Le reste de la journée, je tournai au ralenti, l’esprit mécontent et perplexe, et l’âme endolorie. J’expédiai mon boulot sans hâte ni passion, laissai une bobine à développer au grouillot du labo. D’habitude, je me débrouillais tout seul, et passais un grand moment dans la lumière inactinique et le chaud silence ouaté, à rêvasser en attendant que l’image sorte, à penser à des choses sans suite. Je pris le premier verre de la soirée à l’annexe, avec Tellier et Anita. Il faisait beau et clair. Les employés quittaient l’hôtel de ville, les bagnoles roulaient au pas, pare-choc contre pare-choc, dans la fraîche lumière rasante du soir. Les gens rentraient chez eux, et il leur restait du temps pour tondre la pelouse, ou allumer le barbecue, ou laver leur voiture en training, en attendant le dîner et la nuit qui tombait tard. Dans une demi-heure, les rues seraient vides jusqu’au lendemain matin.
— Je vais prendre trois ou quatre jours, annonçai-je à Tellier.
Il leva les sourcils. En trente-deux mois, je ne m’étais jamais absenté. Je n’avais pas d’endroit où aller. Il nous regarda allumer une cigarette, Anita et moi. Elle fumait des Dunhill. Il me sembla qu’il allait flancher et lui en taper une, mais il n’en fut rien. Il but pensivement quelques gorgées de bière, regarda dehors puis nos deux visages. Je savais ce qu’il pensait — ce que tout le monde pensait. Anita était une fille très chouette, décorative et gentille, et je n’étais pas si vieux que ça. Je ne faisais pas quarante balais et il me fallait quelqu’un pour repasser mes chemises. Il graillonna :
— Serait-ce que tu reprends goût à la vie, Cavallier ?
— Plus ou moins.
Il esquissa un sourire, mais s’en tint aux grandes lignes. Nous carburâmes jusqu’à dix-neuf heures trente, lui au demi, Anita et moi au Martini-Gin. Elle encaissait bien. Elle alla aux cigarettes. Tellier m’examina pensivement. Il se faisait du souci.
— Le flic, ce matin, tu le connais bien ?
— Nous étions dans la même brigade, dis-je en guise de réponse.
— Il est franc comme un âne qui recule, me confia Tellier. Un âne borgne… En plus, il se prend pour un petit malin.
— C’est le cas de beaucoup d’entre eux, dis-je doucement. C’est ce qui fait leur charme indéfinissable.
— J’aimerais penser que tu prends des congés pour t’éclater un peu. J’aimerais en être sûr. Qu’est-ce que tu attends pour grimper la gosse ? Tu pourrais tomber beaucoup plus mal, et elle aussi.
Nous la regardâmes revenir avec les cigarettes. Elle était grande et bien faite, peut-être un peu trop grande à mon goût, mais fichtrement bien balancée, musclée et compacte, avec des attaches fines et dans les yeux quelque chose de doux et d’évaporé qui dénonçait une myopie incurable. Elle nous sourit en s’asseyant comme s’il lui fût besoin d’un sauf-conduit, et son épaule s’appuya à la mienne. Tellier ne tarda pas à nous quitter, les épaules basses, en traînant la patte. Il avait pris un coup de vieux et la prochaine alerte serait la bonne. Les bruits de couloir faisaient de moi son successeur à la tête de l’agence. Il avait conservé du poids à la direction régionale et même si ça devait grincer à la base, je savais (tout le monde savait) qu’il parviendrait à ses fins. Il avait déjà annoncé la couleur. La perspective d’une guerre de succession ne m’enchantait pas, même si l’issue en était réglée d’avance. J’avais réduit mes ambitions à leur plus simple expression, croûter et dormir le plus possible sur le chemin de rien du tout.
— C’était ta femme ? demanda Anita.
— Mon ex, oui.
Elle ne m’avait jamais tutoyé. Elle posa sa main sur la mienne.
— Elle fait plus vieille que toi. Tu l’aimes encore ?
— Non.
— On ne dirait pas.
— Tant pis.
— Tu prends des jours pour aller avec elle ?
— Non. Elle est sortie de l’image.
Elle me serra les doigts. Je lui adressai un signe de la tête. Je n’avais plus envie de m’embarquer dans une galère. Je n’étais plus assez neuf pour ça. J’avais trop peur. À vrai dire, j’avais toujours eu peur, la vie m’avait essayé sur un mode craintif et l’affaire était entendue pour de bon. Le pli était pris. Trop tard pour changer de cap. Je lui allumai une cigarette de la main gauche. Elle aussi m’adressa un signe de tête, sans me lâcher la main.
Je l’emmenai dîner à La Calèche. Tony nous donna une table qui regardait l’écluse et le golf miniature. Des gosses disputèrent une partie animée pendant que nous reprenions l’apéritif. Un house-boat vint s’amarrer dans le bassin, et un couple d’âge mur en débarqua, déplia deux vélos et pédala sur le chemin de halage vers l’amont. Je vis un martin-pêcheur traverser le canal au ras de l’eau, vif et droit comme un carreau d’arbalète et s’enfoncer dans la berge. Je commandai deux châteaubriands et une bouteille de Pommard.
À la fin du repas, j’étais vaguement schlass et assez enclin à l’indulgence, au moins à mon égard. Anita reposait le menton sur le dos de la main, accoudée à la table, et s’essayait à sourire dans le vague. Il ne faisait pas encore tout à fait nuit et on entendait les gosses piailler sur le parking. Le couple sortit de la pénombre en poussant les vélos. Ils vinrent prendre un verre au bar. L’homme arborait une casquette de yachtman, et la femme était svelte, le visage tanné par le soleil, l’air décidé. Tony nous offrit sa tournée.
Je fis une Carte Bleue et nous regagnâmes Dizzie Mae.
Je pensai vaguement à Chess, tout en conduisant, puis mes pensées dérivèrent insensiblement, comme d’habitude, et se fixèrent sur ce qui m’était arrivé et auquel je me cognais inlassablement comme une guêpe dans une bouteille. J’avais attendu Marisi dans l’intention de le descendre, mais je ne savais pas si je l’aurais fait, s’il n’avait pas pris les devants en m’arrosant avec son antique Webley 38. Je l’avais abattu avant qu’il ait fini de vider le barillet, d’une seule balle de 45 qui l’avait frappé en plein cœur. Je n’avais pas eu beaucoup de mérite au fond : malgré ses rodomontades, il n’était qu’un truand sans grande expérience des armes à feu et sans rien du tueur. J’aurais pu attendre que l’orage passe et qu’il finisse d’éparpiller ses balles au petit bonheur, au lieu de l’expédier sans autre forme de procès. Je l’avais abattu comme un chien. Et je n’avais rien trouvé dans sa Mercedes.
Je ne lui avais pas laissé l’ombre d’une chance.
Et je l’avais buté pour rien.
Rien du tout.
Pas question de légitime défense, mais j’étais le seul à le savoir.
Anita bougea dans son siège, alluma une cigarette et me posa la main sur l’épaule. J’étais seul à savoir que j’avais flanché — une seule fois, mais c’était une fois de trop. J’étais seul à savoir ce qui bouillait dans ma marmite. Rien de reluisant. Elle me pinça un peu le tissu de la veste.
— Tu m’enlèves, Cavallier ?
— Serait-ce bien raisonnable ?
— Et si j’en ai envie ?
Dizzie Mae ronronnait doucement. Anita se lova contre moi, par-dessus la colonne de transmission. Elle me passa le bras autour du cou, ses cheveux me frôlèrent la joue et elle resta tranquille quelques kilomètres, pendant que je me faisais à sa chaleur. Puis elle écrasa sa cigarette et posa sa paume sur mon genou droit. Elle en avait très envie. Il me sembla que tout allait trop vite. Je me demandai si elle avait suivi des cours par correspondance, ou si elle était beaucoup moins innocente qu’elle en avait l’air, tant son ardeur était convaincante et communicative. J’étais un tout petit machin rabougri et fatigué, côté cœur comme côté jardin, mais elle en fit quelque chose de très capable et décidé.
Je faillis me mettre à ronronner aussi. Les feux de la ville ne la calmèrent pas le moins du monde. Elle avait de très beaux seins fermes et lourds, avec de larges auréoles brunes, dures comme du cuir bouilli. Je ne parvins pas à refermer son chemisier avant d’arriver à bon port. Pas plus dans l’ascenseur qui nous propulsa à son étage. Elle habitait un vaste studio dans un immeuble réhabilité du centre. Il me restait beaucoup de choses à apprendre sur les jeunes filles modernes. Je m’en rendis compte lorsqu’elle s’éclipsa pour revenir dans une tenue des plus éloquentes. On ne pouvait parler de fanfreluches, tout était en soie, minuscule, judicieux et hors de prix. Je pus constater que sa peau avait partout le même hâle discret, couleur de miel, lorsqu’elle pivota sur ses talons aiguille avec beaucoup d’à-propos et de langueur sans rien dissimuler, les coudes levés tout en défaisant ses cheveux qui lui dégringolèrent jusqu’à la moitié du dos. Elle me considéra avec un sérieux réfléchi par-dessus son épaule. Je me sentis les paumes moites et la gorge en carton, et le sang se mit à me gronder aux oreilles. Elle s’approcha avec une lenteur préméditée, sans me quitter des yeux. L’envie me prit bien entendu de foutre le camp à bride abattue, mais je fus trahi par moi-même. J’avais les jambes en plomb et les extrémités glacées. Et lorsqu’elle me renversa sur le lit en s’en prenant à ma ceinture de pantalon, il fut trop tard. Toutes les raisons positives de me tirer (des raisons de gagne-petit) s’évanouirent entre ses doigts et sous sa langue. Il m’en vint d’autres de rester. Très précises et circonstanciées, celles-là. On a beau croire et beau dire, il reste toujours un peu d’appétit et de courage entre les jambes, une opiniâtreté à vouloir, contre vents et marées, en dépit du bon sens.
Et ce fut violent et doux, tendre et brutal. Très joyeux. Deux heures sonnèrent à l’église, derrière le marché couvert, puis trois heures. Je lui tendis une cigarette allumée, au jugé, la tête en arrière sur son ventre plat et dur. Je sentis ses doigts dans mes cheveux, je roulai sur le côté, ma bouche trouva le petit brasier en haut de ses cuisses qui s’ouvrirent sur leur fruit gonflé qu’elle ne marchandait pas. Je comptai cinq heures. Elle avait les yeux grands ouverts dans la pénombre. Elle me regardait, appuyée sur un coude.
— Jacques, tu es le deuxième. Le premier ne compte pas.
— Fichtre.
— C’était une bêtise. J’ai couché avec lui en pensant à toi.
— Alors je suis le premier.
— Le premier et demi… Est-ce que tu as remarqué que j’avais le trac ?
— Pas exactement.
— Qu’est-ce que tu as remarqué, alors ?
— Que moi j’avais le trac. (Elle rit du bout des lèvres. Je caressai ses épaules fraîches, enroulai ses cheveux autour de mon index). Tu ne me crois pas ? Aniti ; je suis un vieux machin fatigué. Trop d’heures de vol. Je me fais l’effet d’un vieux truc en imperméable à la sortie des écoles. Est-ce que tu regrettes ?
Je m’attirai la réponse que je méritais. Elle me tambourina les côtes et me traita d’imbécile.
— Je ne regrette pas, Jacques. J’aimerais que tu arrêtes de sortir des conneries plus grosses que toi. Je suis majeure et vaccinée, je vote depuis quatre ans et je paie des impôts. Trop, si tu veux le savoir…
— Nous en sommes tous là, mon ange.
— Tu ne m’as pas violée…
— Indeed… Ça serait même plutôt l’inverse.
— Alors ? À te croire, tu serais plus vieux que Mathusalem. On dirait que ça te plaît de te traîner dans la boue. Ou c’est pour te faire plaindre ? À quoi tu joues ? Question emmerdes, tu n’es pas tout seul, qu’est-ce que tu crois ? C’est rose pour personne. Tu n’es pas au bout du rouleau. Peut-être que tu as besoin d’un bon coup de pied au cul, c’est tout !
— Pour ça, je te fais confiance…
— Tu crois ?
— Certain : le jour où tu me vireras.
Je l’avais encore bien cherché : elle me répondit par une grossièreté. Puis elle me serra contre elle et m’embrassa, comme si elle avait deviné que je me sentais très triste, tout à coup. C’est que j’avais tiré des plans sur la comète. Lorsqu’elle aurait trente ans, j’en aurais presque cinquante, et quand elle serait dans la plénitude de l’âge, j’aurais déjà attaqué la bretelle de sortie. J’avais peur de la perdre, comme si quelques heures passées ensemble me donnaient le droit de vouloir la garder. Comme si lui avoir fait l’amour m’y autorisait. Je m’étais menti pendant des mois. J’aimais Anita, j’étais tombé amoureux comme le premier crétin venu et j’avais peur de la perdre. Rien de très intelligent. Plutôt que le reconnaître, j’avais été distant et sarcastique avec elle, du moins au début, et même par moments franchement désagréable. Elle n’avait eu aucun mal, le moment venu, à percer mes défenses.
— Écoute, lui dis-je en écartant son visage, autant te dire la vérité.
— Tu as quelqu’un d’autre ?
— Non. Personne. Seulement toi. Tu comprends ?
— Où est le lézard ?
— Ah, merde… J’ai peur.
— De quoi ?
— Je sais pas, moi. Que tu te barres, par exemple.
— J’espère que tu auras peur longtemps, me confia-t-elle.
Et elle se mit à pleurer en me picorant la figure avec ses lèvres.
Je ne dormis pas. Je la tins contre moi, pendant que je jour se levait. Je la regardai enfoncée dans le sommeil sortir de la nuit, entortillée dans le drap, comme si de rien n’était, avec son beau visage tranquille, ses lèvres gonflées, toute occupée à dormir de tout son saoul, je la regardai s’expliquer avec le sommeil. Elle y déployait la même ardeur qu’elle avait mis à faire l’amour. Je lui effleurai la hanche lorsqu’il fut l’heure de se réveiller. Elle bredouilla quelque chose en ouvrant les genoux, cambra le dos. Et m’attira sans ouvrir les yeux.
Nous avions beaucoup de temps à rattraper.
Nous arrivâmes ensemble au journal, pas tout à fait bras dessus, bras dessous, mais tout de même ensemble, ce qui ne parut faire sursauter personne. Je montai voir Tellier en faisant sonner les marches en fer sous mes pas. Lorsque j’entrai, il parcourait un télex et je le laissai terminer, puis je lui annonçai que, tout compte fait, je n’aurais pas besoin de m’absenter et il m’examina sans mot dire en me désignant un siège. Je m’appuyai au dossier, allumai une cigarette. J’avais quelqu’un à voir à la chambre d’agriculture en début de matinée, pour une vente de terrains à la chandelle, avec un sac en vue à cause du droit de préemption de la SAFER. Rien qui fût susceptible d’influer sur le cours du soja au jour le jour, mais tout de même suffisant pour justifier mon salaire. Ensuite, je passerais à l’Union Départementale CFDT où on me tenait un communiqué au chaud sur les projets de licenciement à Electrap.
— Okay, me dit Tellier. Passe chez Blin en revenant. Il a un papier pour moi. (Il prit un air souffrant.) Ça te dirait de couvrir le Festival de Théâtre Pour la Jeunesse ?
Je me sentais bienveillant. J’écartai les paumes.
— Pourquoi non ?
— Ça sera aussi nul que les autres années, mais le Conseil Général y tient, et le maire aussi. Je compte sur ta bienveillante neutralité et ton sens habituel du flou artistique. Sabine ne veut plus en entendre parler. (Il sourit un peu, économe de tout.) Depuis que son jules lui a déniché une vilaine affaire d’abus de biens sociaux, elle est persuadée de bosser pour le Washington Post.
— Fichtre, mon bon !
— Passe voir Achille, pour le Théâtre. Joue-lui un bon coup de flûte.
— Un enchantement !
Il cessa de sourire, posa les yeux sur ma barbe de la veille.
— Panne de rasoir ?
— Non, panne d’oreiller.
Il eut une mimique désabusée. Je passai quelques minutes dans le placard qui me servait de bureau et dont la fenêtre munie de barreaux donnait sur le monument aux morts. Jo et Pérez, les spécialistes des sports me tombèrent dessus. Ils faisaient tous deux des efforts louables pour paraître sortir d’un polar des années quarante, et ils n’étaient pas loin d’y parvenir. J’évitai le deuxième degré de justesse. Ils ne m’aimaient pas, parce qu’à leurs yeux, j’étais toujours un lardu. Ils s’étaient ramassé une bâche avec Anita — et c’était une autre raison de m’en vouloir.
Lorsque je sortis, elle se battait avec le Transpac, mais elle trouva le moyen de m’adresser un petit salut gracieux avec le bout des doigts, et comme je lui répondis par mon habituel sourire sceptique, elle fit mine de m’envoyer son pot de crayons à travers la figure.
Dizzie Mae démarra au quart de tour. Avant de démarrer, je contrôlai que mon sac à appareils se trouvait toujours derrière le siège du passager. Il ne me fallut qu’une seconde pour enregistrer que quelque chose clochait — et pour qu’une giclée de salive glacée me remplisse la bouche. L’une des poches avant était mal refermée. Dans le feu de l’action, j’avais laissé une brique de matériel à découvert et autant pour mes crosses. Je hissai le sac. Il avait été fouillé. On n’avait rien pris, je m’en assurais rapidement, mais il avait été fouillé, sans beaucoup de méthode. Mon cœur fit un double saut périlleux avant, comme dans un trou d’air, et je me passai les doigts sur la figure. J’ouvris la boîte à gants. Il y régnait une joyeuse pétaudière. J’allumai une cigarette. Dizzie Mae ronronnait doucement. Quelqu’un klaxonna derrière et je manquai me flanquer le crâne dans le montant de portière. Je me retournai : la fille me sourit derrière son volant et, par gestes, me fit comprendre qu’elle attendait pour se garer. Je refermai la boîte à gants, mis le cligno et décrochai. J’avais envie de dégueuler et les coudes en verre filé. Mon pied droit dérapa sur l’accélérateur et Dizzie Mae piqua du nez en protestant, le moteur s’étouffa, repartit… Je me battis avec le volant. Je me battis avec la ceinture de sécurité. Je me battis avec l’envie de tout plaquer, de passer à la banque et de me tirer dans l’instant. Je me battis avec la longue houle de la peur, m’essuyai les doigts sur ma cuisse.
Il faisait un temps gris, frisquet.
Avec une demi-longueur d’avance, je pouvais faire un petit bout de chemin avant qu’on me rattrape. Il fallait courir en zigzag, comme un lièvre à travers la luzerne, et ne pas s’arrêter. Dégager tout de suite, leur partir entre les jambes avant qu’ils aient le temps de mettre en joue. Et courir, courir… Je balançai la cigarette par la fenêtre. Je fis le plein chez Total, en profitai pour examiner les serrures pendant que le grand Bernard vérifiait le niveau d’huile. Je ne relevai pas de trace d’effraction.
— Tout est O.K., mon Prince, claironna Bernard. Ça fait quatre cents balles, sec. (Il me confia à mi-voix :) Benito organise un petit flambe, samedi, avec le gratin. Tu en es ?
— Pourquoi pas ?
Il braqua ses larges yeux jaunes sur moi.
— Tout baigne ?
— Ouais…
— On dirait pas… Le fisc te fait des misères ?
— Si seulement ! (Je le payai. Il enfonça les billets dans la petite sacoche qu’il portait sur la hanche droite. Je le gratifiais d’une grimace qui ne lui parut sans doute pas très convaincante, mais il s’abstint d’en remettre.) Non, Bernie, tout baigne.
Il tint la portière pendant que je démarrais, la claqua au dernier moment. Le grondement du moteur couvrit ce qu’il me dit, mais il me sembla qu’il s’agissait plus ou moins de quelque chose à propos de tourisme et de Grecs. Bernie Le Mataf n’était pas un gonze facile à rouler. Il avait la tête près du bonnet. Si je lui confiais mes tracas, je savais qu’il commencerait par passer dans la réserve remonter son M 16 et se bourrer les poches de 5,56. Et en route pour le grand nettoyage de printemps. Il vivait dans un monde en noir et blanc, et pour un certain nombre de raisons, dont certaines étaient parfaitement respectables, il s’estimait redevable à mon égard. Seulement, il avait une jeune épouse et un moufflet de deux ans, et un sursis au cul. J’avais eu du mal à lui obtenir la gérance de la station.
Dans le rétroviseur, je le vis planté au milieu de la piste, les mains aux hanches, à suivre des yeux Dizzie Mae. Il ressemblait à Sam Shepard. J’accélérai un bon coup. Le compte-tours frôla le rouge. Pas question de l’embarquer dans ma galère : pour rien au monde, je n’aurais voulu que mon filleul se retrouve orphelin. Devant la Maison du Peuple, j’étais déjà à cent. Je longeai la voie de chemin de fer sans lever le pied. Cours, Camarade… Je courus jusqu’à la Chambre d’Agriculture, où un pisse-froid m’attendait avec un sourire de loup. Je passai à l’UD-CFDT, où je fus accueilli par un trotsko avec une bâche de communard et une moustache de stal’. Dans son arrière-boutique, Blin me confia un pli cacheté pour Tellier, en se plaignant du prix des alarmes et de leur peu de fiabilité. Il tenait la plus belle bijouterie du canton. Il me fit voir le Walter 9 mm suspendu par le pontet à un crochet, sous son établi. Je soupesai l’arme, éjectai le chargeur et actionnai la culasse. Une cartouche se fit la paire. Je la ramassai, remis tout en place et lui rendis l’arme en la tenant par le canon.
— J’ai un 22 dans la caisse, m’affirma Blin. Un Mauser chez moi… Qu’ils y viennent. Vous prenez quelque chose ? Whisky, porto, Guinness ?
— Je suis bourbon. (Je regardai ma montre. Il allait être midi. J’étais encore endolori. Blin sourit et ses petits yeux bleus s’élargirent de façon candide. Je ne le voyais pas tirer sur quelqu’un, mais si tous les peintres au pistolet en avaient l’air, la moitié de la rousse ne tarderait pas à pointer à l’ANPE.) Navré…
— Four Roses ?
— Par exemple.
Il sortit une bouteille et deux verres à moutarde. Dans un frigo de camping, il prit un bac à glace qu’il passa sous l’eau chaude. Il disposa des amuse-gueule dans une assiette en carton. Au deuxième tour, je sentis que mes oreilles commençaient à friser. Trop tard pour m’intéresser au Théâtre pour la Jeunesse. Trop tard pour m’occuper de ma survie. Je quittai Blin et son armurerie, plus ou moins en rogne contre le monde entier. Est-ce qu’il savait seulement quel effet ça faisait d’étoiler un type ?
J’en doutais.
J’avais tort, mais je ne le savais pas.
Achille me tint la jambe une bonne partie de l’après-midi. Il avait été professeur de lettres, journaliste et attaché parlementaire, trimardeur, peintre en bâtiment et électro. Il pesait deux cent trente livres et l’erreur consistait à le prendre pour un bon gros débonnaire : il avait sorti pas mal de costauds à coups d’estomac, à l’époque où il était videur à Galpi. Il avait de grosses pattes poilues aux doigts courts, dont il se servait pour exécuter de très bons petits tableaux dans la veine du douanier Rousseau, mais sa vraie nature transparaissait plutôt dans des dessins hyperréalistes qui oscillaient en fonction de son humeur entre Hans Bellmer et Aslan. On ne lui connaissait qu’une seule vraie passion, insatiable et dévorante : les femmes. Il habitait un loft près de l’usine à gaz et détenait la deuxième collection de polars de la ville — la première était la mienne. Nous parlâmes de Thomas Stearn Eliot, que nous tenions tous deux pour un must, et de Rilke, de Heidegger et du nuage radioactif échappé d’Ukraine qui nous avait fait un bout de visite.
— Bordel à cul, m’avoua Achille. Vous avez un sacré petit canon dans vos murs. La petiote de la réception… (Il eut un bon sourire rêveur.) Bon Dieu de bois, je me la planterais bien sur le pinceau ! Pas vous ?
— La petiote mesure un mètre soixante-douze…
— Et votre arme de prédilection n’est pas le pinceau, aperçu ! (Il nous remit une poire qui n’avait rien laissé aux indirects. Au prochain verre, ma centrale à inertie afficherait fin de partie. Il s’accouda à la table, ce qui fit saillir ses muscles de lutteur. Il avait les poignets deux fois comme les miens.) Bon rat, Cavallier, qu’est-ce que vous foutez dans ce boxon ?
— J’attends l’heure de la sortie.
— Ouais. Vous pourriez me retourner la question, remarquez.
Je n’en voyais pas la nécessité. Il me remit le dossier de presse du Festival, et me raccompagna jusqu’à Dizzie Mae. Il soupira :
— Elle doit sucer pas mal !
— Plus qu’une lycéenne entre deux cours. (Je mis le contact, baissai la vitre. Achille posa ses gros doigts sur la portière. Le métal vibrait doucement.) See you soon…
— Vous pourriez peut-être en parler à votre standardiste… (Il enleva les doigts, sortit un étui à cigares de sa poche, m’en offrit un. Pas question de laisser passer un havane, je le pris et le mis entre les sièges.) Peut-être que ça lui dirait ? On sait jamais…
Je promis d’en toucher deux mots à l’intéressée. Achille mordait pensivement son cigare lorsque je décampais, il cracha par terre. Dizzie Mae avait fait une touche. Anita aussi ! Il y avait des années où on aurait mieux fait de rester couché.
J’arrivai au journal, juste au moment où Tellier en sortait avec un air de choucas, des clés de voiture à la main. Il ne me laissa pas le temps de débander et m’embarqua par l’aileron dans sa vieille 1100. Elle soutint un bon quatre-vingts pendant tout le trajet qui nous séparait du Centre Hospitalier. Fabre, le patron de la Sûreté Urbaine, se trouvait aux Urgences, flanqué de deux jeunes flics en blouson. Il nous prit à part :
— La femme montait dans sa voiture, sur le parking de la bibliothèque municipale. Un type s’est approché. Il lui a manqué une carotide de peu. Elle s’est mise à hurler. Il lui a flanqué sa lame dans le flanc gauche, trois ou quatre fois, sans que personne réagisse. Ensuite, il s’est éclipsé au pas. En s’effondrant sur le volant, elle a déclenché son avertisseur… Un fourgon rentrait de la Banque de France. Voilà…
— Différend familial, hasarda Tellier.
— Je voudrais bien, murmura Fabre.
Les deux jeunes discutaient avec un interne. Je les connaissais de vue. Il ne fallait pas se laisser prendre à leurs airs relax. Fabre sortit une gauloise, la tapota sur son ongle de pouce et la rempocha. Il ne pouvait s’empêcher de paraître soucieux. J’avais connu ça. Personne n’aime que quelqu’un se fasse suriner dans sa circonscription, en plein jour et devant dix témoins. Il fallait être berzingue pour tenter ce genre de plan.
— On a une idée du type de lame ? demandai-je.
Fabre me considéra de loin. Il enfonça les poings dans ses poches de pantalon. Je devinai la bosse que faisait le calibre, sous son bras gauche. Il le portait dans un étui Bucheimer semblable au mien, la crosse renversée. Ce qu’il nous dissimulait, nous finirions par le savoir. Il avait un deal en tête.
— Une idée très précise, se décida-t-il. Un couteau de chasse Browning. Le genre de truc qui se négocie cinq cent quatre-vingts francs chez tous les armuriers et dans l’allée marchande d’Euromarché. Le type l’a déposé en partant dans une corbeille à papiers. Sans l’essuyer. L’I.J. n’a rien déniché dessus, sauf le sang de la victime, bien entendu.
Il se produisit un micro-événement. Un interphone grésilla et l’interne se pencha derrière la banque. Il se releva et confia quelque chose au plus vieux des deux jeunes poulets. Ce dernier pivota sur les talons et vint à nous. Il adressa un coup d’œil à Fabre, qui hocha la tête — il pouvait y aller.
— Elle a clamsé, nous apprit-il.
Sa voix donnait l’impression qu’on lui avait passé les cordes vocales à la toile émeri. Qu’est-ce que ça serait, lorsqu’il aurait assisté à l’autopsie ?
Dans la cour du commissariat, je m’appuyai les photos de la voiture. Le sang avait une odeur bien caractéristique, et avait empesé le siège en prenant une consistance de cambouis. Il y en avait sur le tableau de bord et le volant, et lorsque le type de l’I.J. souleva le tapis de sol, il en clapota au fond, devant les pédales, pas encore ressuyé. Personne ne devrait saigner comme ça. Je pris un verre avec Fabre, dans leur foyer, sous les toits. Le mari de la victime était hors course : les flics l’avaient cueilli à la descente de son bull, sur la zone industrielle. Il avait failli se répandre quand on l’avait emmené au Centre Hospitalier. Le manard de base, qui venait de prendre une colonne Morris sur le crâne. L’enquête de voisinage n’avait rien donné…
Je rentrai à pied, tapai un papier très modéré, fis expédier les photos de la voiture et de l’arme avec l’accord du substitut de permanence. Anita passa le texte par Transpac. Lorsque je me laissai tomber dans mon fauteuil bridge, je n’avais plus de jambes, une douleur sourde au creux des reins et aux parties. La migraine ne se décidait pas de façon franche, elle campait en lisière. L’effet de l’alcool n’avait rien d’euphorisant. Je n’avais pas pris le temps de déjeuner et j’avais une faim de loup, mais surtout j’avais hâte de regagner ma tanière et de me coller au pieu avec une quantité de somnifères suffisante pour démolir un éléphant. La terre pouvait bien s’arrêter de tourner une douzaine d’heures, si ça ne tenait qu’à moi. Puis je me souvins de la perquise dont avait été victime Dizzie Mae. Tout se mit à se gondoler, les murs et le plafond, l’angle de l’armoire métallique, l’affiche du Mundial. Le portrait officiel de Khomeiny que j’avais hérité du précédent locataire des lieux. Je flanquai le dossier Achille dans un tiroir et m’agrippai à la table en attendant que ça se passe et que la lampe cesse de gigoter au bout de son fil.
Par la fenêtre, je regardai fixement le monument aux morts. Malgré la distance, je connaissais par cœur les vingt premiers noms, mais ça n’avait rien d’un réconfort. J’avais toujours eu une mémoire terrifiante. Je connaissais aussi par cœur toute la filmographie de Walsh et d’Huston, tout le personnel des orchestres qui avaient sévi au Cotton Club, celui de toutes les formations de Ducke et de Stan Kenton. Le pédigrée complet d’une centaine de types fichés au Grand Banditisme, et alors ? Il me vint un spasme mental. Alors, Sonia était revenue. Elle m’avait plus ou moins supplié de retrouver Chess. Sauvage, lui, avait fait irruption sur mon lieu de travail, afin de me conseiller amicalement de n’en rien faire. Il était reparti avec la photocopie du rapport caviardé. Ah et oui : les dix bâtons ! Et Zimmer, mon généreux mécène, le bordereau apocryphe… Prends l’oseille et tire-toi. C’était un beau titre de cinéma, mais il n’y avait que dans certains films qu’on s’en tirait, et pas tous, encore.
J’avais payé ma dette. En douce, mais je l’avais payée.
Plus question de bouger.
J’oubliais quelque chose. Quelque chose qui se profila dans l’embrasure de la porte, un sac de toile au bout du bras, et qui devint quelqu’un au sourire anxieux en me signifiant qu’il était temps de décamper. Je la regardai un bon coup à la racine du nez, pris une longue inspiration en appui bras tendus au bord de la table. Il était temps d’arrêter les frais. Le sourire s’effaça et fit place à une expression tendre et désolée. Je me dégonflai comme une baudruche, me levai et lui pris le bras, tout en cherchant les clés de la boutique.
Tellier avait regagné ses pénates.
Je fermai les portes d’entrée. Il bruinait doucement. Je pris la main d’Anita et la mis dans ma poche d’imperméable avec la mienne, je remontai le sac à appareils. En passant, la glace de l’annexe nous renvoya notre image. J’avais l’air maussade et harassé, je ne faisais pas exprès d’avoir l’air dur et de sortir d’un bouquin de W.R. Burnett, et elle ne se forçait pas pour ressembler à la fille des pubs Coca-Cola. Nous faisions une drôle de paire !
Nous commençâmes par aller chez elle, chercher quelques affaires pour la nuit. Puis nous passâmes un bon moment à faire des courses à Euro. Nous ne nous lâchions pas beaucoup la main. Personne ne se retournait sur nos pas. Les haut-parleurs distillaient de la soap-music, entrecoupée de réclames, comme on disait quand j’avais vingt ans — et qu’Anita faisait sa première dent. Je poussai le caddy d’un pas décidé jusqu’aux absidioles du Temple de la Consommation, où je fis l’emplette d’un carton de Kentucky Home. Près des caisses, je fis l’emplette d’un bouquin sur le Texan T6 dans la guerre d’Algérie, l’avion qui avait connu soixante ans d’activité — un taxi inoubliable pour tous ceux qui l’avaient eu entre les pattes. J’acquis également à un prix exceptionnel le Nina Simone Live In Paris, double album sur lequel figurait l’interminable Gin House Blues des sieurs Troy et Henderson, et une très personnelle interprétation de Ne me quitte pas. Je suivis Anita pour les victuailles, plongé dans mon bouquin et des souvenirs d’appui-feu et de montagnes violettes.
Si j’avais laissé la grille ouverte, je ne m’en rappelais pas. Les arbres dégouttèrent sur le pare-brise au passage, les phares balayèrent des troncs serrés, des branches basses que j’avais la flemme de tailler frôlèrent les vitres, lorsqu’elles ne tentaient pas de s’agripper aux rétroviseurs. La maison apparut carrée et bourrue, tapie dans l’obscurité, rien moins qu’avenante. Anita ne pipa mot. Je descendis ouvrir le garage. Il ne pleuvait plus. Je rentrai Dizzie Mae, coupai le contact. Il y eut les habituels craquements de la mécanique qui commençait à refroidir.
— Tout le monde sont là, dis-je à Anita.
Elle me jeta les bras autour du cou.
Un peu comme si elle me souhaitait la bienvenue.
Beaucoup plus tard, après le transbordement des courses et une rapide visite guidée, nous nous assîmes sur le divan, devant un feu de sarments. Elle avait faim, et moi aussi. Nous expédiâmes le plateau-télé biplace que j’avais composé en deux temps trois mouvements. Puis elle me demanda si j’avais des films de cul dans ma collection, et je fus contraint d’avouer que le plus audacieux était sans conteste la Comtesse aux pieds nus de Mankiewicz. Je lui affirmai que je menais une existence de moine-soldat, à quoi elle répondit par un petit rire sec et mince sur tempo hard-rock, en me flanquant une tape sur la joue :
— Toi, un moine-soldat ? Combien de femmes ont défilé ici, monsieur le moine-soldat ?
— Tout ce qui porte jarretelles dans les limites de la cité, trésor.
— Même les traves ?
— J’ignorais qu’il y en eût. Comment c’est un trave ?
— La même chose que toi et la même chose que moi, mais dans le désordre. Où sont les pipi-room ?
— Au fond du jardin. Je te montrerai.
Elle fit mine de frissonner les coudes au corps. Je lui retirai seulement son chemisier. Elle se rengorgea sous mes lèvres, et commença à me pétrir les épaules et la nuque avec une détente de tout le corps. Toutes les chattes et quelques femmes en étaient capables. Elle bredouilla pas mal de choses en secouant la tête de droite et de gauche, et fit montre d’une extrême impatience, ainsi que d’un vocabulaire direct et précis. En substance, j’en retirai la vague impression qu’elle souhaitait que je la traite un peu comme une fille de rien. Chandler avait commis quelque chose à propos des duchesses et des putains, au sujet de leur mode d’emploi réciproque. Elle voulut se débarrasser de sa jupe et je dus lui capturer les poignets. Alors elle me mordit l’épaule, et pas qu’un peu. Je me rappelai les techniques d’immobilisation qu’on m’avait enseignées à l’École de Police. Elles convenaient en principe à tout un tas d’excités, mais pas à un chat-tigre de cinquante kilos, un chat-tigre pourvu de plus de griffes que la déesse Shiva n’avait de bras, et d’un tas de crocs acérés. Alors j’abandonnai toute forme de loyauté et je plongeai sous sa garde. J’essuyai quelques vigoureuses ruades, bien entendu, mais je la mordis à travers le nylon noir, très au-dessous du nombril, je le reconnais, en bas du triangle danger, et elle se contenta d’onduler sous ma bouche en me pressant contre elle, jusqu’au moment où ses plombs sautèrent.
Nous restâmes un grand moment silencieux, ensuite, à regarder le feu s’éteindre. La pluie se mit à crépiter contre les vitres. Il n’y avait pas un souffle de vent, seulement une pluie lourde et triste, comme un trop long chagrin. Là où Anita m’avait griffé, le dos me cuisait. Elle s’absenta un instant. Lorsqu’elle revint, j’avais ouvert le divan et ranimé le feu. Il n’était que minuit.
Je la déshabillai, retirai mes fringues froissées et m’étendis contre elle. Les draps semblaient humides de n’avoir pas servi. J’éteignis la lampe. Il restait le reflet du feu. Je lui défis ses cheveux et elle s’ébroua. Elle avait les yeux très sombres, très sérieux. Elle me dit :
— Tu es le vilain monsieur que j’aime. Répète !
— Tu es le vilain monsieur que j’aime, nasillai-je.
— Idiot…
— Idiot…
Elle me prit la figure dans ses mains.
— Tous les deux, maintenant, Jacques. Pas moi toute seule. D’accord ?
Je hochai la tête. Elle m’accorda avec gravité un tout petit baiser de rien du tout, et me tourna le dos, couchée en chien de fusil. Elle m’attira contre elle. Je me comportai réellement comme un vilain monsieur. Un très vilain, même. Et lorsque tout fut fini, elle me garda en elle. Je crus qu’elle pleurait. Je lui frôlai les paupières. Elle trouva le moyen de me mordiller les doigts.
— Je t’ai fait mal ?
— Presque pas. Je t’aime tellement, Jacques. Tu me crois ?
— Oui, je te crois.
— Depuis le premier jour. Comment tu expliques ça ?
— Il n’y a pas d’explication.
Je posai mes lèvres sur sa nuque où courait un fin duvet blond. Nous chuchotions à peine. Je lui pris la main, nous entrelaçâmes nos doigts. Pas d’explication !
— Est-ce que tu te sens un peu moins triste ? me demanda-t-elle.
— Triste ?
— Tu es l’homme le plus triste que j’aie jamais rencontré !
— C’est que tu n’as pas dû en rencontrer beaucoup.
Elle me donna un coup de talon dans les chevilles. Je lui pris la taille et la serrai. Je n’étais pas triste du tout. Elle plaqua ses cuisses contre les miennes, remua les reins. Nous n’eûmes aucune peine à nous retrouver. Et tout recommença, en plus doux et paisible, infiniment plus ample. Elle me broya les doigts entre les siens et tout le temps qu’elle jouit, je lui murmurai à l’oreille que moi aussi je l’aimais.
Comme je n’avais jamais aimé aucune femme.
Le malheur, c’est que c’était vrai.
Coquin de sort !
À quatre heures, quelqu’un appela. Lorsqu’après m’être extirpé de ses bras, j’arrivai à décrocher, il n’y avait plus personne au bout du fil. Je ne parvins pas à me rendormir. J’écoutai la pluie, en luttant contre l’envie d’en griller une. Puis il cessa de pleuvoir et je ne m’en rendis pas compte tout de suite, seulement beaucoup plus tard, au fourmillement du silence. J’entendis une chevêche chuinter non loin. Il me sembla entendre un pas sur le gravier. Je me levai sans bruit, me déplaçai lentement jusqu’à l’entrée, étouffai le bruit du placard. Je trouvai le 45 à sa place, entortillé dans un chiffon, au fond de la boîte à chaussures où je l’avais remisé, trois quarts de siècle auparavant juste au commencement de mon éternité. Dans la cuisine, je remplis un chargeur en silence, l’enfonçai dans la crosse et actionnai la culasse en l’accompagnant. Je m’embusquai dans l’ombre de la porte. Un mince rayon de lune dispensait sa clarté laiteuse sur le gravier. Je restai immobile jusqu’à ce que mes yeux larmoient, et que le moindre fourré des ombres menaçantes surgissent — au garde à vous !
En guise de chant funèbre, la chevêche chuinta encore.
Il y eut un froissement d’herbes soudain et de tout petits cris plaintifs, bien vite étouffés, et de nouveau le silence étale. Je me passai le dos de la main sur le front. La nuit vivait sa vie, avec son cortège de minuscules tragédies, de petits drames bien atroces, ses traques inexpiables, son tissu de peurs et de crimes. Chat ? Fouine ou belette ? Je savais que deux renards hantaient le parc. Ils s’en prenaient aux garennes. Je me trouvai brusquement très con, avec mon automatique entre les doigts, une cartouche dans la chambre. Assez semblable à Blin, finalement. Je laissai couler un filet d’eau, en bus deux verres. Il me semblait avoir lu quelque part que ça aidait à dormir. Ma montre marquait cinq heures. Le jour n’allait pas tarder à se lever.
Je retournai me coucher. Je gardai le 45 à portée de main, sous le divan. Et je sombrai dans le sommeil. Comme on tombe de toute sa hauteur.
Ce fut Anita qui me réveilla. Elle avait fait du café et beurré des biscottes. Elle portait un T-shirt blanc qui lui arrivait en haut des cuisses, et rien d’autre. Elle me poussa et posa le plateau entre nous deux. Je déposai un baiser sur son genou poli et doux. Elle me fourra un des plus vieux bols qu’elle avait dû trouver entre les doigts, le remplit de café.
— Crème, lait ?
— Lait… (Elle le versa.) Demain matin, c’est mon tour.
— C’est ton tour ?
— Le petit-dèje…
— Qu’est-ce que ça veut dire, ça. Demain matin ?
— Ça veut dire que je te garde.
Elle eut un geste preste. Elle me posa le 45 sur le nombril, s’essuya les doigts avec un kleenex et enfourna une biscotte beurrée. Puis elle me fixa.
— Tu veux me garder… Avec ça ?
Je saisis le Colt et l’expédiai dans le fauteuil. Il disparut entre les coussins. Je la regardai par-dessus le bord du bol.
— S’il le faut, oui, sans hésiter !
— Bon Dieu, tu es complètement fou.
— Oui, Mme Cavallier.
Elle écarquilla les yeux, rétorqua durement :
— J’espère que tu ne te sens pas obligé de sortir des choseries plus grosses que toi.
Je lui pris la main. Elle me considéra avec une fixité soudaine. Je persistai et lui demandai ce qu’elle en pensait d’en prendre pour vingt ans ? Elle fit une petite mine chiffonnée. Il fallait que je demande à son papa.
Je m’extasiai.
— Parce que tu as un papa !
— Un papa, une maman. Papa polack, maman rital. Une flopée de sœurs. Comme tout le monde. Pas toi ?
— Moi ? Non : on m’a trouvé sous un porche.
— Arrête, je vais chialer !
Il n’y avait vraiment pas de quoi.
Le vendredi matin, deux événements se produisirent. Tellier me téléphona à la boîte qu’il se sentait patraque. Est-ce que je pouvais prendre les rênes jusqu’au lundi, qu’il ait le temps de se retourner ? J’avais prévu un dégagement mais tant pis. Je passai le voir, toutes affaires cessantes. Sa femme était partie en courses. Il me reçut dans son petit bureau rempli de maquettes de bateaux sous verre. J’en comptai une douzaine. Aucune n’était prévue pour naviguer. Tellier portait une chemise de flanelle bleu foncé, un bas de treillis et des mules. Foxie, son épagneule, était couchée en rond sous la fenêtre. Lorsque j’étais rentré, elle m’avait adressé un bref coup d’œil et avait soupiré très fort, puis elle avait reposé le museau sur ses pattes et baissé les paupières. De temps à autre, un bref frémissement lui courait sous la peau.
Tellier alluma la petite cafetière électrique posée sur le bureau. L’eau ne tarda pas à gargouiller. Il me fit signe de me servir et me regarda boire en grignotant de petits gâteaux maison à la peau de lait. Je me bornai à examiner la galère la plus proche. Il n’y avait rien à dire. Je souhaitais intérieurement qu’il tînt le plus longtemps possible. J’avais trop peu d’amis pour en perdre à tout bout de champ. Seulement, la parcimonie de ses gestes, la lassitude du ton trahissaient une grande usure, et par-dessus tout la terrible tentation de baisser les bras que j’avais rencontrée chez pas mal de gens de tous âges — que j’avais fini par retrouver à plus ou moins long terme en gisants plus ou moins satisfaits.
Et merde !
Je rentrai au journal. La direction régionale m’appela et me tint la jambe une bonne heure. Lorsque je raccrochai, Anita me passa le Commissariat. Fabre avait sa voix des mauvais jours.
— Où est Papy ?
— Sur la touche…
— Ah merde !
— Les grands esprits se rencontrent…
— … Sur les chemins de la bêtise.
— C’est pas à ça que je pensais.
— Toujours le palpitant ?
— Je n’ai pas eu droit aux confidences, mais on le dirait bien. (Je soupirai. Fabre répéta merde.) Vous avez quelque chose ?
— Moi, rien, déclara Fabre. Vous n’êtes pas au courant ?
— Au courant de quoi ?
— Une autre bonne femme vient de se faire suriner. Elle était descendue acheter le journal et des cigarettes. Le type lui a fait un des plus beaux décolletés que j’aie jamais vu.
Je reconnus le ton cynique qui est souvent la marque du vieux poulet. La plupart du temps, ça leur tenait lieu de blindage. Les pires étaient ceux qui accueillaient la mort avec indifférence. Je n’en avais pas compté beaucoup. J’allumai une cigarette, me raclai la gorge tout en ouvrant le canard. Mon papier faisait deux colonnes en page locale et la photo avait une précision cruelle.
— Elle a une chance de s’en tirer ?
— Pas la moindre. Le type l’a saignée comme un goret. Elle est morte.
— Ah, merde.
— Je vais au Tribunal. Ça vous dirait d’en être ?
Ça ne me disait rien, mais pas moyen de faire autrement ! J’indiquai à Anita où elle pouvait me joindre. Elle me dit qu’elle m’attendait pour déjeuner. Je pris Dizzie Mae sur le parking et me rendis au TGI. Le briefing avait lieu chez le Proc’. Je me fis petit dans un coin. Il s’était remis à pleuvoir, et je regardai l’eau ruisseler sur les grandes vitres. Il faisait à peu près aussi sombre dehors que dedans. Je ne pris presque pas de notes. Fabre fit passer des photos polaroid de la deuxième victime. J’avalai un peu de salive. Louviers, la jeune juge d’instruction en jeans et bottines mauves, à qui je les tendis me tapa une cigarette.
— Bon sang, dit-elle à mi-voix.
— Pas loin de six litres, murmurai-je.
Je n’avais pas envie de faire le malin. Je me sentais aussi vaillant qu’une fourmi écrasée. L’assassin était un dingue. Les assassins ? C’était le boulot des flics. Le Procureur m’adressa la parole. Il avait soixante ans et une réputation de sévérité parfaitement justifiée. Je n’y trouvais rien à redire.
— Nous jouons la transparence, Cavallier.
— Je le vois bien, Monsieur.
— Parfait. Que comptez-vous faire ?
— Rien qui puisse gêner les recherches. (J’allumai une Camel.) Rien qui soit susceptible de flanquer la panique en ville.
J’avais surtout envie de décamper. Le briefing s’acheva peu avant midi. Hammer, le Procureur, me retint quelques instants.
— Fabre m’a appris que Tellier est malade ? Est-ce que vous l’avez vu ?
— Oui.
— Comment est-il ?
Je bougeai la main comme une gouverne de profondeur.
— Bon sang, soupira Hammer.
Je m’abstins de lui faire remarquer que la petite Louviers avait dit la même chose, à propos des photos. Il se passa la main sur sa courte brosse gris fer. Pour le peu que je savais, Tellier et lui avaient servi dans la même unité des Forces Françaises Libres, avec Durrieu, le Directeur de Cabinet du Préfet. Auparavant, ils avaient poursuivi leurs études dans le même collège de la ville — le seul à l’époque. Après diverses pérégrinations, ils étaient revenus au pays, qui s’enorgueillissait de la réussite de ses fils. À juste raison, me paraissait-il. Hammer me dévisagea, comme si j’étais une manière de Messie.
— Est-ce qu’il va s’en tirer ?
— Je le souhaite autant que vous, Monsieur.
— Je le sais, Cavallier. Notre ami a beaucoup d’estime pour vous. Je connais la sûreté se son jugement… (Il contourna le bureau, me raccompagna jusqu’à la porte.) Je sais que vous ferez pour le mieux…
Nous nous serrâmes la main et je descendis les escaliers du Palais en m’emmitouflant dans mon trench. Fabre m’attendait dans sa 305, sur le parking. Je jetai la cigarette trempée que le vent aigre avait failli m’arracher de la bouche. Je m’installai dans le siège du passager, étendis les jambes. La radio de bord grésillait dans la boîte à gants.
— Je vous ramène ? proposa Fabre.
Je fis un petit signe du pouce en direction de Dizzie Mae allongée sous la pluie. Fabre se pencha, la vit et sortit une cigarette. Un fourgon annonça son retour à l’Usine, le gardien de la Salle de Commandement signala bien reçu. Les indicatifs aux noms de pierres précieuses (ou semi-précieuses) n’avaient pas changé.
— Une sale affaire, confia Fabre.
Je le savais aussi bien que lui. J’avais dirigé un Groupe de Répression du Banditisme assez longtemps pour reconnaître une cagasse d’une affaire de routine. Les pires étaient provoquées par des fondus, qu’on ne finissait pas toujours par alpaguer. Je n’avais jamais mis la main sur le Violeur de l’Autoroute. Il s’était calmé tout seul, ou bien il avait été muté ailleurs — ou encore il était mort dans son lit, entouré de l’affection de ses proches… Huit victimes en dix mois. Il était passé entre tous les dispositifs de surveillance, et pourtant il n’opérait que sur la surface d’une aire de repos. Une seule fois il avait manqué son coup en s’en prenant à une fille qui pratiquait l’aïkido en équipe de France.
— Est-ce que vous connaissez bien Sauvage ? me demanda Fabre en fixant son pare-brise.
— Plus ou moins. (Une boule m’obstrua la gorge.) Nous avons bossé dans le même SRPJ. Il doit être divisionnaire, à présent.
— Pas encore, mais ça ne saurait tarder. Quel genre de type ?
Je m’abstins de me mouiller.
Le Commissaire Principal Fabre ne jugea pas utile de paraître me prendre au pied de la lettre. Je n’essayai pas de connaître le pourquoi de la question. Ce que je ne savais pas, on ne pouvait pas me faire grief de l’ignorer. Je réprimai une violente envie de pisser. Je jouai au con. Fabre me rendit la pareille. Tout était pour le mieux — dans le pire des mondes possibles. Je compris que l’entrevue était terminée lorsqu’il fit hennir le démarreur de la 305.
Je rentrai au pas dans les embouteillages de midi, en écoutant Jimmy Dawquins — l’un des meilleurs chantres du Chicago Blues moderne — sur le lecteur de cassettes. Anita m’attendait. Elle se fit un raccord de maquillage en vitesse et nous allâmes manger à la cafétéria. Selle d’agneau aux herbes, frites, salade. Côtes du Rhône. Nous passâmes prendre le café au Globe.
Tout ce qui comptait dans la presse écrite et parlée dans le coin, deux éléments de la magistrature, plus Tokyo, un flic intrépide des Renseignements Généraux, avait investi une banquette et pas mal de sièges. On nous fit de la place, de la manière la plus naturelle du monde. Comme si tout le monde s’y était attendu d’entrée de jeu. Tokyo nous apporta les tasses, plus une poire pour moi et un Cointreau à Anita.
Il cessa de pleuvoir. Un soleil éclatant parvint jusqu’au fond de la rue. On prévoyait un beau week-end, avec des températures plus élevées que les normes saisonnières. Tokyo me demanda des nouvelles de Papy. Ce que je lui appris sembla le contrarier. Puis il s’enquit de la santé de Dizzie Mae. Elle avait décidément beaucoup d’admirateurs, pour une vieille de son âge !
— Le jour où vous voulez la bazarder, Cavallier, pensez à moi ! sourit-il. C’est un quoi ? Un V 6 Ford ?
— Négatif : V 8 Ford.
Il s’enthousiasma :
— Comme dans Maybelline ! (Il fredonna les paroles d’une voix juste, en s’accompagnant à la batterie avec un manche de cuillère à café. Le jour où il avait décidé de chasser le crime, il avait privé le monde des variétés d’un chanteur de premier ordre.) Chuck Berry, vous vous rappelez ?
— Comme si j’y étais !
Il me sembla que ma voix sonnait avec amertume. Qu’est-ce qu’ils avaient tous, ces gosses, à pomper ce qui avait été ma jeunesse, quand ils ne s’en prenaient pas à Phil Marlowe et aux quarantièmes rugissants ? Ou peut-être les gens de mon âge n’étions pas si ringardos que ça, après tout. Nous discutâmes de Bo Diddley et de Cari Perkins, l’immortel inventeur de Blue Suede Shœs, et de la diabolique manière qu’avait Elvis le Pelvis de remuer sur scène, à en faire péter les bretelles de soutien-gorge et à tremper les panties. Je me rappelai que j’avais tenu la guitare solo, une Fender Jazz Master, et parfois le piano dans l’orchestre du bahut, à l’époque où il suffisait de connaître dix accords et de savoir étouffer un rythme des feulements rauques pour faire trembler les murs du patronage. L’époque des amplis rachitiques et des court-jus. Rien à voir avec la sono qui transformait de nos jours le moindre concert en reportage sur les ravages des B-19 dans la Ruhr, fin 44.
Anita me mit sa montre sous le nez.
Sur le parking, Tokyo posa la main sur le flanc brûlant de Dizzie Mae. Je lui proposai de le laisser à l’agence. Il accepta. Puis je pensai à lui lancer les clés. Il les attrapa avec une agilité remarquable. À son expression, je compris que je pouvais lui demander ce qu’il avait de plus cher au monde, et que je l’aurais. Par exemple, les prévisions pour les prochaines cantonales.
À sa manière de dompter Dizzie Mae, je devinai qu’elles seraient exactes.
Je passai la moitié de l’après-midi à expédier des conneries administratives. Sabine vint me faire le point sur son Watergate. Elle souffrait d’exophtalmie et avait embrassé la mode punk. Ses vingt livres de trop et sa voix cassée lui donnaient des airs de camionneur. Ou si c’était le cuir noir ? Elle avait été coiffée comme un Iroquois du débarquement de Normandie, mais de ce côté-là, les choses semblaient plutôt s’arranger. Elle avait cessé de se transpercer les oreilles avec des épingles à nourrice de la taille d’un papillon exotique. Elle me tapa une Camel.
Je l’entendis en bas papoter avec les gens des sports. Lorsqu’elle fut partie, Jo entonna à pleine voix une comptine de son cru, où il était question d’un attribut qu’il faisait rimer ingénieusement avec Sabine. Je poussai un coup de gueule. Il fut accueilli par des vociférations d’allégresse. Je ne pus m’empêcher de sourire. Achille passa me voir. Il portait sa tenue de peintre montmartrois.
— Vous avez parlé à la gosse ?
— À la gosse ? Ah, non. Ça m’était sorti de la tête.
Il se laissa tomber dans le fauteuil en face de moi.
— Tant pis. Vous avez pris du galon ?
— Non. Et je ne le souhaite pas.
— C’est à souhaiter pour personne. Vous croyez que ça va marcher ?
Il faisait une chaleur poussiéreuse dans le bureau. J’allai entrouvrir la fenêtre. Au retour, je trouvai des bières en boîte dans le petit frigo du boss. J’en lançai une à Achille, qui la captura au vol avec beaucoup d’à-propos, et ouvris l’autre. Je m’en collai la moitié sur la chemise en arrachant l’opercule et le liquide frais me dégoulina entre les doigts. Manifestement, je n’étais pas doué pour ce genre de sport — et je n’avais ni verre, ni sel sous la main. À bras tendu, mon vis-à-vis exécuta un sans-faute, ah mais !
— Que quoi va marcher ?
J’essayai de ne pas m’entamer les lèvres.
— La petite, en bas. Vous croyez qu’elle va être d’accord ?
— Ma foi… (Je bus quelques gorgées, examinai la boîte comme un chat sa litière propre. J’appris que c’était de la bière sans alcool.) Vous pourriez peut-être lui demander, vous ne pensez pas ?
— Ouais. Je verrai en partant… Vous avez pris Europe, ces derniers temps ?
Je fis non de la tête. Une bière sans alcool, c’était mieux que pas de bière du tout. Et je préférais mes cassettes aux radios périphériques : il n’y était pas question de libéralisme économique et les chefs de bande qui y sévissaient venaient de chez Capitole ou RCA — et pas de l’ENA et de HEC. On y prenait des riffs qui ne devaient rien à l’électronique ou aux grands mouvements d’opinion. Les étrangers n’y étaient pas tenus pour responsables de tous les maux.
— Dommage, déplora Achille. Leurs flashs sont pleins du dingue au couteau de chasse… (Il examina la boîte à son tour en marquant du ressentiment. Entre ses doigts, elle passait pour une miniature publicitaire.) C’est pas avec c’t’outil qu’on se péterait la ruche, hein ? Pas étonnant que votre singe se retrouve sur le flanc, à picoler des trucs pareils !
J’approuvai, le visage sombre.
Lorsqu’elle fut vide, il froissa la boîte dans sa paume, comme si de rien n’était. Il l’expédia juste dans la poubelle d’un geste tout à fait négligent. Les exploits des gros bras n’avaient jamais suscité mon enthousiasme. Tout au plus un peu de crainte (beaucoup de crainte) quand ils jugeaient bon se produire avec un démonte-pneu, un manche de pioche ou un cric de camion. Il me broya les doigts en partant. Presqu’aussitôt après, Anita grimpa les marches en ferraille quatre à quatre. Elle se planta les poings sur les hanches à la porte. Comme j’étais au téléphone, elle dut patienter. Et lorsque je raccrochai, elle lut sur mon visage qu’il valait mieux écraser.
Mon correspondant venait juste de m’apprendre que le futur divisionnaire Sauvage s’était sorti indemne d’un pet à cent-soixante. Sa R18 de service était bonne pour la casse — enfin, ce qu’il en restait. Et devinez le prochain sur la liste ?