7

Je me réveillai tôt un matin, dans la pénombre d’une salle de contrôle. Au-dessus de ma tête, une pendule digitale marquait 5 h 25 a. m. Je refermai les yeux, les rouvris plusieurs fois. Je me trouvais dans une capsule intersidérale à destination de Vénus. Ou de Mars. Impossible de faire un mouvement, les machines me bouffaient, elles avaient lancé de fins tentacules partout, il m’en rentrait dans le nez et la bite, et, à ce qu’il me semblait, dans les deux bras, emberlificoté de tuyaux et de sondes. Je n’étais pas dans une capsule : j’étais fermement arrimé au sol dans un service de soins intensifs. J’essayai de replonger dans le coltard, mais non, impossible, et tout aussi impossible de remuer. Il faisait chaud. J’étais empaqueté du menton au bassin. Je restai à regarder le plafond les yeux grands ouverts, jusqu’au moment où une silhouette vêtue de blanc, le bas du visage pris dans un masque, apparut dans mon champ de vision. J’entendis une voix étouffée, mais fus incapable de prononcer un mot.

Alors commencèrent des jours et des nuits difficiles. Je ne me rappelais rien de précis, comme si les transfusions m’avaient aussi vidé la mémoire. Je parvins à remuer les doigts et ils m’absorbèrent longtemps : étonnant, ce qu’on peut s’occuper, seulement avec dix doigts. On continua de m’alimenter artificiellement, de faire attention à moi comme au dernier spécimen d’une race éteinte. On me parla sur divers tons, et parfois quelqu’un hocha la tête d’un air secrètement navré. Je faisais pourtant mon possible pour ne pas les emmerder, mais bon, ça coûtait les yeux de la tête, et quelque chose ne tournait pas rond. Tous mes compteurs s’étaient remis à zéro. On vint me voir à travers une vitre qui devait être, pour le moins, blindée. Je laissai faire avec une immense, une généreuse mansuétude. Bipèdes automoteurs, ils étaient, rien de larvaire ; ils pouvaient aller pisser tout seuls. Ils pouvaient se promener au soleil, prendre des demis sur le zinc, écouter de la musique dans leur voiture, s’adonner à tout un tas d’activités exaltantes, comme se reposer sur un banc ou se faire tirer leur fric à la Loterie Nationale. Cocus toujours, contents des fois. Rien à faire pour décrocher un mot. Est-ce qu’on m’avait touché les cordes vocales ?

On me sortit un matin, très tôt, de la salle de contrôle et on m’installa dans une pièce dont la fenêtre donnait sur le feuillage sombre d’un marronnier. Je m’occupai avec l’arbre, ravi et perplexe. Il bourdonnait d’insectes et d’oiseaux, intarissable, déclinait toutes les nuances du jour et soupirait la nuit, de temps à autre, lorsqu’il se croyait seul, avec, je dois le dire, une retenue triste et une indéniable noblesse secrète. Je comptai huit espèces d’oiseaux différentes, et n’en reconnus aucune. Je ne reconnus pas plus ceux qui vinrent s’asseoir plus ou moins près du lit. On chuchotait beaucoup alentour, de minces bruissements furtifs auxquels je ne comprenais rien, des conciliabules. Une seule fois le ton monta et presque aussitôt le silence retomba. Je pouvais bouger les bras, à peine les jambes. Mon côté gauche avait dû passer sous un autobus. Il pesait des centaines de kilos et fourmillait de petites souffrances. La pièce était fraîche, peu à peu je perçus la rumeur de l’hôpital, rien de moins silencieux, en fait. Le premier visage que je reconnus fut celui de Fabre. Je le regardai un bon coup et dis d’une voix lente, mais qui me parvint claire et décidée :

— Fallait débrancher…

— Débrancher, pourquoi diable ? (Sa voix, en revanche, était décalée par rapport aux mouvements des lèvres, comme si la post-synchro avait déconné, ou s’il mâchait lentement du chewing-gum tout en parlant.) Non mon vieux, pas question de débrancher.

— Vingt ans, sec.

— Ne parlez pas de ça. Plus tard, nous verrons. Peut-être.

— Co-combien de temps ?

— Seize jours de coma… Vous êtes ici depuis trois semaines. (Il me pesa sur l’épaule droite.) Il faut encore vous reposer. Je reviendrai. Plus tard.

Je savais bien qu’il reviendrait. Petit à petit, tous les morceaux se recomposèrent, comme une image électronique. J’aurais voulu ne jamais me souvenir de rien. On me retira les sondes, on commença à m’apporter un plateau. Je m’habituai au personnel. Je ne faisais pas d’histoires, alors on s’habitua à moi. Fabre revint plusieurs fois en coup de vent. Rien d’administratif. Pas encore. On ne me parlait pas d’elle, j’imaginais pour me ménager. Je ne pouvais toujours pas remuer les jambes. Le médecin-chef, un jeune type trapu et roux comme un incendie nommé Braun, m’apprit que j’avais écopé de quatre balles, une dans la cuisse qui l’avait traversée avant d’aller se perdre au diable vauvert, une au-dessus de la hanche et la troisième dans l’épaule. Et la quatrième ?

— À quelques millimètres de l’épine dorsale… (Il me montra une radio.) Elle est toujours là…

— Pas fameux, le groupement !

— Non, fit-il effaré. Nous n’avons pas pu l’extraire.

— Ça veut dire quoi ? La petite chaise ?

— Vous étiez en train de claquer. (Il se palpa le menton. À même la peau, sous la blouse, il portait au cou un bijou semblable à une plaque d’identité militaire, ou à une lame de rasoir empâtée.) La petite chaise ? Je ne sais pas.

— Vous ne savez pas ! Quand est-ce qu’on rouvre ?

— Vous pouvez demander à être transporté ailleurs…

— À ce point-là ! (Il ne put s’empêcher de secouer la tête.) Vous vous sentez de taille à le faire ?

— Eh bien, je sais le faire, si c’est le sens de votre question. Mais il est légitime que vous souhaitiez vous entourer de plus de précautions.

— Pas de transfèrement.

Il me laissa. Le même jour, Fabre revint. Je ne me sentais ni bien, ni mal. Je lui fis signe de s’asseoir. Il déposa un classeur beige à ses pieds. Tira sur ses manchettes.

— Je repasse sur le billard. Vous étiez au courant ? (Il acquiesça.) Le moment de mettre de l’ordre. Par où dois-je commencer ?

— Comme vous voulez.

— Quelles sont les charges ?

Il sortit son paquet de Gauloises, se rappela où il était et le remit dans la poche. Puis il examina les écrans, la table de nuit et pour finir mon visage.

— Voilà le hic ! Mettons tout en tas, vous voulez bien ?

Je remuai deux doigts, puis en fis le V churchillien, allez savoir pourquoi !

— Le coup a eu lieu avec un jour d’avance. Nous avons retrouvé la radio aux mains de vos agresseurs. En fait : nous n’avons rien retrouvé du tout. Cette nuit-là, un couple guettait les OVNI dans la nature, mais du sérieux, attention. Nikon-moteur, pellicules machin-chouette et même l’infrarouge.

Le hasard et la bêtise. (Il sortit une série de clichés 18 x 24, me les montra.) Le beech leur est arrivé droit dessus, mais naturellement, ils ne savaient pas ce que c’était. Le temps de déclencher… On aperçoit nettement une première exposition, là où devait se trouver la cabine. Il y en a eu deux autres avant que l’appareil pique du nez et s’écrase… L’embrasement… (Je ne distinguai pas grand’ chose.) L’incendie… Un morceau de plan s’est fiché dans le sol, à une vingtaine de mètres de leur tente. Le reste a été pris par les gendarmes…

Il me montra une carcasse calcinée, en tous points semblable à des dizaines d’autres. Il me sembla reconnaître un bout de gouvernail de direction fiché de guingois au bout d’un sillon.

— L’appareil a sauté en vol. Comme vous le supposez, pas question de parler de survivants : ils volaient à, mettons, quatre-vingts pieds… (Il ramassa les photos comme une donne de pok, les rangea.) Pas de survivants, et plus de cargaison… Quelques milliards en l’air… Quelque chose ? Une remarque ?

— Rien.

— Revenons à ce qui nous concerne : les deux nuisibles que vous avez occis… Profits et pertes. On ne sait rien d’eux. Il y a gros à parier qu’ils resteront des anonymes non identifiés : européens, entre vingt-cinq et trente ans, sexe masculin… Le parquet estime que vous avez agi… en état de légitime défense. Ça n’est pas moi qui le contesterais. (Il se rembrunit.) Au passage, merci quand même…

Je ne jugeai pas utile de répondre.

— Restent Chaumette… et votre ex-femme. On l’a descendue de son bain, et procédé à une autopsie.

Elle n’est pas morte noyée. On lui avait mis une balle dans la tête. Vraisemblablement dans l’œil gauche. Le rapport balistique est formel : Chaumette et elle ont été abattus par des projectiles tirés de la même arme. Des projectiles chemisés, suffisants pour l’usage auquel on les a employés, mais pas assez puissants pour traverser la boîte crânienne… 7,65 banal. Comme vous vous en doutez, on a perquisitionné chez vous, mais il a fallu un détecteur pour trouver… Je me rappellerai votre cache dans la contremarche. (Il sourit rêveusement.) Rien en calibre 7,65. Ce qui ne signifie pas grand’ chose. Pour résumer, disons que vous restez le principal témoin…

— Bien compris.

— Non. Jusque là tout va bien…

— Vous trouvez ?

Je pensai à la petite chaise. Peut-être que ça ferait passer un frisson de pitié aux betteraves du jury. Mon expérience des assiettes ne me permettait pas de me faire une idée saine, je n’y avais jamais assisté que de l’autre côté de la barrière.

— Abattre votre femme… votre ex-femme, je ne dis pas. Chaumette, c’est une autre histoire.

— Il s’appelait vraiment Chaumette ?

— Bien sûr que non, fit-il d’un air un peu outré.

— Il faisait partie de l’Usine ?

— Oui, lâcha Fabre après réflexion. Bon, l’idée était valable dans la capitale, dans une ville moyenne… Il n’a pas tardé à se faire renifler. Par vous, par moi… Chaumette a été tué dans sa voiture, à quelques kilomètres de la ville…

— Les anciennes gravières ?

— Affirmatif ! (Il m’adressa un regard intrigué.)

— Le sable jaune, sur les bas de caisse. Très caractéristique.

— Oui. Nous n’en avons pas trouvé dans vos voitures, ni sur les semelles de vos chaussures, nulle part. Pas la moindre trace dans les bas de pantalons. Il y en avait dans ses chaussettes, sur son pantalon, on en a trouvé dans une de ses poches. Encore une fois rien de décisif d’un côté comme de l’autre, mais des indices…

— Beau travail ! Qui dirige l’enquête ?

— Moi. (Il se frotta les mains, paume contre paume, les doigts raidis.) Compétent en raison du lieu. (Il montra les dents.) Je ne vous dirai pas que ça s’est fait tout seul, attention ? Il a fallu négocier. Comme de juste.

— La Police Judiciaire ?

Il se borna à regarder dans le vague.

— Lorsqu’il a été abattu, Chaumette avait son pistolet entre les deux sièges, une balle dans la chambre. Tout porte à croire qu’il n’a pas essayé de le prendre. Pourquoi ?

Je n’avais pas les cartes suffisantes pour ouvrir, je lui manifestai que je passais en bougeant un peu entre les draps. J’étais à vif de la nuque aux chevilles et j’espérais que je ne cocotais pas trop. Il sembla soudain plus vieux de quelques siècles, plus affamé, mais nettement moins content.

— On l’attendait à l’arrivée, pourquoi ?

— Peut-être pour un tas de raisons qui n’ont rien à voir avec la suite.

— Vous savez bien que non. Bas les masques : ce soir-là, j’ai fait éjecter les cow-boys de Willy. En revanche, j’ai laissé un de mes jeunots dans les fourrés avec un portable, et bien m’en a pris. Il a vu Chaumette se tirer de chez vous. Il ne marchait pas du tout comme un gonze qui a une 32 dans l’œil. Mon gars a entendu la CX démarrer et se tirer. Conclusions ?

Il me guetta. Je laissai tomber la tête de côté, pas pour frimer. Je recommençais à voir double.

— Allons-y. J’avais reniflé Chaumette… Je l’ai surpris dans le parc. Nous nous sommes plus ou moins empoignés — puis rabibochés. Je lui ai pris son flingue, et je le lui ai rendu… Nous avons dû boire un ou deux cafés. Un gusse correct, un peu trop type fédé pour mon goût, mais baste ! Il a pensé que je voulais passer un marché avec vous-autres… Qu’est-ce qu’il cherchait ?

Fabre s’appuya, les coudes aux genoux. La crosse du 357 apparut par la fente de sa veste de tergal. Il se passa les deux index raidis de chaque côté du nez.

— C’est là que tout se complique. (Il souffla en gonflant les joues.) J’en ai parlé longuement avec Hammer, et je crois que je l’ai ébranlé. Pas convaincu. Nous partons de l’hypothèse suivante : vous n’aviez aucun intérêt à tuer quelqu’un de l’Usine. Tokyo est venu se confier à moi, et je lui ai soufflé dans les bronches, mais vous saviez. (Il regarda les murs.) Vous aimez ce vert ? On dirait qu’il sort des cauchemars d’un canard halluciné. Pas le choix, c’est ça ? Bon. Vous n’avez pas descendu le zombie. Mais on l’a fait. Il était arrivé en ville quelques jours avant que son mécène se manifeste, et il a pu opérer tranquille un moment. Vous n’aviez aucune raison de vous méfier…

— Quoi de compliqué ?

— Je crois, il se balança sur la chaise, je crois que Chaumette savait ce qui était arrivé à votre ex-femme. Ah, merde, quelle pétaudière ! La fille Louviers m’a délivré une commission rogatoire générale et nationale. J’ai envoyé deux de mes plus vieux principaux en vadrouille. J’ai personnellement auditionné votre ami l’ancien mataf… Bernard. Il a un gosse splendide, par parenthèse. Aussi expansif qu’un mur en ciment. Le père… Son histoire de pièces d’occasion, quel charre ! Quand même, il n’a pas cané. Moi non plus.

Il haussa les épaules : il pouvait le faire, pourquoi s’en priver ?

Je n’en avais plus rien à traire. Le billard, un coup de roulette russe. Je retardais le plus possible le moment de parler d’elle.

— Vous ne le ferez pas tomber, Fabre.

— N’en jurez pas. Mes types n’ont eu aucun mal avec la Renault 18. Elle était restée au même endroit, parce que les domaines n’avaient pas inscrit de vente au programme, et parce qu’il n’est pas si facile de chourer, ne serait-ce qu’une épave, du garage régional… Ils l’ont fait passer à la loupe par les types de l’identité Judiciaire. Votre ex fumait des Navy-Cut…

— Bernard aussi. Moi aussi, à l’occasion.

— Oui. Jamais pour ma part. Mais vous ne vous badigeonnez pas de rouge à lèvres carmin. Et ni Bernard, ni vous, n’appartenez au groupe zéro négatif. Elle, si.

— On ne saigne pas tant, d’une balle dans la tête…

— Pas tant que quoi ? Vous vous rappelez comment elle était, dans le réservoir ? On a retrouvé une balle dans la boîte crânienne, mais quoi ? Est-ce qu’on saura jamais ce qui s’est passé avant ?

— Non.

— Alors ?

— Vous ne le ferez pas tomber.

— On parie ?

— Ma selle et mes bottes. Qu’est-ce qui m’attend, en sortant ?

— Vous posez mal le problème. C’est sans doute que vous n’avez pas de glace sous la main. Non, le problème, pour l’instant, pour vous, c’est sortir…

— À ce point, hein ?

— À ce point. On ne s’attendait plus à ce que vous émergiez. Vous avez du bol que l’acharnement thérapeutique existe : vous l’avez rencontré. Inch Allah ! Qu’est-ce qui vous fait dire qu’il ne tombera pas ?

— Le simple bon sens : vous n’avez rien — rien de nature à motiver une inculpation.

— Exact. Seulement vous raisonnez à plat. Sans mauvais jeu de mots. Avec recul… Je n’ai aucun goût pour les énigmes et ce genre d’affaire m’assomme. Parlez-moi de ces dingues qui découpent des bonnes femmes, là, oui. Simple : un fêlé, une victime, un couteau de chasse… Trois inconnues…

— Vous l’avez eu, le dingue ?

— Eu ? (Il parut froissé.) Nous avons interpellé un maboul. Il avait exécuté Madame dans le réduit aux poubelles au sous-sol, oui… Ah, avec pas mal d’opiniâtreté, par exemple ! Retapissage, audition… Pas question de le créditer du reste. Un de ces amusants qui prennent le train en marche, en espérant nous rouler dans la farine, les cons. Nous avons eu un dingue, ou si on voit les choses sous un autre angle, un bel exemple de légitime défense mal à propos. (Il gonfla le torse, expira petit à petit.) Pourquoi avez-vous envoyé Bernard au garage ?

Je la bouclai.

— Oui, évidemment. (Il montra les gencives.) Bon. Vous ne m’aidez pas.

Je dus émettre un vilain petit bruit de crécelle, parce qu’il releva le front. Il finit par se déboutonner un peu et sourit d’un air quand même un peu incrédule. Je ne saurais décidément jamais me tenir de façon convenable.

— Personne n’aide personne, Commissaire… Voilà, c’est comme ça. Vous savez qui les a tués, je le sais aussi. Bête comme chou. Vous n’aimez pas ça les énigmes, moi non plus. Vous ne trouverez pas plus de preuves que de manches de pelle carrés, pas plus d’un côté que de l’autre. Tout ça, c’est de la zoubia, de la merde d’ange, de la couille en barres… Le crime parfait existe, et même le double crime parfait ! Fortiche, non ? Qu’est-ce que vous croyez ?

Il étudia ses ongles, bien banaux, ma foi. Il pinça ses plis de pantalon aux genoux, ce qu’il en restait.

— Je ne souhaite qu’une chose, ami : c’est que ce jeune Braun se plante quelque part… La grande fenêtre… Hop, plus de son, plus de lumière… « Mais je ne peux plus rester davantage… le soleil s’en va se coucher au-delà du Cap Vert et des verdoyantes Iles de l’Hespérie… Signal de mon départ… » Milton, Fabre… 1608–1674. Vous pensez à Sauvage ? Parfait. Il les a nettoyés ? Encore mieux ! Qu’est-ce qui m’a mis la puce à l’oreille ? Sa montre. Il était couvert de bobos et la montre n’avait pas pris. On balaie une plus large bande de fréquence qu’on le croit… Des choses, comme ça, classées, enregistrées… Ne me demandez pas pourquoi, je l’ignore. Je m’en fous. Ça va être la nuit. Vous savez, la nuit, quand on ne peut pas dormir… Encore une et encore une… Et rien ne luit, nous avons perdu notre petite musique… C’était pas grand’ chose de plus qu’une paire de fesses ou un riff de sax… Hein, trois ou quatre mesures… Quelque chose en mineur…

— Elle n’a rien eu, Cavallier. Elle attend.

— Qu’il pleuve, bravo ! Qu’est-ce que vous attendez, vous ? Le moment de me passer les pinces ? Allez-y, en voiture Simone. (Il me plaqua au lit, chercha la poire.) Qu’on en finisse, nom de Dieu ! (Je n’aimais pas son after-shave, mes bras de junkie ne me servaient à rien.) Allons-y, Commissaire. En rangs par deux et que personne ne bouge !

— Arrêtez ! Arrêtez !

— Ça va : j’arrête.

On nous surprit, grotesques, comme deux tantes, mais les tantes ne sont pas grotesques. Fabre ouvrit les mains et je calmai le jeu. On le regardait d’un sale air, celui qu’on réserve à certaines tantes et à tous les flics. On m’arrangea sur le lit. J’avais dû faire plus de raffut que je le pensais, mais sans vouloir nuire. On le laissa rester avec un air qui marquait sans aucun égard le bénéfice du doute. La prochaine fois, viré. Il contempla le sol.

— Rien ?

— Ils avaient commencé à la travailler au corps… Rien de sexuel, seulement du service commandé. Il a fallu en stopper un à coups de balles en caoutchouc, les trucs antiémeutes, et l’autre s’est couché tout de suite. On l’a ramassée dans les vapes. Elle saignait du nez et de la bouche, ce qui fait qu’elle est restée deux jours en observation, pendant que vous stationniez en réa… À la sortie, une certaine Clara Chose l’attendait…

— Embastillée ?

— Vous rigolez ? Clara Machin est un as du barreau. Avocat d’Assises, à des tarifs variables entre très cher et hors de prix, mais grosse surface. Un pied dans les affaires… À toutes fins utiles, si vous veniez à être inculpé, d’aventure, c’est elle qui se chargerait de votre défense… Est-ce que vous y voyez un empêchement ? Hammer pas, encore que son avis soit de peu de portée en l’occurrence.

— Elle a rencontré le Proc’ ?

— Clara Truc se trouvait dans le bureau d’Hammer avant même qu’on lui défère les zigotos capturés sur votre pelouse… La petite a mis son studio en vente. Vous saviez qu’elle en était propriétaire ?

— Oui.

— C’est pas interdit. Elle est venue me voir… (il se creusa les joues, ce qui lui fit un petit bec de lièvre.) Beaucoup de cran… Si elle pouvait faire quelque chose. Encore de ces drôles qui croient au petit Jésus soviétique. Elle a planté sa dem’ de la Liberté. Elle a drôlement maigri, et ça ne lui fait aucun bien de rester entre quatre murs à se bouffer la rate, à attendre un coup de fil… (Il leva les mains.) D’accord, vous allez me dire que c’est pas mon plan… (Il se mit sur ses pieds.) Je ne sais pas ce qui bout dans votre marmite — et je ne crois pas au petit Jésus soviétique —, mais vous avez le téléphone…

Il embarqua son classeur. On était en plein cœur de l’après-midi, et pour le compte, je voyais tout en double file. Je rampai de façon à saisir le combiné, le soulevai. Je demandai au standard de chercher dans l’annuaire. Lorsqu’on me donna la ligne, je comptai neuf sonneries. À la dixième, elle décrocha.

Elle n’avait pas maigri : elle avait fondu. Elle avait pris de plein fouet dix ans en quelques semaines. Certaines personnes sont comme ça. Elle ne s’était pas mise en frais. Elle portait un jean délavé, des tennis et un chemisier rose indien. Elle n’avait rien sur la figure et ses cheveux l’embarrassaient. Ses mains aussi, apparemment. Elle resta debout dans la porte, comme si elle hésitait entre entrer, sortir ou s’étrangler avec les doigts. Je lui fis un petit signe faraud. Elle avança d’une drôle de façon, les épaules de travers. Elle bougea la figure d’une drôle de manière. Je lui tendis la main, elle la ramassa comme un tract à la sortie du métro. Elle resta debout.

Lorsqu’elle s’assit au bord du lit, ce fut en plusieurs temps.

Je n’avais oublié ni ses yeux, ni son odeur. Les deux seules choses qui comptent, au fond, les yeux pour l’esprit, l’odeur pour le tréfonds de l’âme, là où la nostalgie et l’absence font mal, le reste, la viande… foutaises. Marégace et safran, pain frais et soleil blanc… Ah, les yeux, par exemple, fuyaient en ligne droite, ni assurés ni vaillants. Qu’importait ? Elle irradiait comme une fournaise, pas étonnant qu’elle ait brûlé ses réserves. Je portai sa main à mes lèvres. Elle me la laissa. Je lui effleurai le poignet, là où la peau est pâle et mince, et les veines bleutées. Elle me regarda. Je ne lui souris pas. Elle resta sans broncher.

— Anita, tu t’en vas…

Ses yeux m’enveloppèrent de loin.

— Ne me laisse pas en rade.

Elle fit un peu oui — très peu.

— Je vais t’emmener…

Elle refit oui, guère plus.

— Toi et moi, Anita… Ne t’en va pas. Pas tout de suite.

— Je ne m’en vais pas, je suis là.

— Pour toujours ?

— Pour toujours…

Il était bien clair qu’elle n’en croyait pas un traître mot. Elle resta pourtant jusqu’à l’heure des soins, à me tenir la main et par instants à me frôler le front et les tempes sans rien dire, en soupirant un peu, parfois. Au moment de partir, elle se pencha et me mordit les lèvres, mais c’était le moment de partir, ce qui excuse tout, les plus brèves défaillances, les abandons les plus furtifs et même les aveux, et lorsque Braun entra environné de sa garde prétorienne, je lui confirmai ma décision, sur le ton roublard du flambeur qui monte sur un full aux as par les dames avec une toute petite paire de sept — servie.

Question coup de pied à la lune, c’est tout ce que j’avais trouvé, et c’était pas fameux.

Trois jours avant l’opération, je reçus la visite de Clara Chose. Elle portait un ensemble veste-pantalon gris très chic, un chemisier vert bronze et une sacoche en cuir de plombier. Anita descendit fumer une cigarette dans le hall. Il avait encore fait de l’orage et le ciel était récuré de fond en comble.

— Vous vous en sortirez, Cav’ ?

— Je dirais : placé dans la deuxième à Belmont.

— Oui. Duke vous passe ses vœux de prompt rétablissement. (Elle regarda dehors.) Vous devinez la raison de ma visite.

— Inculpation ?

Elle m’observa sans curiosité.

— Non. J’ai rencontré le juge chargé de l’information. Une chic fille. Dommage qu’elle s’habille comme Calamity Jane ! J’ai rencontré Hammer et le Chef de la Sûreté, Fabre. Je me suis entretenu téléphoniquement avec le Procureur Général… (Sans nécessité, elle examina sa main.) En substance, personne n’est très chaud pour prononcer votre inculpation, ce qui reviendrait à nous donner accès au dossier. C’était la raison majeure de ma demande. Louviers a reconnu avec empressement qu’il existait des indices contre vous, mais qu’ils ne lui paraissaient ni assez graves, ni assez concordants pour motiver votre inculpation…

— Ouais : on en a passé aux Assises pour moins que ça…

— Je n’ai pas manqué de lui faire part de mon assentiment. Fabre, lui, ne m’a pas caché qu’il souhaitait l’inculpation… Aucune animosité à votre égard. Il sait très bien qu’on s’achemine vers un enterrement de première classe. Il a entendu Bernard Fitoussi… Il garde dans sa manche les constatations effectuées sur la Renault 18. Votre ex-femme n’est pas venue par le train : il a retrouvé sa voiture dans un box, près de la gare. (Elle me fixa.) On parle avec insistance de le dessaisir, et de confier l’ensemble des enquêtes à l’Office. Autant vous dire qu’il tousse très fort, mais que faire ? Qu’en dites-vous ?

— Rien. Sinon, peut-être, que je le tiens pour l’un des deux ou trois hommes honnêtes que j’aie jamais rencontrés, ce qui n’est pas une référence. Calamity Jane fera ce qu’on lui dira dans l’intérêt de la Justice… (Clara acquiesça sans mot dire.) Hammer ?

— Hammer ? Le tour que prennent certaines choses l’inquiète. Je crois savoir qu’il appartient à un groupement amical dans lequel Sauvage occupe une certaine place… Il est troublé. Je crois qu’il a perdu pas mal de ses illusions, s’il en nourrissait encore, sur la nature humaine. Il ne peut pas empêcher Fabre de gratter la plaie, et il est juste de reconnaître qu’il ne le souhaite pas, mais il est sûr que la manifestation de la vérité ne lui ferait aucun bien…

— Un autre honnête homme… Je n’aimerais pas être à sa place.

— Oui ? Naturellement, tout dépendra de l’instruction… Il y a la lettre et l’esprit. Vous n’avez pas encore été entendu pour des raisons médicales… Vous le serez ou pas. C’est peut-être moche de vous le dire, mais on a pensé un moment que les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes… Il faut dire que vous étiez drôlement pointillé, et qu’un procès d’Assises coûte cher à la collectivité. (Elle sortit un étui de cuir, choisit une cigarette. Je lui indiquai une soucoupe. Elle souffla de la fumée par les narines.) Personne ne souhaite vraiment la mort du pécheur… Personne ne pense que vous avez abattu les deux victimes, même si, d’une certaine façon, ça arrangeait tout le monde — sauf Fabre, et votre défenseur, naturellement !

— Naturellement ! Qu’en pense le Duke ?

— Il me semble deviner que ni lui, à titre personnel, ni quelques-uns de ses… associés, ne souhaitent d’audience publique. Une autre espèce d’honnête homme… Par parenthèse, le nécessaire a été fait pour le règlement. Savez-vous qu’il s’est tenu étroitement informé de votre état de santé ? Non ? Eh bien, vous le savez… (Elle souffla de la fumée et je tendis les doigts. Elle m’alluma une de ses cigarettes et je faillis tourner de l’œil.) Il estime que vous avez été très… correct.

— À ce tarif, qui ne l’aurait été ?

— Beaucoup plus de monde que vous affectez de le penser. (Elle eut un sourire furtif et pâle.) Bon, Cavallier : nous avons les moyens que les choses se tassent… Vous pouvez ne pas sortir d’ici, fit-elle rudement, ou les pieds devant. J’avais aussi des instructions pour vous faire transférer ailleurs, dans l’établissement de votre choix… (Elle balaya la fumée devant son visage.) Vous pouvez sortir avec une inculpation qui, soyez en sûr, ne mènera nulle part… Enfin, vous pouvez sortir, tranquille comme Basile. J’ai cru comprendre que votre fiancée attend. De prime abord, elle ne m’a pas enthousiasmée, mais elle s’est conduite comme une grande. Peut-être que cette fois, vous avez eu la main heureuse, qui sait, après tout ? Alors ?

— Faites pour le mieux, Clara…

Elle m’adressa un sourire clairvoyant et détendu. Elle aussi, à sa manière, était honnête. J’écrasai ma cigarette. J’étais creux et fatigué. Nous avons les moyens que les choses se tassent… Bien sûr, que je me couchais, mais quand on est déjà sur le dos… Chercher le K.O. ? Et merde… Je pensai à Fabre, que je ne l’aidais pas… Je pensai à Sauvage, que j’aidais. Il avait tué, et il s’en sortirait les cuisses propres, et alors ? La manifestation de la vérité… Quelle vérité, d’abord, la sienne, la mienne ? Celle de la justice ? Tout un tas de demi-mensonges, d’approximations et de petits destins croisés… Elle écrasa sa cigarette. Elle avait la peau du visage cisaillé de petites rides têtues sous le hâle. Elle se leva et me tendit une petite main sèche et froide. J’acceptai ses souhaits, elle reçut mes amitiés. Vers la fin, on ne distingue plus très bien qui est qui. Elle partit et Anita revint. Elle me prit la main et s’assit en se touchant les cheveux. Je m’assoupis un moment, lorsque je me réveillai, elle avait posé son livre sur le genoux et me regardait. Elle passait toutes ses journées avec moi. Elle s’était remise en robe et talons. Elle avait toujours le teint brouillé et par instants un masque de douloureuse lassitude. Des gestes singulièrement ralentis. Elle écoutait à l’intérieur quelque chose que je n’entendais pas.

Et un matin, il y eut encore un aiguillage, on vint me chercher, je vis défiler le plafond des couloirs, je fus dans l’ascenseur, puis dans la salle d’op’, on me demanda de fermer le poing droit et je sentis l’aiguille s’enfoncer, et avant que j’aie compté jusqu’à dix, je m’enfonçai sur le dos la nuque la première, dans la nuit bienheureuse et tout s’effaça.

Braun ne m’inscrivit pas à son tableau de chasse : le treize août, je signai une décharge et sortis, traversai le parking à petits pas. L’orage menaçait comme tous les jours depuis le début du mois, et n’éclatait que la nuit. La tête me tourna. Anita me soutenait de son mieux ; elle aurait pu aussi bien me jeter sur son épaule gauche et partir en sifflant. Je dus m’y reprendre à plusieurs fois, suant comme un bœuf, le cœur entre les dents. Dizzie Mae était rangée, rutilante et goinfre, en double file. Je restai appuyé au pavillon le temps que la gosse grimpe derrière, puis Fabre m’aida à m’installer et il mit mon baluchon dans la malle. Anita me saisit l’épaule au travers de la veste, comme si elle craignait que je pique du nez. Nous passâmes à la maison. Elle s’était occupée à tout faire liquider. Il ne restait guère qu’un peu de mobilier de cuisine, un attaché-case dont elle me remit la clé et une vieille cantine en ferraille. Elle contenait la Barnett Commando et la Galil, ainsi qu’une Winchester 30 x 30 et un lot de cartouches.

— Je vous laisserai les clés, Fabre. Vous en ferez ce que vous voudrez… Rien de prohibé, comme vous le voyez. L’arbalète nécessite des muscles de fort des halles, et je n’ai plus l’usage du reste… Vous avez un coupe-ongles ?

Il me le donna au bout de sa chaînette et m’observa tandis que je démontais l’interrupteur qui commandait les lumières du living.

— Un petit détail sur lequel vos types sont passés…

J’en sortis un clé plate. Il reconnut une clé de coffre et tiqua.

— Il y a beaucoup de choses sur lesquelles nous avons dû passer. (Son ton était moins amer que je l’avais craint.) Jusqu’au non-lieu ! Votre amie Clara est quelqu’un de redoutable. On me l’avait dit, mais je ne l’avais pas cru. Elle doit avoir du sang arménien dans les veines, et elle ferait sa pelote dans le commerce !

— Beau temps que c’est fait !

— Je n’en doute pas. Nous l’aurions peut-être eu, Cavallier…

— Sans preuves ?

— Qui vous dit que je n’en avais pas ?

— Rien.

Nous nous regardâmes, en sachant que c’était la dernière fois que nous abordions la question, puis il sortit ses Gauloises, je lui rendis le coupe-ongles et entamai un paquet de Camel. Il alluma nos cigarettes. Des preuves… Lui aussi avait un peu vieilli, ou alors je ne l’avais jamais remarqué avant. Je fis le tour de la pièce vide, me campai devant lui.

— Toujours d’attaque pour nous conduire jusqu’à la mer ?

— Toujours…

— Qu’en dit Mme Fabre ?

— Mme Fabre est morte. Il y a vingt ans, en donnant le jour à une fille qui vient de partir en Écosse avec son Prince Charmant du moment…

Je soulevai son pan de veste. Il portait une ceinture Cardin, impropre à supporter un étui de tir rapide. Il bougea les épaules d’un geste vague.

— Congés annuels… Je les ai bien mérités. Vous aussi, Cavallier…

— Oui ?

— Je ne sais pas pourquoi Sauvage a fait ce qu’il a fait… Ce que je sais, c’est que je l’aurais serré. Moi-même. Mais sans aucune espèce de ravissement. Dont acte clos ce jour à… (Il consulta sa montre.) Onze heures douze…

Il prit la route, puis Anita conduisit. Dans le vide-poche, je retrouvai tout là où je l’avais laissé, et je n’y touchai pas. Nous nous arrêtâmes dans un snack au bord de l’autoroute. Il était rempli de touristes et j’attendis à une table d’angle que l’on m’apporte un plateau. Nous discutâmes du temps qu’il avait fait, de la précession des équinoxes et du dollar qui jouait au bilboquet. Anita parlait peu. Elle avait un bras autour de ma taille, et il aurait suffi à en faire deux fois le tour.

Elle reprit le manche. Nous fîmes une pause pipi bien après Lyon. Le ciel était d’un bleu dur, sans le moindre voile atmosphérique, le plus petit nuage. Je retirai ma veste fripée. Je ne m’assoupis à aucun moment. Le soir, nous dûmes rouler au pas dans les petites rues du port, puis nous remontâmes le grau jusqu’à une baraque en ciment. Popeye vint nous ouvrir la grille, jockey sans cheval en treillis et maillot de corps. Fabre coupa le moteur. Nous fîmes quelques pas dans l’herbe haute, je me remplis les chaussures de sable blanc, emmenai Anita jusqu’au ponton. Le soleil était tombé et dans la lumière du soir, mon engin avait fière allure, un peu chargé dans les hauts, à se balancer à son aise, sur l’eau verte crêpelée par le vent du soir. Elle me tambourina le flanc droit à tout petits coups, retira ses chaussures et les lança derrière elle.

— C’est à toi ?

— À nous…

— Il est énorme, non ?

— Énorme ? Si on veut… Viens voir…

Elle déchiffra les lettres à la poupe, impeccablement briquées, ANITA II. Elle se toucha les cheveux, avala un peu de salive et me sourit avec son air chiffonné. Puis elle se serra contre moi.

— Quand est-ce qu’on s’en va ?

— Demain…

— Je n’y croyais pas, tu sais ? Je pensais que ça n’arriverait pas. Que tu changerais d’avis… Tu n’as jamais eu envie de changer d’avis ?

— Non. Tu sais quoi ?

— Non…

— L’état de manque, tu connais ?

Elle ne répondit pas. Elle rit de façon sourde, un peu rauque. Une vraie mouette s’esclaffa en filant au ras de l’eau. Ça sentait le sel et le goudron.

Popeye et un de ses cousins, un jeune type mince et gominé dans les trente ans vinrent avec nous dîner sur le port. Quand nous eûmes fini, le patron mit des rocks sur un tourne-disques à lampes et vint s’asseoir à ma table. Anita dansa tout son saoul, et pourquoi pas ? Le jeunot se débrouillait bien, mais Fabre se révéla un maître, sobre, efficace et sûr. Les guitares cisaillaient au plus juste, la basse harcelait et le batteur donnait l’impression de jouer sur des bidons de cent litres, et par instants, sur un seul dossier de chaise.

— Vous partez, Jacques ? me demanda le patron.

— Oui Manu : je pars… Pour le meilleur et pour le pire.

— J’peux pas vous donner tort. Vous m’enverrez des dragées ?

— Bien sûr…

— Pas de la 44 x 40, hein ?

— Non, Manu. Des roses et des bleues, un jour… Peut-être.

J’observai Anita. Elle aimait danser, ça la prenait des chevilles, jusqu’à la pointe des cheveux. Elle avait une façon de bouger les jambes et les hanches qui me flanqua des picotements dans les paumes. Elle revint et s’assit contre moi, but dans mon verre et tapa dans mes cigarettes. Fabre nous couva d’un œil froid, se prit le nez entre pouce et l’index. Il avait cogné comme tout le monde dans le Frontignan, le vin de sable et le marc. Il loucha sur ce qui remplissait la robe sage d’Anita et me confia entre deux accords qui semblaient tomber d’une benne de ferraille :

— La vérité, l’Embrouille, quelle connerie !

— Ah, mon bon…

— Tirez-vous ! Y a qu’ça à faire…

Trois tonnes cinq de musique plate et carrée s’abattirent d’un coup. Il lâcha son nez et saisit son verre. S’il ajouta quelque chose, personne ne l’entendit. Dans le temps qu’il resta, Fabre s’ingénia à perfectionner une solide biture à étages. Allez savoir pourquoi…

Anita insista pour passer le reste de la nuit à bord. Elle insista aussi pour beaucoup d’autres choses, ce qui fait que la nuit passa très vite. Rien à faire pour l’empêcher de piquer une tête dans le grau à l’aurore. Elle remonta les lèvres violacées et je dus la bouchonner de mon mieux. Fabre prit congé après le petit déjeuner. Il avait récupéré un peu de son aplomb et de sa froideur de flic. Le jeunot l’emmena en Patrol prendre le train. Nous restâmes à la coupée, Anita et moi, à regarder la Nissan touiller le sable puis filer sur le goudron.

À aucun moment, Fabre ne nous adressa un geste. Il était déjà trop loin, et nous aussi…

Je payai ma soirée et ma nuit de folies : je somnolai une partie de la matinée. Une camionnette livra des légumes. Nous déjeunâmes sous la treille, le jeunot revint sur le tard avec des cartouches de cigarettes et une brassée de journaux… Puis Popeye m’annonça que tout était prêt. Nous montâmes, le jeunot resta, assis sur le capot avant de Dizzie Mae, les talons de bottes sur le pare-choc, à fumer en se massant l’estomac.

Popeye prit la manœuvre pour sortir. Nous quittâmes l’eau verte pour celle, plus sale du port, nous doublâmes le phare, et ce fut la mer sombre avec un peu de houle. J’étais étourdi et chancelant, comme toujours lorsque quelque chose arrive qu’on avait trop longtemps attendu. Le soleil inondait la cabine et je dus m’étendre. Les cicatrices trop fraîches et boursouflées me faisaient mal. Rien d’un départ triomphant. J’avais la gueule en tas et je ne parvenais pas à me détendre les muscles. Nous passâmes dans des remous et je vis la poupe d’un cargo blanc aux flancs maculés de rouille dériver sur bâbord. Il naviguait allègre et des goélands criaillant s’ébattaient sur son sillage. Puis un gros quillard sous spi nous fit un bout de conduite — et plus rien. Je me réveillai au crépuscule, la tête vide et la bouche plâtreuse, aussi fringant qu’un incendie éteint. Je cherchai une cigarette, n’en trouvai pas dans ma chemise et y renonçai.

Une main fiévreuse chercha la mienne et une voix me parvint.

— Bienvenue dans le monde des vivants, monsieur, fit-elle.

Je me poussai un peu et Anita s’assit tant bien que mal. Qu’est-ce qu’elle tenait comme place. Elle avait jeté mon vieux blazer sur ses épaules et ramassé ses cheveux sur la nuque. C’était peut-être la coiffure qui la vieillissait, mais elle avait encore les traits graves, les yeux las et cernés, et une expression amère à la bouche. Quelque chose d’une beauté un peu tragique.

— Tu as une sale tête, mon ange !

— Je sais, fit-elle. Des fois ça arrive… Il paraît que ça passe…

Elle eut une grimace perplexe. Je lui fis signe de bouger, je me levai et testai ma stabilité latérale. Très perfectible. Je dus m’appuyer sur elle pour grimper jusqu’au cockpit. Je dis à Popeye que je prenais. Il nous avisa qu’il avait à s’occuper du dîner. Il avait acheté des rougets de roche à un pêcheur le matin. Première nouvelle, parfait. En papillote avec du fenouil ? Plus que parfait. Je posai les doigts sur la barre, consultai les instruments et coupai la radio. Anita nous alluma une cigarette, puis elle changea de pied.

— J’ai quelque chose à te dire, Jacques…

Je m’appliquais à garder le cap, mais ce bon dieu de compas tremblotait dans son bol comme un flan renversé aux prises avec un épileptique. J’avais perdu la main. La mer était plate et vide jusqu’à l’horizon devant la proue et laissait une impression d’immensité vertigineuse, bleu marine et ardoise. Vers le sud-est, le ciel avait commencé à foncer. Elle me passa le bras derrière les omoplates. C’est ce que j’avais toujours voulu, non ? Un bateau et une starlette bâtie comme une championne. Quelque chose d’important ? J’avais tout laissé derrière, même pas revu Tellier. Important ? Elle se serra du mieux qu’elle put.

— Quelque chose d’important… Enfin, pour moi.

— Accouche, bon Dieu. Je ne vais ni te mordre ni te refoutre à l’eau…

— Pas tout de suite, veux-tu ? (Elle soupira.) Tu as mis en plein dans le mille ! Et avec quel romantisme !

Elle soupira encore, à fendre l’âme d’un huissier de justice, je lui accordai un coup d’œil polaire que le compas mit à profit pour entamer une petite partie de yoyo. Elle avait l’air grave et un peu coupable. Il y avait de la gêne sur son front, mais aussi une espèce de petite jubilation, de tout petit triomphe durable dans ses yeux assombris. Rien qui allât avec rien. Je me rembrunis. Elle rentra le menton, prit son T-shirt entre le pouce et l’index à hauteur du nombril, et l’écarta du ventre à l’équerre — et me siffla. Elle rit. Je souris. Je pense que je souris, autant qu’on le peut avec la moitié de la face. Elle releva la tête :

— Tu veux que je le garde ?

— Je veux que nous le gardions !

Elle eut un rire bref et dur. Puis elle redevint grave et me serra contre elle, avec autant de détermination que si elle entendait m’arracher au pont. L’Anita II, comme elle, taillait bravement sa route. Nous roulions à peine. Je parvins à lui prendre la taille.

— Tu es vraiment content ?

— Plus que ça. Tu vois que je ne pouvais pas vous laisser. Ça te va drôlement bien… Seulement je ne sais pas comment ça marche, et il aura une jeune maman et un vieux papa…

— Il ? Pourquoi il ? Tu es vraiment trop ! Salaud… (Elle fit mine de se dégager.) Et puis, une fois pour toutes, tu n’es pas vieux… (Elle m’ébouriffa.) Avec ton bronzage-bidet, avec une crête fluo, tu seras super… Un vrai coin de rue ! Est-ce qu’il y a des bandits siciliens aux yeux jaunes ? (Elle rit encore et se tut, puis fit d’une voix sourde :) C’est vraiment fini, Jacques ? Nous allons être un peu tranquilles ?

— Beaucoup tranquilles. Jusqu’aux premières dents.

Le plancher trépidait doucement. Sans me retourner, je savais que la terre avait dû disparaître derrière nous. Je pris la liberté de l’embrasser et elle ne parut pas dégoûtée, mais après tout, c’était peut-être parce que j’étais le pacha ? Je remontai sous le T-shirt, lui caressai les flancs, très froids et réservés, puis les seins, ni froids, ni réservés, eux. Elle tressaillit et frémit comme un navire dont l’hélice bat dans le vide. Elle me mordit la bouche. Je la prévins de ce qui l’attendait. Elle fit de même. Alors je me pris à rire en silence.

— Trésor, lui confiai-je en guise de trêve précaire, je crois que je vais enfin savoir si Fabre avait raison…

— Fabre ? Quel Fabre ? Au diable tous les Fabres… Qu’est-ce qui se passerait au juste si tu lâchais ce machin rond que tu as dans les mains pour t’occuper d’autres machins ronds, plus ou moins ?

— Pas grand’ chose, je le crains… N’empêche, je vais savoir…

— Savoir quoi ?

— Je vais enfin savoir si c’est vrai ou pas — que les chiens ne donnent jamais de chats !


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