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J’avais sorti le salon de jardin, allumé le barbecue et dressé la table sur la terrasse lorsqu’Anita descendit en training vert jade et chaussures de jogging. Elle avait serré ses cheveux mouillés dans une serviette éponge. Après le dîner, nous allâmes faire une balade dans le parc. Des lambeaux de brume stagnaient entre les troncs. Anita prit un petit trot et je la suivis sans difficulté. Elle sprinta et me laissa sur place. J’appuyai à peine, la remontai et lui pris vingt mètres, puis je fis demi-tour et l’enlaçai au passage.

Nous retournâmes sur nos pas. La nuit montait. Il faisait tiède. De temps à autre, une grosse goutte tombait d’une feuille, une branche s’agitait vainement. Le parc était plongé dans une manière de sourde léthargie qui m’avait longtemps paru menaçante. Je m’y étais fait.

Je parvins à joindre Sauvage chez lui vers vingt-trois heures.

— Accident, mon cul, Cav’. Ils étaient deux dans une BMW. J’ai essayé toute la panoplie… (Il eut un rire désabusé.) Bon, ils m’ont poussé dehors. Sept tonneaux… Je suis sorti de la poubelle à quatre pattes. Le temps de retrouver la nationale, ils avaient dégagé.

— Avertissement sans frais ?

— Rigolo-man ! Je me sens aussi frais qu’un biftèque passé à l’attendrisseur. À trente mètres près, ils m’expédiaient en bas, dans le déversoir du lac artificiel. Tu veux que je t’envoie la facture du garagiste ?

— C’est Marianne qui prend. Ils n’ont pas insisté ?

— Non, reconnut Sauvage. S’ils avaient… insisté, sûr que je ne serais plus là pour t’en causer. Pour une fois que je sortais à poil ! (à la prudence du ton, je devinai qu’il n’était pas seul, et qu’il ne souhaitait pas s’étendre.) Peut-être qu’ils ont hésité à jouer de la perforeuse ?

— Peut-être…

— Il serait bon qu’on se voie…

— Oui ? Quand ?

— Le plus tôt possible. Pas de nouvelles ?

— Des nouvelles de qui ?

— De notre ami, qu’est-ce que tu crois ?

— Aucune… Lundi, ça te va ?

— Lundi ? Dans deux siècles, pendant que tu y es.

— Impossible avant. (Je perçus un grognement étouffé.) Vraiment…

— Le surineur, c’est ça ? m’interrompit-il. D’accord pour lundi, Cav. Après tout, c’est avec ta vie que tu joues, pas avec ton porte-clés. (Il émit un rire détimbré. Son plongeon l’avait secoué plus qu’il ne voulait le reconnaître.) D’ici là… passe pas au soleil !

Nous raccrochâmes en même temps. Anita vint s’asseoir sur mes genoux. Mon sourire ne dut pas lui paraître bien vaillant, mais elle ne fit pas de commentaires. Qu’est-ce que je pouvais lui dire ? Qu’en temps ordinaire on hésitait à s’en prendre à un patron de la Police, même à coup de BMW ? Qu’est-ce que ça pouvait signifier pour elle, les temps ordinaires ? Sauvage l’avait échappé belle. Quelle idée, aussi, de se promener sans pétard.

Est-ce qu’il commençait à se rouiller ? Je me rappelai ses moustaches poivre et sel et son début d’estomac. Rien d’irrémédiable. Il avait parlé du déversoir. Je me souvenais de l’endroit. Comment avaient-ils pu manquer leur affaire ?

Je lui pris la taille, reposai le front contre sa gorge. Elle me serra dans ses bras. Elle sentait bon. Elle était tiède et douce, mais en aucune manière elle ne devait constituer une façon d’antidote. J’étais seul, pas très d’attaque. J’avais peur. Je luttai contre la tentation de me raccrocher à elle, de tout lui raconter. Je m’étais tu trop longtemps, ce pli aussi était pris. Un pli auquel je devais peut-être mon exceptionnelle longévité… Je luttai contre celle de me laisser couler à pic. J’entrevoyais la teneur du sac, mais bon dieu : je n’avais pas touché au pèze de Marisi. Oh, certainement pas à cause de mes scrupules, mais parce que j’avais fouillé la Mercedes sans rien trouver. Je n’avais pas eu le temps de la perquisitionner à fond, mais trois briques lourdes, même en billets neufs convenablement serrés, ça tenait de la place. La voiture avait été transportée sur le parking de la Police. Les spécialistes de l’identité Judiciaire n’avaient rien trouvé non plus. Je le savais par Sauvage, qui avait supervisé les opérations.

— Tu as de nouveau l’air triste, remarqua Anita. C’est à cause de moi ? Il ne faut pas que tu te croies obligé…

— Je ne suis pas obligé. Ni triste…

— Tu as des ennuis ?

— Je ne sais pas encore.

— Tu veux que je m’en aille ?

— Fichtre non !

— Tu le sauras quand ? Je veux dire : si tu as des ennuis ?

— Incessamment sous peu, je le crains !

Elle me serra très fort contre elle. J’entendis son cœur cogner à grands coups sourds dans sa cage. Je sentis ses doigts tièdes sur ma nuque. Je fermai les yeux.

Ça me rappela une histoire d’autruches, que je jugeai trop nulle pour la raconter. Il s’agissait de deux autruches femelles poursuivies par deux mâles. Elles s’enfonçaient la tête dans le sable, et les deux mâles se demandaient où elles étaient passées, les connes. Je me contentai de sa respiration sur mon front. Ses cheveux sentaient la pomme sauvage. Puis elle bougea un peu, juste pour retirer le haut de son training. Et il ne fut plus question de rien d’autre.

Le samedi à onze heures, je passai voir Fabre. À part le local de permanence au rez-de-chaussée, et le poste où un gardien s’acharnait sur le télétype, l’Usine était vide. Fabre me reçut dans son bureau, au deuxième. Nous échangeâmes les inepties habituelles sur le temps qu’il faisait, les rapports d’Auteuil et le tournoi corporatif de foot. J’avais manqué le poker du samedi soir chez Benito. Rien de neuf à propos du surineur, sinon que les chacals des radios périphériques sillonnaient la ville depuis la veille au soir. Fabre avait mon propre article sous la main. Il n’avait rien trouvé à y redire. Il fuma une Gauloise, je fumai une Camel. Il finit par soupirer et me tendre une photocopie de télex, émanant du Service Régional de Police Judiciaire. Il y avait lieu de rechercher le dénommé Walter François Rollet, né le 12 janvier 1940 à Affreville (Algérie), gérant de société, demeurant 16, rue Renan à Z…, pouvant circuler à bord d’une Rover 2000 blanche, immatriculée 1976 QP 92. Suivait un signalement potable de Chess. La mention finale prescrivait de l’interpeller et de le placer en position de garde-à-vue, de ne pas l’auditionner, mais d’aviser d’urgence le service demandeur.

Lorsque je relevai le front, Fabre me couvait d’un œil froid.

— C’est tombé cette nuit, me confia-t-il. J’ai pensé que ça pouvait vous intéresser…

— À quel titre ?

— Inutile de monter sur vos petits chevaux. (Il haussa les épaules.) Votre ami Sauvage est passé ici, avant d’aller vous voir. Quoi de plus naturel. Il travaillait en matière de flagrant délit. (Le froid m’envahit les os et je me passai la main dans les cheveux.) Asseyez-vous, Cavallier. Jusqu’à preuve du contraire, vous n’êtes pas impliqué dans l’affaire.

J’obtempérai et pris place dans un fauteuil.

— Flagrance de quoi ?

— Homicide volontaire, soupira Fabre. (Il me scruta, feignit la surprise.) Sauvage ne vous a rien dit ?

Je n’avais rien à perdre. Je décidai de jouer la sincérité. Je lui racontai la visite de Madame Ex, sans m’appesantir outre mesure, puis je lui narrai l’entrevue avec Mon Copain le Poulet. Je ne fis qu’une allusion sans portée au dossier qui avait alors changé de main. Sauvage ne m’avait pas semblé mener une enquête à caractère officiel — même pas un préliminaire, à vrai dire. Il s’était comporté en « civil ».

— À votre avis, pourquoi ? me demanda Fabre.

— Aucune idée… (Je me heurtai à son regard inquisiteur. Je haussai les épaules.) Il est reparti comme un pet sur une tringle à rideaux…

— Et hier en fin d’après-midi, on a bien failli lui faire la peau !

— C’est un fait.

— Vous n’êtes décidément pas curieux, Cavallier.

J’allumai une Camel, bougeai la tête.

— La curiosité est un vilain défaut.

— L’un des plus répandus qui soient, pourtant. (Il se renversa dans son fauteuil, entrouvrit un tiroir et se cala le pied.) Bon, je vais éclairer votre lanterne, et peut-être verrez-vous où est votre intérêt… (J’avalai un peu de salive, acquiesçai sans chaleur.) Il y a trois mois, un ventilateur ouest-allemand est tombé à court de carburant. Le pilote l’a posé in-extremis dans une cour de ferme. Quelqu’un a prévenu les pandores… (Je me rappelais l’affaire. Dans l’hélicoptère, les gendarmes avaient mis la main sur un type, quatre-vingts kilos de shit, de neige et assez de coke pour faire un rail de l’Étoile à la Nation. Ils avaient manqué le pilote.) L’Office Central s’est penché sur la question… Il semble que le convoyeur ait mangé le morceau, toujours est-il que des noms ont été avancés… (La Camel avait un goût franchement dégueulasse.) Vu l’ampleur du trafic, on a mis la pédale sourde. Sauvage a reçu de la visite… Le lendemain, un jogger matinal a trouvé un corps sur son parcours. Le type avait été nettoyé à la 9 mm Parabellum. Le loquedu se tenait tranquille depuis sa sortie de cabane, deux ans auparavant. Un certain Marisi. (Fabre attendit quelques secondes pour donner le coup de grâce.) Le frère de l’autre, vous savez…

Il respecta mon silence. J’écrasai la Camel. J’avais la gorge si sèche qu’un rien y eût déclenché un feu de pinède, mais pour le reste, j’avais l’impression que mes veines charriaient de l’eau de glacier et la tête se mit à me tourner.

— Quel rapport avec Rollet ?

Fabre croisa les mains sur la nuque. La veste s’entrouvrit et démasqua la crosse combat de son RMR. Il soupira faiblement.

— Eh bien, il semblerait que votre ami Chess ait été le patron de Marisi Bis. Et lorsque la PJ a voulu obtenir quelques éclaircissements, on s’est aperçu qu’il avait pris la tangente… Et quand la financière a fourré le nez, à tout hasard, dans ses affaires, elle s’est aperçue qu’il était partout dans le rouge.

— Bon Dieu, fis-je en vain, d’accord, Rollet n’était pas un enfant de cœur, mais de là à se mouiller dans une embrouille de ce calibre ! Il n’avait rien d’un gangster.

— Qui vous parle de gangster ? contra Fabre. Vous savez comme moi combien les frontières sont floues et poreuses, entre ce que certains appellent le bien et le mal. Question de contexte… d’altitude. Votre ami avait rendu des services, en contrepartie il avait reçu de l’aide. Vous savez comment ça se passe…

— Je ne sais rien.

— C’est vous qui parlez comme un gangster, sourit Fabre.

Je me levai tant bien que mal, fourrai les poings dans les poches.

— Écoutez, Commissaire, inutile de jouer aux cons. J’ai eu assez d’emmerdements pour toute une vie. J’ai raccroché les gants, que vous le vouliez ou non. J’ai changé de crémerie. Le passé est le passé. (Il avait le torse à l’horizontale, l’air indolent mais ne cessait pas de me scruter à travers ses paupières mi-closes. Je repris mon souffle.) Je sais ce que vous pensez, parce que moi aussi j’ai occupé un fauteuil comme le vôtre, à écouter des salades, à entendre des vieux chevaux de retour jurer sur une pile de Codes de Procédure Pénale que c’était fini, en se tordant les mains et en prenant Dieu le Père et tous les avocats du barreau à témoin — jusqu’au moment où il ne restait plus qu’à leur passer les pinces et les emmener au falot. Vince Marisi m’a tiré dessus. Je l’ai eu le premier. J’ai obtenu gain de cause en appel. Personne ne m’a vidé de l’Usine. Je me suis vidé moi-même. J’ai des revenus avouables, une voiture de vingt ans. Je suis en règle avec le Trésor Public. Je regrette que Sauvage ait des soucis. Je ne crois pas que Rollet ait été assez con pour s’embringuer dans une affaire louche. En tous cas pas dans un truc où il risque de laisser des plumes !

Fabre se laissa retomber en avant. Ses pieds reprirent contact avec le sol en même temps que ses mains s’abattaient, bien ouvertes, sur le sous-main, et il éclata d’un rire sonore que je ne lui avais jamais entendu.

— Bon Dieu, Cavallier, vous vous débrouillez comme un bâtonnier ! (Il contourna son bureau, me prit le coude.) Ne prenez pas les choses tellement à cœur, j’ai cru que votre tirade ne finirait jamais. Vous n’êtes pas aux assiettes, et personne ne vous accuse de quoi que ce soit. Qu’est-ce que vous diriez d’un bourbon chez Paulette ? Hein ? Elle a deux nouvelles filles, qui se bouffent l’oignon avec beaucoup de véhémence, m’a-t-on dit, certains soirs…

Je me laissai conduire. Paulette trônait seule derrière le bar. Elle se fendit d’un sourire à notre entrée. Nous nous juchâmes sur deux tabourets en coin. Paulette servit une tomate et un Old Kentucky en secouant les seins qu’elle portait en cartouchière. Elle ressemblait à une mère maquerelle sur le retour — ce qu’elle était. Elle nous laissa pour conciliabuler avec un type de la grande ville — un canaque dont l’auriculaire gauche s’ornait d’une obsidienne.

En sortant, la sirène du marché sonna midi. Il faisait beau et tiède.

— Il traîne de drôles de corps, observa Fabre en allumant une Gauloise dans ses paumes, mais il n’ajouta rien.

Il m’accompagna jusqu’au parking. J’ouvris les portières au large. Il s’appuya à Dizzie Mae. J’enlevai ma veste et la jetai sur la banquette arrière, mais ne montai pas. Je sortis une Camel et il me donna du feu.

— Je vous tiens pour un type réglo, Cavallier, me confia-t-il. Hammer et Papy sont du même avis. D’un autre côté… (Il détourna les yeux.) Un chien ne donne jamais de chats, et ainsi de suite, hein ! Je sais que vous vous tenez à carreau… Alors, continuez.

C’était bien mon intention. Nous nous serrâmes la main et il partit en secouant la tête. Je me laissai tomber dans le baquet, claquai les portières et mis le contact. Je me contraignis à ne pas faire hurler les pneus en démarrant. Je roulai à soixante jusqu’à l’agence. Je me forçai à écouter les récriminations de Pérez, à propos de la couverture du derby de hand à la salle polyvalente. Je me maîtrisai pour ne pas grincer des dents lorsque le téléphone sonna dans le bureau de Tellier. Je me dominai pendant que le patron de la région me passait un savon à propos du tueur au couteau : nous aurions dû être en flèche. Je rétorquai que les nécrophages pouvaient s’en donner à cœur joie, que lorsqu’ils auraient fini de faire les beaux ils regagneraient leur nid, mais que nous, nous resterions et qu’il nous faudrait essuyer les plâtres et ramasser leurs papiers gras et leurs macules de merde. Et je raccrochai.

J’achetai un bouquet de lilas à un môme et retournai à la maison. Anita avait fait du feu et fabriqué une grande carafe de citronnade. Elle portait une courte robe en jean très pâle et des sandales à talons aiguille. Je mis des côtelettes à griller, retirai ma chemise et me souvins des fleurs. Elle rit et m’embrassa sur la joue.

— C’est tout ?

— Pour l’instant oui.

Elle disposa le lilas dans un grand pot de Nescafé rempli d’eau. Je m’amusai de sa joie, et de la manière franche et gaie qu’elle avait de prendre la vie. L’air embaumait le feu et la viande à point. Un faux-bourdon vint faire un brin de visite et disparut. Son vrombissement opiniâtre et vain s’éteignit. Le soleil me mordait la peau. Anita se posa une paire de Ray-Ban sur le nez — celle que je portais pour piloter. Elle croisa les chevilles, tira sur sa robe et se laissa aller dans le transat. Je m’occupai du barbecue. Une taie laiteuse vint recouvrir le ciel. Je réfléchis que j’avais assez de fric pour décamper, en tous cas plus que j’en avais eu d’un seul coup. Un chien ne donne jamais de chats, m’avait dit le flic. Je servis la gosse et me contentai de chipoter. J’avais promis à Pérez de lui donner un coup de main. Après le café, Anita ramassa une revue qui traînait sous son transat. Je reconnus un très vieux Match. J’avais collectionné l’hebdomadaire avant qu’il devienne une succursale publicitaire des familles régnantes. Je me levai, posai les paumes sur ses épaules veloutées et brûlantes. Elle m’adressa un sourire alangui. Je tentai une descente à laquelle elle riposta en me donnant sa bouche. Je lui enlevai le journal des doigts. Les pointes de ses seins s’érigèrent sous mes paumes. Elle se fit très lourde à mon cou. Je m’accroupis à côté d’elle sans lâcher ses lèvres. Nous nous séparâmes à bout de souffle et elle cacha son visage contre ma peau.

— Jacques… Je t’aime vraiment, tu sais ?

— Je le sais. Et toi, est-ce que tu le sais ?

Elle fit oui. Je caressai ses paupières et sa bouche avec toute la tendresse que je trouvai en moi. Elle se mit à trembler et ses traits se crispèrent. Elle redressa un visage aveugle, durci par une souffrance qui semblait insupportable. Mais elle me supplia à mi-voix de continuer.

C’était bien le moment !

À dix-sept heures, nous assistâmes à une partie de hand à la polyvalente. EDF contre la cité technique. J’interviewai les entraîneurs, l’adjoint au maire chargé des sports et le responsable de la salle, dans un vestiaire qui sentait la poussière, la sueur et l’embrocation. À travers la cloison, nous parvenaient les vociférations des supporters, le bruit de courtes galopades et les petits rebonds du ballon. Chaque tir claquait comme un départ de 22. On nous servit des kirs dans des verres en pyrex à un bar de fortune, dans le hall. Anita captait tous les regards et c’était tant mieux : je n’avais pas plus envie d’attirer l’attention que de prendre des coups de pied dans les chevilles. Il fallut attendre les résultats de l’après-midi et je fis quelques photos. Lorsque nous partîmes, une bande de gosses tournait autour de Dizzie Mae. Leur chef portait un blouson de toile rouge vif, avec sur le dos le nom d’une équipe fameuse de base-ball, un 501 de chez Levi’s et des Nicke. Il avait la figure couverte de taches de son et des yeux gris vert très écartés — et une façon de se déplacer de petit dur. Je lui pointai dessus un index raidi, le pouce simulant un chien de revolver. Il m’adressa un sourire sceptique, plus vieux et plus toc que le Pont des Soupirs.

— Merde, papa, dit-il d’une voix cassée, chouette poubelle !

— Ouais, Butch, laissai-je tomber.

Il m’examina froidement. Regarda Anita.

— La meuf, c’était avec dans la pochette-surprise ?

— Non. J’l’ai achetée à part.

— Dites-moi où, coassa-t-il, et j’passe commande d’une douzaine.

— Laisse tomber, fiston. T’as pas assez de mains pour ça.

— Causez pour vous, papa, fit le gosse. (Il sortit un paquet de Pall Mall et un de ses sbires lui donna du feu.) Vous êtes nouveau dans le coin ?

— Ouaip. À un de ces quatre, Butch.

J’ouvris à Anita, mis le contact. Je vis les gosses dans le rétroviseur. Mon petit copain avait la tête inclinée sur l’épaule gauche et une grimace à la bouche. La fumée lui sinuait devant les yeux. Un vrai petit dur de douze ans, perdu dans un blouson et une vie trop grands pour lui, avec des poings durs comme des cailloux et une expression prématurément méfiante et rusée — un de ces caïds en herbe, comme j’en avais arrêté une demi-douzaine, pour des délits qui allaient du vol de meule au viol. Trop vite montés en graine, dans un monde sans tendresse, entre les fissures du béton, lancinants comme une rage de dents. Bon Dieu, j’avais été moi aussi un petit dur, à l’époque de Dario Moréno et de Ray Ventura. Seulement j’étais déjà un soliste et personne ne m’allumait ma cigarette. J’avais la tête farcie des mêmes conneries, pour sûr. Anita s’alluma une cigarette. Elle tira la robe sur ses cuisses, en pure perte. Il faisait très chaud et le ciel était livide. Il ne se déciderait que plus tard pour l’orage.

Nous allâmes manger quelques brochettes au méchoui de la FNACA. Je fis encore quelques photos en prenant l’anisette. Le président départemental commit un bout de speech, laissant entendre le poids électoral de son mouvement. Le conseiller général du canton ouest y alla de son couplet — la rituelle réponse du berger à la bergère —, puis tout le monde se dirigea vers les tables où on débitait les agneaux et nous ne tardâmes pas à nous éclipser. Sur le parking en plein champ, une CX grise était rangée le museau vers la sortie. Les bas de caisse étaient maculés de boue jaune. En passant, je posai la main sur le métal tiède du capot. Il n’y avait personne à bord. Je rejoignis Anita.

En quittant le parking, je relevai de tête l’immatriculation de la voiture. Une 92, comme pas mal de véhicules en location. Chess était censé circuler en Rover, 1976 QP 92. Je pianotai sur le volant tout en cahotant jusqu’à la route. Il n’y avait pas qu’un seul âne pour s’appeler Martin. Et puis, si les choses tournaient mal, comme tout citoyen de ce pays, je pourrais me placer sous la protection de la Police. Cette pensée m’arracha un faible sourire. J’en connaissais trop bien les limites institutionnelles. Non, si les choses tournaient mal, je n’avais que deux solutions, me tirer au Pôle Nord ou continuer comme si de rien n’était, en bétonnant et en priant Dieu ou le Diable de passer entre les gouttes. Des larmes de plomb calibre 9 mm. Mon estomac fit un double axel et retomba sur ses pattes. Anita me mit la main sur l’épaule. Elle portait un parfum acidulé, frais et presque impalpable. Je manquai m’arrêter et lui confier mes soucis.

Peut-être aurait-elle compris. J’avais empilé pas mal de conneries, et par où aurais-je pu commencer ? Clap, première : Alger, cinquante-neuf. Un lycée perdu dans les orangeraies, avec derrière le stade des cèdres à la plaine éolienne et désenchantée. Un môme maigrichon et seul, qui avait appris à jouer de la lame pour préserver l’intégrité de ses orifices naturels, et qui était devenu, nécessité fait loi, un champion de la navaja et du cran d’arrêt. Entre le poste à galène où il captait du Ray Charles, le latin et les maigres colis venus de l’extérieur. Onze points de suture à l’issue d’un match au finish, dans les chiottes du dortoir, qui l’avait opposé au tenant du titre, un jeune Arabe aussi vif et froussard que lui, et qu’on l’avait empêché d’épingler au mur. Version officielle retenue par les autorités : chahut suivi de bris de vitre. Il n’y avait pas eu de match retour, pour cause de vacances d’été. À la rentrée, j’étais devenu le deuxième de cordée d’un grand type nommé Marrat, qui avait haute main sur l’internat, un première doté de bras démesurés et d’une tête de microcéphale, qui couchait avec l’infirmière et s’empressa de me la prêter contre mon appui dans ses rackets, et un rôle d’éminence grise. Je découvris en même temps mon goût de la femme, et celui de l’exercice du pouvoir occulte. Plus tard, les bénéfices de notre association me permirent de goûter au tabac blond et à l’alcool. Et de fil en aiguille, de posséder mon premier calibre 45, une arme lourde et robuste à l’acier gris, à la crosse en bois, un 1911 qui avait fait le débarquement, toute la campagne de France, la Tunisie et l’Indochine, accroché à la ceinture de divers compagnons d’infortune. Ce feu, je crois bien que je m’en souviendrai jusqu’à mon dernier jour. Il avait une pente de crosse qui le rendait rapidement aussi familier que la poignée de main d’un bon copain. Malgré la détonation assourdissante, il se cabrait dans le poing, au départ du coup, comme un bon petit cheval solide et nerveux. Je tripotais inlassablement ses grosses balles cuivrées, je le démontais et le remontais avec un orgueil et un contentement secrets. Fin soixante, j’étais devenu un tireur tout à fait acceptable. Je mesurais un mètre soixante-treize et pesais soixante kilos. J’avais passé les deux bacs sans effort. Bien sûr, il y avait la guerre, et alors ? Je m’apprêtais à aller passer l’été à Alicante, lorsque Marc m’avait invité à prendre l’apéritif à l’Aletti. J’y avais fait la connaissance d’un lieutenant parachutiste, un jeune homme grand, bâti en hercule, aux cheveux jaunes et au sourire facile. Ce soir là, alors qu’un chalutier griffait l’eau plate et argent de la baie, dans la lourde senteur épaisse de la mer immobile, Chess était entré dans ma vie.

Moi aussi, alors, comme Gatsby, je croyais en « la lumière verte, l’extatique avenir qui d’année en année recule devant nous… » Qu’importe s’il m’échappait : moi aussi, demain, je courrais plus vite, mes bras s’étendraient plus loin… Oui, c’est ainsi que j’avançais et peut-être devinais-je déjà que c’était notre lot à quelques-uns, notre petite fatalité sur un mode mineur, « barques luttant contre un courant qui nous rejetait sans cesse vers le passé », nous autres qui poursuivions cahin-caha un rêve prémonitoire de bonheur, fort voisin de la mort.

Et tout aussi dépourvu d’importance.

Je pris une Camel dans ma poche de chemise, l’allumai. Anita me caressait la nuque du bout des doigts. Nous roulions sur le boulevard du Crépuscule, elle avait les hanches larges, la gorge un peu trop opulente et les longues jambes nerveuses, le sourire plein et endormi des filles chères à ce colosse de Leadbelly et à moi, lorsqu’il chantait de sa voix dont le timbre âpre, le débit saccadé, évoquaient une poignée de graviers secouée dans un bidon, la heavy-hipted mam, la mama baraquée dont le prénom était Josey et qui avait l’air de marcher sur des œufs. Les pneus chuintaient à peine sur la chaussée très sèche. La mélancolie ne me valait rien. Quelque chose rendait le tabac amer, vaguement nauséeux.

J’avais cru me comporter comme un dur à cuire. J’avais seulement manqué toutes les stations depuis le début. Je mesurai toute l’étendue du gâchis. Je n’étais déjà plus que ce « réverbère à souvenirs » dont parlait Céline, au coin d’une rue où il ne passait déjà plus personne. Une rue, pourtant, où elle était passée.

— Merde, Jacques, se rappela-t-elle, il faut que je trouve une pharma ouverte, ou bien, c’est ceinture ! (Elle consulta sa montre. La pendule de bord marquait sept heures vingt.) Choisis !

Elle chercha son ordonnance pendant que je tournais en ville. Je trouvai une croix bleue allumée sur la Place d’Armes. Anita sortit de la voiture en me tirant la langue et je me garai sur un emplacement interdit. Dans le rétro, j’aperçus le museau de la CX. Je laissai le moteur tourner et descendis. Le temps de traverser la moitié de la place, le conducteur avait disparu. J’explorai quelques entrées en pure perte et retournai à la Citroën. Les portières étaient bouclées, de même que le coffre. J’examinai les bas de caisse, grattai un peu de boue sèche qui s’effrita sous mon ongle. Du sable de gravière. J’essayai de distinguer le kilométrage, mais n’y parvins pas. Je me redressai, les bras ballants, bougeai la tête en hésitant d’un pied sur l’autre. Je regagnai Dizzie Mae.

— Je commençais à croire qu’on t’avait enlevé, rit Anita.

— Qui s’encombrerait d’un vieux machin comme moi ?

— Eh bien, par exemple une jeune fille comme moi ! (Elle secoua ses cheveux.) Enfin… Une jeune fille avec des trous de madame.

— Bon Dieu ! Quel langage !

— Oui. Tu ne trouves pas que je suis très bonne à l’oral ?

Je démarrai en faisant crier les roues arrière et une insupportable odeur de caoutchouc brûlé se répandit dans l’habitacle. Je fis tout le tour de la place et repassai devant la CX, toujours à genoux toute seule le long du trottoir. Loin de tourner à l’orage, le ciel s’était éclairci. Il était d’un gris bleu uni, pensif et lumineux, préraphaélite. Anita posa la main sur ma jambe gauche. Il ne lui fallut que quelques secondes pour susciter mon approbation.

— On se calme ! intimai-je.

— Oh, Jacques, tu te méprends sur le sens de ma pensée. C’était… purement amical. Ce que tu es susceptible sur certains sujets ! (Elle ne céda pas un pouce de terrain.) On ne t’a jamais dit que tu ressemblais à Capdevielle, surtout avec une barbe de trois jours ?

— Merci bien ! On ne t’a jamais dit que tu avais des airs d’Anita Ekberg, non ?

Elle se rengorgea et s’extasia :

— Mince alors ! C’était la comédienne préférée de mon père. C’est pour ça qu’il m’a donné ce prénom. (Elle réfléchit.) C’est pour ça aussi qu’il a épousé une rital aussi sèche et brune qu’un pruneau. Comment elle était, Ekberg ?

Je trouvai les gestes, pas les mots. Anita siffla entre les dents. De mon temps, les jeunes filles n’y auraient pas songé. Elle se livra mentalement à un bref test comparatif à partir des éléments que je lui avais communiqués.

— Tu l’aimais bien ?

— Je ne sais pas. Disons, comme une bonne Versailles, ou une Vedette… Quelque chose de confortable, mais pas très nerveux… La grande routière. (Je pris la route de la maison par le chemin des écoliers.) Pas franchement le pied…

— Et moi ?

— Toi ?

— Grande routière ?

Je ris doucement. Je gardais un œil sur le rétroviseur, mais si quelqu’un me filochait, c’était un expert, ou alors il disposait d’un radar de bord. Radar de bord ? Voilà que pour le coup, je me mettais à débloquer. Pourquoi pas les écoutes, les zonzons, pendant que j’y étais ? Le grand cirque ! La veille à l’amplificateur de brillance, le dispositif top niveau, la cuve… J’empêchai de justesse quelques doigts crochus de s’en prendre à ma ceinture.

— C’est défendu, glapis-je en me débattant. C’est interdit ! C’est un délit correctionnel ! À moi ! (Je faillis emplafonner la grille.) Enfin, tout de même, un peu de tenue… (Je claquai les paumes sur le volant.) Ah, c’est insupportable à la fin. Je refuse d’être considéré comme un objet sexuel. (Je lui brandis un index sous le nez.) Il n’en est pas question un seul instant, tenez-vous le pour dit !

Elle loucha sur mon doigt et découvrit les dents.

— Ta gueule, jubila-t-elle d’un air noir. Descends ouvrir et dépêche. Ou bien j’enlève ma robe et je file en criant au viol, et tu sais quoi ? (Je fis non de la tête, elle remonta un peu la robe.) Tu vois ce que je veux dire ? (Je vis très bien — trop bien.) Exécution !

Sur le répondeur, je trouvai un message de mon interlocuteur, M. Jean Martin, l’homme qui disait oui dans les spots publicitaires, après une palanquée de “non” à la coloration sado-maso avec cuirs et clous. Si je pouvais le joindre en début de semaine ? Voix nette, sèche, un peu country-club, mais c’était le ouiquende, alors pourquoi pas ? Puis une voix féminine qui me rappela des sentiments mitigés, me donna signe de vie sur un ton revêche. Un rigolo d’une radio que je n’écoutais jamais m’avait laissé un numéro où le joindre dès mon retour, ce que je ne fis pas. Quelqu’un avait raccroché sans rien dire. Willy, l’heureux gérant du Copacabana, me souhaita le bonsoir. J’ignorais qu’il eût mon numéro personnel. Je doutais qu’il lui vînt à l’idée de gâcher ne serait-ce que cinquante centimes sous un aussi mince grief. Je le rappelai. Il prit la communication du premier coup. J’entendis un bout de raï, pas du tout désobligeant, puis on dut fermer une porte, parce que la voix de conspirateur me parvint comme si Willy se fût trouvé sur le bras du fauteuil, à côté de moi.

— Cavallier ? Ouais. Vous trimbalez une torpille au cul. Un type de la Grande Ville. Il est venu se rencarder sur vous. Chantal m’a mis au gaz, aussi sec. Est-ce qu’il y a quelque chose de cassé ?

— Rien du tout, pour le moment.

— Il se trimbale avec un feu, chef !

— Presque tous les flics aussi… Quelques craintifs.

— Rien du flic. (Il réfléchit.) Les flics, la Chantal les renifle à dix pas. Non, c’est pas un flic… Il tourne en CX, gris métallisé. Vous voulez le numéro de la plaque ?

— Non, merci…

— Comme vous voulez… On pourrait lui organiser une balade au soleil…

— Surtout pas, Willy, surtout pas. (Je pris le ton qu’un instituteur adopte pour morigéner son plus brillant élève.) Ce serait une atteinte à la liberté d’aller et de venir… Pas de balade, pas de soleil, rien.

— Alors quoi ?

— Je te l’ai dit, Willy : rien.

Je ne lui laissai pas le temps de chipoter : je raccrochai. J’imaginais sa grosse face burinée, penchée sur l’appareil, sa mimique éplorée. Willy Frappe-Qu’un-Coup, le seul type à ma connaissance, capable d’étourdir un bœuf d’un direct du gauche venu du fond des godasses — et d’éblouir les dames du monde par sa science de la valse à l’envers et le lustre de son smoke blanc. Pourquoi ce grand flambard s’était-il mis en tête qu’il m’était redevable de quelque chose ? Une petite promenade, et puis quoi encore ? Un passage à l’attendrisseur ? Et pourquoi pas, pour finir une bonne balle dans la nuque ? Je me retins de grincer des dents. La seule chose que je demandais, c’était qu’on me foute la paix, les flics comme les arcans, et même mes quelques rares amis. J’avais fait mon trou dans un bon petit patelin tranquille, j’entendais qu’il le restât.

Je me servis un scotch à l’eau plate. Je n’en bus pas la moitié. Quelque chose me tarabustait. Les chiens ne donnent pas de chats. J’en avais soupé de la violence, sous toutes ses formes. Elle me rendait physiquement malade. C’était sans doute que je vieillissais. Rien n’est aussi con, vain et dépourvu d’intérêt que la violence. Ni aussi expéditif et banal, il faut le reconnaître. Rien n’est plus ordinaire. Et merde ! Je flanquai un coup de poing dans le mur et ne parvins qu’à m’écorcher les malléoles et le dessus du pouce. Je suçotai mes plaies.

Lorsqu’Anita hurla, en haut, je faillis grimper aux tentures.

C’était la guerre. J’empoignai la première arme qui me tomba sous la main, la pelle qui me servait à vider le cendrier de la cheminée, montai quatre à quatre et fis irruption dans la salle de bains. Une grosse araignée de cave, aussi épouvantée que moi, tentait fébrilement de s’évader de la baignoire. Je flanquai la pelle par terre, la pris par une patte et la posai dehors sur l’appui de la fenêtre.

— Il y en a d’autres ? demanda Anita.

Elle avait les mains aux oreilles, comme un casque de tir.

— Des millions, dis-je avec une joie sombre. L’univers en est plein.

— Non, ici…

— Un petit millier… (J’avais encore la chair de poule et le cœur entre les dents.) J’ai passé un accord avec leur patronne. À propos des week-ends, des heures de visite et tout le tremblement. Il faudra que je lui parle de toi, lors de la prochaine réunion. Dans l’ensemble, les clauses du traité sont respectées de part et d’autre, mais tu sais ce que c’est…

Elle baissa les mains en regardant partout autour d’elle.

— Ah, j’ai été gourde, hein ? fit-elle avec un brave sourire incertain. Vous ne vous foutez pas de moi, M. Spade ?

— M. Archer… Spade, c’est l’autre. Celui qui gagne. Moi, c’est Archer. Pourquoi me foutrais-je de vous, Miss O’Shaughnessy ?

— C’est ce qu’on fait dans ces cas-là, non ?

— Non.

— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

— Miam-miam, pardi. (Je lui frôlai les lèvres.) Depuis quand tu connais le Faucon Maltais, mon cœur ?

— Depuis que tu me l’as passé, banane ! Qu’est-ce que tu crois ? Je l’ai lui et relu en l’arrosant de mes larmes, en rêvant de toi et de ton étreinte musculeuse, mon Bel Indifférent. (Elle me souffla dans la bouche un petit coup, se cambra pour examiner le résultat.) C’était en plein dans ton époque asexuée, tu te rappelles ? Je ne savais pas trop si tu étais nouille, ou pédé. (Elle rit de bon cœur.) Ou les deux.

Le téléphone sonna en bas. Il se fatigua avant moi. Vers minuit, je descendis faire de la purée en sachet, disposai quelques tranches de bacon sur une assiette, ouvris un Morgon et pris une bouteille de vodka. Je remontai un plateau — et le Colt que je m’arrangeai à laisser à proximité. Des senteurs de marécage et un strike de moustiques passèrent par la fenêtre ouverte. Je ne sais pas pourquoi, peut-être pour rien, nous prîmes un joli début de cuite. Une de ces bitures bêtes et sans façon, qui vient toute seule et repart de même, et peut passer pour un symptôme de bonne santé. Je me livrai à une imitation potable de Jouvet, déclamai l’internationale au complet, entendis rire et se plaindre, puis rire de nouveau, le téléphone sonner, le zonzonnement des moustiques et son souffle oppressé, ma propre respiration, les gémissements résignés du vieux sommier, et très au fond, là-bas, dans le sud, le lent grondement du tonnerre aussi étouffé qu’un tombereau trop lourd, trop loin, tiré par un seul cheval noir trop vieux. Avec la gosse qui roulait sous mon ventre, je campais sur le toit du monde.

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