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Trente-cinq toiles, pratiquement toujours la même, d’indescriptibles griffures noires sur fond noir. Une obsession. Un malaise.

Le jour où elles sont arrivées à la galerie, je les ai déballées une à une, de plus en plus vite, en cherchant la surprise et la tache de couleur. Au premier regard, tout le monde les avait trouvées sinistres. Même Jacques, mon collègue. Il est accrocheur, et moi, je suis son arpète.

— On est à la bourre, petit. Ouverture des portes dans vingt-cinq minutes !

La directrice de la galerie ne nous a donné que quatre jours pour monter l’expo, l’ensemble des toiles et trois sculptures monumentales qui ont bien failli lui coûter un tour de reins, à Jacques. Des déchirures d’acier soudées les unes aux autres sur quatre mètres de hauteur. Deux jours entiers pour les positionner, à deux. Je me souviens de la gueule des déménageurs qui sont venus nous les livrer. « Y pourraient pas faire des trucs qui rentrent dans le camion, ces artistes à la noix ! » Les déménageurs ont souvent du mal, avec les œuvres d’art contemporain. Nous aussi, avec Jacques, malgré l’habitude. On ne sait pas toujours comment les prendre, ces œuvres. Au propre comme au figuré. On a beau s’attendre à tout, on ne sait jamais ce qui va surgir des portes du semi-remorque.

Dix-sept heures quarante, et le vernissage commence officiellement à dix-huit. Le champagne est au frais, les serveurs sont cravatés et la femme de ménage vient tout juste de finir d’aspirer les 450 mètres carrés de moquette. Et nous, on a toujours le problème de dernière minute. Ça rate jamais. Mais il en faut plus pour paniquer mon collègue.

— Où est-ce qu’on la met ? je demande.

Il est là, le problème. Accrocher trente-cinq toiles noires, apparentées, homogènes, c’est facile. Mais parmi elles il y a une orpheline, perdue. En la déballant, j’ai d’abord cru qu’elle s’était glissée là par erreur, et que je l’avais déjà vue, ailleurs, dans une autre collection. À l’inverse des autres, celle-là est très colorée, beaucoup de jaune vif avec quelque chose de fulgurant, le dessin académique d’une flèche d’église qui émerge de la couleur. Un truc plus clair, plus gai, on peut dire. Joyeux, même. Mais je ne pense pas que ce soit un terme agréé par les sphères supérieures de l’Art.

On l’avait gardée pour la fin. La directrice de la galerie, une spécialiste des années soixante, l’éminente Mme Coste, est passée en coup de vent sans nous tirer d’affaire.

— Cette toile-là c’est un problème, je sais, elle cohabite mal avec les autres. Trouvez-lui une petite place discrète où elle pourra respirer. Allez, je vous fais confiance, à tout à l’heure.

Une place discrète… Comment cette petite chose jaune peut-elle s’en sortir, au milieu de ces grands machins noirs. Assez beaux, du reste, mais redoutablement agressifs.

Jean-Yves, le restaurateur, n’arrête pas de se marrer en nous regardant tourner. Il est allongé par terre, avec ses gants blancs, en train de retoucher un coin de toile endommagée. Il a presque fini, lui.

— Plus qu’un quart d’heure ! il gueule, pour nous énerver un peu plus.

Des visiteurs, carton d’invitation en main, collent leur front contre la porte vitrée.

— Essaie du côté de la fenêtre, fait Jacques.

Je présente la toile à bout de bras. Il prend un peu de recul pour voir si ça fonctionne.

— Bof…

— On n’a plus que dix minutes, je dis.

— C’est quand même bof.

Il a raison. Un mauvais contraste entre les spots et la lumière du jour. Il est question que le Ministre passe au vernissage. Et si on nous trouve là, bêtes, avec une toile sur les bras, la mère Coste va en faire une histoire. Ça me rappelle le soir où nous avions reçu une œuvre d’Australie deux heures avant l’ouverture. Dans la malle en bois on découvre quinze bouteilles plus ou moins remplies d’eau, l’œuvre s’intitule : Requin. Pas de photo, pas de mode d’emploi, et l’artiste est à la Biennale de São Paulo. Les visiteurs commencent à gratter à la porte. Jacques, dans un terrible effort de concentration, essaie de se glisser dans la tête de l’artiste. Déclic : agencés dans un certain ordre, les niveaux d’eau dessinent un requin de profil, avec mâchoire, aileron et queue. On finit in extremis. Tout le monde admire la pièce en question. Et moi, j’ai admiré Jacques.

Il tourne sur lui-même, furieux et calme à la fois. Jean-Yves a terminé ses retouches et ricane de nouveau.

— Hé, les duettistes, vous êtes bons pour amuser la galerie…

— Toi, ta gueule, fait Jacques, serein.

Ceint de son holster à marteaux, il en dégaine un et sort un crochet X de la poche de son treillis.

— J’ai trouvé, petit…

Il se précipite, je le suis tant bien que mal avec la toile dans une salle où quatre tableaux sont déjà en place. Il en décroche deux, en remet un, tourne en rond, décroche les autres, tout est à terre, je sens que ça tourne au massacre, il en échange deux puis revient sur sa décision, fébrile. Liliane, la gardienne des salles, clés en main, nous prévient qu’elle ne peut plus retarder l’ouverture. Jacques ne l’écoute pas, il continue sa valse dans une organisation qu’il ne comprend pas lui-même. Un pan de mur vient de se dégager, il plante le clou du crochet sans mesurer la hauteur.

— Vas-y, accroche-la, il me fait.

Je pends la toile et jette un coup d’œil panoramique sur la salle. Tout est au mur, les noires sont alignées par le haut, et la jaune est sur un mur de « retour », on ne la voit pas en entrant, mais uniquement en sortant. Isolée, et pourtant là. Je n’ai même pas besoin de vérifier avec le niveau à bulle.

Coste arrive, pomponnée et frétillante dans sa robe du soir.

— C’est bien, les gars, vous méritez un petit coup de champagne. Mais allez vous changer d’abord.

Avec nos treillis et nos marteaux, on fait un peu désordre. Jean-Yves s’approche de la toile jaune et la scrute de très près.

— C’est un vrai problème, cette toile, il dit.

— On est déjà au courant.

— Non, non, il y a autre chose… Je ne sais pas quoi… Un mélange huile et acrylique… ça tiendra jamais le coup. Et il y a un truc qui déconne sur la flèche, je sais pas quoi…

— On a le droit de peindre avec ce qu’on veut, non ?

Les premiers visiteurs investissent la pièce, lentement.

— Elle porte un titre, cette toile ? me demande Jean-Yves.

— J’en sais rien.

— Bizarre…

Coste nous prie de sortir avec son sourire ferme. On obéit.


Dix minutes plus tard, frais et propres, nous nous retrouvons, Jean-Yves, Jacques et moi, près du bureau d’accueil où Liliane distribue frénétiquement des catalogues aux journalistes. En lettres blanches sur fond noir, on lit « Rétrospective Étienne Morand ». Un serveur nous tend des coupes. Je refuse.

— Pourquoi tu bois jamais ? demande Jacques.

Le hall se remplit d’un brouhaha typique. Les gens s’agglutinent autour de l’énorme sculpture de l’entrée.

— J’aime pas le champagne.

Et c’est faux. J’adore ça. Mais passé dix-huit heures, il faut que je sois le plus clair possible. La soirée va être longue. Pas ici, mais pas loin. À quelques centaines de mètres. Mais ce serait trop long de leur expliquer.

Jean-Yves lève le nez d’un catalogue et le referme.

— La toile jaune s’intitule Essai 30, et c’est la dernière œuvre de Morand.

— Pourquoi, la dernière ?

— Il est mort pas longtemps après, d’un cancer. Et aucune autre ne s’intitule « Essai ». C’est bizarre de ne peindre que du noir et finir par du jaune.

— Oh ça, c’est les insondables mystères de la création, je dis. Va savoir ce qui se passe dans la tête d’un peintre. À fortiori, s’il a entendu parler de son cancer. Ça ne l’a pas empêché de faire des sculptures au chalumeau, alors, pourquoi pas le jaune…

Mais Jean-Yves a raison. La toile est bizarre. Ce qui m’intrigue plus encore que la couleur, c’est le dessin. Tout le reste de la production de Morand est purement abstrait, hormis cette flèche d’église d’une incroyable précision… J’ai vraiment l’impression d’avoir déjà vu cette incidence entre la couleur et l’objet. C’est drôle, on a l’impression que le peintre a voulu conclure son œuvre en niant tout ce qu’il avait fait précédemment, avec une touche de… une touche de vie… Mais je n’ai pas le temps de m’attarder là-dessus. L’heure tourne.

— Tu restes pas ? fait Jacques.

— Je peux pas.

— Tu restes jamais. Après six heures tu files comme un lapin ! On te voit plus ! Un jour tu me diras ce que tu fais après six heures. T’es amoureux ?

— Non.

— Alors quoi ?

Je commence ma vie, c’est tout. Ma vie est ailleurs. Elle débute après dix-huit heures et finit tard dans la nuit.

Je prends mon manteau et salue tout le monde à la cantonade. De toute façon, je m’ennuie toujours aux vernissages. Liliane me demande de venir demain pour remplir ma fiche horaire et passer à la caisse. Un gros bisou à toute l’équipe et un long au revoir à l’Art contemporain. Maintenant je m’occupe de mon art à moi.

M. Perez, le concierge, me voit filer.

— Alors, la jeunesse ! On court retrouver les copains !

— Eh oui ! À demain ! dis-je pour écourter, comme d’habitude.

Et c’est parti…

Je sors de la galerie et fonce vers la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Les jours rallongent, les réverbères ne sont pas encore allumés. Vive février, surtout la fin. Un bus passe, je traverse au vert. Je coupe l’avenue Hoche en relevant le col de mon manteau, l’hiver est tenace. Place des Ternes, le marché aux fleurs embellit de jour en jour, les écaillers de la brasserie jettent des poubelles de coquilles, c’est encore la saison. Ce soir, je suis de bonne humeur. Et je vais casser la baraque.

Avenue Mac-Mahon. Une R5 me klaxonne, je ne prends jamais les clous, tant pis.

J’y suis.

Je lève la tête avant d’entrer, juste pour voir l’enseigne géante du temple. Mon temple.

ACADÉMIE DE L’ÉTOILE

Je grimpe les escaliers, deux étages pour arriver à la salle. Je respire un grand coup, essuie mes mains aux revers du manteau, et entre.

Les lumières, le bruit, l’odeur, le va-et-vient. Je suis chez moi. Benoît et Angelo poussent un cri de bienvenue, les joueurs perchés sur la mezzanine baissent les yeux vers moi, je brandis la main très haut, René, le gérant, me tape dans le dos et Mathilde, la serveuse, vient prendre mon manteau. Ça joue, ça fume, ça rigole. J’ai besoin de ça, tous ces éclats de vie, après mes heures de concentration sur des clous et des crochets X. Le public n’est pas le même que celui des vernissages. Ici, il ne pense à rien, il oublie même le jeu, il chahute, il peut rester muet pendant des heures. Et moi je suis un drogué qui redevient lui-même après la première dose, à la tombée de la nuit. Avec le bonheur en plus. Tous les néons sont allumés au-dessus des billards, sauf le № 2. Il est réservé. Je repère un gamin qui se lève timidement de sa chaise pour venir vers moi. Je ne sais pas pourquoi il me fait penser à un gamin, quand il a au moins mon âge. La petite trentaine. Il ouvre à peine la bouche et je le coupe d’emblée, en restant le plus courtois possible.

— On avait rendez-vous à dix-huit heures, hein ? Écoutez… je suis très ennuyé, ce soir il y a une partie avec le vice-champion de France, je ne joue pas mais je ne veux pas la rater. Je vous ai fait venir pour rien…

— Heu… c’est pas grave, on peut remettre le cours à demain, il dit.

— Demain… ? Oui, demain, pour la peine je ne vous ferai pas payer. Vers dix-huit heures, comme aujourd’hui.

— C’est O.K… Mais pour ce soir, je peux rester ? Je veux dire… je peux regarder ?

— Bien sûr ! Profitez-en plutôt pour louer une table et entraînez-vous, faites une série de « coulés ».

Pour plus de clarté je positionne les boules que vient d’apporter René.

— Pas plus de vingt centimètres entre les blanches, et pour la rouge vous variez la largeur, au début une main d’écart avec celle que vous tapez. Pour l’instant vous ne vous occupez pas du rappel.

— C’est quoi, le rappel ? Vous me l’avez déjà dit mais je…

— Le rappel c’est jouer le point en cherchant à réunir les boules le plus possible, pour préparer le point suivant. Mais ça, on verra plus tard, hein ?

Je joue le point lentement et garde la position pour qu’il mémorise le mouvement.

— Le plus important c’est de rester bien parallèle au tapis, j’insiste là-dessus, un tout petit peu d’angle et c’est foutu, O.K. ? Vous tapez le haut de la bille avec un tout petit peu d’effet à gauche et vous coulez.

Je n’ai pas envie de répéter une fois de plus tous les phénomènes qui se cachent derrière le mot « couler ». Au dernier cours ça m’a pris une bonne heure. Et puis il y a un moment où la formulation ne sert plus à rien, on le sent ou on ne le sent pas, et ça vient petit à petit. Le gamin, pas vraiment à l’aise, s’empare de sa queue de billard toute neuve, passe un trait de craie bleue au bout du procédé, et remet les billes en place. Je regarde ailleurs pour ne pas le gêner.

À la table n° 2 tout semble prêt. René vient d’enlever la bâche et brosse le velours. Langloff, le champion, visse sa flèche d’acajou dans un coin de la salle. Il habite en lointaine banlieue et ne vient que très rarement à Paris, juste pour le championnat de France ou les parties d’exhibition, et parfois, comme ce soir, pour visiter ses anciens copains. Il a un jeu un peu austère, pas de fioritures, mais une technique qui lui a fait gagner le titre à trois reprises. Il avait trente-six ans, à l’époque. À chaque fois que je le vois jouer je lui vole quelque chose. Un tic, un geste, un coup. Il me faudra encore des années de boulot avant d’atteindre ce niveau, c’est ce que me dit René. Mais il sent que ça vient.

En fait, je ne suis pas venu juste pour voir. Je sais que Langloff aime jouer à trois, et René a promis de me proposer, pour la partie de ce soir. J’y pense depuis une semaine. C’est pour ça que j’avais le feu aux fesses, en sortant du vernissage.

René discute avec Langloff. Je repère son manège, il lui parle de moi, je croise les bras, assis sur la banquette en regardant le plafond. C’est pas évident de jouer avec un jeune. Je comprendrais tout à fait qu’il refuse.

— Hé, Antoine ! Viens par là…

Je me lève d’un bond. René fait les présentations. Langloff me serre la main.

— Alors, c’est vous l’enfant prodige ? René me dit que vous avez la dent dure, pour un gamin.

— Il exagère.

— C’est ce qu’on va voir. Ça vous dit, une partie en trois bandes ?

Tu parles si ça me dit !

Ce soir, j’ai intérêt à ne pas décevoir les copains. Je serre la main à un vieux monsieur tout le temps fourré ici et qui ne joue plus depuis deux ans. « L’arthrite ! », il répond, quand je lui propose un petit frottin. Il a soixante-neuf ans, et je suis sûr qu’il se défendrait encore bien. Et quand je regarde son parcours, je me dis qu’avec ma trentaine, j’en ai encore pour quarante ans. Quarante ans de science. Quarante ans de plaisir, de jubilation chaque fois que le point est fait. Un jour ou l’autre, je m’inscrirai au Championnat. Tout ce que je veux c’est faire des points, je veux des prix de beauté, je veux pouvoir faire des trucs qui défient les lois de la physique, je veux que la flèche d’acajou soit le prolongement de mon index, je veux que les billes prennent des angles impossibles, qu’elles obéissent aux ordres les plus tordus, qu’elles soient téléguidées par ma main et ma volonté. Le billard est un univers de pureté. Tout devient possible. Et simple. On ne fera jamais deux fois le même point dans toute sa vie. Trois sphères dans un rectangle. Tout y est.

Ma vie est ici. Autour de ce rectangle.

Quarante ans de bon.


Angelo joue avec nous. Il vient de placer les billes afin de déterminer lequel de nous trois va ouvrir. Et comme dit le rital : « quand ça roule sour dou vélour, cé dou billard ». J’enlève ma montre et demande une petite minute d’échauffement, histoire de voir comment mon bois répond. Pour les mains, ça va, elles travaillent toutes seules. Mes yeux s’habituent à la lumière qui glisse sur le tapis sans sortir du périmètre de la table. On peut y aller.

Dans un flash de souvenir, je repense à mon oncle, le vieux Basile. J’aurais aimé qu’il me voie, ce soir, celui qui m’a appris à jouer, à Biarritz. J’avais dix-huit ans, je courais vite, je tapais fort, je voyais loin. Lui, il frôlait le gâtisme, portait des doubles foyers et mettait dix minutes pour traverser la salle du café. Mais dès qu’il prenait sa queue de billard, c’était pour me montrer comment on pouvait flirter avec la perfection géométrique. Avec la beauté des sphères qui s’entrechoquent. Les boules dansaient.

J’en ai vraiment pris pour quarante ans.

*

Durant les six dernières parties je ne me suis levé que onze fois. Angelo nous a laissés en tête à tête, Langloff et moi, les deux dernières heures. Ma plus belle série m’a fait faire vingt-quatre points de suite. Langloff m’a regardé d’un drôle d’œil. Pas inquiet, non. Intrigué. On savait tous qu’il nous donnerait une leçon, mais je me suis accroché à ses basques avec une hargne de jeune chien. À un moment j’ai même refait une variante d’un coup qu’il avait joué l’année dernière. J’avais trouvé ça tellement beau que je m’étais entraîné des heures durant pour le réussir. Il s’en est souvenu et ça l’a fait marrer. J’ai à peine entendu le bruit des queues qu’on tape à terre pour souligner les beaux coups. C’est notre manière d’applaudir. J’étais hypnotisé. Ce soir, tout m’a réussi, surtout les « rétros ». Quand j’ai rouvert les yeux, les néons étaient éteints, hormis le nôtre, et une douzaine d’aficionados nous regardaient, silencieux. Angelo, craie en main, notait mon score avec une joie non dissimulée. René avait baissé les stores, comme il fait d’habitude après onze heures. Langloff a superbement conclu sur un point avec pas moins de cinq bandes. Histoire de sortir en beauté.

On a tous crié. René a éteint les néons de la table n° 2. Langloff m’a pris par le bras pour nous mettre un peu à l’écart.

— Tu m’as fait peur, gamin.

— Vous plaisantez ! Vous m’avez mis trois sets dans la vue…

— Non, non, je sais de quoi je parle. René m’a dit que tu n’avais pas d’entraîneur.

— Ben… Oui et non… J’ai René, Angelo et Benoît.

— Faut passer à la vitesse supérieure. Cette année c’est mon dernier championnat, et après je veux m’occuper d’un jeune. Et toi, t’as le truc. Fais-moi confiance.

René nous rejoint, il me tapote la joue, je ne sais pas quoi dire. Il est d’accord avec Langloff. Je suis leur espoir à tous, ici.

Le champion met sa pelisse chinée grise.

— Réfléchis, gamin. En fin d’année on peut se revoir. Réfléchis…

Dès qu’il quitte la salle, René et Angelo me collent des petites baffes dans la nuque.

— Si tu refuses t’es un nul. Avec lui comme entraîneur tu seras prêt dans deux ans pour le championnat.

Je suis un peu perdu. Ça me tombe dessus sans prévenir. Il faut que je sorte pour repenser à tout ça, tranquille, dans mon lit.

J’ai rangé ma flèche de bois dans sa housse et salué tout le monde.

— À demain…

En bas j’ai pris un taxi.

Dans mon lit, les yeux clos, la valse des billes a tournoyé encore un long moment.

*

En ce moment je récupère mal, peut-être à cause de la literie. Avec ma paye d’aujourd’hui, je vais pouvoir m’offrir un nouveau matelas. La galerie vient d’ouvrir, Liliane est toute fraîche. C’est vrai qu’il est déjà onze heures du matin.

— Jacques est déjà passé, à neuf heures. Il te fait une bise.

À demi réveillé je m’assois près du bureau d’accueil où une coupe de champagne vide traîne encore.

— Ça s’est fini tard ?

— Minuit, elle dit. Un monde fou. Et toi, ça s’est fini à quelle heure ? Vu la gueule que t’as, t’as fait la bringue ?

Pour toute réponse, je bâille.

— J’ai préparé ta fiche de paye, t’as plus qu’à vérifier les heures et j’irai la faire signer à Coste. Et l’Antoine, hop, le fric en poche, il disparaît, et on le voit plus jusqu’au décrochage, hein ?

Il est vrai que je ne mets jamais les pieds ici entre le montage et démontage d’une expo. C’est Jacques qui s’occupe de la maintenance, une fois par semaine.

— Elles appartiennent à qui, les œuvres ? je demande.

— Au patrimoine national. Morand a fait une donation à l’État.

Au patrimoine national… À tout le monde, en fait. Un peu à moi aussi. Coste nous a expliqué qu’elle avait rencontré Morand à son retour des États-Unis et que son travail lui avait beaucoup plu. Elle tenait absolument à faire cette rétrospective.

— Le Ministère de la Culture a prêté les œuvres pour un mois, fait Liliane. Au décrochage elles repartiront toutes au dépôt. T’aimes bien le dépôt, hein Antoine ?

Sûr, que je l’aime. C’est un gigantesque réservoir à œuvres où est stockée une partie du patrimoine. J’y travaille en été, quand la galerie est fermée, pendant les vaches maigres. C’est Coste qui m’a pistonné pour avoir ce job.

— C’est quand, au fait, la prochaine expo ?

— Le 22 mars, vous aurez quatre jours pour la monter. Et vu les œuvres, va y avoir du sport.

— C’est quel genre ?

— Des installations, des objets sur des socles.

Mauvaise nouvelle… Je redoute le pire. J’ai horreur de ça, les objets, les statuettes africaines avec des walkmen, des brosses à dents sur des parpaings, des ballons de basket dans des aquariums, et d’autres choses encore. C’est la tendance post-Emmaüs. Depuis trois ans, l’art contemporain s’est mis à concurrencer la brocante. C’est le culte du practico-inerte. On regarde un ouvre-boîtes sur un socle et on se pose toutes les questions qu’on ne se poserait pas dans sa propre cuisine. Je veux bien… On a pas fini de rigoler, Jacques et moi. Combien de fois ai-je répondu à des visiteurs que le cendrier et le porte-parapluies ne faisaient pas partie des œuvres exposées.

— Tu me gardes la boutique un petit quart d’heure. Je reviens avec ton chèque.

C’est la procédure habituelle. J’aime bien jouer au gardien de musée, ça me réveille en douceur. Mais ça représente un boulot de titan. Il faut une vraie science de l’inertie. Les gardiens de musée, ça fait toujours marrer, on se demande à quoi ils pensent, on raconte qu’ils sont amoureux d’une œuvre, qu’ils passent leur journée à rêvasser, assis, pendant trente ans, les yeux à la fois vagues et fixes sur la même nature morte. Le plus souvent, un faisan déplumé et deux pommes bien mûres sur un panier d’osier. Mais ici, ce serait plutôt un faisan d’osier et un panier bien mûr sur deux pommes déplumées.

Par curiosité, je pose les yeux sur le livre d’or pour lire la liste des éloges, insultes et graffitis laissés par les visiteurs, hier soir. En le parcourant, dès le lendemain du vernissage, on sait si l’expo va marcher ou pas. Et pour la rétrospective Morand, c’est mal barré. « Nullissime, et c’est le contribuable qui paie » ou encore « Très belle exposition. Bravo » ou « J’en fais autant et voilà mon adresse » ou même « 30 ans de retard. Le contemporain ne s’arrête pas aux années 60 ! »

Je l’aime bien, ce gros bouquin blanc, c’est le seul moyen qu’a le public de donner un avis, anonyme ou signé, sur ce qu’il vient de voir. L’expo Morand ne fera pas dix visiteurs par jour. Ils sont pourtant conscients de prendre un risque en entrant dans une galerie d’art moderne, ils ne s’attendent pas forcément à voir du beau, du propre. Sinon ils iraient au Louvre. Et ceux qui, comme moi, n’y connaissent pas grand-chose, et qui osent trois petits pas timides vers ce qu’il y a de plus difficile à approcher, ceux-là ont bien le droit de griffonner un petit mot sur le livre d’or.

Un type entre, et sourit.

— On peut visiter ?

— Oui.

— C’est gratuit ?

— Oui. Allez-y.

Il ne jette pas même un œil sur la sculpture du hall et s’engouffre dans une des salles. Rapide, le gars. Il porte toute la panoplie du gentleman-farmer, si j’avais du fric je m’habillerais comme ça, un costume en chevron, sûrement un Harris tweed, une chemise beige, une cravate d’un brun luisant, de grosses chaussures anglaises, et un Burberry’s froissé, sur l’épaule. On verra à ma prochaine paye…


Si Liliane avait la bonne idée de revenir avec un café… Je repartirais en pleine forme avec un chèque et un long après-midi de farniente devant moi. Pour tromper l’ennui je prends un catalogue et le feuillette en cherchant la biographie du peintre.

« Étienne Morand naît à Paray-le-Monial (Bourgogne) en 1940. Après avoir suivi les cours de l’école des Beaux-Arts, il part à New York en 1964, attiré par le mouvement expressionniste abstrait. Il s’intéresse de très près aux techniques de… »

Je cesse de lire, tout net.

Un bruit…

Quelque chose a crépité.

Liliane ne revient toujours pas.

Ce n’est peut-être pas grand-chose, un spot qui a cramé ou une corde qui se détend sous le poids d’une toile, mais je suis obligé de me lever. À moins que ce ne soit ce visiteur qui, comme tant d’autres, cherche à rectifier l’alignement d’un cadre avec un petit coup de pouce. Si c’est le cas, je vais devoir passer derrière avec le niveau à bulle.

Je dois faire un petit tour vite fait dans la salle du fond, en douce, malgré une sainte horreur de jouer les suspicieux. À mesure que j’avance le crépitement augmente. Je débouche dans une salle et le type se retourne. Je pousse un cri…

— Mais… ! ! ! Vous… Vous êtes…

Je cherche un mot, une insulte peut-être, mais je ne sais pas ce qu’on dit dans un cas pareil…

Il donne un dernier coup de cutter pour détacher la toile du cadre béant. La toile jaune.

Les mots restent bloqués dans ma gorge.

Il finit calmement son boulot.

Je voudrais réduire la distance entre nous mais je ne peux faire le moindre pas, je piétine devant un mur invisible et infranchissable.

Trouille…

Par deux fois, je me penche en avant sans pouvoir bouger les jambes, il faudrait percer dans les briques mais mes semelles restent clouées. Il s’embrouille lui aussi, chiffonne la toile et ne réussit qu’à la rouler en boule sous son Burberry’s. Pour sortir il est forcé de passer par moi, me contourner ou me foncer dessus, il hésite, le même mur lui interdit de prendre une initiative, il secoue la tête et brandit le cutter.

— Écartez-vous… Ne vous mêlez pas de ça ! il crie.

Je ne sais pas me battre, je devrais lui sauter à la gorge ou bien… ou bien courir vers la sortie et bloquer les portes… l’enfermer…

Il faudrait que j’avance, ne pas lui montrer que je suis paumé, vide… Mes bras sont creux, j’ai du mal à les passer au-dessus de ce mur de trouille.

— Écartez-vous… Nom de Dieu… écartez-vous !

J’ai crispé les poings avant l’élan et j’ai plongé sur lui, mes deux mains se sont accrochées à son col et j’ai tiré comme un fou pour l’entraîner à terre, j’ai basculé avec lui, il s’est débattu, les genoux au sol, mon poing gauche s’est fracassé sur sa gueule, j’ai recogné, j’ai tourné la tête et la lame du cutter s’est plantée dans ma joue. J’ai hurlé, relâché mon étreinte, il a enfoncé la lame plus loin dans la chair et j’ai senti la joue se déchirer jusqu’à la mâchoire.

Je suis resté une seconde sans bouger. Une nappe de sang a glissé dans mon cou.

J’ai crié.

Des postillons de sang ont fusé entre mes lèvres. Puis un flot entier m’a interdit le moindre râle.

Du coin de l’œil je l’ai vu se lever et ramasser son imper.

Lent.

J’en ai oublié la douleur, une montée de rage m’a hissé sur mes pieds. Il s’est mis à courir. Je l’ai suivi, cahotique, une main sur la joue cherchant à retenir on ne sait quoi, du sang qui ruisselle sur ma manche, des lambeaux de chair, je ne sais pas, je n’ai vu que lui, son dos, j’ai couru plus vite et me suis jeté en avant pour le plaquer. Il a tournoyé puis s’est écroulé à terre, au pied de la sculpture de l’entrée, il m’a talonné le visage, quelque chose a craqué pas loin de la morsure de ma joue et mon œil droit s’est fermé tout seul.

De l’autre j’ai pu le voir reprendre l’équilibre sur ses genoux et s’agripper au socle de la sculpture. Sa main s’est accrochée à une des branches métalliques, il a tiré dessus pour mettre tout le bloc de ferraille sur champ, en équilibre. Il m’a envoyé un dernier coup de pied au visage, j’ai gueulé comme un animal, j’ai ramené mon bras vers mes yeux et tout est devenu noir.

Je me suis forcé à relever la tête.

Je me suis senti partir, lentement, à la renverse. J’ai senti l’évanouissement monter comme un hoquet. Un seul.

Mais avant il y a eu une petite seconde au ralenti.

J’ai tout perçu en même temps, le silence, la chaleur, la coulée de sang sur mon torse.

Et cette avalanche argentée qui doucement s’est mise à osciller vers moi quand j’ai sombré dans l’inconscience.

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