Sauvage était dans son bureau, et sans doute pour le principe, il me fit attendre vingt minutes. Des machines à écrire crépitaient et se taisaient, des flics passaient dans le couloir, mais je n’en reconnus aucun. Le secrétariat était tenu par un divisionnaire au teint de caribou et une grosse fille en robe à fleurs et au visage avenant. Je parcourus les notes affichées au tableau, pris connaissance du tour de permanence ainsi que de la liste des postes offerts aux éventuels mutants. Il y avait aussi un petit billet bien sec, signé par le grand patron, portant sur la discipline radio. Triste et tranquille lundi matin.
Sauvage usa de l’interphone pour me faire appeler. Je l’avais connu moins cérémonieux, et même tout à fait avenant. Il n’avait guère modifié l’agencement de mon bureau, en chaussant mes pantoufles. Tout au plus l’avait-il agrémenté d’un scanner, d’une bibliothèque bourrée de bouquins de droit et de jurisprudence administrative, accroché quelques médailles au mur — et confisqué à son profit les coupes remportées par l’association sportive de la Police.
Pour un homme qui venait d’échapper à la mort, il était calme et tranquille. D’un geste négligent, il me désigna un fauteuil. J’y pris place. Ça n’engageait à rien. Tellier était revenu, à lui le piège à con du tueur de femmes, et les relations avec la région. Sans compter les charognards. Par interphone, Sauvage fit savoir qu’il était en conférence. Bon dieu, il avait été contaminé par les charlots du Rotary.
— Bon, fit-il. Je m’en suis tiré de justesse. (Il examina ses mains emmaillotées. Il avait un joli gnon sur la pommette gauche et des traces d’éosine sur toute la face.) Admettons : trop d’impétuosité naturelle. (Il sortit un dossier, me le lança. Je tombai sur une dizaine de face-profils.) Ceux cochés à la pointe-feutre ont cessé d’être des nôtres…
Il y avait Vince Marisi, deux inconnus (accidentés à la sortie de Lyon), le porte-flingue de Marisi (fusillé dans son potager à la 44 x 40), un chef-comptable, qui, lorsque je sévissais à l’Usine avait été mis sous cloche (suicidé aux barbitos). Le frère Marisi (scié à la 9 parabellum). La migraine me reprit. Six refroidis en trois ans, et certains des trépas portaient la marque du bon faiseur. Je trouvai une brève notice sur Chess, avec un renvoi numérique à un dossier individuel, et un point d’interrogation en marge. Porté disparu, présumé mort. Et un portrait récent, pris au téléobjectif, sur lequel j’arborais une grimace vénéneuse. J’avais l’air assez mauvais pour intéresser la rousse. Je soupirai, allumai une Camel.
Sauvage remua et je lui expédiai mon paquet.
— Une bonne fois pour toutes, dis-je pendant qu’il prenait du feu à un briquet de bureau en vermeil, je suis sorti de l’image. Je mène une existence totalement transparente. J’ai l’intention de convoler en justes noces…
— Oh, non ! Pas toi…
— Justement, si, moi… Fini la comédie.
— Parle-moi de William Charlot, dit « Willy-Vite fait », ou « Le Bègue »…
— Ou « Frappe Qu’un Coup ». Limonadier prospère…
— Et voyageant l’Europe ! Pas suffisant…
Il avait l’air du type qui cache un carré — et cinq ou six as sous la théière. Bon, Willy n’était pas blanc-bleu. Il avait des radeuses jusqu’en Belgique et en Allemagne et elles lui versaient une pension alimentaire. Il aurait pu se contenter de la rente du Copacabana, mais non, c’était dans sa nature. Il aurait pu se suffire de ses activités de fourgue, mais non Willy était proxo, aussi naturellement que d’autres sont notaires ou avoués, ou entrepreneurs. Je le savais, mais je savais aussi que les pétasses auraient pu tomber plus mal. Et pas question de morale — rien de pire pour la migraine.
— Bon, Willy est un mac. Une fois par an, il organise une bouffe pour le personnel. D’accord : il a recours à un traiteur et il m’est arrivé de figurer parmi les invités. Deux ou trois flics aussi, des notables… Tu sais ce que c’est.
— Ouais.
— Ça ne veut pas dire que je me fais arroser.
— Tout de suite les paroles qui blessent ! Je n’y pensais pas. Tu n’es pas l’homme à te laisser arroser, fit Mon Copain avec une ironie aussi plate et pesante qu’un pont de porte-avion. Mais juge de paix, là… (Il ouvrit les mains, grimaça.) Hein ?
— Ni ça, ni autre chose. Willy se tient à carreau…
— Tss… Tss…
Je commençai à m’énerver, puis je me rappelai la technique, et je levai le pied. Je posai la chemise sur le bureau derrière lequel je m’étais assis trop souvent, le dos à la fenêtre, parfois jusque très tard le soir, ou tôt le matin. Jacques Cavallier, dit « L’Embrouille ». J’en profitai pour récupérer mes sèches. Sauvage me couvait du regard. Fin du round d’observation.
— Bernard — Le Mataf.
Je secouai la tête.
— Rangé des vélos !
— Lui aussi, ricana Sauvage avec application. Qu’est-ce que tu as mis sur pied ? Un foyer du troisième âge pour retraités du Grand Banditisme… Écoute, tu peux le faire croire aux pedzouilles de chez toi, pas à moi ! Tu es au fixe, ou au pourcentage ?
— Ni l’un ni l’autre…
— Alors, pourquoi tu as un contrat au cul ?
— Contrat ?
— Oui mon pote : un contrat en bonne et due forme. Tu es sous la ligne de flottaison, Cav’. Qu’est-ce que tu en dis ?
— Première nouvelle !
Il rit avec affectation.
— C’est toujours les premiers concernés à l’apprendre en dernier. On m’a poussé dehors, mais les choses n’ont pas fonctionné comme prévu. Il se prépare un grand nettoyage. Tu joues de quel côté, cette fois ?
— Du mien. Bon Dieu, ça n’a pas de sens, ton histoire. Un contrat… Je ne fais d’ombre à personne. On ne passe pas un contrat en l’air, et ça ne se fait pas de nettoyer un poulet. Pas pour rien ! C’est idiot. Et Chess, dans ce micmac, ça ne ressemble à rien de sensé…
— Rien, en effet. Sauf que Chess a attigé. Les yeux plus gros que le ventre et tutti-quanti. Passe encore de chausser les pompes à Marisi, du moment qu’on reste cool… seulement voilà, si on se met en tête de faire sauter la banque… Ça indispose. (Sauvage s’appuya au bureau en se mordillant l’ongle du pouce). Chess s’était mis en tête de jouer les internationaux ! Ça partait d’une analyse économique rigoureuse, mais il avait négligé… la dimension humaine de l’affaire. Il y a eu une conférence à Neuilly, à laquelle il a été convié comme tout le monde… C’est-à-dire huit ou dix péquins ! Le sens général était le suivant : il est urgent d’attendre. Chess est rentré la bave aux lèvres, bien entendu, d’avoir dû se coucher devant les gros.
— Tu es bien tuyauté, vieux.
— J’étais, grommela Sauvage d’un air sombre. Tout ce beau monde est increvable… Société anonyme par-ci, entreprise de gardiennage par-là ! Bon, je ne te refais pas le topo, tu es au courant. Très forts dans le papier recyclé ! Experts en blanchissage. (Il secoua la tête.) Pas question de monter un coup sans l’imprimatur… Je veux dire : un coup sérieux, pas un braquage de station-service ou un casse de pharmacie. Pas question de free-lance dans le beau bizness…
Il observa sa cigarette qui fumait toute seule dans un lourd cendrier de jade. L’extrémité s’ornait d’un long cylindre de cendre bien droit.
J’avais froid dans les os.
— Et quelqu’un a foutu le bouzin !
— Ouais, fit Sauvage. Un gros malin. Spécialiste en opérations du type commando. Il a recruté des mecs vierges, en dehors du circuit habituel… (Il me fixa par-dessus ses poupées.) Tous intéressés aux bénéfices. Ils se sont rôdés dans les attaques de transports de fonds, mais avec lance-roquettes et explosifs militaires… (Il se prit à rêver un instant.) Des coups sublimes, réglés comme du papier à musique et question économies, pardon ! Des chiens enragés. Du genre, on commence par tout asperger, on cause après. Aucun respect des zones de travail, du rapport des forces en présence… Après les fourgons, des coffres. Après les coffres, une Banque de France pendant un week-end prolongé, tout le personnel pris en otage. Quatre briques étouffées en deux coups les p’tits !
J’en avais entendu parler — comme tout le monde. Comme tout le monde, j’en étais resté un peu estomaqué. Pourtant, c’était d’une simplicité biblique d’aller chercher le fric là où il se trouvait, avec l’aide de porte-clés locaux. Beaucoup moins fatigant que de creuser un tunnel et tout le saint-frusquin. Tous les rigolos qui n’y avaient pas pensé devaient s’en mordre les doigts jusqu’au coude. Il n’y avait pas eu effusion de sang. Peut-être parce que l’occasion ne s’en était pas présentée. J’étais loin de tout ça.
— Et que crois-tu qu’il se soit passé, Cav’ ? (Il soupira.) Nouveau briefing, conseil d’administration restreint quelque part en Normandie. Deux écoles s’affrontent : les anciens et les modernes. Ceux qui ont déjà le cul dans leur fauteuil, et les autres… Beaucoup plus partisans de la libre entreprise et convaincus de la valeur morale du P.M. tchèque. Clivage, discussion… Travaux en commission. Nomination d’un médiateur… Et brusquement, tout part en quenouille. Les modernes se tirent en claquant la porte. Pas de quorum. Voilà où nous en sommes.
— Belle fresque !
Sauvage tapota sa moustache. Il paraissait las et désabusé.
— Ouais. Peinture au pistolet. Écoute, Cav’, Chess est devenu fou. Il a pris un peu de distance, mais trop tard. Je ne dis pas que son style était discutable, on en revient toujours au même pour faire son chemin et question flingage, il n’a pas tellement innové au fond. Seulement, lui a annoncé clairement la couleur. Ça passe ou ça casse, et si ça casse, tant pis. Pas question de monter au braquage avec un pistolet à eau ! Un pur dans son genre, si tu veux. S’il faut flinguer, on flingue, point à la ligne. Et la meilleure manière de dissuader l’objectif, c’est encore bien de tout nettoyer de but en blanc. Pas de bla-bla et d’attendus, des actes. Juteux, dans tous les sens du mot.
— Sauvage…
— Oui ?
— Content d’avoir fait ta connaissance…
— Reste assis, Cav’. C’est pas fini.
— En ce qui me concerne, c’était fini avant que ça commence !
— Oh, que non ! soupira Mon Copain le Poulet. Oh, que non…
Ma cigarette aussi se consumait toute seule dans le cendrier à pied. Je ne trouvai pas la force de l’écraser.
Nous déjeunâmes ensemble au grill de l’international Hôtel, qui n’avait d’international que le nom — et les tarifs. L’entrecôte y avait la taille et la consistance d’une pièce de cent sous, et voisinait avec un dé à coudre de purée de céleris et deux tomates au four de l’année dernière, le tout sur une assiette large et lourde comme une déferlante. Le bordeaux avait madérisé. Les cafés microscopiques faisaient penser à de toutes petites flaques de cambouis. Comme je n’avais ni faim, ni soif, tout était O.K. Sauvage m’offrit un mince cigare à la peau verdâtre, et nous fumâmes pendant que la salle se vidait.
— Fais pas cette tronche, Jack, graillonna Mon Pote. Toute la vieille garde est dans le pétrin. Toi, moi…
— Toi, tu peux au moins porter un flingue !
Il écarta ses pans de veste. Il ne portait rien.
— S’ils s’y mettent, ça sera au fusil à lunette. À la tolite…
— Ou aux barbitos, je sais !
— Sans compter l’accident de la circulation… Relaxe, Max. C’est quand même pas la première fois que tu es sous les feux de la rampe. (Il tira sur son cigare avec plus de respect qu’il en méritait.) Est-ce que tu me caches quelque chose, Jacques ?
— Rien du tout.
Il rigola en silence :
— La transparence, je sais ! Grouillot dans un canard de dixième zone. Juste ce qu’il faut pour l’argent de poche et les cigarettes. Une couverture en béton. (Il fit non de la tête. Puis il releva le front. Il avait les yeux durs et fixes.) Écoute-moi bien, parce que je ne le répéterai pas. Quelqu’un a ouvert la boîte à Pandore, mais en ce qui te concerne, il n’est rien resté dans le vase. Pas la moindre espérance. Tu te promènes avec une cible de tir de précision entre les omoplates. Et tu sais pourquoi ? Non ? Parce qu’on ne prête qu’aux riches, mon bon…
Je repris la route à la godille. J’écoutai Sting s’excuser de n’être d’accord ni avec M. Reagan, ni avec Gorbatchev. Puis une interview filandreuse du nouveau patron de la communication. Je fis le plein sur l’autoroute et pris un express sans sucre à une machine murale. Il faisait toujours aussi beau et tiède, et les seuls petits nuages dispersés dans le grand bleu n’avaient rien de menaçant. Je m’abîmai dans la contemplation des pistes et des voitures. Dizzie Mae se reposait à l’ombre d’un petit frêne. Je balançai le gobelet vide dans la poubelle destinée à cet usage.
Avant de démarrer, il me prit l’idée de vérifier le niveau d’huile, et sa consistance. Je secouai la tête deux ou trois fois en essuyant la jauge avec un kleenex. Je fis un S majuscule en marche arrière et posai Dizzie Mae à l’entrée de la baie de vidange. Un macaque la mit sur le pont en grommelant.
Je me flanquai derrière lui lorsqu’il dévissa l’écrou de carter. Il me vira, le visage immobile, à cause des règles de sécurité et je battis en retraite comme un péteux. Sans beaucoup d’imagination, on avait collé le disque du mouchard sous la tôle du réservoir d’essence. Je m’abstins d’y toucher. La plaisanterie me coûta quatre cents francs et je repartis, encore plus abattu que je m’étais arrêté. Avec un bon bavard, on peut faire avaler pas mal de salades à un jury populaire, ce qui est la raison d’être des bavards et des jurés. Mais il n’était pas question de ça — pas des assiettes. À conduire crispé, je ramassai des crampes aux bras et mes épaules ne tardèrent pas à se bloquer, de même que mes mâchoires. Je commençai par essuyer la sueur qui me coulait entre les sourcils, puis j’abandonnai. Est-ce que j’avais jamais été autre chose qu’un mort en sursis ? Je me montai la tête une bonne demi-heure en bloquant la file de gauche à cent cinquante.
Sauvage avait marqué beaucoup d’indifférence à son propre sort. Où avait-il acquis cet étonnant sang-froid ? Je l’avais connu incertain, et sans être à proprement parler une lavette, beaucoup plus influençable. Beaucoup moins bien sapé, également, mais il avait pris du galon et de la surface. Ça l’autorisait sans doute à porter une Cartier au poignet droit, quand j’avais gagné pour ma part la montre en bois de douze kilos !
J’arrivai au canard pour l’heure du berger. Tellier avait les yeux enfoncés et le teint plombé. Personne n’avait été découpé en rondelles, ni saigné, ni revolvérisé en mon absence. Les radioteurs périphériques parlaient de lever le camp, et d’obstruction systématique. Pays de ploucs, habité par des ploucs. Tellier m’apprit que j’avais exercé l’intérim comme un chef, de l’avis commun. Bien, très bien. J’avais ménagé l’avenir. Quel avenir ? Je me rappelai l’histoire de Ole Andreson, celui qui attendait les tueurs dans la nouvelle d’Hemingway qui avait donné lieu à une adaptation cinématographique avec Palance, sans bouger de sa chambre et même de son lit.
— Tu ne m’as pas manqué, me dit Anita. J’ai eu une longue journée de repos, toute une longue journée de boulot à me relaxer ! Tu ne peux pas savoir ce que ça m’a fait du bien ! (Elle embarqua son sac, je lui pris la main.) En route pour de nouvelles aventures !
Nous ramenâmes Tellier. Il nous offrit un verre que nous refusâmes. Il gravit lentement les marches de sa villa, vieil homme fatigué pas très en règle avec ses artères, et peut-être avec lui-même, est-ce qu’on sait ? Je passai une heure dans mon transat à ressasser des pensées moroses et Anita respecta mon silence. Elle s’occupa avec ses ongles de pieds, tout en buvant du whisky-Perrier. Je touchai à peine à mon Sugarland Express.
Et sur ces entrefaites, Willy débarqua de sa Rénégade toute neuve.
En camarguaises, jean et chemise à carreaux ouverte sur son torse de gorille, une chaîne en or autour du cou juste suffisante à supporter l’ancre d’un douze mètres. Du premier coup d’œil, il ne dut pas lui échapper que mon amie ne portait rien sous sa robe, mais il avait l’esprit ailleurs. Il accepta un siège et un verre de ma mixture. Il profita qu’Anita allait faire le plein de glace pour attaquer.
— Le tapis brûle, chef !
— Je ne suis chef de rien du tout. Sauf de ma soupe, quand elle est dans mon assiette.
— Bon Dieu, ch… Vous allez vous réveiller quand il sera trop tard. C’est pas vous qui me disiez tout le temps qu’il faut toujours tirer le premier ? Pas laisser prendre l’initiative ?
— Il s’agissait de considérations d’ordre général, Willy… Des propositions philosophiques, en quelque sorte. Tu vois ?
— Vous êtes cinglé.
— Je suis le premier à le penser. Bon, primo : contacte Popeye. Dis-lui de s’occuper du bateau. Qu’il voie où en sont les Volvos, les batteries… Si quelqu’un l’interroge, c’est pour le vendre. Secundo, je veux tout sur le rombier à la CX. Tout, mais en douceur. Évite d’envoyer Rambo. Pas de violences. Pas d’interrogatoire musclé. De la dentelle… Je l’en savais très capable. Ça n’aboutirait à rien, mais c’était manière d’amadouer sa susceptibilité et de réfréner son enthousiasme.) Capito ?
Il acquiesça avec sobriété. Dans les poils drus et luisants de son thorax pendouillait un de ces crucifix que toute personne normale eût porté à la ceinture — ou cloué au-dessus de son lit. Anita revint avec un ravier de glaçons. Nous parlâmes de choses et d’autres, puis Willy prit congé, enleva la Renégade sans la moindre trace d’esbroufe et disparut.
— Quel homme, soupira Anita. Ça au moins c’en est un vrai, un dur. Un tatoué !
— Un rêve avec des cubes de glace !
— Jaloux, minauda-t-elle. Tu dis ça, mais tu aimerais bien…
— J’aimerais bien quoi ?
— Ressembler à King Kong !
— Anita, qu’est-ce que ça te dirait, une croisière ? La Côte d’Azur, la Sardaigne… Sicile, l’Adriatique, puis cap sur la Crète et le Roi Minos…
Elle rit, mi-figue, mi-raisin. Je l’attrapai par le bras. Ses yeux se froncèrent. Ils étaient plus gris que bleus. Elle se laissa tomber de tout son poids en travers de mes cuisses. Elle me picora la figure, m’embrouilla les cheveux. Battit des cils contre ma joue. Manière de me faire comprendre qu’elle n’en avait rien à secouer, ici ou ailleurs.
Mon rêve de yachtman me tint éveillé presque toute la nuit. Il y était question de mer mauve et de soleil couchant, du battement sourd et lent des moteurs (rien qui ressemble plus à quelque chose de vivant que deux diesels marins, encore qu’à une certaine époque le comble de l’horreur me parût être la simple idée de coller quelque chose de suant et de soufflant, quelque chose de vulgaire et en un mot de mécanique dans une coque intrépide et gracile), du remous des hélices, du plumet d’écume à la proue, des bangs sourds du passage au clapot, de l’odeur complexe des cabines — signe que le moral était bas.
Cependant, qu’est-ce qui m’empêchait de jouir de ma toute jeune prospérité ? Rien, sinon la prudence. Je me récitai la bible des conditions de sécurité, mixte élégant de Sun-Tsu et de saint Augustin, avec un zeste de Mao. Le bréviaire du clandestin. Ne bouger ni poil, ni patte… Ne pas déranger la belle avant qu’il en soit temps. Faire le gros dos. Je me rappelai les principes qui m’avaient valu une petite célébrité douteuse — spécialiste de l’intox et des coups tordus, maître en l’art de l’écran de fumée et du coup de sabot de l’âne, tout ce qui ne m’avait pas empêché de tomber les pieds en avant dans une trappe de première, et encore heureux d’avoir coupé à la fosse !
Dire pouce ? Mais à qui ? Aux Vieux sur la Montagne ?
J’en gardais le souvenir de gens, ma foi, d’un commerce agréable. Rusés, retors, patinés, économes de leurs mouvements. Passer un condé avec eux ? À part quelques micmacs de sous-préfecture, je n’avais plus rien à vendre. Des sénateurs du crime, et pouvait-on encore parler de crime, là où il n’y avait la plupart du temps que simples transactions commerciales ? Chess et sa bande jouaient les députés turbulents. Ils épousaient mieux la sensibilité du siècle finissant. Pas plus de chances de s’entendre avec eux qu’avec un tremblement de terre. Je marinai dans ma sueur. Je savais reconnaître l’odeur de la peur. En ce qui me concernait, je ne la sentais pas : je puais. Un autre jour se leva, aussi blême que son prédécesseur, pas sensiblement différent de ce que serait le suivant. Je me levai sans bruit, revêtis un survêtement et des trainings. Sous la veste, je bouclai un étui de cuir dans lequel je glissai un 38 deux pouces.
J’abattis onze kilomètres en soixante-deux minutes. Au retour, je pris mon pouls. Je battais à quatre-vingts. Il était sept heures, le soleil n’avait pas encore bu sur les grandes herbes les larmes de la nuit. Je pris une douche glacée dans la chaufferie, me rasai et allumai la première cigarette. Puis je fis du café et préparai un plateau. La course avait chassé pas mal de miasmes.
Je pouvais au moins compter sur la mécanique. J’avais su la conserver en bon état de marche. Avant de monter, je planquai l’étui et le 38 au milieu d’ustensiles de cuisine dont je ne me servais jamais. Je regardai Anita se colleter avec le sommeil. Dans ma défense, elle constituait une brèche béante. Il ne suffisait pas que je doive me battre pour ma peau : je devais aussi le faire pour la garder.
Mon interlocuteur avait changé de tenue — et d’attitude. Il portait un complet mastic, une chemise saumon et une cravate en soie or. Rien n’agrémentait plus sa poche de poitrine. Ses doigts jouaient toujours avec le même briquet, ils paraissaient toujours dotés de la même autonomie, mais l’expression des ses yeux avait quelque chose de roublard et de froidement sceptique.
— Bis repetita, M. Cavallier : il y a eu un deuxième versement. Le précédent avait paru vous affecter quelque peu, aussi m’a-t-il paru utile de vous en faire part sans tarder… Toujours notre inconnu, ce monsieur… Zimmer. Toujours la même agence, on dirait qu’il y a ses habitudes, mais le montant a augmenté… Deux cent mille francs. Toujours en espèces. (Il s’inquiéta :) Vous n’allez pas vous trouver mal ?
— Non. Bon Dieu, Martin, ça n’a pas de sens !
— Oui ? À votre place, je le prendrais avec plus de philosophie.
— Sauf si c’était les clous du cercueil.
— Des clous dorés, dans ce cas. (Il se reprit.) Des vis dorées. Les clous, c’est fini. Qui parle de cercueil ?
— Moi. Il n’y a pas de parade ?
— De parade ? Eh bien non, je ne crois pas. En sens contraire oui, ou lorsqu’il s’agit de faux billets, ce qui n’est pas le cas en ce qui nous concerne. Je ne connais aucun texte qui prévoie (et réprime) le dépôt en bon papier sur un compte courant !
— Voyons les choses autrement. Comment Zimmer a-t-il eu les coordonnées du compte ?
Martin se tapota une incisive avec l’ongle de l’index.
— De diverses manières, M. Cavallier. Ne serait-ce qu’en les relevant sur un de vos chèques, un chèque que vous auriez émis un jour ou l’autre. Bien entendu, à condition que vous vous en serviez ! (J’opinai.) Rien de plus simple. Hum, un familier peut avoir eu un de vos extraits entre les mains…
Je ne me connaissais pas de familier. Je faisais mes comptes à l’agence et tout se trouvait dans le tiroir où je serrais quelques maigres archives perso, les élastiques dont je me servais pour abattre les grosses mouches, la réserve de cachous lorsque je ne fumais pas, de la pellicule et quelques cubes de viandox. La plupart du temps, je ne songeais pas à le verrouiller — ou je n’en voyais pas la nécessité.
— Autrement, poursuivit-il avec une allégresse fictive, l’employeur, ou un remboursement de la sécurité sociale… Est-ce qu’on n’aurait pas pu intercepter votre courrier ? Ne serait-ce que quelques minutes ?
— Il m’est adressé au journal…
— Tiens ? Ah bon… Et remis en mains propres ?
— La plupart du temps, non.
Excepté ce qui nous regardait, c’est-à-dire mon courrier bancaire et administratif, je n’avais guère reçu que vingt ou trente lettres en quatre ans. La plupart du temps, d’ailleurs, des cartes postales ou de la publicité. Les unes se retrouvaient à la poubelle, les autres épinglées au mur, au-dessus de ma lampe. Elles provenaient des quatre coins de France et du Monde, la plupart étaient vigoureusement bariolées ou ornées de femmes languides.
— M. Cavallier, je crains de ne rien pouvoir pour vous…
— Sauf de conserver la plus grande discrétion…
— Oui, ça va sans dire… (Il cessa de tapoter son incisive, reporta le regard de ses yeux froids sur la cloison dépolie, derrière moi.) Encore que vous n’ignoriez pas que je suis tenu… que nous sommes tenus de déférer à toute réquisition d’un officier de police judiciaire, aux commissions rogatoires… N’est-ce pas ? Vous connaissez le problème. (Il haussa les épaules.) Nous n’en sommes pas là. Quelles dispositions envisagez-vous de prendre ?
— Aucune.
Il me scruta. Il avait l’iris du même jaune patiné que sa cravate. Il prit un ton caustique :
— Aucune disposition ! Pourquoi pas un don aux Œuvres Sociales de la Police ?
— Je n’y avais pas pensé ! Merci du tuyau.
— Qu’est-ce qui ne tourne pas rond, M. Cavallier ?
Je me levai. Il fit de même en dodelinant de la tête.
— Je n’en ai pas la moindre idée.
— Allons, Monsieur Cavallier ! (Il me serra la main sans chaleur.) Vous n’êtes sans doute pas le premier à qui ça arrive. Souhaitez-vous que nous reprenions cet entretien un peu plus tard ? À tête reposée ?
Je brisai là et sortis. Le caissier me salua au passage, les employés de même. J’avais envie de mordre. Je manquai tamponner une blonde harpie à la crinière de lion qui entrait dans la banque, bredouillai quelque chose. Elle répondit par un clair juron que je lui croyais inconnu. Je passai sur un pied la porte automatique, dévalai les trois marches, retrouvai l’animation de la rue, les matins de foire. J’aurais donné gros pour mettre la main sur l’enfant de putain qui jouait avec mes nerfs. J’aurais donné jusqu’à trois cent mille balles. L’espèce d’infâme ordure. De toutes les ingénieuses saloperies possibles et imaginables qu’on pouvait me faire, il avait choisi la pire.
Laisser croire qu’on payait mes services.
Passés, présents ou à venir.
Et quel genre d’arrangements pouvait-on attendre d’un ex-flic à la détente un peu trop facile ?
Je m’enfermai dans mon bureau, exhumai le programme du Festival de Théâtre, posai ma machine électrique sur le sous-main et l’allumai. Les piles étaient mortes. Je les enlevai, branchai sur le secteur. Mes doigts tremblaient faiblement, mon cœur battait comme une tocante, avec des à-coups et de petits ratés précipités, ou si c’était une impression ? Bon, je ne dormais pas assez. Je me donnais trop d’exercice. Je m’étais remis aux quarante cigarettes par jour. Tellier me fit un bout de visite.
— Des problèmes, Cavallier ?
— Un problème. Un problème de taille ! Vingt briques, ce coup-ci.
J’éteignis la machine, m’essuyai les paumes.
— Bon sang. Et si tu en parlais aux flics ?
— Qu’est-ce que je vais dire, aux flics ? Qu’on me verse de l’argent en veux-tu, en voilà ? Que je ne connais pas de Zimmer ? Que Zimmer sonne aussi faux, question pseudo, qu’une pièce de douze balles ? Merde, Papy, tu vois un type comme Fabre couper dans ce bobard ? (Je secouai la tête.) Trente bâtons…
— Mais c’est vrai, non ?
Je cessai d’hocher la tête. Je serrai les paupières et les poings à me faire mal.
— Oui, c’est vrai. Seulement des choses comme ça n’arrivent pas. Pas dans la vie normale. (J’ouvris les yeux. Tellier était adossé à la porte. Il me scrutait de très loin, à travers la vitre des Soins Intensifs.) Je n’ai rien contre les flics, mais qu’est-ce que je peux faire ? Et eux ? Prendre une déclaration mais de quoi ? Et pourquoi ? À toutes fins utiles ? Et alors ? Le coup est bien goupillé : il laisse des traces dans les écritures bancaires. Quoi que je fasse, quoi que je dise, tout le monde en retiendra que j’ai reçu trente briques.
— Drôle d’histoire, approuva Tellier. Et Hammer ?
— Le Proc’ ? J’y ai pensé, et alors ? Rien de pénal…
— Si tu lui en parlais, seulement…
— Parler, ça n’engage à rien.
— Et si nous y allions ensemble ?
Je martelai doucement l’arête du bureau avec le tranchant de la main. De la gauche, j’allumai une cigarette.
— Je n’ai pas retenu grand’ chose de l’Usine, Tellier… Seulement que le plus difficile au monde, c’est d’essayer de convaincre les autres de sa bonne foi. Surtout lorsque la vérité prend un tour rocambolesque ! Un vol, une arnaque, je ne dis pas… Tu as déjà vu porter le deuil à cause d’un don anonyme ?
— Jamais, reconnut-il. Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Je ne sais pas. Je suis en carafe.
— Alors, allons déjeuner tous les trois. Je trouve Anita un peu chiffonnée, ces derniers temps. Est-ce qu’elle ne nous couverait pas quelque chose ?
Vers quinze heures, Willy m’appela et me fixa rendez-vous au Fort de la Justice. Je tapai la 125 de Pérez, son casque et ses gants. Je pris par les champs, traversai les pistes à char et fis deux fois le tour du parcours de cross en m’appliquant à ne pas tomber. Je béquillai et m’arrêtai sur une butte. La poussière retomba dans le grésillement des insectes. Au loin, des voitures miniatures filaient presque sans bruit sur l’autoroute. Je retirai le casque, allumai une Camel. La Renégade arriva par la route en charroyant. Je la laissai se ranger à découvert. Willy en descendit du côté du passager. Le fardeau, derrière le volant, n’était autre que son videur. Trois cents livres de muscles, d’os et de tendons, muet comme un rempart, vif comme un lézard et dépourvu d’imagination comme de casier judiciaire. Je m’éloignai de la bécane, fis mouvement dans les fourrés. Le soleil me rôtissait le crâne et les épaules.
Lorsque je sifflai, Willy se retourna d’un bond en portant la main droite sous sa chemise de toile chambray.
— Doucement, fis-je en dévalant le talus. C’est moi !
Il laissa retomber le bras.
— Vous devriez pas faire des trucs pareils, Chef, reprocha-t-il. Un peu plus et vous vous faisiez poivrer…
Il sortit un portefeuille de sa poche revolver, me le tendit. Il y avait les habituelles cartes de crédit (tout un assortiment), un permis de conduire, valable de A à F dans un parfait état de conservation, délivré par la Préfecture de Police de Paris, établi au nom d’un certain Hervé Chaumette, plusieurs cartes de visite format américain au bristol soyeux et vaguement bleuté, portant la mention « Attaché Commercial », un numéro de téléphone et une adresse, mille cinq cents francs en billets et des tickets de distributeurs automatiques pliés avec soin. Et rien d’autre. Pas la moindre photo, le plus petit papier — rien que des petites bêtises qui domestiquent d’ordinaire ce genre d’objet. Je notai tout ce qui me parut utile.
— Tu l’as eu comment ?
— À l’entôlage ! rugit Willy.
— Ça marche encore, cette blague ?
— Un peu, mon neveu ! Surtout quand c’est Gina ! Elle ferait rentrer un express dans un trou de souris, rien qu’en marchant devant… (Il baissa le ton.) Question ferraille, votre gonze, c’est un H. et K, calibre neuf… La frangine est sûre.
Je rendis le portefeuille.
— Plus qu’à le remettre en place, Willy…
— C’est comme si c’était fait, Chef.
— Prospérité, Willy…
J’entendis la jeep s’en aller. Je restai un moment au soleil, à écouter les alouettes dans le ciel brasillant, le fredonnement des abeilles autour d’un sorbier, le crissement des sauterelles. La chaleur me soûla, conjuguée au manque de sommeil et à la tension nerveuse. Je repris la moto avec des taches devant les yeux, remis le casque. Je fis un court périple compliqué avant de retourner en ville. Et depuis une cabine, j’appelai Tokyo, le flic des R.G. Je lui laissai le numéro et il me rappela quelques minutes plus tard. D’une autre cabine. Je lui communiquai le pédigrée du sieur Chaumette, il me promit de taper les fichiers. Je lui passai le numéro de la CX.
À charge de revanche…
Je rendis la moto et tout le saint-frusquin. Ça me coûta une station à l’annexe. En rentrant, Tellier me confia un peu de boulot, que n’importe quel stagiaire aurait pu expédier : je me rendis tour à tour à la piscine municipale, à la Préfecture et sur la ZUP, éclusai sans sourciller quelques verres, écoutai des boniments carabinés, à peu près la même chose que lorsque je faisais le tour des compteurs à l’Usine, on me parla du dingue au couteau, bien entendu, du temps, comme de juste, ah, j’avais la belle vie, à vadrouiller les trois quarts de la journée, pas ? de la dureté des temps. Des Arabes et des Portugais. Des futures présidentielles. De la cohabitation. De qui avec qui ? ou contre qui ? Un peu de strontium. De toutes les petites traces des peurs et des espoirs, des angoisses du jour ou de la semaine, des trois-quarts d’aveux, des demi-silences des gens encalminés, des petits riens qui faisaient la frange vibratile et inquiète des vivants.
On ne parvint pas à me flanquer le cafard — je l’avais déjà.
J’emmenai Dizzie Mae jusqu’à la bretelle de l’autoroute. Ça ne tenait qu’à moi de la prendre. Les voitures filaient vers le Sud en traînant toute une gamme de chagrins, du halètement obstiné au feulement rauque et assoupi, des camions aussi… Les premières caravanes… Je fumai deux cigarettes en rêvassant. Ah, dégager ! Avec trente briques, j’avais de quoi voir venir. J’avais connu pire, non ? Oui, mais à l’époque j’étais seul. Et alors, où était le point de côté ? Peut-être qu’en lui expliquant, petit à petit… Lui expliquer quoi ? La cavale, c’est bien dans un quatre-vingt dix minutes, mais dans la vie de tous les jours… Il fallait un fade de trois ou quatre unités, lourdes. Des accointances, un minimum d’improvisation, des nerfs à toute épreuve ou une solide dose d’inconscience. Du métier. Pas évident, de jouer la fille de l’air… Surtout en duo.
Je remis le contact, fis demi-tour avant le péage.
La première balle chevrota quelque part à gauche. La deuxième fit exploser mon pare-brise et la glace de custode. Il n’y en eut pas de troisième, ou alors je ne la remarquai pas, occupé à mouliner avec le volant dans la poussière du bas-côté. J’empêchai Dizzie Mae de sauter la glissière de sécurité. Je repris la route en crabe, sous le nez d’un gros-cube, l’arrosai de graviers, contrôlai plutôt bien une courte glissade et beaucoup moins le tremblement qui me monta dans la jambe droite, me débattis comme un beau diable et parvins à n’emplafonner personne dans un concert de pneus martyrisés et de klaxons, à stabiliser ma trajectoire et mon allure, du sable sous les paupières, les coudes en tas, le compte-tours dans le rouge ; l’air grondait dans l’habitacle et le moteur aussi. Je levai le pied derrière un bus de la ville, m’offris un début de travers qui captiva les passagers et m’arrêtai à la première station-service.
Je descendis sans couper le contact, m’adossai à la caisse les jambes écartées et pris quelques profondes inspirations. Un gnome en combinaison jaune et rouge crasseuse se matérialisa à hauteur de mes yeux alors que j’expirais, les épaules aux genoux. Je me redressai. J’y voyais mal, lui très bien.
— Merde alors, fit-il avec entrain, vous avez fait ça avec un ouvre-boîte ?
— Quoi ça ?
— Le capot !
— Non, avec les dents.
Je les lui montrai. Il se palpa le nez. Je fis quelques pas à titre expérimental. Tout paraissait gazer. J’appuyai les deux poings sur l’aile gauche, à bras tendus. Le gnome palpe la déchirure dans la tôle. Une balafre de vingt centimètres au bas mot, qui trahissait un angle de tir inédit. Les lèvres de la plaie brillaient sans retenue, bien dans l’axe de la course. Le gnome me conduisit au téléphone, dans la boutique, où j’appelai Fabre. Lorsque je raccrochai, il me mit un coca dans la main. À travers les vitres, Dizzie Mae avait l’air triste du cheval qui a refusé l’obstacle. Je sortis couper le contact, le gnome sur les talons. À ma modeste mesure, j’avais apporté un peu d’imprévu dans sa vie et c’était sa façon de m’en savoir gré, de marcher dans mes pas en attendant la pluie. Je bus le coca, allumai une Camel. Quelqu’un vint faire le plein, et repartit. Un petit Jodel traversa le ciel. Et Fabre arriva au volant d’une 505 crème.
Le gnome nous procura un tournevis, je soulevai le capot et débridai l’abcès dans le garnissage. Le projectile avait champignonné à l’impact et je l’extirpai avec délicatesse.
— 5,56 Nato, diagnostiqua Fabre. (Il expédia le gnome.) Si on mettait les choses à plat, Cavallier ? Hein ? Par exemple au Commissariat Central ? Vous avez eu le cul bordé de nouille. À quelques centimètres près, vous y aviez droit. (Il me prit la balle. Comment l’en empêcher ?) Vous vous sentez en état, ou vous souhaitez qu’on vienne vous chercher en calèche ?
— Ça va aller…
— On ne dirait pas. (Il sortit une pochette de scellés, y fit glisser la balle.) La bouteille, vous faites collection ?
— Non…
Je la déposai sur la première pompe venue. Il y avait du sécurit partout dans l’habitacle. Fabre attendit pour démarrer que j’aie un peu déblayé et mis le contact. Je le vis trafiquer dans sa radio de bord. Il me suivit comme si on avait arrimé la 505 à Dizzie Mae avec une barre de remorquage.
L’après-midi se termina dans son bureau. Dizzie Mae avait été descendue au sous-sol, et examinée par l’identité Judiciaire. Fabre m’emmena sur les lieux et nous examinâmes les postes de tir possibles, sans rien trouver de convaincant. Le flic me manipulait un peu comme une denrée périssable, oh combien ! La nuit n’allait plus tarder à monter. On voyait des gens s’activer dans les jardins ouvriers. Des motoculteurs pétaradaient au loin.
— Bon, résuma Fabre en escaladant le remblai à mes côtés, on vous a tiré dessus avec une arme de guerre. Bon. Normalement, l’une des balles aurait dû vous toucher à peu de chose près dans la région du plexus… On aura sous-estimé la résistance de votre cargo, ou la dérive, ou je ne sais quoi. Dispersion médiocre. Vous n’avez rien remarqué avant…
— Rien du tout.
— Oui, c’est souvent le cas… Une forme d’autocensure automatique. Vous rouliez à quoi ? Quatre-vingt dix ? Cent ?
— Dans ces eaux-là… Quatre mille tours.
— Bon. Un ou deux tireurs ?
— Un seul… À deux, ils m’auraient cloué au siège.
— Et vous étiez resté vingt minutes arrêté à rien glander…
— Bon Dieu, oui.
— Et rien !
— Rien du tout… (Je me passai la main sur la figure : je n’étais même pas foutu de me faire tirer dessus normalement.) Je sais que ça n’a pas de sens…
— Au contraire, soupira Fabre. Vous vous rappelez, l’impact sur le capot ? À peu de chose près dans l’axe du déplacement. Vous veniez de redresser, vous rouliez en ligne droite… (J’acquiesçai par force.) Trois balles ou plus, une courte rafale… Tirées depuis un autre mobile, un autre véhicule, en face, juste avant de vous croiser… (Je me sentis abasourdi.) Plus qu’à prendre l’autoroute et ni vu, ni connu.
— Fabre, nom de Zeus, pourquoi tant de simagrées ?
— Il y a des sportifs partout. Des esthètes, si vous préférez !
— Ridicule !
— Oui, jubila Fabre, lorsqu’on ne dispose pas des avis d’infraction. Non, lorsque le mode opératoire a déjà été décrit ailleurs, le même cas de figure… La même munition… (Il me tapota l’avant-bras avec le dos de la main.) Vous vivez comme une betterave, c’est entendu, mais vous avez failli caner comme une grosse légume ! Toujours rien à déclarer ?
— Rien qui puisse endimancher vos vieux jours.
Je m’apprêtais à redescendre. Il m’empoigna le coude.
— Ne prenez pas cette histoire à la légère, Cav’. Vous marchez sur des œufs. J’ai la bonté, la faiblesse, ou l’indigence de penser que vous n’y êtes pas pour grand’ chose. Je suis même prêt à croire votre innocence. Vous avez été durement sonné par la vie, mais vous ne me faites pas l’effet d’un arcan. Vous aviez la réputation d’un fumier, pas d’un ripoux. Admettons au maximum que vous vous soyez un peu… égaré. Rien de tragique.
— Fabre, Fabre…
— Non, mon vieux…
— Arrêtez, vous allez me faire chialer. Et mon veston ne vous a rien fait, enfin…
— Réveillez-vous, bordel… (Il me secoua. J’avais horreur qu’on me glapisse dans les oreilles.) La prochaine fois, vous n’y couperez pas ! Qu’est-ce qui se passe, nom de Dieu ? D’abord Sauvage, puis vous, encore que Sauvage… (Il eut un rire qui évoquait un retour de flamme.) Indépendamment du fait que c’est un flic… Hein ? Mettons à plat… (Il me lâcha la manche.) De bouche de druide à oreille de druide… Rien d’officiel. Pas une ligne, pas un mot en marge de l’enquête. Alors ?
— Alors, nib. (J’allumai une cigarette. Un peu de vent frais me baigna le front. Un peu de la tendresse du calme crépuscule.) Je ne suis plus dans le coup… (Je fis quelques pas sur le remblai.) C’est dur à croire ? Tant pis. Et ne me ressortez pas vos histoires de chiens et de chats… J’ai raccroché les gants en quittant l’Usine…
— Et vous regrettez ?
— Oui, Monsieur le Commissaire, je regrette. Chaque jour que Dieu fait. Oui… (Nous nous observâmes. Je bougeai les épaules.) Seulement à force, on finit par découvrir sur soi des choses qu’il ne faudrait pas… La face cachée de la lune que chacun porte quelque part, bien tapie, oui… Chaque homme a sa limite, sa zone de fracture… Un jour, peut-être, vous atteindrez la vôtre… Des fois, on s’en rend compte qu’après… Bien après, quand il est trop tard. Et alors vous vous rendrez compte qu’il a toujours été trop tard…
Je me rendis compte en tous cas que je lui en avais trop dit. Quelque chose avait paru l’ébranler, car il sortit une cigarette, l’alluma et reporta les yeux très loin, là où le soleil venait de s’enfuir. Deux nigauds sur un tas de terre. Ressassant des conneries vieilles comme le monde. Deux êtres humains, quoi. Chacun pour soi, la mort pour tous.
— Ça va comme ça, lui dis-je. Ne prenez pas ça tellement à cœur, ça n’est que moi qui a failli se faire découdre ! Et qui vous dit que je n’ai pas plusieurs vies ? Après tout ? Je suis déjà mort deux fois… Et si on allait prendre un glass, quelque part ?
Je sonnai chez Anita passé vingt-trois heures. Elle m’ouvrit la porte d’en bas et je montai en essayant de me composer une mine potable. Elle m’attendait à la porte de l’ascenseur et faillit me reflanquer au fond de la cabine. Ensuite, elle se comporta comme si elle essayait de m’étouffer entre ses bras, tout en essayant un nouveau pas de rumba. Après quoi, elle m’attira avec les ongles dans sa tanière et je crus qu’elle allait me dévorer la figure. Je capturai son visage dans mes mains. Elle avait les yeux rouges, les paupières gonflées.
— Chérie, murmurai-je doucement, il ne faut pas te mettre dans des états pareils… (Je la pilotai jusqu’au divan. Elle avait mis deux couverts sur sa table de bistrot, deux sets en raphia.) Allons, Chérie…
Je la fis asseoir et elle commença par pleurer tout son saoul. Puis je m’accroupis à ses pieds et posai la tête sur ses genoux, lui pris la main et la mis sur mon front.
— Je ne veux pas que tu pleures, trésor. Pas à cause de moi…
J’essuyai une larme sur son menton.
— D’abord, tu n’es pas belle, après…
— Jacques, je sentais… (Elle émit le ploup sec d’un brûleur qui s’éteint, renversa la tête, un autre petit ploup.) J’avais peur tout le temps… J’étais sûre…
Je me relevai, la pris dans mes bras. Elle commença par esquiver mes lèvres en remuant la tête en tous sens, mais elle n’était pas de taille. Elle ouvrit les doigts, puis je sentis ses ongles me labourer les flancs. Je lui caressai la poitrine à travers le nylon, sa gorge se gonfla comme celle d’un pigeon-paon. Elle se rappela vaguement la pizza qu’elle avait mise à décongeler. Elle eut encore quelques frissons secs. Je la tins contre moi. Elle m’apprit qu’elle ne voulait pas me perdre. Qu’est-ce qu’elle pouvait faire, pour ça ? Pas me perdre… Est-ce que je la croyais, au moins ? Qu’est-ce qu’il fallait ? Je lui dis à l’oreille.
— Maintenant ?
— Pourquoi pas ?
— Jacques, ne me laisse pas. Je crois que je deviendrais dingue !
— Pas de danger, honey !
— Tout ce que tu veux, mais ne me laisse pas ! Tu promets ? (Elle me secoua, avec une espèce de rage subite.) Promets…
— Je ne te laisserai pas. Aussi longtemps que je vivrai…
— Promis ?
— Juré. Et même après…
Je la laissai retirer sa nuisette. Elle m’adressa un froid sourire en coulisses, remua les doigts de pieds. J’éteignis les lumières. Elle m’aida à retirer mes vêtements. Nous passâmes beaucoup de temps à seulement nous frôler, dans la flaque laiteuse que répandait la lune, nous frôler comme si c’était encore la première fois. Ou elle l’avait prise avant, ou il me sembla qu’elle oubliait quelque chose. Je me relevai alors que le disque de zinc stationnait au milieu du ciel immense et tranquille. Des taches d’ombre dure cernaient les voitures, sur le parking en bas. Les réverbères de la ville étaient éteints. Anita m’appela à mi-voix, alors que j’achevais d’enfiler mon pantalon.
— Jacques, où vas-tu ?
— Nulle part, dors…
Elle s’assit dans le lit. Je ne voyais pas bien ses yeux, mais c’était inutile. Je retournai à la fenêtre. Puis je la sentis contre moi. Elle ne tremblait pas. Elle me passa les bras autour de la taille.
— Ne descends pas, Jacques… Ils étaient là avant que je rentre.
— Qui, ils ?
— Deux hommes dans une R 5 Turbo.
— Ils ne sont plus qu’un. Pas d’autre issue ?
Elle fit non. D’accord, d’accord : un hasard.
Après tout, c’étaient peut-être deux quidams fatigués de gauler les fraises. Deux flics ? Pourquoi pas au fond ? Elle les avait remarqués, pas moi. Je me retournai, défis ma ceinture. Elle s’assit en tailleur à sa place, alluma une cigarette que je refusai et la fuma. Je me sentais mou, mou, mou. Je lui pris la main à tâtons. Je lui parlai de la mer, des bateaux que j’avais convoyés pour gagner ma croûte, et aussi persuadé qu’en mettant des miles et des miles entre hier et moi, tour finirait par se tasser. Une fois jusqu’à Athènes, une autre fois à Miami. Des semaines de mer…
— C’est comment, Miami ?
— Des douaniers et des garde-côtes, comme partout.
— Tu as laissé tomber ?
— Le mal du pays, mon ange !
— Qu’est-ce que tu n’as pas fait ? soupira-t-elle.
— Beaucoup de choses !
— On a vraiment essayé de te tuer ?
— On le dirait bien.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas…
— Si tu le savais, tu me le dirais ?
— Je ne le crois pas…
Je me relevai, cherchai mon portefeuille. J’y voyais assez pour sortir une photo, mais je dus allumer la lampe de chevet pour la lui montrer. Les couleurs avaient viré à l’orange, mais on distinguait bien la silhouette du monstre. Vingt mètres, tout acier, six cabines et deux Volvos de 250 chevaux. L’électronique embarquée m’avait coûté les yeux de la tête. Elle me rendit la photo, me fixa longuement.
— C’est à toi ?
— Pour simplifier, admettons : oui. (Je rangeai la photo, remis le portefeuille à sa place et la veste par terre, puis j’éteignis.) Un cadeau, si tu veux. Un témoignage de reconnaissance…
— Alors, la Crète, c’était pas du flan ?
— Bon Dieu, non ! En un rien de temps, tu serais noire partout, avec la réverbération, encore que le smoking soit de rigueur pour le dîner. (Je me tus, trouvai sa hanche glacée.) Mon ange, j’en ai ma claque. J’ai roulé ma bosse un peu partout — là où ça châblait… Maintenant, j’aspire au repos. Est-ce que tu partirais avec moi ?
— Tout de suite, si tu veux. Le smoking, c’est vraiment indispensable ?
— Non.
— Tu as peur ?
— Oui. J’ai peur. Je ne sais pas d’où vient le coup… Qui tire les ficelles… C’est trop gros pour moi… Trop fatigant… Trop compliqué ! (Je me recroquevillai, posai le front contre son ventre.) Et puis, moi non plus je n’ai pas envie de te perdre. J’ai mis trop longtemps à te trouver, petite sœur. On s’emboîte trop bien. Et puis la baston… (Je me terrai.) Merde, c’est plus de mon âge ! Deux ans que je t’aime sans rien dire…
— Menteur…
— Le Crétois dit : « Tous les Crétois sont des menteurs ! », donc…
— … Rien du tout ! On s’en va. Tous les deux. J’ai mis un peu d’argent de côté…
— Et avant d’atteindre la côte, j’ai un mandat de justice au cul. Au mieux… (Son ventre faisait un tas de bruits intéressants et son cœur cognait comme une grosse pompe à fond de cale.) Non, Anita : pas de poudre d’escampette. On partira la tête haute, ou pas du tout. J’ai toujours eu un tempérament légaliste. Tu devrais dormir un peu, il va falloir se lever, tout à l’heure…
— Papy nous donne la journée, Jacques.
— Nous ?
— Je l’ai tarabusté une minute. Sabine est d’accord pour me remplacer. Tu ne le sais pas encore, mais tu es devenu une vraie vedette, au journal. Il y a même un chacal, comme tu dis, qui veut t’interviewer ! Tu penses, c’est pas tous les jours qu’un journaliste se fait tirer dessus !
— Et merde…
— Tokyo, ça te dit quelque chose ?
— Oui : capitale du Japon… Onze millions d’habitants, à peu près. Ou alors flic aux R.G. Ceinture noire de karaté, parachutiste sportif. Amoureux (platonique) de Dizzie Mae…
— Tous les amoureux sont platoniques ! Il souhaite que tu le rappelles, aux aurores. Il m’a laissé un numéro. Tu m’écoutes ?
— Non.
— C’est bien ce qu’il me semblait. Je te fais vraiment autant d’effet ?
— Mmmm…
Je n’appelai personne, aux aurores. On m’appela. J’entendis le téléphone au fond d’un immense couloir. Un platane m’était tombé dessus, en travers du ventre. Je ne souffrais pas. Chaque fois que j’avais failli clamser, je n’avais pas vraiment souffert. Ou bien c’était allé trop vite, ou bien ça m’avait seulement paru très con. On en faisait une maladie, de mourir, alors que c’était bête comme chou : la preuve, n’importe qui en était capable. Le pire, c’était peut-être les vagues regrets qu’on laissait par terre, à côté, de bien minces oripeaux. De toutes petites musiques. Je parvins à bouger le platane : ce n’était qu’une jambe lisse et dorée. Le téléphone reposait au pied du lit et non pas à dache. Je l’emmenai au bout de son fil dans la cuisinette, poussai la porte.
— M. Cavallier ? M. Jacques Cavallier ? s’enquit une voix d’homme calme et vaguement déférente. Ne quittez pas, on vous parle, Monsieur.
Je ne quittai pas. L’autre voix était sourde et lente, mais pas du tout désagréable. Je l’avais entendue quelquefois, mais jamais au tube. Pas assez de surface pour ça.
— Bonjour, M. Cavallier. Avez-vous passé une bonne nuit ?
— Excellente, Monsieur. Excellente !
— J’en suis ravi, M. Cavallier. À votre âge, on récupère vite.
— Au votre aussi…
— Oui ? J’aimerais partager votre assurance. M. Cavallier, j’aimerais vous entretenir d’un petit problème… Rien d’exorbitant, du droit commun. Êtes-vous disposé à m’accorder quelques instants ?
— À la réflexion, oui.
— Un de vos amis nous cause un peu de tracas… Il s’agit certainement de malentendus. J’aimerais les dissiper rapidement. M. Cavallier, vous aurez sans doute à cœur de contribuer à la manifestation de la vérité… N’est-ce pas ? Vous connaissez le problème des parasites dans la communication… Bien des désagréments pourraient être évités en les réduisant par une saine et franche explication. Qu’en pensez-vous ?
— Sous cet angle, le plus grand bien.
— Admirable, M. Cavallier. Eh bien, j’aimerais m’entretenir avec votre ami. Tout porte à penser qu’il ne va pas tarder à vous joindre, d’une manière ou d’une autre… Vous tâcherez de me le faire savoir.
— Comment ?
— Eh bien, de la façon habituelle, n’est-ce pas ? J’espère que cet appel matinal n’aura pas troublé le repos de votre jeune compagne, M. Cavallier… Autrement, vous m’en sauriez navré ! À bientôt, M. Cavallier…
Il coupa. Blum ! fit le combiné dans sa main en heurtant le bakélite du socle. Blin-klang, répondit la machinerie de l’ascenseur en se réveillant sur le palier. Vroâp-vrr, fît la première moto du matin. Grouïk, émit mon estomac. À poil, j’errai dans la cuisinette, quatre pas un peu courts, demi-tour, quatre pas. La cafetière électrique était prête à l’emploi, le réservoir plein, le café dans le filtre, je n’eus qu’à basculer le bouton. Je fixai la lumière orange, en me grattant le torse à gauche, là où il y avait deux petits cratères un peu blêmes aux bords délicatement boursouflés. Rappelle-toi que tu es mortel ! Je me versai une chope de café, la bus à petites gorgées. Ma montre marquait six heures quatre. L’heure légale passée de quelques minutes, le moment du saute-dessus. Toute la planète savait où me trouver, alors pourquoi pas Fabre & Co ? Café ou thé ?
— Café, fit Fabre en étouffant sa voix.
— Lait ? Sucre ? Crème ?
— Un peu de crème… Deux sucres. Merci…
— Vous êtes tout seul, Commissaire ? (J’avais enfilé un pantalon, et rien d’autre. Mes boutonnières parurent le captiver.) Pas un seul sbire ? Où sont les archers du Roi ? Les pinces ?
— J’ai cru reconnaître Rambo, en bas… Et l’Élégant. Qu’est-ce que vous en dites ?
— Rien. Vous croyez ? Et vous, qu’en dites-vous ?
— Rambo est secoué, mais vierge. L’Élégant n’est qu’un malade parmi tant d’autres. Un psychopathe borné. Un triste émule du Marquis de Sade.
— Vous l’enjolivez.
— Peut-être bien, reconnut Fabre. Il se passa les doigts sur la figure. Il avait le teint gris et le visage fripé d’un homme qui a passé la nuit dans son complet, sous une lampe de bureau. Vous avez gambergé ?
— Oui.
— Parfait !
— Non. (Je m’assis.) Tout tourne autour de Chess…
— Chess ?
— Rollet… L’avis de recherche, vous vous rappelez ? (Il acquiesça.) C’est un fait que nous avons été très proches, lui et moi. D’accord, je me doutais bien que tout ne tournait pas rond dans sa tête. Il avait fait quelques petits exploits en soixante, dans les divisions opérationnelles. La chasse aux rats, vous vous souvenez ?
— J’étais trop jeune, à l’époque…
— Ouais ! Tout le monde était trop jeune, à l’époque ! Ce pays a une remarquable capacité d’amnésie… Des pans entiers qui sombrent dans l’oubli… Chess a fait partie de ces « soldats perdus », comme on les a appelés. Sauf que lui s’était perdu bien avant, dans l’Ouarsenis et les Aurès, à nettoyer des caches, ou des douars. Stop ! Motus. Je n’veux voir qu’une tête ! Il travaillait à la grenade et au couteau, parfois à la gégène. Des tas de choses à venger : une enfance choyée, des études chez les jèzes, ce qu’on appellerait de nos jours des troubles affectifs, une homosexualité latente… La confusion des valeurs, l’occident chrétien, une forme de djihad à rebours…
— Ça fait plus de vingt ans, Cavallier !
— Vingt ans ? J’ai connu une fille, trente ans, agrégée. Elle sautait avec nous dans un petit club sympa. Un matin, elle s’est jetée dans le vide et pour être sûre, elle a débouché son piège. Elle est tombée comme une pierre, sans un cri. On a bien essayé de la suivre… Mais il a bien fallu finir par ouvrir. Elle avait laissé une lettre, sur le tableau de bord de sa Sirocco en rodage. Une histoire de cousin-cousine, lorsqu’elle avait quatorze ans. Elle avait incubé longtemps. Une pauvre histoire bien triste, bien banale ! Qui penserait qu’on se suicide avec une bagnole neuve et un joli duplex ?
Fabre tendit sa tasse. Je la remplis et refis du café.
— Est-ce que vous balanceriez Chess, si l’occasion s’en présentait ?
— Quelqu’un d’autre vient de me le proposer, il n’y a pas dix minutes.
— Et la réponse est ?
— La réponse est oui. (Il leva les yeux.) Oui, parce qu’il y a à côté quelqu’un qui risque de morfler au passage. Durement.
— Ça ne vous ressemble pas.
— Non. Ça ne me ressemble pas. Tant pis !
— J’ai pensé vous placer en garde à vue… Pour les nécessités de l’enquête. (Il sortit deux objets de sa poche. Je les reconnus tous deux.) On a passé votre tire au peigne fin, tard dans la nuit. Ça c’est une ventouse, une balise radio. Et ça, cent grammes de pentrite avec détonateur sismique et calorique… Réglé pour fonctionner à l’impact et/ou à l’incendie. Disposé devant le radiateur.
Il les escamota avec une prestesse d’illusionniste.
— Des nouvelles de… Chess ?
— Aucune.
— Pourquoi ce surnom ?
— La taille d’un grand maître, bien sûr !
— Et vous, Cavallier ?
Après son départ, j’appelai Willy pour qu’il lève son dispositif à la con et renvoie Rambo et l’Élégant à leurs occupations habituelles. On me fit savoir que Willy avait quitté la ville. Il ne restait qu’un crampon dans la Turbo, le schizophrène stabilisé. Comme nous en étions convenus avec Fabre, j’appelai Bernard pour qu’il récupère ma voiture sur le parking de l’Usine. Il me rappela peu après, pour me dire que c’était fait, mais qu’il n’avait pas pu éviter de se faire mitrailler par un de mes collègues. Est-ce qu’il n’aurait pas mieux fait de lui passer dessus ?
Fichtre non !
Pour la question tôlerie-peinture, je n’avais pas de souci à me faire. Pour le pare-brise et la glace droite, il avait appelé le concessionnaire Ford. Ça prendrait un certain temps s’il fallait les commander aux États. Ou alors chez un spécialiste ? Je le laissai en lui exprimant ma confiance. J’appelai Tellier qui m’adjura de prendre un peu de repos et de m’occuper de la petite. Nous en avons besoin tous les deux. Etc… Et pourquoi pas des vacances ? Des vacances avec une « cible de tir de précision peinte entre les omoplates » ? Je raccrochai. Anita dormait, un pied et une main hors du lit, l’autre main sur la poitrine. Je ne voyais pas la moindre raison exaltante de la réveiller. Il fut dix heures, puis onze. J’allais me trouver à court de cigarettes. Peut-être l’Élégant consentirait-il à aller m’en chercher une cartouche au tabac du coin ? Ou si ça sortait de ses attributions actuelles ?
Je perquisitionnai la bibliothèque, y retrouvai le Faucon Maltais que je lui avais prêté, une enquête du Détective Sans Nom cher à Pronzini, presque tout Chandler en Poche Noire, je lui avais passé tout ça ? Il y avait aussi la collection complète de Lagarde & Michard, une vingtaine de vieux Échos des Savanes, Première, quelques Union aux thèmes périlleux et escarpés, un petit album de photos (papa, maman, le chien de papa, celui de maman, la flopée de sœurs se résumait à trois variations sur le même standard, mais Anita était sans conteste la plus lyrique et la plus enlevée, la façade de la maison était en meulière, la pelouse tranquille et la piscine en forme de haricots), un gros dictionnaire Harrap’s essoufflé entre les pages duquel on avait glissé un vilain instantané pris un soir de pot au journal. J’avais dessus un sourire gloussant et une tronche en coin de rue. Quelqu’un me versait quelque chose dans le verre et mes cheveux s’ébouriffaient sur le côté du crâne. Rien du Prince Charmant. Et pas étonnant qu’on me crédite de toutes les vilenies possibles et imaginables.
Je remis tout en place.
Il fallait faire quelque chose, mais par où commencer ?
Aller voir Hammer ? Parler aux flics ? Trente briques d’un côté, de la pentrite de l’autre. On n’arrose pas un type d’une main pour le torpiller de l’autre. J’aurais mieux fait de dormir. Je n’aboutissais à rien. Je me remémorai quelques fabuleuses parties d’échecs, des variantes insoutenables. Je finis par m’engourdir la moitié du crâne. J’avais très faim. Elle avait fait des courses, le frigo était plein. La pizza avait fini de décongeler. Je la balançai au vide-ordures, m’envoyai quelques tartines de houblon avec un petit verre ou deux de Dimple Scotch.
À une heure trente, Rambo avait remplacé l’Élégant dans la Renault.
J’étais presque aussi gonflé que leur Turbo.
Je n’avais pas bougé d’un millimètre.
Puis Anita ouvrit les deux yeux, parcourut le vaste monde autour d’elle d’un air éberlué et se leva. Elle commença par prendre un bain bouillant avec de la mousse tout en écoutant la petite radio sur le tabouret, ce qui nous apprit que le saucissonneur avait inscrit une nouvelle victime à son palmarès, et le bonimenteur de service y alla de son clabaudage psycho-analytico-transcendantal sur le ton c’est bon ça, coco, ça fait vendre. Ce qui laissait entendre qu’il n’avait jamais mis un pied de sa vie à l’institut Médico-légal. Ou alors, il y avait du fading. Bon, Fabre allait avoir du boulot — et tendance à me lâcher un peu les basques.
Je fus invité à frotter un dos bien cambré, convenablement incliné.
Puis nous déjeunâmes de tournedos, de pommes dauphines et de cresson. Je fis la vaisselle, la laissai égoutter sur la paillasse. Anita me tendit une page d’éphéméride.
— Tokyo.
J’appelai. Je dus patienter un bon moment, puis il vint en ligne. Le temps avait considérablement fraîchi à l’Usine. Tokyo avait dû se faire remonter les bretelles. Il me demanda où nous pouvions nous rencontrer. J’interrogeai Anita du regard et elle haussa les épaules. Je lui donnai l’adresse et il me dit qu’il arrivait. Il arriva aussi vite que s’il était tapi dans l’appartement d’en face. Un 357 Mag lui bosselait la hanche. Il s’empara d’une chaise qu’il retourna et s’assit à califourchon, le menton sur les avant-bras. Il accepta un café, refusa un coup de raide. Son indifférence à l’égard d’Anita me fit soupçonner le pire.
— Rien sur votre lascar, Cavallier. Tout est bon — et bidon. L’adresse correspond à un immeuble de bureau, les faffs sont réguliers mais zéro à l’État-Civil… Attendez : le numéro de voiture n’est pas attribué, mais pas faux non plus. L’employeur n’a qu’une existence fictive… Le numéro de téléphone tombe sur un répondeur.
— C’est tout ?
— Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?
— Je ne sais pas…
— Je n’aime pas me faire bordurer, Cavallier.
— Personne n’aime ça.
— Pourquoi est-ce que vous n’avez pas fait faire le sondage par votre ami le Chef de la Sûreté ?
— Main droite, main gauche, Tokyo… Déballez ce que vous avez sur le cœur : je n’ai pas voulu vous bordurer. Qu’est-ce qui se passe ?
Il prit une profonde inspiration en fixant la tasse entre ses doigts, me regarda avec une espèce d’écœurement compatissant et se décida, sans joie dans les yeux :
— Il se passe que votre type est un zombie. Un vrai zombie !
À ce point, j’entrevis qu’il me serait difficile de courir assez loin. Tokyo opina en silence, tout en vidant sa tasse. Et la colère me prit, bien vaine, il faut en convenir, bien adventice, au fond. La colère du rombier qui se réveille au milieu d’un champ de tir, en plein réglage d’artillerie. Coefficient de survie, voisin de zéro. Possibilités d’évolution : nulles. Capacité de risposte… Inutile d’y songer. J’étais pris en ciseaux, et de belle manière, encore. Tokyo prit congé en traînant les pieds, dans l’entrée, il me suggéra de marcher à l’ombre. Un comique. Il partit le dos tourné. Je m’appuyai au panneau de la porte, fis quelques exercices respiratoires. Décrocher tout de suite ? Sauter dans le premier train, ensuite changer, voiture de location changer, autocar, l’avion… J’en tremblais sur place, de hâte et d’énervement. La cavale… J’eus l’impression qu’un rail venait de me percuter le front. Fabre avait fait passer Dizzie Mae au peigne fin. J’avais tout laissé dans le vide-poche, le livret, les relevés de compte, les bons… Il n’avait rien dû manquer… Qu’est-ce qu’il y avait d’autre ? Rien. Je croisai les bras sur l’estomac, penchai le buste comme si on venait de me shooter un penalty sous la ceinture.
Anita me toucha l’épaule.
— Jacques, tu n’es pas bien ?
— Pas très, non…
— Qu’est-ce que c’est qu’un Zombie ?
— Un type qui n’est pas ce qu’il fait croire qu’il est.
— Viens t’étendre une seconde.
— Je n’ai pas besoin de m’étendre !
— Oh, si, soupira-t-elle. Tu as l’air d’une serpillière…
Je me laissai faire. Elle s’étendit près de moi, plaça sa jambe fléchie en travers de mon bassin, le front dans mon épaule, un bras autour de mon torse. Elle m’écouta sans mot dire, pendant pas loin d’une heure. J’étais vraiment une serpillière. Je m’égouttai, m’essorai… Et lorsque je me tus, elle resta blottie contre moi, silencieuse, un peu triste ? Alors j’appelai Fabre, mais son secrétariat m’apprit qu’il était sorti en enquête. S’il y avait un message ? Non, pas de message. Je raccrochai sans voir, du bout des doigts.
Je crus qu’elle somnolait, mais elle ne somnolait pas. Je tentai de me dégager, mais je n’y parvins pas. J’allumai une de ses cigarettes, et ne la finis pas. Je me répétai qu’on ne réglait rien, à rester à l’horizontale — mais je ne me levai pas. Et l’après-midi presque tout entier passa, silencieux et lent comme un triste au-revoir.
Échec. Et mat ?