LE RASSEMBLEUR DE FISSURES
I
Sur la table, à côté de l’encrier, le conte brillait de ses lettres encore humides. Quand je pris le manuscrit pour le rouler, après l’avoir retouché çà et là de ma plume, j’eus l’impression qu’elles cherchaient à s’échapper des lignes : vite, dans les pupilles !
Mais il n’était que midi. Et la lecture devait commencer à neuf heures. Le soleil n’aime pas les fantasmes, à l’inverse des lampes qui, elles, sont toutes disposées à tendre l’abat-jour pour écouter une histoire ou deux.
Les lettres durent donc patienter jusqu’au crépuscule.
Une modeste satisfaction d’auteur était organisée et assurée d’avance : une pièce calme, aux fenêtres ornées de tristes fleurs des villes, attendait l’arrivée du conte ; dedans, une douzaine d’auditeurs bienveillants. Et, contre toute attente, c’est là que je rencontrai un individu qui avait tiré un trait sur le fantasme.
La rencontre survint juste après que j’eus apporté la dernière correction à mon texte. L’heure du déjeuner approchait. Je laissai mon manuscrit sur la table, me vêtis et sortis dans la rue. À peine avais-je fait une centaine de pas que mon attention fut attirée par la silhouette haute, comme figée, d’un homme adossé à un réverbère : il se tenait face à un cadran blanc cerclé d’or, peint sur un morceau de fer-blanc au-dessus de la porte d’une horlogerie, et fixait des yeux les deux traits noirs pointés sur les chiffres romains du disque. Je commençai par passer mon chemin. Puis je tournai la tête : l’inconnu n’avait pas bougé et restait les yeux levés, légèrement clignés, sur les nombres tracés à la va-vite. Je regardai, moi aussi : l’enseigne montrait une heure vingt-sept.
Le visage soigneusement rasé de l’inconnu, son manteau soigneusement nettoyé étaient usés et ternes : manteau plissé – visage ridé. Sur les trottoirs, les passants jouaient des coudes, regards rivés sur les vitrines, les pancartes, les colonnes d’affichage, ou encore sur la pointe de leurs bottes, sans remarquer le contemplateur.
Les seuls à apprécier ce phénomène étaient un garçonnet portant un plateau en bandoulière et moi-même. Le contemplateur entrouvrit son manteau, sortit sa montre et, détachant les yeux du disque minuscule qu’il serrait dans la main et les levant lentement vers le disque de l’enseigne, la remit à l’heure peinte. Le garçonnet s’esclaffa. Je me détournai et continuai ma route. Devant moi, parmi les carrés, les ovales et les rectangles des enseignes, la forme ronde et blanche d’un cadran parut de nouveau. Ce n’est pas dans mes habitudes, mais cette fois-là, j’y prêtai attention : sur le disque, deux aiguilles noires, immobiles, fichées sur une heure vingt-sept. Je fus alors pris d’un vague, d’un mauvais pressentiment. Je hâtai le pas, mais mes yeux fouillaient désormais d’eux-mêmes parmi les plaques de fer-blanc, cherchant disques et chiffres. Il s’en trouva encore au coin d’un passage sombre : deux aiguilles noires, surplombant la fente d’une ruelle, se cachaient dans l’ombre noire d’un énorme immeuble de pierre, mais malgré l’obscurité, on pouvait lire : une heure vingt-sept. Je m’arrêtai, la tête levée vers les nombres : j’avais l’impression que les aiguilles allaient avancer, quitter cette position fatidique. Sur le cadran peint, rien ne bougeait ; sa bordure étroite et dorée brillait d’une lueur trouble, et les flèches noires appuyaient leurs pointes dessus, comme si elles avaient atteint leur but et s’étaient arrêtées – pour toujours.
Autour, les pneus crissaient, les semelles claquaient. Une demi-douzaine de coudes me percèrent les flancs. Un sac lourd me heurta l’épaule ; j’arrachai mon regard du disque ; un gamin, plateau en bandoulière et casquette déchirée, me fixait avec un grand sourire. Je n’avais plus qu’à m’en aller.
Le soir tombait lorsque je revins à mon manuscrit. Sur les pages numérotées, les lettres s’étaient calmées et leurs tracés noirs et difformes m’observaient. Je les fourrai dans ma poche – l’aiguille de l’horloge se dirigeait lentement vers neuf heures.
II
Tout le monde s’assit. Silence. Le manuscrit avait la parole. Je m’approchai de la lampe et commençai : « Le Rassembleur de fissures. Conte. Il y a très… » – un sanglot de fer-blanc retentit dans l’entrée. Je m’interrompis. Sur la pointe des pieds, le maître de maison alla ouvrir. Une minute plus tard, son visage un peu embarrassé apparut dans l’embrasure de la porte. À côté de lui, vêtu d’une longue redingote boutonnée jusqu’au cou, se tenait sans regarder personne l’homme que j’avais vu dans la rue, devant le cadran. Le visiteur inattendu, les yeux toujours baissés, fit un salut poli et s’installa sans mot dire dans un coin, près de la porte. Le maître de maison me chuchota : « Il ne nous dérangera pas. C’est… une sorte de fou. Mathématicien, philosophe. »
Je posai de nouveau les yeux sur le manuscrit (le cœur n’y était plus) et repris :
« Le Rassembleur de fissures. Conte. Il y a très, très longtemps, dans un pays dont même le nom s’est perdu dans l’oubli, loin des routes pavées de pierres et des chemins couverts de mousse, au-delà du fouillis des feuillages, au fin fond d’une forêt profonde, vivait un vieil ermite… »
Ensuite, après l’habituelle entrée en matière des contes, la bonté de l’ermite était évoquée : comment il veillait sur la forêt, soignant ses branches et tiges cassées par le vent, ses herbes froissées, déchirées par le passage des bêtes ; comment il nourrissait les petites pies-grièches trouvées dans un nid abandonné ; comment il apprenait à la cuscute à s’enrouler non pas comme bon lui semblait, mais en s’élevant de plus en plus haut vers le ciel, vers le paradis du Bon Dieu ; comment il exhortait les petites fleurs simples d’esprit à prier le Seigneur avant de fermer leurs pétales pour dormir ; comment il adjurait les herbes desséchées d’accomplir, tous les matins, le sacrifice de la rosée en offrant à Dieu, au bout de leurs pointes, ce qu’elles pouvaient – qui une goutte, qui une demi-goutte (pour les tout petits brins, rien qu’un tout petit grain), chacune selon ses moyens.
— Et pour ces humbles larmes – sermonnait l’ermite, bénissant de ses trois doigts l’herbe et la rosée, les mousses et les racines, les volées d’oiseaux et les essaims de mouches –, le Seigneur vous récompensera d’une pluie généreuse : vous serez purs et sans soif. Et il en fut ainsi.
Des deux, le Seigneur lui-même souriait aux discours du vieux sage.
Par une nuit noire, poursuivait le conte, à l’heure où les serpents, les oiseaux, les chênes, les herbes dorment profondément, le Seigneur quitta le ciel et se rendit chez le vieillard, sous sa hutte basse :
— Parle ; et tu auras tout ce que tu désires, que ce soit le paradis, ou les richesses et les royaumes terrestres.
Et le sage répondit alors :
— Comment pourrais-je désirer le paradis, Seigneur ? C’est ton juste jugement, et non ta grâce, qui en ouvre les portes. Quant aux richesses et aux royaumes de ce monde : ne porté-je point ton univers en mes yeux, tout entier, de soleils en soleils ? Et comment pourrais-je chercher les vanités humaines ? Ne me suis-je pas éloigné des routes et des chemins ? Cependant, Seigneur, exauce ma prière : donne-moi pouvoir sur toutes les fissures, grandes et petites, infissérées dans les choses. Je leur enseignerai, à elles aussi, la vérité.
Le Seigneur sourit : que ta volonté soit faite.
Matin, midi, et soir passèrent tour à tour. Quand le soleil fut couché, le vieillard se rendit dans une clairière reculée et invoqua les fissures. Obéissant à la douce parole, elles s’extirpèrent et s’échappèrent de toutes les choses, où qu’elles fussent, et toutes, petites et grandes, larges et minces, tortueuses et droites, serpentèrent vers la clairière, au-devant de l’ermite.
Et rampaient : la longue fissure qui transperce la pierre des rochers ; les petites fissurettes sinueuses sorties en se contorsionnant des murs, des planchers grinçants, des poêles fendus ; les gigantesques crevasses vertes du disque lunaire desséché et craquelé ; et les minuscules fentes des tables des violons. Et lorsqu’elles furent toutes rassemblées, le sage se mit à prêcher :
— L’univers de Dieu souffre de n’être pas plein. Vous autres fissures, vous avez infisséré la scission dans les choses.
Et pour quelle raison ? Parce que vous faites croître vos corps fentus, vous protégez, vous propagez vos sinuosités. Vous vous étendez : une petite faille apparaît et la voilà fissure serpentante, voire grandissant jusqu’à devenir crevasse. Et à cause de vous, l’unité et la solidarité entre les choses disparaissent. La pierre se fend. Les montagnes, percées par vos soins, s’effondrent. Dans les champs, vous volez aux faibles racines l’eau de la pluie. Vous trouez le fruit. Vous creusez l’arbre. Soyez humbles, mes sœurs les fissures, et mortifiez votre chair. Car qu’est-elle ? Une ramification du vide. Rien de plus.
Et les fissures, allongées sur la rosée, écoutaient la bonne parole. D’ordinaire, après avoir discouru, le sage les bénissait toutes de trois doigts tremblants et les laissait s’en retourner, chacune chez soi. Faisant onduler leur vide, elles se dispersaient doucement et s’insinuaient de nouveau là où il leur avait été ordonné de béer : la crevasse du roc dans son roc, les fissures du poêle dans leur poêle, le zigzag lunaire dans le disque lunaire. Et ainsi en était-il : chaque soir, au crépuscule, sans fissure et plein était l’univers. Et c’était un moment de silence et de paix infinis : même les scissures du crâne, cachées sous les épidermes humains, s’extrayaient de l’os pour aller retrouver le vieillard : les têtes cessaient alors de grossir et les hommes pouvaient, une heure ou deux, se reposer des progrès de la pensée. Et pas une seule des fentes infissérées, nulle part, n’osa ignorer l’appel : un jour, une vallée tenta de s’y rendre et s’empêtra dans la forêt aux mille troncs, mais le vieillard lui fit un geste de la main : « Va-t’en, tu n’es pas invitée, rentre, le Seigneur est avec toi. »
Et la vallée, déçue, retourna à son roc. Mais on raconte que cette nuit-là, dans une combe, les rochers se resserrèrent brusquement, écrasant un village collé à l’un de leurs flancs.
Il est vrai qu’une heure plus tard, par miracle, les parois se séparèrent de nouveau, mais au-dedans, ce n’était plus que ruines et cadavres.
Je détachai un instant les yeux du texte : l’homme dans le coin écoutait, le genou serré dans ses mains aux longs doigts osseux.
— Le vieillard, poursuivait le conte, laissait repartir les fissures avant le lever du soleil. Mais une nuit, alors qu’il prêchait, plein de ferveur, il ne contint pas ses paroles dans le temps divinement imparti. Le coq chanta une fois. Puis une deuxième. Le sage prêchait toujours. Ce n’est que lorsque les signaux pourpres de l’aube transparurent à l’horizon qu’il leva enfin ses trois doigts pour la bénédiction.
Mais il était déjà trop tard : l’aurore embrasait le ciel ; ici et là, de près, de loin, sur les routes et les chemins, retentirent le martèlement des roues et des jantes, le galop des chevaux et les pas des hommes. Les fissures s’en furent promptement, poussant de toutes leurs forces leurs sinuosités vides à travers les routes, les sentes et les broussailles. Mais voici que le poids d’une roue en écrasait une, tandis qu’une autre était prise sous une semelle. Certaines, avant d’avoir atteint leur but, s’infissérèrent n’importe où, n’importe comment : la crevasse du rocher se glissa dans la table du violon, l’ouïe du violon se réfugia dans le crâne d’un passant. C’étaient les zigzags lunaires qui avaient le trajet le plus long ; voyant qu’ils n’y parviendraient pas, ils se bousculaient et semaient la panique. D’autres fissures, affolées par le grondement des roues et le piétinement des passants, formaient d’énormes grappes et, sur la route même, s’enfonçaient sous terre : des ravins béèrent soudain ; hommes, chevaux et charrettes, en plein élan, basculaient dans les fosses. Les essaims de fissures, effrayés par le vacarme et les coups qui leur pleuvaient dessus, s’enfoncèrent de plus en plus profond, et la terre se referma au-dessus des gens et de tout leur chargement. La panique humaine multipliait les terreurs fissuriennes ; et l’effroi des fissures décuplait les souffrances des hommes. Et ce jour-là fut un jour de deuil et de chagrin. Au-delà des murs de verdure et du fouillis des feuillages, le vieillard entendait les hurlements et le vacarme, les imprécations et les prières qui troublaient la terre : il leva le bras et la main tendue vers Dieu, il l’invoqua : « Seigneur, m’entends-tu ? Voici ma main, prends-la et emmène-moi dans ton paradis merveilleux, comme tu le voulais : car désormais ce monde me répugne. »
Les doigts attendirent longtemps, tendus vers le ciel : en vain. Ils retombèrent et formèrent un poing. L’ermite regarda autour de lui et vit qu’il n’était plus l’ami de la forêt : les fleurs, rencontrant son regard, fermaient les pétales avec dégoût, les chênes centenaires se détournaient, se retournaient avec humeur sur leurs grosses racines noueuses. L’œil du vieillard trouva le chemin, le chemin trouva la traverse, la traverse mena sur la route. Et le grand saint devint un grand pécheur, blasphémateur et fornicateur.
Je fermai mon cahier et je fis des yeux le tour de la pièce : une série de bouches entrouvertes que des sourires étiraient en de longues et minces fissures, d’où sortait :
— Pas mal.
— Très sympathique.
— Seulement votre fin est trop… comment dire… rapide.
— À propos, il y a là un trait…
J’arrachai mon regard de l’essaim d’yeux et le dirigeai sur le coin près de la porte : l’homme à la redingote boutonnée jusqu’au cou se taisait.
Les mains osseuses ne lâchaient pas le genou ; ses lèvres semblaient collées.
J’éprouvai un léger malaise :
— Il doit être temps…
L’homme resté muet dans le coin près de la porte desserra les mains, dressa sa haute silhouette et, à voix basse, martela :
— Une heure vingt-sept.
Puis, après un salut poli dans ma direction, il se retourna et disparut derrière la porte.
— Si tard ? Pas possible.
Des dizaines de doigts fouillèrent dans les poches des gilets : si, c’était bien ça.
— Au revoir.
— Adieu.
Les uns souriaient encore. Les autres bâillaient déjà.
III
— Je vais à gauche. Et vous ?
— Non.
J’arrivai sur la ligne droite du boulevard et marchai doucement, entre les longues files d’ombres que le rayon de lune prélevait sur le feuillage des arbres et déposait méticuleusement sur le sable de l’allée. Le boulevard était désert. Les bancs, vides. Tout à coup, sur l’un d’eux, à gauche, une silhouette noire, longue et mince, se profila ; elle me parut familière – jambes croisées, genou serré dans les mains, visage assombri par un feutre aux larges bords, rabattu sur le front. Oui, c’était bien lui.
Je ralentis le pas.
— Je vous attendais ici.
Sans changer de position, il me montra le banc d’un petit mouvement nerveux de l’épaule. Je m’assis à côté de lui. Le silence dura une ou deux minutes.
— Dites-moi, fit-il soudain, se redressant et rapprochant son visage du mien, parmi les fissures qui se sont rendues chez le vieux sage, y avait-il cette fissure irréductible, celle qui sépare toujours un « moi » d’un autre ? Nous sommes maintenant assis côte à côte ; et entre nos deux têtes, il y a à peine un mètre… ou peut-être des millions de milles, vous ne croyez pas ? À propos – l’inconnu souleva son chapeau – je m’appelle Lövenix, Gotfrid Lövenix, dit-il en détachant les syllabes, comme pour me rappeler quelque chose.
Nous échangeâmes une ferme poignée de main.
— Voilà. Venons-en au fait : Le Rassembleur de fissures, reprit-il, en se repliant dans sa position habituelle (jambes croisées, genou dans les mains, angle des épaules pointé vers le haut), est présenté comme conte, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Mmm. Je pense que s’il venait à la vie l’envie de prendre la relève des rêves, ceux-ci la laisseraient volontiers. Pour vous, il s’agit d’un « conte », mais pour moi, c’est un compte rendu. Un fait scientifique. Il est vrai que vos concepts sont confus et manquent de précision. Mais confusion ne signifie pas fantasme. Celui-ci est plus facile à créer (n’étant pas poète, il m’est difficile de juger) avec des chiffres qu’avec des brumes. Je vous ennuie, sans doute ?
— Au contraire.
— Primo : le ton n’est pas le bon. De cela, il ne faut pas sourire : votre sourire, tel une fissure, vous a coupé de votre thème. Vous croyez que c’est vous qui jouez avec le thème des fissures, que vous l’avez pris dans la fente de votre plume, mais il suffit de réfléchir un peu, ce n’est pas vous qui jouez avec, c’est Lui qui nous manipule, vous et moi… Et tout cela… (du bras, il décrivit un cercle – mes yeux le suivirent, et je vis d’abord la terre à nos pieds, les cimes des arbres, le semis d’étoiles tout en haut, puis les pentes des toits et de nouveau la terre à nos pieds) oui, tout cela, je l’affirme, est emprisonné dans le vide d’une fissure. Oui, oui. Le Thème des Fissures… Savez-vous ce qui s’y trouve, au fond ? Vous avez peur de quitter l’espace. C’est toujours comme ça : on parle des fissures d’une planche, du sol, et ainsi de suite. Mais si vous essayiez, ne serait-ce que par le pouvoir de l’imagination (n’est-ce pas d’elle que se nourrit la poésie ?), de mesurer vos fissures non pas en pouces, mais en secondes, de les transposer des espaces dans le temps, alors vous verriez…
— Je ne comprends pas tout à fait, marmonnai-je.
— Comprendre tout à fait, c’est impossible, m’interrompit rudement Gotfrid Lövenix, peut-être vaut-il mieux ne pas tout comprendre. À propos, y a-t-il longtemps que vous avez commencé à y réfléchir ?
— Je ne sais plus. En fait, c’est par hasard que ce thème s’est retrouvé sous ma plume. Il y a deux mois, peut-être trois.
Lövenix sourit.
— Ah. Eh bien moi, cela fait treize ans que je ne quitte plus mon Royaume des Fissures. Les contes n’ont rien à voir là-dedans, non. Il y a treize ans, lors de mes premières expériences sur la psychophysiologie du processus visuel, je me suis heurté à la question de l’intermittence de notre vision.
Comment vous faire comprendre l’essentiel… par exemple, vous êtes dans une auto : les explosions d’essence dans le cylindre du moteur sont intermittentes, elles frappent le piston par à-coups. Ça, c’est à l’intérieur. À l’extérieur, en revanche, les roues tournent continûment. De même, il y a l’évidence de la vision : l’homme qui regarde à l’œil nu croit que l’objet qu’il fixe du regard est, à chaque fraction de seconde, relié à sa pupille par un rayon de lumière ininterrompu. Pour ma part, j’en ai douté. Une étincelle produite par un appareil électrique ne dure qu’un cinquante millième de seconde. Mais elle reste dans l’œil pendant un septième de seconde. Ainsi, sept étincelles brèves, séparées l’une de l’autre par des pauses de presque un septième de seconde seront perçues par l’œil comme une seule étincelle durant une seconde. Mais en fait, elle n’aura véritablement brillé que sept cinquante millièmes de seconde. C’est-à-dire que durant les 49 993/50 000 restants de l’expérience, l’obscurité était néanmoins perçue comme de la lumière. Vous avez compris ? Et maintenant, grossissez le tout : les secondes deviennent des minutes, les minutes des heures, les heures des années, des siècles, l’étincelle devient soleil, et voilà : on pourrait retirer le soleil de son orbite pendant quatre-vingt-dix-neuf centièmes d’une journée, et nous qui vivons dessous, nous ne le remarquerions pas, comprenez-vous, nous ne le remarquerions pas et, plongés dans les ténèbres, nous nous réjouirions d’un soleil et d’un jour illusoires. Je vous ennuie ?
— Non.
— Ma pensée se fondait sur mes expériences. Il est vrai que d’autres en avaient fait avant moi : la discontinuité de la vision, l’intermittence de la perception, par exemple, d’un film qui se déroule devant nos yeux sont des faits bien connus. Mais rester face au fait, ce n’est pas assez : il faut pouvoir entrer dedans. Au moment où la pellicule retire une image de la rétine et avance pour en montrer une autre, un instant se glisse où l’œil a déjà tout perdu et n’a encore rien retrouvé ; à cet instant-là, il est face au vide, mais il voit : une vision, qu’il prend pour la vision.
Je ne me suis pas empressé de généraliser. Entre le rayon du projecteur et l’œil, j’ai placé perpendiculairement ce qu’il est convenu d’appeler un obturateur : il s’agit d’un disque tournant de façon régulière et percé d’une mince ouverture ; en présentant au rayon tantôt le côté plein du disque, tantôt la partie fendue, l’obturateur coupe et rétablit alternativement le rayon. À l’aide d’un variateur différentiel, on peut réduire le nombre de rotations du disque, ce qui a pour effet de rallonger la pause entre deux éclairs. C’est ce que j’ai fait : procédant à des expériences en laboratoire sur un groupe de jeunes gens, je prolongeais de temps à autre les interruptions de lumière : mais ni mes sujets ni moi-même n’avons remarqué dans la vie des figures qui se mouvaient à l’écran quoi que ce fût qui eût troublé leur existence grise et plate.
Je me suis enhardi et j’ai augmenté en deux ou trois endroits la durée des intercalaires noirs ; personne ne les a vus, sauf moi.
C’était normal : comme c’était moi qui actionnais l’obturateur, je savais exactement quand et où les attendre. De plus, les sujets (quelques étudiants et étudiantes du séminaire de physique) ignoraient totalement ce qu’on voulait d’eux. Mais n’en va-t-il pas de même pour nous tous, qui sommes soumis à des expériences quotidiennes à la lumière du soleil ? Qu’attend-on de nous, au juste ?
Encouragé par ce succès, j’ai doublé la largeur des fissures noires. Cette opération est également passée inaperçue de la plupart des étudiants, sauf deux ou trois qui ont parlé d’espèces d’éclairs noirs ; l’un a évoqué des « interruptions de l’image », un autre l’« intrusion de noir dans la lumière uniforme de l’appareil ». Seul un jeune homme m’a surpris, à l’allure très modeste, au visage pâle et aux épaules étroites : « C’est vrai, a-t-il convenu, moi aussi, j’ai remarqué ces interruptions. Mais cela arrive fréquemment dans la vie, n’est-ce pas ? » Ses camarades ont souri. Il s’est tu, gêné. Deux jours plus tard, une rencontre fortuite m’a permis de lui poser des questions plus précises. Confus et embarrassé, comme s’il avait été surpris en possession d’un secret honteux, il a répondu qu’encore enfant, il avait, à deux reprises, eu l’impression que le monde s’était tout entier absenté de ses yeux. Chaque fois, il est vrai, la sensation n’avait duré qu’un moment infime. Cela se passait en plein jour, alors qu’il était parfaitement conscient, il ne s’agissait donc pas d’une syncope (mon interlocuteur s’est avéré étudiant en médecine). Lorsque je lui ai demandé si ce phénomène lui arrivait encore, il a répondu que oui, mais pas dans toute son ampleur : les objets se contentaient de ternir, ils s’éloignaient de l’œil, et se transformaient en minuscules taches et points, puis, de nouveau, ils renflaient, redevenaient nets, retrouvaient leurs couleurs et revenaient à leur place. Et c’était tout.
Cette conversation ne permettait pas de tirer de conclusions particulières et cependant, je me souviens qu’elle m’avait étrangement troublé. Les hypothèses s’accumulaient : si, me disais-je, des pauses se glissent entre la systole et la diastole du cœur, pourquoi le soleil n’aurait-il pas les siennes ? Et c’est ainsi que j’ai pris le Soleil en filature, et cela fait douze ans que je ne le lâche plus, pas un jour, non, pas une seule seconde d’interruption ; je me suis mis à douter, voyez-vous, à douter de ce disque jaune découpé dans l’azur. Aujourd’hui, tout le monde le sait : il y a des taches sur le soleil. Mais combien ont compris : le soleil lui-même n’est qu’une tache noire qui fustige les planètes de ses rayons noirs. Il m’est parfois arrivé, en plein milieu d’une journée lumineuse, de voir comme un moment de nuit dresser son corps noir en travers du jour. Avez-vous jamais, ne serait-ce qu’une fois, éprouvé cette sensation terriblement douce ? Les rayons, comme enroulés sur les chevilles d’un violon, se tendent de plus en plus entre le soleil et la terre, deviennent de plus en plus fins, de plus en plus brillants et soudain, ils se brisent : les ténèbres. Un instant. Puis tout redevient comme avant : les rayons, l’azur et la terre.
Car pendant la journée, la nuit ne nous quitte pas : morcelée en myriades d’ombres, elle se dissimule, ici même, dans le jour. Soulevez une feuille de bardane : un petit bout de nuit tout noir courra se cacher sous une racine. Partout : sous les voûtes, près des murs, sous le feuillage des arbres, les lambeaux de la nuit attendent. Dès que le soleil donne des signes de fatigue, de toutes parts, sous les feuilles, les surplombs pierreux des murs, les pentes des montagnes, ces bribes d’obscurité sortent précautionneusement et recomposent les ténèbres. Et de même que l’œil et les sens parviennent à traquer et surprendre dans la lumière de midi cette nuit purement optique, qui n’attend qu’un signe pour se manifester, de même il existe une autre nuit – une Nuit ontologique, dirais-je, qui ne quitte jamais ni les âmes, ni les choses. Pas un instant. Mais c’est déjà de la philosophie et, à cette époque, je répugnais encore aux généralisations. Ma pensée n’était pas encore en mesure de franchir le seuil qui séparait le laboratoire du reste du monde.
J’ai continué de manipuler les chiffres, les lentilles optiques concaves et convexes, l’ophtalmoscope, les disques mélangeurs de couleurs de Hering et les films qui passaient et repassaient comme une rengaine. Et si un jour il n’y avait pas eu… – le narrateur fit craquer ses doigts tout doucement – oui, s’il n’y avait pas eu…
Lövenix s’immobilisa soudain : deux silhouettes avaient subitement paru dans l’allée qu’éclairait un rayon de lune ; elles marchaient en silence, suivant avec lassitude et docilité leurs ombres noires qui glissaient devant elles, sur le sable.
— Conduits par des ombres, murmura Lövenix qui poursuivit : à l’époque, je… j’aimais. Aujourd’hui, j’en suis incapable. Tandis qu’alors… Je me souviens avec netteté de ce jour d’automne, transparent, sans vent ; entre les tilleuls émaillés d’or et de vermillon, je me rendais à l’endroit fixé, au croisement des allées. Le rendez-vous était à une heure et demie. Je me hâtais, craignant de perdre ne fût-ce qu’une seconde. J’arrivais au dernier tournant. Juste avant, à une dizaine de pas, l’ombre diaphane, ample et élancée d’un tilleul traversait l’allée. Aujourd’hui encore, je me souviens avec une extraordinaire clarté de cet instant : je n’étais, tout entier et de la tête aux pieds, qu’amour. Plus que dix, cinq, trois pas avant d’atteindre l’ombre. J’ai marché dessus, et soudain, il s’est produit quelque chose de monstrueux : comme si elle avait été réveillée par mon coup de semelle, l’ombre a chancelé, s’est ramassée en une boule noire et s’est déployée avec une vitesse incroyable – en haut, devant, à droite, à gauche, en bas. Un instant, et tout a plongé dans l’obscurité : l’allée, les arbres, l’azur, le soleil, le monde, « moi ». Le néant. Puis – un instant – et de nouveau la bande de sable jaune ; sur le sable, une ombre petite et chétive, sur les côtés, les rangées d’arbres et en haut, le ciel. Et là, un disque. Après avoir disparu, tout avait réapparu et était là, comme avant, mais il manquait quelque chose. Je le sentais clairement : quelque chose était resté là-bas, dans le néant.
Mécaniquement, j’ai fait un pas en avant. Puis, je me suis dit : où vais-je ? Cela m’est revenu, mais pas tout de suite et au prix d’un effort. Et soudain, j’ai compris ce qui manquait. Mon cœur était étrangement vide et léger. Je me « la » représentais tout entière, des vibrations de sa voix jusqu’au tremblement de ses cils, je la voyais en pensée qui m’attendait au détour de l’allée, mais je ne savais plus ce qu’elle était pour moi : étrangère ; inutile, comme les autres. Oui, après s’être refermée, la fissure noire avait tout restitué, ou presque : arrachée du cœur, projetée dans la nuit avec les soleils et les terres, elle n’avait pas trouvé le chemin du retour ; le soleil était dans le ciel, comme avant, la terre était sur son orbite, comme avant, mais ça, n’était plus là : englouti par la fissure.
J’ai été pris d’une étrange faiblesse : oreilles bourdonnantes, jambes flageolantes ; je me suis assis sur le banc le plus proche. Machinalement, j’ai sorti ma montre : une heure vingt-sept.
Il restait trois minutes jusqu’au rendez-vous. Surmontant ma faiblesse, je me suis levé et je suis reparti comme un automate en direction des grilles du parc. Mon « moi » était comme inhabité : marchant entre les rangées d’immeubles, je m’arrêtais mécaniquement devant les vitrines bariolées, où j’examinais des objets que je trouvais parfaitement inutiles et inintéressants ; je formais des mots avec les immenses lettres des affiches, sans les comprendre. J’ai passé un assez long moment devant les petits caractères d’une vieille annonce poussiéreuse et défraîchie ; je lisais, j’oubliais sur-le-champ ce que je venais de lire et je recommençais. Mon regard s’est posé par hasard sur une enseigne d’horloger ; après un coup d’œil sur ses aiguilles immobiles, comme bloquées par les chiffres, j’ai voulu passer mon chemin, mais elles ont retenu mon attention ; j’ai fait un effort pour en arracher les yeux et, tout à coup, j’ai réalisé que l’horloge peinte montrait une heure vingt-sept – mon heure.
Et depuis lors, les cadrans me tourmentent. Auparavant, pour oublier, je marchais à pas rapides dans les rues bruyantes. J’ai essayé de reprendre cette habitude, mais rien à faire ; dès que je mettais le pied sur le trottoir, j’étais assailli par des cadrans, des dizaines de cadrans morts ; et presque tous indiquaient une heure vingt-sept. J’ai tenté de ne pas les regarder, mais les aiguilles noires dans leurs cercles bleu, noir, ou or, tendaient leurs pointes vers l’œil, et les maudits disques blancs surgissaient brusquement et me heurtaient le regard avec leur combinaison de chiffres toujours identique. Et je fuyais la rue derrière les murs et la porte de ma chambre. Mais là encore, même en songe, je ne pouvais oublier : de nuit en nuit, je rêvais de rues mortes, désertes. Volets fermés. Feux éteints. Trottoir vide ; et je suis seul à marcher de carrefour en carrefour, et des centaines, des milliers de disques blancs couvrent les murs, et sur chaque disque, toujours les mêmes chiffres ; et entre ces mêmes chiffres, formant toujours le même angle, des aiguilles penchées à droite ; et au bout – partout, partout – une heure vingt-sept – une heure, vingt-sept minutes – une heure et vingt-sept minutes.
À l’époque, je ne savais pas encore, et j’ai d’ailleurs mis longtemps à comprendre, ce qui guidait la main des peintres exécutant les enseignes des horlogeries.
Selon la théorie des probabilités, si on prend toutes les combinaisons possibles des aiguilles, grande et petite, seul un cadran sur sept cent vingt devrait indiquer une heure vingt-sept. Pourtant, comme vous l’avez certainement remarqué, dans sept cas sur dix…
— Oui, l’interrompis-je vivement, et j’aurais voulu savoir comment vous l’expliquez.
Mais mon interlocuteur ne répondit pas ; il restait assis, la tête encore plus profondément enfoncée dans les épaules, l’air plongé dans ses souvenirs.
Un vent léger, annonçant l’aube, fit osciller les ombres des arbres puis les remit à leur place, à nos pieds. Lövenix sortit de son absence :
— Oui, tout cela est resté là-bas, derrière. Peu après, mon laboratoire petit, étriqué, avec tout son pauvre attirail et ses ouvrages savants, s’est lui aussi éloigné. J’ai dit adieu aux plafonds et j’ai appris à ma pensée à n’accepter d’autre toit que le ciel. Le problème se posait ainsi : de même que l’océan a ses marées, l’existence a les siennes. Il y a deux façons d’être : « soi » et « soit ». Le « moi » se reconnaît comme « soi ». Et perçoit le « non-moi » comme une sorte de « soit ».
Dites-moi, avez-vous déjà vécu, ne serait-ce qu’une seule fois, ces trois moments contigus ? Le premier : « soi et soit ». Le deuxième : « soi ». Un point c’est tout. Le troisième : « soit en soi ». C’est confus ? J’explique : après que le monde m’eut été enlevé, une fois et puis une autre, par une faille existentielle qui, tout à coup, s’est ouverte en un abîme engloutissant la terre et le soleil, j’ai commencé à douter du monde, et je ne crois plus ni en la solidité des ellipses orbitales parcourues par ses planètes, ni en l’éternité de ses soleils. C’est vrai, ces chutes dans la nuit sont rares, et rares aussi sont ceux qui les connaissent, mais la faille susceptible d’engendrer un cataclysme ne se ferme jamais tout à fait ; à chaque instant, elle menace de s’écarter, de s’ouvrir en une béance abyssale où s’engouffre le monde ; je ne suis pas le seul à être scindé par cette fissure. N’êtes-vous pas vous aussi déchiré ainsi ? Heine n’a-t-il pas écrit : « Mon cœur est déchiré par la grande faille du monde. »
Il était poète et ne savait pas que c’était beaucoup plus qu’une métaphore. Et si jamais…
Lövenix s’interrompit soudain à mi-mot et d’un geste brusque tendit le bras.
— Regardez.
Absorbé dans son récit, je n’avais pas remarqué : la nuit s’était retirée. L’aube naissait, fissure étroite et rouge entre la terre et le ciel. Elle s’élargissait, tout doucement. Les étoiles rentraient leurs rayons. Et déjà la nuit, cherchant des refuges sous les toits et les voûtes, se déchirait en lambeaux d’ombre. Les objets réapparaissaient : d’abord les contours, puis les couleurs.
— Je dois partir.
Mon interlocuteur se tourna vers moi. Je pus enfin l’examiner : le visage de Gotfrid Lövenix, légèrement gonflé, entaillé d’une bouche au trait franc, était comme affilé et diaphane, et seul le feu de ses yeux fixes, mais brûlants, révélait une vie indestructible. J’eus l’impression d’avoir déjà vu ce visage et ce regard : une gravure ancienne dans un livre, une existence envolée depuis longtemps.
— Mais vous ne m’avez pas dit…
— On ne pourra jamais tout dire. En bref : si le fil du temps n’est pas continu, si l’existence n’est pas ininterrompue, si « le monde n’est pas plein », mais fissuré, éclaté en une infinité de morceaux étrangers les uns aux autres, alors toutes ces éthiques livresques, construites sur le principe de la responsabilité, de la continuité entre notre « demain » et notre « hier », ne sont plus valables et disparaissent au profit de la seule éthique de la fissure, dirais-je. La formule ? Voilà : une fois franchie la fissure, je ne réponds plus de ce que j’ai laissé derrière. Je suis ici, ce que j’ai fait est là-bas : avant. Mon acte et moi-même, nous sommes dans des mondes différents ; et il n’y a pas de fenêtres entre eux. Oh, il y a bien longtemps que je suis arrivé à cela. Vous suivez ?
— Oui.
— Car celle qui attendait alors, au détour de l’allée – vous vous souvenez ? – a attendu en vain. J’ai rompu sans un mot. Je renvoyais les lettres encore cachetées. Par hasard, je suis tombé sur son nom dans un journal, elle s’appelait Sophia, oui Sophia « … s’est jetée par la fenêtre. On ignore la raison… » – mais pourquoi est-ce que je vous raconte cela ?
Brusquement, il se détourna. Je ne voyais plus que l’angle aigu de son épaule et le contour noir de son chapeau ; les bords tremblaient légèrement.
— Qu’avez-vous ?
— Ce n’est rien. Excusez-moi.
Il se leva. Moi de même.
— Mais vous n’avez pas expliqué les cadrans peints.
— Ah, oui. Une autre fois.
Je retins sa main dans la mienne.
— Mais à quand cette « autre fois » ?
Sa réponse se faisait attendre.
Je sortis alors mon manuscrit :
— C’est à vous, pas à moi.
Il sourit faiblement : merci. Il me donna son adresse et repartit d’un pas vif dans l’allée centrale du boulevard. Je me rassis sur le banc. La vie diurne commençait. Dérangeant la poussière, les gens marchaient ; dans un jaillissement d’étincelles, les sabots et les jantes martelaient les pavés.
Moi aussi, il me fallait partir. Mais je temporisais : une étrange méfiance vis-à-vis du soleil, de la terre et de moi-même me paralysait les muscles ; il me semblait que si je faisais un pas, tout – le soleil comme les étincelles sous les sabots des chevaux, la terre troublée par les vanités humaines comme les minuscules poussières soulevées par les semelles –, tout plongerait dans la nuit et que l’aube promise ne viendrait pas.
IV
Longtemps, je ne pus me résoudre à rendre visite au Rassembleur de Fissures. Les cadrans des enseignes me harcelaient, comme si les aiguilles peintes en gras voulaient me pousser à découvrir la signification de leurs chiffres.
Je trouvai la chambre de Lövenix au cinquième étage, après la dernière marche d’un escalier sombre en colimaçon : juste sous les toits. Mais à ma déception, elle était vide. Gotfrid Lövenix était parti. Mais où ?
Après avoir longuement questionné le bureau des locataires, je réussis à obtenir le nom de la minuscule bourgade de province où s’était rendu Lövenix. Résolu à retrouver sa trace, j’écrivis une lettre, ne mettant sur l’enveloppe que les noms – de l’homme et du lieu. Arriverait-elle ?
Je restai longtemps sans réponse : c’était donc qu’elle n’était pas arrivée. Mais un jour, quand je n’attendais déjà plus, on me tendit une enveloppe grise et carrée. Dedans :
« Cher Monsieur,
J’espère que vous avez pardonné au pauvre fou que je suis pareille irrégularité : ce n’est que maintenant, après avoir relu à la fois votre récit et votre lettre, que je vois que j’ai eu tort de vous avoir si soudainement fui. Nous sommes liés, ne serait-ce que par un thème commun. Je voudrais tout d’abord vous rassurer quant aux cadrans. Il n’y a ici aucune énigme particulière : si les heures de la marée descendante sont exprimées à la seconde près, la marée de l’existence, – qui, il est vrai, n’est pas quotidienne, – doit elle aussi avoir ses heures, ses minutes, et peut-être ses secondes de prédilection. Les consciences sont grossières. Mais l’inconscient, que ce soit chez un philosophe ou un peintre, est toujours sage. La main du peintre, qui agit sans penser, inconsciemment, en peignant un cadran d’enseigne, est plus sage que le peintre lui-même : pour lui, la position des aiguilles sur le disque est indifférente, mais pour son inconscient, elle ne l’est pas ; partout et toujours, celui-ci écrit son heure, celle de l’inconscience, de l’annulation de toutes les consciences : l’heure des vides. Et tous ces gens qui vont et viennent sur les trottoirs ne savent pas de quel danger les menacent, du haut de leurs plaques, les aiguilles noires des disques suspendus au-dessus de leur vie. Et ils ne le sauront pas.
Jusqu’à présent, mes observations n’ont fait que confirmer cette hypothèse, et pour la série d’expériences que j’ai entreprises sur le néant, je pense justement me fonder sur cette combinaison, connue de vous et de moi, d’une certaine heure et d’une certaine minute.
Votre dévoué serviteur, G. Lövenix. »
Je répondis immédiatement. Je le remerciai en termes chaleureux pour sa lettre, son hypothèse et lui demandai, à la manière d’un élève, s’il consentirait à me dévoiler en quoi consistait la méthode sur laquelle il fondait ses expériences. La deuxième lettre du Rassembleur de Fissures, où il m’appelait son jeune ami, m’informait que sa pensée à lui, Lövenix, avait déjà dépassé les formules de la physique et les maximes de l’éthique et était entrée dans une nouvelle phase.
« Ce n’est que maintenant, écrivait le maître, que le canevas ontologique de votre conte trouve pour moi sa justification. Pour vous autres, poètes, cela vient de façon confuse, mais immédiate. Alors que pour nous, philosophes, c’est clair, mais progressif. Je relis Descartes, ses réflexions sur la conception du monde sont étonnantes : l’œuvre de Dieu, déduit-il, n’est pas la préservation de l’être, mais la création continuée pendant des siècles du monde, qui à chaque fraction de seconde (je prends Descartes in extenso) tombe dans le néant, mais renaît encore et encore, à chaque instant, tout entier, des soleils au plus petit grain de sable, par la puissance de la volonté créatrice. Mais il est clair qu’entre deux « encore » de Descartes, il peut y avoir des hiatus – des points morts : c’est justement là, sur ces pointillés, que se trouve le royaume mort du malin, l’entre-mondes, le noir Pays des Fissures.
L’un de vous autres, poètes, il y a bien longtemps, est descendu dans les abîmes du Royaume des morts. Le métaphysicien se doit d’y aller aussi.
Je crains de confier à une enveloppe postale le détail de ces expériences. Si cela vous intéresse, venez vous-même : je vous montrerai ce que je peux.
De toute façon, l’heure des méditations est passée. Il est maintenant temps que je « m’enfouisse dans la fissure ».
Ma méthode est particulière : les hommes ignorent ce que savent les cadrans des rues. Pourquoi ? Parce qu’en même temps que l’être qu’elle divise, la fissure engloutit les consciences qui le reflètent. Revenus à l’être, les pauvres gens ne soupçonnent pas qu’un instant auparavant, ils n’étaient pas – et ce n’est que lorsque des choses et des personnes restent dans la fissure refermée et ne reviennent pas avec les autres sous le soleil qu’on éprouve de la crainte et des mauvais pressentiments. De ceux-là qui se sont perdus, on dit : « Ils sont morts, ils ont disparu, nul ne sait où. » Et on ignore que ce « nul ne sait où » chaque instant nous menace : tout et tous.
Mais seul pourra connaître l’intérieur de l’abîme celui qui n’abandonnera pas sa conscience à la fente béante ; celui qui, après avoir calculé l’heure et l’instant précis du cataclysme, réussira par la force de sa volonté et de sa foi, à être, seul, dans le non-être ; celui-là entrera vivant dans la mort. Ici, les tercets de Dante ne suffisent plus ; il faut des chiffres et des formules ; et ce que le poète ne peut faire qu’avec des images et les semblances des choses, le métaphysicien doit être capable de le faire avec les choses elles-mêmes.
Les chiffres ne me tromperont pas. La foi non plus. Le jour de l’expérience est proche. Que Dieu me vienne en aide. G.L. »
La lettre m’inquiéta. Pendant une semaine, je n’eus plus de nouvelles. Je rassemblai un modeste bagage à main et le train du matin m’emporta vers la solution.
V
Le train devait arriver à midi, mais fut retardé d’une heure. Je laissai mon bagage à la gare et partis à la recherche de l’appartement de Lövenix. Il était deux heures moins le quart à ma montre lorsque j’actionnai le loquet d’une grille fixée à un haut mur aveugle ; derrière, une cour ; au fond, une petite maison avec trois fenêtres. Pas une âme. La porte était entrouverte. J’entrai.
Un vestibule. Je frappai : rien. Je tournai la poignée – la porte céda.
Dans la première pièce – des livres. J’appelai. Pas de réponse. Intrigué, je jetai un coup d’œil dans la chambre voisine par la porte ouverte : une table, un fauteuil ; dans le fauteuil, Lövenix, la tête sur la table, les bras pendant bizarrement jusqu’à terre.
Je prononçai son nom. Silence. Encore une fois. Silence. Je lui touchai l’épaule. Plus fort : sa tête, soudain, se retourna et roula sans bruit sur l’oreille gauche, et je vis un œil mort, vitreux, une expression d’horreur figée dans la pupille blanche. Sous le visage, collé à la joue, un cahier couvert d’une petite écriture. Je soulevai sa tête (elle était encore un peu chaude) et retirai le cahier, fouillant hâtivement des yeux ses dernières lignes dont l’encre était encore humide. Je le fourrai dans ma poche et sortis, fermant bien derrière moi la première, puis la deuxième, puis la troisième porte. Dans la courette, dans la rue, pas une âme. Une heure plus tard, j’étais dans le train.
Je n’ai pas compris tous les nombres et les formules du cahier de Lövenix. Une seule chose est claire : c’en est fini de mon récit. Je me rends. Mais les chiffres de Lövenix veulent plus : ils réclament toutes les fictions, les miennes et celles des autres, écrites ou non. Ils exigent tous les fantasmes, jusqu’au dernier. Hier, j’ai jeté l’héritage fissurien – au feu. Le conte et les comptes sont faits. Le fantasme est vengé.
1922