Thomas Serpetti me passa un coup de fil au moment où je m'apprêtais à me rendre chez Sibersky. Il m'annonça fièrement qu'il avait retrouvé la trace de BDSM4Y sur Internet et que mon coup d'éclat au Pleasure & Pain embrasait leurs conversations. Il ne me cacha pas que les esprits agités de cette bande de tarés étaient désormais braqués vers moi et que des actions allaient être entreprises sous peu. Involontairement, j'avais peut-être trouvé le meilleur moyen — certes risqué — de les approcher…
Je portais sous le bras une petite peluche que j'avais commandée sur le site Web d'Oursement Vôtre. Une espèce d'ours-buisson aux poils torsadés couleur épinard et à la mine franchement craquante. Sur l'écran de mon ordinateur, sa frimousse m'avait tout de suite plu, mais j'ignorais si le cadeau conviendrait à un enfant tout juste né. Au pire, il l'aurait pour plus tard…
Sibersky vivait à Créteil, pas très loin de chez moi en définitive. Je longeai le grand parc de la Rose, pris le centre-ville avant de gagner une impasse où je garai sans mal mon véhicule. Une vieille dame qui sortait son chien, un bâtard de chez Bâtard, me tint la porte un instant et je me faufilai dans l'ouverture en direction du deuxième étage. Sibersky m'ouvrit avant même que je ne frappe.
« Je vous ai aperçu par la fenêtre, commissaire.
— Tu as un bébé magnifique. Un David Sibersky en miniature… Les félicitations sont de mise… »
Je lui tendis la peluche-buisson. « Tu mettras ça dans le berceau du petit, de ma part.
— Il ne fallait pas… Installez-vous, commissaire.
— Je te préviens, on parle de tout sauf de l'affaire. Un seul mot sur ça et je te tords le cou ! Tu te mettras au courant toi-même après-demain. Ce soir, je voudrais juste oublier un peu… Oublier, ne serait-ce qu'une heure. Tu m'offres une bière ?
— Une Zywiec ?
— Je veux mon neveu ! Les bières polonaises ressemblent à de la pisse de bison, mais moi j'adore !
— Vous savez que la pisse de bison, c'est ce qui donne le goût à la vodka ? Sans la pisse, une vodka devient de l'alcool à patates imbuvable ! »
Je lui décochai un sourire franc. Je désignai son ordinateur, calé dans l'angle du salon. Des fenêtres s'ouvraient et se fermaient sur l'écran.
« Que télécharges-tu ?
— Des chansons en format MP3. Je grave mes propres albums, c'est beaucoup plus économique !
— Tu fais ça nuit et jour ?
— Le soir surtout. Il faut bien que je passe le temps… ça fait presque deux mois qu'ils retiennent Laurence à l'hôpital…
— Dès qu'elle rentrera à la maison, tu n'auras plus le temps de t'ennuyer !
— J'espère bien… »
De retour de la cuisine, il coupa une metka et disposa les rondelles dans une petite coupelle de bois.
« Vous mangez avec moi, n'est-ce pas ? Riz et courgettes farcies, ça vous tente ?
— Un régal. Suzanne en préparait de temps en temps. Chaque fois que nous remontions dans le Nord, ma mère lui donnait des courgettes du jardin, des bombes à faire pâlir un artilleur ! Ces semaines-là, c'était soupe de courgettes, courgettes farcies, courgettes en papillote ou à la vapeur ! »
Sibersky jeta un œil à la fenêtre, sa Zywiec à la main. « Vous vous rappelez, le curé voleur de troncs d'église ? »
J'avalai une gorgée de travers et la mousse faillit me ressortir par les trous de nez. « Oui ! Excellent ! Il m'était carrément sorti de la tête, celui-là ! Les mœurs nous avaient demandé de l'aide pour le violeur des églises et on avait, ou plutôt, tu avais, intercepté ce type-là parce qu'il s'était enfui en courant lorsqu'il nous avait vus. Le gars déguisé en curé pillait les troncs d'église ! Il grappillait à peine deux cents francs à chaque fois pour faire vivre sa famille ! Le pauvre type tombé au mauvais endroit au mauvais moment… Mais pourquoi donc me parles-tu de lui ? »
Il s'envoya le reste de sa bière polonaise sans ciller.
« Ce gars-là, le pilleur de troncs d'église, c'est mon voisin depuis la semaine dernière. Il vient d'emménager avec sa femme et ses deux enfants.
— Tu rigoles ?
— Il est peintre en bâtiment.
— Et il t'a reconnu ? »
Le lieutenant apporta un pack de six Zywiec fraîches et m'en proposa une nouvelle avant de se servir lui-même. J'avais avalé la moitié de la metka et mon cholestérol devait monter en flèche. Sibersky continua. « Plutôt deux fois qu'une. Vous auriez vu le regard terrorisé qu'il m'a lancé !
— Somme toute, c'était quand même un brave type… Mais la loi n'a pas d'états d'âme. Et nous représentons la loi… »
Sibersky envoya une nouvelle œillade au travers du rideau. « Dites-moi, commissaire, vous n'avez pas eu l'impression d'avoir été suivi avant d'arriver ici ? »
Je posai ma bière sur la table basse Bali et glissai jusqu'à lui. « Fais voir. »
Sibersky bascula sur le côté tout en parlant. « Le gars, dans la voiture, au bout de l'impasse… Je l'ai vu arriver en même temps que vous. Il vous a suivi tout à l'heure, puis est resté en bas un moment avant de retourner dans sa voiture. Il vous attend. Qu'est-ce qu'il vous veut ?
— Tu arrives à lire le numéro de la plaque ?
— Non, pas d'ici… Mais attendez, j'ai une paire de jumelles dans la chambre… »
Lorsqu'il réapparut, il ne restait de la Zywiec qu'il avait emportée que la canette vide.
« Note le numéro ! » m'enflammai-je. « 2185 AYG 92 !
— Donnez-moi les jumelles ! »
Je les lui tendis. « J'ai bien fait de vérifier ! Vos yeux vous jouent des tours… C'est 2186 et non pas 2185. 2186 AYG 92… Un lien avec l'affaire ?
— Disons que j'ai mis les pieds là où il ne fallait pas. Tu te souviens du tatouage sur Gad, BDSM4Y ?
— Bien sûr.
— C'est une société secrète composée d'espèces de tarés de la douleur. Une sorte de secte qui expérimente ses trouvailles sur des animaux ou des clochards. »
Sibersky se bascula contre le mur. « Le tueur en ferait partie ?
— Peut-être. Il y a moyen de sortir ailleurs que par le hall d'entrée ? Je compte bien le cueillir sur place.
— On peut appeler des renforts, non ?
— Pour quel motif ?
— Interpellation d'un suspect dans l'affaire…
— Tu penses… Non, il faut que je règle ça en tête à tête avec lui. J'ai ma petite idée pour lui faire cracher le morceau.
— Une idée à la couleur de votre poing ?
— Exactement… Alors ? Comment sort-on sans être vus ?
— Il faut monter sur le toit et passer à l'arrière par l'escalier de sécurité. Vous croyez qu'il est armé ?
— Tu as déjà vu une abeille sans dard ? Bien sûr que oui, il est armé… »
Un croissant de lune nimbait d'argent les toits des appartements voisins. La température avait bien chuté depuis la semaine précédente et le vent frais venu du nord me glaçait le visage. L'escalier de métal à colimaçon nous déposa au rez-de-chaussée et nous longeâmes, dos courbé, une rangée de haies qui nous amena à une vingtaine de mètres du véhicule. Au travers des feuillages, on distinguait dans les nuances étamées de la nuit l'ombre du type qui gardait, semblait-il, un œil rivé vers les appartements. Il avait pris soin de se garer au bout de l'impasse, prêt pour la filature, à l'abri des lueurs franches des lampadaires qui éclaboussaient le bitume.
« On ne peut plus avancer », murmura Sibersky. « Pour l'atteindre, il faudrait sauter par-dessus la haie et se mettre à découvert. »
Une grande grille perpendiculaire aux haies nous empêchait d'aller plus loin. Impossible d'approcher sans se faire repérer. « Il faudrait le forcer à sortir… Tu as une solution ? »
Sibersky posa un genou dans l'herbe, genre position du tireur d'élite, avant de secouer la tête. « Non. Je ne vois pas…
— Merde ! Bon, on ne prend pas de risques. On remonte… On va le laisser mijoter… Allons manger ces courgettes farcies. J'en ai l'eau à la bouche.
— Mais… ?
— Ne discute pas ! Je l'attendrai de pied ferme ce soir, chez moi…
Le temps de cuisson idéal pour le pâté de merles est de trois heures. D'ailleurs, quand on veut s'assurer que la cuisson est terminée, on plante une aiguille dans le pâté qui doit ressortir nette.
Le type, dans la voiture, devait être aussi moelleux qu'un bon pâté de merles. L'interminable attente avait certainement porté ses nerfs à fleur de peau, ce qui, psychologiquement, me donnait un avantage sur lui.
Je repris donc la route aux alentours d'une heure du matin. Côté discrétion, mon poursuivant assurait remarquablement bien, le pinceau de ses phares ne se reflétant que rarement dans mon rétroviseur.
Pour ne pas changer mes habitudes, je rentrai ma voiture au sous-sol. La porte électronique du garage contraignit le poursuivant à rester à l'extérieur. À peine garé, je me ruai vers l'entrée, puis dans l'ascenseur. Une fois dans mon appartement, je défis le lit et glissai des oreillers sous les draps en moulant la forme d'un corps. Rapidement, j'en vins à me demander si je n'aurais pas mieux fait d'appeler du renfort, d'intercepter le type et de l'emmener pour interrogatoire. Mais cet interrogatoire-là, je voulais le conduire moi-même, ici, loin des lois, dans l'intimité de mon Glock pointé sur sa tempe.
Comme de coutume, je fermai la porte à clé pour éviter d'attirer les soupçons, pris une chaise que je plaquai contre le mur dans le coin de ma chambre et attendis, l'oreille tendue, que l'abruti tombât dans mes filets. Poupette me dardait son triste regard d'acier, certainement mécontente de ne pas parader en clôture de soirée. Le tour d'honneur serait pour plus tard…
Après une heure d'attente, je me surpris à parler avec la locomotive…
Trois heures du matin… Peut-être s'attelait-il juste à l'exercice de filature ? Peut-être l'intervention serait-elle pour plus tard, à un moment où je ne m'y attendrais pas ? Le tic-tac amer de l'horloge dans le hall d'entrée me tapait sur le système. Au travers des persiennes à demi baissées, des rais de lumière artificielle projetaient des cicatrices sur les murs de ma chambre, de notre chambre. Un voile de brume se posait sur mes rétines et j'en vins à me demander si je ne rêvais pas ou si la fatigue n'allait pas m'emporter dans son traîneau d'argent…
Lorsque la sonnerie de mon portable déchira la toile tendue du silence, je crus que les battements de mon cœur allaient me crever la poitrine. Je sautai sur l'appareil et, à l'autre bout de la ligne, je n'entendis qu'un râle étranglé. L'écran à cristaux liquides indiquait le nom de Sibersky.
« Sibersky ! Qu'est-ce qui se passe ? Parle, bon Dieu ! »
Souffle taraudé au bout du fil, puis plus rien.
Je composai le numéro du SAMU tout en me propulsant dans l'ascenseur.
Jamais, de toute ma vie, je ne mis si peu de temps pour parcourir quinze kilomètres en banlieue parisienne. J'ignorai les feux tricolores, les lignes blanches, les panneaux de signalisation. La phrase prononcée par la femme de Sibersky trottait dans ma tête et je priais, priais de tout mon saoul pour que… Prenez soin de lui, nous formons une famille… Prenez soin de lui, nous formons une famille…
Lumière éteinte dans son appartement, au second. Je chevauchai les volées de marches dans un rythme à m'éclater les artères et les poumons. L'ambulance n'était pas encore arrivée. Aucun verrou ne retenait la porte, alors j'ouvris d'un coup sec. D'un mouvement circulaire de Glock, je balayai l'entrée, me précipitai dans la cuisine, puis dans la chambre.
Je le découvris, gisant sur le sol, sa main ensanglantée repliée autour de son téléphone portable. Des bulles de salive s'écoulaient de sa bouche ouverte, ses pupilles fixaient le plafond. Je ne sus pas qui remercier lorsque je perçus la palpitation de son cœur au bout de mes doigts. Pouls régulier, respiration cadencée. Je glissai doucement une main derrière sa nuque et un filet de sang s'évada de sa narine droite. Ils l'avaient arrangé au point de rendre son visage quasi méconnaissable, mais ils l'avaient laissé en vie, de plein gré. Je retournai son armoire à pharmacie, accrochée dans les toilettes, en extraiyai de l'eau oxygénée, du Dakin, des bandages. L'odeur de l'antiseptique le fit revenir à lui.
« N'essaie pas de parler », lui ordonnai-je. « Les secours vont arriver dans quelques instants… »
Je lui passai de l'eau fraîche sur le front. « Ça va aller… »
Trois hommes, blousons siglés SAMU, se présentèrent cinq minutes après. « Il est salement amoché, leur annonçai-je, mais il est en vie. »
L'un d'entre eux posa un masque à oxygène sur le visage et ballonna. « La gorge est gonflée, mais ça passe… Pouls de quatre-vingts. TA. de 12-8. Mais qu'est-ce qui s'est passé ?
— Il s'est fait agresser. »
Sibersky m'agrippa le poignet, chassa le masque de l'autre main et souffla : « Deux… Ils m'ont surpris… dans mon sommeil… pas vu leurs visages… des cagoules noires… Donnez-moi quelque chose… J'ai mal… la mâchoire…
— En route ! » lança un urgentiste.
En sortant, j'appelai le commissariat local tout en examinant la serrure. Rien n'avait été forcé…
J'obtins la permission de m'installer à ses côtés, à l'arrière du véhicule, pour accompagner Sibersky à l'hôpital.
« Qu'est-ce que ces gars voulaient ? Pourquoi l'agression ? Des voleurs ? »
Il articulait difficilement au travers de ses lèvres boursouflées, mais les sons sortaient audibles. « Ils m'ont… demandé pourquoi… on venait mettre le nez dans… leurs affaires… C'était… un avertissement… J'ai peur… commissaire… J'ai peur pour ma femme et mon fils… »
Les pulsations cardiaques indiquèrent le nombre de cent cinquante sur l'électrocardiogramme. Le médecin me fit signe d'y aller doucement. « Que t'ont-ils dit d'autre ?
— Rien… Je… leur ai demandé s'ils savaient… que les bisons pissent sur l'herbe à vodka… » Il m'adressa un sourire empourpré du sang des gencives. « Alors… ils m'ont salement amoché…
— Tu as pu remarquer quelque chose ?
— Il faisait noir… Et ils m'envoyaient le faisceau de leur lampe… dans les yeux…
— Comment sont-ils entrés chez toi ?
— Pas fermé la porte à clé… après votre départ… »
Il me prit la main et la serra avec le peu de forces qu'il lui restait. « Ne dites rien… à ma femme… Pas cette nuit… Laissez-la dormir en paix, avec… le petit… Charlie… »
Prenez soin de lui, nous formons une famille… Prenez soin de lui, nous formons une famille…
— Je te le promets… J'irai la voir demain matin… »
Il finit par fermer les yeux, laissant les sédatifs légers l'emmener loin de ce monde pourri.
Les radiographies ne révélèrent aucune fracture. Le nez avait tenu le choc, l'os ayant déjà été brisé dans la jeunesse du lieutenant. Seule la mâchoire inférieure avait réellement morflé, avec deux dents cassées et des gencives dans un sale état. Une fois hors de la salle de suture, il fut placé dans une chambre particulière et je tuai la nuit à ses côtés, bouillonnant de haine…
La tâche d'annoncer la nouvelle à sa femme ne s'avérait pas des plus simples, mais je tenais à le faire moi-même. Quand je pénétrai dans la chambre de maternité, à sept heures du matin, elle comprit sur-le-champ. Elle s'embrasa de pleurs, envisageant le pire d'emblée.
Le bébé frémit, puis se rendormit calmement dans son petit lit à roulettes, aux côtés de sa mère. Instinctivement, il se mit à téter. « David va bien… Ne vous mettez pas dans cet état…
— Que… Que…
— Il a été agressé cette nuit, à votre domicile. On l'a emmené aux urgences et, à présent, il est réveillé. Je vous laisse le soin de vous préparer et je vous conduis à lui. Il se repose dans l'aile des soins intensifs. Vous pouvez prendre le petit avec, son père sera heureux de le voir… »
Elle ne m'adressa qu'un mot, sur un ton qui aurait fendu en deux un iceberg. « Pourquoi ?
— C'est une longue histoire… Je vous raconterai, dès que vous serez habillée… »