5

Quand on a touché le fond, pas trente-six solutions : ou on y reste et c’est la fin du voyage, ou on donne un coup de talon, ou de doigts de pied, et on essaie de remonter. La réclusion ne me disait rien qui vaille. J’allais être complètement dénicotinisé. Il faisait toujours aussi beau. Je lui relevai le menton, souris un bon coup et enlevai son bras.

— Tu as dix minutes pour te mettre sur ton trente-et-un. Je t’offre la tournée des grands ducs ! Allez, hop… Ou je me casse comme un voleur…

— Trois minutes.

— La robe en jeans… Les escarpins.

— C’est tout ?

— D’habitude, c’est pas tout ?

— Non, parfois Chanel…

Je fis mine de l’étrangler. Elle me survola en me tirant la langue. J’appelai Bernard. Il avait pensé à me procurer une voiture de secours. Une Lancia de démonstration. Je lui demandai de l’amener. Lui ne pouvait pas, mais Josie oui. Je pris une douche, enfilai les vêtements de la veille et du jour d’avant, nouai mon bout de cravate. Anita me virevolta autour en faisant des simagrées avec les bras. J’étais capable de reconnaître du Chanel, lorsque l’occasion m’en était donnée. Je lui remontai la robe et flanquai une tape sur son derrière nu.

Bernard m’avait choisi le haut de gamme. Les deux femmes se firent un bonjour frisquet. Derrière moi, l’Élégant mit le contact, je l’aperçus se pencher sur une cibi. Rien ne pouvait entamer mon optimisme renaissant. Je m’arrêtai à la station, Bernard nous offrit l’apéritif. Anita plongea sur le bébé qui cessa de se mordiller le gros orteil et la scruta à bout portant comme à travers une grosse loupe. Rien de tel pour dégeler l’atmosphère entre les dames. Anita ne bêtifia pas : elle se comporta en vieille mère de famille blasée. Bernard m’attira sur la piste.

— Je t’ai mis ce qu’il faut dans la boîte à gants.

— Ce qu’il faut pour se retrouver au placard…

— Le placard, c’est mieux que le sapin, non ?

Je me laissai tomber en travers dans le siège du passager, entrouvris. Smith et Wesson automatique. Un must. Il devait être plein. Je bus quelques gorgées de bourbon à l’eau et partis à rire.

— Ça vous va pas ?

— À merveille !

Je refermai, sortis de la voiture et me livrai à un bref tour d’horizon. Avec l’Élégant planqué quelque part, et le 9 mm en prime, j’étais paré. Je retournai à l’intérieur finir mon verre. Anita m’adressa un coup d’œil spéculatif. Le bébé s’essayait à l’éborgner, tout en lui débrouillant les cheveux et en lui bourrant les flotteurs à coups de pieds. Nous allâmes dîner dans une auberge à l’écart de la ville, célèbre sur quelques départements pour ses morilles et ses activités culturelles, after hours. Et off limits, qui l’eût cru ? Il me vint la tentation d’emporter les restes dans un plastique pour mon ombre motorisée. J’étais un peu parti. En sortant, je cherchai Dizzie Mae sur le parking, me rappelai où elle était — et de fil en aiguille où j’en étais. J’adressai une courbette et un petit signe de la main à la Turbo, mais personne n’y répondit. Ils finiraient bien par se fatiguer. Je pris la route de la maison et laissai la grille ouverte pour ne pas poser de problèmes insolubles. Sans leur laisser le temps, j’entraînai Anita. Nous passâmes un petit moment à écouter la nuit et l’étang, près du ponton. Sa senteur était épaisse et douceâtre, ses bruits louches. Puis nous suivîmes un bout de chemin, bras-dessus bras-dessous, jusqu’à la prairie. La lune était pleine. Anita lui dédia une danse lascive, qui eût fait le succès d’une revue nègre, puis elle me jeta sa robe à la figure et détala à toutes jambes, les sandales à la main. Je la coursai, effectuai un splendide plaquage. Elle se défendit bec et ongles. Elle se dégagea, roula sur le côté. Je plongeai à plat ventre. Zéro. Fichtre. Je la vis courir encore, coudes au corps, se retourner dans la clarté paisible. Je lui laissai prendre un peu d’avance, me déplaçai au pas, silencieux comme un chat.

Elle m’attendait, adossée à un jeune érable. Elle respirait par à-coups.

— Tu me veux, Jacques ?

— Oui…

— Alors, il va falloir le prouver !

Je lui saisis une poignée de cheveux. Elle se débattit comme une harpie. Pas question d’employer les grands moyens. Je la maîtrisai à la régulière, et elle cracha comme un chat en colère, lança son genou et ses griffes. La conversation prenait un tour inattendu, mais pas franchement désagréable. J’y mis un peu plus de conviction. Après tout, c’est bien elle qui avait commencé. Et ne dit-on pas que tous les goûts sont dans la nature ? Elle se mit à gronder — et à faire mal. À force, elle finit par arriver à ses fins. Je cessai d’être courtois et régulier.

D’où nous étions, la prairie s’étendait, plate et vaste comme un terrain de foot — ou deux. Anita se pelotonna contre moi, les cheveux en paquets sur la figure. Je lui caressai le flanc. La lune fouillait les moindres recoins, mais la prairie était aussi lisse qu’un plat à barbe. Bien plus vaste que je le pensais. J’avais atterri sur moins que ça.

— Bon sang, grommela Anita, je me demandais quand tu cesserais de me considérer comme une porcelaine, sauvage !

J’avais atterri sur moins que ça.

Je descendis dans la prairie en reboutonnant ma chemise. Ni creux, ni vague. Je l’arpentai en donnant du talon par terre et m’arrêtai à deux cents pas. Puis je sortis une cigarette fripée et je l’allumai. La lune étale ne me faisait plus aucun bien — la cigarette non plus. En tournant le cou, j’évaluai les possibilités d’approche. Elles étaient aussi bonnes que possible. Je vis Anita apparaître en tirant la robe sur ses hanches. Elle me rafla la cigarette aux lèvres.

— Tu as filé comme si tu avais le diable au cul, soupira-t-elle. Quel romantisme ! Bon, alors ?

— Écrase, veux-tu ?

— Qu’est-ce qui te prend, Superman ?

— Rien. Rentrons.

Elle haussa les épaules, se passa la main dans les cheveux et abandonna. Elle garda les sandales à la main. Je ne savais pas où se trouvaient mes ombres. En un sens, à présent, elles avaient quelque chose de rassurant. Je louais la maison et le parc — onze hectares. La prairie était coupée deux ou trois fois l’an par un type qui embarquait le fourrage et que je payais, pas très cher, il faut le reconnaître. Un vieil accord tacite. Je n’avais jamais jugé bon y mettre les pieds. Je dormis d’un sommeil abrutissant, plein de vacarme. Je tournoyais dans un ciel d’encre, le piège s’ouvrait, soyeux et froufroutant, mais la terre montait toujours aussi vite et en levant la tête, j’apercevais une face grimaçante et je comprenais qu’on avait coupé les soupentes… Et je tombais, tombais, et rien ne se passait…

Très tôt le matin, je courus, le 38 sous l’aisselle. Puis je pris une douche à la chaufferie, un demi pot de café sans sucre. J’avais le crâne endolori à gauche, les doigts gourds. Je fumai deux cigarettes en regardant le soleil monter. Le ciel était bleu et neuf. Pas un souffle de vent n’agitait la cime des arbres. Les moineaux pépiaient à tue-tête. Je composai un numéro dans la capitale. Une voix de femme me répondit sur le champ.

— L’Embrouille, Clara. Vous me remettez ?

— Très bien. Mon Dieu, ça fait la moitié de l’éternité !

— Je vous réveille ?

— Pensez-donc. Toujours au diable vauvert ?

— Plus ou moins… Comment faire pour rencontrer le Duke ?

— Facile, L’Embrouille ! Il suffit de prendre rendez-vous.

— C’est pour ça que je vous appelle…

— Correct. Vous restez en ligne ?

Je restai en ligne. Elle me mit une musique grinçante, du côté d’Ornette Coleman, quelque chose comme un reportage sur la mise au point des fraises de dentiste. Pour moi, la musique s’arrêtait à l’Oiseau, mais même un heavy métal n’y aurait rien changé. Elle était en train d’appeler sur la ligne protégée. J’avais été en bons termes avec le Duke. Sa communication de la veille n’avait en rien modifié la situation — il s’était cru obligé de faire pression. Même les plus grands commettent une fois ou l’autre ce genre d’erreur. Elle reprit la ligne :

— Quinze heures, au bureau… Ça vous va ?

— Juste, mais ça va… Comment se porte le Duke ?

— Plutôt bien. Vous avez l’intention de l’agacer ?

— Jamais de la vie, Clara. Je vous embrasse et merci…

— Merci ? Mais de quoi ? C’est tout naturel ! Quinze heures, O.K. ?

— O.K.

Je raccrochai, choisis une tenue un peu moins minable que d’habitude, et qui me permettait de porter le 45 à la ceinture sans rameuter la troupe. Je vérifiai que le Colt était approvisionné. Il l’était. Je fis jouer la pédale de sûreté dans la paume sans actionner la culasse. Je ne pensais pas m’être rouillé. Mais sait-on jamais ? J’appelai Willy.

— Laquelle de tes deux terreurs conduit le mieux ?

— L’Élégant, chef.

— Débarque l’autre et expédie-le moi.

— Aperçu !

— Le temps de reprendre un café, j’entendis la Turbo manœuvrer pour se ranger à cul devant la terrasse, une portière se refermer de façon étouffée. L’Élégant portait un complet gris. Il se lissa les cheveux sur les tempes, rectifia l’angle de sa mince cravate en cuir ardoise. Je le fis entrer et il passa de côté. Pas plus de vingt-cinq ans, des yeux pâles et fixes de camé — mais il ne se camait pas. Des épaules larges et droites. Il portait des gants de cuir ajouré.

— Café, l’Élégant ?

— Si vous voulez, M’sieur Cavallier.

Sa voix évoquait un vol de feuilles sèches sous un vent d’orage. Je lui fis signe de s’asseoir, mais il déclina l’invite d’un geste de la tête et resta debout, ses longs bras le long du corps et le visage dolent. Très beau, d’ailleurs, dans le type classique. Un physique à tomber tout ce qu’il voulait — mais il ne voulait pas. Ni mâle, ni femelle. Il prit la tasse que je lui tendais.

— Merci, M’sieur Cavallier.

— Paris, Toto, ça te va ?

— Oui, M’sieur Cavallier.

— Sucre, crème ? Lait ?

— Non, merci, M’sieur Cavallier…

Je le scrutai quelques secondes. Difficile d’y voir dans ses yeux. Il avait le visage hâlé, paisible. Il but à petites gorgées sans bouger le regard, et je me lassai de jouer les charmeurs de serpents. Je montai réveiller Anita, la mis au courant de mon départ. Elle ouvrit la bouche, mais ne dit rien. Je lui laissai la Lancia, lui conseillai de pointer au journal. Pour tout le monde, j’étais dans la nature. Elle hocha deux fois la tête, se leva. Elle faisait grise mine.

— Quel genre d’homme es-tu ? fit-elle en enfilant une de mes chemises.

— Quelle importance ?

— Immense. (Elle roula les manches au-dessus du coude.) Jacques, tu feras attention ?

— Quelle blague !

— Jacques, je t’en prie…

— Bon Dieu, à croire que je monte en ligne…

— C’est un peu ça, non ?

Elle avait de très beaux yeux, mais leur expression avait ce matin-là quelque chose de pénible et de contraint. Elle se prit les coudes dans les paumes, réfléchit. Je l’attirai contre moi. Ses cheveux sentaient la paille chaude, mais elle avait le dos droit et les muscles contractés. Je me bornai à lui effleurer les lèvres et les choses en restèrent là.

Je passai vingt minutes au cadastre, à l’ouverture des bureaux, puis je repartis avec les photocopies que l’employée avait refusé que je paie. J’en serais pour un verre, un jour ou l’autre, ou deux exonérés pour le prochain spectacle à la Salle Polyvalente. Dans la Turbo, je vérifiai le Smith 9 mm de Bernard. Bien belle arme, au fait. La ville disparut derrière nous. L’Élégant conduisait avec la sobre patine du pro.

— Si quelqu’un nous colle au train, arrange-toi pour le saquer.

— Il n’y a personne, M’sieur Cavallier.

— L’Élégant, tu pourrais pas changer de disque ?

— Comme vous voulez, M’sieur Cavallier.

— Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

— Disc Jockey, M’sieur…

— On a quatre cents bornes aller, et autant au retour, D.J. Laisse tomber le protocole. (Je lui montrai le Smith.) Tu t’es déjà servi de ce genre d’outil ? (Il fit un geste.) Bon d’accord… (Je le lui donnai et il le glissa devant son siège — un bon point.) Mais pas d’emballement, capito ?

Il remua le front. L’indicateur de vitesse indiquait quelque chose très au dessus de la limitation. Il avait un beau visage calme, mais c’était le genre à vieillir en deux jours, ou quelques minutes, voilà ce qui n’allait pas. Je me carrai dans le baquet, vérifiai le harnais de sécurité et me plongeai dans l’examen des photocopies. Les documents du cadastre remontaient à la fin des années cinquante, bien avant que le domaine soit racheté par une société parisienne. Sa superficie totale était de onze hectares et demi, je laissai tomber les poussières. Le plan avait une minutie de carte d’état-major. On y relevait sans difficulté le tracé de la piste. Je fumai une cigarette. L’Élégant avait ses deux mains gantées en haut du volant, les coudes pliés, les avant-bras souples. Il refusa mon paquet de Camel. Le type à boire du lait, ou des Vittel-menthe. Un cadeau. Je rangeai les photocopies dans une poche et parvins à m’assoupir. J’ordonnai une halte à onze heures et nous prîmes des cafés dans une station-service. L’Élégant s’arrangeait à ne jamais tourner le dos à quiconque, mais de manière aisée et très naturelle, sans rien d’affecté. Il faisait son boulot, et il le faisait bien. Où que ce soit, il avait été à bonne école. Il me tint la porte ouverte en sortant, me couvrit ses collaborateurs, mais c’était bien ce qui faisait la différence, non ? Je me retranchai derrière mes Ray Ban jusqu’à la porte de Charenton, en retournant un tas de choses dans ma tête et en fumant. Puis, en entrant dans la capitale, quelque chose de la vieille excitation me reprit. L’Élégant assurait sans esbroufe. La circulation était juste assez dense pour me laisser du temps. Bon Dieu, qu’est-ce qui m’avait pris de m’enterrer ? L’âge ? Foutre non. La flemme peut-être ? Sous le soleil, les femmes avaient quelque chose de juvénile et de pimpant. Sur l’autre rive, j’aperçus le portail du 36, Quai des Orfèvres, titre d’un solide polar de Steeman et d’un bon film avec Jouvet. Combien de fois l’avais-je passé dans un sens comme dans l’autre ? Et la Ville, autour, n’avait pas cessé de mugir et de se déchirer, de crier et de rire, de respirer et de geindre, de se tordre dans l’orgasme ou la souffrance, pleine d’ennui et de rage, industrieuse et lasse, violente et tendre, la Ville aux millions d’yeux dans le lit de la nuit en vadrouille. Elle avait son odeur de trottoir. Sous la lumière du printemps, on lui aurait, bien sûr, donné le bon dieu sans confession… J’avais trop respiré ses dessous pour croire à son innocence.

J’emmenai l’Élégant déjeuner dans un rade tranquille.

Il s’embusqua le dos à un pilier et ses yeux sans vie ne cessèrent de traîner alentour. Il accepta un verre de Romanée Conti — un seul —, mangea sans hâte ni chaleur.

Il resta dans l’allée, en bas, au volant de la Renault. Le Duke m’attendait dans son bureau tapissé de reliures coûteuses et de toiles abstraites. On pouvait lui donner n’importe quel âge entre quarante et soixante ans. À mon entrée, il reposa le livre qu’il avait entre les mains, se leva et tendit la main. Il avait un physique de patron d’Université, la mise discrète. Des yeux couleur de gadoue. Le bouquin était une édition illustre du livre des Morts Tibétains. Sa main était creuse, sèche et dure. Il fit signe de s’asseoir. Je n’avais jamais pu me faire à l’idée qu’il pesait quelques milliards. On nous apporta le meilleur café de la place, dans une argenterie lourde et douce comme un doublon. Les voilages bougeaient un peu au souffle des arbres.

— Longtemps, n’est-ce pas, Cavallier ?

— Longtemps, Monsieur.

Il esquissa un sourire général.

Puis il se renversa dans son fauteuil, le fit pivoter de façon à voir la cime des arbres. On ne m’avait pas fouillé à l’entrée et la culasse du Colt m’entamait la viande, sur la hanche. Je sortis les photocopies, les dépliai. Il m’observa un court instant. Il remarqua :

— Vous n’avez pas fait beaucoup de chemin, l’Embrouille.

— Faire et être… Non, en effet…

— Vous n’auriez jamais dû quitter la Grande Maison.

— Peut-être.

— Passent les jours, passent les semaines…

— Ni temps passé, ni les amours reviennent… (Il secoua la tête, réprima une remarque.) Wilhelm de Kostrowitzky, dit Guillaume Apollinaire…

— Bien, bien, approuva-t-il. Un monde d’ombres, l’Embrouille… Avez-vous songé que nous vivons entourés d’ombres, pour ce que nous vivons ? Un théâtre d’ombres… (Il fit un geste évasif de sa main soignée.) Les comédiens ne sont pas fameux, l’intrigue médiocre… Le metteur en scène… inexistant. Les décors… Beaucoup de bruit pour rien.

— Qu’est-ce qui se trame ?

— Beaucoup de choses… (Il se passa la main dans les cheveux.) Des convulsions, je suppose… J’ai du mal à penser que vous n’y êtes pour rien du tout, mais je peux me tromper. Tout le monde le peut. Je souhaite me tromper. Certains pensent que vous êtes son dibbouk… Votre ami, Chess… Une belle figure de condottiere… Il ne joue pas dans les règles. Vous comprenez ?

— Oui.

— Voilà. Nous aurions aimé le raisonner. Aboutir à une entente. Nous avons d’autres tracas. Vous me comprenez, n’est-ce pas ? Un new deal réfléchi… Votre ami n’a rien voulu savoir. Fou ? Je ne le crois pas. Brillant, et vide. On dirait qu’au fond, il cherche… à mourir. C’est le cas des trois quarts de l’humanité. (Il reporta les yeux sur moi.) Qu’en pensez-vous ?

— Rien. Je ne suis le dibbouk de personne.

— Quelle idée, de vous terrer !

— D’accord, mais c’est mon idée. On m’envoie de l’argent et on me tire dessus. On piège ma voiture… (Il ouvrit la bouche, mais je ne lui laissai pas le temps.) J’ai un chien jaune accroché à mon bas de pantalon… Vous m’appelez à l’aube pour me tenir des propos de maffieux… Les flics m’emmerdent…

— Eh bien, reprenez du service, l’Embrouille…

— De quel côté ?

— C’est votre problème.

— Mais c’est à vous que je pose la question. Assez de conneries. Le harcèlement, d’accord… Maintenant, je dis pour voir… (J’agitai les photocopies devant mon nez.) Je suis embringué dans une belle vacherie, d’accord, d’accord… La donne est pourrie, toujours d’accord. J’ai mis un moment à comprendre…

Il m’adressa un regard vif et froid.

— À croire que vous comprenez. Qu’est-ce qui vous a fait sortir de votre trou ? Quand même pas les jetons ! Tout le monde change, mais pas à ce point… L’Embrouille, vous aviez la taille d’un patron… (Il sonna, qu’on nous resserve du café, en guise de pause.) Bien. (Le loufiat s’éclipsa.) Quelle confiance peut-on avoir en vous ?

— De zéro à l’infini…

— Bien. Toujours joueur ?

— Je ne l’ai jamais été : je déteste perdre. L’un dans l’autre, ça ne m’est jamais arrivé. Si ça devait se produire, ce qu’à Dieu ne plaise, je m’arrangerais à ne pas couler seul.

— C’est vous qui parlez comme un maffieux, à présent.

— L’exemple vient d’en haut. À quoi peut servir une piste d’atterrissage dans un coin tranquille, à l’écart des regards indiscrets, à trente kilomètres de deux frontières ?

— À se poser et à décoller.

— Dans un couloir qui passe sous la couverture radar…

Il pivota lentement et me fit face.

— Continuez…

— C’est tout. Je vais rentrer, procéder à quelques vérifications élémentaires… Je finirai par découvrir à qui appartiennent la maison et le parc. Je découvrirai peut-être d’autres choses déplaisantes, par exemple que j’étais le dindon de la farce et que le hasard n’existe pas. Un ventilateur se pose dans une cour de ferme, m’a-t-on confié. Un beech peut atterrir sur la piste… Je ne vois que la blanche qui en vaille la peine.

— Pas mal, Cavallier, fit-il d’un ton sec.

— Une belle cargaison de neige.

— Formidable ! Romanesque !

— Combien, pour le total ?

— Rien du tout. (Il sourit pour de bon.) Les prémisses sont excellentes, les conclusions erronées. Le total ne nous intéresse pas, M. Cavallier. Nous contrôlons les… sports d’hiver. Un très gros afflux de marchandise ne pourrait que provoquer la chute des cours. Vous le comprenez sans difficulté. (Son sourire s’effaça de manière automatique.) En revanche… Un accident… Eh bien… vous pourriez… suggérer un prix.

J’étais arrivé au moment du pénalty — et pour de bon.

Le tarif ne le fit ni geindre, ni sursauter, ni se tordre les mains de désespoir. Il l’enregistra avec une sèche petite inclinaison du torse. Moitié à la commande, moitié à la réception de la facture. Il se leva et je pris congé. Lorsque je quittai la pièce, il était debout à la fenêtre, à contempler l’allée à travers les voilages en se mâchouillant l’intérieur de la joue gauche, ce qui ne voulait strictement rien dire. Avant même que j’aie descendu les marches du perron, l’Élégant avait replié son journal et mis le contact. Je fis quelques pas cotonneux, avec l’impression d’avoir avalé une grosse pierre dure et froide, qui me serait restée sur l’estomac. Il faisait très chaud et la carcasse du pistolet me collait douloureusement à la peau.

Je me laissai tomber dans le baquet, claquai la portière. La voiture s’enleva avec une certaine douceur et nous ne tardâmes pas à nous embourber dans les affres surchauffées du périphérique. Par la vitre baissée, la Ville m’envoya ses grosses bouffées de gaz brûlés, ses relents d’asphalte et de poussière. Je sortis le 45 de ma ceinture, le flanquai à mes pieds, poisseux et chaud. Les grands bâtiments vitreux dérivèrent au pas, puis nous longeâmes la Seine après la Gare de Lyon, grise et triste, des nuages s’empilaient devant nous, la circulation s’éclaircit, mais pas mes pensées moroses, je pressentais l’orage sans le souhaiter, j’avais la gorge en carton. Oui, je comprenais l’idée de Chess. Il n’avait jamais eu l’intention de gagner ni de durer, il courait trop loin devant nous tous, il avait bouclé toute la boucle — seulement occupé à un rêve sans consistance, un projet sans contours.

Il s’était perdu lui-même en route.

Moi aussi, et alors ?

Nous entrâmes d’un coup dans la pluie. Elle claqua sur la tôle, brouilla le pare-brise. Les essuie-glaces délayèrent de la terre, de la suie grasse et de la bouillie d’insectes, mais l’Élégant ne ralentit pas. L’eau chuintait sous les roues, et quelques kilomètres plus tard, l’averse cessa aussi brusquement qu’elle avait commencé. Des champs vert tendre sertis de bosquets sombres s’étendirent jusqu’à l’horizon plat.

— Black Jack, m’avait confié un jour Chess, toute cette pourriture me dégoûte… Tu ne crois pas qu’il serait temps qu’on fasse fortune pour de bon, vieux frère ? Histoire de savoir si on arriverait à être aussi dégueulasse que ça ?

Ça, c’était la piscine au bord de laquelle nous nous prélassions, aussi peinards qu’en Floride, et autour, plus loin, ailleurs, à cinq ou six kilomètres à vol d’oiseau, peut-être, Beyrouth aux façades béantes écrasées de soleil, entre deux orages de fer.

Une heure avant, notre Volkswagen avait failli être déchiquetée à la kalachnikov, et nous dedans.

Depuis une cabine sur la route, j’appelai Anita. Elle avait repris le collier. On avait interpellé un suspect, et la police avait tout lieu de penser qu’il s’agissait du maniaque au couteau. J’avais reçu une quantité impressionnante de coups de téléphone dans la matinée, quatre au total. Elle avait pris la Lancia, le pied. Quand est-ce que je reviendrais ? Je restai dans le vague. Elle observa un silence froissé, puis elle me passa Tellier, qui m’accorda le temps que je lui demandais. Je tournais le dos à l’extérieur, l’Élégant me tournait le dos. Je raccrochai, frappai de la paume sur le taxiphone et récupérai pas loin de six francs, de quoi prendre des cafés.

Pas la peine d’essayer pour le savoir : on parvient toujours à être un tout petit peu plus dégueulasse qu’on le pensait. Je fis sonner la ferraille dans ma poche de pantalon, nous retournâmes à la voiture. L’Élégant s’arrima, et sans bouger la face, me confia :

— Porsche Targa, noire… Deux hommes à bord. À six heures…

Six heures, c’était juste dans notre dos, dans l’axe de la voiture. Je m’abstins de bouger plus que de raison, juste ce qu’il fallait pour sangler le harnais. Je ne tournai pas la tête. Il reprit la route. Je m’appuyai la nuque au repose-tête. Sur une vingtaine de kilomètres, mon conducteur alterna de courtes accélérations avec de brusques ralentissements et je le laissai faire. La Porsche finit par remonter et nous passer. Elle disparut à nos yeux. Ou bien une fausse alerte, ou bien un dispositif rôdé à trois ou quatre voitures. Je ne savais pas si la Grande Maison disposait de Porsche dans son écurie. En tous cas, la Targa ne reparut pas.

L’Élégant rentra avec moi dans la Maison. Anita avait laissé les clés sous une jardinière où elle m’avait vu les prendre. Il me rendit le Smith en le tendant par le canon. J’appelai Willy. Sorti. J’appelai Sauvage — sorti en enquête. À dix-huit heures vingt. J’installai l’Élégant sur la terrasse. Il retira sa veste, la plia et la disposa sur un transat. Il rectifia ses plis de pantalon. Je ne m’inquiétai pas de ce qu’il portait dans son étui de cheville, à la jambe gauche.

J’enfilai un vieux T-shirt, un bas de treillis et me chaussai de baskets. L’Élégant me suivit jusqu’au bord de l’étang. Il resta adossé à l’éolienne pendant que j’explorais le terrain en rond. Il me suivit jusqu’à la cabane, un ancien wagon de chemin de fer environné d’orties presque aussi hautes que moi. L’air sentait le bois créosoté, une odeur de quai et de bateaux en partance, forte et tenace. Il s’y juxtaposa celle des orties dans lesquelles je me frayai un chemin. Suspendu aux barreaux d’une fenêtre, je distinguai un tas dans un angle du plancher.

Du filet — du filet de camouflage.

Je me laissai retomber, essuyai la rouille que j’avais aux doigts sur mes cuisses de pantalon. Le jour de la distribution de connerie, j’avais sûrement dû avoir droit au rab. Puis je perçus une vague odeur douceâtre et familière, mais j’en avais ma claque et je retournai sur mes pas. L’Élégant se débarrassa les chaussures de la poussière et des pollens, prit place dans le transat que je lui avais affecté et s’éplucha les chaussettes. J’appelai Fabre. Il décrocha et continua de converser avec l’interlocuteur qu’il avait dans son bureau, une histoire de timbre-amende, donna de la voix et le congédia, puis il me suggéra en quelques syllabes de passer le voir dès que possible — par exemple tout de suite. Son ton laissait entendre qu’il souffrait d’une rage de dents, ou que mon existence lui était aussi précieuse qu’un furoncle à la fesse.

J’enfilai une tenue civilisée et peu avant dix-neuf heures trente, l’Élégant me posa sur un parking à trois cents mètres de l’Usine. Il faisait encore très chaud entre les murs épais de la ruelle, mais j’avais froid dans les jambes et les coudes, et je m’efforçai de me mouvoir sans empressement, les bras le long du corps, les doigts bien souples, sans raideur excessive, bien que ma nuque fût douloureusement nouée et ma colonne aussi droite et souple qu’un verre de lampe, et pas tellement moins fragile.

Il avait baissé les stores. Il se battait avec un trombone.

— Quoi encore ? fit-il.

— Quelle chaleur. Commissaire !

— Doux Jésus, un comique !

Il ferma les yeux, les tint fermés quelques secondes, les ouvrit et accommoda, le visage souffreteux. S’il avait espéré que je m’évanouisse entre temps, il en fut pour ses frais. Il lança le trombone sur le buvard.

— Parlons peu et bien, voulez-vous ? Vous avez déposé plainte. L’enquête se poursuit sans désemparer et, bien entendu, nous ne manquerons pas de vous tenir informé, etc. Vu ? En d’autres termes…

— … Du balai !

— Oui ? C’est un peu ça. Ou caltez… Ou quelque chose d’approchant.

— Ce qui signifie ?

— Exactement ça : l’enquête se poursuit…

— Stop ! Rien ne va plus !

Il récupéra le trombone, s’escrima à le remettre en forme.

— Rien ne va plus, en effet. L’engin qu’on avait fourré sous votre capot était rempli de mastic, et la chose radio ne portait nulle part, vu que ce n’était pas une ventouse. Le détonateur… À l’impact, ça aurait fait autant de dégâts qu’un gros pétard de quatorze juillet… Aussi bidon qu’une promesse électorale. Reste la 5,56…

— Compris : je me suis tiré dessus, moi-même tout seul.

— Pas de témoins, hein ?

J’ai pris une goulée d’air confiné, moitié fumée de cigarette rassie, moitié poussière. Fabre se cura une dent avec le trombone, puis à la réflexion opta pour une pochette d’allumettes. On entendait une radio de bord trafiquer quelque part en bas.

— Pas de témoins.

— Bon. Alors ?

— Alors, j’ai monté une cabane. Allez savoir pourquoi ?

— Justement, Cavallier : je ne veux pas le savoir. Personne ne veut le savoir. Si je parvenais à le prouver, ce serait pour vous coller un outrage à magistrat de l’ordre judiciaire. Vous voulez connaître le tarif ?

— Je le connais. C’est vraiment tout ?

— Pour le moment, oui. Vous pourriez avoir l’idée de prendre des vacances. Ce serait opportun. Vous travaillez dur depuis quelques années. Le stress… (Il examina l’angle de la pochette avec un vif intérêt.) Nice est une bien belle ville, en cette période de l’année, pas encore envahie de jambons et de viande plus ou moins à point… Ou avariée. Je crois bien que je ne vous retiens pas.

Je dépliai une photocopie devant lui. Il ne la saisit pas. Il ne manifesta même pas un intérêt poli. Il resta immobile. Un fourgon manœuvra et s’en fut. Je sortis sans claquer la porte, descendis les escaliers où une femme de ménage s’affairait avec modération, traversai le hall. Un gardien me salua au passage et je lui rendis son salut. Je descendis les marches. En levant la tête, il me sembla qu’une silhouette sombre était postée à la fenêtre de Fabre, mais à cause des stores, pas moyen de savoir au juste. J’avais déjà observé quelques 180°dans ma carrière, mais celui-ci était de taille. Le cocotier en bois du Japon, avec la Ficelle du même métal. Je suivis la ruelle, traversai la place. Je pris un verre dans une brasserie et sortis par derrière, empruntai un couloir et ressortis à l’air libre. J’allumai une cigarette, Fis quelques mètres en me tiraillant le lobe de l’oreille droite. Je m’enhardis à marcher d’un pas plus vif jusqu’à ce que, dans la vitre oblique d’un coiffeur pour dames, j’aperçoive derrière, la face paisible de la Turbo. Je serrai les poings et les mâchoires, pivotai sur les talons. L’Élégant se pencha pour m’ouvrir. Il ne me fit pas de remarque.

Après tout, c’était moi le taulier, s’pas ?

Je ne mangeai pas, je ne bus pas. L’Élégant m’avait laissé sur le perron. Qu’il fût embusqué ou pas quelque part m’était équilatéral. Je n’appelai personne, pas plus Anita que Mondial Assistance. Je ne lus pas, je ne mis pas un film noir dans le magnétoscope. Je n’écoutai pas ce qu’il pouvait y avoir sur le répondeur. Du mastic en guise d’explosif secondaire ! Un mouchard bidon. Je ne répondis pas au téléphone, et d’ailleurs personne ne m’appela. Je fumai presque un paquet de cigarettes et ne réussis qu’à me donner mal au crâne. Et une pendule intérieure se mit à égrener les secondes et les minutes d’un inévitable compte à rebours.

Tout s’était détraqué avec le premier versement à la banque, puis la visite de Madame Ex et celle de Sauvage. Juste avant, je vaquais à des occupations limitées et insipides, avec autant d’opiniâtreté qu’un canard sans tête. Un bon petit, rangé des vélos, un has-been dont les frasques se bornaient à un tapis hebdomadaire où on jouait des haricots et des conquêtes féminines de chef-lieu de canton, avec pour seul agrément la présence opulente de Dizzie Mae. Juste après… Je crois bien qu’une partie du vieux monde m’avait rattrapé. Une vilaine combine à double détente, un plan aux petits oignons, ah, bien vicieux, par exemple, pas du tout une histoire racontée par un idiot, et dont même le Duke n’aurait pas eu l’idée tout seul… Lorsque Chess apparaîtrait, maintenant, dans peu de temps, il ne me surprendrait pas.

Je pris le premier verre de la soirée à sa santé, les dix ou douze suivants à la mienne. Je ne parvins pas à me cuiter. À peu de choses près, je savais ce que Judas avait dû ressentir à un moment ou à un autre. Chess ne jouait dans aucune règle connue ou inconnue, et pourtant je n’arrivais pas à lui en vouloir vraiment. Je me pliai de rire en essayant de m’extirper du divan, je crois bien que j’en pleurai, le sinistre imbécile, comme s’il n’avait pas pu crier au secours, ou maman bobo, comme tout le monde, ce cher con absolu, métaphysicien du bitume, fou de dieu de l’ère du plastique thermoformé et de la culture acrylique, vieille tante chargée de tous les péchés du monde économique, archange de merde de l’opulence médiatique… J’en renversai la bouteille vide en me mettant des claques sur les cuisses. Gagne-petit de la mort au rabais. Mon double déjà bien ratatiné, bien jauni avec des orbites qui lui mangeaient toute la face, et au fond ce regard sagace et poussiéreux, bien sec et terne. Je m’esquintai le poignet et le tranchant de la main à marteler le dessus de cheminée.

Je l’avais traîné, quoi, presque trente ans ?

Pas loin. Est-ce qu’il avait su comme moi, qu’il faudrait bien un jour que je finisse par m’en débarrasser ? Est-ce qu’il avait essayé de prendre les devants en me mouillant de son mieux ? Trente briques, quelle dérision. Et cette rafale pleine face… Sans cesser de me tordre, je déplaçai une pile de livres — l’intégrale d’Alexandre Dumas reliée cuir, en édition numérotée —, époussetai la petite boîte en fer que je rencontrai sous mes doigts, lourde, froide et duveteuse.

Elle contenait le remède à tous ses maux — passés, présents et surtout les pires, ceux qui restaient à venir. Et peut-être bien aussi aux miens !

Vers une heure, je terminai la dernière soudure, vissai le silencieux au bout du canon, braquai l’arme devant moi à bras tendu. Un beau et honnête 45 commémoratif « Bois Belleau » qu’on m’avait offert au cours d’une petite cérémonie privée en RFA, pour me rappeler une fructueuse collaboration. Je le détenais le plus légalement du monde. Je le remis dans sa boîte en fer, la reposai sur l’étagère.

Je mis un peu d’ordre sur le bureau, fumai une cigarette les mains à plat jusqu’à ce que mes doigts se mettent à tambouriner tout seuls sur un tempo médium, proche du Happy Go Lucky Local d’Ellington. J’éteignis tout et m’étendis sur le divan, en espérant que le sommeil veuille bien de moi. Rien à faire. Mes yeux s’accoutumèrent à la pénombre. J’essayai tous les trucs de détente instantanée qu’on m’avait appris. Il m’était arrivé de dormir debout dans un train omnibus. Recroquevillé dans une cache où n’aurait pas tenu un berger allemand. À l’Armée du Salut. Plusieurs fois dans le métro. Rien à faire. Je restai étendu sur le dos, les chevilles croisées, les bras le long du corps.

L’homme se déplaçait lentement, et en silence pour un citadin. Je levai le bras et les aiguilles phosphorescentes m’apprirent qu’il était trois heures. Je ressentis un léger picotement au cuir chevelu. Il passa à la lisière du gravier et je ne l’entendis plus. Je me mis sur pied, agitai les doigts. Inutile de penser à sortir par la façade. La lune s’était levée. Je me déplaçai jusqu’à la porte de derrière. Il pouvait être n’importe où dans l’ombre de la maison, ou tapi dans les bosquets derrière, mais alors pourquoi être passé par devant ? Je sortis. Il faisait frais, très frais même et mes baskets ne tardèrent pas à être trempés. En quelques bonds, je traversai le glacis d’herbe rase, me glissai sous les branches basses d’un jeune sapin. Personne ne m’était tombé dessus. Je tendis l’oreille. Les crapauds amoureux sifflaient en cadence du côté de l’étang. Un oiseau de nuit appela sa compagne et se tut, effrayé par sa propre audace. Je me déplaçai de quelques mètres. Le disque de la lune commençait à être rogné à droite. Sous l’horizon, il y avait une vague lueur diffuse. J’avais les épaules et le visage mouillés.

Il traversa une étroite bande entre deux bosquets — pas moyen de faire autrement. Il tournait le dos à la maison. Vêtu de sombre, il me fut impossible d’estimer sa taille et sa corpulence. À peu de chose près, je savais au moins dans quelle direction il se mouvait. J’étais calme et tranquille, beaucoup plus que je l’avais été ces dernières heures. L’Élégant ou l’autre n’avait pas fait son boulot, mais je ne les en blâmais pas : l’inconnu était sur mon terrain. Dans mon royaume. Courbé en deux, je progressai rapidement, à coup d’automatismes. Je n’avais pas d’arme, excepté les pieds et les mains. Je crus l’avoir perdu, lorsque je l’aperçus qui se dressait à une trentaine de mètres devant moi. Il me tournait toujours le dos. Avec ma Barnett Commando, j’étais sûr de lui mettre un carreau entre les deux épaules, mais elle se trouvait dans un carton et aussi utile qu’un peigne à un pingouin. Aussi bien, je n’avais pas l’intention de tuer. Des hautes herbes me dissimulèrent l’objectif. Lorsqu’il réapparut, j’avais réduit la distance. J’obliquai pour le prendre par la droite. La sueur me coulait du menton et je m’essuyai les paumes sur les jambes du pantalon. Je l’avais au bout des doigts. Il faut des années d’entraînement et peut-être bien aussi quelques dons pour se déplacer comme dans un mauvais rêve. Je lui accordai la moyenne. Un peu plus, peut-être…

Au dernier moment, j’avais déjà bondi, je compris que s’il l’avait voulu, il m’aurait eu. Je l’avais pris à contre-pied, mais il se jeta de côté et roula sur le flanc. Une interminable seconde, je vis le canon de pistolet dans sa main droite, braqué sur mon abdomen. Une seule balle et c’était bon. Il laissa passer sa chance. En revanche, il ne me manqua pas avec le talon de crosse. La brûlure me traversa la face. Un éblouissement. Mon coude le frappa au plexus. Il roula sur lui-même. Rapide et costaud, merde. Pas chaud pour tirer… Je me redressai avant lui et le cueillis du tranchant du pied en plein thorax. Il retomba en arrière… Et avec une vivacité de gymnaste, il roula et atterrit sur ses deux pieds. Il m’avait pris un bon mètre cinquante. Je lui rentrai dans la garde, frappai aux basses côtes. Il ahana. Quelque chose de tiède me coulait le long de la joue. Il me cogna sur le côté de la figure, avec un poing dur comme un caillou. Du poing fermé, je le touchai à la tempe gauche. Il partit à pivoter sur lui-même. Je l’avais étourdi. Un bien médiocre assaut, de part et d’autre. Rien de décisif. Nous n’allions pas tarder à nous désunir et ça tournerait inévitablement en combat de chiffonniers et non moins inévitablement, il aurait le dessus. Alors je cognai une seule fois du poing droit en vrillant en bas des cervicales. Il s’affala en avant. Je lui pris le pistolet, reculai de quelques pas et récupérai un peu. Il bougeait de façon plus ou moins convulsive. Je me passai les doigts sur la figure. Ils y recueillirent quelque chose de sombre et un peu poisseux. Ça faisait un mal de chien. Il m’avait mis la moitié de la gueule en tas. Ça aurait pu être pire. Je reconnus un H. & K. automatique. Le chargeur était rempli de cartouches 9 mm et il y en avait une dans la chambre. Je le glissai dans mon dos, sous la ceinture de pantalon.

Je le pris sous les aisselles, l’adossai à un baliveau de hêtre. Il releva la tête de façon, ma foi, assez crâne. J’avais devant moi le sieur Hervé Chaumette, attaché commercial de son état. Il bougea la mâchoire, essaya de lever un bras.

— Rien de cassé, le rassurai-je. Simple question de dosage !

Je lui fis les poches. Rien.

Je m’assis sur les talons, sortis une cigarette froissée.

— Bon, fit-il, la suite du programme ?

— Il y a plusieurs suites. Le parc est enclos, vous vous êtes introduit dans une propriété privée… Je peux vous remettre aux flics. Ou vous laisser courir. La maison a servi de repaire à la Gestapo : je peux vous enfermer dans l’une des cellules qu’ils ont emménagé à la cave. Trente centimètres de béton, porte en chêne… Finition et sérieux germaniques. Dans une quinzaine de minutes, vous aurez retrouvé vos facultés motrices… (Je donnai de la lumière avec mon briquet. Il avait les yeux luisants et calmes, embusqués dans les orbites. Il était certainement moins marqué que moi.) Tout dépend de vous.

J’allumai ma cigarette. À sa mimique, je compris et la lui mis entre les lèvres. Il hocha la tête. Il ne manquait pas de cran, ni d’une certaine classe. J’en sortis une autre, l’allumai.

— Un coup pas très régulier, fit-il doucement.

— Pas très… Bien entendu, interdit en compétition. Incapacitant ou mortel suivant la force avec laquelle on le porte. Bon, fini les congratulations et les discours d’anciens combattants. Nous nous sommes vus deux fois. Votre caillou à l’auriculaire tient de la balise de détresse. De temps à autre, il serait bon que vous passiez un coup d’éponge sur votre voiture.

— Vous croyez ?

— J’en suis certain… Alors ?

Il se contenta de tirer sur sa cigarette et de la boucler. Il y a différents moyens de faire parler un homme, mais aucun n’est aussi pratique et efficace qu’on l’imagine. Je l’avais eu de justesse. Inutile de rêver de deuxième degré. La lueur de la braise lui modelait le visage. Énergique et pensif.

— J’ai commencé par vous prendre pour une torpille… Je ne le crois plus à présent…

— Ah non ?

— Vous auriez pu tirer. Vous ne l’avez pas fait. Vous aviez une cartouche dans la chambre, il suffisait de presser sur la queue de détente… N’importe quel tueur de base aurait envoyé la purée. Presque à bout touchant…

— Brillant, vous savez ?

— Vous n’êtes pas en très bonne position, Chaumette…

Il bougea la tête et fit, sur un ton de claire évidence :

— La pétasse, c’était à vous ? Ce vieux coup de l’entôlage date de l’âge des cavernes. Un sacré lot, la gonzesse, une shampooineuse de première… Cent pour cent, rien que du bon. Est-ce que je dois vous remercier ? (J’observai le silence, et il reprit tout seul :) Vous n’êtes pas mieux loti que moi, vous savez. Je crois que la main passe… Essayez de ne pas commettre trop d’erreurs de jugement.

Il parvint à enlever la cigarette de ses lèvres.

— Qui tire les ficelles ?

— Paris, tout simplement.

— Paris est en France… Qui, à Paris ?

— Quelques Juifs… Un peu les Corses. L’éternelle querelle des anciens et des modernes… Il y a eu des vides, ces derniers temps, la nature a horreur de ça. On reparle des cercles de jeux, ça ne devrait pas tarder à bouger. Quelques Tunisiens… Sans compter les indépendants. Rien n’est clair, sinon que ça risque de taper fort.

— Qu’est-ce que vous cherchiez, dans le coin ?

— Peut-être la même chose que vous…

Il remua le torse. Il en était aux mouvements exploratoires. Il se calma, se cala la tête contre le tronc, tira sur sa cigarette et dit :

— M. Cavallier, j’ai bien peur de ne vous être d’aucun secours…

Nous retournâmes à la maison. J’avais le côté de la figure enflé, et l’impression que mon crâne allait exploser. Chaumette se déplaçait d’un bloc, avec de petits ratés. Je le poussai un peu avec le canon du H. & K., mais c’était sans malignité et passablement inutile. Il avait joué et perdu. Il se comportait comme je l’aurais fait à sa place. Je savais que je n’en tirerais rien — et pire, il savait que je savais. Je le parquai dans la cuisine et me passai de l’eau sur la figure. Mon œil commençait à enfler, la peau était déchirée sur deux ou trois centimètres au dessous de la tempe mais ça ne saignait presque plus. Je fis du café.

Il me tapa encore une cigarette.

Et soudain, un embryon de vérité se fit jour dans mon esprit. Tokyo avait parlé de zombie. Il paraissait furieux. Chaumette buvait son café. Un zombie… Un homme de l’Usine. Un flic qui opérait sous une couverture donnée. Un zombie n’est jamais seul. Il faut du monde autour, et surtout une très grosse opération. Fabre m’avait lourdé sans douceur. Sauvage pourrait peut-être recouper l’information. J’examinai ma prise : la trentaine, intelligent et volontaire. Accent et façon de s’exprimer incolores. Mise banale. Rien dans les poches, sauf un pistolet en dotation dans la police ouest-allemande. Un zombie ne se découvrirait pas. Il pouvait passer un message.

C’était mieux que rien.

Il m’écouta sans paraître m’accorder beaucoup d’importance. Il ne put s’empêcher d’acquiescer lorsque je lui parlai de la piste d’atterrissage. Personne ne peut être réellement impassible tout le temps, sinon il n’y aurait plus ni flambeurs, ni faisans et la vie serait un désert. Il reposa la tasse.

— Une drôle d’impasse que vous faites, M. Cavallier ! Imaginez que je m’en ouvre à des tiers… Tout repose sur des hypothèses…

— On veut casser le marché de la dope.

— On ?

— Chaumette, cette foutue cargaison va passer ici, à un moment ou à un autre. On a essayé de me pousser à la faute, en se disant que grillé pour grillé, je marcherais dans la combine. Je n’ai aucune porte de sortie et où que j’aille, ça ne sera jamais assez loin — pas sur cette planète. J’ai examiné les cartes de la région : il y a un boulevard sous la couverture radar. Comment ils amèneront la came, je n’en sais rien, je sais comment elle partira. On en revient toujours au même : on a monté des coups, raflé la monnaie et constitué un trésor de guerre… Pas pour frimer ou flamber à tout va : pour investir un gros paquet, traiter directement avec l’une des familles de la Triade et inonder le marché.

— On… Qui, on ?

— Vos employeurs le savent.

— Admettons. Pas question de deal, vous le savez !

— Votre première faute, Chaumette… Qui parle de deal ?

Il ferma la bouche. Je n’en tirerais plus rien, mais j’étais parvenu à pratiquer une petite fissure dans sa façade. Il avait réagi comme je m’y attendais, en anticipant le coup suivant. Je lui tendis le H. & K. par le canon.

— Reprenez votre bien… Je n’ai plus l’âge à éclabousser les murs et le plafond, et aussi bien, c’est pas mon calibre… Un ami de longue date s’est mis à déconner à pleins tubes — à se prendre pour le Dragon de l’écriture ou quelque chose d’approchant —, il a choisi son Harmagedôn… Ici ! Bordel, tous les conquérants délirent et la majeure partie des prophètes ! Il n’échappe pas à cette règle.

Chaumette frotta le pistolet contre sa chemise. Il cala la crosse dans sa main, releva le canon sans le braquer sur un point particulier. Puis il le rabaissa et s’en tapota la cuisse.

— Admettons, fit-il. Mais alors, quand ?

— C’est une question de jours. Peut-être d’heures.

— Qu’est-ce qui vous rend si sûr de vous ?

— Peut-être le fait de marcher dans sa tête malade. Il avait tout pour gagner, tant qu’il s’en tenait à une aune humaine. Quelle que soit la route qu’on a prise, il ne faut pas en sortir. Jamais ! Pas le plus infime écart de trajectoire. (Mes mains raidies en parallèles figurèrent des rails.) Fou ? Je ne sais pas… Les anciens, comme vous dites, étaient disposés à s’entendre…

— Ils ne le sont plus ?

— Non. (Je laissai retomber les mains.) Il est déjà mort.

— Il serait peut-être temps de vous retirer du circuit, Cavallier… Je veux dire : pour un moment. Jusqu’à ce que les choses se tassent…

Je relevai le front. Il avait beau avoir son flingue, il savait qu’il ne me bougerait pas. Il avait commis la faute de se découvrir. S’il était honnête (et tout portait à le croire) il ferait son rapport et on le retirerait, lui, du circuit. La règle du jeu… Et moi, je resterais dans la toile d’araignée, entre le bois et l’écorce, un pied ici, l’autre… Je me décidai à brûler mes vaisseaux.

— Chaumette, faites savoir à vos employeurs que je suis décidé à jouer franc-jeu avec eux. Vous savez où me joindre. Eux aussi. J’attendrai…

Lorsqu’il partit presque sans bruit, j’étais sûr de ne jamais le revoir. Je me trompais lourdement. Je croyais comprendre. J’avais plaqué mes raisons logiques sur la réalité, grille de décodage qui en valait bien d’autres. Seulement c’était tellement plus con, bête comme chou : à en pleurer à condition de pouvoir. Je pris quelque chose pour dormir. Celui qu’on appelait le Duke et Clara vinrent me rendre visite, puis Sonia à l’époque de sa splendeur et de la mienne, j’escaladai des montagnes, je nageai dans une eau verdâtre et sans fond, bien loin de la surface, sans pour autant me noyer, j’interrogeais des types dans mon bureau, des êtres sans visages, j’étais sur le dos, aux soins intensifs, sanglé et entubé, à regarder les scops la tête renversée dans le rugissement des orgues de Staline, on avait évacué l’hôpital et j’étais seul dans la pièce climatisée, à attendre la pluie de roquettes sans pouvoir bouger…

Je me réveillai à treize heures, pâteux et abattu. Je bus du café froid. Appeler Anita ? Pour quoi faire ? Je pris une douche glacée, enfilai une chemise propre et un complet qui sortait de chez le teinturier. Je n’avais pas de voiture. Je verrouillai la porte et emmenai la clé et je me mis à descendre l’allée. Le soleil voilé m’éblouit. Je cherchai mes Ray Ban et ne les trouvai pas. Je continuai à marcher sans trop sentir mes pieds, ni savoir avec exactitude où j’allais. Nulle part, je ne vis la Turbo. Ils avaient fini par se fatiguer. Tant mieux. Je longeai des champs tachés de boutons d’or. La poussière était grise et fine comme de la farine. Puis les premières villas, qui dataient pour la plupart des années cinquante. Un camion de chantier me dépassa en ferraillant sur ses essieux pourris. La sueur me coulait le long des flancs. Puis l’ancienne cité ouvrière. Je pourrais peut-être attraper un bus de la ville ?

Ce fut une voiture qui m’attrapa : elle roulait plein face à tombeau ouvert, freina en dérapant sur le goudron vitreux et mou où se gondolaient des ondes de chaleur. Une 505 crème. Le conducteur fit demi-tour au frein à main et s’arrêta le long de ma jambe. Fabre sortit de l’arrière-droite et me saisit le coude avec une curieuse sollicitude.

— Le téléphone, jamais ?

Je le regardai, bougeai un peu les épaules. Il me poussa dans la voiture. Manières bien cavalières d’embarquer un citoyen. Il se mordait toujours l’intérieur de la joue gauche, de manière spasmodique. Peut-être était-ce le moyen de manifester sa nervosité, ou avait-il un aphte ? Il ne prit pas le chemin de l’Usine, mais celui du Centre Hospitalier. La fraîcheur des couloirs me fit du bien, pas du tout la vision de ce qui m’attendait lorsqu’un interne rabattit le drap : Chaumette avait le visage paisible, mais on avait remplacé son œil gauche par un trou rougeâtre et terne, à présent.

Fabre me récita la formule d’un ton uni : j’étais placé en position de garde-à-vue, à compter du moment de mon interpellation par ses soins, soit quinze heures vingt. On m’emmena à l’Usine, où on me laissa entre les mains de deux flics que je ne connaissais pas. Ils me bombardèrent de questions auxquelles je répondis au début, de moins en moins au fur et à mesure que le temps passait. On m’épargna les menotte (j’étais entendu à titre de témoin), mais pas la perquisition. Au point où j’en étais… Ils ne trouvèrent rien d’illégal, rien qui puisse servir à un tir de comparaison, rien qui se rapporte à l’enquête en cours. On me ramena au Commissariat. J’eus droit à une belle cage bien propre, après qu’on m’eut retiré le contenu des poches, ma ceinture et mes lacets. Je baluchonnai ma veste et m’en fis un oreiller, puis je me couchai en chien de fusil sur la banquette scellée au mur. Je tombai à l’instant dans un sommeil profond, sans rêve.

Pour ce que j’en avais à secouer, on pouvait aussi bien m’y oublier jusqu’à la consommation des siècles.

Non. On ne m’y oublia pas.

Les flics n’étaient plus deux, mais trois. Le troisième, c’était Mon Vieux Pote Sauvage. Il était astiqué, étrillé, impeccable. Sa bien belle Cartier lui rutilait au poignet. Très flic de haut vol. Ils me triturèrent modérément. Je n’avais rien à déclarer. J’acceptai de signer le procès-verbal d’audition. Il tenait en vingt lignes à tout casser, avec le petit état-civil. Ils avaient peut-être envie de mordre, après tout, mais rien ne transparaissait dans leur attitude. Ils semblaient tous trois accablés par la chaleur de la pièce. Un gardien me ramena en geôle, récupérer mes affaires. Je signai le registre de garde-à-vue.

Il était dix-neuf heures. Je me retrouvai sur le trottoir, à court de cigarettes et plutôt groggy. Je n’avais envie de rien. Je n’entendis pas la Lancia décoller de son emplacement, parce qu’autrement, je me serais enfui à toutes jambes. Je m’aperçus à peine qu’on m’ouvrait une portière, encore.

Anita avait le visage gris, du violet sous les yeux. Je m’affalai dans le siège. Elle prit un peu de vitesse et me posa la main sur la cuisse gauche. Elle l’y laissa le temps que sa chaleur traverse le tissu. Elle conduisait drôlement bien. Il y avait un gros sac-polochon sur la banquette arrière. Elle me regarda en plein à un feu rouge, enleva sa main pour poser les doigts sur le levier de vitesses. En démarrant, elle se pencha et ouvrit la boîte à gants. Elle contenait des billets de banque neufs, enliassés, toute sa fortune ? Je la laissai prendre l’autoroute. C’était le soir, je baissai la vitre et refermai le gantier. Je lui pris une cigarette. Elle me demanda de lui en allumer une, ce que je fis. Elle roulait un peu au-dessus de la limitation. Elle portait un jean et un T-shirt, des chaussures en cuir rose à talons plats.

Puis elle s’arrêta sur une aire de repos et m’étouffa entre ses bras.

C’était bien la dernière personne que je m’attendais à revoir !

La nuit tomba complètement sans que la Lancia ait bougé. Des phares filaient dans les deux sens, des moteurs rugissaient à plein régime. Une fois ou l’autre, quelques voitures observèrent la pause-pipi. Nous avions incliné les sièges. Anita me tenait la main. Il ne pouvait plus rien m’arriver de grave. Je ne pouvais chasser de mes yeux le visage tranquille, sagace, de Chaumette. On ne m’avait pas dit de manière explicite que c’était un homme de la Maison. Je m’étais colleté avec lui, j’avais eu le dessus, nous avions parlé — il était mort. Je ne l’avais pas tué. Ou alors… Nous avions parlé, il avait eu le temps de faire son rapport et il était mort. Je me mis l’avant-bras sur les yeux.

— Il faut qu’on retourne, mon ange.

— Non !

— Il le faut…

— Rien du tout.

— Anita !

Elle me prit par les épaules, me secoua. Puis elle me gifla, un aller et retour qui claqua et réveilla ma souffrance. Je m’étais trimbalé chez les flics avec mon cocard. Bon dieu de bois ! Et ils m’avaient remis dehors. Je finis par lui capturer les poignets. Elle essaya de se servir des ongles et des genoux, sans grand succès — elle manquait de place. Elle me cracha des insultes. Je lui tordis les mains.

— Si tu retournes, il va t’avoir, connard. Tu comprends ? connard… il va te tuer. C’est sur !

— Personne ne va me tuer, petite. Même pas toi !

— On s’en va, Jacques. J’ai retiré de l’argent. J’en trouverai encore quand on n’en aura plus… (Elle avait une voix rauque que je ne lui connaissais pas.) Rien que toi et moi… Je ferai tout ce que tu voudras…

— Ça ne veut rien dire, tout ce que je voudrai.

— On s’en va…

— Qui va me tuer, mon ange ?

— Tu le sais bien…

— Dis-le moi.

— Chess va te tuer.

Je la lâchai avec la sensation de m’enfoncer dans le siège, de le traverser et de continuer à tomber sur le dos dans un gouffre sans fond, en tournoyant à peine. Longtemps, longtemps. Et tout se mettait en ordre, petit à petit. Simple, triste et lancinant comme un conte d’hiver. Peut-être qu’il n’y aurait même pas d’avion, ou ailleurs, à un autre moment. Pas de came. Il me sembla qu’elle pleurait, alors qu’elle riait les dents serrées, avec de grandes saccades de tout le corps. Savoir ? À quoi bon… Il avait toujours tout abîmé. Le grand dispositif, c’était seulement dans ma tête — ma tête malade, pas la sienne. On n’aurait jamais dû me laisser sortir, guérison ou pas. Je levai la main, examinai mes doigts dans la pénombre, puis des phares blancs les balayèrent. Il y avait de la monnaie dans la boîte à gants, un peu plus peut-être que je le pensais. Elle avait dû faire le plein en partant, vérifier les niveaux. En quelques heures, nous serions rendus. La Grande Bleue, le soleil… Enfin, je rentrerais chez moi. Elle emmêla ses doigts aux miens, je les serrai. N’est pas Judas qui veut. Elle les porta à ses lèvres.

— Tu le connais depuis quand ?

— Trois ans.

— C’est lui qui t’a fait rentrer à la Liberté ?

— Oui. Toi aussi, d’ailleurs, c’est lui qui t’a fait embaucher.

— Et Tellier, dans tout ça ?

— Il sait. Il est au courant.

— Pourquoi, mon cœur ?

— Je grattais dans une banque : à peine le SMIC et pas beaucoup d’avenir. Je l’ai rencontré en vacances… La dactylo et l’homme d’affaires. Moche, hein ?

— Banal.

— Nous nous sommes revus à la rentrée. Un jour, il est arrivé avec les clés du studio, des papiers que j’ai signés… Il avait aussi amené du champagne. La même nuit, il m’a dit que c’était fini entre nous, mais qu’on resterait en contact. Il avait rencontré quelqu’un d’autre, une femme dans ses âges. Je n’ai pas pleuré et lui non plus. Je me suis installée chez moi. Je n’avais rien perdu. Enfin, pas grand’ chose… Rien qui compte dans ce boxon. La femme…

— Capito. La vieille comme moi. (Elle bougea en guise d’acquiescement.) Oui, je suppose que c’était dans ses cordes… Quelle merde, mon cœur. On est des vieux machins pas très fringants, et le temps s’en va. Tu sais où il est ?

— Oui.

— Tu l’as vu ? Je veux dire, récemment. Comment est-il ?

— Pas fringant, comme tu dis. Il m’a parlé de toi.

— Ah, et en substance ?

— Il m’a dit qu’il te tuerait… Jacques, je t’en supplie, partons.

— Non. Ce qu’on a commencé, il faut toujours le finir. Tu me l’as donné… Pourquoi ?

Elle me serra les doigts.

— Parce que je ne pouvais pas faire autrement. Avant, c’était avant, tu comprends ? Toi, tu ne t’es jamais ramassé… Jamais. (Elle eut un rire amer.) Saint Jacques, c’est comme ça qu’il t’appelle. Quand tu as tué ce type, quand tu étais flic, c’est lui qui l’avait détroussé avant ! Et tu t’en es tiré… La haine, tu vois ce que c’est ? La haine…

Je voyais trop bien. Je ne m’étais jamais couché, c’est vrai, jamais vraiment ramassé. J’avais toujours eu beaucoup de chance, ou, allez savoir ? de l’innocence. Ce que j’avais fait, j’avais cru que c’était le bien, ou mon bien… Quelque chose dans ce goût-là. Flanché… une fois. Chess avait ramassé la caisse avant, tant mieux… On n’avait rien pu relever contre moi, sauf la précision du tir… La loi ne prévoit pas le délit de virtuosité.

Je lui frôlai la joue du bout de l’index, touchai sa peau brûlante et sèche. J’avais un peu envie de l’étrangler, la réaction sans doute. J’avais surtout envie de l’emmener loin, très loin. De dormir avec elle et de la retrouver à mon réveil. Peu m’importait ce qu’elle avait fait ou pas, ce qu’elle me cachait ou pas ça faisait partie d’elle, comme ce que je lui cachais faisait partie de moi. Je démêlai nos doigts et elle gémit avec tristesse, puis elle sentit ma main contre sa joue tout du long et se détendit un peu.

— Est-ce que tu m’en veux fort ?

— Non, j’ai envie. Fort. Très fort.

Elle eut un tout petit rire sec et mince, tout à fait synthétique — un pur produit de l’électronique appliquée. Elle commença à se tortiller pour enlever son jean. Je l’arrêtai. Elle se redressa sur le coude, releva les cheveux qui lui couvraient la bouche, ouvrit les lèvres et me les montra. La pénombre lui faisait un visage d’étrangère. Je lui saisis la nuque. Elle renversa la tête. Je la redressai et elle s’appuya un instant à la portière, peut-être un peu perplexe.

Je remontai mon siège et lui fis signe de descendre. Elle obtempéra. Je pris sa place derrière le volant, m’escrimai avec le dossier et mis le contact.

— Monte, Anita…

Elle pivota sur les talons et s’éloigna à grands pas. Il ne me fallut que quelques enjambées pour la rattraper. Elle essaya de se dégager. Je lui rendis ses deux claques avec des intérêts moratoires. Elle releva le menton et se prépara au combat. Dans mon dos, le moteur tournait très bas. Pour un peu, j’allais reprendre goût à la baston. Un peu de lumière provenait des WC. Elle recula d’un demi pas. Trop peu, à vrai dire, un peu trop tard. Je la saisis aux épaules, elle se tortilla avec vigueur, envoya le genou. Je la serrai contre moi. Elle me griffa la nuque.

— Monte, Anita. On s’en va…

Elle se dégonfla d’un coup. Je la conduisis à la voiture, démarrai en trombe. Au bout de quelques kilomètres, elle nous alluma une cigarette chacun. À la première sortie, je quittai l’autoroute et presque aussitôt, je dénichai un hôtel-restaurant tranquille avec un porche et une cour pavée où je rangeai la Lancia. On accepta de nous servir malgré l’heure. Elle me dit où était descendu Chess — un hôtel-restaurant tranquille, sans porche ni cour pavée. Elle ignorait quelle voiture il avait. Je pus joindre Fabre encore à l’Usine et il me dit qu’il allait aviser. Discrètement. Il en était tout à fait capable, et pour Chess, c’était un moindre mal : il aurait droit à un avocat, et la taule, c’était mieux que le sapin, non ?

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