Chapitre neuf

La police avait investi mon immeuble et plus particulièrement l'appartement de Doudou Camélia. Dans le carré extérieur, au milieu du petit parc fleuri entre les tours, les badauds s'étaient regroupés, curieux et oppressants, se demandant, pour ceux qui la connaissaient, ce qui avait bien pu arriver à la vieille Noire, cette dame sans histoires. Les journalistes de la chaîne locale s'étaient mêlés à la foule, jouant du micro auprès des gros malins qui donnaient l'impression de savoir ce qu'ils ignoraient toujours.

Le divisionnaire Leclerc, appuyé contre la porte de mon appartement, battait du talon. Des inspecteurs en civil allaient et venaient du couloir à l'ascenseur.

« Shark. Tu m'offres un café ?

— Oui. Si vous me laissez le temps d'entrer. »

Il me toisa de la tête aux pieds. Il y avait de quoi. Chaussures ravagées, pantalon tapissé de boue, veste balafrée de traces d'herbe et d'écorce, sans oublier l'odeur de feu que je trimbalais, à rendre jaloux un jambon fumé. Je demandai : « Qu'ont-ils découvert ?

— C'est le serrurier qui a ouvert parce que la porte était fermée à clé. Aucune trace de lutte à l'intérieur, pas d'objets déplacés ni de traces suspectes. On a relevé les empreintes de deux personnes différentes.

— Elle ne recevait jamais. Elle n'a pas de famille, ici, en France. Les empreintes doivent être les miennes… Quel est le scénario probable de sa disparition ?

— L'épicier du coin ferme à 20 h 00, elle venait lui faire souvent le brin de causette, jusqu'à 20 h 15. C'est certainement au moment où elle rentrait chez elle qu'il lui est tombé dessus. L'un des locataires affirme qu'hier, aux alentours de 20 h 00, quelqu'un a sonné à l'interphone. Et devine quoi ? C'est ton nom que le type a donné : C'est monsieur Sharko. J'ai oublié la clé de la porte d'entrée. Vous pouvez m'ouvrir s'il vous plaît ?

— Merde !

— Comme tu dis ! Le gars s'est probablement planqué derrière la cage d'escalier, dans l'ombre. Quand elle est entrée, boum ! Il l'a ensuite traînée jusqu'à la porte du parking souterrain et là, il l'a embarquée dans sa voiture, dans le coffre probablement. Vu le poids qu'elle pesait, le travail n'a pas dû être facile, mais il y est arrivé.

— Et… la caméra de surveillance a pu filmer quelque chose ?

— Brisée.

— Qu… quoi ?

— Oui. Elle pendait au bout de son fil… »

Six mois plus tard, je crus revivre la nuit de la disparition de ma femme. La caméra détruite, l'enlèvement dans le parking, la fuite sans témoins. Un scénario huilé à la perfection, sans faille…

Juste une coïncidence ? Deux hommes différents auraient partagé la même méthode ? J'ouvris la porte de mon appartement et m'engageai dans l'ascenseur.

« Mais, Sharko, qu'est…

— Je reviens commissaire ! Je dois juste vérifier quelque chose au sous-sol. Une intuition… Entrez et préparez le café… »

Les portes coulissantes se refermèrent ; les pulsations de mon cœur se mirent à accélérer comme si j'étais piégé dans un manège infernal. Le voyant lumineux de l'indicateur électronique se déplaçait lentement, d'un bouton à l'autre, jusqu'à s'illuminer sur niveau -1. Les battants s'écartèrent, je déverrouillai une autre porte pour, finalement, tomber dans le silence sépulcral de ce satané sous-sol, cimetière de voitures et de tôles mortes.

Sous la lueur laiteuse des lampes intégrées au plafond, je m'orientai vers la place vide numérotée trente-neuf. Je m'avançai à pas lourds, comme robotisé, guidé par mon subconscient, par des choses que je ne maîtrisais plus.

Et je la découvris. Les larmes me montèrent aux yeux, instantanément. Un râle d'agonie s'échappa de ma poitrine et inonda la voûte de béton jusqu'à, par un jeu d'échos, revenir percuter mes propres tympans. Je tombai sur le sol, les genoux en avant, comme Crombez l'avait fait en découvrant le corps torturé de Doudou Camélia. Et je pleurai, pleurai à n'en plus finir, à m'arracher la voix. Une petite pince à cheveux jaune gisait contre le mur, à l'endroit précis où, la première fois, j'avais découvert celle de Suzanne…

Il était revenu. Il était revenu prendre ma voisine après s'être occupé de ma femme six mois plus tôt. L'Homme sans visage… L'Homme sans visage était celui qui détenait Suzanne…

Soulevé par une quinte de colère, je me levai et frappai de toutes mes forces contre un pilier de béton, à me fracasser le poing et me briser tous les doigts. Le sang coula de la peau arrachée de mes phalanges, mais je cognai encore et encore, jusqu'à ce que la douleur, devenue trop forte, me contraignît à m'arrêter.

Des pas perturbèrent le silence, derrière moi, comme des clappements ralentis de castagnettes. On venait dans ma direction mais je ne bougeai pas, recourbé sur moi-même contre le pilier. Je considérais mon poing ensanglanté et mes doigts gonflés, sans réfléchir, sans penser, comme si j'avais perdu toute notion de temps et d'espace.

Une main se posa sur mon épaule, tendre et fragile, une main de femme.

Je crus halluciner, je devais halluciner, parce que je devinais le parfum de ma Suzanne. La présence se fit de plus en plus insistante et, cette fois, je fus persuadé de sa réalité. J'osai enfin lever les yeux…

« Commissaire ?

— Madame Williams… »

Mon regard se posa à nouveau sur le sol, sur ce flux pourpre qui coulait de mes phalanges.

« C'est bien lui ? C'est lui qui a enlevé votre femme ? » demanda-t-elle d'une voix comme brûlée par de la chaux vive.

Je levai mes yeux rougis, gorgés de larmes, dans sa direction. « Comment savez-vous ?

— Elle a toujours su, elle, Doudou Camélia… »

Elle s'accroupit à mes côtés. « Cette nuit, il s'est produit quelque chose d'étrange, d'inexplicable. » Elle me tendit un mouchoir de papier. « J'ai fait un rêve encore si tenace dans mon esprit que j'ai l'impression qu'il se déroule à l'instant devant mes yeux. Vous et votre femme en faisiez partie… »

Moi aussi, je me souvenais de mon cauchemar avec une précision étonnante. Le caïman, Suzanne, mutilée de l'autre côté du Maroni…

« Pourquoi me racontez-vous cela ?

— Je me trouvais dans un zodiac sur le Maroni, en Guyane. Je ne suis jamais allée dans ce pays et pourtant, je parlais couramment le créole. À mon réveil, j'ai écrit les phrases que j'avais prononcées en créole et suis allée vérifier à la bibliothèque… C'est absolument prodigieux ! Ces mots, ces expressions que j'employais, existent bel et bien ! »

Je secouai la tête, complètement déboussolé. L'irrationnel s'immisçait comme une couleuvre dans mon univers cartésien. J'y croyais, j'y croyais vraiment et l'ombre de mon rêve qui agitait les bras dans ma direction depuis le zodiac, c'était elle, Élisabeth Williams !

« Élisabeth ! Je crois que nous avons partagé le même cauchemar, mais avec deux visions différentes !

— Dans la mienne, vous vous teniez sur la rive…

— À votre droite lorsque vous remontiez le courant ! Ma femme se trouvait en face ! Et vous êtes allée vous camoufler auprès d'elle ! Pourquoi ? Pourquoi ne pas l'avoir secourue ? Qu'avez-vous essayé de me dire ? Bon sang ! Mais que se passe-t-il ?

— Je vous criais de vous éloigner, je voulais vous éviter d'avoir à affronter l'agonie de votre femme. Je savais qu'il allait arriver pour l'achever et que ni vous ni moi ne pouvions rien y faire.

— Vous pouviez intervenir !

— J'ai bien essayé ! Lorsque j'ai atteint la berge, j'ai entendu F assassin se frayer un chemin au coupecoupe dans la jungle. Mes visions se réalisaient ! Il venait accomplir son funeste ouvrage ! Je… Je n'ai pas eu le courage de l'affronter, alors je me suis cachée à proximité…

— Vous l'avez aperçu de près ! Dites-moi à quoi il ressemble ! »

Son regard fuyant se posa sur un tube d'aération qui longeait le parking souterrain. « Je n'en sais rien… Impossible à définir. C'est très étrange, mais je ne me souviens pas de son visage.

— Tout simplement parce qu'il n'avait pas de visage… »

Ses lèvres se détendirent, comme si ce point obscur prenait soudainement de l'éclat.

« Vous avez raison ! En fait, je me souviens parfaitement de lui, mais, comme vous dites, il n'avait pas de visage ! » Elle tourna son regard vers moi. « 11 lui a murmuré des choses avant de la pousser dans le fleuve.

— Quoi ?

— Il lui pardonnait… Il lui pardonnait pour tout ce qu'elle avait fait… »

Ma main avait pratiquement doublé de volume. Le sang séchait en croûte sur mes doigts boursouflés, des aiguillettes de douleur se hissaient en moi jusqu'à me faire mordre la langue. « Vous… Vous croyez qu'il l'a tuée ?

— Que vous dire, Franck ? Un événement hors du commun a eu lieu cette nuit, un phénomène inexplicable, dans une dimension autre que celle de notre conversation. Je crois que votre voisine a fait communier nos âmes… Avant de mourir, elle a dû dégager une puissance psychique faramineuse pour nous toucher, nous faire savoir qu'il la tenait. Et si l'homme n'avait pas de visage, c'est parce qu'elle n'a jamais pu l'identifier précisément… »

Alors, mes propos me surprirent moi-même, tant ils défiaient l'entendement ; hors contexte, on m'aurait pris pour le roi des fous. « Et si l'Homme sans visage détenait les mêmes pouvoirs qu'elle, mais pour accomplir le mal ? Et si, effectivement, il existait un rapport avec Dieu, avec le Diable, avec des forces qui nous surpassent, qui dépassent l'imagination ?

— Les meurtres et les mutilations sont bien réels ; ces atrocités doivent nous ancrer dans la réalité. Si nous sortons de ce cadre et nous basons sur des histoires de forces maléfiques, alors tout sera joué d'avance. Et jamais nous ne le piégerons.

— D'accord avec vous. Mais rien ne pourra m'ôter de l'esprit que l'irrationnel tient une place prépondérante dans l'histoire. Notre rêve commun, la façon dont il a deviné les dons de Doudou Camélia et puis, cette invisibilité, l'absence d'indices…

— N'oubliez pas que l'enseignante, celle qui est peut-être tombée entre ses mains, est toujours vivante !

— Pourquoi l'aurait-il laissée en vie si c'est bien lui ?

— Le comportement de ce genre d'individus reste très difficile à cerner, mais il arrive que les tueurs épargnent leurs victimes, simplement parce que ces dernières ont réussi à éveiller en eux de la sensibilité, c'est-à-dire à montrer qu'elles étaient humaines et non des objets. »

Une nouvelle rafale de larmes m'assaillit. « Et cette barrette que j'ai retrouvée ici… à l'identique d'il y a six mois… J'ai toujours cru que Suzanne m'avait laissé volontairement cet indice… Et si c'était lui ? S'il avait déjà tout prévu comme s'il avait pu lire dans la carte de nos destins ? Comment pouvait-il savoir que je découvrirais une première fois la pince, puis une seconde fois aujourd'hui ? C'est invraisemblable… Osez me dire que tout ceci est rationnel ! Osez me dire que tout ceci est le fruit du hasard !

— Non, Franck, bien sûr que non… Je… Je ne comprends pas plus que vous… Que voulez-vous que je vous réponde ? »

Je me décollai du sol en m'aidant juste de la main épargnée par ma colère. « Je n'en sais rien. Pour une fois, j'avais juste besoin d'être rassuré… »

Elle me tira par le bras précautionneusement.

« Vous vous êtes bien arrangé », me dit-elle en soufflant sur mes doigts. « Il faut soigner ça. Avez-vous des antiseptiques et des bandages dans votre appartement ?

— Peu importe. Il faut que je retrouve ce fumier, coûte que coûte ! Et je le tuerai, je l'achèverai de mes propres mains ! »

Elle m'attrapa par la manche alors que je m'élançais d'un bloc en direction de l'ascenseur.

« Calmez-vous, Franck ! Vous ne devez pas vous laisser emporter, c'est ce qu'il recherche ! Il veut déchaîner votre rage. Il vous sait vulnérable si vos sentiments dominent votre logique et votre capacité à réfléchir. Allons tranquillement panser cette main, manger un morceau et après, nous aviserons. Laissez vos inspecteurs, vos lieutenants, tous ces policiers et gendarmes, accomplir leur travail…

— Mettez-vous à ma place, Élisabeth… Mettez-vous une seule seconde à ma place !

— Je sais, Franck… Je sais… »

Mon portable sonna. Je décrochai et Sibersky m'annonça la naissance de son fils, un petit Charlie de 2,8 kilos. Je fis un effort surhumain pour laisser transparaître un soupçon de joie dans ma voix…


« J'ai besoin que tu me fasses un point, Shark ! » envoya le divisionnaire Leclerc d'un ton à faire pousser des roses sur du marbre. « On ne te voit pratiquement plus au 36 et les cadavres t'accompagnent partout où tu te déplaces, comme si tu avais de la moutarde dans le cul ! T'es plus à l'antigang, bordel de Dieu ! Quant à vous, madame Williams, vos rapports sont… surprenants, d'une incroyable précision. Trop précis, peut-être. Trop… comment dire… scolaires. Je me demande s'ils ne vont pas nous conduire sur de fausses pistes… »

Le divisionnaire ne s'était pas assis à table avec nous. Il se tenait debout, bras croisés, aussi nerveux qu'un poisson dans une poêle à frire.

Élisabeth prit la parole la première. « Ma profession est encore très mal connue, vous savez. Les criminologues existent aux États-Unis depuis près d'un demi-siècle contre quelques années seulement en France. Je ne suis pas là pour vous apporter le tueur sur un plateau, mais pour vous accompagner dans votre démarche, aiguiller vos hommes. Mon métier n'est pas une science exacte. Il peut arriver en effet, comme le prouvent certaines grandes affaires, de se tromper. L'assassin n'entre pas dans un moule préétabli. Ils n'ont pas tous des mères surprotectrices ou des pères alcooliques. Cependant, certains traits évidents, certaines caractéristiques du tueur ressortent autour des scènes des crimes, des trajets empruntés, des indices abandonnés volontairement. Le cœur même de mon métier consiste à trier ces données, à en extraire des liens pour établir un profil psychologique, une manière de se comporter. C'est tout. Libre à vous de suivre, ou pas, mes recommandations. »

Elle serra un bandage autour de ma main si fort qu'elle m'arracha un petit cri de douleur. Les flèches plantées par Leclerc dans son amour-propre, se matérialisaient par la brutalité soudaine de ses gestes. « J'ai bien pris note », dit Leclerc. « A toi, Shark ! » J'avais l'impression que ma main, gonflée de sang, s'apprêtait à éclater sous le bandage.

Je lançai à Leclerc : « Vous avez lu mes rapports, non ?

— En effet. Mais j'ai l'impression de planer à dix mille, parfois ! Dis-moi à nouveau ce que vient faire ta voisine dans l'histoire et comment il se fait que tu l'aies retrouvée là où tu recherchais une amie de fac de Prieur !

— Reprenons. Doudou Camélia m'a orienté vers la fille de l'abattoir. Elle parlait sans cesse de chiens qui hurlaient dans sa tête. En enquêtant sur le vol du matériel au labo HLS, cette histoire de chiens m'a conduit à l'abattoir où j'ai retrouvé Jasmine Mari val. Le tueur m'y a surpris, m'a épargné. Puis, il m'a téléphoné pour m'annoncer qu'il allait s'occuper de ceux ou celles qui, d'un moyen quelconque, m'aidaient dans l'enquête. Et il a réussi à retrouver ma voisine. Comment, je suis bien incapable de vous le révéler pour le moment. Et il l'a assassinée… »

Je m'échappai un instant du bouillon de mes pensées avant de poursuivre.

« … Madame Williams m'a indiqué ensuite une piste intéressante, en découvrant que le tueur agissait en punisseur, sur des êtres qui avaient péché dans leur passé. Pour Prieur, nous avons relevé un changement important dans sa vie, avant et après avoir plaqué ses études de médecine. Je suis allé enquêter à la faculté. Le professeur d'anatomie m'a avoué que, responsable des dissections, elle mutilait les cadavres, de mèche avec l'employé chargé des incinérations. Son macabre jeu a été découvert et, en fait, on lui a demandé de prendre congé, bien sagement, sans faire de bruit. »

Je trempai le bout des lèvres dans mon café, en humai l'arôme. « Je me suis dit que Prieur avait peut-être partagé son secret avec quelqu'un de proche, à qui elle aurait pu se confier. Comme sa colocataire par exemple, Jasmine Mari val. Trois ans de vie commune, ça crée des liens, forcément. Voilà ce qui m'a mené en pleine forêt de Compiègne…

— Et pourquoi s'en est-il pris à celle-là ? Quel péché a-t-elle bien pu commettre pour subir une telle colère ?

— Elle filmait son quotidien et ses scènes de tortures animales avec des webcams. Possible que le tueur ait retrouvé sa piste sur le Net. Peut-être pioche-t-il ses victimes en les observant au travers de caméras, ou en circulant sur des forums où ces femmes confient leurs penchants morbides… Je vais coordonner une action avec le SEFTI, qu'ils essaient de remonter jusqu'à l'adresse du site où étaient diffusées les images de Marival. »

Leclerc allait et venait, toujours les bras croisés, comme s'il était prisonnier d'une camisole de force. « Qu'a donné la piste des milieux sados ?

— L'échec pour le moment. Milieu très fermé, difficile à percer. Il est évident que le tueur y puise son inspiration, mais l'enquête va s'avérer délicate. Les langues ne se délieront pas facilement. D'autant plus qu'ils doivent se douter qu'on veut les infiltrer… Cela peut être très, très risqué…

— Il nous faut des oreilles, je vais organiser une réunion avec le patron des mœurs. On va essayer de glisser des taupes. Ses inspecteurs ont l'habitude de ce genre d'intrusions. Nous devons focaliser nos énergies sur cette… société BDSM4Y… puisque tu penses que le cœur du problème vient de là.

— Que les hommes restent extrêmement prudents…

— Expose-moi ton plan d'action.

— Je vais aller ce matin interroger la prof agressée. Je reste sceptique, mais il est possible qu'elle ait bien eu affaire au tueur.

— Sois très discret. Tu n'as aucun droit sur le dossier pour le moment. Les gendarmes mènent la danse sur ce coup-là… Pas d'entourloupes, OK ? Si tu fous la merde, mon patron risque de ne pas apprécier, et moi non plus ! Madame Williams, essayez de voir, selon ce que vous racontera cette enseignante, si le profil correspond avec notre tueur. Bordel ! Il ne manquerait plus que ce soit une autre personne et qu'ils se multiplient comme des vermines ! On a déjà plus d'une centaine de policiers sur le coup, éparpillés tout autour de Paris ! Et pas une piste, que des suppositions ! Mais où va-t-on ? Où va-t-on ? » Il disparut dans une vague de colère en claquant la porte derrière lui.

« Je ne suis pas sûre que nous l'ayons rassuré », confia Élisabeth en enfilant sa veste. « Pourquoi ne lui avoir rien dit pour votre femme ?

— Je crois qu'il aurait pété un boulon si nous lui avions parlé de notre rêve commun.

— Est-ce bien la seule raison ?

— Non… Il aurait été capable de me retirer l'affaire. C'est à moi que l'Homme sans visage a déclaré la guerre. Depuis le début, depuis plus de six mois, il s'acharne à me pourrir la vie… Je ne sais pas ce qu'il me veut, mais ce que je sais, par contre, c'est que jamais je ne le lâcherai ! Jamais ! J'irai au bout, l'un de nous deux y restera. Tout est déjà tracé, absolument tout… C'est ainsi que cela finira. J'en ai la ferme conviction… »

Je me dirigeai vers ma chambre. « J'ai besoin d'être seul un moment, Élisabeth. Je passe vous prendre tout à l'heure et nous irons à l'hôpital…

— Très bien, répliqua-t-elle. Ne faites pas de bêtises, Franck… »

Et comme si ce feu d'artifice de malheurs ne suffisait pas, Serpetti m'annonçait, par e-mail, qu'il avait perdu la trace de BDSM4Y. L'enquête régressait proportionnellement au nombre de cadavres qui s'entassaient comme du linge sale autour de moi…

Le pire se produisait et pourtant, à cet instant, je ne pensai qu'à réparer Poupette. Son emprise grandissait, se déployait en moi comme un cancer. J'éprouvais un besoin puissant de cette odeur dans la pièce, ces flots agréables qui m'envahissaient chaque fois qu'elle tournait, ces réminiscences de ma femme. Sombrais-je dans la folie ?

J'essuyai l'huile et l'eau sur le sol, donnai un coup de chiffon sur le chariot. Aucune fuite apparente. Pas de pièce abîmée. Je fis l'appoint en liquide avant de tenter une mise en marche. Poupette vibra, s'élança droit devant elle dans un sifflement de renaissance. Que dire alors de cette panne au moment où Doudou Camélia agonisait et de ce débordement d'énergie, aujourd'hui ? Rationnel, irrationnel ?

La douce odeur que j'attendais tant, s'appropria la pièce, souleva mon âme dans les volutes limpides de la béatitude. De toutes les drogues, celle que diffusait Poupette était certainement la plus fulgurante…

*

Le grand vaisseau blanc de l'hôpital Henri-Mondor se dressait devant nous, chargé de malades, de blessés, de personnes venues y couler leurs derniers jours. Nous prîmes la direction du service de soins, dans l'aile droite, côté maternité, derrière le bâtiment ultramoderne de cardiologie. Devant les portes coulissantes de l'entrée, des malades à la mine ravagée fumaient, emmitouflés dans des robes de chambre, les regards las et vitreux posés nulle part. Nous grimpâmes au troisième étage, chambre trois cent trente-six. Je détestais ces odeurs de produits qui empestaient l'air, ces pièces aveugles peuplées de métal et de médicaments. Tout, ici, rappelait franchement la fragilité de l'être, la puissance de la mort et l'infime frontière qui sépare l'une de l'autre.

Julie Violaine se reposait au-dessus de ses draps, la poitrine mouchetée de petits pansements. Ses pupilles étaient dilatées, explosées dans le blanc de l'œil par des pensées encore trop violentes. Accroché au plafond, un téléviseur diffusait un vieux Tex Avery en noir et blanc. Elle tourna la tête lentement dans notre direction, avant de se plonger à nouveau dans le dessin animé qu'elle ne regardait même pas. Elle dit dans un souffle léger : « Encore les gendarmes ? J'ai déjà tout raconté, au moins trois fois de suite. Je suis plus que lasse, si fatiguée… Vous pouvez comprendre ça ? Sortez, s'il vous plaît. Je ne vous dirai rien…

— Nous avons juste quelques questions, mademoiselle Violaine.

— Sortez, je vous dis. Ou j'appelle une infirmière ! »

Élisabeth Williams se pencha sur le lit. « Cela ne vous dérange pas si je m'installe à côté de vous, sur cette chaise ? J'aimerais que nous parlions tranquillement, rien qu'à deux, entre femmes. » Elle se tourna vers moi. « Vous pouvez sortir, monsieur Sharko, s'il vous plaît ?

— Mais, Élisabeth ! Je dois rester ! »

Elle me tira par le bras à l'extérieur de la chambre. J'obtempérai.

« Écoutez-moi, commissaire. Laissez-moi quelques instants avec elle. Je sais comment procéder, faites-moi confiance. Cette fille a besoin d'être rassurée, vous comprenez ? Elle a subi un traumatisme très important, il faut y aller doucement. Allez prendre un café ou un chocolat en attendant.

— Essayez de tirer le maximum de renseignements. Nous devons avancer !

— OK. Mais elle ne se confiera pas devant un homme, encore moins un commissaire de police. Alors, disparaissez !

— Elle ignore que je suis commissaire, elle nous prend pour des gendarmes !

— Vous croyez que c'est mieux ? Disparaissez !

— À vos ordres, madame… »

Je redescendis dans le hall d'entrée, glissai une pièce dans le distributeur de boissons et sortis avec mon chocolat chaud devant l'hôpital, à l'air frais. Une vieille femme au dos en carapace de tortue, coiffée d'un bol de cheveux gras, m'envoya un sourire dévoilant un cimetière de dents digérées par le tabac. Elle rampa vers moi en boitillant.

« Une petite Gitane ? » poussa-t-elle d'une voix roulante de toux.

Je disséquai des yeux le paquet bleuté aux bords écornés. Une envie monta en moi, si impérieuse que le refus n'était pas envisageable. « Pourquoi pas… Ça fait huit ans que j'ai arrêté, mais je crois qu'aujourd'hui, c'est la bonne journée pour recommencer.

— Pour sûr, gars », râla-t-elle.

À la première bouffée, je crus avaler un chardon. Ma respiration se bloqua une dizaine de secondes. Un millénaire. Les sept couleurs de l'arc-en-ciel défilèrent sur mon visage, du violet au rouge.

La vieille dame me frappa sur le dos de ses maigres mains, de plus en plus fort jusqu'à ce que, finalement, le réflexe de la respiration reprît de lui-même. Un filet de salive pendait entre ma bouche et le sol. « Dis donc, gars, j'ai bien cru que t'allais rester sur le carreau ! »

Je me mis à éclater de rire, un rire franc, un doux acide qui me dénoua l'estomac. « Ma p'tite dame, il faudra bien plus qu'une cigarette pour me laisser sur le carreau !

— Eh bien moi, c'est la cigarette qui m'a foutue sur le carreau. J'ai un cancer du poumon, un putain de cancer du poumon !

— Et vous fumez encore ?

— Il faut bien combattre la maladie, non ? »

Elle me décocha un rire qui se termina dans une toux ignoble. Pliée en deux, elle cracha sur le sol ce qui ressemblait à un morceau de poumon, en plus foncé. Elle pila son mégot dans un parterre de fleurs avant d'attaquer une autre cigarette sans filtre. Écœuré, je jetai ma clope à peine entamée dans une poubelle et rentrai. Je décidai de gravir à pied les trois étages plutôt que de prendre l'ascenseur.

En cours de route, je redescendis en trombe à l'accueil et demandai si une certaine madame Sibersky n'avait pas été admise en maternité. On m'aiguilla vers un autre accueil, dans l'aile ouest, où l'on m'apprit qu'effectivement, elle avait été transférée du service de soins vers la maternité l'avant-veille.

Je frappai à la porte et une voix fatiguée me pria d'entrer. Laurence Sibersky me gratifia d'un grand sourire de jeune maman comblée.

Le minuscule être reposait sur sa poitrine, la tête inclinée contre le cœur de sa mère. Charlie dormait d'un sommeil profond, paisible, et sa petite bouche remuait parfois, comme pour téter.

« Entrez, Franck », me chuchota-t-elle. « Mes deux bébés dorment. » Elle dirigea son regard vers le coin derrière la porte. Le lieutenant Sibersky, ramassé au fond d'une chaise pliante, avait la tête écrasée dans la main droite. Le plomb du sommeil l'empêchait de se réveiller malgré le bruit de mes pas.

« Je vous apporterai le cadeau la prochaine fois », murmurai-je. « Je devrais le recevoir bientôt… À vrai dire, je passe au hasard, j'étais venu rendre visite à quelqu'un d'autre et la providence a voulu que vous vous trouviez dans le même hôpital. Comment allez-vous ? »

Je posai ma main sur les petits doigts, minuscules, semblables à de fines aiguilles. « Il est superbe ! C'est un très beau bébé…

— Merci, Franck. Ça me fait plaisir de vous voir, après tellement de temps… David me parle souvent de vous, vous savez ?

— En bien, j'espère ?

— Il vous admire énormément. Il bosse dur pour vous et il passe à l'hôpital en coup de vent… Il rentre tard… Si tard… »

Je sentis l'écume de l'amertume au fond de ses paroles, ce sel piquant qui brûle les lèvres de toutes les femmes de flics. « David est un très bon élément. Un grand ami aussi. Je sais que ce ne doit pas être facile pour vous, mais sachez qu'il pense constamment à vous, même au cours de nos missions parfois délicates…

— Nous formons une vraie famille à présent. Il faut que vous preniez soin de lui, Franck. Je ne veux pas qu'un soir l'on vienne m'annoncer que je ne re verrai plus jamais mon mari ailleurs que dans un cercueil… »

Elle caressa du dos de la main les joues abricot du nourrisson, les larmes au bord des yeux. Le silence infernal de la pièce me mit mal à l'aise ; j'avais la triste impression de ne pas me trouver à ma place en ce lieu où, d'ordinaire, s'érigent les feux de la joie. Je me levai doucement, presque sur la pointe des pieds et, embrassant la main de la jeune maman, susurrai : « Reposez-vous bien, Laurence. Ils vont mobiliser toute votre tendresse…

— Passez ce soir à l'appartement. Je dirai à David de vous y attendre. Vous pourrez discuter… »

Je disparus, dos voûté, épaules tombantes, miné de peine.

Je croisai à nouveau des malades mal en point, des visages ternes, secoués de douleur. Les effluves médicamenteux, le goût de la cigarette encore accroché à ma langue, me montèrent à la tête.

Je m'enfermai dans les toilettes, taraudé par l'envie de vomir sans rien avoir à régurgiter. Le monde tournait, les murs, autour de moi, se resserraient puis s'écartaient, comme si j'étais encore sous l'emprise de la kétamine.

Les spectres des visages éteints paradèrent devant mes yeux. Prieur, Gad, Marival, Doudou Camélia. Et mon cœur se gonfla de chagrin, mon âme d'impuissance, mon corps tout entier me répondit que rien ne ramènerait les êtres de chair passés sous le scalpel de l'Homme sans visage.

Et, sans cesse, comme une comptine amère, le chant du cygne me frappait les tympans, me ramenait devant les yeux l'image floue de ma femme enfermée quelque part, nue, les pieds dans l'eau et le corps couvert de sangsues. Je la croyais en vie, je la savais morte… Ou l'inverse… Je ne comprenais pas… Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Jamais je n'aurais dû mettre les pieds ici, dans cet endroit qui me rappelait trop bien de quoi était faite la réalité, ma réalité. Je remontai les marches, longeai les couloirs encroûtés par la maladie, jetai un œil par la fenêtre de la chambre de Julie Violaine et frappai. Élisabeth Williams, d'un signe de tête, m'autorisa à entrer.

La femme à la poitrine constellée de pansements, aux pupilles encore dilatées, avait recouvré un air serein.

Élisabeth me résuma la situation. « Nous avons pas mal discuté, Julie et moi. Elle m'a relaté tout ce qui s'est passé cette nuit-là, dans les moindres détails. Je reviendrai ici demain pour bavarder encore un peu avec vous, Julie, vous êtes d'accord ?

— Bien entendu », murmura la jeune femme. « Votre présence m'a fait tellement de bien. J'avais besoin de discuter, mais pas que de l'agression… »

Les images d'une série télévisée captivèrent son regard, elle s'abandonna au flux tumultueux de ses pensées. Nous sortîmes en silence.

« Alors, Élisabeth ! L'attente a été terrible !

— Vous m'offrez un café ?

— Oui. Mais ils ne sont pas géniaux, ici, ça ressemble à du jus de chaussette. J'ai repéré un petit bistrot pas loin de l'hôpital. Allons plutôt là-bas. J'ai envie de changer d'air. »

Dans le bar-tabac, nous optâmes pour une place près du billard, au fond.

« On fait une partie ? » me demanda-t-elle en désignant la surface feutrée. « À vingt-deux ans, j'ai disputé les championnats de billard, le Magic Billiard Junior 8 Bail Tournament en Floride. J'ai enrhumé à ce jeu les plus gros machos qui aient jamais existé. Je leur ai cloué le bec d'une telle façon qu'ils sont repartis la queue entre les jambes, si je puis m'exprimer ainsi !

— L'image est assez démonstrative, en effet.

— Je n'ai pas rejoué depuis une trentaine d'années, vous vous rendez compte ?

— Allons-y ! Mais je ne suis pas un champion. Je me débrouille, c'est tout… » J'agitai ma main bandée. « Et puis, vous partez avec un sacré avantage, quand même ! »

Je glissai une pièce dans la fente et laissai Élisabeth disposer les boules sur le tapis. Elle cassa le paquet et entra directement deux boules dans les poches, tout en me racontant : « Julie Violaine s'est fait agresser juste avant de rentrer dans son pavillon ; l'agresseur, embusqué à l'extérieur, l'y attendait. Elle a été immobilisée fermement, puis a perdu connaissance lorsqu'on lui a placé un mouchoir imbibé devant le nez. De l'éther, selon les analyses, comme on en trouve dans toutes les pharmacies. Elle s'est réveillée ligotée et bâillonnée sur son lit, dans la chambre à coucher. Bien entendu, il lui avait bandé les yeux. »

Elle glissa la boule numéro sept dans le trou du milieu. « Il l'a caressée longuement, puis s'est mis à lui accrocher des pinces crocodile aux mâchoires extrêmement affûtées à l'extrémité des seins. D'abord le droit, puis le gauche. Elle a hurlé, mais le bâillon étouffait ses cris. Durant l'acte, elle a perdu la notion du temps, mais, apparemment, la torture n'a pas duré très longtemps. Elle l'a entendu ensuite se masturber, puis il s'est enfui, sans jamais prononcer un mot. »

La boule numéro quatre percuta la quatorze avant de manquer le trou de peu. « Ah ! On dirait que j'ai un peu perdu la main. A vous de jouer, Franck ! — Quinze direct ! » annonçai-je. La boule percuta les bords du trou avant de s'y enfoncer.

« Joli coup ! » admit Élisabeth. « Pour moi, au vu de notre entretien, il ne s'agit pas du tueur. Elle a entendu le type effectuer sans cesse des allers et retours jusqu'à la fenêtre de la chambre, certainement pour vérifier que personne n'approchait de la maison. Elle l'a senti hyper nerveux, plus stressé qu'excité, ce qui va à l'encontre de ce que nous avons pu apprendre de notre homme. »

La treize me résista et Élisabeth ne perdit pas l'occasion de la chasser du tapis. Elle s'attaqua à la quatre, collée contre une bande.

« Lorsqu'un individu se masturbe, le désir retombe et l'acte de mise à mort, dans ce cas, ne peut que difficilement être accompli.

— Comment ça ?

— Pourquoi la majeure partie des tueurs en série violent-ils leurs victimes une fois celles-ci mortes ? Simplement parce que la puissance du fantasme est proportionnelle au désir sexuel. Ce que cherche ce type d'individus est justement d'entretenir ce fantasme le plus longtemps possible, de manière à ce que le plaisir de torturer la victime, de l'humilier et de la tuer, ne retombe pas. Dans le cas de Julie Violaine, lorsque l'agresseur s'est masturbé, il n'a pas jugé nécessaire de poursuivre, ni même de tuer. Il n'en avait plus l'envie, alors il est parti, tout simplement. L'Homme sans visage, tel que nous le connaissons, n'aurait jamais pu faire une chose pareille. »

Elle effectua un aller-retour jusqu'à la table afin de boire une gorgée de Brazil. Accoudés au comptoir, à l'entrée, des amateurs observaient la position de nos boules. Elle saupoudra une couche de bleu sur le bout de sa queue. « Très important, le bleu », annonça-t-elle. « Ça évite au bouchon de glisser sur la boule au moment de l'impact. Un peu comme le talc que les gymnastes se mettent sur les mains. »

Deux nouvelles boules regagnèrent leur tanière, illico presto. Je demandai : « A-t-elle la moindre idée de qui il pourrait s'agir ?

— Elle a l'air d'être une fille très honnête et rangée. Le champ d'investigations reste large, surtout si on considère le vivier d'étudiants qu'elle côtoie chaque jour.

— Quelqu'un aurait-il de bonnes raisons de lui en vouloir ? A-t-elle remarqué des comportements étranges parmi les gens qui l'entourent ? S'est-elle sentie observée ?

— Ce qui est certain, c'est que l'agresseur la savait seule, étant donné l'heure assez tardive, 22 h 00. Elle rentrait de sa séance hebdomadaire de piscine. Donc, il connaissait son planning. »

Courte étude sur la position des billes. « Sinon, elle n'a rien pressenti de suspect dans son entourage. » Une autre boule goûta aux rebords feutrés de l'un des trous.

« Vous allez me mettre une pilée ! » constatai-je avec un sourire.

« Ne vous inquiétez pas, vous n'êtes pas connu, ici ! Personne n'ira raconter au 36 que vous vous êtes pris une raclée par une femme ! »

Cinq jeunes, deux filles et trois garçons, vinrent s'appuyer contre le mur des toilettes en face du billard. L'un d'eux, engoncé dans son blouson Bonhomme Michelin couleur pneu crevé, balança sa cigarette encore allumée à mes pieds, sur le carrelage. Derrière le bar, je vis le regard inquiet du patron se dissimuler derrière une bouteille de J & B de deux litres. Il feignait l'ignorance.

Élisabeth manqua son coup. Une pouffe se gaussa, le nez aplati dans le blouson de Bonhomme Michelin, son petit ami, une fouine à long museau et au crâne scellé sous une casquette qui lui cachait ses yeux miteux.

Les deux autres types, des tiges d'un bon mètre quatre-vingts, roulaient des épaules, chauffaient leurs doigts en les faisant craquer. Il devenait évident que l'orage risquait d'éclater.

« C'est à toi, la bagnole de flic, mec ? » vomit l'un des rats. « Et t'oses te pointer ici ? Ici, c'est chez nous, mec. Fous le camp, mec.

— C'est à vous de jouer, Élisabeth. Ne faites pas attention. » La criminologue fit le tour du billard, mais une pouffe lui barra le chemin. Elle portait plus de maquillage sur le visage que mon grand-père de charbon lorsqu'il remontait de la mine.

« Excusez-moi, mademoiselle ! » s'énerva Élisabeth. « Un peu de respect, s'il vous plaît ! Vous voyez bien que nous sommes en train de jouer ! »

Sans que j'eusse le temps de réagir, le pot de maquillage lui allongea une claque monumentale. Élisabeth piqua du nez sur le tapis de feutre.

Les trois types s'emparaient déjà des tiges de bois rangées dans le porte-queues.

« Allons-nous-en, Franck », supplia Élisabeth, la joue envahie d'un teint cerise.

« Elle baise bien, ta femme, enculé ? » m'envoya une voix, celle du rat numéro deux me sembla-t-il.

Je dis avec calme. « Attendez-moi à l'extérieur… J'arrive…

— Franck, laissez tomber, je vous en prie !

— Il n'y en a que pour deux minutes… »

Le patron du bar se rua dans notre direction, mais le feu d'artifice avait déjà démarré. J'encastrai ma queue dans l'abdomen de rat numéro deux et, tout en esquivant une attaque un peu lente, rangeai proprement l'extrémité la plus lourde de la tige dans le thorax de Bonhomme Michelin, juste au-dessous de la gorge. Sa respiration se bloqua, il bleuit et tomba sur le sol comme un pruneau d'Agen. Pot-de-maquillage enjamba le billard, se jetant sur moi avec un cri ignoble, alors que je m'occupais de rat numéro trois, le plus discret. Elle s'accrocha à mon dos comme une sangsue, me tirant le bouc et me griffant les joues du peu d'ongles qu'elle avait. Je hurlai et, tout en reculant, reçus un coup de poing dans la tempe. J'eus l'impression que mon oreille allait se décrocher. Le type qui s'était pris l'onde de choc dans l'abdomen commençait à s'en remettre. Cette fois, je décidai d'en finir le plus rapidement possible. Une manchette bien placée envoya la fille sur le carreau et un coup de semelle magistral coucha définitivement Bonhomme Michelin. L'une des filles restantes prit la fuite et son compagnon hésita avant de disparaître lui aussi, sans se retourner.

Élisabeth me fit penser à la double face du Jocker dans Batman, une moitié du visage rouge, l'autre blanche, les marques de doigts encore imprimées sur sa peau.

En ouvrant la portière de la voiture de fonction, je m'inquiétai : « Comment allez-vous ? Elle n'y est pas allée de main morte.

— Je m'en remettrai. J'aurais dû être plus prudente. Et vous, pas trop mal à la barbe ?

— Non, ça va. Décidément, ce bouc ne m'apporte que des soucis. Il y a deux ans, j'ai voulu cracher du feu pour impressionner mon neveu, le soir de la Saint-Jean. Plus jeune, j'avais appris cet art, mais, à l'époque, j'étais imberbe et très certainement plus doué pour ce genre de bêtises. Bref, ce soir-là, de l'alcool à brûler a coulé sur les poils de mon bouc. Je vous laisse deviner la suite… »

Elle se pencha vers moi, se barrant le torse avec sa ceinture de sécurité. « Je ne vous savais pas comme ça, Shark, téméraire et bagarreur.

— Shark ?

— C'est bien ainsi que vos collègues vous appellent, non ? Le requin ? Parfait diminutif de Sharko ?

— J'ai été élevé à l'école de la rue. Et, dans la rue comme dans l'océan, seul le plus fort gagne. » Je mis le contact ; les vitres vibrèrent sous les regards mitrailleurs des jeunes rassemblés au bas d'un immeuble. L'ambiance s'enflammait, il était plus que temps de mettre les voiles.

Je la relançai, un regard dans mon rétroviseur.

« Nous n'avions pas terminé notre conversation. Si vous êtes persuadée qu'il ne s'agit pas de notre tueur, comment pourrait-il utiliser les mêmes techniques de ligotage et de torture ? On ne peut tout de même pas laisser tout cela sur le dos de la coïncidence ?

— Non, en effet. Mais les techniques de torture diffèrent, plus légères dans ce cas-ci, sans effusion de sang, même si la douleur était bien présente. L'agresseur semble au courant des méthodes de notre tueur. Très difficile de savoir comment, si ce n'est que la presse commence à faire des vagues avec cette affaire. Nous avons été interrompus avant que je vous en parle ; mais, de mon entretien avec Julie, il ressort que le type se comporte comme un frustré sexuellement, qui a peur de s'affirmer.

— Comment ça ?

— Il n'y a eu ni viol, ni blessure profonde, ni meurtre. L'agresseur est venu assouvir un fantasme sexuel qu'il aurait très bien pu satisfaire dans tous ces milieux sadomasos, sur lesquels j'ai un peu enquêté, moi aussi. Les adeptes de la douleur existent, ce genre de tortures se pratique avec des femmes consentantes qui ne trouvent le plaisir et l'orgasme que dans la souffrance, justement. Je pense que l'agresseur se sent incapable d'affirmer ses penchants sadomasos. La peur d'être reconnu, démasqué, montré du doigt peut-être… Continuez à creuser la piste des bibliothèques, des vendeurs de cassettes et de revues pornographiques. D'après ce qu'elle m'a décrit, il a utilisé la technique extrêmement complexe du Shibari pour l'attacher, à l'identique de Prieur. Il s'est forcément instruit quelque part et Internet ne suffit pas toujours…

— OK, je mets des gars là-dessus dès que possible. En parlant d'Internet, Julie Violaine possède-t-elle une ligne ?

— Non, pas même un ordinateur personnel.

— Sort-elle souvent ? Bars, discothèques ?

— Pas d'après ce qu'elle m'a dit. Elle vivait encore chez sa mère il n'y a pas si longtemps que cela. Elle m'a tout l'air d'une vieille fille. »

Nous traversâmes le flux incandescent des bouchons sur la nationale, prîmes la direction de Villeneuve-Saint-Georges et parvînmes au pavillon de Julie Violaine.

Deux gendarmes de faction, un chef et un brigadier, devant la façade, mangeaient des sandwiches, la radio branchée sur un sketch de Jean-Marie Bigard. L'un d'entre eux, Thon-Mayonnaise, le chef, nous barra le passage. Une tache de sauce illuminait son col de chemise, provoquant le fou rire d'Élisabeth sans qu'il en comprît la raison. Je lui présentai ma carte tricolore qui généra un rictus de kapo sur ses lèvres.

« On n'entre pas là, commissaire. Et je crois que vous en êtes parfaitement conscient. Qu'est-ce que vous faites ici ? »

Élisabeth explosa à nouveau et dut se retirer au bout de l'allée pour apaiser son entrain.

Je me mordis les joues pour éviter de succomber à mon tour. Le chef lâcha son sandwich dans une poubelle. Je tentai : « Vous pouvez au moins répondre à quelques-unes de mes questions ?

— Pour quelle raison je le ferais ?

— Le lâcher de salopes… »

Le rire d'Élisabeth s'arrêta net.

« Qu'est-ce que vous dites ?! » hallucina Thon Mayonnaise.

« “Le lâcher de salopes” ! C'est mon sketch de Bigard préféré. J'adore quand il parle des méthodes de chasse. Criant de vérité ! » Je lui glissai un clin d'œil.

Il troqua son sale rictus pour un sourire et répliqua : « C'est vrai qu'il me poile bien, celui-là… Posez donc vos questions…

— Quels indices a-t-on relevés ?

— Un seul type d'empreintes dans la chambre de la fille. Plusieurs dans la cuisine. On a retrouvé un chiffon imprégné d'éther sur le sol. Le type a voulu essuyer ses pas dans le hall d'entrée avec une serviette de table, retrouvée dans une poubelle, couverte de boue. Mais on n'a pas eu de mal à identifier sa pointure, notamment avec les empreintes de ses chaussures laissées sur les marches extérieures. Du quarante et un ou quarante-deux.

— Des traces de pneus à l'extérieur ?

— Non, aucune récente. Avec les fortes pluies de la veille, nous aurions dû découvrir à proximité des marques fraîches, mais rien. Apparemment, le type n'est pas venu en voiture, ou alors il s'est garé extrêmement loin.

— Oui, probable. Il a déjà dû regarder quelques séries policières à la télévision. »

Thon-Mayonnaise tendit un sourire étoilé de miettes de pain. L'envie d'exploser de rire me chauffait de plus en plus et il dut le déchiffrer dans mes yeux. « L'enseignante attaquée dispense la chimie à l'École supérieure de microélectronique de Paris. Nous allons orienter nos recherches au sein de l'établissement. Cette femme sortait peu, si ce n'est pour faire son footing, aller à la piscine ou rendre visite à sa mère.

— Vous avez interrogé les voisins ? Les gens du patelin proche ?

— On commence seulement. Mais l'enquête n'est pas facilitée par l'isolement de la maison…

— Rien d'autre ?

— Non…

— Qui dirige les opérations ?

— Le capitaine Foulquier, de la gendarmerie de Valenton, à dix minutes d'ici.

— Combien d'hommes sur le coup ?

— Une dizaine… »

Élisabeth me glissa un coup de coude, alors que nous retournions vers mon véhicule. Elle moralisa : « Pas très subtil, le coup du lâcher de salopes ! Je vous croyais plus fin que cela.

— Je le suis. Mais il faut savoir s'adapter à l'interlocuteur… Dites, je vais vous déposer, je dois passer à l'école où enseigne Violaine.

— Que comptez-vous faire ?

— Récupérer la liste des étudiants et faire relever par mes inspecteurs ceux qui possèdent une liaison Internet ou une ligne haut débit… »

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