J’ai cessé d’écouter, un instant, la musique du ressac.
L’océan m’a ramené à la vie après sept jours de taule. La vieille Hélène est à l’abri, désormais. Linnel a été ponctuel. En attendant le 3 septembre à neuf heures pour la suite de l’instruction, on m’a accordé quelques semaines d’oubli, entre le bleu outremer et le bleu azur. Mais la chaise longue n’a pas tardé à me jouer sur les nerfs. Avant l’arrivée de la belle saison je me suis baigné une fois ou deux, entièrement seul. Préoccupé. Et pourtant serein. Presque. J’ai vite ressenti une certaine inquiétude à la perspective de toutes ces lentes journées à venir. Mais c’est aussi pour ça que j’aime Biarritz.
J’occupe la chambre du haut. La véranda s’est subtilement transformée au fil des semaines. Elle est devenue une sorte de no man’s land que même mon père n’ose pas franchir.
— Tu viens le boire ce thé, oui ou non…
— J’arrive ! dis-je, sans la moindre intention de le faire.
J’ai mis trop de temps à me concentrer sur ce truc. Et juste maintenant, après une bonne heure d’atermoiements, je sens quelque chose venir. Pas du drame, non, juste une petite porte qui vient de s’ouvrir, dans le coin droit de la toile. Quelques traînées de lavis qui m’ont suggéré une organisation. Je ne dois pas la rater. Ma main gauche s’y applique du mieux qu’elle peut. Patiente, elle aussi. Je la sens de tout cœur avec moi. Ma partenaire.
J’ai tellement de temps. J’ai tellement envie de couleurs claires et de gestes doux. Et peut-être, un jour, d’habileté. Qui sait ?
— Héo, ta période verte elle peut attendre encore un quart d’heure, le thé va refroidir.
Il a envie de causer, le père. Mes barbouillages l’intriguent. Il n’a pas bronché quand j’ai réquisitionné un bout de véranda pour entreposer une toile, puis deux, puis un broc d’eau et une bâche, et deux pinceaux, puis trois. Il ne vient jamais me déranger. J’aime pas l’inabouti, il dit. Ils sont contents de savoir, les parents, que je ressemble encore à celui qu’ils ont connu naguère. Mais ils ont quand même gardé les coupures de journaux.
Le vieux s’approche de la toile sans même chercher à jeter un regard dérobé sur les coulures transparentes qui bavent de mon pinceau.
Lavis. Lavis. Lavis…
Il pose la tasse et s’éloigne. De retour sur sa chaise longue il me demande :
— Tu fais quoi ? Tu cherches ? Tu t’amuses ? T’es sérieux ?
— Oui, je m’amuse. Oui, je cherche. Non, je ne suis pas sérieux. C’est pas créatif, c’est pas artistique, c’est pas symbolique, c’est pas chargé de sens, c’est pas compliqué, c’est pas spécialement beau ni spécialement nouveau.
Il ne semble pas convaincu.
— Ouais… N’empêche que tu peins quand même.
Oui. Peut-être. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que je ne lui montrerai jamais ce qui est sous mes yeux, là, à cet instant précis.
Je l’entends rigoler, pas loin.
— À ton avis, papa, c’est de quelle couleur, le doute ?
— Blanc.
— Et le remords ?
— Jaune.
— Et le regret ?
— Gris, avec une nuance de bleu.
— Et le silence ?
— Va savoir…