II RECHUTES

1

On trouvait de tout dans la mallette : speed, opium, herbe, cocaïne, acides, PCP, des amphétamines dont la plupart étaient en vente légale, morphine, ecstasy, MDMA, ainsi qu’une petite quantité d’héroïne.

Osborne choisit de la poudre de MDMA. La lumière montante des lampadaires créait des ombres sur le tableau naturaliste accroché au mur de la chambre, reproduction bon marché qu’on trouvait à Parnell. Il ôta son pansement. La plaie avait fini par se résorber. Son esprit, en revanche, s’enfuyait à petites pensées décousues.

Globule apparut, en équilibre sur le rebord de la fenêtre.

— Je croyais t’avoir dit de dégager…

Ses gros yeux jaunes le fixaient, d’une innocence crasse. Il caressa l’animal et, une veste sur le dos, retrouva le comptoir du Debrett. Là, Kieren lui paya une vodka citron, puis deux…

C’était un vendredi. Avocats, employés de banque, étudiants ou chômeurs professionnels, les clients formaient une population hétéroclite et bruyante. Des enseignes criardes invitaient la population locale à consommer du vin blanc ou du champagne australien mais c’est de la bière qui moussait dans les chopes. Onze heures. Osborne commanda un dernier verre : le bar allait fermer. Seul l’imposant portier maori semblait le tenir à œil — celui du professionnel. Osborne quitta bientôt le bar de l’hôtel, pressé par une petite foule joyeuse et éméchée. La chaleur s’était emparée de son corps et ne le lâcherait plus.

Le Bronx, une boîte à la mode du centre-ville : il but en espérant dissiper le goût de médicament qui pataugeait dans sa bouche et tenta d’oublier le reste — Hana. Les gens étaient là, avec leurs poumons insalubres, s’épuisant à vivre pendant qu’il les observait. Des jeunes gens se trémoussaient sur la piste, mimaient des contorsions érotiques, les basses soulevaient le sol, il imaginait des formes sous les stroboscopes, jamais les mêmes : de ces sculptures vivantes il tâtait l’éphémère, le présent simple, l’instant photographique, déjà certain que sa conscience se délitait. Même le spectre d’Hana s’était volatilisé dans ses méandres. Il était de nouveau dans l’œil du cyclone.

Les sentiments les plus contradictoires s’opposaient en lui quand il crut distinguer un sourire sous les flashes. Celui d’une fille qui l’examinait, adossée à un pilier en bordure de piste. Le visage était étrangement familier. Une grande métisse qui, sur le coup, lui rappelait… Le stroboscope remballa brusquement ses flashes aveuglants : des étoiles noires plein la tête, Osborne recula contre le comptoir. La fille et son sourire avaient disparu, il ne restait plus qu’un poteau de béton et des gens qui passaient comme des pantins affolés… Il sentit alors le contact d’une main sur ses reins. La métisse de tout à l’heure lui lança un clin d’œil équivoque et s’en fut au milieu de l’allée, dans sa robe qui dansait.

À la poche arrière de son pantalon, un papier griffonné qui disait (il avait du mal à lire à l’ombre des spots) : « Viens. »

Sur la piste les gens s’agitaient toujours, frénétiques. Saisi par d’incessantes bouffées de chaleur, Osborne suivit le chemin qui menait à la sortie.

La fille se tenait à l’entrée de la boîte, une cigarette à la bouche, vedette ignorée sous les étoiles. Plus robuste qu’Hana mais vêtue d’une robe légère qui soulignait les mêmes hanches, les mêmes jambes, elle souriait comme un chat sous la lune.

— On s’est vus l’autre soir, lança-t-elle, les pupilles dilatées. Tu étais déjà dans un sale état.

Ça avait l’air de l’amuser. Son visage était d’un brun satiné à la lueur des lampadaires. Osborne la regardait comme s’il était venu sur terre il y a très longtemps. La fille posa ses mains sur ses joues brûlantes et l’embrassa, les yeux ouverts. Une idée qui visiblement lui trottait dans la tête depuis un moment.

— Ann, dit-elle seulement. Ann Brook.

Il pouvait respirer son odeur, mélange de parfum français et de sueurs polynésiennes.

— Dans l’ascenseur, précisa-t-elle. Tu te souviens ?

La soirée à l’Observatoire.

— Oui.

Ann Brook avait à peine vingt-cinq ans mais son regard était celui d’une adulte.

— Viens par ici, toi, murmura-t-elle en l’attirant vers la ruelle voisine.

Ils fumèrent un joint à bord de sa voiture, une décapotable dernier cri.

— Qu’est-ce que c’est que cette herbe ? demanda Osborne.

— Datura. Une plante hallucinogène venue directement d’Amérique du Sud, expliqua-t-elle en crachant la fumée au cosmos.

— Connaisseuse ?

— Grande connaisseuse ! s’égaya-t-elle en insistant sur sa poitrine.

Pas une mauvaise fille. Ils entamaient le carton.

— Qu’est-ce que tu faisais à la soirée de l’Observatoire ? dit-il.

— Rien de spécial. Je regardais le visage des gens.

— Et alors ?

— Ils sont vieux et moches. Pas comme toi… (Ann lui jeta un regard goulu.) Un copain a organisé une soirée du côté de Ponsonby. J’ai promis de passer mais il est encore tôt ; on peut s’amuser un peu avant…

Le tableau de bord affichait minuit. Osborne avait ses cuisses en ligne de mire. Tombées des nues.

— O.K.

Il écrasa le joint contre la portière. Ann Brook mit le contact et la décapotable s’ébroua.

— Je suis dans la pub, dit-elle aux étoiles.

— Je m’en fous.

La jeune femme égrena un petit rire déformé par le stupéfiant. Ils filèrent par les avenues désertes.

— Tu es flic, non ? fit-elle en défiant les trottoirs.

— Non.

— Ha ha !

— Oublie pas ton volant.

Osborne rattrapa la trajectoire au moment de percuter une poubelle, qui valsa quand même. Ann rit de plus belle. Au-dessus, les astres se consumaient à petit feu. Il sourit au vide qui les unissait. Partie dans son trip, la métisse ne se posait plus de questions ; ce type lui avait plu dès le premier regard et c’était exactement le genre de choses contre lesquelles elle refusait de se battre. Ann vivait dans la société du désir à consommation rapide et, puisque les dés étaient pipés, elle avait choisi de se servir toute seule, comme une grande. Arrêtée à un feu rouge, elle demanda :

— Un parc, ça te va ?

C’était Ann Brook qui lui parlait, pas Hana.

Il répondit :

— Oui.

Le feu passa au vert.

Ils dépassèrent le reject shop de Queen’s Street, fermé comme les autres commerces et, à l’angle de l’avenue, bifurquèrent vers Auckland Domain. La brise était douce. Le coupé stoppa devant les grilles du parc. De grands arbres se balançaient dans la nuit mauve. Plus loin, on devinait la silhouette hellénico-Troisième Reich du musée de la ville. Ann ôta ses sandales et les balança sur la banquette arrière.

— Tu vois des gens ?

Il regarda autour de lui.

— Que toi.

La réponse sembla lui convenir : elle prit sa main mais c’est la lune qui les guida à travers les ténèbres. Il n’y avait personne dans le parc, sinon quelques hiboux. Ils se dévêtirent partiellement sous les branches d’un gigantesque matai.

Shit ! elle pesta. C’est plein d’épines !

Osborne distingua sa petite culotte blanche à terre, son sourire à l’ombre des branches et ce corps long et caressant au bout de ses doigts, comme entourée d’un halo merveilleux, alors qu’il tenait à peine debout. Ann se pressa contre lui et caressa ses testicules. Deux billes noires lui dirent qu’il était beau, qu’elle avait terriblement envie de lui, puis elle se baissa pour suçoter son gland. Le temps passa, suspendu à des fils invisibles. Ann observa l’engin à l’air libre, souffla doucement sur sa pointe dressée et, se relevant sans plus penser aux épines qui lui picoraient les pieds, le nicha comme un ardent secret au creux de ses cuisses.

C’est du moins la vision qu’il en eut. Pour le reste, on nageait dans le flou : en trois minutes Ann venait de renverser le monde, si bien qu’il s’abandonna à cette gymnastique cosmique, oubliant tout et même le reste. S’appuyant sur l’écorce du vieux matai, ils firent l’amour avec la virulence des soirs d’oubli. Ann jouit avant lui, puis, encore tremblante, se retourna pour l’avaler en entier. Hana en flammes traversait son cerveau mais il aima tout. Ann s’aida de la main et sentit monter le plaisir dans la queue de son amant. Il éjacula entre ses lèvres. Après, plus rien : le concentré d’ecstasy, l’alcool, le datura, tout explosa en blocs monolithiques.

Une, deux, dix secondes ? Quand Osborne rouvrit les yeux, les branches du matai tanguaient dans la nuit inodore.

— Ça va ?

Ann attrapait sa petite culotte, abandonnée sur le tapis d’épines.

— Oui. Oui…

Mais Osborne chancelait sous les branches. Il venait de subir une première amnésie : ça n’avait duré que quelques secondes, il y en aurait d’autres. Encore un effort et il oublierait qu’il existait…

— Tu viens ?

Ann Brook s’était rhabillée à la vitesse de la lumière. Elle attendait sous la lune, les pupilles toujours dilatées. Retrouvant peu à peu l’équilibre, Osborne suivit sa main tiède à travers le parc. Quelques écureuils roux les regardèrent passer, assis sur leur touffe.

La berline stationnait à la sortie du parc, portières ouvertes contre le trottoir. La jeune femme remit ses sandales tandis qu’il s’écroulait sur le siège.

— Tu en veux plus ? dit-elle.

Plus de quoi, il n’en savait rien. Il dit :

— Oui.

Ann sourit en coin et mit le contact. Dès lors, tout bascula.

*

K. Road. Des enseignes clignotantes, quelques noctambules passant comme des fantômes sur les trottoirs et des odeurs de fritures asiatiques qui finissaient de s’évaporer dans l’air tiède du soir. Les clubs se succédaient, avec leurs portiers tristes et les couloirs à néons où de la musique électronique filtrait. Ann prit Osborne par la manche et l’entraîna vers la ruelle voisine. La balade en voiture les avait un peu ragaillardis, l’effet du datura commençait à s’estomper et les lumières des lampadaires dansaient dans les flaques. Il n’avait pourtant pas plu.

Ils tombèrent bientôt nez à nez avec un Maori aux bras comme des jambes, gardien herculéen d’une porte discrète d’où rien ne perçait. Le Phénix.

— Salut, Will !

Ann l’embrassa sur la joue. Le type devait mesurer près de deux mètres : sa carrure et son ventre étaient impressionnants mais, chose curieuse, sa tête était si petite qu’elle semblait appartenir à quelqu’un d’autre. Disproportionné, et pas aimable avec ça. Will Tagaloa jaugea Osborne d’un œil noir.

— Il est avec moi, tempéra la jeune femme. Pas de problème.

Le gros Maori avança le menton mais ne broncha pas. Ils passèrent sous son bras musculeux, qui venait d’ouvrir la porte.

— Il a l’air méchant comme ça mais c’est plutôt le bon bougre, commenta Ann.

Il n’y avait pas de caisse à l’entrée du club privé mais un vestiaire plongé dans la pénombre. Un simple faisceau violet éclairait le plafond et les bouts de mannequins qu’on y avait collés, des jambes de femmes peinturlurées qui semblaient jaillir du mur… Une fille apparut, en chair et en os, une blonde en maillot de bain fifties et talons aiguilles qui souriait telle une starlette sur la Riviera.

— Il est avec toi ? lança-t-elle.

Ann fit signe que oui.

— O.K., allez-y…

De lourdes tentures rouge sang séparaient le comptoir du club où un rythme électro battait la mesure. La lumière améthyste les guida dans la pièce voisine. Osborne écarquilla les yeux.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

Le ton était celui du type qui découvre l’Amérique. Des costumes étaient pendus aux murs, par dizaines…

— Des déguisements, répondit Ann. Il faut en choisir un et mettre un masque si on veut entrer, précisa-t-elle, visiblement amusée par la tournure que prenaient les événements.

Ann décrocha un costume de fée et l’enfila très vite. Lamé, très court, méchamment décolleté, il lui allait, il faut le dire, plutôt bien. Barbarella en goguette, elle minauda :

— Alors, comment tu me trouves ?

Ses cuisses fuselées marquaient des points.

— Pas mal.

Ça la fit rire.

— Enfile un de ces trucs et suis-moi !

Ann choisit son costume — une sorte de toge romaine qui, dans leur état, finit par leur arracher un rire nerveux. Il ne savait pas où cette fille l’entraînait et il s’en foutait complètement. Ils enfilèrent leur masque. Osborne ne distinguait plus que les yeux de sa compagne sous son loup de plumes pailletées.

Elle poussa une porte, cachée derrière la lourde tenture. Elle donnait sur le club en question. Un long comptoir serpentait sous les voûtes de ce qui ressemblait à une cave aménagée ; plus loin on apercevait une piste où des silhouettes grimées se frôlaient dans un débat d’alcôve, et les spots bleutés faisaient ressortir l’éclat des costumes qui scintillaient sous les lampions du bal new age. La musique était presque assourdissante. Il y avait aussi un salon aux fauteuils de style rococo fondus dans une décoration pour le moins ostentatoire. Tous évoluaient masqués, sans se soucier des mains qui les palpaient.

Ann Brook l’avait mené dans un club échangiste. Celui-là semblait très spécial. Les paupières d’Osborne papillonnaient devant les silhouettes des clients qui s’abordaient, incognito sous leurs masques. Ann glissa sa main sur son sexe.

— Tu viens ?

Puis elle lui prit la main et l’entraîna dans un box caché derrière un voile doré. Deux fauteuils design et une petite table de plastique transparent constituaient le mobilier.

— Une installation d’art contemporain ? fit Osborne.

— Non. Ce serait même plutôt l’inverse…

La jeune métisse dut faire un signe puisqu’un homme apparut bientôt sous le voilage d’or, portant deux écuelles qu’il déposa sur la table. Ils s’assirent sur les fauteuils, manquant de basculer en arrière. L’homme était immense, coiffé d’un masque de serpent à plumes dans un accoutrement d’Inca qui découvrait ses muscles bodybuildés : d’autorité, il leur noua une serviette autour du cou. Ann souriait toujours. Il aurait dû se méfier.

L’Inca préleva une pincée de poudre brune, qu’il bourra à l’extrémité d’un tube de bois sec. L’opération achevée, il saisit la petite pipe et leur fit signe de renverser la tête.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Osborne.

— Du tonnerre, répondit Ann.

Le colosse approcha d’abord de lui et, d’un coup sec, souffla la poudre dans sa narine gauche. Osborne gémit sous l’impact mais la main de l’Inca maintenait sa tête en arrière. Une douleur intense jaillit alors, inconnue, comme si on lui martelait l’arête du nez. La poudre brûla tout sur son passage, répandant une vague de braise dans sa gorge avant de gagner les poumons. Des larmes ruisselèrent sur son visage. Incapable de respirer, Osborne se sentit partir au loin. Un liquide visqueux s’écoulait de son nez, il étouffait. Il allait mourir. Il allait retrouver le néant. Un filet d’oxygène traversa alors le grumeau de mucosités éjectées par ses sinus : à l’agonie, Osborne aspira l’air frais comme s’il renaissait, les poumons déchirés.

Un flot de morve et de glaires maculé de poudre dégorgea de ses narines, inondant son menton, son cou et la serviette. Il ne voyait plus rien : Ann, l’Inca, ils avaient tous disparu. Haut-le-cœur, vertiges, Osborne tremblait de tous ses membres. Il régurgita des bolées de bave gluante, les poumons en dentelle. L’âcreté de la poudre lui arrachait des larmes par poignées : il allait suffoquer, il suffoquait. Un nouvel afflux d’humeurs déboucha ses sinus, glaires et vomi répandus sur la serviette : la douleur se dissipa tout à coup.

En rouvrant les yeux, Osborne réalisa qu’il était toujours vivant. Les voies aériennes dégagées comme jamais, il n’avait plus mal : il ne sentait plus rien.

Le box s’était agrandi, sa vue s’affûtait, il distinguait même avec une extraordinaire clarté les objets et les personnes qui l’entouraient : Ann, l’Inca qui dénouait leur serviette, il percevait tous les détails, des détails rassurants, presque familiers.

Ann se leva la première, aidée par le colosse qui bientôt s’occupa d’Osborne. Leur cerveau titubait mais ils pouvaient marcher. Ou plutôt ils volaient. Tout en bas, le sourire de la métisse était gigantesque. Submergé par la houle, Osborne prit sa main et quitta le box : n’avaient-ils pas l’éternité pour eux ? Un voile d’or enveloppa son esprit. Libéré de son enveloppe charnelle, il faisait des incursions dans le monde supérieur de la métempsychose, des fragments dispersés de la mémoire collective se synthétisaient sans chronologie ni linéarité dans son esprit planeur, ne prenant forme qu’une fois remis côte à côte, comme par miracle.

Au bout du vertige, le club échangiste et ses néons technoïdes.

Sorti par la petite porte d’un étrange coma répétitif, Osborne frémissait encore. L’espace-temps s’était fissuré sous leurs pas. Ann ayant disparu de son champ de vision, il erra un moment sous les voûtes, à sa recherche. Il entendait les sons sans vraiment les percevoir : son esprit errait, spectateur aérien. Il était double, triple même.

Dans la tourmente, il vit un type musculeux qui enfourchait une fille à quatre pattes, sorte de Peau d’âne maigrichonne. Une poignée d’admirateurs les regardaient faire, parmi lesquels deux grands highlanders curieusement identiques, les jambes poilues et maigres sous leur jupe écossaise. La fille en levrette ahana jusqu’à ce que, dans un ultime râle, le type se retirât de ses fesses incurvées. Elle gémit sans trier la douleur du plaisir. Un nouvel étalon le suppléa sur-le-champ, et s’y enfonça comme dans du beurre. Peau d’âne ahanait de nouveau, visiblement peu affectée par le manège qui se déroulait dans son dos… Bien accroché à son trip, Osborne se dirigea vers le bar où une Wonderwoman masquée servait des coupes de champagne. Une main glissa alors sous sa toge.

— Tu es sûr que tu ne veux pas venir au salon ?

La voix déformée, sa fée d’un soir souriait derrière son loup d’argent. Ann. Ann Brook…

— Quel salon ?

On s’entendait à peine sous le vacarme des sons qui percutaient les cloisons de la boîte. Ann le prit par la main et louvoya avec lui vers une salle au fond du club. Si la musique y était moins forte, la lumière était plus crue — un lustre à facettes traversé de lasers rouges et violets qui se reflétaient sur les masques.

Ils étaient une demi-douzaine à attendre au bord du cercle. Il n’y avait ni table ni bar mais une piste de terre glaise où deux hommes se battaient à la manière des sumotoris : Peter Pan affrontait ce soir Jason, dont le casque d’argent couvrait les yeux. S’accrochant par les épaules, ils tâchaient de se précipiter à terre et soufflaient bruyamment sous les encouragements de l’assemblée. Jason semblait à bout de souffle ; de fait, il s’affala bientôt sur la terre glaise. Soumis à la loi du plus fort, Jason ne bougea plus. Son vainqueur vint dans son dos et, encore essoufflé par l’effort qu’il avait dû livrer, le pénétra jusqu’à la garde. Enfin, la bedaine flasque sur le cul de l’autre, il s’arc-bouta et commença à limer, de plus en plus fort. Le but était visiblement de repousser le vaincu hors du cercle.

Les cris des autres allaient grandissant à mesure qu’ils approchaient du bord de la piste — ce serait bientôt leur tour. Jason glissait sur la terre humide tandis que le gros homme le chevauchait, ponctuant chaque coup de reins d’un chuintement viril qui les repoussait un peu plus loin. Maintenant l’équilibre par ses seules mains, Jason faiblissait à vue d’œil : il roula dans la boue et se vit ainsi éjecté du cercle.

Le Peter Pan se redressa, ruisselant d’une joie mauvaise, le sexe encore dur. Pas de capotes. Ceux qui attendaient leur tour applaudirent tandis que le prochain adversaire se préparait. Debout paraît-il, Osborne les regardait faire, éberlué. Le champion n’eut guère le temps de souffler puisqu’une fille entra en piste : Peau d’âne.

On siffla des insultes. Enfin le combat commença. Chétive, la pauvre fille ne tint pas longtemps le choc : après quelques empoignades, elle se laissa choir. Le gros type se précipita aussitôt, la tint face contre terre, écarta ses fesses en s’aidant des deux mains et la pénétra si violemment qu’elle hurla. Contorsionnée de la sorte, Peau d’âne subit l’assaut. L’engin rentré de moitié dans les fesses, elle pleurait doucement.

Consternant.

Ann s’était mêlée aux prétendants, ne perdant pas une miette du spectacle. Peau d’âne glissait littéralement sur l’argile et, éjectée à grands coups saccadés, quitta le cercle en se tordant à terre. L’autre avait joui dans un ultime râle : son sexe pendait maintenant sous sa tunique vert feuille, mou.

On redoubla d’insultes lorsque Ann entra sur la piste. Adossé contre ce qui ressemblait à un mur de pierre, Osborne retint son souffle. Sa fée était magnifique sous le lustre à facettes, la toison brune dépassant à peine de son costume lamé, mais il tremblait pour elle, perdu dans son délire. Les combattants s’agrippèrent sauvagement. L’homme avait l’avantage de la force, la fée d’argent celui de l’agilité. Elle échappait à ses prises et, fuyante comme une anguille, gardait l’équilibre. Les cris redoublaient au bord de la piste, ou alors Osborne rêvait en bloc. Peter Pan faillit la faire tomber mais les cuisses d’Ann étaient puissantes : elle profita de l’attaque avortée pour l’attirer à terre. Est-ce du fait d’avoir joui qu’il manqua de force ? Emporté par son élan, l’homme s’affala sur le sol.

Le cercle s’était resserré autour de la piste — on applaudissait la Fée D’argent qui, d’un coup de baguette magique, venait de terrasser Goliath. Ann saisit alors un énorme godemiché qu’elle fixa à sa taille et, encore haletante, se pencha vers sa victime. À coups de pied, elle lui signifia de se mettre à quatre pattes, puis ajusta son terrible engin, qu’elle enfouit lentement dans l’anus. Le gros homme serrait les dents tandis qu’elle lui dilatait les sphincters. Trop large, trop long, le sexe virtuel semblait capable de tuer. Ann l’enfonça cependant profondément, puis, sadique ou vengeresse, s’échina à le perforer. C’était maintenant un Peter Pan disloqué qui avançait à quatre pattes, poussé par le phallus.

Il quitta le cercle, battu plus que vaincu.

Osborne n’entendait plus rien, il saisissait à peine le mouvement de leurs lèvres. Son esprit tournoya dans le kaléidoscope du lustre tandis qu’il quittait le salon. La nausée l’accompagna jusqu’au comptoir.

La réalité était partie au diable et il n’avait aucune envie de la rattraper.

Il se tourna une dernière fois vers la piste de terre glaise : Ann avait chuté à son tour. La jupette retroussée sur ses reins, un phallus bien vivant lui fouillait les intestins…

*

La Croix du Sud s’était plantée dans le ciel quand ils sortirent du club. L’effet du « tonnerre » se dissipait lentement : restaient des images contrastées et une forte envie de vomir. Ann souriait à l’ombre des lampadaires, les yeux mi-clos, imperturbable quoique raide. Il la revoyait sur la piste, belle et cruelle dans son habit de fée…

— Tu es une drôle de fille, dit-il.

— Bah… Faut bien s’amuser.

Entre elle et Hana, un abîme où il continuait de sombrer…

— Il y a la party chez Julian, dit-elle. Tu viens ?

Osborne haussa les épaules, en signe d’acquiescement — vu leur état, ils n’iraient pas loin. Marcher jusqu’au coupé leur prit déjà un certain temps.

— Tu peux conduire ? il demanda.

— Non. Et toi ?

— Non plus.

Ann mit le contact en riant. Puis elle alluma une cigarette et, augmentant le volume, fit demi-tour dans la rue déserte avant de prendre la direction de Ponsonby.

She’s…

So…

Heavy !

Le cri électrique d’une guitare, l’horloge qui affichait trois heures et demie du matin, la tête renversée sur le siège du coupé, le nez dans les étoiles, Osborne n’était plus seul, il était mille. Ils roulaient, sublimés par la brise des avenues : les arbres chaviraient çà et là, des lumières glissaient sur le capot, chacun sur les rails d’un train lancé sans chauffeur. Au bout de la course, le silence.

Ponsonby Road. La voiture passa les grilles ouvertes et pila devant une grande bâtisse éclairée. Ils se remettaient doucement, complices de pas grand-chose, de peu importe : l’air du soir leur avait donné un coup de fouet.

— C’est ici, dit-elle.

Une musique trip-hop-jungle s’échappait des fenêtres ouvertes, il y avait aussi des cris depuis la maison. Ann ouvrit le vide-poches, trouva des buvards d’acide. Ils s’embrassèrent une dernière fois avant d’avaler le stupéfiant.

— On y va ?

La jeune métisse rattacha ses cheveux dans le rétroviseur avec une dextérité étonnante compte tenu de leur état mais, une fois sur le gravier, Osborne constata qu’elle titubait dangereusement. Il la soutint jusqu’aux marches.

— Ça va aller ?

— Ouais… T’en fais pas.

Ann avait l’air presque sereine…

Des gens gravitaient autour de la propriété, étendus sur l’herbe du jardin, partageant un joint ou quelques blagues sous la lune.

— Tu devrais soigner tes fréquentations, dit-il en la déposant sur le perron.

— Détrompe-toi, j’en ai d’excellentes…

L’espace d’une seconde il lui sembla qu’ils étaient à jeun, l’esprit clair, mais elle se mit à rire nerveusement et il laissa tomber.

La maison était gigantesque — au moins une dizaine de pièces et des plafonds si hauts qu’on aurait pu s’y pendre. Ann trouva vite une place sur un canapé, où il l’abandonna en compagnie d’ivrognes de son genre. Une foule humide buvait dans les différentes pièces, écroulée sur des sofas années soixante-dix, debout ou adossée aux murs. Stratèges du frigo, un groupe de chevelus dégoupillait des bières sans s’épancher sur la mousse qui coulait de leurs ricanements. La musique faisait frémir le plancher, les tables étaient jonchées de bouteilles, des types gesticulaient au milieu de la piste improvisée du salon sous un nuage de fumée épaisse : petits Blancs en cravate ou tee-shirt noir déchiré, quelques Européens égarés au bout du monde, on trouvait un peu de tout. Osborne attrapa un joint et partit en direction du jardin.

Le dénommé Julian était une brute joviale qui fumait de l’herbe au bord de la piscine en compagnie de deux Maoris aux visages peu amènes : tête minuscule sur un corps musculeux, l’un d’eux ressemblait à s’y méprendre au portier du club…

Ce fut à peu près sa dernière vision.

Après, le trou noir : MDMA, alcool, datura, acide, tout lui explosa au cerveau. Un vide total où, privé de conscience, il se délecterait bientôt de sublimes approximations éthyliques.

*

Osborne roulait mais l’écran de ses yeux était poisseux.

Une avenue défilait derrière le pare-brise : il voyait les lumières comme des strass et quelque chose s’était réveillé dans son corps, comme s’il sortait d’un mauvais rêve. Il regarda autour de lui et constata qu’il tenait un volant. Il avançait dans la nuit sans savoir ce qu’il faisait là, à suivre cette rue vide. Des phosphorescences d’insectes traversaient les phares. Il voulut ralentir mais il s’était déjà arrêté.

La circulation était réduite à l’écoulement du sang dans ses veines. Osborne leva la tête, égaré, n’entendant plus que le sanglot rauque de ses poumons. Le lampadaire était cassé, le suivant éclairait une portion de bitume. Un décor surréaliste où l’envers s’écroulait sur l’endroit, rebondissait sous l’impact avant de repartir se jeter à toute vitesse contre les murs. Des sueurs froides coulaient sur ses tempes, sa veste et sa chemise en étaient imprégnées. Le siège aussi collait. Il avait dû perdre des litres et des litres… Osborne ouvrit la portière et s’écroula sur l’asphalte. C’était dur et froid. Quand il dressa la tête, un filet tiède gouttait de son front.

Il lapa ses lèvres sanguinolentes, n’y trouva le goût de rien. Il chercha à se relever mais il ne tenait pas debout. Il tenta pourtant une série de pas et, butant sur quelque objet invisible, embrassa de nouveau le bitume. La lune avait chaviré tout entière.

Face contre terre il rampa sans reconnaître ses mains, n’y pensa plus car il ne pensait pas, et dans un défi absurde réussit à grimper sur ses jambes.

Le corps comme du papier, de la glace au bout des doigts, il semblait avancer à reculons. Les maisons se découpaient dans le noir, les façades s’écroulaient à mesure qu’il s’en approchait : il était devenu un produit chimique, il était devenu noa, rien que de très ordinaire.

Osborne continua à rebondir contre les poteaux ou les voitures stationnées sur son chemin, puis finit par s’adosser contre une porte métallique. La lune chevauchait des nuages noirs, le vent balayait la rue, ses yeux roulaient dans la pénombre, lui n’était plus que la peinture d’un tableau, une partie du décor où il s’était fondu : il erra, cherchant ses pas où il n’y en avait pas. Au bout de l’errance, il détruisit une barrière de bois mal arrimée au grillage qui délimitait un chantier.

Le terrain vague s’étendait à perte d’équilibre : emporté par son élan, il bascula dans l’obscurité et sans un cri chuta lourdement. Sa tête cogna contre les gravats, expulsant un peu de sang sur sa chemise.

Le fossé était profond, un cloaque dont l’odeur lui tordait le cœur. Sueurs, glaires, déjections gastriques, Osborne respirait à grand-peine. Corps et âme confondus en une même peur, tâtonnant la terre d’une main tremblante, il chercha une prise qui lui permettrait d’échapper à la fosse et à cette épouvantable puanteur. Nulle trace du cosmos, perdues les étoiles, abattue la lune, inventé le ciel. Jeté nu dans le chaos, coincé par les parois du trou noir dont il constituait le fond, il croupissait, prisonnier grelottant dans la boue, avec à la bouche un goût de pierre. Ses membres le liaient à la roche : il devenait minéral. Son corps ne fonctionnait plus.

Un bloc de nuages passa sur le terrain vague. Osborne déblayait les cailloux autour de lui, frénétique, et brusquement stoppa : sa main venait de toucher quelque chose. Quelque chose de mou, de poisseux… Il écarquilla les yeux et, à la lueur blafarde de la lune, découvrit le visage terrifié d’une femme.

Il perdait la tête. Ou il l’avait déjà perdue. D’une manchette, il chassa le sang qui coulait sur ses yeux. Allongée sous lui, recouverte de gravats, le visage de la fille continuait de le regarder en hurlant.

Une nausée lui serra les amygdales quand il vit son crâne déchiqueté. Leurs visages se touchaient presque : il se redressa, effrayé. Le sang s’était répandu sur sa robe, il en avait plein la chemise… Une main invisible l’empoigna. Le sang était frais, presque tiède : le tueur était ici, quelque part entre les cabanons et les tas de sable. Il l’observait, en ce moment même. Osborne pouvait sentir le danger jusque dans les pores de sa peau.

Mû par une énergie diabolique, il se dépêtra du fossé, les yeux révulsés.

Le terrain vague.

Les cabanons.

La tranchée où le cadavre hurlait.

Le souffle du tueur sur sa nuque.

D’instinct, Osborne porta la main dans son dos et trouva son arme. Il roula sur lui-même et, sans cesser de patauger, visa les ténèbres. Il tira un coup au jugé.

La détonation perça le silence. Le paysage tourna à toute vitesse. Au milieu des flashes, il crut apercevoir une silhouette dans le noir, une forme qui s’enfuyait, puis plus rien. Le terrain vague, les baraquements, tout semblait désert.

Il n’y avait plus que le fossé, le fossé et tout ce sang sur ses vêtements…

2

La brise emportait les rideaux de la chambre. Osborne se réveilla, terrorisé. Un malheur était arrivé, il le sut avant même d’ouvrir les yeux. Recroquevillé contre la porte, les jambes tordues sur le parquet, tas de peau morte, il cligna plusieurs fois des paupières avant de reprendre contact avec la réalité.

Il vit alors la chambre et retint son souffle, comme on coule. Les rideaux étaient lacérés en fines lamelles rectilignes, verticales, avec une minutie diabolique.

Il n’y avait pas que les rideaux : le dessus-de-lit, la couverture, les draps, l’oreiller, tout était littéralement mis en pièces.

Il frémit, acculé à la porte qui le soutenait : combien d’heures avait-il fallu pour réaliser un tel carnage ? Et quel dément avait pu faire une chose pareille ? Qui sinon lui ? Osborne se leva d’un bond, moribond, les yeux rougis par l’horreur et tout ce qu’il avait mis dedans. Son repaire avait été découpé en morceaux, laminé, et ses vêtements étaient couverts de sang.

Un filet de bave avait coulé de sa bouche, formant une colonne sèche sur son menton. Des coups sourds lui remontaient dans la gorge. Il avait mal à la tête, à s’en arracher des pans de cervelle : il eut beau presser les mains contre son crâne, rien n’en sortait. Pas le moindre souvenir. Juste la vision d’un trou, un trou sans fond. Combien de temps avait duré l’amnésie ? Et d’où provenait tout ce sang ?

Osborne jeta sa veste sale sur le parquet, se rattrapa aux murs et, pris d’une violente nausée, fila vers les toilettes. Vomir lui arracha des larmes vieilles d’une nuit mais toujours aucun souvenir. C’est en apercevant les poils vermeils sur le rebord de la baignoire qu’il défaillit pour de bon : Globule gisait là, le corps tailladé en milliers de coupures. Des poignées de poils et de chairs sanguinolentes collés à l’émail, la chatte montrait encore les crocs, des petits crocs blancs qui dépassaient de sa gueule, atroces. On l’avait égorgée. Massacrée.

Osborne sortit de la salle de bains, les yeux fous. La bile avait brûlé son œsophage, des hoquets lui remontaient à la gorge ; serrant les dents pour ne pas crier, il contempla le désastre de la chambre, tous ces lambeaux qui pendaient, ne voulut pas comprendre, comprit pourtant qu’il était seul, seul avec son monde en charpie… Dans le temps suspendu, des oiseaux gazouillaient par la fenêtre. Les rideaux déchiquetés ballaient mollement sous la brise. Le bruit des voitures le ramena à l’ordinaire, au bon vieux goût du réel, mais il avait une boule dans la gorge. Il s’écrasa les sinus. Bon Dieu, qu’avait-il fait de sa nuit ?! Un dernier hoquet lui fit comme un trou dans le ventre. Alors il s’agenouilla et se mit à chercher nerveusement.

Le revolver traînait à terre, sous la tablette, mais il ne trouva ni lame de rasoir ni objet tranchant susceptible de causer un tel carnage.

Des larmes froides coulaient sur ses joues quand il fit basculer le barillet : une balle manquait.

*

New Lynn, quartier est de la ville. Une ambulance et plusieurs voitures de police stationnaient, feux clignotants, devant le site. Refoulés derrière les barrières métalliques, une douzaine de journalistes guettaient la sortie des enquêteurs dans l’espoir d’une première interview.

Debout au milieu des détritus, les mains dans les poches de son pantalon de lin, le capitaine Timu évaluait le cadavre. C’est un riverain qui l’avait trouvé un peu plus tôt, gisant à l’ombre de l’entrepôt — une scierie désaffectée qui attendait d’être démolie avant la construction d’une résidence. Lancée sur la fréquence de la police, la nouvelle relayée par les médias avait déjà fait le tour de la ville.

Le Maori renifla — la climatisation de son bureau lui flanquait des rhumes chroniques. Spectacle franchement répugnant que ce corps disloqué parmi les détritus… À ses côtés, le lieutenant Gallaher s’entretenait avec le légiste. Comme eux, Moorie était tendu ; le visage de la victime faisait vraiment peine à voir. Le coroner en chef débitait ses phrases avec lenteur : d’après les premiers constats, le crime avait eu lieu dans la nuit, vers cinq heures du matin. Les causes de la mort ne faisaient pas mystère : le crâne était fracassé.

— Pour démolir une tête comme ça, il faut cogner fort et avec un objet lourd. Type barre de fer, précisa le légiste au milieu des policiers qui s’affairaient. Mais la victime n’a pas été tuée ici : il y aurait des traces de sang sur les cailloux, la terre… Regardez, il n’y a qu’une petite flaque sous sa tête. Le sang commençait à coaguler quand on l’a déposée là…

Timu opina. Sa vessie lui tirait des larmes mais il mit ça sur le compte du vent matinal. Gallaher mâchait son chewing-gum au goût éventé depuis mille ans tandis que ses hommes relevaient les indices — avec le sol argileux, on ne désespérait pas de trouver des traces…

— La télé vient d’arriver, lança un agent en uniforme.

Timu garda le silence. On avait bouclé le site mais, avec le car de la télévision et les caméras qui déjà s’apprêtaient à tourner, les badauds affluaient comme des squales après un bain de sang.

— Je vais prendre la déposition du type qui a trouvé le macchabée, fit Gallaher.

Son cou de buffle incliné vers le sol, le Maori gambergeait. Il songeait à Mark, à la maladie, à tout ce qui l’avait amené là…

— Oui, dit-il, oui : allez-y…

Immobile au milieu des planches et des bouts de ferraille, Timu indiqua qu’on pouvait emporter le corps. Près de là, Moorie frottait son duvet de barbe. Les deux hommes échangèrent un regard entendu : à lui de jouer maintenant… Le Maori soupira — il allait affronter les journalistes. Laissant les spécialistes relever d’hypothétiques empreintes, il remonta sa ceinture sur son quintal et se dirigea vers la petite foule agglutinée derrière les barrières métalliques.

Les caméras étaient prêtes, les micros ouverts. On manqua de se bousculer à son approche mais le chef de la police rétablit le calme avec autorité. Son visage dans le moniteur était grave, le ton ferme : un meurtre particulièrement barbare venait d’être commis, les enquêteurs travaillaient actuellement à établir les circonstances du drame, l’identité de la victime n’était pas encore révélée mais une conférence de presse serait donnée dès demain. La police ferait tout pour retrouver et châtier le ou les auteurs de cette atrocité. Il promettait les grands moyens. C’était fini les zones de non-droit, l’insécurité, les agressions commises en toute impunité : la ville allait être nettoyée, vidée de ses rebuts. Cette fois-ci, la guerre aux criminels était déclarée.

*

Qu’est-ce qui se passe, Osborne ?

Fitzgerald l’avait convoqué dans le capharnaüm qui lui servait de bureau. C’était plutôt rare : d’ordinaire les deux hommes se croisaient dans les couloirs du commissariat ou alors sur le terrain, quand des affaires tordues nécessitaient son intervention.

Paul avait mis trois ans pour obtenir un premier diplôme d’État et deux de plus pour intégrer le Département criminel de Fitzgerald. Ils s’étaient plu tout de suite : même désintérêt pour les choses matérielles, même radicalité d’opinion, même tristesse. Avec le temps, Paul était devenu le lieutenant Osborne, un élément prometteur comme on disait ; mais les promesses, Fitzgerald n’y croyait pas. De fait, Paul n’était pas devenu flic pour les beaux yeux du Maori : avec l’acharnement du peuplier sur le bord de la route, il avait fini par retrouver les violeurs d’Hana. Ils étaient six. Sa patience était à la hauteur de son aversion ; il ne les lâcherait plus.

De quoi voulez-vous parler ? répondit-il d’un ton badin au Maori qui le dévisageait.

Te fous pas de ma gueule : on vient de retrouver un gars à moitié mort du côté de Takapuna. Bo Dooley, tu connais ? siffla Fitzgerald en lui balançant une photo à la figure.

Son style.

Paul jeta à peine un coup d’œil au polaroïd — c’est vrai que l’ancien chef de la bande était salement amoché… Il se contenta d’une moue dubitative. Malgré l’amitié qu’il lui portait, cette histoire ne le regardait pas.

De l’autre côté du bureau, Fitzgerald ne décolérait pas.

C’est le cinquième type qu’on retrouve dans cet état en l’espace d’un an, et le cinquième qui ne porte pas plainte, insinua-t-il. Andy Moore, Joe Tuala, Derek Flemming, Peter Bishop, tu ne connais pas non plus ? Non ? Bizarre, parce qu’un de mes indicateurs m’a dit que c’était toi qui les avais tabassés.

Ah ouais ?

Ouais. Alors, qu’est-ce que tu as à dire ?

Votre indicateur a trop d’imagination.

Impossible : c’est un abruti que je tiens par les couilles. Pas le genre à prendre le risque de me raconter des bourres.

Paul ne cillait pas. Fitzgerald savait qu’il mentait. L’amitié n’avait rien à voir là-dedans. Comme son protégé continuait de se taire adroitement, il se pencha vers sa chaise et de son air mauvais lui dit :

Je préfère te prévenir, Paul : si tu rackettes des malfrats dans le but de te remplir les poches, tu auras affaire à moi. Personnellement, il précisa.

Comme d’habitude, le Maori avait tout compris. Mais Paul ne pouvait rien lui avouer. Il ne restait plus qu’un nom sur sa liste noire : Jim Faloon, une petite frappe tombée deux ans plus tôt pour vol avec récidive et qui purgeait sa peine au pénitencier du district. Il en sortirait l’année prochaine. En attendant, les cinq autres avaient payé un peu de leur dette envers Hana ; au total, Paul avait récupéré cent quatre-vingt-quinze mille dollars NZ. Un petit pactole auquel ne manquait plus que la contribution de Faloon… Les années étaient passées, et, si Hana n’était toujours pas rentrée d’Europe, elle finirait bien par revenir : c’était son seul espoir de rédemption…

Vous en faites pas, capitaine, avait répondu Paul. Je me fous complètement de l’argent…

Fitzgerald grognait dans son coin de bureau. Malgré les émeraudes que crachaient ses yeux, la réponse sembla le satisfaire.

Fais gaffe à toi, dit-il pour clore l’entrevue. On a tous des comptes à régler mais je ne veux pas de mains sales dans mon service. Si tu essaies de me doubler, si tu fais des trucs dans mon dos pour le compte de je ne sais quelle huile locale, je te jure que je te vide mon chargeur dans la gueule.

Paul avait rigolé — il avait l’air sérieux.

Drôle de type. À la fois dur et attachant. Fitzgerald ne se livrait à personne mais Osborne l’aimait bien : dans le grand foutoir de ses trente ans, c’est lui qui l’avait formé, soutenu. Ils auraient même pu devenir de vrais amis s’ils l’avaient souhaité mais ils étaient tous les deux décemment trop seuls pour jouer aux camarades. C’est sans doute ce qui les liait. Leur solitude et leur secret.

Avec le recul, sa mort paraissait inéluctable mais, à l’époque, Fitzgerald semblait indestructible…


— Ça va ? Vous avez l’air tout pâle…

Sur le tabouret voisin, un type en costard regardait Osborne comme s’il sortait de terre. Un avocat de la City sans doute.

— Fous-moi la paix.

Le type haussa les épaules et se réfugia dans son cappuccino. Le bar de l’hôtel se remplissait lentement. Ayant tout vomi, Osborne avala quelques cachets de codéine dans un verre d’eau. L’air de la rue lui parvenait par les baies ouvertes mais ça n’allait pas mieux. Il pensait aux rideaux déchiquetés de la chambre, à la mare de sang où il avait passé la nuit, à la poignée de cheveux noirs englués à ses vêtements, à la baignoire, au cadavre dépecé de Globule qu’il avait jeté avec le reste dans le sac-poubelle… Il y avait aussi cette boîte où il avait rencontré Ann, le datura fumé dans sa voiture de sport, le parc, le club échangiste, ses costumes grotesques et les mœurs très troisième millénaire qu’on y pratiquait. À partir de là, tout devenait flou. Il y avait les avenues où ils roulaient, la vision déformée des buildings, le visage d’Ann qui souriait, défoncée, la party dans une maison avec piscine du côté de Ponsonby, puis un gouffre où il avait plongé tête la première.

Ce matin, il ne restait qu’une angoisse sourde au creux du ventre et la certitude qu’il s’était passé quelque chose — quelque chose d’atroce…

La Chevrolet était là, de l’autre côté de la rue, garée en vrac près de l’arrêt de bus de Shortland Street, un PV sur le pare-brise. Il l’avait donc prise cette nuit. Avec son revolver. Aucun souvenir.

Osborne but trois cafés coup sur coup et fuma une première cigarette en priant pour que la terre explose, comme ça, sans prévenir.

*

Tom Culhane buvait l’eau chaude qu’on qualifiait de café, les yeux perdus sur l’océan qu’on apercevait depuis la fenêtre du bureau. Il repensait au barbecue de la veille, à lui qui s’était assoupi (avaient-ils bu à ce point ?!), à Rosemary qu’il avait retrouvée plus tard sur le lit de la chambre, en pleurs.

Décontenancé (il avait l’impression d’avoir passé une bonne soirée avant son coup de pompe), craignant une de ses brutales sautes d’humeur, Tom avait cherché à savoir ce qui la rendait si triste, mais sa femme n’avait rien voulu répondre ; les mots tendres n’y faisaient rien. Rosemary avait ravalé ses sanglots, puis éteint la lumière, avant de se presser contre lui. Incrédule, Tom l’avait laissée guider sa main sous sa robe. Il était bouleversé mais il n’en avait rien montré : eux qui n’avaient pas fait l’amour depuis des semaines l’avaient fait alors, en silence, éperdument.

Tom ne s’était pas lavé ce matin et c’était comme si le cul de Rosemary se frottait encore contre son ventre. Il en avait gardé l’odeur, une odeur forte, mélange de lui et d’elle, comme aux premiers jours, un parfum qui depuis ne le quittait plus…

Osborne arriva vers midi, la mine défaite. C’est à peine s’il dit bonjour. Les yeux rouges de vaisseaux éclatés, il se posa comme un oiseau malade sur son siège pivotant et alluma une cigarette à l’odeur médicamenteuse. Les fenêtres du bureau étaient ouvertes, pourtant il crevait de chaud. Tom trouva qu’il avait vraiment une sale gueule ; sur le coup, le dîner de la veille lui sembla bien lointain…

— Excuse-moi pour hier soir, dit-il. J’ai dû m’assoupir… Je ne comprends pas. Trop de travail sans doute.

Osborne lui renvoya un regard noir.

— Laisse tomber.

Il sortait à peine d’un cauchemar et les heures qui suivaient semblaient tout aussi menaçantes. Culhane l’enfonça un peu plus :

— Tu sais qu’on a retrouvé un cadavre du côté de New Lynn ? dit-il. Une fille. Morte…

Osborne se massait les tempes, l’œil vague sur celles du Pacifique.

— Ce matin, précisa le rouquin, près d’un entrepôt désaffecté. Un homicide… Le cadavre vient d’être identifié. (Tom jeta un cliché sur la table encombrée du bureau.) Ann Brook, dit-il. Une fille de vingt-cinq ans.

Elle.

Morte.

Les yeux rivés sur la photo, Osborne ravala une boue de larmes. Ann. Ann Brook… La tête éclatée au milieu de détritus.

La voix du sergent n’était plus qu’un écho sinistre. Ann était là, en papier glacé, à jamais figée, son beau visage défiguré par la mort qui l’avait frappée. L’adrénaline grimpa le long de ses jambes, des bribes de souvenirs passaient dans son crâne, des comètes…

— Ah ouais, dit-il en repoussant la photo.

Culhane le regardait de travers.

— Pour le moment on n’a pas grand-chose mais tout le service est sur le coup, dit-il. Le capitaine vient d’arriver. Il a l’air furieux. Gallaher est parti interroger les parents de la victime. L’affaire fait déjà du grabuge : on ne parle que de ça à la radio. Une équipe de télé s’est même déplacée ce matin sur les lieux du crime…

Un courant d’air chassa la photo d’Ann sur le bureau. À ses côtés, Osborne flottait dans l’éther. Tom stoppa son monologue — il le trouvait d’une blancheur alarmante.

— Dis, tu es sûr que ça va ? Tu es tout pâle…

Il releva la tête.

— Tu me lâches un peu ?

*

— Amelia ?

— Oui !

— C’est Paul. Paul Osborne.

— Je vous avais reconnu.

— Je peux vous parler ?

— Comment ça ?

— Vous êtes seule ?

— Pour le moment, oui. Je suis au labo. Vous avez reçu mon enveloppe ?

— Oui. Du bon travail.

— Merci. Dites donc, vous avez une drôle de voix : qu’est-ce qui se passe ?

— Vous avez des nouvelles de l’autopsie de Griffith ?

— C’est le coroner Moorie qui s’en est chargé.

— Vous n’avez pas participé aux analyses ?

— Non. Mais bon, j’ai l’habitude, ce n’est pas la première fois qu’on m’éjecte.

— Vous n’avez donc pas lu le rapport ?

— Non. Je sais simplement qu’il a été transmis au lieutenant Gallaher, selon la procédure.

— Il doit y avoir une copie.

— S’il y en a une, elle est dans le bureau du coroner. Ne comptez pas sur moi pour vous la procurer : j’ai fait déjà assez de folies comme ça.

— Dommage.

— Pourquoi, vous pensez à quoi ?

— Au poison. On peut voir la fille ?

— Johann Griffith ? Son corps est parti ce matin pour le crématorium.

— Déjà ?

— Vous oubliez son état de décomposition…

Ça voulait dire aussi qu’il n’y aurait pas d’autres analyses. Il y eut un bref silence au téléphone.

— On peut se voir ?

— Se voir ? Eh bien… oui. Quand ?

Le cœur d’Amelia battait plus vite.

— Dans une heure, c’est possible ? dit-il. Sur la plage de Devonport, au niveau des baraques à frites : c’est à peine à cinq minutes de l’institut.

— J’y serai.

Elle irait n’importe où.

*

Auckland clapotait de l’autre côté de la baie. Planté dans le sable tiède, Osborne fumait une de ses cigarettes chimiques, à l’écart du petit groupe de vacanciers qui s’était formé devant l’escalier. La brise balayait la plage de Devonport, ramenait les odeurs de friture depuis la cabane un peu plus loin… Il pensait à Ann, à ce qu’ils avaient vécu, au fossé qui l’avait engloutie…

— Ça va ?

Amelia Prescott portait un pantalon serré et un chemisier qui cintrait sa taille de guêpe. Osborne ne l’avait pas entendue venir ; à croire qu’elle volait sur le dos du sable…

— Vous devriez dormir un peu plus, dit-elle en voyant sa tête. Je ne sais pas d’où vous sortez mais vous faites dix ans de plus.

— Toujours ça de gagné, répondit-il.

Le sourire d’Amelia était si léger qu’il partit dans la brise.

— Vous vouliez me voir ? dit-elle en s’asseyant sur le sable.

— Oui. Toujours cette histoire de noyade… J’ai lu le résultat de vos analyses mais je n’arrive pas à recoller les morceaux.

— Quels morceaux ?

Amelia se tenait tout près de lui, comme pour s’abriter du vent.

— J’enquête au sujet d’un cambriolage commis chez Nick Melrose, dit-il, un homme d’affaires aux activités multiples. Melrose possède plusieurs entreprises, notamment Century, une boîte de travaux publics pour laquelle travaillait Johann Griffith, la noyée. Vous savez comme moi que Griffith a été empoisonnée : j’ignore comment le meurtrier s’est procuré une telle quantité de tutu mais il connaissait les habitudes et l’emploi du temps de la comptable. Le ou les meurtriers ont transporté le corps jusqu’à Karekare avant de le jeter au large. Je crois surtout qu’on l’a saignée pour attirer les squales.

— Saignée ?

— Les requins l’ont dévorée jusqu’au tronc mais aucune plaie n’a été relevée sur le buste, dit-il. Griffith saignait pourtant : une blessure aux jambes…

— L’artère fémorale ?

— Possible.

Amelia fronça les sourcils ; à elle aussi il lui manquait des éléments.

— Vous croyez qu’on a saigné Johann Griffith pour que les squales se chargent de faire disparaître le corps ? demanda-t-elle.

— Je ne sais pas… Sans doute. J’enquête en parallèle sur l’affaire Kirk, le tueur en série abattu il y a quelque temps. Vous en avez entendu parler, non ?

— Bien sûr, répondit Amelia. Ça a même été un sacré fiasco pour les services de police. C’est d’ailleurs à la suite des restructurations internes que j’ai obtenu un poste à Auckland. Quel rapport avec Griffith ?

— Kirk désossait ses victimes, répondit Osborne. On a retrouvé un charnier avec plusieurs corps mais les fémurs ont disparu…

Amelia commençait à suivre sa logique.

— Et vous vous demandez si Griffith a pu tomber entre les mains du tueur. C’est omettre un détail : Kirk a été abattu.

— Ça voudrait dire qu’il avait des complices. Kirk bénéficiait de protections, mais il n’était pas seul dans cette affaire. Le policier qui menait l’enquête était sur la piste d’un ancien activiste maori, Zinzan Bee, mais il s’est suicidé avant d’avoir résolu toute l’affaire.

Nous y voilà…

— Vous parlez de Fitzgerald ?

— Oui, dit-il. Vous connaissiez ?

— On m’a juste dit que vous travailliez avec lui, fit-elle, évasive.

Amelia ne voulait pas s’étendre sur le sujet : Tom lui avait dit qu’Osborne ne s’était pas remis du suicide de son ami…

— J’ai à mon tour suivi la piste de Fitzgerald, dit-il, mais Zinzan Bee a disparu de la circulation.

Amelia hocha la tête au-dessus du petit tas de sable qu’elle confectionnait d’un geste mécanique.

— Vous croyez que Zinzan Bee était le complice de Kirk et qu’il continue de désosser ses victimes, en l’occurrence Griffith, tout en bénéficiant des mêmes protections ?

— Quelque chose comme ça.

— Quel rapport avec votre histoire de cambriolage ?

— Entre autres activités, Melrose écrit des romans, des sagas historiques à caractère disons, révisionniste, susceptibles d’attirer l’animosité d’une certaine communauté maorie. Melrose collectionne également des objets d’art premier : la hache dérobée chez lui appartenait à un vieux chef de la tribu ngati kahungunu… Zinzan Bee fait lui aussi partie de cette tribu.

— Ça fait de lui un suspect ?

— C’est ma piste. Le meurtrier de Johann Griffith connaissait ses habitudes, comme il connaissait celle de la famille Melrose.

— Peut-être, rétorqua Amelia, mais il y a forcément un mobile, une raison à tout ça ? Si le tueur en voulait à Griffith et à Melrose, pourquoi se contenter de voler une hache ? Le vieux dormait à l’étage : il aurait pu le tuer…

Osborne planta son mégot dans son tas de sable.

— En tout cas, dit-il, les corps retrouvés dans le charnier de Kirk étaient en rapport avec l’enquête que menait Fitzgerald, tous sauf un, celui de Samuel Tukao, notaire à Mangonui. Son corps vient d’être identifié : disparu deux mois avant la découverte du charnier, Tukao a été torturé à mort. Mais tout ça, j’ai l’impression d’être le seul à m’en soucier…

Amelia éjecta le mégot de cigarette de son monticule.

— Vous croyez que Griffith a été assassinée et que personne n’en parle ?

— C’est le type de question que je me pose, dit-il.

— Pourquoi ?

— C’est aussi le type de question que je me pose.

— Je ne comprends pas.

— Moi non plus.

Près de la cabane à frites, une mère et ses enfants commandaient des ice-creams. Osborne fouilla dans la poche de sa veste, en tira un sachet plastifié.

— Vous pouvez analyser ça pour moi ?

Amelia se pencha sur trois cheveux, collés les uns aux autres : noirs cette fois-ci, pris dans ce qui ressemblait à du sang coagulé…

— D’où vous sortez ça ?

— C’est ce que j’aimerais savoir.

Sous ses airs sibyllins, Osborne paraissait surtout faiblard. Elle en profita :

— En gros, vous ne savez rien des affaires que vous suivez mais vous me demandez de m’occuper de tout ?

— Rien ne vous y oblige, je vous le demande.

— C’est la même chose.

Ses yeux de chatte papillonnaient dans la brise. Osborne redressa sa carcasse :

— Pas un mot à qui que ce soit, hein…

Elle empocha le mystérieux sachet et se leva à son tour.

— Vous n’avez pas confiance en Moorie ? dit-elle en époussetant son pantalon ensablé.

— Il travaille main dans la main avec Gallaher.

— Vous ne l’aimez pas non plus…

— Non, concéda Osborne.

— Et Timu ?

— Bof.

— Bref, vous n’aimez personne.

— Si vous… je vous aime bien.

Le vent du large le poussa vers elle. Amelia avait vraiment un joli corps, et des manières si douces… Osborne eut un sourire crispé, comme s’il craignait de rouvrir ses plaies.

— À plus tard…

*

Les sales pressentiments succédant aux mauvais, Osborne fila jusqu’à Grey Lynn. Les antalgiques avaient eu raison de sa migraine mais ça n’allait pas mieux. Il s’était réveillé dans une chambre littéralement mise en pièces, la chatte déchiquetée au fond de la baignoire, du sang sur ses vêtements, une balle manquait dans le barillet de son .38, la fille avec laquelle il avait passé la nuit venait d’être retrouvée assassinée près d’un entrepôt désaffecté à l’autre bout de la ville et lui avait un trou d’environ six heures dans son emploi du temps. Il était pourtant sûr d’avoir laissé le revolver dans la chambre : où était passée la balle manquante ? S’il était rentré à l’hôtel après la party, pourquoi était-il ressorti ? Tuer Ann Brook ?

Des images fugitives lui traversaient la tête, réminiscences ou fruit de son inconscient, et dans ce tri impossible il voyait des grillages, un terrain vague, un fossé, cette chose immonde tout au fond, et cette menace, cette peur panique… Et si la peau qui suait ses toxines dans l’habitacle de la Chevrolet était celle d’un assassin ?

« Marshall & Bro. » Une enseigne passée sur la tôle couleur rouille, un grillage délimitant un terrain en friche. Au milieu, l’entrepôt désaffecté de l’ancienne scierie où on avait retrouvé le corps d’Ann Brook, lugubre malgré le soleil qui plombait l’après-midi. Osborne claqua la portière et repéra l’agent en uniforme qui gardait l’entrée du site.

Journalistes et curieux étaient repartis avec leur fait divers en poche, laissant le quartier de New Lynn à son train-train de bagnoles qui passent et de piétons assoupis. L’ancienne usine se tenait à l’écart de l’artère principale, dans une zone qui deviendrait bientôt un quartier résidentiel : début des travaux dans une semaine, d’après le panneau. Entrepreneur : Century Inc.

L’entreprise de Melrose pour laquelle travaillait Johann Griffith. Une coïncidence de plus… Le site étant bouclé jusqu’à nouvel ordre, Osborne évita l’agent en faction devant la grille et contourna l’entrepôt. Il erra un moment avant de trouver une ouverture. La ruelle était vide, hormis un chien qui fouillait une poubelle renversée. Osborne escalada le grillage, manqua d’y déchirer sa veste et, d’un saut, passa de l’autre côté.

Des herbes folles pliaient sous la brise. Le terrain, qui avait été ratissé par les différents services de police, était fantomatique avec ses rubans bicolores qui claquaient au vent. Courbant l’échine, Osborne fila jusqu’au lieu où avait été découvert le corps d’Ann Brook. Un bouquet de ronces, une terre à cailloux jonchée de détritus, bouteilles, sacs plastique, papiers gras, boîtes de conserve, canettes, on trouvait un peu de tout mais pas l’ombre d’un fossé. Il avait beau inspecter le sol, ça ne lui rappelait rien.

Rien du tout.


Ponsonby Road. Restaurants, bars, boutiques, population, ici tout résidait dans l’art de rester chic et britannique.

Ann Brook avait parlé d’un copain qui habitait le quartier. C’est là qu’ils avaient rejoint la party. Osborne se souvenait vaguement d’une piscine, et puis plus rien. Il devait être alors aux alentours de quatre heures du matin. De Ponsonby à l’hôtel Debrett, il y avait à peine une demi-heure de marche ; en supposant qu’il soit passé prendre le revolver et les clés de la voiture, il avait pu être de retour dans le quartier de Ponsonby vers cinq heures. Pour quoi faire ?

La visite à l’entrepôt de New Lynn l’avait laissé de marbre, comme s’il n’y avait jamais mis les pieds…

Osborne tourna un moment dans le quartier avant de stopper la Chevrolet devant les grilles d’un chantier. O’Neill Street, une rue perpendiculaire à Ponsonby Road : pas un ouvrier à l’horizon — on faisait relâche le samedi. Il n’eut pas à escalader, c’était ouvert à tous les vents.

Il y avait là quelques fondations, des baraquements de préfabriqués, des bouts de ferraille, un stock de parpaings, du ciment qui s’était déversé à terre… Un sentiment étrange lui comprimait la poitrine tandis qu’il foulait le sol. Il vit d’abord les conduites d’arrivée d’eau puis la tranchée qu’on avait creusée le long des fondations : un fossé profond qui courait sur une vingtaine de mètres… Osborne étudia longuement le tracé, puis se redressa. Toujours pas la moindre trace de sang ni d’indices tendant à prouver qu’un cadavre avait pu y être jeté… C’est en longeant la tranchée qu’il découvrit ce qu’il cherchait : à terre, parmi la caillasse, une douille.

Une douille de .38.

Il n’avait pas reconnu le fossé mais la peur, elle, restait intacte.

*

La tapisserie de la chambre valait tout juste son poids de papier. Allongé sur le matelas, Osborne recollait les morceaux qui s’étaient décollés de sa tête. La nuit tombait et les questions affluaient, oppressantes. Si Ann avait bien été tuée à Ponsonby et non à New Lynn, pourquoi était-il revenu sur ses pas avec une arme ? Avait-il vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir ? Et de quoi avait-il peur au juste ?

Il s’accouda à la fenêtre, fuma une cigarette. Dehors tout était calme, tellement qu’on avait peine à y croire — un de ces soirs d’été avec ses courants d’air et ses gazouillis d’oiseaux qui paradaient au-dessus des toits. Il revoyait Ann dans le parc, longue silhouette métissée sous la lune, ses yeux rieurs, ses belles jambes musclées et cet air dionysiaque qu’elle avait en lui demandant de le suivre… Il se fichait bien que d’autres la traitent en simple objet de jouissance : le double d’Hana était mort, le crâne ouvert sur un terrain vague, et lui n’était même pas capable de savoir s’il était impliqué dans ce meurtre.

D’hostile, la situation n’allait pas tarder à devenir menaçante : on allait retrouver son sperme dans l’estomac d’Ann, ses empreintes à bord du coupé et plusieurs témoins qui les avaient vus ensemble durant la nuit. Les flics feraient vite le recoupement. Il avait deux, peut-être trois jours devant lui…

Osborne jeta son mégot dans la cour intérieure et ne put retenir un frisson — Globule : on voyait encore la trace de ses coussinets sur le rebord de la fenêtre… Il fila jusqu’aux toilettes et chia, tête basse, en regardant ses genoux trembler.

3

Hana était rentrée d’Europe un vendredi. Sa bourse d’études l’avait menée à Londres mais elle gardait le contact avec les antipodes par téléphone. « Un diplôme à Cambridge, ça va t’en ouvrir des portes ! » assurait sa mère, qui n’en avait jamais poussé de semblable.

Une maîtrise d’ethnologie en poche, Hana avait préféré voyager sans éprouver le besoin de rentrer au « pays du long nuage blanc [25] » : pas maintenant. Elle était partie pour voir le monde.

Ses grands-parents surtout lui manquaient. Pita, bien sûr, qui l’avait initiée aux danses du haka, mais aussi Wira, sa femme. Issue d’une tribu réputée et respectée, la kua[26] lui avait tout appris, tout donné : son mana, sa force et son prestige, lorsqu’elle était venue la trouver à dix-huit ans, souillée, humiliée. C’est elle qui l’avait reconstruite, pièce par pièce, elle qui avait chassé la violence de son corps désormais tapu, sacré, elle qui lui avait appris le mauri, le principe fondamental de la vie des êtres humains, et sa généalogie, le wakapapa, pour qu’enfin elle revienne parmi eux, peuple de la terre.

Et elle avait réussi. Près de sa grand-mère, Hana avait reconquis son équilibre, sa force : elle grandissait et le monde s’ensorcelait à mesure qu’elle se recomposait. Sa grand-mère avait eu raison des démons. Elle était partie pour l’Europe riche de ses enseignements, et son corps brisé se reconstituait comme une ontogenèse toujours en cours. Bientôt Hana serait guérie : ce n’était plus qu’une question de temps.

Le décès de Wira allait tout précipiter…


Hana rentra d’Europe un vendredi, la veille de l’enterrement, en catastrophe.

Ses parents l’attendaient dans le hall de l’aéroport, plus vieux mais les mêmes, mélange d’affection désorganisée pour l’une et de retenue ombrageuse pour l’autre. Susan avait fondu en larmes dans les bras de sa fille. Glenn, qui n’avait toujours pas retrouvé de travail depuis la privatisation des chemins de fer, restait en retrait, silencieux : la perte de sa mère finissait de l’anéantir.

Ils échangèrent quelques banalités concernant les vingt-six heures d’avion qu’Hana venait d’effectuer mais l’ambiance était morose en grimpant dans la Toyota familiale. Pour son retour au pays, on avait rêvé à d’autres retrouvailles… C’est en quittant le parking de l’aéroport qu’Hana aperçut sa vieille guimbarde, reconnaissable entre toutes avec sa peinture passée et sa portière ébréchée. Elle les suivit sur le motorway.

Vous l’avez vendue à qui, la Dodge ?

La Dodge ? reprit Glenn. Bah, elle était en dépôt au garage Carter… Pourquoi ?

Non, comme ça…

Hana garda un œil sur le rétroviseur. La guimbarde roulait à distance, se perdant au hasard de la circulation pour resurgir à l’improviste. Ils parlèrent peu durant le trajet qui les ramenait à Red Hill. Le tangihanga[27] avait lieu demain matin à dix heures au marae de West Coast Road.

Si de nouvelles constructions avaient lifté le centre-ville d’Auckland, le quartier de Red Hill n’avait pas changé, hormis peut-être les marques sur les tee-shirts des adolescents. La maison de son enfance était simplement un peu plus grise, les arbustes un peu plus touffus, les souvenirs un peu plus concrets — un supermarché discount avait été bâti sur le terrain vague, derrière l’arrêt de bus où, dix ans plus tôt, Glenn l’avait retrouvée en pleurs, couverte de crachats et de boue…

Hana jeta un œil vers la rue : deux gamins roulaient leur pauvre mécanique sur le trottoir mais, entre chien et loup, elle ne vit pas l’ombre d’une Dodge. Étrange…

Ils dînèrent dans la cuisine, comme avant. Susan fit ce qu’elle pouvait pour égayer le repas mais le cœur n’y était pas. Glenn ne but pas une goutte à table mais il puait l’alcool à plein nez. Lasse, Hana partit se coucher tôt ; la journée de demain serait longue.

Nulle nostalgie en retrouvant sa chambre d’adolescente ; l’étagère à figurines (des danseuses hindoues), le parquet blanc où elle écrivait au crayon à papier (une écriture minuscule qui, d’une latte à l’autre et malgré le temps et les serpillières, continuait de divaguer comme un serpent le long du lit), la fenêtre où elle s’imaginait plus grande, tout lui semblait à la fois familier et suranné. Restait le souvenir de Paul Osborne, son voisin, qu’elle avait aimé en secret durant tant d’années, l’homme qui avait réveillé son corps, Paul qu’elle avait essayé de sortir de Red Hill en l’incitant à rejoindre le kohangareo, et qui l’avait trahie…

Hana releva les stores vénitiens qui scalpaient la brise et évalua le jardin en contrebas. Le soir s’accrochait aux antennes paraboliques, on apercevait le jacaranda et le toit des voisins, des nouveaux, paraît-il… Mal taillée, la haie cachait la lucarne d’en face.

Au fond, rien n’avait changé.

Hana se déshabilla et se laissa envahir par les draps. Le décalage horaire l’avait mise sur le flanc mais elle ne s’endormirait pas si vite. Pas comme ça : il y avait ce poids sur sa poitrine, l’esprit de sa grand-mère qui flottait autour d’elle, à la dérive… Ka aha ra koe ? Ka aha ra koe ? Que vas-tu devenir, que vas-tu devenir ?

Les yeux rivés sur ce plafond qui ne lui disait plus rien, Hana frôlait les abîmes quand un bruit la fit sursauter : un léger choc contre la vitre.

Les rideaux tremblaient par la fenêtre ouverte ; on n’entendait que le bruissement du vent dans les branches du jacaranda et l’écho lointain de la télévision en bas… Il y eut alors un autre bruit, plus feutré.

Elle alluma la lampe de chevet et vit le caillou qui, ayant ricoché contre la vitre ouverte, gisait sur le parquet. Quittant les draps, Hana s’agenouilla. Tenu par des élastiques, un bout de papier recouvrait la pierre. Un mot qui disait : « 11 a.m. Dimanche. Au départ des ferries. »

Elle sourit malgré elle.

Paul… Paul Osborne.


Au large passaient les pétrels. Envolés par paquets de plumes grises, les oiseaux chassaient le jour en rasant l’écume. Les rayons glacés touchaient à peine les surfaces. Cette nuit comme toutes les nuits, Hana était partie se baigner, nue.

Une heure déjà qu’elle nageait.

Le rivage à l’aube n’était plus qu’un point de sable miséreux dans son dos, comme si le seul fait de flotter pouvait taire la rage et la mélancolie qui la brisaient, prolongeaient sa mort lente, cette nuit tombée à l’aune de ses trente ans et qui ne blanchirait plus, faute d’astre à éclairer : elle était partie l’étoile, embarquée pour d’autres cosmos. Hana avait oublié le soleil et les oiseaux qui ce matin encore s’échinaient à la tirer du naufrage programmé où elle baignait, son beau corps d’airain et de chagrin parti au loin, si loin du bord…

Pas moyen d’en rire. Pas moyen d’oublier. Hana nageait comme on part en cavale, pas certaine de revenir, seule parmi ces vagues molles que les courants emportaient sans cri, à brasses coulées, elle s’effacerait bientôt du monde, comme une peinture diluée sur une palette. Son désespoir était un fruit mûr. Hana nageait à défaut de s’évanouir, de se fondre à l’écume que les rayons accrochaient, prisonnière d’une nature qui ne voulait plus d’elle. Couler, se laisser aller aux appels des grands fonds, voilà l’idée…

Le jour mordait l’horizon, couvrant la mousse d’une brume verte : Hana s’arrêta soudain de nager. Peur du vide en dessous ou simple instinct de survie ? La jeune Maorie regarda autour d’elle, ne vit d’abord que l’océan languissant à l’aurore, puis son cœur se contracta : un aileron fendait les vagues. Un aileron en forme de cimeterre qui filait droit sur elle.

Deux, puis trois nageoires caudales apparurent, à quelques mètres : des requins. Il en rôdait au large. Hana songea à ses jambes qui, battant verticalement, la maintenaient à la surface, puis chassa ses pensées stupides : ce n’était que des petits requins bleus, a priori inoffensifs… De fait, les squales plongèrent et après quelques cercles menaçants, la jugeant probablement trop imposante pour une proie, passèrent leur chemin.

L’aube grandissait à l’autre bout de la terre ; il était temps de rentrer.


Une petite colonie de kororas, des manchots pygmées à dos bleu, picoraient les coquillages. Hana regagna le rivage, à bout de forces.

Les vagues la poussèrent vers la plage où après une heure de lutte elle accostait enfin, titubant sous les déferlantes. Le souffle lui manquait, au point de se laisser rouler à terre. Les manchots s’ébrouèrent à sa vue, découvrant leur ventre blanc : dérangés en plein repas, ils se dandinèrent vers d’autres festins sans oublier de houspiller la brise qui n’y était pour rien.

Hana cracha ses poumons, à genoux dans l’écume, épuisée. Des gouttes salées perlaient de ses cheveux noirs, laissant sur ses lèvres un bouquet d’inachevé. Partie de nuit vers l’horizon, elle était revenue, une fois de plus… Une fois de trop ? Toute à sa lassitude, elle ne vit pas l’homme qui sortait du bois voisin.

Les muscles comme du fer, Hana récupérait à grand-peine.

L’homme hocha la tête devant son corps nu, à quatre pattes dans l’écume.

— Tu es folle d’aller si loin, dit-il.

Hana ne répondit pas. Il n’y avait pas que les poumons : le cœur aussi lui manquait…

4

— À demain, mon grand…

Jon Timu ébouriffa les cheveux de son fils. Mark eut en retour un geste d’agacement : il regardait la télévision. « Urgences », sa série préférée. Mark n’aimait pas qu’on le dérange pendant sa série préférée. Il le répétait pourtant toute la journée à qui voulait l’entendre : « Urgences », c’était sa série préférée.

Sans un regard pour son père, il dit « Salut » en tirebouchonnant le foulard bleu qui lui servait de fétiche, absorbé par l’écran de télévision.

Le sourire crispé du Maori disparut sitôt passé la porte de la chambre. Sa vessie lui tiraillait le ventre, et, malgré son âge prépubère, Mark refusait toujours de lâcher ce foulard, élimé à force d’être tripoté… Celui que portait sa mère. L’odeur s’était dissipée depuis longtemps mais il ne le quittait pas. Jon comprenait, même si ça lui faisait mal au cœur…

L’éducatrice qui suivait son fils depuis bientôt dix ans attendait dans le couloir. Josie était une petite bonne femme au nez de nasique, mais sa laideur n’avait d’égale que sa prévenance. Jon ne savait pas comment elle faisait pour toujours paraître aussi enjouée, peut-être était-ce une carapace, ou sa raison de vivre, un don de soi — vivre pour les autres, tout ce que lui et sa femme n’avaient jamais su faire, ou accepter. L’essentiel était qu’aujourd’hui Mark l’adorait : Josie était pour lui comme une seconde maman. Maigre contrepoids à un père absent…

— Quelque chose qui ne va pas, monsieur Timu ? demanda l’éducatrice. Vous avez l’air fatigué.

— Non, non, ça va, dit-il en forçant sur les zygomatiques. Et Mark ?

Comme à son habitude, Josie lui dressa un tableau presque idyllique de la situation : Mark était très sociable, toujours le premier à s’amuser et à discuter avec les autres. Bien sûr il était un peu gourmand, il fallait le surveiller, avec l’âge le petit bougre avait tendance à prendre du poids, enfin, avec de l’exercice il n’y paraîtrait plus ; à ce sujet, une sortie au bord de la mer était organisée d’ici quelques jours, il pourrait peut-être se joindre à eux ? S’il avait le temps bien sûr, on a toujours besoin d’encadrement pour les sorties, et puis Mark serait sûrement ravi d’avoir son père près de lui, n’est-ce pas ? Quant à son rapport aux pensionnaires féminines de l’institut, pas de problème, on les surveillait de près ! Josie riait de bon cœur : c’est qu’à les écouter ils feraient des enfants dans les coins !

— Enfin, conclut-elle dans un sourire à se décrocher les lèvres, ce qui est bien avec les trisomiques, c’est qu’ils sont vraiment heureux de vivre ! Pas vrai ?

— Sûr.

Timu passa les grilles de l’institut, le cœur comme du papier froissé. Il se sentait malade. Pire : bon à jeter.

5

— Je voulais te dire… pour hier…

— Quoi ?

— Eh bien…

— Eh bien quoi ?

— Comme c’était la première fois depuis…

— Depuis quoi ?

— Eh bien, notre arrivée…

— Quoi ? Tu te demandes si c’est la dernière fois, c’est ça ?

Ses yeux luisaient de haine.

— Je t’en prie, ne sois pas méchante…

— Parce que bien sûr, c’est encore moi qui suis méchante !

— Tu me fais dire ce que je n’ai pas dit… Tu sais bien qu’on ne peut pas se comprendre comme ça…

— Parce que tu crois peut-être qu’on se comprend ?

— Je ne sais pas. Je crois que tu te fais du mal.

— Pauvre fille, hein !

— Tu me fais mal aussi.

Rosemary eut un sourire féroce :

— Oh ! mon pauvre Tom…

Il ne bougeait plus, comme tétanisé. Sa femme lui jetait un de ses regards à la fois ironiques et méprisants dont elle avait le secret, un regard tragique qu’il ne supportait pas, une espèce de sauce autodestructrice où la haine le disputait à l’impuissance, un regard douloureux pour tout le monde qu’elle pouvait servir à volonté. Une défense désespérée pour elle, une vision d’horreur pour lui…

Le téléphone sonna le gong. Tom décrocha son portable qui traînait sur le guéridon du salon, encore tout retourné par la scène qu’il venait de vivre.

— Je te dérange ?

Il y avait des bruits de voix dans le combiné.

— Non non ; c’est Rosie qui regarde son émission… Rosemary, précisa-t-il sans raison.

Osborne tombait à pic : la déception était à la hauteur de l’espoir entrevu l’avant-veille, après le barbecue, quand ils avaient fait l’amour…

— Tu as des informations sur Ann Brook ? demanda-t-il.

Culhane mit un certain temps avant de reprendre ses esprits.

— Ann Brook ? Eh bien… Oui… Oui. Pourquoi ?

— Ann Brook était présente à la soirée de l’Observatoire. Melrose aussi. Alors ?

— C’est le capitaine Timu qui chapeaute l’affaire, enfin, j’ai glané quelques trucs. Attends, je vais chercher mon carnet… (Tom revint presque aussitôt.) Ann Brook était mannequin, dit-il. Elle avait paraît-il le vent en poupe chez Kiwi Advertising, l’agence publicitaire. Brook travaillait essentiellement pour eux, une sorte d’égérie avec contrat d’exclusivité d’après ce que j’ai compris. Célibataire. A priori pas d’amants attitrés mais ça reste à confirmer.

À l’autre bout du fil, Osborne paraissait tendu.

— On connaît son emploi du temps la nuit du meurtre ?

— Pour le moment on sait juste qu’elle était de sortie, répondit Culhane. Après avoir traîné dans des bars du centre, Brook serait passée vers deux heures du matin chez Julian Lung, propriétaire d’une maison où l’on donnait une party, du côté de Ponsonby. Lung va nous fournir une liste de gens présents lors de la soirée, peut-être que ça nous aidera…

Osborne souffla dans le combiné — pour le moment personne ne l’avait identifié.

— Un lien de parenté avec Michael Lung ?

Le conseiller en communication du maire d’Auckland.

— Julian est son fils, répondit Culhane, et aussi un bon ami d’Ann Brook. D’après lui, Ann serait restée quelque temps à la fête mais il ne l’a pas vue repartir.

— Et il fait quoi dans la vie, ce Julian ?

— Pas grand-chose, on dirait. Kiwi Advertising, la boîte de pub pour laquelle travaillait Ann Brook, appartient à son père Michael. Grosse fortune, comme tu peux t’en douter. D’après Lung junior, sa copine Ann était seule en arrivant à la soirée. Il dit aussi qu’il y avait beaucoup de monde, qu’il était tard, raison pour laquelle lui non plus ne l’a pas vue quitter la maison. On cherche toujours sa voiture, un coupé Mercedes…

— L’entrepôt de New Lynn où on a retrouvé son corps appartient à Century, une des filiales de l’empire Melrose, ajouta Osborne.

— Comme la moitié des terrains à bâtir de la ville…

— Des précisions sur les circonstances de la mort ?

— D’après les premiers constats, soupira Culhane, on lui a défoncé le crâne à coups de barre de fer. On sait aussi qu’Ann Brook n’a pas été tuée près de l’entrepôt de New Lynn : il y avait peu de traces de sang près du cadavre. On pense qu’elle a été tuée ailleurs, avant d’être jetée en bordure de l’usine désaffectée…

Voilà qui corroborait sa thèse.

— Et la fouille du domicile ? enchaîna Osborne.

— C’est Gallaher qui s’en occupe. Une autopsie est en cours. Je ne sais pas si tu as regardé le journal du soir, renchérit Culhane, mais les médias sont montés au créneau : télés, radios, journaux, tout le monde en parle. La mort d’un mannequin, tu imagines, pour eux c’est du pain bénit ! s’esclaffa-t-il. Timu donne une conférence de presse demain matin : ça va peut-être les calmer un moment. En attendant, toutes les équipes sont sur le pont…

Osborne se taisait à l’autre bout du fil.

— Pourquoi ? Tu crois qu’Ann Brook a quelque chose à voir avec le vol chez Melrose ? relança Culhane.

— J’en sais rien.

— Et Zinzan Bee ?

— Idem. Tu as des nouvelles des activistes tainuis présents à Bastion Point ?

— Sur les six, j’ai réussi à en contacter deux, répondit Culhane. Deux retraités qui ne se souviennent ni de Zinzan Bee ni du reste. Je cherche encore à joindre les autres…

Tom était mal à l’aise. Il sentait le regard de sa femme dans son dos, la télé déblatérait en sourdine et la voix de son équipier au téléphone était caverneuse, distante. Les deux hommes raccrochèrent, après un informel bonsoir.

— Tu fais des heures sup maintenant ? s’étonna Rosemary depuis le canapé.

Le fiel lui remontait à la gorge.

— C’était Osborne, se contenta de répondre Tom.

Sa femme tenta de maîtriser son émotion mais des taches rouges apparurent dans son cou.

— Qu’est-ce qu’il voulait ? lâcha-t-elle comme un juron.

— Des informations sur une enquête…

— Ah oui ?! s’exclama-t-elle dans un petit rire sardonique. Eh bien, tu n’as qu’à l’inviter à dîner !

Les taches avaient gagné le décolleté de son peignoir. Tom était triste.

— Pourquoi dis-tu ça ?

— Pourquoi ? répéta Rosemary. Eh bien, tu n’as qu’à lui demander !

Il fronça ses sourcils roux, décontenancé. Elle le foudroyait du regard.

— Je ne comprends pas, fit-il en s’approchant du canapé.

— Évidemment, railla Rosemary : tu ne comprends jamais rien.

Tom baissa la tête, dans un long soupir. Pour elle il avait tout accepté, pour elle il s’était mis dans une merde noire, il y était jusqu’au cou et ne savait plus comment s’en sortir. La batterie de tests engagée depuis leur arrivée à Auckland n’avait fait qu’aggraver la situation : leur couple était dorénavant pieds et poings liés à la médecine. Tom se disait qu’ils auraient mieux fait de laisser tomber plutôt que de s’obstiner : ce n’était pas un enfant que sa femme attendait, mais un miracle…

6

Deux itinéraires traversaient le Northland. Osborne opta pour le plus court : remonter jusqu’à Whangarei puis filer tout droit vers Whangaroa, sur la côte orientale, soit quatre heures de route lente et fastidieuse avant d’atteindre la péninsule de Karikari, heureusement entièrement bitumée.

Century Inc. y construisait un nouveau chantier d’envergure, une sorte de riviera d’après les informations glanées par Culhane. Johann Griffith travaillait comme comptable sur ce projet. Il ne savait pas pourquoi on l’avait empoisonnée avant de la jeter en pâture aux requins, pourquoi Moorie et Gallaher n’avaient pas révélé l’existence du poison, mais ça valait le coup de jeter un œil sur le site en question.

Osborne partit à l’aube. Les paysages se succédèrent, d’abord verdoyants avec des armées de pongas le long de la nationale, puis il longea Whangaroa Bay et ses petites stations balnéaires, lieux de villégiature de plus en plus prisés par les habitants d’Auckland en mal de nature sauvage (une impressionnante série de résidences cossues s’étaient construites depuis un an). Après quoi les habitations devinrent plus rares : passé Mangonui, la péninsule de Karikari n’abritait plus qu’une poignée de campings mal entretenus et des fermes isolées où les propriétaires des domaines se déplaçaient encore à cheval.

À quelques kilomètres du site en construction, Osborne aperçut un golf aménagé près du rivage, et quelques 4 × 4 qui paressaient devant des bâtiments flambant neufs… Il quitta la portion d’asphalte et suivit la piste qui s’enfonçait dans les sous-bois. Il croisa encore un camion à benne rempli de caillasses qui, klaxonnant à tout-va, l’obligea à faire un écart sur le bas-côté. La piste serpentait entre les pins et les bouleaux : soudain le ciel s’éclaircit. Le bord de mer avait été déboisé, offrant un vaste chantier à ses yeux brûlants de fatigue.

Une crique de sable blanc longeait l’océan, cernée par des collines qui donnaient un arrière-goût de paradis terrestre — hommes, camions et autres bulldozers y tournoyaient désormais comme des mouches, charriant des monstres de terre et de pierres qui s’amoncelaient au pied de la colline.

Osborne parqua la Chevrolet près des cabanons de préfabriqué. Un 4 × 4 couvert de poussière était garé devant le baraquement principal. Il s’étira dans le champ de boue qui bordait les premières fondations, les reins rompus par le voyage. Des ouvriers revenaient vers les cabanons, portant pelles, pioches et caisses de bois. Plus loin, près de la colline verdoyante qui dominait le site, des experts coiffés de casques de chantier donnaient des directives à d’autres types à l’écoute…

Osborne frappa au bureau principal, une sorte de chalet qui rappelait les kits-maisons de Melrose.

— Qu’est-ce que c’est encore ?!

Ça sentait la sueur et le tabac froid à l’intérieur. Un type au faciès plat se tenait au-dessus du bureau, cliquant sur un ordinateur crasseux. La quarantaine, une barre de sourcils sur des yeux méchants, Greg Wheaton leva à peine les yeux du clavier. Osborne aurait détesté travailler sous ses ordres.

— C’est vous le chef de chantier ?

— Qu’est-ce que vous voulez ? Le site est interdit au public, dit-il en le détaillant de haut en bas.

Le bureau pliait sous les paperasses. Contre le mur, un calendrier servait de prétexte à un lot de bonnes femmes à poil.

— Lieutenant Osborne, fit-il sans tendre une main que l’autre n’aurait de toute façon pas serrée. J’enquête au sujet d’une fille retrouvée morte sur une plage.

— Ah ouais.

— Ouais.

Wheaton se méfiait : ce type n’avait pas la gueule d’un flic.

— On construit quoi sur ce site ?

— Une riviera, grogna-t-il. Qu’est-ce que ça peut vous faire ?

Osborne alluma une cigarette. C’était ça ou lui faire avaler son calendrier.

— Vous connaissiez Johann Griffith ?

Wheaton éventa l’écran de fumée qui lui piquait les yeux.

— J’ai déjà dit que non à la police, quand la pauvre fille s’est noyée, répondit-il. Elle bossait à la comptabilité, on se croisait de temps en temps, rarement à vrai dire, on s’est surtout vus au début du projet, après elle avait plus rien à faire ici, et de toute façon je n’ai rien de plus à vous dire. Débarrassez le plancher, j’ai du boulot.

— Moi aussi. Samuel Tukoa, ça vous dit quelque chose ?

— Non.

— Un notaire qui exerçait à Mangonui, précisa Osborne. Mort lui aussi. Vous ne l’avez jamais vu traîner dans les parages ?

— J’en sais rien, moi ! dit-il en envoyant paître ses grosses mains. J’ai pas que ça à faire !

— Une riviera, ça veut dire quoi ? Une station balnéaire ?

— Ouais. Une station balnéaire.

— Combien de surface ?

— Un tas d’hectares, ça vous va ?

Des paires de baffes traversaient leur imaginaire.

— Une petite ville à construire, ça fait beaucoup de liquide à froisser, insinua Osborne.

— Quoi le liquide ?

— Arrêtez vos conneries, vous savez très bien de quoi je parle : vous voyez passer des valises, non ?

— Vous croyez quand même pas que je vais répondre à ce genre de truc !

Wheaton tordait ses gros doigts comme s’ils se remontaient. Osborne lui jeta la fumée de sa cigarette à la figure.

— Ce chantier, il est en construction depuis combien de temps ?

— On fume pas dans mon bureau, se renfrogna Wheaton.

— J’aimerais voir ça. Répondez à ma question.

— Trois mois environ. Et alors ?

La colère lui donnait des couleurs.

— J’ai vu à l’entrée du site que l’État finance la moitié du projet : soixante-dix millions de dollars, ça fait beaucoup de fric.

— C’est pas mon problème, rétorqua Wheaton, excédé. Moi je m’occupe des délais à respecter, c’est tout.

Osborne se pencha vers le bureau.

— Il appartenait à qui ce terrain ?

— J’en sais rien, moi !

— Qui s’est occupé des transactions ? insista-t-il.

— Bon Dieu, vous êtes sourd ou quoi ? Qu’est-ce que vous cherchez au juste ?

Le chef de chantier commençait à s’énerver. Ils étaient deux.

— Johann Griffith a été assassinée, lâcha Osborne. Elle travaillait sur ce projet : vous avez encore assez de neurones pour voir où je veux en venir ?

Wheaton serra les dents.

Une détonation retentit alors. Le sol de préfabriqué trembla un bref instant.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— De la dynamite, répondit le chef de chantier. Le schiste c’est trop costaud pour les bulldozers…

Un nuage noir passa dans la tête d’Osborne.

— Vous voulez dire que vous faites sauter les collines ?

— Ouais, répondit Wheaton. Ça dégage de la place.

Ça avait l’air de l’émouvoir.

— Montrez-moi les plans du chantier.

— Rien ne m’y oblige.

— Je vous le conseille presque amicalement, renvoya Osborne d’un air doucereux qui lui allait mal.

— Vous savez ce que vous pouvez en faire, de vos conseils ? Maintenant la porte ! lança Wheaton, l’index boudiné dans une alliance.

Il y avait une table à dessin à la droite du bureau, et un tas de paperasse étalé dessus. Osborne fit un pas vers les gribouillis d’architecte mais Wheaton, plus rapide que prévu, s’interposa avec véhémence.

— J’vous ai dit que je savais rien. Foutez le camp !

Osborne pivota et lui planta un uppercut au foie qui laissa l’autre sans voix. Il en profita pour jeter un œil aux plans : hôtel de luxe, restaurants, casino, bungalows sur la plage, club d’équitation, tennis, piscine alambiquée, promenade avec palmiers longeant un petit port de plaisance, thermes, on prévoyait même une extension pour un secteur d’activités tertiaires. Il comprit mieux la proximité du golf entrevu tout à l’heure le long de la route… Plié contre le bureau, Wheaton grimaçait ; le souffle revenait péniblement. Osborne quitta le baraquement.

Un nuage de poussière âcre grossissait au-dessus de la colline. L’explosion de tout à l’heure avait laissé un cratère impressionnant. Les ouvriers affluaient maintenant contre ses flancs éventrés. Bulldozers, pelleteuses et camions à benne les suivaient de près. En retrait, les experts en démolition constataient les dégâts. Visiblement satisfaits, ils ôtaient leurs casques blancs et inspectaient leurs plans.

C’était une colline aux crêtes tapissées d’une herbe d’un vert cru. Le cœur d’Osborne battit plus vite lorsqu’il vit les terrassements : des anciens pas maoris.

Ils faisaient sauter à la dynamite des anciens villages maoris…

*

Trois heures de l’après-midi. Osborne atteignit enfin Russell, petite ville planquée dans la Bay of Islands.

Située face à Paihia, de l’autre côté de la baie miraculeuse, Russell, ancienne fortification maorie, s’étendait sur toute la vallée. Les chefs autochtones s’étaient jadis ligués pour abattre l’arrogant drapeau britannique qui flottait sur le site ancestral et ils avaient contraint les soldats anglais à se replier sur les navires baignant dans la rade. Ordre fut alors donné de tirer sur le village, qui se vit presque entièrement rasé.

Russell jouissait aujourd’hui d’une tranquillité à peine troublée par les vacanciers qui flânaient dans les rues de la cité coloniale. Osborne trouva la veuve de Samuel Tukoa à la terrasse d’une vieille maison de kauri située au sommet de Flagstaff Hill. Le panorama sur la baie des îles était magnifique. La maison à colonnades, en revanche, commençait à dater, tout comme sa propriétaire, Martha Tukao, une pakeha trop maquillée alanguie dans une robe à fleurs d’un kitsch épique.

Osborne refusa le thé qu’elle buvait et l’interrogea dans un style qui ressemblait de plus en plus à celui de Fitzgerald.

— Écoutez, inspecteur, soupira bientôt la sexagénaire : je ne suis pas sûre de vouloir ressasser cette affaire. Mon pauvre mari est mort dans des circonstances abominables et son évocation suffit à me mettre extrêmement mal à l’aise…

Martha Tukao trempa ses lèvres dans une tasse de porcelaine assortie à sa robe.

— Trois mois, rétorqua Osborne, ça ne suffit pas pour faire le deuil d’un coureur de jupons ?

— Que voulez-vous dire ? s’empourpra la veuve.

— Votre mari avait une ou plusieurs maîtresses ?

— Mais enfin, je ne vous permets pas !

— On ne vous demande rien, feula-t-il. Alors ?

Martha avait les cheveux laqués et bouffants, un trait de rouge au-dessus de la lèvre et une paire de lunettes fumées pour tout regard.

— Je n’en sais rien, dit-elle sèchement, et je n’aime pas vos manières, monsieur.

— Soit. Johann Griffith, ce nom ne vous dit rien ?

— Non.

— Griffith travaillait pour Century Inc., insista Osborne, une entreprise de bâtiment.

— Je ne suis au courant de rien.

Martha se renfrognait dans sa dînette. Elle était seule dans la maison et ne se sentait plus en sécurité sous ses verres fumés.

— Johann Griffith n’était pas la maîtresse de votre mari ?

— Certainement pas !

— Qu’est-ce qui vous permet de l’affirmer ?

— Sam… Sam fumait beaucoup, se froissa-t-elle. Il… il avait des problèmes de circulation sanguine et… enfin, s’agaça-t-elle, vous voyez ce que je veux dire…

— Non, répondit Osborne. Vous insinuez qu’il ne bandait plus, c’est ça ?

La main de Martha tremblait sur la porcelaine de sa tasse.

— Oui, enfin… plus beaucoup… Mais c’est notre intimité ! s’écria-t-elle, excédée.

— Vous en avez parlé à la police de Mangonui ?

— Oui ! Enfin, non ! Sur le coup, je n’y ai pas pensé. J’étais trop choquée ! C’est après que j’en ai fait part aux inspecteurs qui menaient l’enquête. De toute façon, la disparition de Sam était suspecte, je le savais, depuis le début !

Ses yeux s’étaient embués.

— Bon, votre mari ne pouvait pas avoir de maîtresse, concéda-t-il. Comment ont réagi les policiers de Mangonui quand vous leur avez parlé de ses petits problèmes de circulation ?

— Ils m’ont dit qu’ils avertiraient la police d’Auckland, répondit la veuve.

— Et alors ?

— C’est ce qu’ils ont fait. Je vous l’ai dit au téléphone, insista-t-elle : deux inspecteurs sont venus tout spécialement d’Auckland pour m’interroger.

— Le corps venait d’être identifié, c’est ça ?

Martha fit trembler la laque de ses cheveux.

— Oui.

— Près de deux mois avant de réagir, renchérit Osborne : vous ne trouvez pas ça un peu long ?

— Si, bien sûr ! s’écria la femme du notaire. Mais que vouliez-vous que j’y fasse ! Je ne suis pas inspecteur de police !

Osborne changea l’angle d’attaque.

— Sam avait pris sa retraite depuis peu : c’était quoi ses dernières affaires ?

— Ça je n’en sais rien, affirma Martha. Je n’y comprends rien à tout ça et, de toute façon, mon mari ne m’en parlait jamais. Nous avions nos tâches respectives : les miennes consistaient à m’occuper de la maison, des enfants et des dépenses…

— Pas de grosses rentrées ces derniers temps ?

La dame haussa les épaules :

— Pas spécialement.

— Hum… Votre mari était d’origine maorie, n’est-ce pas ? De la tribu tainui.

Osborne s’était vaguement radouci.

— Effectivement, répondit Martha en remuant son jus de bergamote. Du côté de sa mère, précisa-t-elle. Mais Sam ne parlait pas le dialecte. À vrai dire, il n’avait aucun lien avec les membres d’aucune tribu…

Elle avait dit ça comme s’il s’agissait d’une maladie honteuse. Osborne écrasa sa cigarette dans une des coupelles du service à thé.

— Vous savez à quoi travaillait votre mari quand il a été tué ?

— Pas le moins du monde, répondit-elle, une moue indignée pour sa vaisselle.

Le soleil miroitait sur la baie en contrebas. Martha Tukao était décontenancée : ce policier ne lui inspirait pas confiance.

— Et vous, relança Osborne, vous exerciez un métier ?

— Eh bien… heu, non. Mon mari avait une agence qui marchait bien, un salaire suffisait pour vivre et j’ai élevé nos deux fils toute seule. C’est du travail, vous savez ! Et puis je suis issue d’une famille modeste, s’enorgueillit Martha, tout comme mon mari : ce que nous avons, nous l’avons gagné et bien mérité !

Voilà qu’elle s’emballait.

— Ils sont où aujourd’hui, vos fils ?

— En Australie, tous les deux, répondit-elle avec fierté. Ils ont monté une ferme et un élevage dans le New South Wales.

— Des gars courageux. Et c’est vous qui avez payé les terrains de la ferme ?

— Oui… Pourquoi ?

Elle ne voyait pas du tout où il voulait en venir.

— Aucun de vos deux fils n’a repris l’agence de notariat, fit remarquer Osborne : pourquoi ? Normalement c’est ce qui arrive, surtout si elle marche…

— Je ne sais pas, répliqua-t-elle d’un air pincé. Ça les regarde.

Martha ne voyait pas ses yeux sous ses lunettes noires mais la tension était palpable — Osborne avait trouvé la faille.

— Cette maison, dit-il en désignant les colonnades, vous l’avez depuis quand ?

— Deux ans environ. Mon mari l’avait acquise en vue de prendre sa retraite.

— Le site est coté, nota Osborne. Une grande maison comme la vôtre nécessite un ou deux domestiques, un jardinier, au moins à temps partiel, et elle doit bien valoir dans les trois cent mille dollars…

Elle haussa les épaules, de plus en plus rouge sous son maquillage.

— Et alors ? Où est le mal ?

— Avec les terres, la ferme et le bétail dans le New South Wales, ça commence à faire beaucoup d’argent, insinua-t-il, surtout pour des gens sans patrimoine familial. D’où vous sortez tout ce fric ?

— Enfin monsieur ! protesta la veuve Tukao. Je ne sais pas ce que vous insinuez mais je vous trouve extrêmement désagréable. Je vous prie de partir.

Osborne eut un sourire glacé. Il l’attrapa d’un coup, par le poignet, et l’arracha brutalement de son pliant.

— Montrez-moi le coffre.

— Aïe !

— Votre mari a forcément installé un coffre, dit-il en la secouant un peu. Montrez-le-moi.

La pauvre en avait le tournis.

— Je vais appeler la police !

Osborne lui souffla au visage son haleine pleine de tabac.

— Je suis la police, connasse. Allez !

Il lui fit traverser la maison au pas de course.

— Vous me faites mal ! criait Martha, martelant le sol de ses talons.

— Je vous ferai encore plus mal si vous n’ouvrez pas ce putain de coffre ! gronda Osborne, soudain échaudé. Alors il est où ?!

Ce n’était plus une question mais une menace. La veuve tremblait de tout son corps, comme s’il allait la frapper au visage ; elle eut un geste pathétique en direction de la chambre. Osborne la traîna jusque-là. La pièce était claire, avec un lit à baldaquin, une moustiquaire et un mur de bois verni qui devait abriter le coffre.

— Ouvrez-moi ce truc, ordonna-t-il : tout de suite !

Terrorisée, Martha obéit. Le coffre était en effet caché derrière une cloison de bois. Elle composa la combinaison avant de s’affaler sur le lit à baldaquin. Osborne commença à fouiller parmi la paperasse réunie dans le coffre. Il y avait trois liasses de billets de cent dollars, dont une entamée, soit cinquante mille dollars au bas mot, et même un lingot d’or. Tss… Il chercha parmi les documents notariés, en balança la moitié sur la moquette et trouva bientôt ce qu’il cherchait : l’acte de vente du terrain de Karikari Bay.

Enfin : il était là, le lien.

— Ce gros tas de billets, dit-il d’une voix blanche, il est arrivé quand dans le coffre ?

— Deux… trois mois.

Martha tremblait comme une feuille. Ça correspondait à l’acte de vente. Des dessous-de-table.

Osborne parcourut le document, n’y comprit pas grand-chose, et fila directement à la dernière page. Plusieurs personnes avaient signé l’acte de vente du terrain, au départ un lot de plusieurs parcelles qu’on avait regroupées pour englober la totalité du site. Parmi les signataires, un représentant de l’État : Steve O’Brian.

Le père de Phil, aujourd’hui maire d’Auckland.

Martha sanglotait sur le dessus-de-lit à dentelle. Osborne empocha le document et adressa un dernier regard à la veuve.

— Vous me dégoûtez.

*

Comme chaque été, les médias faisaient leurs choux gras des records météorologiques enregistrés ces derniers temps, invitant les experts à se prononcer sur l’effet de serre, le trou dans la couche d’ozone, la prolifération des gaz ou encore les essais atomiques réalisés dans le Pacifique, tous susceptibles de perturber le climat tropical de ce pays où d’ordinaire rien ne se passe : mais depuis qu’on avait retrouvé le corps violé d’un jeune mannequin sur un terrain vague de banlieue, on oubliait la chaleur estivale pour consacrer les éditions spéciales à la violence urbaine — encore quarante-six jours à tuer avant le début de l’America’s Cup.

Timu avait donné une conférence de presse le matin même, informant les journalistes des avancées de l’enquête. De son côté, le maire de la ville assurait que tout serait entrepris pour attraper et punir les criminels : ces mesures exceptionnelles ne seraient pas seulement appliquées pour cette affaire mais pour toute la durée de son mandat, à savoir celui qui se profilait. Les médias relayaient l’information.

À sa manière, Ann Brook était devenue une star : on dressait ainsi le portrait d’une jeune métisse issue des bas quartiers d’Auckland et qui, à force de travail, était devenue l’égérie de Kiwi Advertising, la fameuse agence de Michael Lung — mannequinat, publicité, communication, ses réseaux embrassaient tous les domaines concernés. Modèle en vue, Ann Brook n’avait pas pour autant renié son milieu d’origine puisqu’elle s’occupait de sa pauvre mère, qui l’avait élevée seule et vivait toujours en banlieue : ce modèle d’acculturation avait probablement attisé la haine et la jalousie de petits malfrats de son milieu d’origine puisque les outrages que la malheureuse avait subis avaient les traits d’une vengeance aussi aveugle que sauvage…

Osborne coupa la radio. Après quatre heures de route et une pluie battante, il retrouvait Auckland et ses relents de bitume.

L’arrêt à Whangarei pour un café et la lecture détaillée de l’acte de vente du site en construction avait fini de lui donner la nausée ; le charabia du notaire restait pour lui du charabia de notaire et, à moins de demander l’aide d’un spécialiste, le montage des parcelles était à peu près incompréhensible. Il avait secoué la veuve Tukao avant de partir : si l’éplorée ne semblait pas au courant des malversations de son mari, elle avait fini par avouer que les deux flics venus d’Auckland soupçonnaient Sam d’être lié à une grosse affaire et elle avait intérêt à la boucler avant qu’on en sache plus long, dans l’intérêt de tous…

Il arrivait enfin.

La nuit tombait sur Khober Pass Road quand il gara la voiture. Une avenue de banlieue morne, quelques enseignes modestes, bazars ou épiceries fermés à cette heure et des graffitis gribouillés sur les affiches publicitaires : Osborne marcha jusqu’à la petite maison au coin de la rue.

Gallaher et sa clique avaient dû longuement interroger la mère d’Ann Brook : Amanda (d’après la fiche de Culhane c’était son prénom) devait être maintenant un peu plus libre… Une petite berline était garée dans l’allée, dernier modèle de chez Ford. Le jardinet n’avait qu’une poignée de géraniums mais on avait repeint les volets en vert. Un halo de lumière filtrait des rideaux. Osborne frappa à la porte — la sonnette ne marchait plus.

La mère d’Ann apparut bientôt, solide Maorie vêtue d’un peignoir élimé. La nuisette qu’elle portait dessous était en revanche très chic.

— Désolé de vous déranger, dit-il sobrement : j’aimerais vous poser quelques questions au sujet d’Ann. Ce ne sera pas long.

Des papillons de nuit se télescopaient sous l’ampoule mouchetée pendue à l’entrée. Amanda jaugea l’homme en noir qui attendait au pied des marches.

— Vous êtes un policier ?

— Oui.

Osborne fit un pas vers la lumière : les traits fatigués de la Maorie se radoucirent un peu.

— J’ai déjà raconté ce que je savais, dit-elle sans le faire entrer. Ça fait depuis hier qu’ils mettent la maison sens dessus dessous. Vous croyez pas que j’en ai assez vu ?

Il n’y avait pas de rancœur dans sa voix, juste de la fatigue et une chape de tristesse qui alourdissait ses beaux yeux bruns.

— Je connaissais un peu Ann, dit-il. Ça vous dérange si je rentre deux minutes ?

Osborne passa un œil par-dessus son épaule. La Maorie resserra les pans de son peignoir et, la mine contrite, l’invita à la suivre. L’intérieur de la maison était des plus simples : un canapé râpé, deux fauteuils aux motifs surannés, une table en Formica sur laquelle trônait un vase vide. Amanda lui proposa un café qu’il accepta. Si la tapisserie aussi datait du siècle précédent, la télé était flambant neuve, écran plat avec DVD et tout le bordel satellite qui allait avec.

— Un cadeau d’Ann ? fit-il en direction du matériel.

La pauvre femme en avait les larmes aux yeux. Elle fit un signe affirmatif et alla chercher le café. Amanda tirait le diable par la queue et faisait des ménages chez les mieux lotis des quartiers voisins : il était clair qu’outre la télé et la Ford garée dehors, la cuisine intégrée et la nuisette étaient des cadeaux de sa fille.

— Ann vous gâtait à ce que je vois, fit-il remarquer.

Amanda acquiesça : ce n’est pas avec son salaire de misère et les aides de l’État qu’elle aurait pu s’acheter toutes ces choses. Elles avaient vécu toutes les deux dans cette maison et, comme le quartier n’offrait pas beaucoup d’avenir, Amanda avait économisé sur ses maigres subsides pour payer des études à sa fille. Qu’au moins elle s’en sorte.

— Et le père ? demanda Osborne.

— Pff ! lâcha-t-elle dans un coup de vent. Parti à la naissance de la petite.

Ça leur faisait toujours un point commun.

— Ann venait souvent vous voir ? poursuivit-il.

— Au moins une fois par mois, répondit-elle. Toujours avec un beau cadeau. Pour ça elle était généreuse, la petite ! ajouta-t-elle. Si je me suis sacrifiée pour elle, on peut dire qu’elle m’a tout rendu au centuple…

De la buée réapparut dans ses yeux.

— Vous connaissez les gens qu’elle fréquentait ? dit-il doucement.

— Oh ! pas du tout, répliqua Amanda sans faire de manières. Mais certainement pas des gens comme moi, ou ceux du quartier : la publicité, c’est quand même d’un autre standing…

La pauvre n’y connaissait rien.

— Une idée de ce qu’Ann gagnait ?

Amanda leva les yeux au ciel.

— Pas loin de deux mille dollars la semaine. Elle commençait à se faire un nom, la petite. Je crois me souvenir qu’elle avait aussi des primes…

Du baratin : la cuisine intégrée, la bagnole dehors, la télé, il y en avait au bas mot pour soixante mille dollars, sans parler du coupé et des virées nocturnes…

— Ann vous parlait de ses amants ? demanda-t-il en acceptant une tasse de café.

— Mon Dieu non.

— Ses amis ?

— À vrai dire, Ann me parlait surtout de son travail. C’est un monde tellement différent pour moi…

La détresse de la Maorie faisait vraiment peine à voir. Osborne se sentait mal à l’aise. Amanda conta quelques anecdotes quand Ann était petite (à l’entendre, elle l’était restée), des histoires d’enfant qui n’avaient malheureusement pas de place ici. Amanda prenait sa fille pour un ange, ce n’était pas complètement faux, mais elle était loin de la réalité : ses accointances avec la jet-set locale, ses virées nocturnes, le club à la con où elle traînait ses amants, la Maorie n’en savait rien et au fond ne voulait pas le savoir.

Osborne prit congé. Il était tard, il n’avait rien mangé de la journée, le café, les amphétamines et le visage défait de cette femme lui tordaient le ventre.

Avant de partir, la Maorie l’attrapa par la manche.

— Dites, monsieur, vous savez qui a pu lui faire du mal à ma petite ?

Pathétique.

— Non…, dit-il. Non.

Osborne attendit qu’elle ferme la porte pour vomir sa bile dans les géraniums.

*

York Street, 36, Parnell. La maison d’Ann donnait sur le port de commerce, dont on devinait les trapèzes métalliques au bout de la nuit. L’équipe de Gallaher avait passé le domicile au peigne fin mais Osborne ne désespérait pas de trouver quelque chose, un indice, n’importe quoi qui étaierait ses doutes.

Il abandonna la Chevrolet à l’ombre des lampadaires et marcha jusqu’au jardin. C’était une petite maison de couleur jaune pâle avec garage et volets clos. Une glycine de fleurs mauves pendait à l’entrée, de la vigne vierge grimpait au mur mais il ne repéra aucun système d’alarme : Osborne força sans mal la porte vitrée du salon et se glissa à l’intérieur. Les voisins dormaient à cette heure avancée. Il alluma sa torche.

Ann Brook vivait seule dans un joli trois-pièces. Les murs étaient couverts d’objets rapportés de voyages (Fidji, Tahiti), d’affiches publicitaires vieilles d’un demi-siècle, il y avait tout un tas de babioles sur les étagères ; outre les stigmates d’une fille de son époque (beaucoup de fringues mais pas beaucoup de livres), Osborne trouva un frigo vide et un coffre rempli de chaussures dans la chambre. Rien que de très banal. Il inspecta le bureau, longuement, mais la jeune femme ne semblait entretenir aucune relation épistolaire, même pas de cartes postales de ses amis…

Le réveil de la table de nuit affichait minuit. Osborne s’assit sur le lit, respira le parfum de l’oreiller, qu’il ne reconnut pas. D’Ann, il ne gardait qu’un goût de baiser chimique et une puissante odeur de sexe… Il remarqua alors une curieuse boîte chinoise posée sur la commode. Il s’agissait d’un casse-tête, qu’il manipula.

Le coffret de bois possédait plusieurs compartiments à système d’ouverture multiple. Si les deux premiers tiroirs étaient faciles d’accès, il y en avait un autre à l’arrière de la boîte. Osborne connaissait le mécanisme — sa mère adorait les chinoiseries. Il l’ouvrit en moins d’une minute.

Coincé entre un sachet d’herbe et un autre de cocaïne, il découvrit alors un bijou.

Ce n’était pas de la pacotille mais une bague en or sertie de diamants. Pas d’inscription à l’intérieur : juste un poinçon. Bizarre. Qu’est-ce qu’une fille comme Ann pouvait avoir à faire d’un bijou pareil ?

Osborne prit la bague, l’herbe (au nez, du datura) mais laissa la cocaïne (un long sniff sur la commode confirma la mauvaise qualité du produit).

Les grillons s’énervaient dans le jardin quand Osborne regagna la voiture. L’air était chargé d’humidité, lui de poudre. Il revoyait Ann dans son habit de fée délurée, le fantôme d’Hana qui dansait autour, et lui déguisé en guignol qui tentait de les attraper… Non, il ne pouvait pas avoir tué cette fille, même défoncé : il était au contraire retourné à Ponsonby avec une arme parce qu’il avait senti qu’Ann courait un danger. Il avait vu quelque chose cette nuit-là : quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir.

Les tueurs.

7

Les choses commençaient à se mettre en place : d’un côté un notaire qui, via un généreux dessous-de-table et avec l’assentiment de Steve O’Brian, avait vendu un ancien site maori à la compagnie immobilière de Nick Melrose, Century Inc., dont la comptable avait été empoisonnée et jetée au large. De l’autre Ann Brook, mannequin vedette employée par la boîte de pub de Michael Lung, le conseiller en communication chargé de promouvoir le principe de tolérance zéro cher à Phil O’Brian.

Steve, le père de l’actuel maire d’Auckland, avait durant les années quatre-vingt intégré le groupe limité mais influent de hauts fonctionnaires, intellectuels et politiciens réunis autour de Rob Allen, le travailliste qui allait provoquer la chute du gouvernement Muldoon, conservateur paradoxalement accroché au mythe de l’économie keynésienne néo-zélandaise. Allen élu en 1984, Steve O’Brian était devenu son ministre des Finances et le stratège des réformes qui allaient bouleverser le pays : démantèlement du vieux système d’État-providence, privatisations en masse — télécommunications, chemins de fer, banques, assurances, compagnies aériennes, même les forêts avaient été vendues aux firmes étrangères. Après quoi l’équipe d’O’Brian avait abandonné la politique monétaire au contrôle exclusif de la Banque centrale et quitté le gouvernement en 1989, peu avant la débâcle de l’économie — et accessoirement du parti.

Steve O’Brian finissait aujourd’hui sa carrière politique au Directoire de l’aménagement du territoire et c’est à ce titre qu’il avait donné son aval au montage financier de Nick Melrose afin de construire un vaste complexe touristique à Karikari Bay, et ainsi dynamiser une région peu productive. O’Brian prenait sa retraite l’année prochaine mais, en bon père, usait de sa notoriété pour soutenir la carrière politique de son fils…

Osborne consultait l’ordinateur du central, perplexe.

Il avait dormi une poignée d’heures, plutôt mal. Jusqu’à présent il n’avait rien sous la main, que des fantômes. Quant à l’éventualité d’interroger Steve O’Brian au sujet des terrains de Karikari Bay ou de fouiller son compte en banque en vue de dénicher quelques virements douteux, l’opération n’était envisageable qu’avec le concours de Timu et du procureur ; or, excepté un document volé dans le coffre de la veuve Tukao, il n’existait rien qui pût justifier la réouverture d’une enquête…

Culhane entra dans le bureau enfumé, un tee-shirt à l’effigie de Pater Blake sur ses épaules de wincher.

— Dis donc, tu es bien matinal ! tenta-t-il de plaisanter.

Osborne grogna un bonjour si amène que le rouquin s’assit sans un mot.

La complicité née de la « soirée barbecue » n’avait pas fait long feu. Tom n’avait jamais eu d’autres amis que Rosemary, à peine quelques copains de collège. Il se sentait tiraillé. Ses problèmes d’ordre privé accaparaient l’essentiel de ses pensées, aux yeux de leurs parents il était inconcevable qu’un couple marié pût vivre sans enfants, sans compter qu’ils n’étaient pas les seuls à penser ça : il sentait le regard des autres sur leur couple, ce couple d’anormaux. Et c’était comme si ce regard les écrasait, tuait à petit feu jusqu’à ses spermatozoïdes (le docteur Boorman avait d’ailleurs engagé une nouvelle batterie d’examens qu’ils iraient chercher demain), et Tom n’avait personne à qui parler…

Il alla chercher deux cafés fumants à la machine dans le couloir. Osborne, pas coiffé, pianotait toujours sur son ordinateur. Il posa les gobelets sur un coin du bureau.

— Qu’est-ce que tu cherches ?

— Un lien entre Zinzan Bee et Pita Witkaire, répondit Osborne. Witkaire n’exerce plus et je n’arrive pas à mettre la main dessus…

— Peut-être qu’il a pris sa retraite ? hasarda Tom.

— Peut-être.

Osborne but une gorgée du café-machine et jeta le reste dans la poubelle.

— Et toi, dit-il, tu as du nouveau sur les Tainuis présents à Bastion Point ?

Le sergent opina en ouvrant son calepin.

— Pour le moment, je n’ai eu que trois contacts, dit-il. Benny Shapple et Rob Tafonea, les deux retraités dont je t’ai parlé, visiblement sans histoires : l’un vit à Moerewa, l’autre à Te Tii, un village de la Bay of Islands. Ils ne militent plus depuis longtemps et n’ont gardé aucun contact avec les anciens contestataires. J’ai eu l’un d’eux au téléphone, Tana Marchall, aujourd’hui ébéniste. Lui non plus ne côtoie plus les activistes d’aujourd’hui mais il se souvient de Zinzan Bee. (Tom se baissa vers son carnet.) « Un enragé » d’après lui. C’est tout ce que j’ai pu en tirer. Quant aux trois autres Tainuis, l’un d’eux est décédé : Mike Neri, un accident de voiture, en 95…

Aucun de ces hommes n’avait le profil de tueur engagé auprès de Zinzan Bee. Bastion Point était peut-être une fausse piste…

— Et les deux autres ?

— Jeremy Taffu, répondit Culhane, résidant à Waiare. J’ai eu sa femme au téléphone mais lui est absent jusqu’à la fin de la semaine. Il est parti à la chasse… L’autre, Nepia, son téléphone ne répond pas.

Une brise légère passa dans le bureau, enfumé malgré les fenêtres ouvertes. Osborne se massa les sinus.

— Et l’autopsie d’Ann Brook ? relança-t-il.

Culhane replongea dans son carnet.

— On aura les premiers résultats demain. En attendant, Julian Lung a donné la liste des gens présents à la soirée. Plus d’une cinquantaine. Gallaher a commencé à les interroger… Lung est au-dessus de tout soupçon et se porte garant de la plupart de ses invités : même si certaines brebis galeuses ont pu s’incruster dans la soirée, les agresseurs ont plutôt dû sauter sur Ann dans la rue, ou même sur la route qui la ramenait chez elle.

— Pourquoi donc ? se renfrogna Osborne.

— On vient de retrouver sa voiture le long de Blockhouse Bay Road. C’est-à-dire pas très loin de New Lynn et de l’entrepôt désaffecté. Un coupé Mercedes…

Forcément plein de ses empreintes. Osborne consulta le listing de l’ordinateur : parmi les dizaines d’invités répertoriés, il ne vit pas un seul nom maori.

Il imprima la page. Culhane le regardait faire, intrigué.

— Où tu vas ? demanda-t-il en le voyant enfiler sa veste.

— Interroger Tobby.

*

Julian Lung habitait une maison cossue à l’écart de l’agitation de Ponsonby Road. Des frangipaniers en fleur dépassaient des grilles. Osborne ne reconnut ni leur parfum ni le reste. Il se souvenait juste de la piscine.

Il n’y avait pas de caméra de surveillance à l’entrée, ni gardien, mais une grille amovible, fermée. Osborne venait de se garer contre le trottoir quand une berline gris métallisé sortit en trombe de la propriété. Il ne reconnut pas le chauffeur mais l’homme installé à l’arrière : Michael Lung, le conseiller en communication du maire. Sans doute venait-il de rendre une petite visite à son bon à rien de fils et l’entretenir des avancées de l’enquête… Osborne profita de l’ouverture de la grille pour se glisser dans le jardin.

Les abeilles butinaient le long de l’allée. Il crut reconnaître la façade de la maison et laissa tomber : deux filles en bikini s’affairaient autour de la piscine.

Julian Lung se tenait torse nu à l’ombre d’une terrasse de bois exotique, plié dans un fauteuil de jardin aux dimensions particulièrement exagérées. Un cocktail à portée de main, il lisait sans trop de concentration le dernier Harry Potter. Son œil hagard se transforma à la vue de l’homme qui traversait la pelouse.

— Qui êtes-vous ? dit-il en se redressant.

La trentaine, Julian Lung était roux, trapu, les épaules couvertes de taches de rousseur. À ces yeux vitreux, Osborne nota qu’il était défoncé. Pour le moment tout allait bien : il ne le reconnaissait pas.

— J’ai quelques questions à vous poser, dit-il en lui montrant sa plaque.

— Au sujet de quoi ? J’ai tout raconté cent fois à vos collègues…

Julian avait une voix aussi fluette que les oiseaux pépiant çà et là.

— Ce ne sera pas long, répondit Osborne.

Comme il souriait bizarrement, Julian consentit à reposer son livre mais pas son verre. Dans son dos, les filles en bikini observaient la scène ; elles se dirent quelque chose à l’oreille, ricanèrent un instant avant de plonger dans l’eau turquoise. Osborne lorgna les immenses baies vitrées qui donnaient sur le salon. Aucun souvenir.

— Il vient de partir, le paternel ? demanda-t-il.

— C’est lui ou c’est moi que vous voulez voir ?

— Il en pense quoi, de la mort d’Ann Brook ?

— Vous n’avez qu’à lui demander.

Julian n’avait rien à dire à ce type. Son père avait été ferme tout à l’heure. Cette histoire de meurtre était assez sordide comme ça.

— Votre père est plus difficile d’accès que vous, fit remarquer Osborne. Il connaissait Ann ?

— C’était son patron, répondit son fils, d’un haussement d’épaules. Mais dans les grosses boîtes, vous savez comment ça se passe…

— Non.

— Alors tant pis.

Julian Lung sirota un peu de son cocktail, qu’il reposa sur l’accoudoir du fauteuil. Osborne lui colla le listing sous le nez.

— C’est vous qui avez rempli ça ?

— Bah, oui…

— Et les deux Maoris, ils sont où ?

Le jeune homme fronça ses sourcils, d’un roux de forêt.

— Quels Maoris ?

— Ceux qui étaient présents ici même la nuit où Ann Brook a été assassinée, dit-il d’une voix blanche.

— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler.

Osborne bluffait : les deux Maoris entrevus ce soir-là près de la piscine pouvaient très bien avoir des noms britanniques mais cet imbécile n’était pas de taille à lui mentir longtemps.

— Ne fais pas le malin avec moi, Julian, ça pourrait te coûter cher, dit-il en changeant de ton. Il y avait deux Maoris tatoués chez toi l’autre nuit et ils ne figurent pas sur ton listing : pourquoi ?

L’ombre d’Osborne approcha. Le rouquin leva des petits yeux paranoïaques.

— Je… Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Tu ne les as pas inscrits sur ta liste parce qu’ils te fournissent en dope, c’est ça ? siffla-t-il. Toi et ta copine Ann ?

Il lâcha la pochette de datura sur la table de jardin.

Julian Lung rougit comme un gamin pris en faute. Il savait qu’il était raide, que ça se voyait comme le nez au milieu de la figure, qu’il n’avait jamais su mentir, c’était peut-être pour ça qu’il n’était bon à rien, et maintenant ce flic venait le harceler, visiblement très au courant de ses petites affaires…

— Dure, douce, les deux ? insista Osborne.

— Hein ?

— La dope qu’ils vous fournissent.

— Mais…

— Je m’en fous, coupa-t-il sèchement : je ne suis pas venu pour te parler de ça. Tu peux continuer à te défoncer si ça te chante, dis-moi simplement ce que tu sais sur ces types.

Osborne n’était pas d’humeur patiente. Sorties de la piscine, les filles miaulaient en se frottant les cheveux dans une serviette. La plus longue fila sous un palmier.

— Tu accouches ou tu veux que j’y mette les mains ?

Ils avaient à peine cinq ans de différence mais pas du tout la même vision du temps qu’il leur restait à vivre. Osborne serra un poing.

— Cannabis surtout, avoua Julian. Leur coke est pourrie…

— Datura ?

Le jeune homme acquiesça.

— Depuis quand ils vous refourguent leur camelote ?

— Trois mois environ.

Les Maoris les fournissaient donc tous les deux.

— Ils étaient là à la fête, dit Osborne : pourquoi ?

Il faisait de plus en plus chaud sur la terrasse.

— J’avais passé une commande…

— Ann était dans le coup ?

— J’en sais rien.

— Tu viens de me dire le contraire, connard. Ann était défoncée au datura le soir de la fête : c’est eux qui la fournissaient ?

Osborne le prenait de court, posait des questions dont il connaissait les réponses.

— Ou… oui.

— Comment tu les as rencontrés ?

— Une soirée, prétendit Julian, qui semblait plus petit dans son siège. J’avais plus de fournisseurs à l’époque, ils m’ont fait goûter de la bonne herbe, j’en ai pris, voilà…

— C’était chez qui cette soirée ? Qui les avait invités ?

— J’en sais rien ! L’ami chez qui avait lieu la fête ne les connaissait pas, ça devait être des copains de copains, y avait plein de monde et…

— Le nom de cet ami ?

Le jeune rentier perdait pied. Il saisit son cocktail coloré pour faire diversion.

— Je ne sais plus, juré : c’était il y a longtemps et… aïe !

D’un coup de pied vite ajusté, Osborne venait de faire gicler son cocktail des mains. Le verre se brisa sous l’impact, lui déchirant la paume avant de s’éparpiller sur la terrasse. Acculé à son trône, Julian regarda l’entaille dans un rictus qui se voulait douloureux.

— Fini de rigoler, mon vieux, gronda Osborne : Ann Brook a été assassinée et j’ai de bonnes raisons de penser que tes dealers sont dans le coup. Tu vois dans quel merdier tu t’es mis. Maintenant tu me dis ce que tu sais avant que je t’embarque par la peau du cul pour une garde à vue dont tu me diras des nouvelles. Je veux le nom des deux tatoués et leur contact.

Lung étouffait sous le soleil.

— Je ne connais que leurs prénoms, dit-il en serrant sa main blessée. Jesse et Steven.

— Décris-les-moi, ordonna-t-il.

— Ben… (Julian fit semblant de faire des efforts.) Je crois qu’ils sont frères, ils se ressemblent pas mal : deux grands costauds avec une petite tête et des petits yeux aussi…

Osborne avait un souvenir vaguement équivalent. Deux Maoris dont le signalement lui rappelait le portier du Phénix, le club privé.

— Comment tu les joignais ? demanda-t-il sans le quitter des yeux.

— Ce n’est pas moi qui les joignais mais Ann…

Même raide, Julian Lung avait l’air de bonne foi. C’était bien la première fois. Osborne grogna — le club échangiste : fallait-il qu’il soit défoncé pour ne pas avoir fait le rapprochement…

— Comment ils vous contactaient ? insista-t-il en réprimant sa rage. Par le biais du Phénix ? Si tu me dis que tu ne connais pas, je te noie dans la piscine.

Julian secoua la tête :

— Je crois que c’est ça, oui…

— Tu allais avec elle au club ?

— Non, sursauta-t-il. Se faire tripoter dans les coins, c’est pas trop mon truc. Je vous jure.

— Ah ouais ? (Osborne avait envie de lui cogner dessus.) Et Ann, elle avait un amant attitré ?

Un papillon passa dans le jardin, tous coloris dehors. Julian eut un geste d’impuissance.

— Je ne sais pas. Elle aimait les mecs, c’est tout.

— Oui, mais tu mens.

— Non. Pourquoi ?

— On a retrouvé ça chez elle, fit-il en exhibant le bijou caché dans le casse-tête chinois : une babiole qui doit faire dans les dix ou vingt mille dollars. Pas du tout le genre d’Ann, estima Osborne. Qui le lui a offert ?

— Je n’en sais rien !

Mais il s’empourprait comme une adolescente.

— Tu connaissais bien Ann, poursuivit Osborne. Comment tu expliques qu’une fille comme elle, issue des bas quartiers, se soit retrouvée parmi le gratin de la ville ?

— Elle commençait sa carrière de mannequin…

— Et alors ? Tu couchais avec ?

— Non, on était juste copains.

— Elle couchait avec ton père ?

— Non !

Julian avait beau se terrer au fond du fauteuil, on y voyait le jour.

— Même pour des oisifs comme vous, un diamant de ce calibre, ça fait beaucoup de fric pour une simple passade, insinua Osborne. Sans compter qu’Ann préférait acheter du matériel à sa mère plutôt que dépenser son argent en luxe inutile. Et puis un bijou, c’est plutôt un cadeau de vieux. Alors ?

Il serrait les deux poings.

— Je ne sais pas, répondit Julian.

Plus de papillons dans le jardin, plus de filles en bikini sous les palmiers : ne restaient que son visage rouge de confusion et l’impression de flancher.

— C’est ton père, hein ? répéta Osborne d’un air mauvais. C’est aussi lui qui a acheté le coupé d’Ann ? Il est venu te dire de la boucler au sujet de leur relation pendant qu’il gérait l’affaire avec les flics : car tu étais au courant de leur relation, n’est-ce pas ? Et maman Lung, non… Protéger son père, c’est beau ça, ironisa-t-il. Complice d’un père criminel, dis-moi, Julian, tu fais dans le drame grec…

Cramoisi, le fils prodigue continuait de se taire maladroitement. Osborne n’avait pas besoin de ses aveux. Il quitta la propriété sans un regard pour les filles qui se ventilaient sous le palmier.

*

Le Phénix n’ouvrait pas avant onze heures. Il était moins le quart. Osborne marcha vers l’entrée, passablement énervé. Seul renseignement glané de cette journée pourrie, Sam Tukao n’était pas membre à part entière de la tribu tainui mais il appartenait à un hapu, une sous-tribu…

Osborne reconnut la ruelle, le couloir biscornu qui menait au club, et pas du tout le portier qui ce soir obstruait l’entrée : un nez de boxeur battu, des bras comme des troncs engoncés sous un costard sombre, le type s’interposa avec une grâce bodybuildée.

— C’est privé, bougonna-t-il.

Le portier n’était pas maori mais tongien.

— Il est où Will ?

— En congé. (Le type jeta un œil suspicieux au pakeha qui le dévisageait.) Qu’est-ce que tu lui veux ?

— Le voir, répondit Osborne en lui présentant sa plaque.

Le type n’avait pas l’air impressionné.

— C’est un club privé ici, dit-il.

— Je m’en fous.

Osborne lui planta son calibre 38 dans le nez. Cassé trois fois, le canon s’y enfonça comme dans du beurre.

— Ouvre cette porte…

Doug faisait des extra : il n’avait jamais rencontré le patron de la boîte, à peine le gérant, on le payait pour ses talents de physionomiste, pas pour arrêter les balles : il obéit. Osborne poussa le Tongien vers le comptoir et referma la porte du club. La pin-up entrevue l’autre nuit préparait les costumes derrière le comptoir, une blonde qui fit un entrechat de surprise en le voyant — ce type accompagnait Ann Brook la nuit où…

— Will n’est pas là ?

— Non, bredouilla-t-elle, impressionnée par son arme. Il est en congé…

La fille du vestiaire n’avait pas encore revêtu son attirail de pin-up fifties mais elle avait le visage d’une Marilyn shootée aux médocs.

— Depuis quand ? renchérit Osborne.

— Eh bien… Vendredi.

Juste après la mort d’Ann Brook.

Si Doug se tenait tranquille, les mains de la blonde tremblaient.

— Il reprend quand son job, Will ?

— Lundi.

Dans cinq jours. S’il revenait…

— Bon, il habite où ?

— Je ne sais pas, dit-elle, nerveuse. Faudrait voir sur les feuilles d’embauche…

— Et elles sont où, ces feuilles d’embauche ?

— De… derrière le bureau.

Osborne lui fit signe de s’y coller. La blonde obéit sous l’œil morne du portier.

« Will Tagaloa », disait le papier administratif. Osborne empocha la feuille d’embauche et se tourna vers la fille, toujours pétrifiée derrière son comptoir.

— La police vous a interrogé au sujet du meurtre d’Ann Brook ?

— Non, répondit-elle.

— Ah ouais ? (Osborne sourit de manière malsaine.) Maintenant attention, la prévint-il : tu me mens une seule fois, une seule, je te démolis le portrait. Ann Brook venait souvent ici ?

La jeune femme eut envie d’uriner.

— Eh bien… Elle venait de temps en temps… Le vendredi surtout.

— Pourquoi le vendredi ?

— Je ne sais pas.

— Elle y retrouvait de vieilles connaissances ?

— Je… je ne sais pas.

D’un coup de crosse, Osborne lui cassa le nez.

Le portier fit un geste mais le canon du .38 lui visait le ventre.

— Toi, dégage !

Doug obtempéra. La fille du vestiaire pleurait à chaudes larmes, accroupie au pied du comptoir, les mains crispées sur son appendice blessé.

— Je t’avais prévenu, ma conne, siffla Osborne. Maintenant tu me réponds avant que je m’attaque à tes dents.

La pin-up se plia en deux, du sang comme des rides sur ses doigts.

— Si la police ne vous a pas interrogés, c’est qu’il y a une bonne raison, reprit Osborne. Et cette raison, c’est que des personnalités très respectables se rendent ici, en toute discrétion. Avec Ann Brook ?

— Non ! elle implorait.

— Mais elle les connaissait ? dit-il en l’empoignant. Attention à ta gueule !

La jeune femme se tordit un peu plus sur la moquette.

— Oui, murmura-t-elle.

— Qui ?!

Il criait presque. Elle secoua la tête :

— Plein de gens !

Acculée au pied du comptoir, la jeune femme ne savait plus quoi répondre. Osborne l’aida un peu.

— Qui vient ici ? Michael Lung ?

— Oui !

Le conseiller du maire. Osborne sentit tout de suite le mauvais coup.

— Qui d’autre ?

— Je ne sais plus, balbutia la blonde. Je ne sais plus…

Ses mains couvraient son visage comme s’il allait tomber en morceaux.

— Sam Tukao ?

— Non !

— Melrose ?

— Je ne connais pas ce nom, glapit-elle, je vous le jure !

La fille se laissa glisser à terre, manquant de rouler sous les tentures. Osborne essuya sa semelle sur sa robe. Elle se tortilla sur le sol du vestiaire.

— O’Brian ? feula-t-il. Lui aussi c’est un habitué ?

Elle gémissait.

— Oui…

— Le père ou le fils ?

— Les fils !

La blonde fondit en larmes.

Osborne retint son souffle. Un flash lui traversait la tête : il se revoyait dans le club avec Ann, il visionnait une fois encore la scène où deux longs gringalets mataient « Peau d’âne » pendant qu’on la chevauchait… Même taille, même morphologie : les jumeaux O’Brian.

Ce n’était pas le maire d’Auckland ni son père qui se rendaient au club échangiste, mais les deux gamins…

*

Minuit. Osborne gara la Chevrolet dans la ruelle perpendiculaire à l’hôtel Debrett, perdu dans ses pensées. De nouveau, tout se mélangeait. Ann Brook était présente à l’Observatoire quand le maire avait lancé sa campagne de réélection sous le thème de la tolérance zéro. Elle était l’amie de Julian Lung, l’égérie et la maîtresse de son père Michael, qu’elle retrouvait au Phénix ; Ann connaissait les jumeaux O’Brian, qui eux aussi allaient se payer du bon temps dans le club le plus privé de la ville… Timu et Gallaher n’avaient pas poussé l’interrogatoire au Phénix pour couvrir Lung et les fils du maire, lequel ne pouvait essuyer un tel scandale en pleine période électorale. Ça n’expliquait pas pourquoi on avait tué Ann, ni la disparition de Will Tagaloa, le portier…

Il marchait tête basse quand soudain l’équilibre se rompit. Osborne se sentit décoller de terre : un choc violent contre son crâne l’envoya rouler sur le trottoir.

Le sol était dur, froid. Une douleur abominable au cuir chevelu, il rattrapa ses esprits égarés dans le caniveau avant qu’ils ne s’échappent définitivement. Le liquide tiède qui coulait sur son front inonda ses yeux, il distinguait à peine les silhouettes de ses agresseurs au-dessus de lui : ils étaient deux, cagoulés. Non, trois : surgissant dans son dos, une main puissante le saisit par les cheveux. Sous la pression, la plaie de son crâne s’ouvrit un peu plus. Une seconde plus tard, son visage s’écrasa contre le bitume.

Du front, Osborne sauva de peu son nez. La douleur remonta dans sa cervelle : tout était trouble mais il serrait toujours le poing. Au-dessus de lui, une voix disait :

— Achève-le !

Baignant dans son sang, Osborne releva la tête et repéra ses agresseurs au moment où, revenu en trombe, le poing américain allait lui fracturer la tempe : d’une esquive, Osborne glissa sur le pavé. L’arme érafla son oreille avant de percuter le sol. L’homme cagoulé étouffa un cri. Osborne serrait toujours ses clés de voiture : la tige d’acier calée entre les phalanges, il frappa l’œil, de toutes ses forces. Touché de plein fouet, le type cria entre ses dents et reflua, la main collée sur l’orbite. Son complice se précipita aussitôt, une barre de fer à la main. Osborne le cueillit d’un coup de talon au genou, qui sembla céder sous l’impact. Le type partit en vrille tandis qu’Osborne se relevait en prenant appui contre le mur, des étoiles dans la tête. La cocaïne remonta tout à coup, il avait la gorge sèche et amère, les jambes molles, le sang ruisselait sur sa chemise blanche et la ruelle tanguait dangereusement.

Ses pupilles se fixèrent sur le plus grand de la bande, une silhouette élancée qui le menaçait d’une arme : un Beretta à balles expansives. Leurs regards se croisèrent une fraction de seconde. Il allait l’abattre comme un chien. Les pneus d’une voiture crissèrent alors à l’angle de la rue. Une tête apparut par la vitre ouverte, une tête blonde qui à une vingtaine de mètres s’écria :

— Paul !

Amelia Prescott.

L’homme au Beretta hésita : la fille se précipitait hors de la Honda et les coups de feu pouvaient attirer du monde. Il ne tirerait pas, à moins d’abattre aussi la fille. D’autres noctambules s’étaient arrêtés un peu plus loin. L’homme pesta, fit volte-face et, soutenant ses deux acolytes, disparut au coin de la ruelle.

Amelia accourait.

— Mon Dieu, fit-elle en le voyant.

Osborne chancela contre le mur : il ne voyait plus que des ombres sur le trottoir et ce sang chaud qui gouttait de sa tête…

— Paul ! Paul, ça va ?

À travers l’opacité, il distinguait le son de sa voix. Amelia cala son épaule sous son aisselle.

— Viens, dit-elle, ne restons pas là…

La terre tournait à toute vitesse et la douleur allait empirant. Osborne s’accrocha à son épaule, si frêle qu’elle manqua de s’affaler. Mais Amelia tiendrait bon. Semant des petits cailloux écarlates sur le trottoir, ils titubèrent jusqu’à la Honda. Le couple de noctambules qui s’était arrêté demanda s’ils avaient un problème mais l’assistante du coroner se chargea de les éloigner. Osborne n’entendait plus rien, sinon les bruits de son cœur qui cognait contre ses tempes. Il roula sur la banquette arrière, la tête en feu. Amelia grimpa à bord, mit le contact et s’engagea sur Queen Street.

— Ça va aller ? souffla-t-elle depuis son volant.

Glissé à l’arrière, Osborne n’émit qu’un son rauque. Son cerveau bourdonnait, commençait à donner des signes de faiblesse. Des petites billes rouges phosphorescentes filaient devant le pare-brise, il voyait double, ou triple.

À l’avant, Amelia parlait d’hôpital, des types qui l’avaient tabassé, du sang qui dégringolait de sa tête… Ses yeux papillonnaient, quittaient leur chrysalide. Il balbutia :

— Pas d’hôpital.

La douleur était là, intense : Osborne ne pensait pas à l’agression qu’il venait de subir, juste à y survivre.

8

C’était une journée d’octobre où le vent balayait les collines. Les animaux se réfugiaient sous les arbres et, malgré le bleu du ciel, rien n’annonçait le printemps. Après une longue attente, le karanga[28] retentit dans le marae, invitant les Maoris à venir se lamenter.

Le cercueil de la grand-mère était là, ridiculement petit. Hana ne l’avait pas vue depuis des années : Wira s’était-elle rabougrie à ce point ? Les gens se pressaient maintenant dans le whare nui[29], la famille au premier rang, soutenue par la haie silencieuse des membres de la tribu.

Entourée des siens, Hana écouta les prières et les chants sacrés, les karakia, qu’elle connaissait sans les avoir jamais entonnés. Elle le ferait bientôt, quand tout le monde se serait soudé autour de la doyenne. Hana ne savait pas comment interpréter la mort de Wira, elle n’y voyait ni signe ni ligne de fuite.

— A Ngakau… A Ngakau[30]

La gorge nouée, elle posa sa main sur le cercueil. À ses côtés, son père fermait les poings pour retenir ses tremblements, sans bien réaliser que des larmes coulaient sur ses joues : Glenn le Maori de la tribu tainui tout ratatiné de chagrin devant la dépouille de sa mère, A Ngakau ! A Ngakau

Glenn n’avait pas dit un mot lors du trajet qui les avait amenés jusqu’au marae de West Coast Road. En négligeant de participer aux haka et de représenter la tribu tainui lors de l’Aoteraoa Maori Performing Art Festival, la compétition culturelle intertribale qui avait lieu à la fin de chaque été, Glenn avait fini de se brouiller avec son père : Pita avait trop d’honneur à défendre pour accepter sans douleur la désaffection de son fils, et Glenn globalement trop de faiblesse pour échapper à la routine d’un quotidien qui, à la longue, le menait plus souvent au bar du coin qu’à l’agence d’intérim censée l’embaucher.

Seule Hana avait assumé la filiation. Mais si elle les aimait tous les deux et de manière différente, elle n’avait rien fait pour les rapprocher ; on n’était pas maori par atavisme ou par habitude, on l’était dans le sang. En perdant aujourd’hui sa mère, Glenn perdait aussi son dernier lien avec la communauté, l’iwi, la tribu, et le hapu, la sous-tribu, qui ensemble formaient l’unité, le tahi, une part de l’âme maorie…

Des bras puissants soulevèrent le cercueil de merisier. Pita mena le cortège vers le petit cimetière voisin, Hana dans son sillage, brisée mais collée à la dépouille comme si elle pouvait tomber.

Fuyant le regard de son père, Glenn emboîta le pas à sa fille.

Nul nuage à l’horizon : juste un vent humide qui traversait le bleu du ciel déformé sous le prisme des larmes. Hana marchait en silence, obéissant au malheur qui la précédait de quelques pas.

Ça sentait le jasmin dans le petit cimetière aménagé pour l’occasion, une odeur presque enivrante. Hana tanguait près du tertre, perdue dans ses pensées : pourquoi l’enterrait-on là, dans le lopin de terre situé derrière le marae, plutôt qu’au nord de la péninsule où la tribu avait ses terres ? Pour qu’elle reste près de son mari ?

Pita lui présenta alors un pendentif, reconnaissable entre mille : le tiki de sa femme.

Hana sortit de ses pensées ; tous les membres de la tribu s’étaient tournés vers eux. Le grand-père déposa le pendentif au creux de sa main.

Tiens, dit-il. C’est petit mais c’est du jade.

Le Maori sourit, un pauvre sourire qui s’évanouit sur ses lèvres. Hana retint ses larmes.

Merci, grand-père…

Pita Witkaire recula d’un pas pour la contempler. C’est Hana qui désormais garderait le mana de la vieille femme, elle qui porterait le souvenir de son âme…

— Tihe mauriora[31], dit-il d’une voix plus ferme.

Répétant le geste sacré de ses ancêtres, il planta le tiri au bout du tertre funéraire, la tige qui permettrait à l’âme de se séparer du corps pour rejoindre Papa la terre ou Ranginui le ciel, selon son choix… Hana serrait le pendentif dans sa main, parcourue de frissons.

Que voulez-vous que je fasse ? murmura-t-elle.

Le vieil homme parla au nom de la tribu tainui, dont l’emblème et la fierté venait de disparaître.

C’est la fin, dit-il, la fin ou le commencement. À toi de choisir la route. Car elle est désormais liée à la mémoire de la tribu. C’est toi que ta grand-mère a choisie. C’est toi qui désormais portes l’honneur de la tribu, c’est toi qui portes le savoir. Fais-en bon usage… (Il leva les yeux au ciel, puis serra sa main crispée sur le tiki de jade.) Kia koa koe[32]

Pita se tourna alors une dernière fois vers le tombeau où reposait la kuia. Le vent faisait onduler ses cheveux gris, sa voix n’était plus qu’un souffle.

— E taku hine, e taku hine[33]

Glenn grimaçait dans son dos : on mit le cercueil en terre. Hana se tenait droite, prisonnière de sa douleur, les yeux secs comme de la glace.

Le cimetière des éléphants n’existe pas : pour mourir, la bête fatiguée vient se jeter sur les défenses des plus jeunes. C’est seulement après l’agonie qu’ils pleurent, en rond, tous ensemble…


— Comment tu as su que j’étais là ?

Hana avait sa tête des mauvais jours.

Pliant l’échine, Pita s’assit sur le sable, à ses côtés. Il avait fini par trouver sa petite-fille sur la plage de Rangiwhakaea Bay, assise à l’ombre d’un pohutuwaka en fleur. Le contraste avec son visage était saisissant ; ses cheveux étaient pleins de sel, ses yeux aussi avaient perdu de leur éclat… La beauté l’aurait-elle fuie, elle, la splendeur, la fierté de la tribu tainui ?

— Ça fait des semaines que je te cherche, répondit le vieil homme. Des semaines…

Hana serra une poignée de sable dans sa main, qu’elle égrena, tête basse.

— Si je suis ici, c’est pour que personne ne me retrouve, dit-elle sèchement.

Hana fuyait son regard humide, comme s’il l’avait prise en faute. Le Maori soupira… La route avait été longue et il sentait le poids des années sur lui. Il posa sa main sur l’épaule de sa petite-fille.

— Pourquoi tu ne reviens pas au marae ? dit-il doucement. C’est là qu’est ta place, près des tiens. Pas ici…

La jeune femme se renfrogna un peu plus. À son cou pendait toujours le tiki de Wira, figurine de jade qu’elle malaxait maintenant entre ses doigts. Quelque chose avait changé dans le fond de ses yeux. Ils semblaient vides. Affreusement vides.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

— J’attends, dit-elle.

— Quoi ?

Pita ne voulait pas la brusquer : il sentait bien qu’elle était fragile, vulnérable, un verre fissuré qui ne demandait qu’à se briser, à lui entailler la main…

— Rien, répondit Hana. Je n’attends plus rien.

Sa voix se voulait louve mais elle chevrotait dans sa gorge. Hana était émue par la venue de son grand-père, il avait dû en faire du chemin pour la retrouver, et son air malheureux lui cassait le cœur. Mais elle tiendrait le coup.

Sentant sa nervosité, le Maori serra un peu plus son bras autour de ses épaules. Elles étaient robustes et douces mais frémissaient sous la brise tiède. Pita était malheureux pour elle, pour Wira, pour lui.

— Viens avec moi, murmura-t-il. Ça ne sert à rien de ressasser tout ça.

— Je ne ressasse rien, je vis.

— Mal.

— Comme nous tous.

De l’océan montaient des vagues blanches. Il fallait la sortir de là.

— Hana, dit-il. C’est toi qui portes le mana de la tribu. Sans toi, nous ne sommes plus rien. Des bouts éparpillés… Reviens. Il faut…

— Je ne porte plus rien, le coupa-t-elle.

— Tu te trompes. Si ta grand-mère t’a choisie, c’est pour propager le savoir de ton peuple, pas pour le garder prisonnier : les Tainuis ont besoin de toi.

Elle ricana. Ses yeux avaient la couleur du jade mais la colère y était noire :

— Va-t’en.

— Hana…

— Non, siffla-t-elle. C’est trop tard. Trop tard pour tout.

Hana repoussa sa main qui, telle une branche morte, retomba sur le sable. Le désespoir l’avait défigurée. Le vieil homme esquissa un geste mais elle se leva tout à coup.

— Va-t’en, elle répéta. Laisse-moi.

Sa robe flottait dans la brise. Ses lèvres aussi tremblaient. Hana tourna les talons avant de craquer et disparut sous les arbres en fleurs, sans un mot d’adieu.

Sur la plage, la brume de chaleur s’inventait des mirages. Pita Witkaire resta longtemps assis sous le pohutuwaka, à contempler le néant.

Sa femme était morte : l’ange gardien de sa mémoire aussi…

9

Osborne roula sur le sofa. L’acier du poing américain lui avait déchiré le sommet du crâne. Le plus dur restait de se déshabiller…

— Ne bouge pas.

Assise à son chevet, Amelia l’aida à ôter sa veste poisseuse, puis cala un oreiller sur l’accoudoir du sofa. Elle disparut un moment de son champ de vision — il crut reconnaître une toile de Rothko sur le mur du salon — et grimpa l’escalier en colimaçon qui menait à la salle de bains. Un loft. Amelia revint bientôt, le tiroir à pharmacie dans les mains, et s’assit sur le bord du canapé où il gisait.

— Qu’est-ce…

— Tais-toi.

Fouillant dans le bazar, elle tira un cachet qu’elle lui colla entre les lèvres.

— Sulfate de morphine, dit-elle. Tu vas être un peu plus dans le coton mais ça va t’aider à tenir le coup.

D’un œil inquisiteur, elle commença à inspecter les plaies de son crâne. L’une d’elles était profonde : une bosse poussait sous ses cheveux, une coupure nette. Le sang avait fini par coaguler mais il avait dû perdre près d’un litre. Il y avait aussi un œdème au sommet du front, une blessure en forme d’étoile…

— Eh bien, on peut dire que tu ne t’es pas raté… (Amelia posa le tiroir de la pharmacie au pied du canapé.) Tu peux parler ?

— Hum…

Il la regardait, tout cabossé.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Osborne fit un geste de dépit qui ne voulait rien dire du tout. Quelle tête de mule… Amelia déballa compresses, cotons, antiseptique, ainsi que du fil et une aiguille. Elle nettoya les plaies, fit des petits tas de cotons écarlates sur la table.

— La morphine fait effet ?

Cloîtré dans sa douleur, Osborne errait dans des zones d’ombre, la tête éclatée.

— Bon, je vais te recoudre le crâne, dit-elle d’une voix neutre. On va pas laisser un trou pareil dans ta belle tête de mule.

Sur ces entrefaites, la biologiste enfila un fil noir dans le chas de l’aiguille et se pencha sur ses croûtes.

— Pas folichon tout ça… Allons-y.

Il se laissa faire, sans un regard pour le décolleté de sa chemise qu’elle lui collait pourtant sous le nez. L’aiguille, en s’enfonçant, fit de nouveau saigner la plaie.

— Je te fais mal ? (Amelia épongeait tant bien que mal.) Faut bien que je te rafistole…

— Laisse tomber, il murmura.

L’odeur d’antiseptique lui donnait la nausée. L’assistante du coroner fit deux ou trois réflexions quant à la résistance de son scalp, énuméra une série de conseils qu’il ne suivrait pas tout en achevant son ouvrage. Rondement menée, l’opération ne dura pas trois minutes.

— Qui t’a fait ça ? dit-elle en rangeant ses ustensiles.

Osborne eut une moue évasive. Seule certitude, les types qui l’avaient tabassé étaient venus pour tuer…

— Tu as vu leur visage ? insista Amelia. Tu as reconnu leur voix ?

Il posa sa main ensanglantée sur la sienne, pour la faire taire. Il y eut un bref silence, lissé par le bruit des vagues. Gênée par ce qu’on pouvait deviner d’elle, Amelia préféra inspecter les sutures et les points.

— Je ne suis pas ta mère, dit-elle, mais tu devrais arrêter de traîner la nuit. Tu vas finir en morceaux si tu continues…

Osborne sourit vaguement sur le sofa, soûlé de morphine. Il eut une dernière vision avant de sombrer : celle d’une main diaphane qui caressait la sienne, et la lune par la fenêtre du salon, qui se balançait sous les branches…

*

Paul attendait sur l’embarcadère. Le rendez-vous était fixé à onze heures, il était onze heures une et d’Hana pas l’ombre d’un cil. Avait-elle reçu son caillou ? Sur la passerelle, le type à casquette s’impatientait — l’heure c’est l’heure.

Alors, qu’est-ce que vous faites ? lança-t-il. On va partir…

Paul écrasa sa cigarette sur le ponton.

Vous pouvez attendre deux minutes.

Loin des quais bondés de Queen’s Raff, le port de commerce était pour ainsi dire désert. Quelques navires croupissaient dans l’eau verte, sentinelles assoupies de cuves à essence, pipelines et autres réserves d’énergie de la ville. Une poignée de touristes avaient grimpé sur le pont, commandaient des sodas. On allait relever la passerelle quand enfin elle arriva.

Sa démarche était souple, aérienne, ses reins cambrés, la poitrine opulente sous son chemisier violet.

Tu as mis le temps, dit-il en la voyant.

Neuf ans.

Hana s’était réfugiée derrière des lunettes noires. Il présenta les tickets au type en short.

Allez, grimpe.

Où on va ?

En face.

Ticket jaune : destination Great Barrier. Un voyage de trois heures à travers le golfe agité d’Auraki, à cinquante miles d’Auckland. Deux allers-retours par jour pour l’île habitée la plus sauvage de Nouvelle-Zélande.

Le manque d’infrastructures sur place ayant fini par rebuter les touristes, la compagnie chargée de convoyer les passagers ne faisait plus la navette, préférant doubler sa capacité vers Whaiheke, toute proche. Pour rejoindre « Barrier », on pouvait se rabattre sur deux compagnies aériennes locales ou le petit cargo à coque noire qui ravitaillait l’île en marchandises… Un nuage nauséabond les escorta jusqu’au pont supérieur tandis qu’ils quittaient le quai.

Hana avait beaucoup changé en neuf ans. Lui aussi sans doute. À force d’attendre son retour, il faisait plus que sa trentaine.

Comment tu as su que je revenais ? demanda-t-elle.

J’ai lu l’avis de décès dans le journal.

Non, merci.

Hana refusa la cigarette qu’il lui présentait.

Je ne t’ai pas vu à l’enterrement…

Je n’étais pas invité.

Tu t’es toujours invité tout seul, non ?

J’ai surtout jamais rien compris à la façon dont on m’invitait…

L’allusion au wero de West Coast Road datait. Hana ne releva pas. À l’abri du golfe, l’eau était d’un bleu tropical. La Maorie allongea le bras par-dessus la rambarde. Paul se tut un moment — elle attrapait des embruns.

Accoudés au bastingage, deux petits Chinois jetaient leur bâton d’ice-cream dans le bouillon des hélices sous le regard attendri des parents, qui en profitèrent pour prendre des photos. Hana parlait sans le regarder :

Tu ne me demandes pas pourquoi je suis venue à ton rendez-vous ?

Non.

Tu fais bien.

Impossible de savoir ce qu’elle tramait derrière ses lunettes de soleil. La brise qui malmenait son chemisier fit alors sauter un bouton.

Pas pour un truc cochon au moins ? dit-elle.

Il secoua la tête.

Non plus.

Dommage… (Elle se reboutonna.) La dernière fois, c’était plutôt bien, non ?

Pas mal, ouais…

Cape Reinga. Il en aurait dégueulé.

Une volée de mouettes passa dans l’azur. Le Pacifique rayonnait, avec sa multitude de petits récifs comme autant de réserves naturelles, mais c’est lui qui s’échouait à ses pieds. Hana semblait d’un bloc ; la mort de la grand-mère l’avait visiblement retournée…

La houle monta du large. Pressés à la proue du cargo, les gamins hurlaient à chaque éclaboussure qui balayait le pont.

Qu’est-ce que tu as fait pendant tout ce temps ?

J’ai vu des choses, répondit-elle, évasive. Et toi ? J’ai appris que tu étais devenu flic. Une sorte de spécialiste de la question maorie, d’après ce qu’on m’a dit…

Nulle ironie dans sa voix.

Le type qui dirige le service est d’origine maorie, dit-il pour noyer le poisson. Il m’a un peu sensibilisé au problème.

Fitzgerald est un vendu, déclara Hana.

C’est surtout un bon flic.

Les Maoris ont mieux à faire que de coopérer avec les autorités pakehas.

Tu es partie il y a longtemps, dit-il. Le pays a changé.

Ah oui ?

Peinée ou non, Hana retrouvait vite sa hargne.

On en a fini avec la repentance, reprit Paul d’une voix qui se voulait neutre. Les autorités se sont excusées pour les spoliations, ils ont payé, maintenant on est quittes et chacun pour soi. Ils disent qu’il va falloir s’adapter. Personne n’a plus le choix. Avec la politique actuelle, les pauvres sont considérés au mieux comme des assistés, au pire comme des rebuts. Et tu sais comme moi que les Maoris ont toujours eu du mal à se formater au système…

Le vôtre.

Oui, le nôtre, concéda Paul. C’est pour ça que les Maoris sont aujourd’hui si nombreux en prison.

Hana le jaugea de son mètre soixante-quinze.

Et tu es devenu flic pour apprendre aux Maoris à marcher droit ?

Non : pour leur éviter de marcher là où il ne faut pas.

Tu n’as jamais su où te situer.

On fait ce qu’on peut.

C’est beau ce que tu dis.

Non, c’est triste.

C’est pareil…

Ses cheveux noirs flottaient sur ses épaules, tout emmêlés d’embruns. Hana esquissa un sourire mais la mélancolie l’emporta pour le noyer au large. Ils se turent.

Le cargo longea Cape Colville, salua les mouettes de Port Jackson et fendit les vagues plus virulentes du Channel. Flirtant avec l’écume, une colonie de sternes les doubla. Paul et Hana restèrent un moment contre la rambarde. Secoués par la houle, les petits Chinois avaient fini par regagner le banc où leurs parents, verdâtres, rangeaient les appareils photo.

Et toi ? reprit-il. Pourquoi tu es partie si longtemps ?

Pour apprendre.

Apprendre quoi ? L’ethnologie ? C’est ici que les Maoris vivent, pas en Europe.

Je voulais connaître le monde des pakehas avant de revenir, dit-elle, apprendre leur mauri[34] afin de mieux défendre le nôtre.

Le défendre contre quoi ?

Hana lui jeta un de ses regards incendiaires.

Vous croyez peut-être, vous les Occidentaux, que les peuples primitifs sont broyés par la culture dominante, c’est-à-dire la vôtre, mais nous n’avons pas disparu : non seulement nous continuons à penser sans vous, mais nous continuons à penser sur vous. Je suis partie en Europe pour décrocher vos diplômes et tenter de modifier votre approche de l’homme, vos fameuses sciences humaines, pour forcer la discipline à changer, transformer vos regards dominateurs et vous obliger à parler de nous en partenaires des temps modernes et non pas pour se conformer à vos canons civilisateurs… Civilisateurs ! s’emporta-t-elle. Combien de fois faudra-t-il vous le dire ? Vous avez conquis les peuples premiers comme on mate un animal sauvage : vos explorateurs, vos grands découvreurs, vos soi-disant héros ont pillé non seulement nos ressources économiques mais aussi notre art, notre culture même ! Vos musées sont pleins de nos biens les plus sacrés, vous avez volé notre histoire, nos langues, nos coutumes, pour imposer votre mode de vie, vos cultes, votre culture, vos clowneries d’adolescents attardés, ce que vous appelez vos valeurs. Ah ! (La colère l’irradiait.) Parlons-en de vos valeurs ! Le droit d’exploiter tout et tout le temps, quitte à vider la terre de sa substance, de sa vie, le droit de réduire en esclavage ce qui n’est pas conforme à vos fameux critères. Combien de fois faudra-t-il vous le dire ? (De grosses larmes perlaient sous ses lunettes noires, sa voix n’était plus qu’un murmure.) Vous ne comprenez que la violence… Que la violence… Combien de fois… Dans quelle langue…

Paul frissonna sous sa veste. Hana sanglotait doucement à ses côtés, pliée sur la rambarde du cargo, et il n’osait pas la prendre dans ses bras, de peur de tout casser. Était-ce le décès de la grand-mère qui l’avait mise dans cet état ?

Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?

Je ne sais pas, répondit-elle. Ça dépend de beaucoup de choses… De toi aussi.

Elle avait vite séché ses larmes. Paul tremblait à ses côtés, pourtant immobile.

La sécession est imminente, dit-elle alors.

Quelle sécession ?

Entre pakehas et Maoris.

Il n’est pas question de sécession mais de vivre ensemble, dit-il.

Ensemble ? releva Hana. Tu penses en Blanc, Paul… Si vous ne voulez pas de nous autrement qu’aliénés à votre système, vous pouvez vous le garder. Nous n’en voulons plus : ni de votre société ni de vos lois. Le monde crève à petit feu mais nous ne mourrons pas comme ça. Non, pas comme ça…

Hana ne serrait plus les dents ; elle semblait rêver à des fins heureuses… Paul se tut, traversé de doutes.

Un avion de tourisme survola le cargo ; il les salua de l’aile mais, avec la houle du large, même les Chinois n’avaient plus le cœur de lui répondre.

Ils vomirent tandis qu’ils dépassaient la péninsule de Coromandel. Au loin, Great Barrier pointait son nez dans la brume de chaleur…


Plus vaste que Bali pour une population à peine supérieure à mille habitants, l’île de Great Barrier était un curieux compromis entre la nature et la civilisation.

Fort de ses idées écologiques, le gouvernement avait proposé d’aider les paysans à s’installer sur cette terre déchiquetée. Des émigrants avaient ainsi tenté de cultiver les pentes caillouteuses qui se jetaient à corps perdu dans la mer, ils avaient rasé le bush et semé, sans succès : les pentes étaient si abruptes que seules les racines les plus teigneuses pouvaient s’y accrocher. Les paysans étaient repartis, laissant la place à une population souvent marginale, rarement malheureuse, et l’unique plante à daigner pousser sur cette terre, outre le chienlit, était le cannabis. Le reste de la population se composait de chefs d’entreprise ou de commerçants blasés par l’économie de marché ou/et leur femme, qui venaient se ressourcer le week-end autour d’une partie de pêche et une caisse de bières. Concentrés sur quelques sites aménagés près du port de Tryphena, ils laissaient derrière eux des terres vierges, à peine sillonnées par des chemins de randonnée. Au-delà, plus rien que le bush, à peu près inextricable, des falaises dégringolant dans la mer et quelques plages de sable blanc prisées par les surfeurs…

Tu ne m’as toujours pas dit ce qu’on faisait là, fit remarquer Hana.

Non.

Le cargo venait d’amarrer sa lourde carcasse dans la baie.

Toujours aussi mystérieux…

C’est toi qui disparais à tout bout de champ, rétorqua-t-il, pas moi.

Hana sourit légèrement. Le capitaine avertissait les passagers de regagner leur véhicule.

Allons-y.

Découpé dans des vallons verdoyants, le petit port de Tryphena baignait ses eaux claires. Les petits Chinois aussi avaient repris des couleurs. Sur le ponton où ils venaient d’accoster, une demi-douzaine d’autochtones attendaient un parent, un ami ou quelques denrées rares. Des gosses au tee-shirt crasseux chahutaient plus loin, leurs pieds sans chaussures en éventail. Paul et Hana montèrent à bord de la vieille Dodge qu’il avait embarquée.

Pourquoi tu as acheté cette guimbarde ? demanda-t-elle.

À cause du volant.

Sans cache, il était effectivement ridicule. Ils suivirent la portion de route bitumée jusqu’au village de Claris, dernier bastion de civilisation avant la forêt escarpée. Puis ils dépassèrent un lodge, quelques fermes le long d’une piste poussiéreuse, et s’enfoncèrent dans le bush.

Paul zigzaguait pour éviter les racines. La végétation gagnait sur la route, compacte, brocolis géants rivés à la terre. Bientôt la nature les enveloppa dans ses tiges. Ils roulèrent encore, soulevant un nuage de fumée et d’insectes que des piwakawakas bleus gobaient au passage, atteignirent un premier sommet où l’on apercevait une baie turquoise et filèrent plein nord, en direction de Rangiwhakaea Bay.

Hana n’était jamais venue à Great Barrier. Elle observait le panorama dantesque qui défilait derrière le pare-brise moucheté d’immondices — des plages désertes et la forêt qui se perdait dans la montagne. Ils ne croisèrent bientôt plus que des oiseaux.

Enfin, la vieille guimbarde ralentit à l’orée d’un bois. Hana se tourna vers l’océan, qu’on distinguait derrière une rangée de pohutuwakas, ces grands arbres aux fleurs rouge sang…

Tu m’as fait venir ici pour prendre un bain de mer ?

Avance plutôt que de dire des conneries, dit-il en ouvrant la portière.

Filant sous la voûte des grands arbres, ils atteignirent la plage de sable blanc où se prélassait une colonie de manchots.

Par ici, dit-il en l’entraînant sur un lit de coquillages.

À peine visible depuis la plage, un chemin abrupt grimpait au flanc d’une petite falaise. Des marches avaient été taillées à même la roche, renforcées par des pierres et des planches mal ajustées. Paul ouvrit le passage, repoussant les fleurs sauvages. Hana le suivit jusqu’au sommet. Le jardin qui dominait la baie était en friche mais les fleurs autour de la maison commençaient à s’ouvrir.

Des orchidées blanches, ça lui plairait, non ?

Qu’est-ce que c’est que ça ? dit-elle.

Une maison.

Paul avait trouvé le terrain deux ans plus tôt. L’argent extorqué aux six crapules avait couvert l’achat de la parcelle et le bois de construction. Paul avait bâti la maison avec le concours d’un charpentier du coin : montée sur pilotis, la bicoque ne payait pas de mine mais le groupe électrogène fonctionnait. Un conteneur à l’arrière constituait la réserve d’eau douce, il y avait aussi une cheminée et du bois de chauffage alentour. On voyait la mer depuis la terrasse et, hormis le tui noir qui nichait au sommet du kowhai, le premier voisin était à des kilomètres…

Hana se tourna vers Paul, qui la regardait avec ses beaux yeux de cinglé.

Qu’est-ce que ça veut dire ?

J’ai retrouvé les types de Red Hill, répondit-il. Dooley et ceux qui à l’époque faisaient partie de sa bande… Ce n’est pas grand-chose mais ils ont payé un peu de leur dette… C’est à toi si tu veux. À nous…

On n’entendait plus que le bruit des vagues en contrebas. L’exil, le temps, tout ça n’avait servi à rien.

Je m’en fous de ta maison, dit-elle en soupirant. Tu n’y es pas, Paul, pas du tout. Je me fous de ces types, je les ai oubliés depuis longtemps. Tu continues à penser en Blanc : de l’argent sale, c’est tout ce que tu as à me proposer ?

Il ravala sa salive, le cœur dans la gorge.

Tu es pathétique, mon pauvre ami… Ce n’est pas ça le utu[35]. Je m’en fous de ta maison : complètement… Ramène-moi à Claris. Je prendrai l’avion.

Paul s’en déchirait l’intérieur de la bouche. Le sang afflua mais Hana s’enfuyait déjà vers le sentier, chemisier violet mordant la brise…


Il avait donné sa démission le lendemain, sans explication.

Qu’est-ce qui te prend, Paul ? Tu as vu trop de cadavres ?

Penché au-dessus de son bureau, Fitzgerald était furieux.

Laisse tomber, Jack. Je ne te demande pas d’accepter ma démission, je te la donne.

Mais le Maori n’était pas du genre à abdiquer si facilement — avec cette tête de pioche, il perdait son meilleur lieutenant et le seul type en qui il avait vraiment confiance.

Je n’en veux pas, de ta démission, répliqua Fitzgerald. J’ai besoin de toi.

Tu es bien le seul, ironisa-t-il. Adieu.

Paul était devenu flic pour retrouver les crapules qui avaient violé Hana et s’acheter une rédemption : l’amitié qu’il portait à Fitzgerald n’avait rien à voir là-dedans.

Écoute, s’adoucit Fitzgerald : je ne sais pas ce qui t’arrive mais fous le camp où ça te chante, le temps de te remettre. J’en prends la responsabilité. On reparlera de tout ça après tes vacances.

Je ne pars pas en vacances, Jack : je pars…

Paul lui avait tendu la main comme on rend la monnaie. Le Maori ne l’avait pas serrée : il avait déchiré sa lettre de démission.

Tu déconnes complètement, dit-il en guise d’épitaphe.


Le sommeil comateux qui s’était emparé de lui ne le lâcha qu’au petit matin, comme un sac qu’on jette.

Osborne avait dormi une poignée d’heures et se réveillait maintenant, la tête comme désarticulée. Balbutiant des pensées sur l’oreiller ensanglanté, il fouilla dans ses yeux et n’y trouva qu’une longue plainte. La drogue l’avait fichu dans un sale état.

Sur la table du bar américain, le réveil affichait huit heures. Il dut se pencher par la fenêtre du salon pour savoir que c’était le matin. La maison d’Amelia lui sembla désertée jusqu’à ce qu’il entende un bruit d’eau dans les conduites : elle devait prendre une douche à l’étage… Osborne se redressa, fit quelques pas sur le parquet peint du salon et croisa son visage livide dans un miroir. La blessure au cuir chevelu était profonde mais elle avait cessé de saigner. Restaient des croûtes collées aux mèches et des points de suture… Il chancela jusqu’à l’évier de la cuisine. L’eau fraîche coula longtemps sur sa tête cassée.

Amelia descendait l’escalier du loft.

— Qu’est-ce que tu fais là ? fit-elle en le voyant penché sur l’évier.

— Je me rafraîchis les idées.

Mais, en se redressant, l’air avait comme des élans de centrifugeuse. Osborne se posa sur le tabouret du bar.

— Tu ferais bien de te reposer, dit-elle.

Amelia avait planté tout un tas de barrettes multicolores dans ses cheveux, ils étaient courts et d’une teinture poil de carotte flambant neuve qu’il n’avait pas remarquée.

— Ça va mieux ?

— Bof.

Il se sentait comme un nénuphar au milieu de la vase. Amelia évaluait son scalp.

— Toujours aucune idée de qui t’a fait ça ?

— Non.

— Les types portaient des cagoules, reprit-elle. C’est à toi qu’ils en voulaient, à toi personnellement…

Osborne tira une cigarette de son paquet.

— J’ai dû mettre le nez où il ne fallait pas, répondit-il en l’allumant.

— Vu ta gueule, ça a l’air d’être une spécialité…

Il haussa les épaules, résigné. Trop mal pour réfléchir. Plongé sur son visage fiévreux, Amelia avait des sentiments partagés.

— Ces types ont failli te tuer, insista-t-elle. Tu vas quand même porter plainte.

— Ne dis pas de bêtises, rétorqua-t-il depuis son perchoir.

L’assistante du coroner hocha la tête comme si tous les hommes du monde étaient à mettre dans le même sac.

— Je ne sais pas ce que tu as dans la tête, dit-elle, mais je n’aimerais pas être à ta place… En tout cas, tu peux rester ici aussi longtemps qu’il te plaira.

Osborne ne réagit pas. Elle empoigna son sac à main.

— Bon, je file au boulot. J’ai pris du retard avec tes analyses…

Il la regarda comme un amnésique la photo d’un autre.

— Celles des cheveux que tu m’as rapportés l’autre jour, précisa la biologiste. Je passais te les déposer à l’hôtel hier soir quand je t’ai aperçu dans la ruelle avec ces types qui te tapaient dessus…

Amelia tira une enveloppe et un sachet plastifié où trois cheveux noirs s’enchevêtraient.

— Ce sont ceux d’Ann Brook, n’est-ce pas ? dit-elle.

Une lueur de félicitation passa dans ses yeux troubles. Amelia garda son sang-froid — ainsi c’était donc ça…

— On peut savoir de quoi il retourne ?

— Ça ne t’attirerait que des ennuis, répondit-il.

— Pas à toi ?

— J’en ai déjà.

— Arrête de jouer à cache-cache avec moi, tu veux ? Des ennuis, j’en ai aussi des tas, grâce à toi. Maintenant je veux bien risquer ma place pour tes beaux yeux à la con, mais il va falloir m’en dire plus : comment tu t’es procuré ces cheveux ?

Osborne se réfugia derrière un nuage de fumée bleue :

— Par hasard.

— La noyée, c’était aussi un hasard ?

— Je t’expliquerai tout quand j’aurai recollé les morceaux…

— C’est pas demain la veille.

— Je t’en prie, continue à être gentille…

Osborne tendait la main vers l’enveloppe, un sourire blême sur son visage. Capitulant, Amelia lui jeta le rapport d’analyses comme un os à un chien.

— Tu es chiant, dit-elle.

Il ne contesta pas.

— Passe-moi au moins un coup de fil pour me dire que ça va mieux, fit-elle en prenant son sac.

Il acquiesça, écrasa sa cigarette.

— Et surtout ne me remercie pas, conclut-elle, tu vas rouvrir tes plaies…

Elle était marrante… Osborne attendit qu’elle claque la porte de la maison pour examiner le rapport.

Les examens des cheveux révélaient les traces d’alcool (gin), de soda (Schweppes), de LSD (acide), d’herbe (datura), mais également une substance proche du yopo sud-américain, encore non identifiée (probablement ce qu’Ann appelait du « tonnerre »), ainsi que du GHBR, un désinhibant hospitalier.

Gama Hydro Butate Rohypnol. Bizarre : ils avaient pris de tout sauf de ça…

Comme la douleur revenait, lancinante, Osborne avala un nouveau cachet de morphine et se rallongea sur le sofa, la tête dans le formol. Les morts se télescopaient aux vivants. Assommé de médicaments, il s’endormit pour de bon.

10

Six heures du soir. Tom Culhane n’avait pas mangé de la journée et c’était le genre de détail qui altérait son humeur. Sortant d’une réunion interminable avec le capitaine Timu et son équipe, il arrivait seulement maintenant à l’hôpital, en retard d’une bonne demi-heure. Sa femme était pendue au bras du docteur Boorman, le médecin qui la suivait depuis leur arrivée à Auckland, un spécialiste pour lequel ils avaient déjà déboursé plus de douze mille dollars hors assurances. Une fortune qu’ils ne possédaient pas…

Tom accourait dans le couloir de l’hôpital mais il suffit de voir les yeux désolés de Rosemary sortant du cabinet pour comprendre que les examens étaient mauvais — la fécondation in vitro serait donc leur dernière chance.

Sa femme lui jeta un regard assassin, salua le médecin et fila dans le dédale de l’hôpital. Tom bafouilla deux mots au grand spécialiste qui, appelé sur son portable, lui tourna aussitôt le dos pour prendre la ligne — Mme Smith faiblissait du col…

— Attends-moi ! s’écria Tom. Rosie !

Mais ses petits pas à elle ne faiblissaient pas. La situation était terriblement embarrassante, il n’osait pas crier avec tous ces gens qui les observaient.

Il la rattrapa dans le hall d’accueil.

— Rosie…

— Tu étais où ? lâcha-t-elle sans le regarder.

— Une réunion avec le capitaine qui s’est éternisée, s’empressa-t-il de préciser. Désolé, je n’ai pas pu faire autrement.

— Tu ne peux jamais faire autrement.

— Écoute, Rosie…

Ils passaient les portes battantes.

— Je t’en prie, ne te justifie pas. Tu n’as qu’à retourner à ton travail : je n’ai pas besoin de toi pour rentrer.

Rosemary s’était arrêtée au sommet de l’escalier. Elle rajusta son foulard, méprisante et blessée. Des taches rouges étaient apparues sur son cou.

— On peut déjeuner ensemble, dit-il. Il y a un petit restaurant pas loin…

Dans le parc qui bordait l’hôpital, une mère portait son nourrisson comme s’il était cassé. Rosemary détourna la tête. Le cellulaire émit alors son air de samba métallique. Tom hésita une seconde (sa femme était à deux doigts de pleurer), pesta dans sa barbe et décrocha.

— Tom ?

Ce n’était pas Timu mais Osborne. D’instinct, il se tourna vers Rosie — elle était en train de partir — et plaqua l’écouteur contre sa veste.

— Rosie ! Attends !

Mais sa femme lui échappait : sa petite silhouette ronde dévalait les marches de l’hôpital, sourde à ses appels. Il pesta : si elle savait tout ce qu’il faisait pour elle…

— Oui ? dit-il, encore confus. Excuse-moi, qu’est-ce que tu disais ?

À l’autre bout du fil, la voix d’Osborne avait comme de la corne :

— Des nouvelles de l’autopsie d’Ann Brook ?

Le policier reprit vite ses esprits.

— Tous les services ont reçu une copie du rapport du coroner. De la dynamite, ajouta-t-il. Ann Brook a été violée avant d’être assassinée : on a retrouvé du sperme dans son vagin. Pour être plus précis, trois spermes différents.

— Trois ?

— Oui, confirma Culhane. C’est pour ça que son corps a été déplacé : la fille a été violée quelque part avant d’être tuée et jetée près de l’usine. On ne sait pas encore qui a fait le coup mais les types qui ont commis ces atrocités ne sont pas des petits malins. Avec un peu de chance, leur empreinte génétique figure sur nos fichiers. Reste à les comparer avec celle des suspects…

Osborne était bien placé pour savoir qu’on retrouverait son ADN dans le corps d’Ann, mais le sperme de trois types…

— On a également retrouvé des cheveux sur ses vêtements, poursuivit Culhane. Eux aussi sont partis au labo. Une liste des repris de justice, criminels et autres psychopathes libérés ces derniers temps a été dressée.

— Des suspects ?

— Des témoignages mais, s’il y a un suspect, Gallaher le garde bien au chaud.

Pas un mot du sperme dans son estomac. Constatant le viol, Moorie avait dû se concentrer sur le vagin de la petite.

— Tu as vu le corps d’Ann Brook ? demanda Osborne.

— C’est Gallaher et Timu qui s’occupent de l’affaire, rétorqua le sergent. L’autopsie est terminée et la mère d’Ann fait des pieds et des mains pour que l’inhumation ait lieu au plus vite : la pauvre a sans doute besoin d’une cérémonie pour faire le deuil de sa fille.

— Il a lieu quand, l’enterrement ?

— Demain, je crois… Pourquoi, tu as trouvé quelque chose ?

— Peut-être.

— Dis, tu as une drôle de voix, s’inquiéta Tom. Ça va ? Tu as besoin d’un coup de main ?

Mais Osborne avait raccroché.

*

La lune faisait des ronds dans l’eau. De l’autre côté de la baie, les quais d’Auckland répandaient ses lucioles artificielles.

Sortant de ses brumes, Osborne avait fini par se lever. Une bosse énorme pointait sur son crâne mais les sutures semblaient tenir le choc. Délaissant les poches de glace et le canapé du salon, il avait fait quelques pas dans le jardin d’Amelia, jusqu’à la rambarde de bois qui donnait sur la mer. Il fumait, perdu dans ses pensées.

Des questions comme autant de bulles vides. La hache du vieux chef ngati kahungunu avait été dérobée chez Melrose suite au carnage occasionné par l’arrestation de Kirk et la découverte du charnier : Fitzgerald s’était suicidé dans la foulée, sans donner d’explications, et Zinzan Bee, complice présumé de Kirk, avait disparu. Seul Sam Tukao avait été torturé avant d’être exécuté : pourquoi ? Parce qu’il avait signé l’acte de vente des terres maories ? Où étaient passés les fémurs ?

De leur côté, les jumeaux du maire et son conseiller en communication traînaient avec Ann Brook au club échangiste le plus chic de la ville : pourquoi l’avait-on assassinée ? Parce qu’elle était, entre autres, la maîtresse de Lung ? Anna avait-elle appris quelque chose qu’elle ne devait pas savoir ? Et Will Tagaloa, le portier du Phénix, pourquoi était-il précisément en congé maintenant ? Pas pour échapper aux interrogatoires de la police : il n’y en avait pas eu…

Osborne ralluma une cigarette, l’écrasa (la tête lui tournait). Les événements repassaient en boucle dans son esprit fatigué. Karikari Bay abritait d’anciens pas maoris. Melrose s’était emparé du projet avec l’aide du père O’Brian et la complicité de Tukao, Griffith gérait l’argent du chantier, mais Ann Brook ? Qu’est-ce qu’une jeune mannequin venait faire dans cette histoire ? Osborne avait dû la lâcher vers quatre heures du matin. Le décès était évalué autour de cinq : ça laissait peu de temps aux tueurs pour l’embarquer, la violer et jeter sa dépouille près de l’entrepôt… À moins d’être présents à la party de Julian Lung…

Le soir tombait sur la baie quand la Honda d’Amelia Prescott se gara sous les kamashis en fleur. Repérant bientôt la silhouette d’Osborne près des rochers, la jeune femme marcha jusqu’à la rambarde.

Suspendu à des fils que rien ne tenait, il caressait de loin le monde et ses lumières.

— Qu’est-ce que tu regardes ?

— Rien, dit-il. Je suis fatigué.

Un oiseau pépiait dans l’arbre voisin. Amelia s’accouda à la rambarde, près de lui. Elle avait travaillé comme une acharnée pour rattraper le boulot en retard, elle aussi était fatiguée mais ses yeux bleus souriaient sous les étoiles.

— Tu devrais peut-être passer une radio à l’hôpital, dit-elle au hasard.

— Il ne s’agit pas de ça…

Une chape de mélancolie lui était tombée dessus. Il pesait des tonnes. Elle vit son visage pâle à la lune montante, ses pupilles luisantes de fièvre… Un moment de faiblesse. Elle en profita :

— C’est à cause de Fitzgerald que tu es comme ça ?

— Quoi, comme ça ?

— C’est pour le venger que tu es rentré en Nouvelle-Zélande ?

— On l’a tué, dit-il entre les dents.

— Non, Paul : il s’est suicidé… J’ai vérifié à l’institut médico-légal. Ça ne fait aucun doute. Personne ne l’a tué…

— Alors c’est quelque chose qui l’a tué, répondit-il.

La légiste soupira. Autant essayer de rendre la raison à un arbre. Des langueurs salées montaient de l’océan. En proie à de nouveaux vertiges, Osborne se rattrapa à la rambarde. Amelia sentit son corps tout près du sien et cette espèce d’attraction qui les poussait l’un vers l’autre. Alors, sans plus penser à rien, elle enroula sa main autour de sa taille et posa la tête contre son épaule. Ils restèrent là un moment, devant la mer, immobiles. À travers sa chemise, Osborne était brûlant de fièvre. Amelia se serra plus fort contre lui.

Une poignée d’écume s’échoua sur le rivage et personne n’avait envie de la sauver.

Amelia releva la tête avec une envie folle de l’embrasser, mais l’homme qu’elle aimait tenait à peine debout.

— Il me faut de la dope, dit-il.

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