Il y eut de la pluie dans la nuit et au matin l’herbe était trempée et la brume collait aux creux — pour un peu, on se serait crus fin octobre. Une tourterelle gémissait avec une discutable opiniâtreté, juchée tout en haut d’un poteau en ciment. Des hirondelles gazouillaient avec ferveur, et un peu de jubilation, agrippées aux bardeaux. On nous apporta un double petit déjeuner à l’américaine et un aspirateur commença à ronfler dans une autre chambre. En bas, une fourgonnette livra le pain, le girafon relevé. Des bruits de ferraille montaient des cuisines. La Lancia était toujours là où je l’avais laissée.
Anita écarta ses cheveux emmêlés. Nous avions passé une sacrée nuit. Elle me tira la langue. Je me tapotai la face avec un sourire sceptique. Là où j’avais percuté le policier, c’était engourdi, ça ne tiraillait plus beaucoup. Je ne tarderais pas à reprendre figure humaine. Du téléphone dans le petit bar, j’appelai Fabre. Il prit instantanément.
— Vous avez le paquet ?
Je l’entendis soupirer.
— Où êtes-vous, Cavallier ?
Je lui indiquai l’endroit.
— Une petite heure de route, pour vous moins…
— Parce que vous imaginez que je vais mettre le gyrophare et le deux-tons ? Pourquoi pas une charge au clairon, du temps que vous y êtes ?
— Vous l’avez manqué, c’est ça ?
— J’ai touché mes frais du deuxième secteur. Comment est la croque, dans votre gourbi ?
— Eh bien, beaucoup moins dégueulasse qu’on l’imaginerait dans ce genre de baisodrome pour cadres… Vous n’avez quand même pas l’intention de cigler l’addition ?
— On verra. Vous avez pris votre casse-croûte ?
— Si c’est de la gosse que vous parlez, elle est en haut… Ça vous ennuierait de la passer sur votre terminal ?
Il élabora un rire qui évoquait avec pas mal de justesse le bruit que fait une poignée de graviers sur de la tôle ondulée.
— Longtemps que c’est fait. Disons… à midi.
Je saisis une carte à cheval, commençai à lui lire.
Il soupira en raccrochant. Je fis de même et appelai Willy. Quelqu’un avait neutralisé Rambo et l’Élégant dans la Turbo. Les deux, avec un jet d’incapacitante. L’avant-veille dans la nuit. Qui que ce fût, il s’était attiré ma reconnaissance. Je commandai un martini-gin au loufiat de service. Il tomba pile sur le dosage idéal. Je le bus vautré dans un transat sur la terrasse, à l’ombre de tamaris plantureux. Ma montre marquait dix heures trente-quatre. J’entendis pérorer au bar. Elle sortit dans la lumière. Elle portait une robe en piqué blanc, des sandales à lanières et une paire de Vuarnet. Avec son stock de cheveux, elle avait travaillé quelque chose à mi-chemin de la choucroute et du maelstrom, peut-être en hommage aux années cinquante, bien avant même que le patron des bébés se penche sur son plan de vol. Elle s’approcha avec appréhension — ou c’était le soleil qui la gênait. Je lui marquai un transat. Elle s’assit sagement. Je lui enlevai les lunettes.
C’était bien de l’appréhension.
Elle but quelques gorgées de mon verre. Si elle avait dans l’idée de lire dans mes pensées, c’était râpé, frangine.
On nous installa une table, dehors, on déploya le parasol. Fabre rangea sa 505 dans la cour à douze heures deux. Il portait un complet blanc cassé, une chemise noire ouverte et des mocassins noirs. Il retira sa veste et la disposa sur le dossier de manière à dissimuler le revolver dans son étui de ceinture, ainsi que l’étui à menottes et la réserve de cartouches. Je lui conseillai le martini-gin et il opta pour ce que la carte appelait « Chaussettes Blanches » en anglais. Il s’y trempa les lèvres, comme Socrate avait dû le faire avec la ciguë, puis il se détendit un peu.
Beaucoup moins que Socrate, tout de même.
— Ils ont forcé sur la poudre à canon. (Il aplatit les mains sur la nappe.) Mademoiselle fait partie de la charrette ?
— Par force. Vous l’avez manqué.
— Dit comme ça, vous ne rendez compte que d’un aspect de la question. (Il me fixa d’un œil vague.) Bon, notre ami villégiaturait bien à l’endroit indiqué. Nous avons procédé à des relevés d’empreintes… Aucun doute possible. (Il reporta les yeux sur une autre table. Des cadres.) Pour monter la souricière, vous imaginez que j’ai dû en référer au haut de la gamme…
— J’imagine.
— Juste après votre appel. Chess décrochait moins d’une heure plus tard. Vous pouvez l’avoir affranchi. Non ? Je ne le crois pas. Nous l’avons manqué parce qu’il y a eu une fuite quelque part.
— À l’Usine ?
— Mais non, qu’est-ce que vous croyez ? Au tabac du coin !
Il bougea le torse, comme je le faisais quand je portais le même attirail que lui. Anita touillait le contenu de son verre. Les cadres discutaient avec l’âpreté de grands capitaines et il était clair que chacun avait sauvé l’entreprise et plus généralement le pays de la catastrophe pour ainsi dire chaque matin, entre le brunch et le moment de tirer la chasse. On nous apporta les commandes et une bouteille de Gevrey-Chambertin. Fabre se comporta avec vaillance, Anita se tint bien, et moi je me bornai à chipoter.
— Bon, se décida Fabre. Commençons par le commencement. Vous aurez à cœur de boucher les trous au hasard, et si d’aventure quelque chose suintait de cet échange de vues, je me fais fort de vous casser les dents à tous les deux… (J’acquiesçai sans mot dire.) L’opération remonte à huit mois… Eh oui ! Au départ, l’initiative en revient à l’Office Central — et à lui tout seul. Cent livres, c’est déjà bien, alors que les contacts de Hong-Kong ont télexé dix fois la mise… Branle-bas de combat ! Le dispositif maousse. Une demie-tonne de talc, ça fait beaucoup plus de bruit qu’une grenade offensive dans un dîner officiel, même si c’est encore loin de celui que provoque le R.G. Grandes oreilles, filatures, tout le tremblement… Et rien ! Je veux dire : rien où on l’attendait. Les gros investisseurs traditionnels ne sont pas dans la course. Ils ne montent au filet que plus tard, sans doute sur une indiscrétion, calculée ou pas. Passons… Eux trouvent, et par voie de conséquence, nous aussi. Chess. On le met sous cloche. Sept mois, jusqu’au moment où il nous claque entre les doigts… Indiscrétion ? L’Office ne lâche pas le morceau, loin de là ! Les Allemands et les Hollandais, les Italiens sont mis au courant. Riposte commune, etc… L’Office s’adjuge la collaboration de la Direction de la Police Judiciaire. La DST est, elle aussi, avisée… Tout le monde sur le pont. Rien à ajouter ?
— Rien pour le moment.
— Ouais ! Qui dit Chess, dans les dossiers… dit : vous !
— Sans blague !
— Sans blague. N’allez pas me raconter des conneries d’atteintes aux libertés individuelles et tout. D’accord ? Et vous : rien. Passé au crible, environné. Rien. À ce point, rien, c’est suspect. Rien jusqu’à ce qu’un drôle commence à vous arroser en douce. Vous passez dans le rouge. Vous y êtes toujours.
— Vous le saviez depuis quand ?
Il tripota son couteau, le visage mécontent.
— Ça ne fait pas vingt-quatre heures. Personne n’avait jugé utile de me tenir informé. Par crainte des fuites ! (Il ricana et ses traits vieillirent d’un coup.) Si on l’avait fait…
— Chaumette serait peut-être encore de ce monde, encore que je me demande si ça en vaut la peine !
— Peut-être aurait-il fallu lui poser la question personnellement, vous ne croyez pas ? Quand je pense que j’ai failli le faire ramasser par mes tuniques bleues ! Bon, on ne refait pas l’histoire, autrement Napoléon et Hitler sableraient le champagne à Washington en se tapant sur le ventre. Et moi, je serais à la campagne à taquiner le sandre. Vous avez un dossier à double détente et triple action. Un recueil de palindromes… (Il se tourna vers les lunettes d’Anita.) Mlle Lanka, un palindrome…
— Je sais ce qu’est un palindrome. Laval en est un, fit-elle avec dureté. Un mot qu’on lit dans les deux sens, n’est-ce pas ?
— Cela est. (Visiblement, il se contint.) Cinq ans sec, non. Fresnes non plus. (Il haussa les épaules, reporta son regard sur moi. Je terminai un fond de verre. On desservit et tout le monde demanda des cafés.) Lorsque vous m’avez laissé la photocopie sur le bureau, j’étais dans le vide. On m’avait seulement enjoint de vous virer.
— Le rôle de la chèvre…
— Oui — et non. (Il s’accouda à la nappe sans se soucier des miettes.) Dans l’affaire Marisi, tout le monde s’attendait à ce que vous écopiez. Belle défense ! Ensuite, vous vous « rangez ». Conclusion ? Ne vous fatiguez pas : des gens ont pensé que vous pouviez être le patron, ni plus ni moins. Ah, malin, on vous l’accordait, mais vous aviez fait vos preuves par le passé. Très fort. J’omets certains détails…
— Omettez : ils ne figurent dans aucun dossier.
— N’en jurez pas, M. Cavallier.
— Et que pensez-vous, vous ?
— Que si tel était le cas, votre espérance de vie serait réduite à la plus simple expression.
— Je l’ai pensé cent fois. Nous avons tous notre petit cancer, ou un anévrisme planqué… Foutaises. Je ne suis pas le patron. Qui m’arrosait ?
Il écarta les mains de chaque côté de la figure. L’image même de la compassion attristée.
— Un dixième couteau… Un vacataire. Nous l’avons, je veux dire : l’Office l’a toujours dans le collimateur, mais c’est un aspect… subsidiaire, en quelque sorte. Qui vous dit que votre idée, la piste, soit la bonne ?
— Chess avait préparé le terrain de longue date… (Je cherchai les yeux d’Anita derrière ses verres, et en fus pour mon grade.) Si j’avais eu le temps de chercher, j’aurais sans doute su à qui appartenait la maison…
— C’est l’une des premières choses qui ont attiré l’attention de l’Office, si on écarte vos antécédents. Une multinationale basée pour ce qui nous concerne avenue de la Grande-Armée et vouée pour une part à l’expansion de la culture islamique. Capitaux cosmopolites, libano-tunisiens, mais pas seulement… Vous auriez eu du mal à trouver. Il a fallu onze jours pour démêler une partie de l’imbroglio. Beyrouth, vous connaissez ?
— De vue…
— Passons !
On passa, le temps qu’on nous serve les cafés. Anita fuma une cigarette à bout doré et moi une Camel. Fabre sortit une boîte de cigarillos auxquels il ne toucha pas. Les cafés étaient forts, souples et amers, comme presque tous les héros de romans noirs classiques.
— Quand ? fit brusquement Fabre.
— Comment voulez-vous que je le sache ?
— Écoutez gentiment, M. Cavallier. Si votre ami et la cargaison passent au travers du filet, je vous promets vingt ans sans soleil, et presque autant pour elle…
— Vous n’avez rien, Commissaire.
— Palindrome, mon bon : un jury d’abrutis se fera une joie de vous en coller au moins ça, pour avoir ravi Chaumette à l’affection de ses proches. Nous savons où il est allé et pourquoi, juste avant son accident cardiaque. Ne me parlez pas du témoignage de vos deux sous-verges, ils étaient occupés à tousser et à pleurer pendant que vous embarquiez votre victime pour son dernier voyage. Vous pariez ?
— Non, je ne parie pas. Vous employez des méthodes de gangsters. Je ne parie jamais qu’avec des honnêtes gens…
— Vous ne devez pas beaucoup vous enrichir.
— Votre confiance dans l’homme me touche.
— Conneries. Cinq cents kilos d’héroïne… Vous voyez les dégâts ?
— Conneries, mon bon. Toutes les époques finissantes puent la merde, celle-ci n’y échappe pas…
— C’est pourquoi vous faites parer votre navire ? Adieu vieille Europe…
J’encaissai sous la ceinture. Alors seulement il alluma un de ses cigarillos. À travers le parasol, le soleil tapait juste ce qu’il fallait. Un peu de vent tiède nous enveloppait par instants. Il apportait avec lui des senteurs d’aire battue, de paille et de terre. Il ne me quittait pas des yeux et paraissait médiocrement satisfait. Anita avait le visage gris et vide. Je ne devais pas être plus joli à regarder qu’elle. Certainement beaucoup moins.
— Qu’est-ce que vous ne savez pas, Fabre ?
— Ce qui s’est dit entre quelqu’un et vous, récemment. Dans le quartier de la porte d’Auteuil…
Il régla l’addition, nous laissa le temps de payer notre note et de faire nos bagages — ceux d’Anita. Elle trouva le temps de me prendre dans ses bras avec un air noyé. Je lui tapotai la tête. La 505 partit devant, et derrière la Lancia, une BMW grise montra le nez. Je fumai cigarette sur cigarette, avec la sombre satisfaction d’avoir eu raison, et la certitude non moins sombre que je m’étais fait fabriquer de belle manière. Nous faisons un joli cortège sur la file de gauche et Fabre ne se souciait guère de la limitation de vitesse. Peut-être était-il pressé d’en finir pour se remettre à courir après les voyous ordinaires qui se bornaient à voler, à violer et à tuer, à racketter leurs semblables et à cracher sur les trottoirs, ou tout simplement pour rentrer chez lui contrôler que sa femme légitime n’avait pas pris le voile.
Plus de raisons de se plaindre : on nous ramena à la maison. La BMW resta à la grille, mais c’est tout juste si Fabre ne nous donna pas la main pour rentrer. Il ne me fallut qu’un coup d’œil pour m’apercevoir qu’on avait tout passé au peigne fin. Je laissai tomber le sac-polochon d’Anita sur le divan. Fabre accepta un café. On le but sur la terrasse, puis Fabre mit des lunettes noires.
— Quel est notre statut, Commissaire ?
— Eh bien, vous n’êtes pas embastillés, si tel est le sens de votre question. Vous pouvez vadrouiller à droite et à gauche dans un rayon d’une dizaine de kilomètres. Vous pouvez utiliser votre téléphone, encore bien que je connaisse votre modération… Vous restez ensemble, comment dit-on ? Pour le meilleur et pour le pire. Une occasion en or de parfaire votre condition physique et de réfléchir. Vous pouvez aussi tenter de mettre les voiles…
— Oui, tenter de… Une vraie villégiature !
— Vous préférez la Maison d’Arrêt ?
Il montra les dents. Je haussai les épaules.
— Votre patron vous accorde la semaine à tous les deux.
— Vous pensez à tout, hein, Fabre !
— Je suis persuadé que vous détenez assez de… masses métalliques pour vous défendre contre une légion d’assaillants…
— Une cohorte, oui…
— Oui. Rien à redire si ce sont vos peaux que vous entendez sauvegarder, mais ne dépassez pas la dose prescrite ! Toujours pas la moindre idée ? Le jour et l’heure, M. Cavallier.
— D’une simplicité biblique !
— Vous me ferez signe, n’est-ce pas ?
— Ouais : en tapant dans les mains.
Il retira ses lunettes, puis il me lança un objet mince, rectangulaire, et je déployai la courte antenne. Une bien belle radio comme j’en avais vu deux ou trois seulement au cours de mes carrières. Malgré son volume réduit, elle envoyait et recevait des messages brouillés.
— Gardez-la sur vous. Vous avez un transfo d’alimentation ?
— Sur la machine à écrire.
— Mettez en charge tous les soirs. (Il remit ses lunettes.) Tâchez de me la restituer intacte. Pas d’indicatif : nous prenons directement.
— Qui, nous ?
— Moi et vous. Ça vous va ?
— Non, mais le moyen de faire autrement ? Et si rien ne se passe ?
— Je serai contraint de réviser mon jugement sur vous. (Je glissai la radio dans ma poche de chemise. Fabre embrassa le décor du regard.) De dix à vingt ans. Vous sortirez pour sucrer les fraises.
Nous commençâmes par aller faire des courses au supermarché. Nous n’avions personne derrière, ou alors des virtuoses. Anita la bouclait, et je ne voyais pas de raisons d’en remettre. Je la sentais tendue comme une chanterelle prête à casser. Je n’étais pas non plus dans une forme exceptionnelle. Nous ne rencontrâmes personne de connaissance. En rentrant, je me mis en survêtement, elle m’imita et nous courûmes une petite heure. La radio me battait le flanc. Peu à peu, je me sentis un peu mieux. Elle tenait bien le coup. Nous longeâmes le mur du parc. Personne ne semblait avoir touché à la grille du bas, alentour je ne relevai aucune trace dans l’herbe. Voilà que je me mettais à jouer aux scouts. En m’approchant, je remarquai une trace de graisse sur une paumelle. Je n’en ressentis qu’une satisfaction mitigée. Nous reprîmes la course et je la sentis lâcher prise, alors je ralentis. Nous trottâmes côte à côte.
— J’ai l’impression de devenir folle, dit-elle. Je n’ai plus de jus.
— Pas le moment de craquer.
— Je suis si fatiguée…
Je m’arrêtai et lui pris la main, nous marchâmes.
— J’en ai ma claque aussi, honey. Seulement, comme nous sommes embringués… (Je secouai la tête plusieurs fois.) Pas moyen de faire autrement. Si nous flanchons, Fabre ne nous manquera pas. Il s’est trop mouillé… Bon Dieu, vivement la quille !
Elle s’arrêta, rejeta les cheveux dans le dos. Elle avait une vilaine figure de vieille, chiffonnée et lasse. Lui remonter le moral ? Aussi facile que regonfler un pneu de camion avec une pompe à vélo. Elle était en train de commencer à apercevoir tout un tas de choses moches. Il faisait clair et chaud, et j’avais froid. Le vol de corneilles émigra dans les peupliers au bord de l’étang. Elles se disputaient quelque chose et leurs cris rauques nous parvenaient étouffés et lointains, mais dépourvus de gaité. Il était temps que j’y mette bon ordre. La flemme de remonter la 22 m’en dissuada. Nous longeâmes la prairie par le sud en soulevant des tourbillons d’insectes, puis tout un vol de petits papillons bleus. J’avais vécu bientôt quatre ans sans jamais m’intéresser à autre chose que mon parcours de cross. Je n’aimais ni les arbres, ni la campagne, et ils me le rendaient bien. Un piège de onze hectares. Impossible de contrôler une pareille étendue.
Comment Fabre & Co interviendraient-ils lorsque le taxi se poserait ? Ils avaient manqué Chess et peut-être avait-il déjà changé son fusil d’épaule. Nous retournâmes sur nos pas. Je fis des grillades et nous mangeâmes sans appétit. Je pris la bande FM dans le living. Un type s’appliquait à chanter comme on griffe un tableau noir avec les ongles, sur des guitares qui jouaient binaire, lourdes et plages, de façon appliquée. Métal lourd. Pourquoi pas ? Pas de détail. C’était aussi désespérant et efficace que des images de guerre. Comment en vouloir à ces mômes, alors qu’ils étaient encore au dessous de la réalité ? Qui songerait à s’en prendre à une aiguille de sismographe ? Anita vint s’asseoir près de moi. Elle avait le ventre glacé. Et la nuit tomba.
Deux jours passèrent. Le soir du second, Fabre vint nous voir. Il ne s’était pas annoncé. Il portait des vêtements de sport, mais sa ceinture s’ornait toujours de son attirail. Il accepta un bourbon à l’eau et nous fîmes quelques pas dehors. Il attaqua d’entrée.
— Rien ?
— Rien pour l’instant… Mais j’ai eu le temps de gamberger… Est-ce que vous avez le moyen de surveiller le Copacabana ?
— Déjà fait, dit-il durement. R A S. Willy garde ses deux sbires sous la main. Ils ne bougent ni poil, ni patte. Ils sont en pleins travaux, à ce qu’il paraît. Peintures, moquettes, jusqu’à la sono… Avec le matos qu’ils ont engrangé, on dirait qu’ils préparent un nouveau Woodstock… Fermé pour cause de grands travaux. Pourquoi pas ? Ce bouge en avait grand besoin.
— Vous le croyez ?
— Pas vous ?
— Non. J’ai commis une lourde erreur. Très lourde. Les deux sbires, comme vous dites, je ne les avais pas commandés. Et Willy ne travaille pas d’initiative. (Je m’arrêtai, il fit de même. Les corneilles s’égosillaient.) On me les a mis sur le dos. À combien se monte la valeur revente d’une demie-tonne d’héro ?
— Quelques milliards.
— Voilà. De quoi acheter beaucoup de bonnes volontés.
— Chess ?
— Oui. Il devait tisser sa toile de longue date. Je n’y vois pas de grosse bévue. Fabre, j’ai sous-estimé l’adversaire. Une jolie toile, bien emberlificotée. Willy dispose d’un tas d’entrepôts, d’une façon ou d’une autre… De quoi camoufler une fourgonnette ou même un camion quelques heures, quelques jours… Il a replié ses pions ? Parfait ! (J’enfonçai les talons dans l’herbe). Dans la nuit du 7, pour la saint Gilbert, soit dit en passant, il fera noir comme dans un four…
— Qui poserait un avion ? Et le balisage ?
— Avec des lunettes de vision nocturne, vous, moi… En ce qui concerne le balisage, je n’en sais rien, mais la difficulté n’est pas insurmontable. Pas si on dispose d’assez de monnaie pour acquérir l’électronique la plus sophistiquée. Il y a eu de grands progrès dans ce domaine, les derniers temps. Chess a volé sur tous les types d’appareils civils, si on excepte les gros porteurs. Un pilote de tout premier ordre, tout à fait apte à arracher un taxi d’une piste en herbe par une nuit sans lune… C’est dans son dossier ?
— Non, murmura Fabre. Dans le vôtre, cette mention figure. Vous avez même fait du simulateur… Et vous, vous pourriez ?
— Si la nécessité s’en faisait sentir…
— Enlevez-vous cette idée de la tête.
— À l’aise : elle n’y a jamais été.
— J’aimerais en être certain…
— Vous verrez bien lorsque nous irons aux résultats. (Je balançais mon verre vide au bout du bras.) Vous avez le temps de rester dîner ?
— Pourquoi non ? (Il me toisa une fois de plus.) Mes supérieurs ignorent tout de votre étroite collaboration, M. Cavallier. J’évolue sur le fil du rasoir. Si les choses devaient tourner mal, j’aurais certainement des tas d’explications à fournir. L’Office entend garder la haute main sur toute l’opération. Ils sont très bons dans leur partie. Je me défends dans la mienne… Et vous ?
— On en reparlera après le dîner.
Anita monta se coucher tôt. Elle dépérissait à vue d’œil et ne pouvait empêcher ses doigts de trembler. Comme bon nombre de civils, elle encaissait mal la tension nerveuse et la perspective peu chatoyante d’une prison de femmes. J’ouvris une de mes dernières très vieilles bouteilles de bourbon et nous lui fîmes un sort. Fabre tenait la route. De la fraîcheur montait du parc.
— Le sept, c’est dans trois jours.
— Encore trois jours. Oui. (Je me sentais froid et tranquille, mais je savais qu’il ne s’agissait que d’excitation nerveuse. Le froid du chasseur.) Peut-être moins. Impossible de surveiller toutes les planques de Willy et ça pourrait lui mettre la puce à l’oreille… Il vous faudra du monde pour investir les lieux… Et il y aura du monde en face. Certainement des hommes aguerris et supérieurement équipés. Il risque d’y avoir des pertes de part et d’autre… Vous voyez ce que je veux dire ?
— L’Office s’y attend. À telle enseigne que le Groupe d’intervention est sur le pied de guerre… Ce sera leur baptême du feu dans ce type d’opération.
— Un vrai kriegspiel !
— De quel côté jouez-vous ?
— Vous m’avez déjà posé la question lorsque nous étions à jeun. Ma réponse n’a pas changé : du mien. Je ne suis pour rien dans ce merdier, même si les apparences sont contre moi. Je ne renie ni mes antécédents, ni mon passé, mais c’est fini. Certainement pas par grandeur d’âme, entendons-nous bien. Ce que je vois et que j’entends ne me revient pas. J’ai servi la loi et l’ordre, de différentes façons… Jusqu’au jour où je me suis rendu compte que je pataugeais dans la merde et que bientôt j’en aurais plein la bouche — alors je l’ai fermée. L’ordre moral m’écœure. Les barons itou. J’en sais plus long sur tous les types de magouilles et de saloperies qu’un chien de prostituée. En ce qui me concerne, les divertissements sont finis.
Il opina. Il savait lui aussi de quoi je parlais. Je le connaissais peu, mais il n’était pas homme à se bercer d’illusions — trop intelligent et accrocheur pour ça. Un très bon poulet, mais pas du genre à faire une brillante carrière, pas assez politique pour ça. Trop enclin à prendre des risques — et j’en étais un de taille. Pas assez sot et confiant pour les sous-estimer. Pour ci, pour ça. Il alluma une gauloise, tendit son verre et gloussa :
— Remettez-moi une dose de votre attrape-cœur. Ouais, les barons… Merci… Ce que vous voyez et que vous entendez… (Il but quelques gorgées.) Les barons… Des arcans légaux, c’est ça ? Bordel, tout le monde le sait… Je veux dire, trois ou quatre pour cent de la population en âge de se produire… Ils ont repris possession des lieux, s’ils les ont jamais quittés. Et votre ami…
— Il a tâté de tous les types de délinquance : économique, législative… Si les tenants du libéralisme avaient eu, ne serait-ce que la reconnaissance du portefeuille, il siégerait à l’assemblée. On lui a préféré un vague directeur de cabinet dans un ministère, et le jeunot a laissé un drapeau de douze bâtons rien qu’en frais d’essence et de location de voiture, pour rien : il a ramassé une terrible déculottée. Chess serait passé. De justesse, mais passé… Et nous n’en serions pas là, à nous battre les lianes…
— En êtes-vous bien certain ?
— Non, reconnus-je. Non, pas certain.
— Votre fiancée… Vous n’êtes pas certain non plus.
— Les chiens, les chats, vous vous rappelez ? Qui sommes-nous, pour juger ? La nuit tombe, Fabre… Entre chiens et loups. La nuit nous a rattrapés, avec ses longs couteaux. Vos menaces, le trou… Quelle blague ! Notre prison a la dimension de l’univers, et de notre folie aseptisée… Les barons se comportent comme des personnages de romans noirs, le reste bloblotte entre Ribourel et l’électronique appliquée, l’ANPE et les six chaînes, l’angoisse et la servilité…
Le grand calme d’aujourd’hui avant l’orage d’hier. Et merde. Je vous donne ma parole, Fabre, qu’il ne s’en sortira pas. Soyez sans inquiétude. Peut-être que ça vous vaudra un bout de galon, peut-être pas.
Il est très fort, mais je l’aurai. Aussi sûr que deux et deux n’ont jamais fait quatre, mais rien de plus que deux et deux…
— Pourquoi ?
— Pour des tas de raisons, dont aucune n’est morale ou suffisante. (Je tendis les doigts vers la bouteille, la renversai — vide.) Admettons : parce qu’il m’a poussé dans les cordes.
— Beaucoup plus que vous le croyez. Votre ex-femme n’a pas donné signe de vie depuis sa visite chez vous. Nous ne savons pas où elle est, mais nous croyons avoir une idée de ce qui lui est arrivé… Nous avons tout lieu de penser qu’elle est morte !
Il partit et me laissa. Je montai voir Anita. Anita June Lanka. Elle dormait refermée comme un couteau de poche, les cheveux en nappe. Sur la table de nuit, je ramassai un flacon de Témesta et le reposai à côté du verre. Je m’assis au bord du lit. Elle avait un kleenex dans le poing et son sommeil ne semblait rien moins que laborieux et pénible. Je perquisitionnai son sac, par pur désœuvrement. Tout un petit fourniment bien triste. Un porte-monnaie, ses papiers d’identité. Une note de pressing et un chéquier dans un faux Vuitton. Ses lunettes de soleil, un ticket de cinéma déchiré. Des pochettes d’allumettes et des morceaux de sucre publicitaires ornés de fleurs, une plaquette de pilules intacte, un peu de monnaie en vrac. Des chewing-gums vendus en pharmacie. Des mouchoirs en papier, ses clés. Un petit nécessaire de maquillage. Pas de carnet d’adresses ou d’agenda. Je remis tout en place. J’éteignis à la tête du lit et redescendis en prenant appui au bord des marches.
Je jetai la radio sur le divan, mis un disque du Duke très en sourdine. Le premier qui me tomba sous la main. Je tripotai ma montre. Puis j’appelai Bernard et le priai de venir. Il lui fallut moins d’une demi-heure. Il se laissa tomber dans le fauteuil en louchant sur la bouteille vide. J’en amenai une autre et le servis.
— Vous avez des ennuis ? s’enquit-il.
— Qui n’en a pas ? Prosit ! (Il ne but pas.) Tu t’y connais un peu, question chignoles ?
— Un peu, oui. Dizzie Mae sera prête dès que j’aurai le pare-brise. Le reste est fait.
— Bon. Dis-moi : est-ce que tu pourrais examiner une épave ? Je m’explique, est-ce qu’en l’examinant, tu pourrais savoir si on l’a sortie de la route ou pas ?
— Aucune idée ! Elle est naze ?
— Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est qu’elle est passée en épave. On l’aurait poussée dehors. Après, tonneaux…
Il but son verre. Puis il le reposa à ses pieds, en refusa un autre de la tête et alluma une cigarette. Il passa le gras du pouce sous le nez, fronça les sourcils, joignit les pointes de ses boots bordeaux.
— C’est important ?
— Ça peut l’être.
— Bon, je peux essayer… Où elle est, votre poubelle ?
— Au garage régional de la Police. Une Renault 18 de la P.J.
Il ne parut pas démonté.
— Je vois où c’est : on y achetait des voitures aux ventes des domaines, passé un temps, dans mon ancienne boîte. Y avait du coulage, au point de vue boulot, des types qui montaient des autoradios au noir, des peintures… (Il se gratta le cou.) Enfin, ça se fait partout. (Il se claqua la cuisse du plat de la main.) Emballez, c’est pesé. Mais je vous garantis rien, hein ? C’est pressé ?
— Encore assez.
— Bon, j’y vais tout à l’heure… (Il regarda sa montre.) Il faut trois heures de route ? Je vous appelle dès que c’est fait.
— Tu ne m’appelles pas : tu viens.
— Ça va prendre du temps…
Il regarda le téléphone et acquiesça en silence, puis il se déplia et étira les bras. Il sortit de sa démarche un peu traînante en bougeant vaguement deux doigts. Je restai en tête à tête avec la bouteille à laquelle je ne touchai pas. Et le sommeil me prit comme j’étais, et m’emmena faire un petit tour à côté, là où tout le monde finit par élire domicile à titre définitif, un jour ou l’autre, au lieu de se contenter d’entrer et de sortir…
Je fis tout seul onze kilomètres à l’aube, en arrachant la semelle. Je fis le grand tour en alterné, je récitai en courant la liste des diverses chutes commando et divers à même le sol, le 38 contre le flanc. Ça ne me servirait sûrement à rien, sinon à me donner un peu confiance. Il y avait des nuages gris porteurs de pluie, et un petit vent glacial du nord-ouest, triste début de journée livide. Les grandes herbes se balançaient en blêmes bourrasques. Je sprintai sur deux cents mètres, tombai sur un genou et arrachai le deux pouces de sa gaine, le braquai à deux mains. Je me relevai et repartis en le remettant à l’étui. Malgré mon âge, j’avais gratté pas mal de jeunes types au parcours police. Je me battais contre le froid dans les os.
Je revins au petit trot et pris une douche glacée. Ensuite, je me forçai à ingurgiter deux œufs frits, de l’orangeade et un pot de café. Après seulement, je m’octroyai la première cigarette. Maigre routine. Au moins, je ferais un cadavre très sortable, sans une once de graisse, et c’était le rêve sournois de pas mal d’adeptes de l’aérobic et du bodybuilding, alors de quoi pouvais-je me plaindre au fond ? Et l’attente reprit. Le temps ne fit aucun effort pour se lever et même, vers la fin de la matinée, il tomba une pluie fine et silencieuse, et après une courte accalmie, le vent s’établit à l’ouest et se mit à mugir.
Je montai un plateau à Anita. Elle était éveillée, ses yeux grands ouverts braqués sur la fenêtre, les mains le long du corps. Je posai le 38 et la radio sur le chevet et lui versai du café sans qu’elle bougeât. Une môme prise dans un bête jeu de grands. Une môme aux hanches larges et à la gorge opulente — et généreuse. Certains mômes du moment avaient des siècles d’avance, vieux dans le futur. Elle, ça devait se compter en années-lumière. Elle parla sans bouger la face.
— Est-ce que ça va finir, tu crois ?
— D’une manière ou d’une autre, oui.
— Fatiguée… Fatiguée…
Elle avala un peu de café, et me sourit de manière absente et confuse.
— Tellement fatiguée…
Elle tritura mon col de chemise entre trois doigts.
— Et lorsque ce sera fini, est-ce que nous serons ensemble ?
— Peut-être…
— Tu es un drôle de type, tu sais ?
J’acquiesçai, enlevai le plateau. Elle me fit de la place et me garda entre ses bras. Je dus m’assoupir un moment. Lorsque je rouvris les yeux, elle avait enlevé sa chemise et me tenait contre ses seins, une vraie petite mère des peuples. Elle me regardait. Il pleuvait sur le temple. Elle avait une expression de dure sagacité immémoriale. Je l’avais vue sur d’autres visages, dans des rues et dans des ports, on en revient toujours au même, à des rues, des ports et de la pluie, des coins de porte et des néons sanglants ou blafards, des trottoirs sans fonds, des rafales de steal guitar tirées à la hanche, en balayant, des caniveaux et des pièces semées de détritus et de verre brisé, de lamentos et de shooteuses, un peu de sang et de la boue, des éclats de synthés — no future —, et des faces blêmes… Difficile, de trouver la lumière. Contes de Mort Tranquille et des Morgues Pleines. Des Cadillac en cortèges et des jeunes visages exsangues, des costards à dix mille balles et des abcès purulents sur des bras aux cordages de veines, aux os d’aluminium, aux tendons de verre… Un jour ou l’autre, il s’agit de choisir son camp et de ne plus en bouger. J’avais choisi le mien.
Ça ne m’était, il faut le dire, d’aucune espèce de réconfort.
Bernard revint au milieu de l’après-midi. Elle ne s’était pas levée, la maison était froide et pleine de silence et de réserve. Il s’assit sur le banc de la cuisine, étendit une jambe devant lui et alluma une Navy Cut.
— Primo : à cent contre un, la bagnole n’a pas été percutée, ni par le travers, ni de face ou de derrière. Elle est pliée, c’est un fait, mais pas tant que ça. Le pavillon est écrasé, la caisse en a pris un coup, mais j’en ai vu d’autres qu’on a remises sur pied en cinq sets. D’un autre côté, le compteur avait fait le tour et à ce qu’on m’a dit, elle faisait partie du volant, de ces bagnoles qu’on affecte en dépannage… (Je savais ce qu’était le volant : des poubelles tout juste bonnes pour aller aux cigarettes.) Autant dire que personne ne l’a pleurée. J’ai vu le patron du garage, je lui ai raconté une salade, comme quoi elle m’intéressait pour les pièces. Il m’a dit qu’il en avait rien à cirer, qu’il fallait voir avec les domaines. Je l’ai sondé. Il m’a dit qu’il fallait brûler un cierge au lascar qui s’était enfin décidé à faire ce qu’il fallait pour qu’elle débarrasse le plancher. Qu’il y en avait encore une ou deux, que ma foi, tout ça… Vu ?
— Vu. Secundo ?
— Secundo, si le conducteur était seul à bord, j’aimerais savoir comment il pouvait y avoir du sang sur le siège du passager. (Il écrasa sa cigarette.) Je dis pas, on avait débarbouillé le plus gros à la va-vite, mais pas dessous. Une jolie pinte, ma foi. (Il se leva, ramassa ses cigarettes.) Voilà, c’est tout.
C’était beaucoup.
Je restai seul à boire du café froid et à m’agacer le palais à fumer cigarette sur cigarette. Je pensai bien à appeler Fabre, mais pourquoi faire ? Sa compétence ne s’étendait pas au-delà de la ville, et quand bien même… J’avais autre chose à faire : me débrouiller pour qu’on ne puisse offrir à Chess que des obsèques synthétiques.
On me payait pour ça — et largement plus que trente deniers, même si c’était, comme le voulait l’usage courant, en deux versements.
Il se passa encore deux jours mornes et vides que le temps mit à profit pour revenir au beau. Le vent hésita avant de s’établir au sud et ce fut comme si on avait entrebâillé une porte de four. Anita ne mangeait presque plus et passait son temps à se bourrer de Témesta en se traînant du divan au lit et du lit au divan. Elle me garda de longues heures dans ses bras, comme si c’était tout ce qu’elle pouvait faire, et une fois ou deux il me sembla qu’elle avait dû pleurer. La grosse déprime. Je parvins à garder le cap, tant bien que mal. Fabre ne donna pas signe de vie, et moi non plus. Des heures mortes. Je savais que nous ne pourrions plus tenir très longtemps. Je mis de l’ordre dans mes affaires — un mauvais signe. Je brûlai des photos, des papiers auxquels j’avais cru tenir. Un badge que j’avais conservé et qui m’autorisait à pénétrer dans un secteur sensible, avec une mauvaise photo, mon grade d’alors et la mention « France ». Le plastique se tordit dans les flammes et brûla en se contorsionnant, sans grand enthousiasme. Je fis des piles de revues, puis des ballots, je mis un semblant d’ordre dans les livres, tout en écoutant les disques d’anthologie que j’avais ramassés un peu partout, Monk et Ma Rainey, de la musique West-Coast, et Cab Calloway. Ça ne me fît aucun bien. Je me rappelai la Grosse Pomme et Sunset Boulevard, Vienne et Francfort, certain pub de Glasgow où j’avais fini par prendre mes habitudes… Toute une vie. La loi et l’ordre. Vae victis et nicht in haus lehnen… Des voiles rouges dans le soleil couchant.
Je vérifiai le 45 « Bois Belleau » qu’on m’avait remis pour avoir servi à la défense du monde libre. Je le soupesai dans ma paume sans visser le silencieux. Juste le poids indiqué dans les études techniques. Lorsque je visserais le silencieux au bout du canon, eh bien tout serait dit. Ou Chess ou moi n’aurait plus que quelques minutes à vivre, et peut-être les deux. Jusque là, il ne me quitterait plus guère.
Je remontai la Galil 22 avec la ferme intention d’aller cartonner les corneilles, depuis le temps qu’elles me bassinaient. Un orage plat et soudain m’en dissuada. Anita m’appela et je la rejoignis dans la chambre.
Nous écoutâmes les grands roulements traînants du tonnerre, puis je m’aperçus qu’elle tremblait de la tête aux pieds, les mâchoires serrées. Il fit presque nuit. Le tonnerre secoua les vitres, une détonation sèche se déchira en craquements rauques lorsque la foudre tomba dans les parages. Nous en avions bien besoin. Je trouvai ses lèvres dans un emmêlement de cheveux. Elles étaient brûlantes et sèches, mais elle s’accrocha de toutes ses forces sans reprendre son souffle. Elle jouit sans même que je l’aie pénétrée, tendue comme une corde d’arc, vibrant sans tendresse. Nous nous fîmes mal avant tout. Alors je compris à quel point moi aussi, je haïssais mon ennemi.
Il n’y en avait plus pour très longtemps.
Le reste… Le reste fut un long, un épouvantable cauchemar. Un des pires que j’aie jamais fait. Au crépuscule, je pris la Galil dans le creux du bras et descendis patauger dans les hautes herbes. Un peu de tonnerre grondait encore, au loin vers l’est. Je m’embusquai pour attendre les corneilles et ne tardai pas à être trempé de sueur. Le vent avait encore tourné. Il m’apporta une odeur suave et écœurante qui me colla à la peau et me fit lever, puis marcher, marcher, pas à pas, mètre par mètre, jusqu’à presque ne plus rien sentir, ne plus rien chercher comme un engin guidé, jusqu’au pied de l’éolienne, en bas du réservoir en fer rouillé. Je posai la 22 contre l’échelle, la gravis centimètre par centimètre dans un vrombissement de mouches, sans même chercher les barreaux, sans rien voir, englué dans leur tourbillon épais, il s’en posa sur mes paupières et ma bouche, je les chassai pour voir, pour savoir, il en venait de partout, lourdes et grondeuses, aveugles comme de grosses balles noires, il s’en glissa en grésillant sous ma chemise, je vis de l’eau noire épaisse, un grouillement blanchâtre, rien de distinct, quelque chose de caoutchouteux qui avait l’air d’une main et qui bougeait, très peu, la main d’un dormeur à plat ventre, pas grand’ chose de plus qu’un ignoble grouillement strident, alors je pris mon élan et sautai en bas, me ramassai comme je pus, raflai la 22 et partis vomir un peu plus loin.
Je rendis de la bile, avec de longs arrachements incoercibles. Des larmes me coulèrent sur la figure et dans le cou. Il ne restait plus rien à restituer. Je m’éloignai en vacillant, arrachai une poignée d’herbe et m’essuyai la bouche. Elle était morte et je savais où elle se trouvait. Depuis quoi ? Quatre, cinq jours ? Plus peut-être… Depuis son départ ? Quelle importance, désormais ? Je me laissai tomber à genoux, puis sur le flanc. Armer la 22, amener le canon sous mon menton. Je l’armai avec trop de doigts. Il y eut le petit bruit sec et content de la culasse. Je remontai les genoux. Je ne l’avais pas tuée. Personne d’autre que moi ne le savait. Quelques secondes à tirer, ou vingt ans… L’horizon abrupt, certains soirs, sur la mer comme s’il tombait d’un coup dans le vide sans mémoire et sans nom. Le vent salubre. Et le ciel immense, la houle… Allez, j’avais bien vécu, quatre, cinq vies pour une… Pas à se plaindre… Rideau. Je soulevai la petite arme, une bien jolie réplique du fusil israélien. Rideau. J’étais mort, et depuis longtemps. Mort pour mort, je n’en était plus à cinq minutes pour le côté officiel et réglementaire. Je me traînai un peu sur les coudes, j’étais mort et personne ne le savait ! Je me remis debout tout seul. La houle, et derrière le sillage qui s’incurvait un peu, le bouillonnement des hélices. Pas tout de suite, rideau… Toujours finir… Doucement ! Encore un p’tit boulot et après d’accord… Comment transformer en chaleur et lumière un taxi, son équipage et une demie-tonne d’héroïne à 99 % avec un automatique 45. Mille et une manières de tuer. Rayon innovation. Comment ? En usant de la pire arme qui soit : la psychologie. Oh, seigneur, l’un ou l’autre, rien encore qu’un petit moment… Pas longtemps… Le temps de tout finir, bien proprement, hein, la meilleure façon d’marcher, hein ? un pied devant l’autre… De le border dans son lit… Après, promis, on se calme. Promis-juré. D’accord ? D’accord.
Je bus à la bouteille, attendis que ça explose dans l’estomac. Le bruit, comme des coquilles d’huîtres frottées l’une contre l’autre ? Le rire… Mon rire. Quelle blague ! Fini de rire. Je désarmai la Galil, la mis sur mon bureau. Inspiration, expiration, respiration abdominale. Plus rien derrière ? Tant mieux. Ne pas visser le silencieux. Changer de chemise, mettre une ceinture au pantalon. Prier. Prier qui ? Quoi ? Pourquoi ? Monter une cartouche normale dans la chambre du Bois Belleau Commemorative Model. Le canon dans la raie des fesses. Attendre. Appeler Fabre. Rien à foutre de Fabre. L’autre 45 à portée de la main. Prendre un autre verre. Allons-y pour un autre verre. Pas déconner. Cigarette. Verrouiller les portes. Laisser de la lumière.
Attendre…
Et il n’y eut plus à attendre. On frappa à la porte, eh oui ! Toc-toc-toc, c’est tout. Trois petits coups urbains et désinvoltes. Anita devait dormir. Ma montre marquait vingt-trois heures. Je me levai, vissai le silencieux à bloc et remis le 45 dans le dos. Il n’échapperait pas à une palpation. Je ramassai l’autre et le mis devant, à gauche dans la ceinture et allai ouvrir. Ils étaient deux dans la lumière, deux autres derrière. Ils portaient des cagoules sombres, des tenues d’intervention et chacun un M-15. Je fus poussé jusqu’au living à reculons. J’entendis un ronflement de moteur en prise. Je portai les mains ouvertes à hauteur des hanches. Sous le blouson de toile, il leur fut facile de remarquer le talon de crosse du pistolet, devant. On me l’enleva, mais pas l’autre. Un point pour moi. Ils firent descendre Anita. Elle était groggy et ne dit pas un mot. Un point pour eux.
Ils l’assirent dans le fauteuil. Vieille et ratatinée. À la fin, c’est toujours comme ça. Elle se serra les mains entre les genoux, balança le torse et se mit à fredonner entre ses dents. Ils restèrent à deux, les deux autres me signifièrent de les suivre du canon de leurs fusils. De les suivre. Ils se disposèrent sur mes flancs, à distance de feu. Je n’entendais plus le moteur. La nuit n’était pas tout à fait noire, leurs lampes-crayons suffisaient. Je n’avais pas utilisé la radio. Nous traversâmes la puanteur, puis un bosquet et ce fut la prairie.
Et Chess, en veste de cuir et pantalon de velours, un foulard au cou, dans un peu de lumière. Grand, le visage carré et le regard narquois, ni vieux ni jeune, les épaules larges et droites, chaussé de bottes de saut. Derrière, on chargeait un twin que je n’avais pas entendu se poser. Quatre ou cinq types affairés à placer dans la cabine où on avait déposé les sièges, des paquets en plastique épais de la taille d’un kilo de farine. Et d’autres, autour, silencieux, un genou à terre à scruter la pénombre. Chess, à la tête de son armée privée.
— Tu viens, Jacques ?
— Non.
— Dommage. Viens voir !
— Je vois très bien d’ici. Tu n’aurais pas dû la tuer.
— Tuer qui ?
— Sonia. Tu n’aurais pas dû.
— Je ne l’ai pas tuée. Tu n’aurais pas dû me donner aux flics.
— C’était un moindre mal, vieux frère…
— Viens, Jacques…
On se voyait mal. J’étais tellement plus tranquille que lui. Il me scruta autant qu’il le pouvait. J’avais les mains le long du corps, la tête un peu inclinée sur l’épaule gauche. J’avais eu raison, bravo. Raison contre lui, raison contre moi. Je sortis une cigarette de ma poche de poitrine, il me donna du feu. Pas un bruit, presque pas de lumière. Aussi bien, nous aurions pu être seuls à parler de la pluie et du beau temps, ou de rien. La tentation me prit d’accepter, de monter avec lui. Non. Il y a des choses qu’on ne partage pas. La vie, passe encore… Le reste…
— Tant pis. Tu m’attendais ?
— Oui…
— Pourquoi ?
— Tu le sais bien, Chess…
Il s’approcha, étendit la main, rabattit chaque pan de mon blouson. Je restai immobile lorsqu’il glissa le bras autour de ma hanche. Il sortit le Bois Belleau, siffla entre ses dents. Puis il fit ce que j’attendais : il manœuvra la culasse et une cartouche jaillit par la fenêtre d’éjection. Il releva le front. Je ne vis pas ses yeux, j’entendis à peine sa voix.
— Pourquoi tu ne l’as pas fait ? Tu étais un drôle de rapide, dans le temps… (Je ne répondis rien.) Tu aurais dû le faire. Parce que moi… Tu vas y passer. (Il laissa pendre le Colt le long de sa cuisse.) Tu le sais, n’est-ce pas ?
— Oui. Je le sais. C’est facile ?
— Beaucoup plus que tu l’imagines. (Il soupesa mon arme.) Je vais le garder. En souvenir… (Il tordit le poignet, consulta sa montre.) Tu peux encore monter. Qu’est-ce que tu en dis ?
— Adieu.
Et ce fut tout : il retourna au twin. On l’avait équipé de bidons d’ailes. On me fit reculer. Dans l’habitacle, je le vis s’équiper des lunettes de vision nocturne, il y avait quelqu’un d’autre à côté de lui. Les moteurs furent lancés et je détournai le visage du vent des hélices, le fuselage frémit, la roulette de nez pivota. Il n’y eut pas de point fixe, rien ne s’alluma. J’aurais été bien en peine d’identifier l’avion. Certainement un bi-turbopropulseur à décollage court. Il émit un long feulement et j’aperçus sa silhouette qui filait, mais je ne pus qu’imaginer l’instant où les roues quittèrent le sol. On me toucha le coude sans rudesse. Pour de bon, la fête était finie, le rideau tombé. Les éléments de protection avaient déjà décroché. Il avait dû s’écouler cinq minutes. Une opération de ramassage correcte, sans plus. La cigarette faillit me brûler les lèvres et je la crachai dans l’herbe. Je commençai à remonter avec mes deux accompagnateurs. La camionnette nous dépassa tous feux éteints. Elle roulait à une allure de corbillard. C’était peut-être ce qu’elle serait, après tout.
Et brusquement, alors que nous allions atteindre le bord de la terrasse, le silence et l’obscurité se détraquèrent. Il y eut en même temps une courte série d’explosions sourdes quelque part dans le ciel en direction du nord-est, et comme un éclair de chaleur sans vaillance, et devant, des craquements secs d’armes automatiques. Le moteur de la camionnette hurla à la mort et se tut. Des phares portables s’allumèrent. Je couchai mon copain de droite, quelque chose craqua dans son cou entre mes avant-bras et il s’affala en tas. L’autre lâcha une rafale mal ajustée qui nous couvrit de terre. Je saisis le M 15, tirai à la volée et manquai ma cible. Puis j’aperçus cet abruti de Fabre qui nous courait droit dessus avec son 357 dans le poing. Je plongeai et roulai, me redressai sur un genou. Erreur : ça ne marche que dans les films. Je vis les flammes du canon, décollai gracieusement comme un goal pas mal frimeur et roulai de nouveau, me retrouvai la tête pendante en appui sur les coudes à chercher ce qui m’avait passé au chalumeau. Alors j’entrevis, cool, man, cool, ce qui se passait dans mon champ de vision : Fabre en position de tir couché et le zig qui s’apprêtait à le scier en deux à hauteur de la ceinture. Je lâchai une courte rafale de rien du tout, le cache-flammes à quarante centimètres de la figure, dans une position parfaitement dégueulasse, inscrite dans aucun des manuels. Je mis tout dans le flanc gauche, l’inspiration, et le pantin exécuta une intéressante figure avant de s’écraser sur le côté.
Je n’entendais plus rien, je ne voyais pas vraiment, je me relevai à la force d’un bras, me retrouvai debout et battis l’air des deux bras, retombai et me relevai dans la lumière crue. Ça grouillait de monde, des faces surexposées tordues en tout un tas de grimaces, toutes plus expressives les unes que les autres. Des doigts s’incrustèrent dans mes bras et mes épaules. J’essayai de vider le living, en clamant ma haine du calamiteux M 16. Trop difficile. Beaucoup trop de monde. On m’ouvrit le chemin comme à une pop-star à la fin du concert. J’aperçus par terre une ou deux chevilles minces et un pied nu, une jambe fuselée et un bout de hanche levée — et une large, une belle flaque de sang intacte.
Je me mis à tousser et à éclabousser.
Puis je me sentis le froid monter.
Je me raccrochai à quelque chose, une manche. Lumière bleue… On n’emporte jamais bien grand’ chose. Je partis avec une manche d’uniforme entre les doigts, dans un court tourbillon de souffrance, un genou m’écrasa le larynx.
Rideau.