LE THÈME ÉTRANGER
— C’est ici que notre rencontre a eu lieu, à cette table où nous sommes maintenant assis. Rien n’a changé depuis : mêmes dos penchés sur les assiettes, même tintement nickelé des cuillères contre le comptoir, mêmes paraphes de givre sur la fenêtre et, de temps à autre, le frottement du ressort de la porte laissant passer bouffées d’air glacé et clients.
Je ne l’avais pas vu entrer. Son dos long et son écharpe sale jetée par-dessus l’épaule firent irruption dans mon champ de vision au moment où, se penchant pour quémander, il s’attardait à une table. C’était juste là, à droite, près de la colonne. Nous autres, les habitués de ce café, nous sommes souvent interrompus par des lumpen en tous genres qui excellent dans l’art de jouer avec le réflexe des glandes salivaires. Surgissant devant une bouche en pleine mastication, une boîte d’allumettes ou un paquet de cure-dents dans leur paume sale, tendue, pour ainsi dire, en travers de l’appétit, ils savent déclencher, vite et à coup sûr, le geste qui d’un kopeck les chassera. Mais cette fois-là, le stimulus et la réaction furent autres : au lieu de répondre d’une piécette, le vieil homme à l’allure de professeur auquel s’était adressé le nouveau venu piqua de la barbe dans sa soupe, puis partit en arrière, omoplates au mur, le front sillonné d’ondes de stupéfaction. Le quémandeur soupira et, s’éloignant de la table, regarda autour de lui : qui d’autre ? Les deux manteaux d’officier près de la fenêtre et le groupe d’étudiants qui picoraient joyeusement de leurs fourchettes sur des tables accolées en désordre ne faisaient manifestement pas l’affaire. Après une seconde d’hésitation, il se dirigea droit sur moi. Une courbette respectueuse, puis :
— Ne seriez-vous pas tenté, citoyen, par l’acquisition d’un système philosophique ? Avec double perspective sur le monde : s’oriente à la fois sur le micro et le macrocosme. Conçu d’après une méthode stricte et sûre. Répond aux grandes questions… pour un petit prix.
— ?
— Vous hésitez, citoyen. Pourtant, cette conception du monde, que je suis également prêt à vous laisser à crédit, est tout ce qu’il y a de plus original ; jamais usée par aucune pensée. Vous seriez le premier à la concevoir. Moi, je ne suis qu’un simple constructeur, un assembleur de systèmes. C’est tout.
Mon interlocuteur, achoppant au silence, se tut lui aussi une minute. Mais le froncement obstiné qui resserrait ses longs sourcils ne se relâchait pas. Et, se penchant presque jusqu’à me toucher l’oreille, le marchand de systèmes conclut :
— Mais comprenez donc qu’en vous cédant cette conception, je m’en prive moi-même. N’eût été l’extrême nécessité…
Je l’avoue, je reculai ma chaise d’un mouvement inquiet : démence ou ivresse ? Mais son haleine, toute proche, était pure, tandis que ses yeux se cachaient sous des paupières maussadement baissées.
— Je vous le dis franchement : c’est un système idéaliste. Mais je ne prends pas cher.
— Écoutez, dis-je enfin, décidé à couper court à ces absurdités, qui que vous soyez et…
Et à ce moment-là, il leva les yeux : entre ses paupières mi-closes, son regard brillait d’un sourire franc et serein. Et qui semblait même dénué de toute moquerie. Il ne me restait plus qu’à répondre – sourire pour sourire. À présent, les doigts du fabricant de théories métaphysiques s’appuyaient sur le bord de la table :
— Si vous n’avez pas les moyens d’acheter une conception du monde, peut-être vous contenterez-vous de deux ou trois aphorismes ; c’est comme vous voudrez. Que désirez-vous : du profond ou du brillant ? Du spirituel ou du lapidaire ? Du sérieux philosophique ou du calembour ? Au fait, mettons-nous aussi d’accord sur la tonalité émotionnelle : préférez-vous les sentences tristes, du genre résigné, ou bien…
— Disons tristes, grommelai-je, ne sachant comment débrouiller la conversation.
— Un instant.
Pendant cinq ou six secondes, ses doigts tambourinèrent nerveusement sur le bord de la table. Puis :
— Voilà, c’est prêt. Attention : « Je connais un monde où l’on marche aussi du côté soleil de la route, mais seulement… la nuit. »
Il fit une pause, dévisagea l’acheteur potentiel que j’étais et ajouta :
— Ça ne vous a pas plu. Pas assez triste ? Bon, très bien, je vais faire un effort. Une minute. Ça y est. Écoutez : « Vis en sorte que pas un buisson de laurier ne souffre par ta faute. » Et enfin… mais ce n’est déjà plus un aphorisme : je n’ai rien mangé depuis quatre jours. Offrez-moi quelque chose.
À mon invite, l’homme se cassa brusquement aux genoux et s’assit. Je frappai sur la table et commandai.
Une assiette creuse. Suivie d’une plate. Le marchand d’aphorismes repoussa son couvert, sa chaise, se leva et, d’un signe de tête condescendant :
— Nous sommes quittes.
Une dizaine de secondes plus tard, la porte battit, soufflant un nuage de givre bleu nuit. L’homme s’y engouffra et le ressort ramena vantail contre vantail. Je me retrouvais ainsi propriétaire éberlué de deux aphorismes. Lorsque, peu après, j’eus payé la note et que je fus sorti du café, cette aventure me parut, somme toute, plutôt littéraire, et, obéissant à une bonne vieille manie d’écrivain, j’essayai de l’insérer au mieux dans mon récit inachevé. Mais je fus bientôt contraint de m’occuper d’autre chose. En effet, le soir même, je devais faire une lecture publique. Vous prendrez bien encore un petit café ?
Voilà. Vous connaissez, bien sûr que vous connaissez cette longue table et au bout, le cercle bleu de l’abat-jour devant lequel, une fois par semaine, quand les aiguilles ont tout juste passé neuf heures, vient prendre place quelque manuscrit. Le long de la table, deux rangées de tasses refroidissent lentement, tandis que le texte, tombant feuille à feuille, se raconte à elles. Ma nouvelle s’intitulait : La Treizième Tremblante. C’est un titre étrange, mais l’histoire est très simple. Introduction thématique : un récit apocryphe ancien évoque le vieux Sisinios et ses treize filles, les Tremblantes. Toutes sont demoiselles et cherchent un fiancé. L’antique Sisinios les mène de par le monde à la recherche d’hommes dignes d’elles. Et ceux qui ne savent conjurer la fièvre s’exposent à leur jurer fidélité. Les sœurs rivalisent entre elles et s’arrachent le promis, d’étreinte en étreinte : la belle Regardante, les yeux dans les yeux, enlève le sommeil ; l’ardente Frémissante, qui promène ses lèvres sur le corps, insuffle le frisson ; Discourante, qui murmure des paroles brûlantes et incohérentes, apprend le délire ; Bleuissante… Mais la plus belle de toutes les Tremblantes, c’est la treizième, Glaçante : ses caresses coupent le souffle… L’homme se raidit à jamais, droit comme un piquet, ses yeux blancs fixant le soleil ; et les fiancées endeuillées repartent à la suite de Sisinios, l’exigeant petit vieux, en quête de nouveaux fiancés. Il est évident, pour vous autres, écrivains, que je ne pouvais me contenter de ce schéma pauvre en substance. Il fallait forcer le mythe à descendre dans la réalité, le quotidien, reformuler le texte de la conjuration des belles Tremblantes de façon que le pharmacien de garde, le recevant à son guichet, puisse répondre : « Repassez dans une heure » ; il fallait pour ainsi dire adjurer le père objurgateur de la fièvre ainsi que ses vierges endeuillées de passer de l’apocryphe à la nouvelle. Je regrette que vous n’ayez pas assisté à cette lecture, cela m’aurait évité de…
— Ne regrettez rien : je sais, j’étais là.
— Alors vous auriez dû m’interrompre tout de suite. C’est étrange que je ne vous y aie pas remarqué. Servez-vous de sucre, sinon il ne fondra plus. Vous voyez, nous sommes tous deux distraits. Dans ce cas, vous étiez présent aussi pendant l’échange de vues. Je pense que si les gens ont autant de plaisir à échanger leurs vues, c’est justement parce qu’ils n’en ont pas. Mais oui : quand on possède quelque chose, on ne s’en sépare pas si facilement.
— Tiens, voilà qui aurait pu donner matière à une déclaration d’auteur. Ce dont, si je me souviens bien, vous avez refusé de vous acquitter.
— Oui, mais mes freins psychiques ne fonctionnent pas assez bien. Je me suis mis à parler lorsqu’il n’y avait plus d’oreilles autour de moi, si l’on excepte toutefois une paire colmatée avec du coton et dissimulée par le col relevé d’un manteau. Je n’avais pu les éviter : une forme complexe, composée d’un corps étroit, d’une pelisse large et d’un paquet de livres sous le coude, s’était coincée dans les quatre battants de l’entrée. Je suis venu à son aide.
— Mille mercis, a dit le vieillard, vous allez où ?
Me souvenant que cet ex-critique décrépit était fort prolixe et qu’il allait à droite, je l’ai salué :
— À gauche.
— Moi aussi.
Il avait déménagé. Rien à faire. Essayant de cacher mon dépit, j’ai ralenti et nous avons progressé côte à côte, à pas lents et graves, comme derrière un corbillard. Vous connaissez certainement ce vieux casse-pieds : moustaches grises pendant autour d’une bouche rythmée de tics qui expulse sans cesse de nouvelles grappes de mots. En son temps, il a écrit ses Revues critiques, Encore quelques remarques au sujet de…, Sur la question des…, mais les écrivains qu’il a critiqués sont morts depuis longtemps, et le cimetière n’a que faire d’Encore quelques remarques.
— Pour résumer les discussions qui se sont tenues aujourd’hui concernant cette petite histoire que vous avez eu la bonté de nous lire… mmoui, histoire, mâchonna l’ex-critique, traînant des pieds sur la neige, il faut retracer votre… généalogie littéraire, disons, et remonter premièrement, jusqu’à Leskov et ses « apocryphismes », deuxièmement jusqu’à Edgar Poe, pour le fantastique, troisièmement et quatrièmement… Mais non, ce n’est pas ça. Pour vous analyser, il faut abandonner les livres sur leurs rayonnages et évoquer un seul et unique nom.
— Plus précisément ?
— Saül Sbuth.
— Comment ?
— Je parle de Saül Sbuth. Vous souriez ? Dans ce cas, vous êtes bien plus gai que votre histoire. Je ne sais pourquoi, mais elle m’a rappelé les paroles de Sbuth, disant qu’il existe un monde où du côté soleil…
Je saisis le bras du vieillard, et le paquet de livres serré sous son coude tomba dans la neige, interrompant la citation. Stupéfait, je restai debout, immobile, pendant que mon compagnon, geignant et toussant, ramassait ses livres épars.
— Donc vous aussi, vous connaissez le vendeur de système philosophique ?
— Nous y voilà. D’abord on dit « quoi » et « qui », et après « vous aussi vous le connaissez ». Tout le monde connaît Saül Sbuth, mais l’avouer n’est dans l’intérêt de personne. Vous dites qu’il vend un système. Eh bien, ça veut donc dire qu’il en a un.
Quelque peu déconcerté, je me suis hâté de raconter à l’ex-critique comment j’avais acquis un aphorisme pour une assiette de soupe. Je n’eus aucun mal à susciter les souvenirs du vieillard. Nous marchions, nous nous arrêtions, et le paquet de livres, menaçant de glisser, passait du coude gauche sous le droit et inversement. L’essentiel de ce que me révéla le critique peut être ainsi résumé…
Ils avaient fait connaissance neuf ans auparavant, à la bibliothèque publique, devant le comptoir où l’on retire les livres. C’était l’époque où nous lisions sans enlever nos gants, en imprégnant les textes de notre souffle glacé. Le long des tables, la toile militaire raide et le drap usé, et de temps en temps le tapement des pieds qui gelaient. Le bibliothécaire, glissant silencieusement dans ses bottes de feutre, avait disparu parmi les livres. Il fallut l’attendre. Jetant l’œil par-dessus l’épaule de son voisin, le critique aperçut sa fiche qui patientait au bout de ses doigts : « Nom, prénom : Sbuth, Saül. Tit. de l’ouv. dem. : Description pour l’édification des navigateurs des naufrages les plus mémorables depuis… » ; mais les bottes de feutre du bibliothécaire refirent surface, la fiche sauta d’une main à l’autre et le critique ne put achever sa lecture. Il travaillait alors, me rappela-t-il, sur son article Encore quelques remarques sur les destinées de l’intelligentsia russe. Les chaises du spécialiste des destins et de celui des naufrages se retrouvèrent côte à côte. Encore quelques remarques était pratiquement terminé : il ne restait plus qu’à faire quelques corrections sur le manuscrit et à y ajouter une épigraphe. Ayant dûment fouillé les sources, l’auteur était sur le point d’intercaler sa trouvaille entre titre et texte lorsqu’il entendit soudain, au-dessus de son oreille :
— Rayez. Ça ne va pas. Voilà cinquante ans déjà que cette phrase ne sort pas des épigraphes. Laissez-la se reposer. Je vous en prêterai une autre, toute neuve, jamais tracée par aucune plume. Notez.
Vous imaginez le regard stupéfait que notre respectable ex-critique lança à ce conseiller impromptu : il remerciait beaucoup le camarade de son obligeance, mais le camarade qui avait regardé par-dessus son épaule devrait savoir qu’on ne pouvait discuter d’épigraphes sans avoir lu le texte auquel…
Sbuth l’interrompit :
— Oui, je n’ai pu lire que la fin du titre… lligentsia russe. Mais êtes-vous sûr que vos lecteurs voudront en savoir plus ? D’autant plus que j’ai un avantage sur eux : l’auteur est devant moi, en personne, et je note : un membre de l’intelligentsia parle des membres de l’intelligentsia. C’est clair, il n’y a ici qu’une seule et unique épigraphe possible, vous ne pouvez vous manquer. De toute façon, ça n’a pas d’importance. Pour ce qui est de regarder par-dessus l’épaule, vous m’excuserez, mais nous sommes quittes. N’est-ce pas ?
Et Sbuth fit claquer ses naufrages, se leva et se dirigea vers la sortie.
L’ex-critique ne crut pas nécessaire de revenir sur les émotions et les motifs qui le poussèrent, après un temps d’arrêt, à la décision suivante : rattraper l’épigraphe. Bien sûr, il fallait respecter les convenances, ne pas montrer trop de curiosité, mais simplement, avec un sourire un peu condescendant : « Au fait, et votre… enfin, comment disiez-vous déjà… »
Ce à quoi le critique intrigué s’employa certainement avec plus ou moins de désinvolture.
Il retrouva Sbuth dans le vestibule, arrêté par une bande molletière débandée. Retirant une épingle de sûreté de sa bouche, celui-ci répondit, sans se redresser :
— Si mon épigraphe vous paraît grossière, c’est qu’elle ne vient pas d’une étagère à livres. C’est un couplet que j’ai noté dans le train. Quel est votre titre complet ? Les destinées de l’intelligentsia russe ? Alors voilà, que dites-vous de :
Parfois, je m’assois sur une pierre et je sanglote :
Personne ne m’épouse, mais tout le monde me tripote.
Sa bande molletière épinglée, Sbuth se redressa :
— De toute façon, votre thème est si bien élevé qu’il ne permettra certainement pas à son épigraphe de se conduire aussi grossièrement. Non ?
L’historiographe de l’intelligentsia dut faire une grimace aigre. Cependant, la politesse l’obligeait à ne pas tourner le dos tout de suite, mais à faire preuve de magnanimité en soumettant les questions suivantes : « Sur quoi travaillez-vous ? », « Quel est votre centre d’intérêt ? », auxquelles Sbuth répondit laconiquement :
— Vous.
— C’est-à-dire ?
— Mais oui : vous, les critiques. Et je vous préviens que, pour moi, la question de savoir comment la critique survient chez le critique est évincée par un problème plus délicat : comment le critique lui-même arrive-t-il à se glisser dans l’existence, par quelle ruse ce passager sans billet…
— Mais permettez, peut-être…
— Rien du tout… « Être » n’est malheureusement pas de mise pour parler du critique littéraire.
Le vieillard n’avait plus qu’à baisser les bras, mais Saül Sbuth poursuivit :
— L’un des membres de votre confrérie, le plus sincère d’entre eux, je veux parler de Hennequin, n’eut-il pas l’imprudence de le reconnaître ? « Une œuvre d’art n’émeut que ceux dont elle est le signe. » Ouvrez La Critique scientifique : c’est dedans, mot pour mot. Mais une œuvre d’art raconte la vie de ses personnages. Si on autorise un personnage à entrer sans billet dans la vie, si on lui donne le droit de descendre de la bibliothèque et la clef de l’existence, il devra – et ce sans nul doute – pendant son séjour parmi nous faire de la critique, et rien que de la critique. Pourquoi ? Au moins pour la seule raison qu’il est celui d’entre nous qui s’intéresse le plus à sa propre destinée, car il doit dissimuler sa non-existence, non-existence qui, vous l’avouerez, est plus compromettante encore qu’une ascendance aristocratique. Et voilà que cet être, qui est moins réel que l’encre avec laquelle il écrit, se lance dans l’autocritique, tente par tous les moyens de prouver son alibi vis-à-vis du livre : je n’y étais pas, dit-il, je n’ai aucune substance littéraire, l’auteur n’est pas en mesure de forcer les lecteurs à croire en moi comme on croit à un personnage qui est là, dans le livre, parce que je ne suis pas un personnage et que je ne suis pas dans un livre ; je suis ici, comme vous tous, chers lecteurs, parmi vous, de ce côté-ci de la bibliothèque, et j’écris moi-même des livres, de vrais livres, comme une vraie personne. Il n’empêche que le critique, au moment de recopier au propre la fin de cette dernière tirade, barre toujours le « je » et le remplace par « nous » (« Comme nous l’avons écrit dans notre article », « Nous constatons avec satisfaction ») ; c’est tout à fait normal et compréhensible : un être qui a mal assimilé sa propre identité fait mieux d’éviter la première personne du singulier. Quoi qu’il en soit, les personnages qui habitent un livre, tout comme nous autres nos planètes, peuvent être soit croyants, soit athées. C’est évident. Je veux dire – poursuivit Sbuth avec flamme, sans laisser son interlocuteur placer un mot – que les personnages ne se transforment pas tous, loin de là, en critiques (sinon, autant mourir !), non, ceux qui le deviennent sont ceux qui nient l’existence de leur auteur, c’est-à-dire les athées, à l’échelle du livre, bien sûr. Ils ne veulent pas être l’invention d’un quelconque inventeur et se vengent de lui comme ils peuvent, en prouvant, avec force conviction, que ce n’est pas l’auteur qui pense ses personnages, mais que ce sont eux, les personnages, qui pensent les auteurs. Vous me direz que j’ai pris ça chez Feuerbach ; mais je ne nie pas l’érudition des critiques, seulement leur existence.
Ici l’ex-critique, voulant tout de même faire montre d’un semblant d’existence, prit sa propre défense et celle de ses semblables. Le vieillard me répéta mot pour mot son objection courroucée. Mais puisque seul Sbuth vous intéresse, je ne vous citerai qu’un argument, consistant à dire que cette théorie n’avait de sens qu’aux dépens… du bon sens.
Il se trouva que Saül Sbuth, malgré l’étrange reflet qui errait dans ses yeux, n’avait rien contre le bon sens. Il apaisa un peu la colère de son interlocuteur en expliquant que, bien entendu, les personnages ne sauraient exister en dehors des livres, mais qu’en revanche la psychologie « personnagesque », l’impression que sa propre existence est le fruit d’une création, était un fait réel, scientifiquement établi. Si le fameux étudiant Danilov[1] avait su, lorsqu’il fomentait son meurtre, que le scénario de son crime avait déjà été écrit deux ans auparavant par Dostoïevski, il est fort possible… qu’il eût décidé de commencer par l’auteur lui-même. Mais Danilov n’avait vraisemblablement pas lu Crime et Châtiment, tandis que le critique, lui, est un être qui lit par profession, qui lit jusqu’à se prendre lui-même en flagrant délit dans le livre. Et c’est là que commence sa carrière. Car si les personnages ne se transforment pas en personnes, celles-ci, à l’inverse, deviennent fréquemment des personnages, c’est-à-dire qu’elles servent de matière aux personnes qui en imaginent d’autres. Les Roudine, Lejnev, Bazarov, Pigassov[2] de Tourguéniev sont marquants justement parce qu’ils sont authentifiés par la vie, sinon sous forme de doubles, du moins sous celle d’approximations ; et tout naturellement, l’homme imaginaire va marquer en premier lieu celui qu’on eût dit bien réel, non imaginaire, et qui, trouvant dans un livre son reflet, se sent supplanté et dédoublé. Le sentiment de double offense qu’éprouve cet homme est inacceptable : comment ça, moi, être réel, non imaginaire, il me reste dix ou vingt ans et c’est le néant, six pieds sous terre, alors que cette espèce de « presque-moi » fictif et irréel, continuera sans fin à vivre, comme si de rien n’était ? Mais le plus intolérable pour lui, c’est l’idée que quelqu’un, un vulgaire auteur, l’a conçu comme un problème d’arithmétique et, pire encore, qu’il a trouvé la solution cherchée en vain pendant toute une vie, qu’il a deviné son existence sans même le connaître et a insinué sa plume dans ses pensées les plus intimes, qu’il se cachait à lui-même. Il lui faut donc sur-le-champ réfuter, réhabiliter. Sur-le-champ. Ceux que l’on appelle les « héros négatifs » doivent y mettre une hâte toute particulière : Tourguéniev fut critiqué essentiellement par les Pigassov, Dostoïevski par les Ferdychtchenko[3], et c’est dans les traités des Moltchaline[4] que Griboïedov est le plus souvent cité.
La théorie entamait ses dernières conclusions, mais le vieux critique préféra les éviter et leur couper la route d’une question :
— L’annulation de l’existence des critiques ne conduit-elle pas à une valorisation excessive des écrivains, à une sorte de démiurgisation d’hommes semblables aux autres ? Bref, y aurait-il un je-ne-sais-quoi mystique qui distinguerait le créateur de culture et ses consommateurs ?
La réponse de Sbuth fut triste et laconique :
— L’honnêteté. Seule.
Et, sans doute en réponse au bond que firent les sourcils de son interlocuteur, il expliqua, toujours avec la même tristesse :
— Mais oui. Ne vous est-il jamais venu à l’idée que le soleil brillait à crédit ? Il prête ses rayons, tous les jours et à tout un chacun, il se laisse déposséder par des millions de pupilles, pensant avoir affaire à des débiteurs honnêtes. En fait, la terre grouille de pique-lumières. Prendre, thésauriser, s’éblouir et cligner des yeux sous cape, voilà tout ce qu’ils savent faire. Lorsqu’ils pillent avidement les gisements de reflets, de sons, de rayons, ils sont loin de penser à rembourser, en touches de peinture, en lettres, en tons, en chiffres. Personne n’ose regarder le soleil en face ; serait-ce parce que les débiteurs du soleil n’ont pas la conscience bien tranquille ? Bien entendu, tout restituer, jusqu’à la dernière étincelle, est bien au-dessus de nos forces. Mais rendre, dans la mesure du possible, ne serait-ce que du cuivre pour cet or, qu’un petit quelque chose pour cette totalité, est le devoir absolu de tous ceux qui refusent d’être les voleurs de leur propre existence. Le talent, c’est l’honnêteté élémentaire du « moi » envers le « non-moi », le règlement de la note présentée par le soleil : avec la peinture de sa palette, le peintre paie les couleurs des choses ; avec des harmonies, le musicien rembourse le chaos de sons offerts aux arcades de Corti ; le philosophe, lui, s’acquitte du monde en le contemplant. En effet, le mot to talanton signifie : la balance. Et un talent accompli, c’est un équilibre permanent entre ce que donne l’extérieur et ce qui est rendu par l’intérieur, une oscillation constante des plateaux soupesant ce qui vient du dehors et ce qui y retourne, le « à moi » et le « moi ». Et pour cette raison – Sbuth continuait de torturer son interlocuteur –, ce n’est ni un privilège, ni un don du ciel, mais le devoir de toute personne chauffée et éclairée par le soleil, et ceux qui se dérobent à l’obligation d’avoir du talent sont des gens métaphysiquement malhonnêtes, espèce dont la terre pullule, soit dit en passant.
— Que lui avez-vous répondu ?
— « Adieu. » Permettez-moi de vous le dire à vous aussi. Je suis arrivé.
L’ex-critique pénétra dans une entrée sombre et, du doigt, chercha à tâtons la sonnette sur le mur. Comme on ne se pressait pas pour lui ouvrir, je pus lui demander :
— Vous êtes-vous revus ?
— Oui. Deux ou trois fois.
— Vous avez prolongé votre discussion sur la critique ?
— Non. Avec Sbuth, on ne prolonge jamais rien. C’est à chaque fois une autre question, un autre homme.
— Plus précisément ?
— À vrai dire, je ne me souviens plus. Une fois, il me démontra qu’au lieu de faire breveter des médicaments contre les maux de dents et le rhume, la science ferait mieux d’inventer des remèdes contre la mauvaise conscience. Il n’ouvre pas, le fumier, on pourrait lui briser la tête à coups de battant de cloche… Une autre fois…
Mais à ce moment-là, une lumière jaillit dans l’entrée.
— « Une autre fois », disiez-vous ?
— Je vous parlerai de cette « autre fois » une autre fois. Ha ha ! Et voilà, maintenant il va mettre cent ans à trouver les clés ! La deuxième fois, ce même Saül Sbuth me montra ses travaux sur l’idée de progrès. Un ouvrage tout à fait étrange. Dès le titre, le lecteur est confronté à… ah, voilà, enfin !
À cet instant, la porte s’ouvrit dans un grincement ; craignant que le titre ne m’échappe, je saisis le vieillard par la manche. Il tenta de se dégager, puis :
— Des avantages du tort sur le travers. En sous-titre : Livre de définitions. Lâchez-moi le bras.
Une fois chez moi, (l’heure était tardive), je me déshabillai et je fermai l’interrupteur. Mais interrompre mes pensées, éteindre ma conscience ne me fut pas donné tout de suite : dans mon cerveau qui s’assoupissait, cheminait avec précaution, de cellule en cellule, un mystérieux « personnage » qui avait dérobé la clef de la bibliothèque, y avait enfermé son inexistence compromettante et vagabondait, semblance parmi ses semblables ; sujets et prédicats d’aphorismes tristes s’assemblaient et se séparaient, changeant de partenaire au rythme d’un couplet gaillard. Et lorsqu’enfin vint le sommeil, il fut incapable de me faire oublier les impressions de cette journée.
Le lendemain, je déjeunai ici à l’heure habituelle et m’attardai une demi-heure dans l’espoir d’apercevoir le vendeur de systèmes philosophiques. Maintenant, j’étais tenté sinon d’acquérir, du moins de regarder de plus près cette vision du monde écoulée sous le manteau comme une carte postale indécente. Et puis, cette fantastique transaction pouvait de toute façon servir de prétexte à aider ce nanti au ventre creux. Mais Saül Sbuth ne vint pas. Ni ce jour-là ni les suivants. Peut-être avait-il réussi à placer sa marchandise ailleurs : je n’en sais rien, je ne lis pas la presse philosophique et je ne suis même pas sûr que nous en ayons une.
Un peu plus de quatre mois passèrent. D’abord la neige, puis les flaques, et enfin la poussière sur les dents. Un jour, c’était en début de soirée, je remontais boulevard Pretchistenski, les yeux fixés sur le dos de bronze de Gogol, quand je trébuchai sur des pieds. Ceux-ci allongeaient leurs pointes jaunes vernies sur le sable jaune de l’allée et n’avaient même pas songé à se ranger. Je regardai mon obstacle droit dans les yeux et ne pus retenir un cri :
— Sbuth ?
En réponse, un élégant feutre noir s’inclina avec retenue et les mains de l’amateur d’aphorismes restèrent là où elles étaient : dans ses poches. Je m’assis à côté de lui :
— J’aurais aimé savoir comment vous distinguez la catégorie du tort de celle du travers ? Si cela ne vous dérange pas…
Sbuth ne répondit pas.
— Peut-être votre manuscrit sera-t-il plus loquace ?
Sbuth eut un sourire attendri, puis émit un sifflement doux et long. Je le dévisageai : ses yeux décrivirent une courbe, parcourant la petite allée, puis revinrent à leur point de départ, rivés sur le bout des bottines.
— Elle a disparu, la scélérate.
— Vous voulez parler de votre œuvre ?
— Bien sûr que non.
— Mais où est donc votre Livre de définitions ?
— À la décharge.
J’eus soudain envie de lui rendre la monnaie de sa pièce :
— Les éditeurs paient parfois pour les manuscrits, mais les décharges, jamais, que je sache. Alors, d’où viennent ces bottines, et tout le reste ? Excusez la franchise de ma question. Ou peut-être avez-vous troqué votre conception du monde contre un chapeau ? Je vous écoute, vous pouvez reprendre votre litanie de réponses grossières.
— Oh non, Sbuth leva soudain les yeux vers moi et un léger sourire effleura les coins de sa bouche, mais c’est qu’une conception du monde, c’est bien plus terrible encore que la syphilis. Et il faut rendre justice aux gens, car ils prennent toutes sortes de précautions pour ne pas être atteints. Surtout par les conceptions du monde.
— Mais tout de même, qu’est-ce qui vous fait vivre, très cher Sbuth ? Je le constate avec joie : au lieu de cavités jaunes, des joues roses.
— J’ai un secret extrêmement simple pour manger à ma faim : lire les journaux en commençant non pas par la première page, mais par la dernière. Voilà de quoi couper le sifflet à votre estomac.
Oui, oui, ce n’est pas à la une qu’il faut chercher une ligne d’action, mais dans quelque annonce de bichon perdu. Vous riez ? C’est pourtant vrai. Tenez, par exemple… Dans un froissement de papier, mon interlocuteur me mit sous les yeux une page de journal marquée au crayon : « PERDU dogue, au coin de » – passons – « répondant au nom de James, je vous en supplie, récompenserai généreu… », et ainsi de suite. Ici, l’intéressant n’est bien sûr ni le dogue ni qu’il ait été perdu, mais le « je vous en supplie », profondément lyrique. En général, je ne fais pas trop confiance aux mots quand leurs auteurs sont payés ; lorsque j’ai trouvé, encore à l’époque où j’avais faim, un journal oublié sur un banc, je n’ai ralenti ma lecture qu’une fois arrivé à la page des petites annonces, pour lesquelles, comme chacun sait, les auteurs paient au lieu d’être payés ; enfin, après ces longues colonnes statufiées et grises comme l’encre qui les imprime, un « je vous en supplie » sincère, qui avait payé sa place ! Dans cette multitude de points, signes, cadres et lignes, soudain, un appel à l’aide, une véritable émotion, un sentiment qui d’ordinaire se dissimule dans des enveloppes hermétiquement scellées ; et le voilà qui s’affichait en pleine page, offert à tout preneur. Je me souviens que je me suis alors dit : « Diable, ce serait bien si tous ces messieurs qui grommellent jour après jour leurs “je vous prie de” et leurs “veuillez donc” pouvaient parfois penser aux “je vous en supplie” ! L’émotion aussi a besoin d’exercice. »
Un plan se forma immédiatement dans ma tête. Je l’aurais probablement abandonné, si l’op. 81/a n’avait pas rencontré l’art. 62. Je veux parler du code pénal et de la sonate en mi bémol majeur de Beethoven. Vous n’êtes pas trop pressé ? Car soit on dit tout de A à Z, soit on ne dit rien.
J’avais rendez-vous un quart d’heure plus tard. Mais, me suis-je dit, un article et un op. se rencontrent moins souvent qu’un homme et une femme ; un retard de cinq ou dix minutes me sera pardonné.
Et j’ai fait signe à Sbuth : continuez.
— Il y a environ deux mois que cette idée m’est arrivée (j’écoutai Sbuth sans l’interrompre : les gens pour qui les idées remplacent les événements peuvent se permettre d’employer ce genre d’expression). Avec la venue du printemps, la musique fermée derrière les doubles vitrages des appartements parvient enfin à s’évader et à rejoindre les passants. En ces soirées de mai, mes oreilles aussi avaient besoin de nourriture. Et lorsque – c’était dans une de ces ruelles du Zamoskvoretchié –, lorsqu’une fenêtre lâcha dans l’obscurité les premières mesures d’un adagio, je suspendis mon pas comme au bord d’un précipice et j’écoutai. Le souffle rapide du rythme à deux temps fit place à une mesure à quatre temps : je reconnus alors la tristesse contenue du premier mouvement de la sonate baptisée Les Adieux par le compositeur lui-même. À ce moment-là, les cahots d’un fiacre et la voix du cocher pressant sa rosse envahirent la sonate. Quand le bruit s’éteignit au loin, la fenêtre en était déjà au deuxième mouvement : « L’absence ».
Sbuth se tut une minute, découpant en mesures – d’un geste de la main – le silence. Puis :
— Cet andante espressivo m’effraye un peu : il sait si bien créer l’absence, nous arracher aux êtres et aux choses… Encore quelques mesures, semble-t-il, et tout retour sera impossible. Ce sentiment, nous l’avons tous éprouvé, quand les roues emmènent « loin de » et que la pensée ramène « vers », quand l’espace entre le « je » et le « tu » augmente irréversiblement, et plus l’unique est proche, plus on est loin, et plus on est loin, plus on est proche. Je comprends pourquoi Beethoven, quand il a voulu transmettre à des doigts qui n’étaient pas siens la mélancolie à trois bémols de la sonate de la séparation, n’a pas pu puiser, pour la première fois de sa vie, dans les formules existantes. Car, c’est là, oui, juste au-dessus du thème des adieux qu’apparaît, comme égarée parmi des mots italiens, une indication dans sa langue maternelle : « In gehender Bewegung, doch mit Ausdruck. » Je me souviens aussi qu’à ce moment-là, un minuscule « je vous en supplie » a traversé furtivement la course de plus en plus rapide des touches, le vent montant des octaves et des tierces ; mais à cet instant les six mesures de conclusion qui ramenaient au tempo primo ont retenti et, avant même que j’aie pu saisir l’indication du début, la sonate a attaqué le troisième mouvement : le vivacissimamente m’a soudain empli les oreilles de son flot d’allégresse. C’était le célèbre « Retour », la réunion des êtres désunis. Vous vous rappelez ce balancement de triolets à la main gauche, ces mains qui se joignent, cette fébrilité des touches et des lèvres, la pédale qui revient sur les temps faibles et essouffle le piano… D’ailleurs, Stuart Mill dit avec raison : comprendre, c’est enfreindre. Le diable seul sait comment tout cela est fait, mais ce qui est sûr, c’est qu’une fois le morceau fini, je restai longtemps sous la fenêtre refermée, sans trouver le courage de dire adieu à la sonate. À cette époque, j’avais du temps libre : j’invitai la sonate à descendre des touches et flâner avec moi sur les pavés sales des ruelles du Zamoskvoretchié. En échange de l’émotion que la musique m’avait offerte, je lui proposai de l’aider à terminer ce qu’elle avait commencé. Le bonheur, expliquai-je, n’aime pas entrer au service des hommes, car ceux-ci ne lui accordent jamais de jours de congé. S’ils savaient vivre comme une sonate, en trois mouvements, glisser des séparations entre les rencontres, permettre au bonheur de s’éloigner un tant soit peu, ne serait-ce que pour quelques mesures, peut-être seraient-ils moins malheureux. En fait, ce n’est pas la musique qui est dans le temps, mais le temps qui est dans la musique. Et malgré tout, nous avons vis-à-vis de notre temps un comportement qui n’a rien de musical. La ville ignore les séparations, elle est une foule toujours unie, une musique sans pauses ; les gens y sont trop près les uns des autres pour être proches. Ces ruelles, où toi et moi, sonate, nous marchons, se bousculent en se croisant, tant elles sont à l’étroit, dans tous les sens du terme ; mais le non-toit du ciel au-dessus de nos têtes nous rappelle l’existence de vides infinis, infranchissables. Si les orbites, comme les rues, se retrouvaient aux carrefours, si les étoiles se croisaient comme les gens, elles se briseraient les unes contre les autres, et le ciel resterait sans lumière et noir. Mais non, là-haut, tout est fondé sur le principe de l’éternelle séparation. Il faut donc enfoncer le coin de l’absence dans nos existences étroites, il faut que les collectifs quittent leurs rangs serrés et se dispersent, sans quoi nous sommes perdus. Un proverbe compare la séparation au vent qui éteint une chandelle mais attise les flammes. Alors, semons le vent. Pour que disparaissent au plus vite – et le plus vite sera le mieux – toutes ces petites coulures à un sou, ces minuscules sentiments qui donnent plus de suie que de chaleur et de lumière. Celui qui ne veut pas de sa soupe tourne une fois sa cuillère, puis repousse son assiette ; mais ceux qui n’ont aucun appétit l’un pour l’autre tournent la langue sans repos, hésitant à repousser l’inutile. L’absurde « coin du feu » tombe aussi sous le coup du vent des absences : plus de salons, ni d’abat-jour, ni de tables rondes. Une série de mesures strictement appliquées : les jours impairs, disons, interdiction aux amis de se reconnaître lorsqu’ils se croisent ; suppression des fiacres à deux places en faveur de ceux à une place ; infliction d’une amende pour toute promenade en couple. Les époux se rendront visite comme on rend visite aux prisonniers ; les enfants ne parleront à leurs parents qu’au téléphone ; tarif réduit sur les transports pour les personnes abandonnant leur famille…
Saül Sbuth aurait certainement continué son énumération, si je n’avais protesté. Il m’a écouté avec attention, marquant d’un hochement de tête le rythme de mes paroles.
— Certes, certes… Cependant, les éléments ne peuvent pas ne pas être élémentaires. Je veux bien que mes réformes soient aussi mécanistes et mortes que le battement d’un métronome, mais ce n’est qu’avec un métronome que l’on peut clouer le rythme dans l’arythmie, enseigner la musique aux sourds de l’âme. Chaque détail doit donc être éclairé comme une punaise qui cherche à s’échapper. Tenez, par exemple, cette assommante ritournelle d’illusions, ce traité de non-séparation qu’est le mariage… Si l’on prend l’histoire de l’idiot qui, à la vue d’une noce, s’écrie : « Oh, mon Dieu… », je ne vois pas… l’idiot est-il vraiment celui qu’on croit ? Je n’en suis pas sûr… Vies unies ne signifie pas forcément mains unies, et la cloche d’une gare peut tout à fait remplacer celle de l’église. Sinon, on se retrouve dans une tombe à deux places. La seigneurie de Florence qui chassa Dante hors les murs, l’arrachant à sa praediletta donna, rendit un grand service à l’amour. Ce n’est qu’après avoir connu l’Enfer de l’adieu, le Purgatoire des séparations et retrouvé le pays du retour que le grand maître composa les trois cantiques de sa divine sonate, ou comédie, si vous voulez. Oh, je pourrais sans problème vous exposer les principes complexes mais élégants de la séparistique, mais ce qui m’intéresse pour l’instant, c’est l’art de la séparistique ; non pas la théorie, mais la pratique. Je vais vous raconter mes premières expériences dans le domaine…
— Dans le domaine du vol de chiens, soufflai-je, prêt à riposter, rudesse pour rudesse.
— Vous avez vu juste, répondit Sbuth, absolument imperturbable. Mais que faire… on ne peut offrir que ce qui a été ôté. Si l’on donne à quelqu’un quelque chose qui n’est pas à lui, qui n’est pas compris dans sa vie comme le terme d’une addition l’est dans la somme, cela ne lui conviendra pas. La justesse d’une addition ne se vérifiant que par la soustraction, j’ai choisi de jouer le rôle du moins. Car si un homme sain n’a pas conscience de sa santé, un convalescent, lui, en a une perception aiguë. Il est vrai que la mort – et ce à l’échelle mondiale – s’adonne depuis bien longtemps à la soustraction, et le plus inconsolable des cadres noirs autour d’un nom qu’elle a soustrait à l’existence ne parviendra jamais à l’attendrir. De plus, la mort, me direz-vous, ne lit pas les journaux. Alors que moi, j’ai l’avantage – toute question d’échelle mise à part – d’être sensible aux prières et de ne pas lésiner sur les journaux. Je sais fournir aux gens l’occasion de s’affliger tout leur saoul, inspirer des annonces douloureuses, quasi funèbres, par colonnes entières, et écouter ensuite leurs supplications, m’apitoyer, puis enfin leur restituer leurs réconforts aboyants, miaulants et glapissants. En outre, comme cela s’est confirmé par la suite, il ne faut pas les empêcher de se montrer généreux… enfin, pour ce qui est de la récompense. Oui, il est des jours où j’ai l’impression d’être un bon petit Dieu, qui arrive comme le « voleur dans la nuit » de l’Évangile, dérobe leur pauvre pousse de bonheur flétrie à la seule fin de l’abriter dans mes jardins paradisiaques de la grêle et de la sécheresse terrestres, puis la leur rapporte, florissante et splendide, sur… – et Sbuth se mit soudain à rire gaiement.
Deux ou trois minutes plus tard, je ne savais déjà plus ce qui l’avait fait rire : sa rhétorique ou la première expérience de séparistique qui avait entraîné notre expérimentateur dans une aventure il est vrai assez cocasse.
Le premier chien qui était accouru au sifflement de Sbuth était un quadrupatte de race indéterminée et de couleur encore moins distincte, et qui s’avéra fin prêt pour l’adoption. L’organisateur d’absences fut particulièrement séduit par les yeux intelligents de l’animal qui semblait comprendre tout le sens de cette entreprise, postulats métaphysiques inclus. La moitié du déjeuner de Sbuth engloutie, le chien partit sur les talons de son dieu bienfaiteur. Dieu et chien passèrent la nuit sur un banc froid du boulevard. Le lendemain matin, la dernière page du journal se plaignait à tous vents : « Perdu… enfui… disparu. »
Sbuth se mit à étudier en détail les signes particuliers : il s’y connaissait mal en héraldique canine et le pelage incertain du chien prodigue correspondait à presque toutes les descriptions. Il tenta de vérifier les noms, mais l’autre, plein d’empressement, réagissait à tous en dressant les oreilles et en faisant « oui » de la queue. C’était une nature avide et peu difficile, saisissant au vol tous les noms et toutes les nourritures, déchets compris. Après de longues hésitations, l’expérimentateur entoura l’un des rectangles de la page, siffla le chien et se rendit à l’adresse indiquée. À une centaine de pas du but, l’organisateur d’absences fut arrêté par cette pensée : fallait-il accélérer ainsi le tempo ? Remplacer la langueur du slentando par un vivace pressé ? Il fallait donner à l’ennui le temps de mûrir ; ce n’était pas un hasard, non, vraiment pas, si dans la sonate en mi majeur, les tropes du ralentissement, quieto et ritardando, apparaissaient au deuxième mouvement. Un retour trop rapide ne provoquerait pas une réaction suffisante. Sbuth tourna les talons. Une journée s’écoula. La personne qui s’était signalée dans le journal se désespérait-elle ? Mystère… Mais Sbuth, lui, était au désespoir : l’animal vorace avait dévoré deux bons tiers du casse-croûte acheté par son ravisseur et continuait effrontément à quémander. Le lendemain matin, Sbuth sacrifia sa dernière piécette pour acheter le journal… l’annonce avait disparu. Le moment était venu : saisir l’émotion, l’arracher brusquement des ténèbres et la précipiter dans la lumière. Il faut savoir rattraper à temps quelqu’un qui sombre dans l’affliction : « Pssit, Daisy, on y va. » Une douzaine de minutes plus tard, Sbuth sonnait à la porte de l’appartement indiqué dans le journal de la veille. En réponse, un aboiement derrière la porte. Une voix sourde : « Au pied, Daisy. » Puis des pas traînants et une tête entre les battants. Sbuth n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche que la tête s’écria : « C’est pas l’équarrisseur ici ! », puis souffla avec dédain et la porte claqua. Sbuth m’assura que la fausse Daisy avait l’air découragée. Je crois qu’il ne l’était pas moins. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il examina sa compagne quadrupatte et qu’il vit toute la misère de ses attributs canins. C’était une chienne bâtarde, sans feu ni lieu, plus couverte de crasse que de poils. L’organisateur d’absences tenta bien d’abandonner la fausse Daisy dans l’entrée de l’immeuble, mais se séparer d’elle ne s’avéra pas si simple. Au premier coin de rue, la chienne le rattrapa avec un aboiement joyeux. Sbuth tapa du pied pour faire fuir la candidate à l’adoption. Rien n’y fit.
— Alors je me suis dit, conclut Sbuth, qu’il y avait des problèmes bien plus envahissants… et puis, on était dans la misère tous les deux, la chienne et moi. Depuis, on ne se quitte plus. Fausse, ici !
Une boule hirsute sauta hors de l’herbe et, les pattes sur les genoux de son maître, tenta avec dévotion de saisir le regard du monsieur.
— Oui, Fausse, tu l’auras, ta pâtée. Et vous savez, comme c’est souvent le cas, cette bonne action m’a été des plus profitables. Fausse gagne son pain : l’aristocratie canine dorlotée en chambre a un penchant pour les chiennes du peuple… bref, elle me facilite grandement le travail.
Oui, la réussite est assurée à qui ne redoute pas l’échec. Et peu à peu, j’ai pris le tour de main. Comme tout mécanisme, le cœur a son remontoir. Si l’on fait attendre quelqu’un trop longtemps, il cessera d’attendre, le mécanisme des émotions arrive au bout du ressort et s’arrête. « Rien de trop », comme disait le poète antique. J’ai étudié tous les comportements des chiens, des chats et de leurs maîtres, surtout de ces derniers. Et je vous assure qu’il y a peu de gens que l’on accueille aussi chaleureusement, parfois même avec des larmes de bonheur, que moi. Certains ont peut-être quelques soupçons et devinent la vérité, mais l’émotion des retrouvailles entre bipède et quadrupède efface tout : pour elle, pour sentir cette accélération du pouls, les gens sont prêts à prodiguer roubles et poignées de main. Oui, le métier de fournisseur de petites joies ordinaires rend optimiste, je veux bien croire que l’affaire prendra de l’ampleur. Si j’arrive à économiser la somme nécessaire, j’ouvrirai un commerce de… matériel spécial, pour ainsi dire : sur l’enseigne, en lettres noires bien nettes : « Tout pour le suicide », et sur la vitrine : « Renseignements sur le non-être de 11 heures à 16 heures. » Vous dites que cela n’a rien à voir avec ce qui précède ? Au contraire : quand on monte une affaire d’absences, la première idée qui vient à l’esprit c’est d’aider ceux qui veulent s’absenter de la vie. Oui, oui, c’est encore le thème des petites flammes à un sou que le vent doit éteindre. Celui qui est entré dans la vie et oscille entre le « non-être » et « l’être » ne fait que retarder le mouvement général ; l’existence n’admet pas qu’on emménage chez elle « sans intentions sérieuses ». Certes, non pas que les poussières dussent être balayées hors de l’existence, mais si l’une d’elles désire se balayer elle-même, mon bureau sera toujours ouvert pour lui fournir l’indispensable. Oh, vous allez voir : tôt ou tard, mes expériences passeront de la dernière à la première page des journaux ; il y aura une chaire de séparistique dans toutes les universités ; nous mettrons hommes et femmes sur des continents différents ; nous irons jusqu’au bout de la séparation des classes. Mais c’est seulement quand le métronome de l’histoire aura battu le dernier temps de l’Abwesenheit[5] que s’accompliront le vivacissimamente radieux du retour de tous, tous, tous, vers tous, tous, tous et le Wiederleben[6] panplanétaire et que résonnera la coda de la sonate des Adieux !
Une minute plus tard, la longue silhouette de Sbuth accompagnée du chien qui gambadait à ses côtés s’éloignait, bottines cirées jaune foncé étincelant sur le sable jaune clair du boulevard.
J’ai bien sûr manqué mon rendez-vous. Ce fut, si vous voulez, ma modeste contribution à la théorie de la séparation. J’ai passé toute la soirée seul. Qui sait, peut-être est-ce justement ce soir-là que la logique m’a indiqué la voie menant à cette décision : me séparer de la littérature. Mais cela ne s’est bien sûr pas fait d’un coup. Ensuite… je passerai sur les détails personnels et mon récit avancera sans s’attarder dans… les petites gares. Toujours est-il que j’avais l’impression d’être en terrain boueux, sautant de pensée en pensée comme de motte en motte. Il y a déjà bien des années, en lisant les notes d’un célèbre sculpteur français, je suis tombé sur cette observation : la beauté n’est pas un attribut, une qualité permanente, mais seulement une étape dans l’évolution d’un objet : on ne peut la contempler, il faut la surprendre, du ciseau la saisir en plein vol, comme on perce un oiseau d’une flèche ; par exemple, affirmait le vieil artiste, l’épanouissement d’un corps de jeune fille est presque aussi bref que celui des fleurs d’un pommier ou d’une achillée millefeuille. Œil et ciseau doivent donc être aux aguets et attendre patiemment que le modèle, dont le métier est de dénuder tous les jours son corps, de retirer sa robe, ne dénude soudain son âme. Ainsi, ciseau et œil ne doivent pas perdre une séance pour finir avant que ne disparaisse ce qui seul justifie qu’on affine et perfectionne son appareil aperceptif. Sans relâche, nous interrogeons les choses, mais celles-ci ne répondent qu’une seule fois. Manquer cet instant unique, c’est avoir tout manqué. Montée, sommet, descente. Et voilà que la fraîcheur a défraîchi, que le corps dévêtu n’est plus que nu, je dirais même – dénudé de sa nudité. Rodin et Altenberg l’avaient compris. Si l’on y réfléchit bien, voilà ce qu’on peut comprendre : l’artiste est un homme à la recherche de l’unique. Trouver cet unique dans les multitudes n’est déjà pas chose facile ; le trouver épanoui, accompli, dans sa plénitude, est encore plus difficile. Et l’atteindre au moment où nos propres forces sont au plus haut, c’est-à-dire quand le summum du sujet coïncide avec le summum de l’objet, c’est tout simplement impossible. Je n’accepte rien de moins que le summum. Sans quoi, on est un cran au-dessous de l’art, et donc pas dans l’art.
Pour tenir dans ces quelques phrases, j’ai dû me tasser, simplifier mes pensées. À mesure que les lignes de ce schéma grossier augmentaient, à mesure que ses traits de plus en plus nombreux se dessinaient, sa complexité s’est accrue – du moins pour moi – à tel point que je me suis empêtré de façon extrêmement désagréable dans ses angles et tracés. Je cherchais comment faire pour surnager dans cette mer d’encre sillonnée de mille plumes et trouver la côte, et, bien entendu, j’ai abordé un autre thème, plus vaste encore. Tout cela, parce que pour moi, la littérature, c’est plus que de la littérature. Quand Saül Sbuth parlait de se séparer de la vie, il n’a pas évoqué une séparation plus importante encore : celle d’avec soi-même. C’est vrai, parfois, ce « je ne sais quoi » désigné en trois lettres, le « moi », quitte l’homme comme un chien son maître, pour aller errer le diable sait où. Et quand le « moi » s’absente, quand on n’est plus que la couverture d’un livre dont les pages ont été arrachées… C’est quelque chose d’impossible à expliquer, parce qu’on manque de… « parce que ». Je ne connaissais qu’une seule personne qui pût me rendre mon statut antérieur, mais publier dans nos journaux des annonces du genre : « Perdu âme, je vous en supplie, récompenserai généreusement… », ça ne se fait pas. Ce serait tout de même trop peu marxiste. Certes, trouver un moyen de trouver Sbuth n’était pas si facile. Les individus de sa profession n’ont pas coutume de laisser des traces ontologiques dans les bureaux de renseignements. Selon la théorie des probabilités, une rencontre fortuite dans une ville de deux millions d’habitants et de huit mille carrefours revient à une chance sur huit millions multipliée par… en un mot, la théorie des probabilités était elle aussi contre moi. J’ai interrogé les hommes de lettres de ma connaissance : sur les uns, les deux syllabes du nom de Saül Sbuth faisaient l’effet d’un brusque éclat de lumière – ils baissaient les yeux ; les autres regardaient autour d’eux et se dépêchaient de partir, comme s’ils venaient d’entendre le nom d’un créancier ; pour être juste et objectif, je dois signaler qu’un écrivain a même rougi. C’était d’ailleurs le plus jeune et le moins trempé d’encre, si je puis m’exprimer ainsi. Sans aucun doute, l’ex-critique avait en partie dit vrai.
Quatorze mois s’écoulèrent, ce qui nous conduit, nous aussi, à la fin de notre histoire. Finalement, je l’ai rencontré. Il y a trois semaines. Et vous savez, j’avais à tel point cessé de croire au concours du hasard que je n’ai pas tout de suite reconnu le marchand de systèmes métaphysiques. Il était d’ailleurs difficile de reconnaître le Sbuth d’autrefois dans cette silhouette maigre, enfouie dans des haillons. Seule la vue de l’écharpe familière, aux pans battant comme des ailes d’oiseau dans le vent acéré d’octobre a retenu mon attention et mes pas. Cependant, Sbuth, sans me remarquer, poursuivait rapidement sa route. Je me suis élancé sur ses traces. Au début, je ne voyais rien d’autre que son dos étroit. Ensuite, réagissant probablement au bruit des talons qui le pourchassaient, il s’est retourné, puis a soudain détourné les yeux et accéléré l’allure. Moi aussi. Sbuth a bifurqué dans un passage. Moi de même. Ayant pour tout vêtement des trous et une écharpe, il allait d’un pas plus léger que moi qui portais un lourd manteau de fourrure, mais comme je suis de ceux qui déjeunent tous les jours, j’ai eu l’avantage. En parcourant les derniers mètres, j’ai vu que son pas faiblissait, il a chancelé une ou deux fois et j’ai compris qu’il ferait encore une dizaine d’efforts pour actionner les jambes, puis qu’il s’arrêterait, comme une montre dont le ressort est à bout ; j’avançais, bousculant les passants. Certains ralentissaient : à première vue, on pouvait croire à un pickpocket pris en chasse par le propriétaire des poches inquiétées. Perplexe, un agent de police a porté son sifflet à la bouche. Deux ou trois personnes se sont précipitées pour intercepter Sbuth. Mais celui-ci n’en pouvait déjà plus : il s’appuyait de la main sur les briques du mur, le visage trempé de sueur, et me montrait les dents d’un air étrange. Nos souffles haletants se sont croisés dans le rayon du réverbère.
— Que voulez-vous ? Je ne vous dois pas un chien vaillant. Laissez-moi !
Sa voix, entrecoupée par les bondissements de son cœur, était glapissante et rauque ; un instant, son aspect ébouriffé, haillons hérissés dans le vent, a projeté dans mon cerveau l’image de Fausse. Mais l’heure n’était plus aux associations d’idées. Le cercle de badauds allait se refermer. J’ai hélé un cocher. Visiblement, Sbuth avait une préférence pour le mur collé à ses omoplates. Tant bien que mal, je l’ai arraché aux briques gelées, je l’ai poussé derrière le rideau ouvert par le cocher et les patins du traîneau nous ont charitablement tirés de cette mêlée absurde. Dix minutes plus tard, je dégelais Sbuth avec du thé préparé sur le réchaud et une chaufferette électrique posée devant ses bottines éculées jaune passé, aux bouts percés. La porte de mon bureau était bien fermée. Sbuth avalait le thé bouillant et de ses doigts qui rougissaient en se réchauffant rompait des morceaux de pain. Seule la conversation restait gelée, et les pauses s’empilaient comme les briques d’un mur en construction. Enfin, j’ai fait une tentative.
— Cher Sbuth – ai-je dit, coulant, non sans émotion, un regard dans ses yeux creusés, comme enfoncés dans son crâne – au bout du compte, quand il est question de quelqu’un qui travaille au service du mot, c’est-à-dire de la littérature, le silence n’est pas une mauvaise réponse. Mais je suis convaincu que vous, et vous seul, pouvez me proposer quelque chose de plus que le silence ou même… qu’un système philosophique. Je vous en prie, vous êtes l’unique personne à qui je n’ai pas honte de le demander : aidez-moi, je me suis enfermé dans un raisonnement difficile et…
Les yeux de mon hôte se sont brusquement détournés :
— Et m’a-t-on aidé, moi, quand j’étais enfermé ? Et pas dans un raisonnement, autant le dire ! Vous croyez peut-être que c’était une partie de plaisir ? Que les quatre lois de l’esprit plus quatre murs et des barreaux, c’est pas grand-chose ?
Cette fois, si la pause a duré, c’était de ma faute. Enfin, péniblement, j’ai rassemblé mes mots pour en jeter une poignée à travers le silence :
— Je ne voulais que vous aider à m’aider. Vous l’avez bien déjà fait une fois. Mais puisque vous vous retranchez derrière vos huit murs, puisque, pour quelque raison inconnue, je ne vous suis pas sympathique…
Sbuth, qui avait suivi avec une ironie patiente ma requête – phrase après phrase, elle s’était repliée en bon ordre – partit soudainement à l’attaque :
— « Pas sympathique » ? Oh, cela nous arrangerait bien tous les deux. Mais voilà, le problème, c’est que justement vous m’êtes sympathique, voyez-vous, extrêmement sym-pa-thique, et c’est cela qui me rebute.
— Autrefois, vous plaisantiez différemment, Sbuth.
— Oui, mais l’heure n’est plus à la plaisanterie. Humour tendre, sourire de bonté plaqué sur le visage, c’est ça, les gens sympathiques. Pour ma part, j’ai fermement décidé de couper court, une fois pour toutes, à cette honteuse petite aventure avec le sympathique, le charitable, l’humain, et autres fadaises. Rencontrer quelqu’un de bon me compromet. C’est clair ?
— Pas vraiment, je l’avoue. Que vous a-t-on fait ?
— Pure prétention ! Comprenez donc, vous qui êtes un homme sympathique, que vous et vos semblables, vous ne pourrez jamais agir pour qui que ce soit, où que ce soit ni en quoi que ce soit. Ce mot qui vous désigne, composé de sun et pathos, ne suggère en rien l’idée d’acte. Ce n’est que tout récemment que nous, non, pas vous, mais nous, les non-sympathiques, nous avons trouvé la traduction exacte de ce terme grec en russe : compatissant. Non pas que vous ne puissiez rien, citoyens sympes, bien au contraire : la science aura effacé les derniers vestiges de la notion d’« âme » depuis des milliers d’années que vous serez encore là, entre sympathiques, à « épancher vos âmes », à « raconter vos états d’âme », à vous appeler « amis », à vous rassembler « au coin du feu », ça, ça ne fait pas de doute. Pendant des siècles et des siècles, vous continuerez à prodiguer thé chaud et accueil chaleureux, à vous gargariser d’offrandes du soir – et toujours à l’aube des temps –, vous, les compatissants, vous brandirez votre préfixe pour rejoindre le coprolétariat, le co-égalitarisme, co-inégalitarisme, co… Nom de Dieu ! Vous piétinerez devant les incendies et offrirez pour les éteindre les petites larmes qui perlent de vos yeux ; pendant que les autres battront tambour, vous vous frapperez la poitrine, prêts à souffrir le martyre pour la culture en péril, pour… bref, pour le pour et non pas pour le contre. Je vous hais !
— Mais il existe aussi un autre verbe, mon bon Saül. À la première personne du singulier, il se conjugue ainsi : j’aime.
— Fadaises : si on l’inverse, aime donne mêê, tout juste bon pour des moutons, et pour ce qui est du sens, les deux se valent. C’est qu’en prison, j’ai eu le temps de penser à tout ça, sous toutes les coutures. Si le christianisme est mort, dis-je, c’est uniquement parce que le monde ne l’est pas. Oui, oui, regardez donc le rythme des quatre Évangiles. Tout repose sur l’idée que la fin du monde est proche et que le temps restant ne s’évalue pas en années, mais en mois ou en jours. La cognée est mise à la racine des arbres, malheur aux faucheurs, qui… et celui qui sera dans les champs lorsque la trompe résonnera et que le ciel se retirera comme un papyrus qu’on enroule et ainsi de suite, et… non, ne parlons pas de suite, mais de fin, la terre projetée hors de son orbite, dans la mort. Donc, si l’on admet que cet anéantissement est imminent, il est tout à fait logique d’aimer son prochain comme soi-même et c’est même la seule chose à faire. Il n’y a pas d’autre solution. Si pour moi, aujourd’hui, « tu » égale « je », alors demain… mais « demain » dissipe le christianisme comme le jour dissipe le brouillard, parce que, vous me l’accorderez, aimer son prochain comme soi-même, ça va un jour, mettons deux, mais toute sa vie et de génération en génération, deux mille ans d’affilée, c’est du nonsense psychologique. Seule une apocalypse peut arranger les affaires du christianisme. Mais je crains que même cela ne suffise plus.
On aurait pu ajouter à la parabole des vierges sages une variante sur les vierges trop sages qui économisèrent l’huile de leurs lampes jusqu’à ce que le soleil se lève et les rende inutiles. Aimer d’amour christique jour après jour, c’est comme peler une pomme de terre avec un rasoir. Sur une peau sale et rugueuse, de tels raffinements n’ont aucun sens. Pour fabriquer quelque chose de solide, caisse ou société, peu importe, il faut taper sur les clous, ou sur les gens, avec un marteau, jusqu’à tant que… Mais nous nous sommes écartés de notre thème. Car « l’homme sympathique », ce n’est pas le chrétien, l’être qui s’évertue à introduire le sermon de la montagne dans les galeries à taupes des catacombes, non, c’est l’épigone de la trentième génération, misérable survivance qui ne sait plus très bien à quoi se raccrocher : il cédera poliment sa place au paradis, mais pas dans le tramway ; il ne distribuera pas ses biens aux pauvres, mais il leur dira : « Dieu vous récompensera » ; giflez-lui la joue gauche, et il vous tendra… le droit, enfin, un article de loi… Vous me direz : c’est une caricature, il existe des milliardaires sympathiques qui sacrifient des millions à la charité, vous-même, vous faites l’aumône aux pauvres et vous m’avez offert le thé, mais c’est d’autant plus grave pour vous. Car plus vous serez sympathiques, plus votre bonté se bonifiera, et plus vite nous en aurons fini avec vous tous !
— C’est une menace, on dirait ?
— Bien plus. Je veux proposer aux autorités des mesures concrètes. Il faut exterminer tous les sympathiques. Du premier jusqu’au dernier. Gentils, généreux, magnanimes, aimables, compatissants, miséricordieux – « feu ! » et adieu tout le monde. Une Saint-Barthélemy, vous dites ? Soit. Le nom importe peu. D’ailleurs, j’explique tout cela ici.
Un bouton s’ouvrit sur sa poitrine et un paquet blanc surgit entre les mains de Sbuth qui se mit à lire.
Je ne répéterai pas ligne à ligne le contenu complexe de ce document fort intéressant. Le texte était parsemé de termes comme « viscosité psychique », « hétérophtalmie », « colarmoyeurs », « mansuéture », « cordialisme ». Le projet présentait pour commencer les caractéristiques biologiques des sympes pris comme les cellules d’un rudiment social, les excroissances d’une classe à supprimer avant qu’elles ne purulent, telles des appendices cæcaux ; les mains n’étant pas faites pour qu’on les serre, mais pour travailler, les serreurs de mains devaient être éliminés. Suivait ce raisonnement : la répugnance des sympes à tuer, due à leur sens de la co-humanité, deviendrait quelque peu problématique en cas de guerre ; ils étaient charitables, leurs glandes lacrymales ne réagissaient qu’au profit des « humiliés et offensés », et seuls les vaincus excitaient leur compassion. Conséquemment, si la classe ouvrière voulait s’attirer la compassion des sympes, il fallait qu’elle fût vaincue. D’où il ressortait que…
Mais déjà, je ne voyais plus les pages défiler. Peu à peu, mon attention était passée du mouvement des lignes au visage de leur auteur. Les joues creuses de Sbuth flambaient d’un rouge maladif et, de temps à autre, se posaient sur moi ses yeux où brûlaient les flammes noires de la peur. Ses phrases volaient de virgule en virgule et suscitaient en moi une image étrange, par contagion, peut-être : l’essieu d’un char au-dessus d’une frontière, une roue de ce côté-ci de la logique et l’autre déjà là-bas, de l’autre côté.
L’acte d’accusation porté contre moi laissait présager la peine capitale, mais malgré tout j’éprouvais, sympe méprisable que j’étais, une pitié opiniâtre et impénitente pour… mon procureur. En effet, je me rendais compte que nous étions très, très nombreux sur le banc des accusés, et que lui, l’homme qui marche du côté soleil de la route, mais la nuit, était complètement seul.
Enfin, les feuillets se sont tus. Saül Sbuth les a rassemblés de ses mains enflées par une chaleur qui leur était inhabituelle :
— Alors ?
Je n’ai pu m’empêcher de sourire :
— L’opinion d’un sympe ne devrait pas vous intéresser. Avez-vous montré votre document aux autorités concernées ?
Sbuth restait muet.
— C’est pourtant clair : vous n’obtiendrez de la sympathie pour votre projet d’extermination des sympathiques qu’en vous adressant à des gens capables de sympathiser. On tourne en rond. Non ?
— Aucunement. Tout cela m’est bien égal.
— Admettons. Mais je ne suis pas seulement un être de sentiment, mais aussi de pressentiment. Et je prédis aisément que ce document ne se séparera jamais de son auteur.
— Pourquoi ?
— C’est pourtant simple : parce qu’il a été écrit par un homme sympathique. Si si…, calmez-vous, je sais, c’est un coup dur, mais prenez-le avec courage, Sbuth : vous êtes désespérément sympathique, je dirai même plus, vous êtes d’une gentillesse bouleversante.
— Je vous défends…
J’ai vu un spasme parcourir son visage ; il a voulu se lever, mais je l’ai retenu – comme alors, contre le mur – par le bras. La situation me procurait une sorte de satisfaction cruelle.
— Reprenez-vous. Croyez bien que si vous ne m’étiez aussi symp…
— Calomnie. Vous mentez sans vergogne ! C’est faux.
— Mais alors, les autres mentent aussi. Tous ceux qui vous ont rencontré (je lançai une série de noms) m’ont dit : quel sympathique personnage que ce Saül Sbuth !
Entraîné par une réaction réflexe dans ce jeu étrange, je me suis mis à mentir pour de bon. L’exterminateur de sympes semblait totalement abattu, son visage avait blêmi, s’était soudain creusé. Il a marmonné, une ou deux fois encore, pour protester de sa non-sympathie et s’est tu.
À ce moment-là, en le regardant attentivement, je me suis demandé si je n’avais pas un peu forcé la dose.
Brusquement, il s’est levé. Il maîtrisait sa voix, seuls ses doigts qui attachaient nerveusement le bouton de sa veste où il avait glissé les feuillets, trahissaient son émotion :
— Ainsi, vous persistez ?
Sans attendre ma réponse, il s’est avancé vers la porte. J’ai tenté de le retenir. Avec une force surprenante, il m’a repoussé. Une minute plus tard, il ne restait plus rien de Saül Sbuth dans la pièce, hormis deux flaques sur le parquet formant deux larges taches devant les pieds du fauteuil où il s’était assis.
Quelques jours s’écoulèrent, et l’impression produite par cette rencontre s’effaçait peu à peu. Nous sommes très exigeants envers les pensées des autres : il suffit que la logique contracte ne serait-ce qu’une forme anodine de paralogisme pour que nous en éloignions notre cerveau, par peur de la contagion. La vision que j’avais de Sbuth en avait souffert : l’homme dont j’attendais le secours avait lui-même tout simplement besoin des secours d’un… docteur.
J’avais presque plaisir à me rappeler la façon dont j’avais repoussé sa dernière idée : cela rendait toutes celles qui précédaient plus pâles, plus douteuses. Psychologiquement, cela m’arrangeait bien.
Et il y a peu, un matin, il s’est passé quelque chose, quelque chose de… non, vraiment, il n’y a pas de mots pour le dire. J’ai reçu un paquet par la poste. Dedans – et je ne m’y attendais pas du tout – j’ai trouvé le manuscrit du séparisticien, les pages qui, tout récemment, avaient été mes hôtes, en compagnie de leur auteur, Sbuth.
Je les ai tournées avec perplexité et j’ai relu de bout en bout cette fantasmagorie sur les sympes. Étrange, qu’est-ce que ces pages pouvaient encore me vouloir ? J’étais prêt à les renfoncer dans l’enveloppe, quand j’ai vu, tout en bas du dernier feuillet, une ligne tracée au crayon, qui m’avait échappé :
« Vous avez raison : je suis un sympe… donc… »
Suivait un mot illisible. Voudriez-vous jeter un coup d’œil ? J’ai le texte sur moi. C’est là. Quelle écriture étrange, n’est-ce pas ? Quoi ? Le café ferme ? Onze heures ? Très bien, nous partons. Je paye, et… prenez donc le manuscrit : dehors, ça ne sera pas pratique, il gèle. Pour quoi faire ? Je ne manquerai pas de vous l’expliquer. Voilà, je vous remercie d’avance. Allons-y.
Que ce ressort grince ! Et cette bouffée d’air bleu glacé, tout à fait comme ce jour-là. J’aime quand le crissement de la neige dénombre nos pas. Et puis j’aime le gel, en général. La logique et le gel sont parents, ça ne fait aucun doute.
Voilà, j’ai presque tout dit. Reste à en finir avec le « presque ». Je ne le cache pas, la ligne écrite au crayon qui se trouve dans la poche de votre manteau jouera un certain rôle dans mon… d’ailleurs, jouer un rôle dans ce qui est déjà joué, ça manque de style, même pour un ex-écrivain. Je me souviens que dès que j’ai eu fini de le lire, la première fois, je me suis précipité sur le téléphone pour essayer d’en tirer quelques informations sur Saül Sbuth. L’oreille téléphonique n’avait rien entendu à son sujet et, ces dix derniers jours, personne ne l’avait rencontré, nulle part. Puis, j’ai réfléchi plus profondément au sens de la phrase et j’ai compris ce qu’au début je m’étais obstinément refusé à comprendre : Sbuth était à jamais proscrit de toute rencontre et ce n’était plus la peine de le chercher, même au cimetière, car les tombes des vagabonds sont en général anonymes.
Et soudain, j’ai senti la culpabilité s’abattre – de tout son poids – sur ma conscience. Au fond, qu’avais-je fait ? J’avais poussé un homme faible et malade à la mort. Et pourquoi ? Parce qu’il m’avait offert des pensées, sans rien demander en échange, des pensées qui, en tout état de cause, étaient meilleures que les miennes. Je n’étais pas le seul, me direz-vous, oui, oui, peut-être bien. Tous contre un. Et maintenant… cela va vous sembler étrange… maintenant qu’est impossible toute rencontre avec ce généreux donateur de systèmes philosophiques, d’aphorismes, de formules, de fantasmes, ce dispensateur d’idées enroulé dans son écharpe misérable, c’est la fin de notre littérature – c’est ce que je sens en tout cas – la fin. D’ailleurs, toutes ces plumes « trottant comme des souris[7] » ne me concernent déjà plus. Et la seule chose que je vous demande, à vous, l’écrivain que j’ai choisi, c’est de prendre ce thème avec ce manuscrit. C’est le thème d’un autre, dites-vous ? Eh bien, voilà encore une chose que Sbuth m’aura apprise : à donner, sans rien demander en retour. Vous devez le faire, en souvenir de lui. Vos mots sont si résistants et si soudés qu’ils doivent pouvoir supporter cette charge sans être réduits au silence. Bon, il ne reste plus qu’à souhaiter au thème bon voyage.
La lecture de la suite de ce manuscrit présente un certain danger. Il est du devoir de l’auteur d’avertir : la moindre erreur d’appréciation du texte peut entraîner une confusion entre différents « je ». Cela s’explique pour une part parce que les « je » sont faits, un point c’est tout ; et cela vient, pour une autre part, de l’imprévoyance de l’auteur qui a autorisé son personnage à mener le récit à la première personne en lui prêtant, pour ainsi dire, son pronom personnel et qui ne sait plus comment faire pour le reprendre et finir en son nom propre.
Selon la loi, tout objet possédé – bien entendu – de bonne foi, bona fide, devient, après une durée déterminée, la propriété de son possesseur. Mais en littérature, on n’a toujours pas décrété à partir de quelle page le « je », passé de l’auteur au personnage, devenait la propriété inaliénable de ce dernier. La seule personne qui aurait pu répondre à cette question, Saül Sbuth, n’est plus en mesure de le faire.
Ainsi, un individu s’étant approprié un manuscrit et un thème ayant un droit contestable à utiliser la première personne du singulier, il faudra, dans ces derniers paragraphes, se contenter du mot « il », malgré tout l’inconfort stylistique que suppose ce choix.
Le thème étranger, une fois arrivé parmi les thèmes de l’écrivain, mit longtemps à trouver une place sur une feuille de papier. L’homme débordé dont la serviette avait recueilli les formules de Sbuth, devait d’abord terminer son propre récit et s’acquitter de deux ou trois contrats. Le thème dut se mettre à la queue, tout au bout. Et lorsqu’enfin son tour arriva, il se débattit sous la plume et refusa de se donner à un inconnu. Celui-ci, qui possédait assez bien l’art d’aborder les sujets, savait qu’il était vain dans ces cas-là de recourir à la force et que, sans déclencheur approprié, ses tentatives auraient pour seul résultat de rendre à jamais autre le thème étranger. Il rangea sa plume et attendit le déclic.
Des semaines passèrent. Un jour qu’il se laissait porter par la foule sur l’un des trottoirs les plus fréquentés de Moscou, il remarqua une forme familière. C’était l’homme qui lui avait confié les feuillets inutiles. Il ne fallait pas laisser passer l’occasion de rendre le thème à qui de droit. Celui qui se désigne par le pronom « il » eut un mouvement : rattraper, interpeller. Mais à ce moment-là, quelque chose dans le contour, l’inclinaison et la démarche de la silhouette qui avançait devant lui arrêta l’écrivain. La forme voûtée se mouvait étrangement, comme un noyé au fil de l’eau ; ballotté au rythme des coups donnés par ceux qui arrivaient derrière et sur les côtés, il glissait sur le trottoir, penchant ses épaules raidies tantôt à droite, tantôt à gauche ; quand il était pris dans le tourbillon d’un carrefour, il ne regardait ni devant, ni autour, et son visage gonflé, qui s’offrit un instant au regard de son poursuivant, exprimait l’absence et le silence.
Une question traversa furtivement l’esprit dudit poursuivant : « Se pourrait-il que la Saint-Barthélemy des sympes ait déjà commencé ? » Et aussitôt après cette pensée, une autre : « Le voilà, le déclic ; je vais refaire une tentative. »
Et jamais le thème ne retourna chez lui, dans son propre cerveau.
Cependant, celui qui se désignait par le pronom « il » avait surestimé la force de l’impulsion. Le thème endeuillé tardait à quitter son veuvage. Cela eût pu encore durer longtemps, si la sonate en mi bémol majeur de Beethoven n’était venue à la rescousse. La rencontre avec cette dernière fut, comme tant d’éléments de cette histoire, le fruit du hasard. Celui que nous nommons ici « il » se rendit au récital d’un pianiste de passage dont le nom rassemble toujours les foules et fut surpris tout à coup par le titre Les Adieux qui le regardait depuis le programme entrouvert. N’étant pas musicien, il avait oublié la tonalité et le numéro de la sonate qui avait inspiré à Sbuth sa théorie des séparations.
Et lorsque le pianiste, après quelques pièces préparatoires, approcha son siège des premiers accords de la sonate des Adieux, parmi le millier de spectateurs, un homme, se couvrant les yeux de la main, essayait de réprimer la boule qui lui montait à la gorge. Ce soir-là, pour le thème, « il » devint « je ».
1929-1930