors abritaient les outsiders de la prochaine édition, les quilles bâchées…
Osborne avala un verre d’eau fraîche pour faire passer la benzodiazépine et commanda un café à la fille en minijupe qui déambulait entre les tables encore désertes. Ils venaient de prendre place à l’une des terrasses qui donnaient sur le port, en quête d’un café digne de ce nom. Le labrador couché à ses pieds, Culhane évoquait l’affaire Melrose mais Osborne n’écoutait pas. Des chevaux sauvages dans la tête, il alluma une cigarette.
— Et la noyée, dit-il au bout d’un moment : tu as des nouvelles ?
Culhane avait ouvert son carnet.
— On a retrouvé un billet d’avion chez elle, à destination de Tahiti, dit-il en tournant les pages. Le départ était prévu dimanche dernier, ce qui colle avec la date du décès : Johann Griffith a été vue pour la dernière fois le samedi soir, à un dîner chez des amis où elle parlait de son voyage. D’après eux, Johann était bonne nageuse et aimait se baigner sur la côte ouest : Piha, Karekare… Le vol pour Tahiti était prévu à sept heures du soir, poursuivit le rouquin. J’imagine qu’elle aura voulu profiter du dimanche pour se baigner avant de partir, sans se méfier des courants qui sévissaient ce jour-là. J’ai vérifié la météo : le temps était instable et les vents violents sur la côte. Quant au sang qui aurait attiré les squales, elle a pu s’écorcher sur un rocher avant d’être emportée au large…
Culhane avait mené sa petite enquête. Elle corroborait la thèse de la noyade.
— On a commencé à reconstituer son emploi du temps le jour de la noyade, continua le sergent. Il semblerait que Griffith ait pris sa voiture pour se rendre à Karekare, tôt le matin. Quand les voisins se sont réveillés le dimanche matin, vers neuf heures, la Volvo n’était plus dans l’allée. De fait, puisqu’on l’a retrouvée en bordure du camping qui longe la plage. Avec la cohue des vacances, personne n’avait remarqué son stationnement prolongé…
Osborne revenait à la vie, comme on sort de l’hiver.
— Le billet d’avion a été retrouvé chez elle ?
— Oui. Il était dans son sac à main.
— Et le sac de voyage ?
— Bouclé. Dans la chambre…
Osborne ôta ses lunettes, se massa les sinus mais une douleur inédite le remit à sa place.
— Comment tu expliques qu’après une soirée arrosée une femme qui s’apprête à partir en voyage à Tahiti se lève aux aurores pour aller se baigner à quarante kilomètres de son domicile sur une plage réputée dangereuse alors que le temps est mauvais ?
— Il ne l’était pas à l’aube, répondit Tom. Johann Griffith s’est fait surprendre, comme pas mal de surfeurs d’ailleurs : deux types ont été sauvés de justesse ce jour-là. Quant au fait qu’elle se soit levée tôt, Griffith avait sans doute besoin de se dégriser un peu avant de partir…
— Se dégriser ?
L’idée avait l’air de l’amuser. Pas Culhane.
— J’ai vérifié aussi du côté de ses proches, répliqua le rouquin. Johann Griffith était divorcée depuis huit ans, pas d’amants déclarés. Son ancien mari habite sur l’île du Sud et n’a plus de contacts avec elle depuis des années. Bref, rien ni personne qui aurait pu lui en vouloir au point de maquiller une noyade. Tous les témoignages recueillis sont unanimes : Johann Griffith était une femme discrète, travailleuse, ambi…
— Son job ? il coupa.
— Century Inc. Une boîte de travaux publics.
La plus grosse du pays.
La serveuse en minijupe passa à hauteur. Jolies fesses. Osborne commanda un autre espresso. Les drisses claquaient dans la brise et les pilules semblaient le soulever de terre.
— Qui s’occupe de l’autopsie ? demanda-t-il.
— Le coroner Moorie.
Osborne écrasa sa cigarette. Une tache de sang était apparue sous son pansement. Il réfléchit quelques secondes devant sa tasse vide, puis se leva en abandonnant un billet sur la table.
— Où tu vas ? demanda Tom.
Assis sur ses pattes de derrière, Tobby le regardait comme s’il était un caillou.
— Me recoucher, répondit Osborne.
Amelia Prescott serait l’une des meilleures chercheuses de son pays en matière de médecine légale : elle travaillait pour ça. Bien sûr, à vingt-cinq ans on ne la prenait pas encore au sérieux (le milieu de la médecine était aussi sexiste que les autres), mais elle prouverait à tous ces pères-la-science qu’elle ne resterait pas longtemps laborantine. Elle n’avait pas traversé les océans pour se confiner aux besognes que Moorie lui assignait : on reconnaîtrait sa rapidité d’exécution, son parfait détachement devant l’horreur d’un corps disséqué, ses qualités humaines aussi…
Jusqu’à présent, hormis Tom Culhane, tout le monde avait l’air de s’en foutre complètement. Amelia était jolie, pimpante, elle se montrait volontiers spirituelle, mais ses relations avec les hommes s’étaient toujours soldées par des échecs, certains cuisants. À qui la faute ? Elle s’était notamment entichée de son prof de biologie appliquée lors de ses études à Londres, Omar, un Syrien. Omar avait des problèmes de papiers, surtout après le 11-Septembre : le plus simple aurait été de se marier mais bon, elle était jeune, ça n’avait pas marché. Son diplôme en poche, elle avait quitté l’Angleterre sur un coup de tête (une annonce dans le Times qui proposait un job à Christchurch), principalement à cause du racisme. Le plus bête dans l’histoire, c’est qu’elle retrouvait la même chose ici.
Sauf qu’ici il y avait ce type, Paul Osborne. Amelia le trouvait beau, ardent, sombre, sensuel, dangereux. Tout son contraire. Et il y avait au fond de lui une boîte, une boîte de Pandore qu’elle brûlait d’ouvrir. Car ça ne trompait personne : elle était tombée amoureuse. Trois jours qu’elle se retournait dans son lit, trois jours qu’elle passait ses nerfs et ses insomnies sur des revues scientifiques qu’elle ne comprenait plus, trois jours qu’elle se traitait d’idiote, de sombre idiote. Ça leur ferait au moins un adjectif commun…
L’assistante du coroner sortait à toute vapeur du labo quand Osborne déboula dans le couloir.
— Ah ! fit-elle en ratant de peu ses bras. Paul ! Qu’est-ce que vous faites là ?
Du haut de son mètre soixante-cinq, Amelia semblait aussi à l’aise au sous-sol de l’institut médico-légal que lui dans le caniveau. Elle jeta aussitôt un œil intéressé au pansement qui trônait sur son appendice.
— Qu’avez-vous fait à votre nez ?
— Il était vilain.
Amelia en fit le tour comme si elle n’était pas convaincue.
— Ce n’était pas une raison pour l’amocher, fit-elle remarquer. Que puis-je faire pour vous ?
— La fille qu’on a retrouvée sur la plage de Karekare, dit-il, vous avez des nouvelles ?
— Le corps a été identifié, oui… Venez, nous serons mieux pour parler dans mon bureau.
Il suivit la sylphide, la tête lourde.
C’était le foutoir dans le réduit de la laborantine, une pièce carrée qui sentait l’antiseptique et le formol. Une partie d’Osborne hésita à tourner de l’œil, le reste tenait bon.
— Vous ne voulez pas un cachet avant ? lança-t-elle.
— Merci, j’ai ma dose.
Amelia fouilla dans son petit capharnaüm, en tira une fiche.
— Quand même, je vous trouvais mieux sans pansement.
— Alors ? dit-il en désignant la fiche qu’elle tenait à la main.
— Johann Griffith, soupira-t-elle. Oui, un membre de la famille est passé hier.
— Vous avez examiné le corps ?
— Brièvement. Vous savez, je ne suis qu’une des assistantes du coroner…
Il y avait une vague ironie dans le timbre de sa voix. Un peu écervelée mais confiante.
— Vous avez relevé des blessures ? demanda Osborne.
— Contusions, éraflures, morsures, quelques bouts de peau en lambeaux… Rien qui aurait pu causer la mort, si c’est ça que vous voulez savoir.
— Et le crâne ?
— Après une semaine passée dans l’eau, s’il y avait des bosses, elles se sont résorbées. Rien de plus.
— Ah oui ?
— Oui.
Mais il était sûr qu’ils pensaient à la même chose. Le silence volait sur des plumes.
— D’après vous, demanda-t-il, cette fille est morte de quoi ?
Amelia haussa les épaules.
— Elle s’est noyée, non ? Ou alors un arrêt cardiaque. Moorie vous en dira plus après l’autopsie.
Osborne semblait contrarié.
— Et le sang ? insista-t-il.
— On sait qu’au moins deux requins lui ont arraché les jambes : on a retrouvé des marques de dents à hauteur des reins. De la famille des roussettes, si ça vous intéresse…
Les émanations d’éther lui donnaient le tournis.
— Pas de blessures à la tête, dit-il comme s’il pensait tout haut : si Griffith n’est pas tombée des rochers, d’où provient le sang qui a attiré les requins ?
— Eh bien, d’ailleurs ! rétorqua Amelia avec sa logique scientifique.
C’est aussi ce qu’il se disait : la blessure provenait d’en bas. Hormis l’artère fémorale, aucune lésion susceptible de causer la mort.
— Et le sexe ? reprit Osborne. Il était comment le sexe ?
— Féminin. Vous avez de ces questions…
— Pas de blessures au pubis ?
— Non, dit-elle : les requins l’ont épargné.
Il y eut un moment de flottement dans la salle d’analyses. Amelia s’était légèrement maquillée ce matin, ce qui ne lui arrivait pas souvent, c’était d’ailleurs plutôt réussi, mais lui n’avait visiblement pas les yeux en face des trous : il la regardait sans la voir, perdu dans ses pensées, avec sa gueule d’ange défiguré… Sur le coup, Amelia avait presque mal à son nez.
— Vous pouvez faire quelque chose pour moi ? dit-il alors.
Oui, n’importe quoi.
— Ça dépend, répondit-elle : quoi ?
Osborne secoua un sachet plastifié entre le pouce et l’index.
— Une analyse, c’est possible ?
Sortant aussi vite de ses rêveries qu’elle avait plongé dans son reflet, Amelia pencha son minois sur le sachet qu’il tendait et découvrit un cheveu, blond virant châtain clair. Ses yeux s’arrondirent.
Elle lui faisait penser à Globule, en moins conne.
— D’où il sort ? fit-elle en connaissant déjà la réponse.
Amelia le revoyait sur la plage, en train de caresser la morte…
— Johann Griffith, confirma-t-il.
— Et c’est seulement maintenant que vous l’apportez ?
— J’avais oublié.
Elle le regarda de travers.
— Vous vous moquez du monde ?
— Peu importe que vous me croyiez ou non, dit-il en lui touchant la main : vous pouvez m’en faire une analyse ?
Sa main ne brûlait plus, elle était froide comme la mort.
— Une analyse ? Je veux bien mais… il faut d’abord prévenir le coroner.
— C’est à vous que je demande ça, pas à Moorie.
Amelia hésita, décontenancée : Osborne débarquait à l’institut médico-légal pour lui apporter un cheveu de la noyée et lui demandait de l’analyser sans en avertir le boss. Elle jouait carrément sa carrière dans cette affaire.
— Vous savez ce que je risque ?
— Une place de laborantine à Auckland, répondit-il.
— Pourquoi ferais-je une chose pareille ?
— Je ne peux pas vous expliquer, pas maintenant… (Il s’impatienta.) Vous pouvez m’aider, oui ou non ?
Ses yeux malades brillaient sous les néons : une saloperie de piège doré.
Amelia glissa le sachet dans la poche de sa blouse.
— Bon, je vais voir ce que je peux faire…
Le docteur Beevan faisait grise mine. Au dispensaire de la police, tout le monde l’appelait Bob. En dehors, il vivait en sportswear dans une maison décorée par sa femme avec ses enfants, Michael et Patrick, deux bambins à tête de fermier dont il était très fier, et Max, le chien. Mais aujourd’hui le bonheur tranquille dont jouissait le médecin avait quelque chose d’indécent.
Jon Timu reboutonna sa chemise.
— J’ai encore combien de temps devant moi ?
Beevan haussa les épaules.
— Ça dépend… Comment vous sentez-vous ?
— Mal. Répondez à ma question.
Beevan était médecin, pas devin. La détresse du Maori lui faisait mal au cœur mais ça ne servait plus à rien de tricher.
— Deux mois, dit-il. Peut-être trois.
Timu ne broncha pas. Sans doute le savait-il déjà…
Le docteur Beevan suivait le Maori depuis son incorporation, et avec lui avait tout partagé : la mort d’Helena d’abord, une longue agonie que le médecin avait finalement accepté d’abréger. Pour être plus précis, Beevan avait aidé Timu à pratiquer l’euthanasie sur son épouse. Soûlée de morphine, la pauvre femme n’avait ni la force ni la tête pour donner son accord ; Jon avait lui-même poussé la pompe de la seringue.
Helena était partie en douceur.
De cette journée maudite, le Maori gardait l’image de son visage sur l’oreiller, étonnamment lisse, si apaisé qu’il lui rappelait leurs belles années — celles d’avant la naissance de Mark…
Six ans étaient passés depuis l’euthanasie, mais la culpabilité née de ce que le Maori considérait aux pires heures de ses insomnies comme un meurtre avait fini par le rattraper. Une catastrophe en chaîne dont le dernier maillon s’apprêtait à céder : pour lui, ce serait un cancer de la vessie. Le cancer des fumeurs, paraît-il.
Une première opération avait tenté de réduire le fléau. Simple sursis : les urines gorgées de sang, Jon ne pouvait plus aujourd’hui que serrer les dents. Une nouvelle opération équivaudrait à un autre sursis et il n’avait pas envie de finir comme Helena. Beevan garderait le secret médical, cela seul importait.
— Si je peux faire quelque chose…
Le Maori secoua la tête. Inutile. La solitude ne se partage pas, ou alors avec la mort. Il enfila sa veste.
— Tenez, dit Beevan, prenez ça. (Il glissa une boîte de comprimés dans sa grosse main.) Ça vous aidera à tenir le coup…
Le policier acquiesça, et dans un au revoir bourru quitta le dispensaire.
Dehors, le soleil brillait pour tous.
Mark…
Paul avait quitté Red Hill le jour de sa majorité. Une semaine à peine après l’épisode du terrain vague. On embauchait des temps-partiel au K. Mart de Newmarket : dans la foulée, Paul avait trouvé une chambre près du centre-ville, qu’on louait à la semaine. Il avait mis ses affaires dans un sac et quitté la maison familiale, sans un mot d’explication.
Mary avait bien pleuré quelques larmes mais sa fibre maternelle se tarissait vite : elle lui avait dit au revoir sans se douter qu’il s’agissait d’adieux. Thomas, plus pragmatique, s’était contenté de lui souhaiter bonne chance.
John, le petit dernier, jouait dans la rue avec des mioches du quartier quand Paul avait poussé le portail de la maison. Le gamin courut jusqu’à lui sous les réprimandes de sa mère qui-se-demandait-bien-où-il-était-encore-passé.
— Où tu vas ? il avait demandé en voyant son sac de voyage.
— Au pôle Nord, répondit Paul. Avec les ours.
Du haut de ses huit ans, John ne se prenait plus pour un gamin.
— Tu pars ?
— Oui.
— Et tu reviendras souvent ?
— Non.
John avait perdu sa bouille ronde.
— Fais pas cette tête, lâcha Paul, je pars pas à la guerre…
Ça ne le fit pas rire. Paul non plus : il était temps de partir.
— Bon. Salut, petit vieux. Et tâche de sortir de là, hein, dit-il en se tournant vers l’avenue morne qui constituait leur horizon.
John portait des culottes courtes et le regardait avec un mélange de crainte et d’admiration, comme les chiens doivent regarder les loups. Paul posa sa main sur l’épaule de son demi-frère et vida les lieux. Le pied en équilibre sur son skate, John avait suivi sa silhouette jusqu’à l’arrêt de bus, tout au bout de la rue… Le pôle Sud, c’était quand même plus près…
La rencontre avortée avec son père, Hana, le terrain vague, les crachats des sœurs Douglas, le caillou qu’il avait lancé à la seule personne qu’il ait jamais aimée, la boue qui depuis engluait sa gorge, Paul avait décidé de tout oublier. Il ne savait pas ce qui arriverait. Il avait tout perdu.
On le prit à l’essai à la caisse du K. Mart puis, comme il faisait l’affaire, on lui proposa un contrat à temps partiel. Paul avait accepté : c’était ça ou Red Hill. Et puis le centre-ville, ses belles artères, l’océan, les gens, tout était nouveau. Même le vent. Celui qui filait dans les avenues était chargé de sel, pas des émanations d’équarrissage : ici, pas de violence, pas de heurts, rien que de l’Occident en vitrines avec ses belles promesses affichées en special offer.
Paul se promenait le long de Queen Street, pour passer les heures qu’il avait à oublier. Avec ses horaires de supermarché (trois heures le matin et quatre le soir, lors du rush), les après-midi en ville étaient toujours trop courts — d’ailleurs, il n’y rencontrait personne. Quant aux employés du K. Mart, ceux qui occupaient des postes similaires étaient trop tétanisés par la précarité de leur emploi pour commencer à nouer des contacts, et les supérieurs hiérarchiques formatés pour un système qui les tolérait à peine.
Paul était seul mais, grâce à un hardi stratagème lui évitant la fouille systématique à la sortie du K. Mart, il volait des livres. Des tas de livres.
Au début il volait n’importe quoi, ou les livres les moins encombrants, puis il avait commencé à sélectionner, à choisir les disciplines, à fuir les best-sellers et les commandes pour se consacrer aux œuvres majeures. Peu de littérature maorie dans le lot (peut-être parce que cette culture était avant tout orale), hormis Alan Duff qui à l’époque se démarquait de ses contemporains en pleine repentance, mais ses écrits impitoyables pour la communauté étaient si controversés qu’il ne sut trop qu’en penser : les Maoris de Nouvelle-Zélande devaient-ils s’adapter à l’Occident ou continuer à végéter dans les faubourgs des villes qui finiraient par les engloutir à défaut de les assimiler socialement ? La question l’intéressait toujours. Seulement, comme du reste, il ne savait qu’en faire.
Ce petit manège dura deux ans : Paul vivait seul dans une chambre à cinquante dollars la semaine, son esprit grandissait à mesure que les murs se tapissaient de livres, Gibson, le chef du personnel, n’y voyait que du feu, et il n’avait toujours rien oublié : le caillou lui restait en travers de la gorge.
Les autres filles n’y pouvaient rien : l’image d’Hana dans la boue n’en finissait plus de le hanter, elle venait le visiter dans ses rêves, par vagues successives, une marée noire sur les ruines qu’il tentait de reconstruire, pour elle. Paul avait fui Red Hill comme la jeune Maorie l’avait fait un peu plus tôt, mais il n’avait rien oublié : ni son corps par-dessus la haie, ni l’horrible remords qui l’avait saisi à la gorge après qu’il eut réalisé ce qu’il venait de commettre. Gavé de livres, il se reconstruisait pièce par pièce, par bouts, pour le jour où il la retrouverait — car il la retrouverait… Et puis soudain c’est elle qui vint, à l’improviste, alors qu’il faisait défiler des articles manufacturés à la caisse du supermarché.
Croisant soudain l’incroyable — Hana, une brique de lait à la main —, Paul suspendit son souffle.
La métisse avait changé en deux ans. Elle ne portait plus de vêtements moulants mais un chemisier et un pantalon noir qui lui allaient sacrément bien. Son allure aussi avait changé, elle avait comme pris de la hauteur. Son visage était plus dur, plus sombre, plus beau. Rien à voir avec la pouilleuse couverte de boue abandonnée sur le terrain vague de Red Hill…
Hana ne dit pas un mot, pas même bonjour, elle posa son litre de lait sur le tapis roulant et attendit la monnaie. Ne sachant que dire, Paul se tut. La même odeur. La même attirance… Hana prit les quelques pièces qu’il lui tendait et, toujours sans un mot, s’éloigna, sa brique de lait à la main.
Le client suivant posa ses articles sur le tapis mais il n’existait pas : Hana s’était retournée vers la caisse où Paul la regardait partir. Elle sortit alors quelque chose de sa poche, qu’elle lança vers lui : un caillou roula sur le caoutchouc du tapis…
Cinq jours avaient passé. Hormis l’état de son nez, aucune évolution notable. Hana et Pita Witkaire brillaient par leur absence. Osborne avait bien réussi à joindre un membre influent de la tribu tainui qui, peu loquace, l’avait renvoyé vers un autre hapu[21] ; après une nouvelle série d’appels infructueux, il était tombé sur un certain Hira Te Hae qui lui signala qu’en effet Pita était bien passé chez lui le mois dernier, ils avaient pêché ensemble en se remémorant le bon temps, mais depuis il n’avait plus de nouvelles. Quant à Samuel Tukao, son nom n’inspirait personne, comme si le notaire n’avait jamais fait partie de la tribu tainui. Même ses anciens contacts dans la communauté étaient évasifs.
Les rencontres intertribales avaient pourtant lieu dans une quinzaine de jours : pourquoi Pita Witkaire s’était-il soudain évanoui ? Était-il lui aussi à la recherche de sa petite-fille ? Hana avait disparu de la circulation mais la lettre envoyée à ses parents n’était qu’un écran de fumée. Pour l’éloigner de quoi ? De lui ? Sa paranoïa maladive avait repris le dessus. Il retombait dans ses errances de Sydney, comme si tout ça n’avait servi à rien.
Fatalement, l’enquête au sujet du vol chez Nick Melrose ne l’avait pas mené très loin. Osborne avait interrogé les principaux chefs de tribu du district, notamment les ngais tahus, lesquels préconisaient un retour aux racines tribales, les représentants des groupuscules autochtones, la branche radicale de Ratana, force spirituelle et politique depuis peu alliée aux travaillistes, les dirigeants du parti Mana Motuhake « mana séparé » pour l’autodétermination, sans résultat. Osborne s’était même rendu dans le sud de l’île pour rencontrer les chefs ngatis kahungunus, mais la seule piste récoltée l’avait ramené vingt-cinq ans en arrière, aux événements de Bastion Point. Zinzan Bee faisait partie des contestataires.
Bastion Point. L’affaire datait de 1977, lorsque la tribu ngati whatua avait occupé la terre de leurs ancêtres, alors propriété de la Couronne britannique — terre sur laquelle pesait un projet immobilier. Cette occupation avait été la première d’un mouvement de revendications maories qui avait secoué le pays : si les occupants de Bastion Point avaient été finalement expulsés par la force, le tribunal de Waitangi avait été instauré afin de recevoir leurs revendications. À travers cet épiphénomène, les Néo-Zélandais et plus précisément les pakehas avaient appris à voir leur passé en face : en signant un traité de Waitangi volontairement mal traduit, les Maoris avaient cru s’assurer un droit de regard sur les agissements des Blancs alors que ceux-ci s’arrogeaient le pouvoir. Par essence, les terres cédées contre des couvertures et des mousquets n’appartenaient à personne : à leur manière ils pensaient les louer tout en en gardant les droits. Les confiscations qui avaient suivi les guerres maories puis les politiques menées jusqu’en 1950 en faveur de l’installation de colons et de grands travaux sur les terres indigènes sans que ceux-ci puissent se défendre ressemblaient non pas à ce qu’on apprenait dans les livres scolaires mais à une spoliation en bonne et due forme de leurs terres, même et surtout celles déclarées tapus, sacrées, taboues. Le traité n’avait pas été appliqué, selon le principe qu’« un document engageant un gouvernement européen et une peuplade primitive ne pouvait avoir aucune valeur aux yeux de la loi », et la révolte avait été réprimée par le sang.
Mais l’époque voulant cela, on avait depuis tenté de panser les blessures : les Maoris s’estimant brimés pouvaient désormais déposer leurs plaintes, un juge maori présidait au tribunal chargé d’interpréter le fameux traité de Waitangi, ceci dans les deux versions. Les plaintes étaient prises en compte depuis l’époque coloniale. Les conclusions étaient soumises au Parlement chargé de légiférer, mais le tribunal gardait le droit d’imposer l’application de leurs recommandations. Malgré ce processus de réconciliation nationale, certains s’estimaient lésés et continuaient de revendiquer leurs terres ancestrales. Zinzan Bee faisait partie de ces gens-là.
Osborne avait mis Culhane sur le coup. On verrait bien ce qui arriverait.
— Allô Josie ?
— Bonjour capitaine !
Cette manie qu’elle avait de l’appeler par son grade…
— Mark va bien ? demanda Timu.
— Oh oui ! Aujourd’hui on a fait un atelier peinture : il adore ! Vous voulez que je l’appelle ? Il est en salle de télé avec les autres mais j’en ai pour deux minutes…
— Non non, ne le dérangez pas ! Dites-lui simplement que je vais passer tout à l’heure. Vers six heures.
— Pas plus tard, hein ! materna-t-elle joyeusement. On mange à sept et vous savez que Mark n’aime pas être dérangé durant les repas !
— Je serai là à six heures.
Le Maori salua l’éducatrice spécialisée et raccrocha, les dents serrées — sa vessie lui faisait mal. Il avala un des cachets du docteur Beevan et put bientôt marcher normalement.
À cinquante-trois ans, Jon Timu ne se sentait pas vieux, simplement malade. C’était ça et seulement ça, la vieillesse. Cet état latent qui en douce vous exclut de la communauté des bien portants, des bien vivants. Même si tout le monde doit mourir un jour, la maladie inventait un compte à rebours dont seuls les sursitaires pouvaient mesurer le point d’impact. Timu se sentait mitraillé. À part Beevan, personne n’était au courant du cancer qui le rongeait. Même pas Mark — surtout pas Mark. Un secret aussi jalousement gardé que les circonstances de la mort de sa femme…
Le soleil brillait sur le parking du commissariat central. C’était pourtant une belle journée. Le chef de la police regagnait sa vieille BM quand il aperçut Osborne contre la portière, les mains dans les poches de son costume noir.
— J’ai à vous parler, dit-il.
— Je suis pressé, répondit le Maori. De quoi vous voulez parler ?
— De Fitzgerald.
Osborne avait sa tête des mauvais jours. Le Maori prit un air vaguement paternaliste :
— Vous avez du mal à l’encaisser, c’est ça ?
— Ne vous foutez pas de ma gueule, Timu, lui rétorqua-t-il sans détour. Fitzgerald suspectait Zinzan Bee d’être le complice de Kirk, qui de son côté s’adonnait à des rites sanguinaires : les cadavres tirés du charnier où il exécutait ses victimes étaient partiellement désossés. Des fémurs. Ne me dites pas que vous n’êtes pas au courant. J’ai entendu un tas de conneries sur le compte de ce Zinzan Bee, maintenant j’aimerais entendre les vôtres.
Timu réprima la colère qui lui lézardait le front.
— On vous a chargé de retrouver l’auteur d’un cambriolage, répliqua-t-il, pas de déterrer les cadavres de Fitzgerald.
— Je ne crois pas à son suicide.
— C’est pourtant la vérité. C’est pour ça que vous avez accepté de réincorporer le service ? s’esclaffa le Maori. Bon Dieu, vous déconnez complètement : Fitzgerald s’est suicidé avec son arme de service à l’institut médico-légal de Devonport, on a plusieurs témoins, en plus du rapport de la balistique : c’était un acte prémédité ! Fitzgerald s’est flingué, Osborne : si pénible que ce soit pour vous de l’admettre, il va falloir vous le mettre dans le crâne !
Une brise passa sur le parking déserté.
— Dans ce cas, pourquoi avoir escamoté les cadavres ?
Timu soupira bruyamment — quelle tête de mule.
— Nous n’avons pas escamoté des cadavres, comme vous dites, mais tu certains détails particulièrement sordides qui n’auraient fait qu’alimenter la peur, répliqua le chef de la police. Je ne tiens pas à ce que les médias remuent la merde : les services de sécurité privés et les vendeurs d’alarmes font déjà assez de business comme ça…
Le Maori ouvrit la portière de la Ford mais Osborne n’en démordait pas :
— D’un côté vous prônez le principe de tolérance zéro, de l’autre vous cachez des faits essentiels à l’enquête : dans quel but ?
Ses yeux brillaient au soleil.
— Quelle enquête ? répliqua Timu.
— Fitzgerald.
Il secoua sa grosse tête :
— Vous n’y êtes pas, Osborne : pas du tout ! Il n’y a pas d’affaire Fitzgerald, il y a une affaire Kirk avec des zones d’ombre et un suspect dans la nature, Zinzan Bee. Je garde des informations sous le coude pour ne pas alerter inutilement la population au sujet d’un quelconque chaman maori sanguinaire : je plante mes graines et je regarde ce qui pousse. Vous êtes une de ces graines.
Osborne se méfiait. Le Maori avait des yeux malades.
— La hache de Melrose fait partie de vos graines ?
— Possible, répliqua Timu. Vos recherches, vous en êtes où ?
— Zinzan Bee reste introuvable. Je sais juste qu’il faisait partie des contestataires de Bastion Point, concéda Osborne.
Un groupe de policiers approchait. Timu regarda sa montre : six heures. Déjà en retard, il se jeta sur le siège de sa BM.
— Ce que je viens de vous dire est et doit rester confidentiel, dit-il d’un air entendu. Si la presse n’a pas été mise au courant de certains détails, c’est aussi parce que je ne tiens pas à ce qu’on vienne entacher la mémoire de mon prédécesseur…
Sur ces entrefaites, Timu mit le contact et partit retrouver son fils.
L’affaire se compliquait et Osborne pataugeait. Il prit le problème à l’envers : qui pouvait en vouloir à Melrose ? Qui d’autre que des Maoris ?
Si Osborne le connaissait surtout pour ses livres, Nick Melrose avait commencé son ascension sociale grâce à l’exportation de bois exotique — kauris principalement, dont il avait parachevé l’extinction — puis comme promoteur de kits-maisons à monter soi-même. Après quoi, il avait acheté différentes pêcheries et créé la compagnie Sealord Products, qui dix ans plus tard devait devenir la plus grosse entreprise de pêche du pays. Quand en 1993 le gouvernement racheta au nom des Maoris la moitié des parts de la compagnie en vertu de l’article 2 du traité de Waitangi stipulant que les Maoris resteraient maîtres de 10 % de tous les quotas (de nombreuses tribus plaignantes n’avaient en effet plus accès à leurs pêcheries, activités traditionnelles et base de leur alimentation), Nick Melrose avait revendu l’entreprise à un consortium japonais, en signe de protestation — vente, prime de départ et stock-options estimées à 250 millions de dollars NZ.
Melrose était à l’occasion devenu un virulent détracteur du processus de réconciliation nationale érigé par le tribunal de Waitangi et, craignant comme beaucoup de pakehas des dérapages incontrôlables, avait lancé une série de livres édités à compte d’auteur dont le succès depuis ne faiblissait pas. Melrose avait par ailleurs pris des parts dans différentes entreprises et autres conseils d’administration. C’est Tom qui, involontairement, l’avait mis sur la piste : si Melrose avait vendu la compagnie de pêche aux Japonais, il avait gardé son entreprise de construction. Les kits-maisons s’étaient si bien vendus que la firme avait grossi au point d’englober une demi-douzaine de concurrents. Acquisitions de manufactures, sous-traitance, construction, Melrose et son armée de gérants maîtrisaient aujourd’hui une bonne part du marché de l’immobilier. Parmi ses satellites, la première entreprise de travaux publics du pays : Century Inc.
La société où travaillait Johann Griffith, retrouvée noyée sur la plage de Karekare.
Osborne cherchait un lien entre toutes ces affaires, il était peut-être là…
Il était cinq heures de l’après-midi lorsqu’il gara la Chevrolet le long de One Tree Hill. Un vigile en uniforme apparut aussitôt derrière la grille électrique, escorté d’un bas-rouge aux crocs étincelants. Front bas, sourcils épais, Grayson était le nouveau gardien du temple :
— M. Melrose n’attend personne, lâcha-t-il derrière la herse amovible.
— Moi non plus, répliqua Osborne. Dites-lui que je suis là.
Il montra sa plaque au vigile. Le museau passé à travers les barreaux, son chien aboyait à pleine gueule.
— Tais-toi, Circo ! réprimanda Grayson avant de palabrer dans l’interphone.
Le temps était lourd, l’air plein d’eau. Osborne crevait de chaud. Il vit bientôt revenir Grayson et son bas-rouge, tous crocs dehors.
— C’est bon, dit-il sous les cris rauques du chien. M. Melrose me fait dire qu’il a pas beaucoup de temps à vous consacrer, il est très pris par son roman et…
Osborne pinça très fort la truffe qui dépassait de la grille.
— Ce ne sera pas long…
Grayson fronça les sourcils devant la soudaine passivité de son chien puis, l’œil noir, consentit à actionner le système d’ouverture. Au bout de la laisse, le bas-rouge le regarda passer en montrant les crocs mais ses oreilles étaient basses.
Le jet d’eau circulaire fonctionnait malgré l’averse de la nuit passée. Osborne longea l’allée du parc et fila vers la terrasse où Melrose écrivait, une chemisette Ralf Lauren sur ses larges épaules.
— Vous avez trouvé quelque chose ? lança-t-il sans même le saluer.
— Pas grand-chose.
Melrose releva la tête de l’ordinateur.
— J’ai un livre à finir et peu de temps à vous accorder, dit-il. Qu’est-ce que vous voulez ?
— Vous parler d’une fille retrouvée morte sur une plage de la côte ouest, répondit Osborne. Johann Griffith, vous connaissez ?
Il présenta une photo : châtain, pas très jolie, un visage austère malgré le sourire sur papier glacé. Melrose eut une moue désobligeante.
— Non, dit-il. Qui est-ce ?
— Une comptable. Employée modèle chez Century Inc.
— Je ne connais pas de Johann Griffith, déclara-t-il comme si ça tombait sous le sens.
— Elle travaillait pourtant pour vous.
— Comme des centaines d’autres employés. Vous n’imaginez tout de même pas que je connais tous les gens qui travaillent pour moi ! Quel rapport avec notre affaire ?
Osborne alluma une cigarette.
— Je pensais que vous pourriez m’aider.
L’écrivain trouva qu’il avait une sale gueule avec ses lunettes tordues et son nez amoché.
— Eh bien, c’est raté, rétorqua-t-il sèchement : je ne connais pas votre noyée mais j’enverrai des fleurs à sa famille. Ça vous va ?
En passant, l’arrosage circulaire fit crépiter les cailloux dans l’allée.
— Comment savez-vous qu’elle s’est noyée ?
— Vous avez parlé d’une plage.
Melrose haussait les épaules. Impossible de rien déceler dans son regard de pierre.
— Gestion, spéculation, immobilier, construction, vous avez beaucoup de casquettes, poursuivit Osborne, soit autant de concurrents prêts à tout pour vous enfoncer.
— Et alors ? C’est le business.
— Jolie mentalité. Pas d’ennemis déclarés ?
Melrose soupira, comme fataliste.
— Ils sont des dizaines, dit-il, voire des centaines à vouloir prendre ma place. Ça aussi c’est le business. Mais si je suis là aujourd’hui, c’est que je l’ai mérité. C’est pour me raconter ça que vous me dérangez ?
Son ton autoritaire devait faire son effet dans les conseils d’administration. Osborne transpirait sous sa chemise, les amphétamines n’arrangeaient pas les affaires.
— Zinzan Bee, dit-il sans desserrer les dents : ce nom vous dit quelque chose ?
— Non. Qui est-ce ?
— Un ancien activiste maori, répondit-il, de la tribu ngati kahungunu. Comme la hache qu’on vous a volée.
L’écrivain hocha la tête.
— Jamais entendu parler de ce personnage, dit-il avec un dédain d’aristocrate. Pourquoi, vous soupçonnez ce Zinzan Bee d’être l’auteur du vol ? Dans quel but ?
Son regard de murène s’était affûté.
— Je ne sais pas, concéda Osborne. Vos livres ne suscitent pas que de l’admiration, ajouta-t-il en désignant l’ordinateur. Vous n’avez jamais reçu de menaces ?
— Comment ça, des menaces ? s’empourpra-t-il. Vous voulez dire de la part d’une certaine communauté maorie ?
— Oui.
Melrose montra ses dents, d’une blancheur publicitaire.
— Ce que je pense de la communauté maorie ne regarde que moi, lâcha-t-il, ombrageux. Que des gens apprécient ou non mes idées m’est parfaitement égal : nous vivons en démocratie, que je sache, tout le monde a le droit de s’exprimer.
Osborne sentit la faille.
— Vos livres dénoncent les agissements du tribunal de Waitangi et du ministère chargé des négociations, dit-il pour l’asticoter : ça fait aussi beaucoup d’ennemis potentiels, en particulier chez les Maoris. Une raison pour que ce Zinzan Bee vous en veuille, lui ou ses petits camarades maoris.
Il le cherchait sur un terrain glissant. Melrose dérapa de bon gré.
— Vous voulez connaître le fond de ma pensée, eh bien, c’est très simple, commença-t-il, soudain revigoré. Écoutez bien ce que je vais vous dire, lieutenant Osborne : quand les Maoris ont débarqué en Nouvelle-Zélande, il y avait des Morioris, les premiers autochtones de l’île. Vous savez ce qu’ils leur ont fait ? Ils les ont exterminés, puis ils les ont mangés. Oui, mangés. Tous. Vous comprenez ? Ils les ont dévorés ! (Le débit de ses paroles s’accéléra.) Les Maoris sont un peuple guerrier, incapable de se fondre dans notre société, voire notre civilisation. Quand on pense aux guerres maories, on oublie souvent que les pires tueries ont été perpétrées par les Maoris eux-mêmes, à travers des querelles intertribales sans autre fin que de se faire la guerre ; et si le mousquet s’est avéré plus efficace que la hache, c’est que nos techniques étaient déjà supérieures aux leurs. Je ne vois pas pourquoi on contesterait ce fait historique. Les Maoris étaient tellement subjugués par nos armes qu’ils ont vendu leurs terres pour en obtenir et assujettir leurs voisins, certaines tribus se sont même alliées aux Blancs pour exterminer la tribu voisine ! Chez eux, la violence est une seconde nature : ils se livraient à des massacres organisés suivis de véritables orgies cannibales et il a fallu l’avènement de la civilisation européenne pour abolir ces pratiques, interdire l’anthropophagie et tous ces rites sanguinaires. Nous avons acheté une partie de leurs terres, nous les avons assimilés, nous leur avons apporté le progrès, nos richesses, sans quoi ils seraient encore à s’entre-dévorer pour je ne sais quel prétexte ! Les Maoris ont profité de notre système pendant des dizaines d’années mais c’est fini l’État-providence : notre société a évolué, les Maoris doivent évoluer avec elle, comme les autres communautés. Le problème, c’est qu’on les a trop longtemps assistés : aujourd’hui ils préfèrent s’enivrer que travailler, ils nourrissent à peine leurs enfants au point qu’on est obligé de leur donner un verre de lait en arrivant à l’école, ils battent leurs femmes quand ce ne sont pas elles qui dilapident l’argent des allocations au casino ou dans les jeux de loterie. Ils volent, vivent de rapines et de drogues, les plus violents violent les vieilles femmes avant de les tuer, quant aux soi-disant activistes et autres défenseurs des droits maoris, ils sont tout juste bons à réclamer de l’argent via le tribunal de Waitangi. Ce tribunal absurde est pour eux un véritable filon ! Et qui paie ? Le contribuable ! Parfaitement ! s’emporta-t-il. Je dis haut et fort ce que tout le monde pense tout bas, et rien ni personne ne m’en empêchera ! Les Maoris sont des parasites, conclut-il. La preuve, ils ne produisent rien : rien !
Ses yeux brillaient d’une rage inassouvie. Osborne opina : Melrose lui rappelait le bas-rouge de l’entrée.
— Peut-être que les Maoris ont autre chose à proposer, dit-il sobrement.
L’écrivain secoua la tête comme s’ils ne parlaient pas de la même chose. C’était le moment de le provoquer.
— Vous êtes également consultant lors de conférences et différentes manifestations à caractère négationniste, dit-il, notamment en Afrique du Sud…
Cette fois-ci, Nick Melrose s’empourpra pour de bon.
— Qu’est-ce que vous cherchez ? feula-t-il. Des ennuis ? Vos méthodes ne me plaisent pas, lieutenant. Vous enquêtez sur qui, au juste ? Sur moi ou sur le vol caractérisé dont j’ai fait l’objet ?
— Celui qui a commis le vol connaissait la topographie des lieux et possédait un double des clés, esquiva Osborne. Je cherche à savoir comment il les a subtilisées à vous ou à votre fille, et si la noyée de Karekare faisait partie de votre entourage. Votre fille ne connaissait pas Johann Griffith ?
La fureur dessinait des méandres sur les tempes de Melrose.
— Ma fille ne fréquente pas de comptable, éructa-t-il. Et puisque vous abordez le sujet, je tiens à vous dire qu’à la prochaine incartade de votre part je vous poursuis pour harcèlement moral et détournement de mineure ! Je ne sais pas ce que vous avez dit ou fait à Melanie l’autre soir, mais vous ne vous en tirerez pas à si bon compte ! (Le père de famille enfonça ce qu’il croyait être un clou.) En attendant, je veux des résultats : vous êtes spécialiste de la question maorie, oui ou non ?
Pas à dire : le businessman savait parler aux hommes.
Quelques filles s’époumonaient au bar de l’hôtel Debrett. Osborne posa le coude au comptoir et commanda une vodka à Kieren.
— Le nez, ça va mieux ?
Le pansement ne recouvrait plus que l’arête supérieure mais il restait gonflé et virait au jaune.
— Je respire.
Osborne croqua quelques quartiers de citron et se rinça avec la moitié du verre.
C’était un vendredi, les employés de la City sortaient les cartes de crédit, les filles leur décolleté mais ça n’allait pas mieux : il se sentait fatigué, crevé, lessivé, l’enquête n’avançait pas, Hana et son grand-père avaient disparu, la communauté maorie était muette au sujet de Tukao et de Zinzan Bee, il avait réussi à se mettre tout le monde à dos, ou presque, les pilules lui démangeaient le crâne, une menace diffuse flottait dans l’air du temps et c’est toute sa vie qui, mêlée aux volutes de cigarettes, s’évaporait sous ses yeux…
— Au fait, lança le jeune barman, y a une fille qui a déposé ça pour vous. (Une enveloppe de papier kraft glissa sur le comptoir.) Petit gabarit mais jolie comme un cœur, ajouta Kieren, le sourire malin.
Osborne décacheta l’enveloppe et lut.
Cher Paul Osborne,
Comme vous le savez peut-être, je suis une jeune femme consciencieuse et prévoyante : si vous lisez ces lignes, c’est que vous n’étiez pas à votre hôtel quand je suis passée. J’aurais préféré vous parler de tout ça de vive voix mais le destin en a voulu autrement. Voilà pour la prévoyance. Pour ce qui concerne mon côté consciencieux (promis, je me soigne), je me suis occupée personnellement de vos analyses. Vous savez, le cheveu arraché à cette pauvre Mlle Griffith. Figurez-vous que j’ai mis un temps fou à trouver ce que c’était. Je veux parler de la substance peu ordinaire contenue dans ce poil de tête. Vous connaissez le tutu, Paul ? Moi il m’a fallu une nuit entière pour en déchiffrer la composition chimique ! Pour votre gouverne, le tutu est une plante, une espèce d’arbuste qu’on trouve par chez vous, plante dont on extrait le fruit. À l’intérieur, très concentrée, une substance qui à forte dose est assimilée à un poison. Notre cheveu en était imprégné, si bien qu’on peut supposer sans trop se tromper que Mlle Griffith en a absorbé une certaine quantité, susceptible de l’avoir mise sur le flanc, voire de l’avoir tuée par empoisonnement : avant ou pendant la noyade ? Je tiens à vous signaler qu’en aucun cas l’absorption de tutu sous forme de fruit, même en grand nombre, n’aurait pu provoquer un tel taux de toxicité. C’est donc sous forme concentrée que notre trépassée en a ingurgité. J’ai également retrouvé la trace d’aliments divers (poisson, tomate, oignon) et une petite quantité d’alcool (vin blanc de vos coteaux). Pas de drogue.
Je ne vois pas bien ce que cela change à l’affaire puisque c’est désormais le lieutenant Gallaher qui s’en charge. En tout cas, je vous remercie chaleureusement de m’avoir fait veiller au-dessus de mes microscopes (j’en ai plein la maison, comme des animaux de compagnie), ça faisait longtemps que je ne les avais pas vus. Ne me remerciez pas, ce n’est pas votre genre.
Sans rancune.
C’était signé A.
Seulement Amelia.
Osborne reposa l’enveloppe de papier kraft sur le comptoir et commanda une autre vodka. Une double — maintenant c’était sûr, Johann Griffith avait été assassinée.
Hana l’avait retrouvé la première. Paul ne savait pas ce qu’elle cherchait à lui signifier avec son caillou, mais elle n’était pas venue au K. Mart de Newmarket par hasard. Pendant deux jours il avait retourné le problème, sans résultat.
Le midi du troisième jour, après le travail, alors que Paul récupérait les livres soutirés un peu plus tôt, le chef du personnel l’avait pris la main dans le sac. Gibson ne pouvait pas l’encadrer, ça ne faisait de mystère pour personne, aussi ne rata-t-il pas l’occasion qui lui était offerte.
— Tu es viré ! siffla-t-il en pointant son doigt vers la sortie.
Le petit chef écumait de plaisir, de ces mauvaises vagues qui vous passent à la lessiveuse. Paul haussa les épaules — pauvre garçon. En prenant le chèque de la semaine, il avait juste demandé qui l’avait découvert : Gibson était trop bête pour ça.
— Un client, répondit la responsable des embauches, laconique.
Sur ces entrefaites, Paul avait payé les livres volés et quitté le bureau administratif du K. Mart qui, depuis deux ans, le faisait travailler.
Dehors, l’orage menaçait.
Hana attendait sous les nuages, appuyée contre les flancs d’une guimbarde au bleu passé. Paul avança vers le parking où sa robe flottait, au gré du vent…
— Tu as vieilli, dit-il en guise de préambule.
— Toi aussi tu as une sale gueule.
— Grâce à toi : je viens de perdre mon boulot.
Elle croisa les bras et s’adossa à ce qui ressemblait fort à une voiture.
— Ça te dérange ?
— Bof…
Ils s’observèrent un instant, sourds aux bruits des chariots métalliques qu’on poussait dans leurs retranchements.
— Et ton école ?
— Le kohangareo ? fit Hana. J’ai fini le cycle…
— Et alors ?
— Alors rien.
La métisse songeait à autre chose. Paul serrait les doigts au fond de ses poches : le corps d’Hana avait pris du volume, sa poitrine remplissait sa robe d’été, il en sortait des bouquets de peau pour saluer leurs retrouvailles…
Tic…
Tic tic…
Tic tic tic tic…
Il se mit à pleuvoir, des gouttes tropicales qui en s’écrasant sur l’asphalte chassaient les retardataires vers les abris. Paul ne bougeait pas. Sa chemise était déjà trempée. Hana ouvrit la portière de la guimbarde :
— Allez, monte.
Il manquait le cache au volant de la Dodge mais le reste semblait fonctionner.
— Ça fait drôle de se voir, dit-il.
— Oui.
Ils quittèrent Auckland par le nord. La pluie s’abattait sur le pare-brise crasseux, on s’entendait à peine. Hana demanda d’un air détaché comment il allait mais Paul répondit à côté. Il dit qu’il avait quitté Red Hill à sa majorité, qu’il n’y avait pas remis les pieds, qu’il logeait dans une chambre meublée près du centre et qu’il se fichait de ce qui arriverait.
Elle accéléra sur le motorway.
— Où on va ? cria-t-il dans le vacarme.
— Vers le nord.
Hana était concentrée sur la route, insondable sous son masque de femme. Ils roulaient à tombeau ouvert sur l’asphalte détrempé. Le vent hurlait par les vitres entrouvertes, Paul grilla des cigarettes : Orewa, Waiwera, Pohuehue, les scories volaient dans le cendrier, les cheveux d’Hana dans l’habitacle, les champs s’étendaient sur les vallons, ça sentait l’herbe mouillée après l’orage et l’odeur de sa peau à pleins poumons.
Les oiseaux qui picoraient l’asphalte daignaient à peine sautiller pour les éviter ; ils dépassèrent Kaiwaka, assoupie à l’heure de la sieste. Un vent de travers secouait la guimbarde, Hana conduisait sans un mot, avec ses longs yeux de métisse qui le surveillaient en coin, comme le lait sur le feu. Leurs retrouvailles se résumeraient à une tempête en petit comité.
« Dernière station avant l’Australie », affichait la pancarte d’un routier.
Jadis peuplée de kauris, la péninsule nord s’étendait sur une centaine de kilomètres jusqu’à Cape Reinga et ses falaises fleuries qui déchiraient le Pacifique.
— Tu es déjà venu par ici ? demanda Hana.
— Non. J’ai même pas de bagnole. Et toi ?
Elle hocha la tête pour dire oui.
Ils traversèrent une forêt de pins, dépassèrent quelques motels fatigués. Ne vivaient plus dans ces contrées reculées qu’une poignée de fermiers disséminés sur des champs verdoyants et la tribu maorie te kao. Avec tous ces moutons et ces vaches affalées sous les arbres géants, ces clôtures désuètes et ces chevaux balayant l’été d’une queue désinvolte, on se serait cru à l’arrivée du télégraphe. Il le lui dit. Hana sourit — sans plus. Quittant la portion bitumée, ils s’engagèrent sur la piste qui menait au bout de la péninsule.
Cape Reinga. En retrouvant la mer de Tasmanie, les courants du Pacifique soulevaient des vagues épaisses qui se fracassaient contre les flancs de la terre. Hors saison, les touristes étaient rares.
— Viens, dit-elle simplement.
Laissant la guimbarde à son parking, ils marchèrent jusqu’au promontoire. Un vent violent les cueillit au pied du phare. La robe d’Hana volait sur ses jambes dorées, ils pliaient sous le poids des embruns, plus vifs à l’approche du précipice. Des cormorans luttaient contre les éléments, suspendus, maladroits. Une poignée de récifs affleurait, comme des osselets jetés au pied de la falaise. Hana serra ses mains autour de ses bras, le regard perdu dans l’écume. Aspirés par le vent des hauteurs, ils s’étaient approchés de l’abîme.
D’après les mythes maoris, c’est ici que les esprits des morts se jetaient dans l’océan pour rejoindre Pô, la déesse des ténèbres…
— Haere : mou tai ata, moku tai ahiahi, murmura-t-elle.
— Nous partirons : toi par la marée du matin, moi par celle du soir…
Un vieux proverbe maori, appris par cœur à l’époque de Red Hill.
— J’avais oublié que tu parlais l’autochtone, dit-elle.
— Plus depuis deux ans.
Paul se pencha vers le gouffre, comme si son âme gisait au pied des rochers. Ce n’était pas le moment mais il profita du vide pour se lancer.
— Au fait, je voulais te dire…
— Quoi ?
— Pour l’autre jour…
— L’autre jour ? répéta-t-elle comme si les crachats du terrain vague ne l’atteignaient plus. Te fatigue pas, va : je ne suis pas ici pour recevoir tes excuses.
Une bourrasque le fit reculer — ses yeux lui envoyaient des cailloux.
Le vide était là, immense. Foulées par l’écume, les âmes mortes se noyaient à la pelle. Paul eut envie de disparaître, de tuer et de commencer par lui.
Hana l’attrapa par les mains.
— Ka tata te po : haere[22].
La chaleur de sa peau le ramena à la vie. Elle dévalait déjà le sentier côtier. Paul suivit sa robe sur le chemin de l’océan qui grondait sous les bourrasques. Il croyait rêver. Il rêvait.
Hormis les oiseaux, la crique en contrebas était déserte. Il marcha sur le sable. Hana attendait adossée à la paroi d’un rocher, pieds nus, essoufflée par sa course vers la mer. Le vent battait contre sa robe, moulait ses seins, dévoilait ses cuisses, et ses yeux brillaient pour lui, deux lames couleur jade. Il voulut parler mais elle se pressa contre lui.
— Taipa[23].
L’espace d’un instant, Paul mesura l’invisible : la trajectoire du caillou, le bruit de ses gestes, son odeur par-dessus la haie, tout s’envolait dans la brise. Hana prit son visage et fourra sa langue dans sa bouche. Un nuage fila sans les voir. Elle murmura :
— Ki a koe[24].
Le monde bascula au pied de la falaise.
Dérangeant quelques cormorans, ils firent l’amour contre les rochers, debout. Les vagues tonnaient sur la crique, Hana lui tendait ses fesses comme une main qui l’aurait attrapé, aspiré : il se laissa guider par la chaleur de son ventre, arrimé au décolleté de ses seins fabuleux, et se tordit tout au fond d’elle. Enfonça les vis. Son cul au crépuscule était doux comme le sable : Paul jouit le premier et le monde, à force de basculer, s’échoua en silence. La fille à qui il jetait des cailloux était une rivière…
Le temps passa, à peine perturbé par les piaillements des oiseaux. Enfin, le souffle redevenu régulier, Hana partit se baigner, nue. Paul la regarda affronter les rouleaux, traversé d’émotions inconnues. Les flots bouillonnaient autour d’elle, amazone dans le crépuscule ; l’instant était magique, rien ne pouvait l’abîmer…
La jeune Maorie revint bientôt, ruisselante. Des gouttes perlaient de sa toison brune. Elle ne disait rien mais son regard avait changé. Hana enfila sa robe sans même se sécher, puis se mit à parler très vite : elle lui dit qu’elle non plus n’avait pas remis les pieds à Red Hill, pas depuis que les gars du quartier l’avaient attrapée un soir et jetée dans une cave où ils lui avaient fait son affaire. Elle ajouta qu’elle n’avait pas dit un mot, pas un, ni pendant ni après, qu’à l’époque une des sœurs Douglas sortait avec le chef de la meute, le lendemain à l’arrêt de bus ils avaient raconté qu’elle avait aimé ça, qu’aujourd’hui il était le seul type du quartier à ne pas l’avoir baisée, que maintenant c’était fait, et qu’elle aussi se fichait de ce qui arriverait.
Paul la regardait, abasourdi. Hana ramassa ses chaussures qui traînaient sur le sable.
— Je pars demain pour l’Europe, conclut-elle d’une voix blanche. Adieu.
Hana avait disparu, entre chien et loup, abandonnant une violente odeur de peau dans son sillage…
Flic.
Il était entré en justice comme on entre parfois en politique : par aversion…
Une lumière crépusculaire scalpait les buildings de la City. En équilibre sur le rebord de la fenêtre, Osborne fumait un mélange détonant. Son arme, un .38 Special, reposait sur la tablette voisine. Une solution radicale. Fitzgerald avait dû penser la même chose avant de se faire sauter la cervelle.
Les hypothèses les plus tragiques lui traversaient la tête. À force de pourchasser ses fantômes, il devenait comme lui : obsédé, paranoïaque, violent, désespéré. Le spectre d’Hana crevait dans les bulles d’atomes et ce n’était pas les copies d’elle qui escortaient ses nuits qui allaient l’aider à reprendre pied…
Globule, en poste devant le frigo, risqua un miaulement. La chatte avait fini par s’imposer, au hasard des portes ouvertes et des courants d’air, et il avait la flemme de la mettre dehors.
— Fous le camp, je t’ai dit.
Mais, au regard éberlué que Globule lui renvoya, il était clair qu’elle n’y comprenait rien.
La brise du soir emportait les rideaux, pas le désespoir. Sourd aux caresses que l’animal réclamait à grandes bourrades, Osborne descendit de son perchoir et ouvrit la mallette. Il en extirpa quelques pilules et une poignée de cartouches, qu’il fit rouler sur la tablette.
À ses pieds, Globule le regardait comme s’il venait d’inventer un jeu. Elle approcha timidement le museau et commença à renifler les cartouches.
— Complètement à côté de la plaque, ma pauvre fille…
Le rapport d’Amelia Prescott traînait sur le lit, Osborne n’y pensait plus. Dans le couloir, les clients de l’hôtel descendaient boire un verre. Il saisit le revolver, plus moche que fascinant, logea une balle dans le barillet et attendit, dans les vapes, un coup de pouce du destin. Une simple pression sur la détente. La Grande Sérénité. Mais rien ne venait. Il avait l’esprit embué, parasité, pris dans un brouillard opaque qui le laissait sans perspectives. Hana avait disparu. Witkaire avait disparu. Le monde était peuplé de disparus…
De guerre lasse, il se pencha vers le petit frigo de la chambre ; hormis un fond de gin (il n’aimait pas le gin), le minibar était vide. Tout foutait le camp.
Osborne aspirait les résidus de la mignonnette quand le téléphone sonna sur la table de nuit. Plusieurs fois. Il décrocha enfin de son nuage noir, de la cendre plein la bouche.
— Allô, Paul ? C’est Tom !
— …
— Dis, je t’appelle, j’ai tes renseignements.
— …
— Au sujet de Bastion Point.
— Ah…
— Mais dis-moi, heu… (Culhane hésitait.) Tu fais quelque chose ce soir ? Je veux dire, tu es libre ?
Libre ?
— Ce soir ? Pff…
Osborne souffla de dépit mais Tom était d’un naturel désarmant.
— Eh bien, viens à la maison, dit-il, c’est l’occasion. On sera plus tranquilles pour parler, et puis c’est vrai, depuis ton arrivée, on n’a même pas pensé à t’inviter. Rosemary a préparé un poulet au citron : si tu veux te joindre à nous…
Osborne regardait le mur de la chambre comme si la tapisserie était en train de se décoller : une invitation. Manquait plus que ça.
Grimpée sur la tablette, Globule faisait rouler les cartouches, du bout des pattes. Une, puis deux balles tombèrent sur la moquette…
La Chevrolet grimpa Mountain Road, dépassa l’université à l’architecture vaguement hispanisante et bifurqua au niveau de Rockwood Place, quartier résidentiel proche du centre-ville. Osborne écrasa sa cigarette à la cocaïne et, flottant sur un nuage chimique, marcha jusqu’au portail de bois blanc.
Tom habitait une maison de bois au jardin fleuri, fierté de sa femme, propriété achetée avec l’argent de leurs parents respectifs qui, quoi que déplorant cette histoire de mutation sur l’île du Nord, avaient débloqué des fonds pour les aider à s’installer. Apprêtée dans une robe à fleurs, un peu gironde, fardée mais voulant bien faire, Rosemary Culhane attendait dans l’allée.
Tom lui avait dit qu’Osborne était « bel homme », quoiqu’un peu bizarre : elle le trouva de fait impressionnant avec ses gestes et ses yeux de fauve, mais l’espèce de sourire qu’il lui adressa en guise de bonsoir brouilla ses données.
— Rosemary, fit Tom en le présentant, voilà Paul Osborne.
Super.
Ils échangèrent une poignée de main et quelques mots de bienvenue. Trop complexée pour être jolie, Rosemary se réfugia derrière sa frange. Elle avait pourtant du style, de belles épaules, seulement quelque chose l’avait coincée dans un angle, elle se terrait dans son corps comme une bête apeurée…
Tom ouvrit la bouteille de chardonnay qui prenait le frais dans un seau à glace — pas si mal, prédisait-il. À deux pas de là, Rosemary restait comme pétrifiée sur son carré de pelouse : leur invité la dévisageait comme s’il devinait tout d’elle. La situation était extrêmement gênante — on ne regarde pas les gens comme ça ! La confusion la faisait rougir. Rosemary n’avait pas connu beaucoup d’hommes, encore moins de ce genre-là : elle se sentait déshabillée.
Tobby apparut à cet instant précis, bien décidé à sauter sur le premier venu — en l’occurrence Osborne. De fait, le labrador se jeta littéralement sur lui.
— Oh ! Tobby !
Rosemary voulut s’interposer mais Osborne l’avait déjà pris dans ses bras : d’une manœuvre parfaitement inattendue, il souleva l’animal et l’envoya valdinguer au milieu de la pelouse. Tobby fit une roulade dans l’herbe tendre avant de retrouver ses appuis.
Rosemary le regarda avec des yeux ronds.
— Il glisse bien, estima Osborne.
On sourit, gêné.
Ils prirent bientôt place à la table du jardin, déjà dressée, et goûtèrent ce fameux chardonnay. Il y avait aussi du whisky. Tournant autour d’eux telle une toupie affolée, le labrador réclamait jeu et caresses, le bout de la queue en sang à force de battre contre les meubles ; à les entendre parler de ses facéties, ce grand chiot représentait leur enfant de substitution… L’alcool les détendit un peu. Rosemary, que la timidité fuyait à mesure qu’elle buvait, dit quelques braves mensonges à propos de leur soi-disant équipe avant de les laisser à leurs petites affaires — elle allait voir le poulet qui paraît-il marinait…
Le soleil tombait doucement. Culhane reposa son verre de vin et, confortablement installé dans un fauteuil d’osier, profita de l’absence de sa femme pour ouvrir son carnet.
— J’y ai passé un temps fou mais j’ai fini par reconstituer la liste des contestataires de Bastion Point, dit-il en dépliant une feuille volante. Plus d’une centaine de Maoris, de plusieurs tribus différentes. Mais hormis Zinzan Bee, annonça-t-il, personne ne faisait partie de la tribu ngati kahungunu…
Encore une piste qui s’évaporait. Le nez dans un Lagavulin au puissant goût de tourbe, Osborne parcourut la liste dressée par le policier, constata qu’une demi-douzaine d’activistes appartenaient à la tribu tainui, mais la reposa bientôt : pas trace de Pita Witkaire ni de Sam Tukao.
— Tu cherches quoi au juste ? demanda Culhane. Un lien entre Zinzan Bee, Bastion Point et le vol de la hache ?
Une abeille bourdonnait dans son verre vide.
— Oui. Je cherche aussi Pita Witkaire, un ancien activiste de la tribu tainui. Six d’entre eux étaient présents lors de l’occupation de Bastion Point, dit-il en jetant un œil sur la liste. Il me faudrait des renseignements sur ces types, savoir ce qu’ils sont devenus… (Tom griffonnait sur son carnet.) J’aimerais aussi savoir si l’un d’eux a été en rapport avec Samuel Tukao, ajouta-t-il, un notaire qui a exercé à Mangonui.
— Tukao ?
— Un des cadavres tirés du charnier, précisa Osborne. Celui qu’a découvert Fitzgerald.
— C’était ton boss, non ?
— Disons un ami.
Tom opina gravement.
— Je comprends.
— Tu es bien le seul… Et Griffith ? Tu as des nouvelles ?
— J’ai donné mon rapport au lieutenant Gallaher, répondit Culhane.
— Tu as vu celui du coroner ?
— Oui. Pourquoi ?
Osborne manqua de noyer l’abeille en se resservant un verre.
— Griffith travaillait pour la branche immobilière du holding de Melrose, dit-il.
— Depuis plus de dix ans, confirma Tom. Century Incorporated. Une employée modèle d’après ce que j’ai pu récolter.
Une employée modèle qu’on avait jetée à la mer.
— Sur quel projet elle travaillait ces derniers temps ?
— Un chantier en construction près de Rangiputa, dans la péninsule de Karikari…
Des paysages de rêve au nord de l’île, une région désertée en raison de sa faible activité économique. Plusieurs tribus maories habitaient ces contrées sauvages, parmi lesquelles celle des Tainuis…
— En tout cas, poursuivit Culhane, la thèse de la noyade semble la plus probable.
Osborne eut un rictus déplaisant mais se tut : Rosemary revenait de la cuisine, les mains chargées de victuailles. Elle posa le tout près du barbecue, les mollets fouettés par la queue du labrador.
— Maintenant fini de parler de choses sérieuses : à table ! Oh, Tom ! s’exclama-t-elle en voyant qu’il n’avait rien fait. Tu n’as pas encore allumé le barbecue ! Mais on va manger à l’aube ?!
Les deux hommes abandonnèrent la discussion. Il y avait pourtant des choses à dire… Osborne déboucha une nouvelle bouteille, tandis que Tom affrontait un vent tourbillonnant autour du barbecue. Il fit griller la viande, détourna quelques remarques acerbes de sa femme dont, l’alcool aidant, il craignait plus que tout les dérapages, avant de se mettre à table.
Le poulet mariné était délicieux, Osborne le fit savoir à la maîtresse de maison qui lui renvoya un sourire compliqué. Ils burent. Rosemary parlait maintenant avec une certaine aisance, même les taches rouges avaient disparu de son cou. D’ordinaire irritable, elle était ce soir métamorphosée ; Tom enregistra l’information — depuis combien de temps n’avait-il pas entendu son rire ? Lui aussi avait rougi sous les feux de l’alcool et, sa femme ayant cessé de le reprendre, il se laissa aller à quelques notes d’humour. À défaut de lui envoyer de grandes claques dans le dos, Osborne fit bonne figure. Des gens charmants, si loin de lui. C’est du moins l’image qu’ils donnaient : profitant de leur agitation autour du dessert, Osborne versa un peu de poudre dans le verre de Tom, vite diluée par le chardonnay…
— Oh, je crois que je suis un peu soûle ! minauda Rosemary en posant un gâteau sur la table.
— Ça vous donne bonne mine, répliqua Osborne.
— C’est gentil.
— C’est vrai.
Pour la première fois, Rosemary aima son regard sur elle. Elle rougit quand Tom revint, un saucier à la main. Lui non plus ne marchait pas droit. Encore cinq minutes et il ne marcherait plus du tout.
— Goûtons un peu ce gâteau, proposa Osborne.
Il sourit bizarrement à Rosemary tandis qu’elle nappait sa part de crème anglaise : elle lui répondit du bout des lèvres, ravie de se sentir séduite. Avec tous ses problèmes, la femme de Tom avait oublié qu’elle pouvait plaire… Osborne resservit un verre à tout le monde. Affalé dans son fauteuil de jardin, la tête du sergent commençait à dodeliner. Rosemary sourit de le voir ainsi s’assoupir.
— Je vais préparer le café, dit-elle.
Repoussant Tobby qui l’avait suivi, Osborne partit vomir le tout dans les plates-bandes. Le goût était amer, presque venimeux. Il lui fallait un petit remontant…
Les vestiges du repas s’amoncelaient sur l’évier ; Rosemary rangeait les assiettes dans le lave-vaisselle quand, sortant des toilettes, Osborne entra dans la cuisine.
— Je peux vous aider, dit-il.
— Oh, laissez, je vais m’en occuper.
Mais il ne pensait pas à la vaisselle. Elle le sut en relevant la tête. Croisant l’expression de son visage, elle reflua aussitôt. Il avait le même sourire qu’en arrivant ; il se tenait maintenant près d’elle, si près qu’elle sentit son souffle sur sa robe, cette brise chaude et caressante sur sa peau, comme une main… Et toujours ses yeux jaunes qui l’hypnotisaient.
— Paul, mais…
Elle voulut reculer mais sa hanche touchait déjà le rebord de l’évier. Acculée à ce bout de cuisine, soudain incapable du moindre mouvement, Rosemary cessa de respirer : il posa sa main sur son épaule nue, caressa quelques centimètres carrés de peau et, sans cesser de la couver du regard, descendit lentement jusqu’à son décolleté. Rosemary frémit, en proie à une sensation inconnue. Elle songea un instant à Tom, assoupi dans le jardin, resta muette, oublia tout : le sexe d’Osborne l’effleurait, elle le sentait pointer contre sa robe, elle avait chaud et le désir grimpait vite. La main de l’homme glissa sur ses hanches, ses cuisses, sous sa robe. Une main brûlante. Rosemary ne bougeait plus. Elle se sentait désirée, désirable. La main déchiffra la jungle de son pubis, puis fila sous la dentelle du string et s’immobilisa sur ses lèvres. Cette fois-ci il la tenait. Il l’avait attrapée. Il pourrait en faire ce qu’il voulait, elle consentirait parce qu’elle ne réfléchirait pas.
— Non, dit-elle. Non…
Mais elle se laissa pénétrer, en douceur. Sa respiration était lente, le fluide dans ses entrailles divin. L’interdit et la chaleur de sa queue la remplissaient d’une joie mauvaise. Il s’enfonça jusqu’à la garde, lui arrachant un gémissement. Il s’enfonça plus fort, la souleva, et l’empala avec rudesse. Rosemary lâcha sa respiration et, enfin libre, se laissa prendre contre le rebord de l’évier. Elle se mordait les lèvres pour ne pas crier, leurs hanches s’entrechoquaient, il la prenait debout, des coups de boutoir qui lui faisaient presque mal. Soudain le corps s’échappa.
Quand elle rouvrit les yeux, le sexe avait reflué, laissant un vide inquiétant au fond de son ventre.
Le temps passa sans elle. Osborne avait fui : il ne restait plus dans la cuisine que des odeurs de marinade et la désagréable impression d’avoir été possédée.
Rosemary baissa la tête, et doucement se mit à sangloter.
Une fois sur le trottoir, Osborne se sentit décoller. L’électricité grimpait dans son corps, tous ses muscles tendus, aux aguets : sombre miracle, il était de nouveau d’attaque.
Le cauchemar pouvait recommencer.