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Des touristes s’émerveillent des tubulures bariolées et des échafaudages apparents de Beaubourg. Moi, en sortant de la bibliothèque du deuxième étage, je regarde Paris. Les mêmes touristes sont heureux de repérer Notre-Dame, pas loin. Demain, de là-bas, ils repéreront Beaubourg, avec la même joie. À force de grimper sur des citadelles ils vont peut-être finir par trouver un point de vue. Dans la bibliothèque, au rayon Art Contemporain, j’ai feuilleté d’autres ouvrages mais mon épluchage manquait de vigueur, comparé aux étudiants affamés de notes, agglutinés autour de la table. Les Objectivistes ont traversé l’Histoire sans la moindre anecdote de postérité, sans le plus petit nota bene. Je finis par penser qu’ils n’ont pas existé, et que la toile du dépôt est un canular d’étudiant des Beaux-Arts, peut-être Morand lui-même. L’histoire pourrait être celle-ci : Morand passe six ans dans son école du quai Malaquais à apprendre son boulot. Pour brouiller les pistes il s’invente un groupe et un concept, histoire d’impressionner les autorités en la matière, il peint un Essai, et ça marche, il bluffe tout le monde, on lui achète une toile qu’il signe « les Objectivistes ». Ensuite il part à New York parce qu’à Paris on rêve de Soho. Il oublie la France pendant vingt ans, puis il retourne aux sources, la Bourgogne, où il se distrait avec un chalumeau. En fin de parcours il repeint un Essai, souvenir d’une époque où tout restait à faire. Ça pourrait être la vie d’Étienne Morand, artiste fouineur, exilé, et qui se souvient.

J’ai aussi cherché les bouquins d’un dénommé Robert Chemin, ex-inspecteur de la création artistique, aujourd’hui retraité. J’ai trouvé Chroniques d’une génération spontanée, que j’ai vaguement parcourues, histoire d’avoir quelque chose à dire avant notre entrevue. Il m’a donné rendez-vous chez lui, à midi trente. Il a bien insisté sur la ponctualité en ajoutant que : les gens qui n’ont rien à faire de la journée sont les plus en retard. Pour avoir son nom je suis passé par Liliane, qui ne peut rien me refuser depuis quelques semaines. Elle m’a retrouvé la liste complète des inspecteurs qui votaient à la commission d’achats de l’État en 64. Sur les douze noms du jury, sept bossent encore au Ministère, les autres sont à la retraite, et il m’en fallait un de ceux-là pour tenter d’éviter les connexions directes avec les voies officielles. Personne ne doit savoir que je fouine du côté du patrimoine. On ne sait jamais. Delmas pourrait s’inquiéter d’autant d’initiatives.

En descendant les escalators, je me souviens du bordel médiatique au moment de l’inauguration du centre Pompidou. Pour ou contre ? Avènement ou scandale ? Personne ne pouvait échapper à la question. Les forts des Halles ont préféré se tirer vite fait à Rungis devant une question aussi angoissante. Moi aussi, comme tout le monde, je m’étais empressé de me faire un avis. Que j’ai oublié depuis.

Onze heures vingt. Chemin habite rue Saint-Merri, à deux pas d’ici. J’ai le temps de traîner un peu dans le Musée National d’Art Moderne, pour la première fois depuis mon arrivée à Paris. J’ai le choix entre l’expo permanente, au quatrième, et la rétrospective de la Figuration narrative, à l’entresol. Au rez-de-chaussée, derrière une pancarte « Expo en cours de montage », j’aperçois deux accrocheurs, hilares, manipuler une toile pour tenter de différencier le bas du haut.

Je me suis approché d’eux, par curiosité. Le plus vieux a dit à son pote : pour gagner ma croûte, j’en accroche !

Ça m’a rappelé des bons moments.


En montant l’escalier, je trafique un peu ma manche droite en l’enfouissant dans la poche. Ceci afin de ne pas passer pour ce que je suis : un manchot, tout en risquant de passer pour ce que je ne suis pas : un malpoli. J’ai réalisé un peu tard que mon infirmité était la meilleure carte de visite à laisser dans les mémoires, un signe particulier de tout premier ordre. Sans parler de ma gueule, déjà inquiétante à mes propres yeux, ou même mon allure générale de fripier qui aurait perdu les trois quarts de son poids. Tout tend à me rendre inoubliable.

D’un geste presque simultané je sonne et fléchis les jambes pour m’empoigner la cheville gauche. La porte s’ouvre, je lève les yeux, il est là, surpris de devoir baisser les siens.

— Je me suis un peu tordu le pied en montant… c’est rien…, dis-je en me massant la cheville.

— Heu… Entrez, asseyez-vous… Vous voulez de l’aide… ?

— Non non, ça ira, j’ai juste eu peur, c’est tout.

L’entrée est une sorte de salon, comme une salle d’attente, avec un canapé et des fauteuils vieux rose disposés en cercle. Je boitille légèrement vers l’un d’eux et m’y installe sans ôter ma veste.

— Ah ces escaliers… Ils sont redoutables ! Et je n’ai plus vraiment envie de les affronter, avec mes vieilles jambes, dit-il. Faites attention en redescendant.

La pièce est puissamment chauffée, presque oppressante. Je vois un secrétaire, dans un coin, avec trois mâchoires moulées en plâtre servant de presse-papiers. Une table basse envahie de magazines, des National Geographic, des Géo, il en a même par terre, ouverts, retournés, béants. Des coupures de journaux punaisées sur un panneau de liège, des photos de reportage, je suis trop loin pour voir de quoi il s’agit.

Il s’assoit juste en face de moi, sur le canapé. Distraitement je croise la jambe gauche sur le genou droit, et ça me donne l’impression de mettre à l’abri tout mon mauvais flanc.

— Je vous remercie de me recevoir, c’est très gentil à vous…

J’attends une seconde un « je vous en prie » qui ne vient pas.

— Et… Enfin voilà… j’ai lu récemment vos Chroniques d’une génération spontanée, et, pour plus de précisions, j’aurais voulu savoir si les groupes qui se sont formés dans les années 60 ont réellement…

Il me coupe d’entrée.

— Vous les avez lues ?

— Les Chroniques ? Oui.

— Vous êtes étudiant ?

— Oui.

— Vous ne prenez pas de notes ?

Je sens que ma visite va être plus courte que prévu.

— Je m’intéresse aux groupes, je voudrais axer ma thèse sur la décennie 60 vue à travers l’éclosion des groupes qui annoncent à leur manière 68. Vous avez écrit un bouquin là-dessus, je voulais que vous m’en parliez, j’ai une excellente mémoire, c’est simple.

Silence.

— Oui… Je vois… Des groupes comme les « attentistes », en 63, ou plutôt les « Bleu-vert » qui sont arrivés un peu plus tard.

— Par exemple.

Silence.

— Vous vous foutez de moi ? Vous confondez Rock’n Roll et art moderne… Ces deux groupes n’ont jamais existé. Qui êtes-vous ?

— …

J’ai l’impression d’avoir déjà fui. Mes yeux restent fixés un instant sur la pile des National Geographic, puis glissent sur les murs. Je me lève ? Je reste ? Avant je serais sorti en regardant mes pieds. Mais maintenant…

— Alors ?

Je me souviens de certaines parties dramatiques, à l’académie. Ces quarts d’heure noirs où l’on reste cloué sur son siège pendant que l’adversaire réussit à imposer le silence, patiemment, et au moment où il consent à vous laisser le tapis on se lève pour faire quelque chose de très laid et on le lui rend immédiatement.

— Bon, d’accord, je ne suis pas étudiant, et je me fous de l’art moderne. Pour moi vous n’êtes pas l’auteur de ces chroniques, vous êtes un ancien inspecteur de la création artistique, et vous avez siégé aux commissions d’achats en 64. Je m’y suis mal pris, je voulais vous faire parler de quelques généralités, et puis vous faire glisser sur les commissions d’achats, mine de rien, pour ensuite vous soutirer des renseignements sur une ou deux choses précises qui m’intéressent vraiment. Le reste, je m’en fous.

— Et qu’est-ce qui vous intéresse vraiment ?

Alterner les silences et les embrayages du tac au tac, j’aimerais pouvoir faire ça. Ça devait discuter serré, à l’époque.

— Un groupe, « Les Objectivistes », ils ont proposé une toile qui ressemble à ça.

Au lieu de m’évertuer à la lui décrire, je montre le polaroïd. Ce qui me vaut une contorsion peu gracieuse de tout le côté gauche. Il tend la main vers le secrétaire pour saisir ses lunettes et s’en sert comme d’une loupe au-dessus de la photo. Il reste penché là un bon moment, immobile, les yeux plissés. Mon regard s’échappe à nouveau, j’en oublie presque ma présence ici, mes mensonges désuets, mon bras mal caché dans le dos, et j’aperçois au loin, dans l’entrebâillement de la porte donnant sur la pièce attenante, une petite toile accrochée au mur. Pas plus grande qu’une marine, peu colorée, mais, dans l’obscurité, il m’est impossible d’en discerner le dessin.

— D’où sortez-vous ça ?

Au lieu de répondre je lui tends la reproduction de l’Essai 30, pour qu’il puisse comparer. Il ne lui faut pas plus d’une minute.

— Aucun doute là-dessus, c’est le même artiste, ou bien on s’en est fidèlement inspiré. Et celle-là, vous la sortez d’où ? Répondez au moins une fois, ça m’aiderait…

— D’un catalogue sur Étienne Morand. Je veux juste savoir s’il a fait partie des Objectivistes. La photo vous rappelle des trucs, ou pas ?

Son geste tournoyant de la main peut signifier plusieurs choses.

— C’est étrange… de revoir ça aujourd’hui. C’est plus qu’un souvenir. « Les Objectivistes », vous dites… ? J’ai tôt fait d’oublier un nom aussi stupide. Mais ça, là, cette pièce, la rouge, je m’en souviens parfaitement.

Je ne sais pas si ça me rassure.

— Nous étions méfiants envers les jeunes turbulents, les brûleurs d’icônes. Ils auraient été prêts à tout pour bousculer les valeurs, et surtout les instances de légitimation, comme on disait à l’époque. C’était nous, le ministère, les critiques, les marchands. Tout ce que j’explique dans mes chroniques, si vous les aviez lues. Mais quand cette toile est arrivée à la commission, nous avons tous été un peu… inquiets.

— Inquiets ?

Il semble ailleurs. Tombé dans l’abîme du souvenir.

— Eh bien oui… Ça me fait drôle de… Oui, inquiets… Il y avait là quelque chose de fort, de spontané. Il y avait une énergie. Je ne vois pas comment appeler ça autrement. J’ai oublié au moins 80 % de ce qu’on nous présentait, mais pas cette toile. En général nos délibérations étaient interminables, mais ce jour-là, aucun de nous n’a essayé de nier cette force, cette urgence qu’il y avait devant nos yeux. Nous avons voté à l’unanimité.

— Et les peintres, vous les aviez vus ?

— Non, et pour cause. Deux d’entre nous ont cherché tout de suite à les contacter, visiter leur atelier, comprendre leur système et leur démarche. Nous étions sûrs qu’ils étaient tout jeunes, qu’ils avaient sûrement besoin d’être appuyés. Nous étions prêts à faire des choses pour eux, c’était notre rôle, après tout. Mais ils n’ont rien voulu savoir.

Il reprend son souffle. À moins que ce ne soit un long soupir.

— Vous les aviez vus ? Morand en faisait partie ?

— Je viens de vous dire non. Et le Morand dont vous parlez est à peine connu aujourd’hui, alors imaginez, à l’époque. En revanche nous avions entendu parler d’eux avant qu’ils ne représentent leur toile. Trois mois plus tôt ils avaient fait une… prestation… une intervention, au Salon de la jeune peinture. Je n’y étais pas et je le regrette. Ils sont arrivés le soir du vernissage du salon où ils n’étaient absolument pas invités, ils ont accroché leurs toiles n’importe où, ils ont distribué des tracts parfaitement insultants sur le milieu pictural, et personne n’était épargné. Après avoir copieusement injurié l’assistance, ils ont repris leurs toiles et sont partis. Et, entre nous, ce genre de coup d’éclat est devenu presque une coutume, par la suite, mais eux avaient créé un précédent. Leur nom n’était donc pas tout à fait inconnu le jour de la commission. Nous étions même relativement intrigués quand nous avons su qu’ils se présentaient. Inquiets, oui c’est bien le mot. Ils refusaient de signer de leur propre nom ou même d’avoir des rapports avec une quelconque institution. C’était la grande mode de « L’Art pour l’Art » et du refus du star-système, de la spéculation sur les cotes des artistes. Enfin vous voyez, toutes ces apostrophes que l’on retrouvait quelques années plus tard. Mais nous n’étions qu’en 64.

— Justement… Vous ne trouvez pas un peu bizarre que ces rebelles aient refusé d’être récupérés par l’art marchand, tout en proposant une toile à l’État ?

— Si.

J’attends un peu plus d’éclaircissements qu’il n’a sans doute pas envie de me donner. Il agite les mains, comme pour dire « oui, je sais, mais… qu’est-ce que vous voulez… ça fait partie des redoutables contradictions artistiques ».

— Il y a bien une raison, non ?

Il semble énervé de ne pas pouvoir répondre, il fait d’autres gestes, il grogne légèrement mais rien de clair, je répète de nouveau la question, telle quelle. Et là, j’ai senti que j’allais trop loin.

— Moi, mon jeune ami, j’aimerais bien savoir pourquoi vous vous asseyez d’une fesse sur le bord du fauteuil en reposant entièrement sur la cheville qui vous faisait mal tout à l’heure.

Je n’ai pas réfléchi, je n’ai pas eu le temps d’hésiter et, sans savoir pourquoi, mon bras est parti tout seul. Il a surgi comme un cran d’arrêt. Le moignon à nu, sous son nez.

Il s’efforce de ne montrer aucune surprise.

— C’est pire que ce que je pensais, dit-il du bout des lèvres.

Il se lève.

— Il serait temps de partir, vous ne croyez pas ?

Oui, je crois. J’ai sans doute abusé. En me levant j’ai rentré mon moignon dans la poche. Pourtant, quelque chose m’intrigue.

— Juste le temps de vous poser une dernière question. Tout à l’heure vous vous êtes très vite rendu compte que je disais n’importe quoi et pourtant, vous n’avez pas hésité à fouiller dans vos souvenirs. J’aimerais bien savoir pourquoi.

Il m’a gratifié d’un ricanement, pas trop méchant.

— Ça, mon jeune ami, c’est très simple. Je vous ai répondu avec un certain plaisir dès que vous avez avoué que vous vous fichiez bien de l’Art contemporain. Car voyez-vous, malgré les apparences, vous ne pourrez jamais vous en ficher autant que moi. Ça fait du bien, de temps en temps, de pouvoir le dire.

— Je ne comprends pas.

— J’ai passé trente ans de ma vie à discourir sur des œuvres de plus en plus dépouillées, minimales… invisibles. À tel point que je les ai vues disparaître. Je me suis perdu. Je n’ai plus su qui défendre et pourquoi, le simple geste de mettre de la couleur sur une toile devenait de plus en plus suspect, on ne parlait plus que de concept. Et on a fini par oublier l’émotion. Un beau jour, je n’ai plus trouvé passionnant de guetter un art qui cherche à créer, avant tout, sa propre Histoire. À l’heure actuelle, les peintres ne peignent plus, ils composent, ils conceptualisent, ils affirment qu’on ne peut plus peindre, ils posent des objets courants sur des socles en hurlant la fin des hiérarchies artistiques, ils théorisent la mort de l’art. Ils attendent, simplement, que quelque chose se passe. Et j’ai attendu, avec eux, longtemps, celui qui allait ouvrir une voie. Vos Objectivistes, par exemple, avaient sûrement quelque chose à dire, malgré un nom aussi absurde, mais ils ont disparu aussi vite qu’ils s’étaient manifestés. Moi, j’ai perdu patience et désormais, je m’en fous. Comme vous.

— Plus rien ne vous intéresse ?

— Oh, vous savez, je ne connais pas le monde et ses paysages. Et c’est important, les paysages, la terre, la matière. Je ne me suis jamais promené dans du beau, je n’ai jamais pris le temps de me balader dans la couleur. Ou bien j’ai dû passer à côté. J’ai commencé par le contraire. Le camaïeu avant la chlorophylle.

— Vous regrettez ?

— Pas vraiment. Vous savez, j’ai beaucoup mieux compris Turner en feuilletant un reportage sur Venise. J’aurais dû y aller quand mes jambes en avaient la force. Aucun peintre, pas même Van Gogh, n’a réussi à retrouver un jaune aussi perçant que les champs de colza de haute Provence. Et je n’y suis jamais allé non plus.

Il me raccompagne à la porte.

— Vous prétendez ça mais… J’ai vu, dans la pièce à côté, une toile accrochée. Si plus rien ne vous intéresse, il reste encore quelques centimètres carrés de peinture qui valent encore la peine d’être regardés.

Il ricane en ouvrant la porte et me pousse dehors. Avant de refermer, il ricane encore.

— Ce que vous avez vu est magnifique, c’est le portrait de ma mère peint par mon frère. Et c’est une toile inestimable. Mais, entre nous, il a bien fait d’arrêter là sa carrière.

*

Une fois dehors je me suis précipité dans le métro, comme s’il y avait une urgence et j’ai passé le reste de l’après-midi au Bureau des archives de la Biennale de Paris. Une autre bibliothèque de l’Art contemporain située dans un renfort du Grand Palais. J’y ai trouvé tout ce qui concernait l’année 64, et notamment le service de presse du 14e Salon de la jeune peinture. Dans un article, le nom des Objectivistes était effectivement mentionné. Je n’ai pas pu juguler un accès de nervosité qui m’a empêché de me concentrer sur une question grave : voler ou dupliquer les documents ? J’ai hésité un peu devant la photocopieuse, puis devant la bibliothécaire. Elle m’a à peine regardé en face et n’a absolument pas remarqué que j’étais manchot. J’ai attendu que mon voisin de table s’en aille pour chiffonner tout ce dont j’avais besoin dans la poubelle de ma poche gauche.


Sur le coup de dix-neuf heures, j’ai refait une tentative à la machine à écrire. J’ai l’impression de régresser, il me faut un temps fou pour que la feuille soit bien parallèle au chariot, et en fait, c’est surtout mon énervement qui me fait perdre du temps. La patience me manque. Mon père a choisi ce moment pour appeler et me reprocher mon silence. Je n’ai rien dit de spécial, tout en cherchant à mentir le moins possible. Ça m’a incité à commencer une nouvelle lettre dans l’espoir d’y mettre un point final avant qu’ils ne s’inquiètent vraiment. J’ai un peu peur qu’ils viennent un jour à l’improviste, et là, je n’aurai pas le courage de tendre le bras en l’air, comme cet après-midi. C’est bien ce qui me manque, en fait, la netteté d’un tel geste. Une vue d’ensemble qui aurait la précision d’une photo. Une vision froide et clinique. Une toile hyperréaliste.

Chers vous deux.

Imaginez une partie du corps humain qui n’existe pas, une extrémité ronde et lisse qu’on jugerait à s’y tromper parfaitement naturelle. Mettez-la exactement à l’endroit où habituellement on trouve une banale main. C’est mon moignon.

Entre une légère somnolence et une soupe à peine tiède, je me suis laissé surprendre par la nuit. Mais, pas question de dormir avant de dépiauter intégralement les papiers froissés dans ma poche. Le téléphone a sonné et j’ai failli ne pas répondre, persuadé que Briançon remettait ça.

— Antoine…

— Nico… ?

— Je sais, il est tard, je suis encore au dépôt, et j’ai quelque chose pour toi. Quelque chose de gros, emmène ton polaroïd. Tu commences à me courir, avec tes histoires…

Est-ce la nuit, le fait que je n’aie jamais parlé à Nico après vingt heures, ou la perspective de me retrouver nez à nez avec ce quelque chose de gros, mais je n’ai pas démarré aussi vite qu’il le désirait.

— Ça peut attendre demain ?

— Impossible, demain ça sera plus la peine, et dépêche-toi, j’ai envie d’aller me coucher, ma môme m’attend et on ne me paie pas les heures sup. Et prends avec toi la photo que t’as faite, hier, parce que là, c’est moi qui vais en avoir besoin. Tu vas piger tout de suite en arrivant. Salut.

Juste le temps de saisir mon appareil, dévaler les escaliers et coincer un taxi vers la place des Vosges. Pour faire tout ça je n’ai pas eu besoin de ma main droite. Mais j’ai pu oublier, juste dix minutes, qu’elle me faisait défaut.

Il a pensé à laisser la porte ouverte. Le lampadaire est éteint, je n’ai jamais su où l’allumer, mais les spots du hangar des sculptures, au loin, m’aident à avancer. Dans le noir je bute contre une petite caisse et rattrape par miracle une sorte de vase, je ne sais pas si c’est une œuvre qui cherche sa place ou un vulgaire broc pour arroser les plantes. Si je savais où est l’interrupteur… J’enjambe un rouleau de papier bulle qui traîne à terre, à côté d’un cadre prêt à être emballé. Nico a tellement peu de place dans le hangar qu’il squatte le bureau de Véro pour faire ses envois. Je traverse la petite cour qui donne accès à l’entrepôt des sculptures qui, lui, regorge de lumière, comme si on attendait un haut fonctionnaire. Une odeur de vieux bois et de résine fermentée me revient. Je braille le nom de Nico. Je n’oublie pas qu’il fait nuit, ça ne change rien mais ça ajoute une dimension, un air de décadence, je fais quelques pas timides au milieu d’une forteresse en déperdition. Un Xanadu.

— Nico… ? Nico ! Qu’est-ce que tu fous… Merde !

Les visages de pierre n’ont plus du tout l’air de s’ennuyer, au contraire, ils menacent celui qui vient troubler leur repos. Une vierge blafarde me regarde avancer de ses yeux vides. « Après sept heures du soir je dérange plus les œuvres », dit toujours Nico, quand il veut partir. Et c’est vrai, passé les heures ouvrables elles exigent de rester entre elles. Plus rien n’est laid, plus rien n’est inutile, chacune atteint enfin son seuil d’inertie maximale, comme si seul le regard des visiteurs les obligeait à poser.

Je m’engage dans une allée perdue hors du champ de lumière.

Là, au détour d’une énorme chose en bois, j’ai mis du temps à comprendre qu’un rayonnage de bustes est renversé à terre. Une marée de têtes arrive à mes pieds, des joues en terre cuite, des dizaines de femmes en bronze vert-de-gris, plus ou moins grosses, plus ou moins fissurées. Et au bord de la vague, un autre visage, plus éteint encore que les autres.

— Nico ?

J’ai porté la main à ma bouche.

Pas loin, derrière moi, j’ai entendu un ordre.

— La photo…

Je ne me suis pas retourné tout de suite.

La voix, la tempe défoncée de Nico, la peur à en vomir, j’ai cru revivre cette seconde qui a fait basculer ma vie.

— Donnez-moi la photo…

La photo… Je sais bien que ce soir il ne se contentera pas d’une photo. La dernière fois il m’a pris une main. C’est le moment de savoir si je peux vraiment compter sur celle qui me reste.

Je ne me suis pas retourné, j’ai sauté en avant pour agripper un autre rayonnage et le détacher du mur de toutes mes forces, je n’ai pas regardé derrière mon épaule mais le fracas m’a fait l’effet d’une décharge électrique. J’ai foncé vers la sortie en enjambant tout sur mon passage, j’ai grimpé sur des caisses et sauté sur les tables, je me suis souvenu d’une rangée d’œuvres qui donne accès à une porte d’où je pourrais rejoindre le bureau, je ne sais pas s’il me suit ou s’il prend l’accès principal pour me couper la route. Après un trop-plein de lumière et de flashs colorés, je suis retombé dans la pénombre du bureau. J’ai senti qu’il était là, lui aussi, et j’ai refermé la porte pour faire le noir complet. Il doit se tenir vers la sortie, en train de chercher l’interrupteur. Au corps à corps je ne résisterai pas longtemps, j’ai retenu la leçon de la dernière fois. Il est peut-être armé, je ne sais pas, je ne me suis pas retourné, il me tenait peut-être en joue, je ne sais pas. Le bureau est grand, à tâtons j’arriverais peut-être à retrouver quelque chose, je ne sais pas quoi, le temps que mes pupilles se dilatent. Les siennes, aussi, ne vont pas tarder à y voir plus clair.

— Je vous conseille de me donner cette photo.

Oui, ça vient de la porte blindée, celle qui donne sur la rue. Il ne sait pas comment allumer. C’est ma seule chance. Pour le cas où il trouverait l’interrupteur, je balance un coup de pied dans le lampadaire et tout de suite après je glisse vers une rangée de toiles.

— Vous n’aurez pas autant de chance que la dernière fois, j’entends.

S’il était vraiment sûr de lui il me foncerait dessus direct. Encore faut-il me débusquer. Même moi qui connais l’endroit, je suis perdu.

— Et votre ami, le gardien d’ici, m’a appris que vous étiez… diminué.

Il savait déjà que Nico allait y passer, à peine aurait-il raccroché. Il a dû le cuisiner un bon moment avant de l’achever. Il était venu récupérer l’Essai 8, Nico le lui a sorti sur-le-champ et a tout balancé, ma visite, la photo. Une autre trace des Objectivistes, sans compter toutes celles qu’il y a dans ma mémoire. C’est pour les détruire, toutes, qu’il a fait téléphoner Nico.

— Vous êtes un coriace, mais je finirai par vous avoir.

À grand-peine j’arrive à discerner les objets qui m’entourent. Je ne pense pas qu’il y voie beaucoup mieux.

— Dites, je n’ai pas fait attention, tout à l’heure. Vous avez un crochet ?

Un quoi ?

Un crochet, c’est tout ce qui me manque pour t’arracher la gueule. En même temps que le scratch d’une allumette, une petite boule de lumière a créé un léger halo clair-obscur autour de lui. Ça m’a tout juste permis de revoir sa gueule et sa cravate de gentleman. Il cherche ma silhouette, prostrée entre deux meubles.

La flammèche s’éteint.

— Vous êtes coriace.

Second scratch. Je ne vois plus que ses jambes. Il a déjà progressé de trois bons mètres.

— Vous et moi, au milieu d’œuvres d’art… Nous avons la nuit pour nous.

Je sens ses pas de chat effleurer quelque chose qui craque, comme de la paille. En rampant je parviens à changer d’angle mais le polaroïd, ballant sur mon épaule, s’est cogné contre un pied de table.

Nouvelle allumette, mais cette fois je ne vois presque rien.

Un froissement de papier… La lumière devient beaucoup plus vive. Il a dû enflammer quelque chose. Une torche improvisée, une gravure, peut-être.

Une odeur de grillé ? Ça crépite. De vraies flammes, ça brûle pour de bon. Il est à plus de dix mètres de moi, je peux relever la tête pour voir ce qu’il est en train de foutre.

Avec sa torche il tente d’enflammer un rouleau.

L’Essai 8.

Il risque surtout de mettre le feu à la baraque. Je vais griller comme un poulet. Pour lui ce serait une solution plus qu’hypothétique. Avec tout ce qu’il y a dans l’entrepôt, il faudrait peut-être deux nuits de brasier avant que je ne sois inquiété. Ça serait l’incendie le plus grandiose qui soit.

C’est déjà fini, les flammes ont presque totalement mangé la toile.

— J’ai envie de boire quelque chose. Du whisky…

Qu’est-ce que ça veut bien pouvoir dire ? Rien, peut-être… Ou tout simplement qu’il a envie de boire du whisky. Je n’ai pas vu d’arme. La main me manque. Avec elle j’aurais pu lui lancer une table entière sur la gueule, je m’en serais servi comme bouclier. Ou bien c’est dans la tête, qu’elle me manque. Il a raison, je suis diminué, et il le sait. Diminué… c’est le mot. Impotent. Tous vos efforts doivent se porter sur la main gauche. J’aimerais bien que Briançon me voie, à cette seconde.

— La seule chose que je regrette, ici, c’est la qualité des œuvres. Je pensais trouver des merveilles.

En me repérant à sa voix je sens qu’il tourne, qu’il arpente autour des tables.

— C’est étonnant de constater quel pouvait être le contemporain de nos grands-pères. Est-ce que l’art va aussi vite que ça ? Peut-être que ce n’est que ça, après tout, une simple question de temps. Les graffiteurs de métro entreront peut-être au Louvre, un jour. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Je le perds. Dans ses paroles, et, plus grave encore, dans l’espace. L’odeur de brûlé s’estompe peu à peu. Cette mascarade ne va pas durer, il va perdre patience. Il raconte toutes ces conneries pour me faire craquer.

— Donnez-moi cette photo.

J’avale des nuées de poussière. À cette seconde il peut être n’importe où. Je sais où se trouve le bureau de Véro. Je tâtonne, au-dessus, je fais du bruit. Il a dû entendre, je saisis un crayon puis un objet fin et métallique. Un coupe-papier.

— Votre main ne vous manque pas trop ?

Je suis sûr d’une chose, ordure, c’est que je vais finir par t’égorger. C’est pour toi que je fais tout ça. Si j’avais su qu’on se croiserait ce soir j’aurais emmené mon hachoir. Il m’aurait peut-être donné courage. De toute façon il me faut une main. Peut-être pas la tienne, mais une main. Tu as fait de moi un monstre physique et le mental a suivi. Logique. Je ne sais pas ce que tu leur veux, à ces Objectivistes, mais moi, désormais, je n’ai plus qu’eux.

Il doit se tenir vers la porte de sortie. Je n’aurais jamais assez de force dans le bras, ni assez d’adresse pour le planter avec ce coupe-papier de merde. Il a peut-être un rasoir gros comme ça dans la main. Il va se régaler.

Des petits éclats… Il marche du côté du papier bulle, à l’opposé de ce que je pensais… Il est tout près. À ma droite… tout près… C’est maintenant ou jamais.

Je grimpe sur la table et me jette sur lui en essayant de le crever, je tape comme je peux mais mon bras est vide, je frappe sur sa poitrine mais ça ne rentre pas, il fait noir, mon bras est creux, un roseau, cassant, la lame glisse sur lui comme une caresse, ou bien elle racle le bitume. Avec un peu de lumière je pourrais le voir sourire de toutes ses dents. Je ne peux ni trancher ni même couper, avec une lame de merde au bout d’un bras exsangue…

Pas la moindre petite entaille. Ce soir, je n’aurai pas sa main. Je lui ai assené un dernier coup pour le maintenir encore quelques secondes à terre. Et j’ai fui. En renversant tout ce que je pouvais sur mon passage. Une fois dehors j’ai couru, n’importe où, longtemps, avec le visage mort de Nico pour seul horizon.

*

Je n’ai pu reprendre mon souffle que chez moi, là-haut. Je me suis senti cuit. J’ai tenté de ramener mes pensées vers moi. Essayé de me comprendre. Savoir comment je pouvais passer à côté d’un cadavre, le cadavre de quelqu’un que j’ai connu, et quelques minutes plus tard, ne désirer qu’une seule chose : percer dans la chair d’un vivant. Briançon a sûrement raison : je ne suis plus dans la zone libre.

*

Au réveil, je me suis retrouvé à Biarritz, essayant de justifier on ne sait quoi à deux muets. Je ne me suis pas mieux débrouillé à l’oral qu’à l’écrit. La distance était trop grande. J’ai fait de mon mieux pour chasser leur visage de mon esprit.

Neuf heures trente, Véro arrive au bureau, la porte est ouverte, une odeur de brûlé, un cadre calciné par terre, des meubles renversés, les spots allumés dans l’entrepôt, les rayonnages par terre, les bustes étalés au sol, et puis, le reste. Je me lève pour boire un peu d’eau, des crampes dans la nuque m’obligent à tourner la tête dans tous les coins. La machine à écrire, avec un inamovible « chers vous deux » enroulé dedans. La cafetière. Ma queue de billard. Les papiers froissés étalés sur la table. Je ne sais pas où est l’urgence. Si : ranger le hachoir dans un placard. Je me rassois, me relève, tourne autour de la douche. Je passerais bien un coup de fil, sans savoir à qui. Je ne connais personne suffisamment proche de moi pour supporter la complainte du manchot vengeur. Tout ça c’est à cause du billard. J’ai manqué de patience pour tout le reste. Allongé, j’ai pensé à ce pianiste qui s’est retrouvé manchot, comme moi. Ravel lui a écrit un concerto pour la main gauche. Voilà ce que c’est d’avoir des copains.

Bientôt, Delmas va chercher à me contacter. Il faut que je m’y prépare. Elle est peut-être là, l’urgence. Il va me parler de Nico et d’un « agresseur ». Ça sonne comme un métier. Et justement, en ce qui concerne le gentleman, je n’arrive toujours pas à comprendre la manière dont il travaille. Avec méthode, ou par simple improvisation ? Pas d’arme, hormis sa patience, et un vague cutter.


Je suis resté couché, plusieurs heures, sans pouvoir m’accrocher à quelque chose de cohérent. Les documents attendent, et c’est tant pis. Véro doit être mal, à l’heure qu’il est. Je suis condamné à passer la soirée ici, dans le même état de fébrilité.

En fin d’après-midi, Delmas m’a prié de passer le voir sans me laisser le temps de discuter le délai, et j’ai pris ça comme une délivrance. « Dans une heure ce serait le mieux, et ne soyez pas trop en retard… » À sa formulation, j’ai compris que nos rapports venaient imperceptiblement de glisser.

Et pour la peine, j’ai fait exprès de traîner. Mais avec des excuses : en glissant le ticket de métro dans la fente je me suis rendu compte que le monde n’était définitivement pas conçu pour les gauchers. Après la somme de petits détails dans ce style, c’est la conclusion qui s’en dégage. Rien de contraignant, non, juste un peu trop systématique. Un ticket, ça se glisse à droite, comme quand on ouvre une porte ou que l’on met un disque. Des petits riens. Et on tombe juste à chaque coup. Avant je ne me serais jamais rendu compte de la manière dont on avait pensé les objets. J’ai eu beaucoup de mal à enfouir ma carte orange dans la poche intérieure. Parce que les droitiers mettent leur portefeuille côté cœur. Le temps de sortir de ces considérations et de boire un demi, j’ai fait mon entrée dans le hall de la Brigade des Recherches et Investigations, puis dans le bureau de Delmas. Cet homme n’a pas encore compris qu’il ne pourrait pas traiter avec moi comme avec n’importe qui.

À ses joues rouges et ses lèvres un peu tordues j’ai compris qu’il venait juste d’évoquer mon nom. Mais il ne s’est pas senti le droit de hausser le ton. Pas encore.

— Vous ne savez pas arriver à l’heure ?

— Si, mais le moindre geste me demande le double de temps qu’à vous. Autrement dit, pour moi, une heure en vaut deux.

Ça me va bien, tiens, de jouer les idiots. Je me tais, une seconde, pour qu’il m’annonce la mort de Nico.

— Je vous ai demandé de venir parce qu’il s’est passé hier une chose qui pourrait bien être en rapport avec ce qui vous est arrivé. Vous connaissiez M. Nicolas Daufin ?

Daufin… Dofin… Dauphin ? Si j’avais su ça quand on bossait ensemble…

— Nico… Oui, il travaille au dépôt.

Je n’ai pas relevé son imparfait.

— Il est mort, hier, dans des circonstances presque similaires à celles de votre agression.

— …

Rien ne me vient. Et s’il a l’impression de ne rien m’apprendre, tant pis. Pour les reconstitutions, même émotionnelles, je suis nul.

— Quel genre de… de circonstances ?

— On l’a retrouvé dans son dépôt sous des rayonnages de sculptures, mais il était déjà mort quand on a renversé les étagères sur lui, on a d’abord tenté de l’étrangler avec un lacet, ensuite il a été frappé avec un buste, au front. Il y a aussi des traces de lutte dans le hall. Vous savez comment est fait le dépôt…

— Oui, j’y ai travaillé.

Je n’ai pas vu le lacet, hier. Juste les marbrures bleuies au coin de son visage. Delmas ne parle pas de la toile brûlée.

— Vous y retournez souvent ?

— Très rarement, quand je suis dans le quartier, et je ne vais jamais dans le quartier.

— Et la dernière fois, ça remonte à quand ?

Danger.

De deux choses l’une : Véro lui en a parlé, ou non. De toute façon Delmas est un vicieux. Je ne peux que la jouer bille en tête, bande avant, avec un effet à droite.

— … Longtemps. Plusieurs mois.

— Avant ou après votre accident ?

— Bien avant, ça au moins, question chronologie, c’est un bon point de repère.

— Vous n’aviez pas de contacts, même téléphoniques, avec M. Daufin ou Mlle Le Money ?

— Véro ? Vous connaissez aussi Véronique ?

— C’est elle qui a découvert le corps. Elle était très… très attachée à M. Daufin ?

— Je n’ai jamais su. Ils s’entendaient bien, à l’époque. Comment elle va ?

— Mal.

— À ce point-là ?

— Elle a très mal supporté. Elle est sortie dans la rue, un passant l’a vue s’effondrer et il a prévenu le commissariat.

Allez savoir ce qui se passe vraiment entre les êtres… Ils n’étaient ni frères, ni mariés. Juste des collègues de bureau. Des copains. Lui fermait le dépôt et elle l’ouvrait, le matin. Rien d’équivoque dans leur comportement, impossible de savoir s’ils avaient été amants ou s’ils l’étaient encore. Nico disait « ma môme » pour parler de sa vie privée. Allez savoir…

— Vous avez travaillé ensemble, Daufin et vous, et tous les deux on vous retrouve sous des sculptures, à deux mois d’écart. Vous avouerez que ça suffit pour faire le lien.

— Oui, ça on est obligé de le reconnaître. Sauf que j’ai eu plus de chance que lui.

— C’est bien Mlle Le Money qui s’occupait de l’inventaire de la collection.

— Ça lui a déjà pris dix ans, sans compter les dix à venir.

— Sûrement pas, je me suis chargé de faire accélérer le processus. Personnellement je n’avais jamais vu un capharnaüm pareil. Dès la semaine prochaine on va placer une équipe pour répertorier le moindre grain de poussière de l’entrepôt. Il faut savoir exactement ce qui intéressait l’agresseur.

Tu parles… Depuis le temps qu’elle les attendait, Véro, ses stagiaires… Je leur souhaite bon courage, aux petits nouveaux. Il leur faudra plusieurs mois avant de réaliser qu’une misérable toile roulée a disparu. Même Véro n’a jamais entendu parler des Objectivistes.

Un de ses sbires entre et lui demande s’il veut un café. Delmas refuse et me le propose. J’accepte.

— Dites… Vous faites quoi, en ce moment ?

J’ai compris que c’était la question la plus importante. Qu’il m’a fait venir juste pour ça. Il me faut un petit instant avant de retrouver un peu de naturel, juste le temps de casser le sucre en deux, coincé entre mes doigts. Un geste dont je m’acquitte de mieux en mieux. Histoire de montrer au commissaire que, dans mon cas, les lois les plus pénibles sont celles de l’ergonomie. Parce que les autres, celles qui justifient son exercice et déterminent ma liberté, celles qu’on applique sans savoir et qu’on viole sans plaisir, celles qui généralisent les cas d’espèces, toutes celles-là me concernent à peine.

— Pas grand-chose. J’essaie de devenir gaucher.

— C’est difficile ?

— C’est long. Vous êtes quoi, vous ? Droitier ?

— Oui.

— Eh bien vous faites partie des neuf dixièmes de l’humanité, et ça vaut mieux, parce que vous connaissez comme moi les problèmes des minorités. Moi, en ce moment, j’essaie de me faire une petite place chez le dixième qui reste. Mais je sais déjà que je ne bénéficierai jamais du circuit court des gauchers.

Il n’a pas l’air de savoir ce que c’est. Même pas le temps d’expliquer, il embraye. Cet homme se contrefout du circuit court. Ce centième de seconde de rapidité dans le temps de réponse, ça suffit pour trouver cinq gauchers sur six dans l’équipe de France d’escrime, et trois gauchers sur cinq dans le classement mondial des tennismen. Et je n’en jouirai jamais, de cet infime petit avantage. Il faut être né avec. Mais ça, il s’en fout, le commissaire…

— Vous allez retravailler à la galerie ?

— On verra. Pour l’instant je veux évacuer un peu tout ça.

Après un petit silence agacé, il s’est tourné vers la fenêtre, calmement. Ça m’a gêné de ne plus voir ses yeux.

— Je vais le retrouver.

Inutile de demander qui. Ça a sonné comme une gageure. Un rendez-vous. Il l’a dit pour moi ? Contre moi ? Impossible de savoir.

— Je ne vais m’occuper que de lui. Les Post-Impressionnistes peuvent attendre.

J’ai souri à cette dernière phrase qui, hors contexte, résume tout le drame de Van Gogh. Ça m’a permis de trouver une ouverture pour lui poser une question qui m’intrigue depuis notre première entrevue.

— Mais vous… Vous aimiez la peinture avant la police, ou bien l’inverse ? Je veux dire… comment c’est venu, cette spécialité ?

Après un long silence il s’est retourné, toujours calme, un peu ailleurs.

— On n’atterrit pas dans ce bureau par hasard.

J’ai cherché des yeux un indice quelconque, sur le bureau, sur ses murs. Et je n’ai rien trouvé, pas même une affiche.

— Vous devez vous tenir au courant de ce qui se passe dans Paris, non ?

— Je n’ai pas le temps, je rate toutes les expos que j’ai envie de voir… Avant de rentrer dans la police je voulais… En 1972 j’étais allé voir une expo de Francis Bacon… J’étais déjà flic… Vous connaissez Bacon ? Il paraît que l’envie de peindre lui est venue presque par hasard, en voyant des Picasso…

Et la chaîne s’est arrêtée là, j’ai pensé.

— Ça doit être bien, comme boulot.

— Parfois oui, mais le gros c’est le recel, les faux, les vols, enfin, vous voyez, quoi.

— Vous devez voir de sacrés trucs, non ?

En disant ça j’ai réalisé que je posais exactement la même question aux taxis de nuit, histoire de parler d’autre chose que du temps.

— Ouais… Des fois… Il y a des obsédés partout mais dans le domaine des arts c’est vrai qu’on est servis.

Si je demande des détails il va couper net et redistribuer les vrais rôles.

— Une fois j’ai pisté un type étonnant, grand spécialiste de Picasso, et son seul signe particulier, c’est qu’il avait « les Demoiselles d’Avignon » tatoué sur le haut de l’épaule. Vous imaginez les vérifications auprès des suspects, quand on veut faire une enquête discrète ? Il n’y a pas longtemps on a coincé un Rembrandt dans le métro. Oui, un Rembrandt, roulé dans un tube en carton. Répertorié nulle part. Des comme ça on n’en a pas tous les jours… Bon, bref, je vais suivre de très près tout ça et j’aimerais bien que nous restions en contact, je peux avoir besoin de vous. Il se peut qu’il n’y ait aucun rapport entre votre affaire et la mort de M. Daufin mais je n’y crois pas beaucoup. Je ne vous retiens pas plus longtemps.

— À qui je peux demander des nouvelles de Véro ?

— À l’hôpital Beaujon, mais il est impossible de la voir pour le moment. Elle y restera quelques jours, je pense. Avec les dépressions nerveuses, on ne peut pas savoir.

Un peu abasourdi, je suis sorti de son bureau et l’ai remercié, bêtement.

Delmas m’a traité comme une personne normale, pas comme une victime, et ça change de la gêne bienveillante à laquelle j’ai droit depuis mon accident. Ça prouve que le monde ne s’arrête pas au bout de mon poignet gauche.

*

J’ai terminé une bouteille de chablis trop fraîche, un peu âpre, et je suis retourné à ma table où tout le butin de paperasse froissée est étalé. Pas grand-chose, en fait, mais rien que du bon. Le Salon de la jeune peinture s’est déroulé en mars, dans le dossier de presse on trouve quelques articles sur les tendances générales, mais trois d’entre eux font état de l’intervention sauvage datant du 27, de quatre individus incontrôlés et sans scrupules. Le papier le plus intéressant est celui d’Art libre de juin, un canard qui n’existe plus. Et c’est dommage.

(…) Et puis, dans le ronronnement général qui semblait être le révélateur immédiat du contexte pictural parisien, nous avons connu la fracture. Quatre garçons ont fait irruption dans les salles en fin de soirée. Quand maîtres et élèves s’abandonnaient au satisfecit, ces quatre-là ont balancé un pavé dans la mare du consensus et du bon aloi. Ils ont hurlé la mort des galeries et de leurs chiens de garde, les « petits patrons de l’art ». Ils ont décroché des toiles pour exposer les leurs, ils ont distribué des tracts et insulté copieusement les exposants. (…)

Une autre revue reproduit le tract en question.

Puisque l’art est mort, faisons-lui de vraies funérailles !

Nous, les Objectivistes, nous proclamons que l’art a été tué par les petits patrons, galeristes, critiques et autres instances de légitimation.

Les Objectivistes n’iront pas se couper la moindre oreille.

C’est trop tard.

Les Objectivistes ne revendiqueront jamais rien, ils n’existent pas, ils ne spéculeront JAMAIS sur le nom d’un de ses membres.

Le Salon de la jeune peinture n’est qu’un mouroir de l’esthétique.

C’est les Beaux-Arts qu’on assassine.

Et c’est tant mieux.

Dans le troisième on trouve le compte rendu de la fin de soirée. Scandale chez certains et vif intérêt chez d’autres.

Un des exposants, se voyant insulté plus encore que les autres, a tenté de prévenir la police mais les organisateurs ont réussi à juguler le climat de violence qui menaçait de plus en plus leur salon. En revanche, Edgar Delarge, propriétaire de la galerie Europe, bien connu pour être à l’affût de nouveaux talents — on ne sait trop s’il confond talent et provocation — s’est déclaré intéressé ( !) par les jeunes pseudo-révolutionnaires. Les quatre individus, dont le seul mérite est d’être fidèles à leurs prises de position, l’ont renvoyé bruyamment à ses « marchandages nauséeux de la fiente sur toile » (sic).

J’avais tellement besoin qu’ils aient existé.

À quatre ils ont réussi à foutre ce bordel. Chemin a beau perdre ses dents, il a encore une solide mémoire. Tout y est : le berceau des Beaux-Arts, la rébellion, le crachat à la gueule des petits patrons, le mépris pour les fonctionnaires en place, l’anonymat et la non-revendication de leurs propres œuvres. Morand était là avant qu’il ne soit Morand.

Et puis il y a ce galeriste, Delarge, un « petit patron », comme les autres, mais celui-là n’a pas eu froid aux yeux en se « déclarant intéressé ». Il fallait vraiment être cinglé ou aimer le scandale, ou aimer les Objectivistes pour défier leur insolence. C’est là où je peux continuer à fouiller, parce que, mine de rien, leur agression du 27 juin a porté ses fruits, ne serait-ce qu’au niveau de la commission d’achats. Et pourquoi n’auraient-ils pas fait une seconde entorse à leur prétendue intégrité ? Delarge se souvient sûrement, il pourrait me raconter sa confrontation avec eux, ou même me les décrire physiquement, il a peut-être vu leur atelier ou suivi le reste de leur production. Il me dirait en tout cas ce qui lui a tant plu chez ces jeunes terroristes. Et quand je pose les yeux pour la millième fois sur l’Essai 30, j’aimerais qu’un autre, plus précis, plus passionné, me dise avec des mots simples ce que je ressens. Chemin aurait pu être celui-là, mais son regard a fui depuis longtemps dans un chromo des Everglades. Et je dois tout savoir, parce que derrière cette toile, il y a un fou, une âme tordue qui écrase les souvenirs, un coupeur de main et un fracasseur de crâne. Un gentleman au cutter. Un dément qui parle dans le noir. Et je le trouverai avant Delmas.

*

Sans doute pour me prouver que j’étais encore capable de sentiment pour des êtres vivants, et surtout pour tenter de resserrer des liens qui n’appartiennent qu’à moi avec des gens qui n’appartiennent qu’à moi, je me suis remis à la machine à écrire. Je me suis senti inspiré par un style pouvant traduire une langueur douce et délicatement pastel, sans négliger pour autant un fort degré de réalisme. À savoir : l’impressionnisme.

Chers vous deux

Je ne vous ai pratiquement jamais écrit, et le sort a voulu que, si j’en prends la peine, aujourd’hui, ce n’est que d’une seule main. Je traverse des zones troubles, où vous êtes, malgré l’éloignement, mes seuls points de repère. Il faut laisser un peu de temps s’écouler, avant d’y voir plus clair. Je regrette le soleil, la mer, que vous n’avez jamais cherché à quitter.

*

Une voix d’homme.

— Galerie Europe, bonjour.

— Je voudrais parler à M. Delarge.

— C’est pour… ?

— C’est pour un entretien.

— … Vous êtes journaliste ? C’est pour Beaubourg ?

— Non, pas du tout, je cherche des renseignements sur le Salon de la jeune peinture de 1964 et je crois qu’il y était. Vous pouvez me le passer ?

Léger flottement. S’il n’avait pas été là, on me l’aurait tout de suite fait savoir. Je me suis même demandé si…

— … Heu… il ne reçoit que sur rendez-vous mais en ce moment il a beaucoup de travail. Qu’est-ce que vous voulez savoir, au juste… ?

J’ai senti le réflexe de défense. Aucun doute, il a beau parler de lui à la troisième personne…

— C’est difficile de s’étendre au téléphone. Je peux prendre un rendez-vous et venir à la galerie ?

— Vous ne le trouverez pas. Qu’est-ce que vous voulez savoir sur le Salon de la jeune peinture ?

— Le plus simple serait que je passe.

— Pas en ce moment ! Comment vous appelez-vous ?

— Je rappellerai plus tard.

J’ai raccroché avant qu’il ait le temps de refuser une troisième fois. Je pensais bien manœuvrer en téléphonant d’abord, et je me suis gouré. Je ne peux pas prévoir toutes les erreurs tactiques. Il ne me reste plus qu’à foncer illico là-bas, histoire de le cueillir à chaud, sans qu’il ait eu le temps de se retourner. Sa galerie est située dans le Marais, rue Barbette, pas trop loin de chez moi. C’est bien le comble, mais la tendance picturale gagne de plus en plus de terrain dans mon quartier. Beaubourg a fait des petits.

J’y suis en moins de cinq minutes, il n’a pas pu partir entre-temps. Au 59 il n’y a qu’une plaque « Galerie Europe », il faut passer sous un porche pour accéder à la salle d’expo. Dans la cour, au milieu de vieux immeubles, on reçoit en pleine poire le bleu très clair des deux étages qui jouxtent l’entrée C. La porte de la galerie est superbement conçue, verre et métal, une demi-tonne par battant, mais il suffit de l’effleurer pour l’ouvrir. À l’intérieur, presque rien. C’est la mode. On privilégie le vide, on garde la pierre d’origine, à nu mais impeccablement remise à neuf, un sol gris éléphant, on dirait un glacis versaillais, une patinoire. Et puis, au loin, tout de même, quelques pièces accrochées avec élégance. Le bureau d’accueil est encastré dans un mur pour ne pas gêner la perspective. J’ai l’impression d’être absolument seul sur un îlot de modernité. Un naufragé baroque et mal fagoté dans un océan de dépouillement. Je feuillette le livre d’or et reconnais quelques signatures, les mêmes qu’à la galerie de Coste, la faune des vernissages. À côté il y a la liste de l’écurie Delarge, son catalogue d’artistes, et en parcourant les noms de ses poulains je comprends mieux pourquoi il n’a pas besoin de faire dans le tape-à-l’œil. Sa collection réunit au moins quatre ou cinq artistes parmi les plus cotés du moment. Il est évident que cet homme a autre chose à faire que perdre du temps avec des fouineurs de mon espèce. Et quand on a dans son écurie des types du genre de Lasewitz, Béranger ou Linnel, pour ne citer que ceux qui m’évoquent quelque chose, on fait la pluie et le beau temps dans les cotations. J’ai déjà accroché une pièce de Lasewitz, des cadres vides superposés pour suggérer un labyrinthe. Dix minutes pour les accrocher, trois heures pour comprendre l’ordre… Béranger fait des caissons lumineux, il photographie ses pieds, son nez, son ventre grassouillet, il en tire des agrandissements géants et les éclaire dans des boîtes bourrées de néons. La photo passe de 15 grammes à 120 kilos, et il faut six hommes pour la positionner avec des sangles. Linnel est aussi un nom qui me dit quelque chose, sans vraiment savoir ce qu’il fait. À priori j’ai l’impression qu’il fait partie des rares qui utilisent encore des couleurs et un pinceau.

— Je peux vous renseigner ?

Elle a surgi de derrière trois colonnes de parpaings qui font office de communication avec un bureau annexe. Une très jolie jeune femme aux cheveux roux clair et aux yeux bleus. Elle n’a pas le physique idéal pour éloigner les fâcheux.

— J’aimerais rencontrer M. Delarge.

Elle range les quelques dossiers sur le bureau, juste pour s’occuper les mains.

— Vous avez rendez-vous ?

— Non, mais on peut en prendre un tout de suite.

— En ce moment ce n’est pas possible, il prépare une exposition à Beaubourg, il est en plein accrochage.

À d’autres… Je regarde derrière les parpaings sans douter une seconde que Delarge y est planqué. Avec ce système de colonnes vaguement biseautées on peut contrôler les allées et venues dans la galerie en évitant de passer son temps dans la salle s’il n’y a personne.

Delarge m’a vu entrer. Je le sens là, pas loin, tapi. Qu’est-ce qu’il a à craindre ? J’ai été trop direct ? Je n’aurais peut-être pas dû parler de l’année 64. La trouille ? Ces stratégies commencent à devenir pénibles, impossible d’avoir un renseignement sans déclencher tout un processus de suspicion. Et moi je finis par entrer dans cette peur paranoïaque du trop dit et du pas assez.

— Repassez dans une quinzaine, et téléphonez d’abord. Il aura peut-être un moment.

Téléphoner ? Non, merci. Maintenant je ne préviens plus.

— C’est quoi, comme expo, à Beaubourg ?

— Linnel, un de nos artistes. Du 8 au 30 avril.

— Trois semaines ? C’est la gloire… Ne va pas à Beaubourg qui veut…

En disant ça je revois bien la pancarte « Expo en cours de montage » aperçue hier, à Beaubourg, et les deux accrocheurs sens dessus dessous.

Avec une petite nuance de satisfaction, elle laisse échapper un : « eh non… ! »

C’est vrai. Pour un artiste vivant, c’est le Panthéon. Après Beaubourg on ne peut plus espérer que le Louvre, quelques siècles plus tard.

— Laissez votre nom et vos coordonnées sur le livre d’or, je lui parlerai de votre visite…

Elle me tend le stylo et je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est un geste malin.

— Je ne signe jamais les livres d’or.

Elle lance le stylo sur la table avec un ostensible mépris.

— Tant pis pour vous…

— En revanche je prendrais bien une invitation pour le vernissage de Beaubourg. Il faut absolument une invitation, non ?

— Désolée, j’ai tout donné…

— Ce sont des œuvres de Linnel, ça ?

— Non, ce sont des œuvres qui font partie de la collection personnelle de M. Delarge. Il tient à les montrer au public, de temps en temps, au lieu de les enfermer dans un coffre. Elles sont faites pour être vues, n’est-ce pas ?

Si j’avais lu les signatures au lieu de poser des questions idiotes… Une petite toile de Kandinsky, un collage de Braque, je ne connais pas le troisième, et c’est sans doute normal pour un type incapable d’identifier les deux premiers.

*

Je n’ai pas vraiment le choix. Ce vernissage de Beaubourg est pour après-demain soir et je ne dois pas espérer coincer Delarge avant. Ni même après, il se débrouillera comme un chef pour m’éviter s’il en a envie. Quelque chose l’inquiète, et pour savoir quoi je dois lui demander, de visu, c’est tout. Il a réussi à placer un poulain à Beaubourg, et pour un marchand c’est plus qu’une victoire, c’est une apothéose. Sans parler de la mine de fric que ça va lui rapporter. Il y sera dès l’ouverture, à ce vernissage, vu que c’est lui qui invite. Ça va parler tarif, il y aura des dizaines d’acheteurs potentiels, ceux qui ont déjà et ceux qui n’ont pas encore de « Linnel » dans leur collection. Delarge ne pourra pas m’éconduire au milieu de tous ces gens.

— Allô, Liliane ?

— … Antoine… Mais… Ça va ?

— Coste est dans la galerie ?

— Non.

— J’ai besoin d’une invite pour l’expo Linnel, après-demain soir.

— On l’a reçue y’a deux jours, mais c’est celle de…

— De la patronne, je sais. Et je la veux. Je la veux vraiment. T’as qu’à jouer le retard de courrier. Elle l’a déjà vue ?

— Tu fais chier, Antoine.

— Elle rentrera de toute manière, c’est pas le genre à rester bloquée à la porte de Beaubourg, la grande Mme Coste.

— Tu disparais, on entend plus parler de toi, et t’appelles quand t’as besoin.

— J’ai besoin.

— Tu passes la chercher ?

— Tu me l’envoies ?

— T’es vraiment con.

— Je t’embrasse… Et ça fait longtemps que je n’ai pas embrassé quelqu’un…

*

Deux jours d’attente. Non, même pas. De recul. Avec la trouille de recevoir un coup de fil de Delmas m’annonçant un truc capital, un sérieux progrès dans son enquête. Rien ne serait plus dramatique pour moi. Je ne suis pas sorti beaucoup. L’espace d’une heure j’ai cru pouvoir retourner à l’académie, persuadé de leur devoir une explication, à tous, Angelo, René, Benoît et les autres. Mais je n’ai pas osé.

Nous sommes mardi, dix-sept heures, et je reviens de chez le voisin qui m’a fait un nœud de cravate. Il n’a pas paru surpris. Pour le vernissage j’ai pensé que ma tenue habituelle serait un peu déplacée. Dans ce genre de réceptions on parle moins facilement à un clochard, moi-même je me méfierais d’un type qui porte une veste qui bâille à mi-cuisse sur un pantalon informe en velours vert. Ce coup-ci j’ai fait des efforts en ressortant ma panoplie des vernissages de chez Coste. Je me suis rasé avec une vraie lame, j’en avais envie. Sans me couper une seule fois.

On entre par la rue du Renard pour éviter les va-et-vient du parvis. Je montre mon carton à deux types habillés en bleu qui me souhaitent une bonne soirée. Je repense à tous les vernissages que j’ai fuis, chez Coste, sans même goûter au plaisir du travail accompli. Jacques m’en voudrait s’il me voyait ici, avec une cravate. Une espèce d’hôtesse me donne un dossier de presse puis m’indique les escaliers pour accéder à la salle d’expo. En haut, une trentaine de personnes, certains sont déjà en plein commentaire, comme s’ils avaient déjà fait le tour des murs. C’est logique, le public des vernissages ne vient pas pour voir de la peinture, parce qu’il est presque impossible de visiter une expo dans un pareil brouhaha, avec des silhouettes qui obturent le champ de vision et des verres de champagne vides sur les rebords de cendriers.

En attendant le coup d’envoi des festivités, je vais me balader un peu dans le show, non pas pour voir ce que fait Linnel, non, ça je m’en fous un peu. Mais juste pour admirer, voire critiquer, le travail de l’accrocheur.


Des toiles de 1,50 m sur 2, des huiles. Gants blancs obligatoires. Beau boulot, excepté une pièce qu’il aurait fallu relever de 20 centimètres à cause de la plinthe un peu trop voyante. Et puis une autre, plus petite, qui aurait mérité d’être à hauteur des yeux. Dans une des salles je sens une urgence au niveau de la lumière, un spot qui fait une ombre un peu dégueulasse sur un bon morceau de toile. Autre détail fâcheux, mais inévitable : les malheureuses tentatives de camouflage des extincteurs. Aucune couleur au monde ne peut rivaliser avec le rouge vif de ces délicats instruments, c’est le drame des galeristes. Les cartels avec le titre et la date sont cloués trop près des toiles, Jacques s’arrangeait toujours pour les faire oublier. Sinon, rien à dire, belle exhibition. Avec mon collègue, il nous aurait fallu trois jours, maximum. On préférait la difficulté, à raison d’une astuce par œuvre, les bulles de verre qui tiennent en équilibre sur une pointe, les mobiles suspendus sans attaches apparentes, les chaînes de vélo au mouvement perpétuel, les fresques aux effets d’optique, tout ce qui est fragile, cassant, sibyllin, délirant, drôle et pour tout dire, inaccrochable.

Le bar est ouvert, je le sens au subtil reflux qui s’amorce alentour. Je m’insinue dans la vague. Dans la salle du buffet, le bruit. Un concert loghorréen ponctué d’interjections et de rires discrets. Quelques têtes connues, des critiques, des peintres pas bégueules, un détaché du Ministère. Très lentement je pivote sur moi-même en branchant mon sonar. Et à quelques mètres du magma agglutiné autour des verres, je perçois un indubitable bip-bip. En parcourant le dossier de presse je tombe sur une photo prise à la Biennale de São Paulo, une brochette d’artistes posant en photo de classe avec un Delarge trônant debout à droite, comme l’instituteur. Il est là, en chair et en os, à quelques mètres, avec deux autres types un peu plus jeunes. Linnel est à sa droite. Il joue son rôle d’artiste au vernissage : serrer les mains qu’on lui tend, remercier les enthousiasmes divers sans se soucier de leur teneur en sincérité. Un artiste à l’honneur peut ne pas sourire et ne pas parler, c’est un de ses rares privilèges. Il doit cependant accepter les rendez-vous des journalistes mais préfère éviter les acheteurs, d’autres sont là pour ça. Alain Linnel semble jouer le jeu, mollement, un peu grave, un peu affecté, un peu ailleurs. On leur apporte des verres, je m’approche et stationne à un mètre d’eux, de dos, les oreilles grandes ouvertes, en faisant mine de me frayer une place vers le buffet.

J’ai de la chance. Très rapidement je saisis la situation, je ne m’étais pas trompé, le plus âgé c’est Delarge, il présente son poulain à un critique d’art, le dénommé Alex Ramey. Sûrement l’un des plus redoutés sur la place de Paris, le seul capable de ruiner une expo avec deux ou trois adjectifs, je me souviens d’un de ses papiers sur une expo de Coste. L’article était tellement incendiaire qu’un bon paquet de visiteurs étaient venus juste pour confirmer l’étendue du désastre.

Mais le critique aime, ce soir, et manifestement, il veut le dire à l’artiste, et bientôt, à ses lecteurs.

— Demain, pour l’interview, ça vous arrange ?

Légère hésitation, rien ne vient. Delarge, bourré de bienveillance et toujours radieux, insiste gentiment.

— Alors, Alain ! Tu vas bien trouver un moment, demain…

Toujours rien. Même pas un bafouillement. Je me retourne pour jeter une œillade sur une situation qui semble pour le moins tendue. Et là, je me rends compte que je me suis, aussi, un peu trompé.

— Non. Je ne trouverai pas un moment pour ce monsieur.

Je dresse la tête en essayant d’imaginer celle d’un marchand comme Delarge aux prises avec un artiste capricieux qui s’offre le luxe de refuser une interview dès le lendemain du vernissage.

— Tu plaisantes, Alain…

— Pas du tout. Je ne répondrai pas aux questions d’un individu qui m’a traité de « décorateur » il y a quatre ou cinq ans. Vous vous souvenez, monsieur Ramey ? C’était une petite expo à l’ancienne galerie, dans l’île Saint-Louis. Et toi aussi tu t’en souviens, mon bon Edgar, fais pas celui qui a tout oublié maintenant que je suis à Beaubourg. À l’époque tu l’avais traité de salaud, fais pas semblant…

Dans mon dos, ça pèse des tonnes. J’en profite pour saisir une coupe bien pleine. Que je descends en trois gorgées. Ramey est toujours là.

— Écoutez, ne me faites pas le procès de la critique, on connaît la rengaine… Votre peinture a évolué et le regard sur votre travail aussi.

— C’est vrai, Alain… On ne va pas entrer dans un jeu de susceptibilités, reprend Delarge.

— Qui « on » ? Tu as toujours dit « on » pour dire « tu ». Ce monsieur peut me traîner dans la merde demain matin, il peut « nous » traîner dans la merde, ça me ferait plutôt plaisir. Sur ce, je vais me chercher une autre petite coupe.

Delarge emmène Ramey par le bras et se lance dans une explosion d’excuses. Je saisis un autre verre et le vide cul sec. Après un coup pareil, Delarge ne supportera pas la moindre question venant d’un emmerdeur de mon espèce. Le brouhaha s’accentue, le champagne continue à couler, la cohue s’agite sensiblement, Linnel serre d’autres mains en riant franchement, il n’a pas que des ennemis, je ne le quitte pas des yeux, un type un peu bedonnant lui tape sur l’épaule, il se retourne, lui serre la main et reprend sa conversation sans se soucier du nouveau venu qui reste comme deux ronds de flan. Et je connais cette tête, comme tout le monde ici, apparemment. Un peintre ? Un critique ? Un inspecteur ? J’ai envie de savoir, et sans la moindre gêne je demande à ma voisine de champagne si elle connaît l’individu. Franchement à l’aise, déjà éméchée, elle me répond comme si je débarquais d’une autre galaxie.

— C’est Reinhard… Vous avez vu passer du sucré ?

— Reinhard… Le commissaire-priseur ?

— Bien sûr ! Chez Dalloyau je préfère le sucré.

— Écoutez, je vois un plateau, vers la gauche, si vous pouvez me ramener des pains de mie au saumon, on passe un marché.

Elle sourit, nous faisons l’échange, elle commande deux autres coupes pour faire passer le reste.

— Belle expo, elle me fait.

— Je ne sais pas, dis-je, la bouche pleine.

Elle éclate de rire. Ma manche droite est bien enfouie dans la poche. Au milieu de tous ces mondains ça peut passer pour une pose un peu snob. Un genre. Elle enchaîne fébrilement les mini-éclairs au café et j’en profite pour m’esquiver. Reinhard discute avec Delarge, encore fumasse. Ce coup-ci, je décris une parabole dans l’espace pour finir ma course devant la toile située le plus près d’eux. Je me souviens d’une conversation avec Coste sur la lignée des Reinhard, commissaires-priseurs de père en fils depuis que la profession existe. Il authentifie, estime et vend une bonne partie de ce qui défile à la salle des ventes de Drouot. Quel beau métier que celui-là. Donner des coups de marteau à dix mille balles… De quoi faire douter Jacques et toute sa boîte à outils.

Delarge, agacé, lui parle à mi-voix et je ne saisis qu’une phrase sur deux.

— Il fait chier, tu comprends… deux ans que je prépare Beaubourg… et la commande publique, avec tous les emmerdes qu’on a… !

Bon, résumons-nous, Delarge a des soucis avec un poulain qui a l’air de facilement se cabrer. Reinhard, autre pur-sang, mais dans un autre champ de courses, est dans la confidence. Tout ça ne fait pas avancer mes affaires d’une seule longueur. Il faut que je me décide à coincer le marchand avant que son vernissage ne parte à vau-l’eau, lui faire cracher ce que je peux, et rentrer chez moi. Le champagne m’a un peu chauffé les tempes et la patience ne va pas tarder à me faire défaut. Reinhard s’éloigne en direction de Linnel, c’est le moment ou jamais pour entreprendre Delarge. Je lui tapote le haut du bras, il se retourne et accuse un léger mouvement de recul. L’alcool, bizarrement, m’a facilité la tâche.

— Vous ne me connaissez pas et je ne vais pas vous ennuyer longtemps, j’ai essayé de vous joindre à votre galerie pour parler avec vous d’un truc qui remonte à 1964. Le Salon de la jeune peinture. J’ai lu dans un dossier de presse que vous y étiez, et je voudrais savoir…

Il détourne le regard, ses joues rougissent comme celles d’un gosse, ses mains tremblent comme celles d’un vieillard. Il m’a déjà cent fois envoyé rôtir aux enfers.

— Je ne peux pas vous… J’ai beaucoup de gens à voir… je…

— Vous avez parlé avec un groupe, ils étaient quatre, « Les Objectivistes », vous vous êtes intéressé à leur travail. Je voulais juste avoir quelques souvenirs, essayez de chercher…

— … Les quoi ?… 64, c’est loin… Peut-être… Il y a vingt-cinq ans… je commençais à peine… Le journaliste a sûrement dû confondre… De toute façon je n’allais jamais au Salon de la jeune peinture, ni même à la Biennale de Paris… Je ne peux pas vous être utile…

Je le retiens par la manche mais il se dégage et file sans rien ajouter. Il retourne vers Linnel et Reinhard. Ils ont cessé de me fixer quand je les ai regardés. Seul Linnel garde les yeux rivés sur moi et me détaille de pied en cap, j’ai la sale impression qu’il s’arrête au bout de mon bras droit, enfoui. Il ricane ? Peut-être… Je ne sais plus sur quoi poser les yeux, une crampe me mord l’avant-bras, mais maintenant je sais que quelque part, dans cette cohue, il y a ce que Delmas appellerait : un foyer de présomptions.

Tout à coup je me sens petit, infirme, j’ai peur de perdre ce qui me rendait fort, le bonheur d’éradiquer un coupable. Tout ce monde me dépasse, rien ne m’appartient, ici, ni la peinture ni les cravates, ni les mots compliqués ni le champagne, ni le bruit qui pérore, la moiteur parfumée et les molles poignées de main, ni les douleurs de l’art et ses conflits obscurs. Moi j’étais fait pour les poussières de velours, le silence qui effleure l’ivoire, les doux carambolages, l’exaltation d’Angelo, l’odeur du cigare, les vieillards à bretelles, la craie bleue et la lueur sereine, éternelle, au fond de mes yeux. C’est pour la retrouver, peut-être, un jour, que je dois rester encore un peu au milieu de ce fatras absurde.

On me bouscule, je n’ai même pas le temps de grogner, la fille fonce droit vers Delarge et se plante devant lui. De face, je ne sais pas, mais de dos on perçoit une détermination féroce. Elle parle fort, les trois types ne s’occupent absolument plus de moi. Belle diversion. Le visage de Delarge se décompose à nouveau. Mauvaise soirée. Linnel éclate d’un tel rire que, cette fois, les conversations alentour ont cessé. Je m’approche à nouveau du buffet pour écouter, comme le reste de l’assistance.

— Votre vernissage ne m’intéresse pas, monsieur Delarge, mais puisqu’il faut venir ici pour vous avoir en face !

Pardon ? Combien on est, en tout, dans le même cas ?

— Je vous en prie, mademoiselle, choisissez votre moment pour faire un scandale, dit Delarge.

— Scandale ? C’est vous qui parlez de scandale ? Mon journal publiera un dossier entier sur votre escroquerie !

— Attention à ce que vous insinuez, mademoiselle.

— Mais je n’insinue pas, je le crie à tous les gens qui sont ici !

Cette cinglée furieuse place ses mains en portevoix et hurle à la cantonade.

— Que tous ceux ici qui ont acheté une œuvre de Juan Alfonso, le célèbre cubiste, commencent par se faire du mouron !

— Et c’est bien fait ! ajoute Linnel, plié en deux.

Delarge lui jette un œil noir, il repousse la fille et fait des gestes vers les deux sbires de l’entrée qui ont rappliqué ventre à terre.

— C’est une folle, mon avocat va s’occuper de tout ça ! Fichez le camp d’ici !

Les deux types la soulèvent presque et la traînent vers la sortie. Je ne sais plus si je rêve ou si j’assiste à un happening du meilleur effet. Elle se débat et continue ses incantations infernales.

— La vérité sur Juan Alfonso, dans Artefact du mois de mai ! En vente partout !

La cohue s’est figée net, dans une seconde d’éternité. Les bouches béantes et muettes ne se referment plus, les coupes restent posées sur les lèvres, les bras en l’air, raides de surprise, ne retombent plus. Une fresque de Jérôme Bosch, en trois dimensions.

Le seul qui sait encore parler, c’est Linnel.

— Formidable… Formidable… C’est formidable…

Sa provo n’a pas l’air de plaire. Surtout à Delarge en qui on sent une redoutable envie de lui coller une baffe et de le traiter d’ingrat. Une nouvelle vague de gens s’étire doucement vers le buffet. On me sert une coupe d’office, sans doute parce que le consensus général en a besoin. Un scandale… Et, vu de ma fenêtre, un épisode formidable, comme dit Linnel. Delarge semble avoir plus d’une casserole au cul. Jamais entendu parler de ce cubiste dont le nom m’échappe déjà, ni de l’affaire sulfureuse qui l’entoure. Je me prends d’une certaine compassion pour cet homme, ce marchand d’art qui aurait dû triompher, ce soir, et qui n’arrête pas de se faire agresser par la presse, par son propre artiste, et par des fouineurs de mon acabit. J’aurais dû rester plus souvent aux vernissages.

Les conversations reprennent peu à peu. Des plateaux de petits fours regarnissent les tables.

— Formidable, hein, cette fille ? Transformer Beaubourg en musée Grévin, chapeau…

Ça s’est glissé dans mon oreille, et je me suis retourné d’un bloc.

Linnel, hilare.

Ce type est sûrement un peu atteint mentalement.

— Oui… Ça sentait le coup de pub, non ? Un coup de pub marrant, mais quand même, dis-je.

— Peut-être, mais j’aime bien les gens malpolis. On s’ennuie tellement dans ce genre de raouts. Et encore… moi je viens parce que je suis obligé — c’est moi qui ai fait tous ces trucs que vous voyez sur les murs — mais les autres ?

— Les autres ? Ils aiment bien ces trucs-là, c’est tout.

— Et vous, ça vous plaît ?

— Je sais pas. Si je devais en parler ce serait un peu malpoli.

Il rit, moi aussi, mais j’étrangle mon rire quand il passe son bras sous le mien. Le mauvais.

— Venez avec moi, je vais vous faire une petite visite perso.

Avant de nous engager dans les salles il fait le plein des coupes, m’en tend une, et je reste là, comme un con, coincé entre un verre tendu et une main étrangère nichée dans mes côtes.

Il m’oblige à trinquer, j’obéis et perds un peu l’équilibre. Il m’arrête devant une toile.

— Regardez celle-là, c’est une vieille, de 71.

Je ne sais pas ce qu’il me veut, si c’est une manœuvre mûrement réfléchie ou une nouvelle frasque d’artiste éméché. Il sait en tout cas que j’ai fait des misères à son marchand, et c’est peut-être ce qui lui plaît. En fait, c’est la première fois que je jette un œil sur son boulot. Je suis allé trop vite, et, tout à l’heure, je n’ai rien vu. J’ai toujours tendance à préférer les cadres à ce qu’il y a dedans. De longs coups de pinceau d’un vert un peu sale, on sent que les jets ont été tirés droits et cassés en bout de course. Ensuite il a recouvert le tout d’un blanc qui scelle toute la surface. Je ne sais pas vraiment quoi en penser. C’est de l’abstraction pure. C’est tout.

— Ça vous parle ?

— Un peu, oui… Vous savez, je n’y connais rien…

— Tant mieux, les spécialistes me gonflent. Et justement, j’aimerais bien qu’un type comme vous me dise, ce soir, ce qu’il en pense. Alors, ça vous évoque quelque chose ?

— Adressez-vous à quelqu’un d’autre. Moi je ne me fie qu’au plaisir primaire et rétrograde de la rétine. C’est ce que disent tous les frileux, et j’en suis. En gros, voilà, je ne sais pas différencier un bon tableau d’un mauvais. Vous avez un tuyau ?

— Oui, c’est simple, il suffit d’en avoir vu quelques milliers avant, c’est tout. Alors, ça vous évoque quelque chose ?

— Bah… En cherchant bien… Ça pourrait me faire penser à une mère qui protège sa fille sous son manteau parce qu’il pleut.

— … ?

Je l’ai dit avec un tel accent de vérité qu’il ne rit même pas. Ça m’est venu comme une impulsion.

— Bon, O.K., chacun y voit ce qu’il veut. Moi je ne pensais pas à ça en le faisant mais… bon… j’ai rien à dire. Et vous savez combien ça coûte ?

— Si vous êtes un type qu’on présente à Beaubourg, ça doit coûter la peau du cul.

— Plus que ça. Celle-là, 125 000. Une nuit de boulot, dans mon souvenir.

Raté. Ça ne m’impressionne pas. Une fois j’ai vu entrer à la galerie un monticule de canettes de bière vides pour le double.

— Et combien pour le marchand ?

— Trop. La règle c’est fifty-fifty, mais nous, on a un arrangement spécial.

— Et vous travaillez la nuit ?

— Ah ça oui, et je suis l’un des seuls peintres au monde à aimer la lumière artificielle. Ça me fait la surprise, au petit jour…

Au passage il hèle un type en veste blanche qui revient une minute plus tard avec du champagne. Il veut trinquer de nouveau. Un couple s’approche de nous, la femme embrasse Linnel et l’homme en fait autant. L’artiste prête ses joues sans enthousiasme.

— Oh Alain, c’est génial, t’es content ? C’est vraiment fort, on sent un souffle, tu vois, les pièces dialoguent vraiment bien, c’est splendide.

Il les remercie, comme s’il avait une pince à linge sur le nez, et m’entraîne ailleurs. Ce type est fou.

— Qu’est-ce que ça veut dire, « les pièces dialoguent » ? je demande.

En fait je le sais mieux que personne, c’était le terme qu’employait Coste. Mais c’était juste histoire de le faire parler.

— Rien. Si on se met à écouter ces conneries…

— N’empêche… Ça m’impressionne, les gens qui possèdent le code verbal. Sans ça, on arrive à rien.

— Ah vraiment ? Moi je hais tous les jargons. André Breton disait : un philosophe que je ne comprends pas est un salaud ! Il m’arrive souvent de rire aux larmes en lisant les doctes articles sur ce que je barbouille. Vous savez, la peinture s’y prête beaucoup mieux que la musique, par exemple. Qu’est-ce qu’on pourrait bien dire sur la musique, hein ? Les critiques d’art ne parlent pas de ce qu’ils voient, ils cherchent à rivaliser d’abstraction avec la toile. Ils le disent eux-mêmes, d’ailleurs.

J’en ai lu un paquet, de catalogues incompréhensibles.

— N’empêche… ça m’impressionne.

— Eh bien, rien de plus facile, on se balade en douce au milieu des visiteurs et je vous fais une traduction simultanée, O.K. ?

Le champagne me fait ricaner. Mon cerveau doit commencer à ressembler à une émulsion de brut impérial.

— O.K.

J’ai beau être un peu ébrieux, je n’oublie rien. Ni Delarge ni mon moignon. Quoi qu’il ait en tête, Linnel est peut-être un joker à mettre de mon côté.

Sans vraiment chercher nous passons à portée de deux femmes passablement âgées, dont l’une est particulièrement en verve. La fumée d’un clope au coin du bec lui ferme l’œil gauche.

— Tu sais, Linnel c’est souvent le jeu des équivalences chromatiques, enfin… on cherche l’implosion…

Aparté de Linnel :

— Celle-là, elle veut dire que j’emploie toujours les mêmes couleurs, et « implosion » ça veut dire qu’il faut regarder les toiles longtemps avant qu’il se passe quelque chose.

La vieille reprend :

— On sent toute la matité de la surface… Et y a une émergence, là… elle crève le voile…

Linnel :

— Elle dit que le blanc cassé est une couleur fade et qu’on voit ce qu’il y a au travers.

J’ai l’impression que l’expo se remplit de plus en plus. Les deux vieilles s’éloignent, mais d’autres les remplacent, un couple dont la femme n’ose rien dire avant que le mec n’ait parlé. Il hésite, comme s’il était résolument astreint à émettre un avis.

— C’est… C’est intéressant, il dit.

Linnel, saumâtre, se retourne vers moi.

— Lui, c’est pas compliqué, il veut dire que c’est nul.

Il a un style qui me plaît bien, celui de l’artiste désabusé qui se fout du décorum et du carnaval prétentieux qui gravite autour de tout ce qu’on érige en dogme. Tout sauf ce qu’il fait, seul, chez lui. La barbouille. Le sacré dont il ne parle pas. Ces moments que j’ai connus où l’on se sent l’auteur, l’acteur et le seul spectateur.

— Et si on allait se déchirer la trogne ? me demande-t-il, parfaitement sérieux.

— On y va ! j’ai dit, sans même m’en rendre compte.

Je me demande bien où il a pêché ce vocabulaire, j’ai l’impression d’entendre René. Linnel serait-il un fils de prolos qui aurait commencé à peindre avec de l’antirouille des paysages de terrain vague de banlieue et des natures mortes de mobylettes pétées ? Je ne sais pas si c’est le champagne ou l’ironie de ce mec, mais je me sens beaucoup mieux qu’en arrivant.

On trinque.

— Ton marchand, il a une commande publique sur le dos ? C’est peut-être indiscret…

— Indiscret ? Tu rigoles… C’est dans tous les journaux, une putain de fresque qui va faire la façade d’un ministère. Et puis c’est pas lui qui a une commande publique sur le dos, c’est moi.

Je siffle un grand coup.

— … Toi ? Mais c’est l’année Linnel ! Beaubourg plus une commande publique ! C’est la gloire ! La fortune !

— Tu parles, trente mètres carrés… et je sais vraiment pas quoi leur mettre… Ils veulent inaugurer en 90.

— Tu t’y es mis ?

— Oui et non… J’ai une vague idée… Ça va s’appeler « Kilukru », une bitte de 80 mètres qui sort de la façade, dans les tons rose et parme. Mais serais-je bien perçu par le Ministre ?

Pendant une seconde j’ai cru qu’il était sérieux. Delarge a de quoi se ronger les sangs avec un dingue pareil. Je crois comprendre un peu mieux ce qui se passe, le pauvre marchand est tributaire d’un artiste qui, en pleine gloire, peut se permettre de faire le con. Si ses toiles d’un mètre sur deux sont déjà surcotées, je n’ose imaginer le prix de la fresque.

— Je vais chercher à picoler, tu m’attends ?

Je fais oui de la tête. Dans mon oreille gauche vient claquer un « Bonjour ! » qui m’assourdit.

Coste.

— J’arrive un peu tard, on m’a fait des difficultés à l’entrée, j’ai égaré mon carton… Comment allez-vous ? Je ne savais pas que vous veniez aux vernissages de Beaubourg. Vous connaissez Linnel ? Je veux dire… Vous le connaissez personnellement ?

Ça doit l’intriguer, Coste, que l’ex-accrocheur de sa galerie trinque avec un artiste de Beaubourg.

— Je ne le connaissais même pas de nom avant d’arriver ici. Et vous aimez ses toiles ? je demande, avant qu’elle ne le fasse.

— Oui, beaucoup. Je suis son travail depuis quatre ou cinq ans et j’ai…

Je suis ivre, il faut se rendre à l’évidence. Et donc peu patient. J’attends qu’elle ait fini sa phrase pour embrayer sur un autre sujet. La mère Coste est une encyclopédie vivante, et je ne dois pas louper cette occasion.

— Vous connaissez Juan Alfonso ?

Surprise que je passe du coq à l’âne, elle fronce les sourcils.

— … Heu… Oui, vaguement, mais je n’ai pas beaucoup d’informations… C’est un cubiste dont personne n’a entendu parler jusque très récemment. 150 pièces de lui ont été vendues à Drouot, c’est tout ce que je sais. Vous vous intéressez au cubisme ?

— Non.

— Quand viendrez-vous retravailler avec nous ?

— J’ai une ou deux affaires à régler d’abord, ensuite je verrai.

— Vous êtes au courant de ce qui s’est passé au dépôt ?

— Oui, j’ai vu le commissaire Delmas.

Linnel revient avec une bouteille et serre la main de Coste. Ils échangent quelques politesses, rapides, et elle s’éloigne vers les salles en s’excusant de ne pas avoir vu l’expo.

— Tu vois cette nana-là, fait Linnel, c’est un des rares individus vraiment sincères dans ce milieu. Elle n’a pas attendu que je sois ici pour aimer mon boulot.

Je suis content qu’il le dise. Je m’étais toujours douté que mon ex-patronne aimait vraiment son domaine.

— Bon, assez déconné, on a pris du retard, sers-nous un verre ! dit-il en me tendant la coupe et la bouteille.

— Je ne… Je préférerais que tu serves…

Pour clarifier la situation, je sors la manchette de ma poche et lui montre le moignon. Ce geste est devenu malgré moi l’estocade de ma dialectique.

— Ça doit être pratique pour tomber sur les gens à bras raccourci…

— … ?

Delarge attrape son protégé par l’épaule.

— Alain, on a besoin de toi pour des photos, vous nous excusez, me dit-il avec un sourire qui ferait passer le baiser de Judas pour une petite tendresse.

— J’ai pas le temps, Edgar, tu vois bien que je discute avec mon ami. Et mon ami est un amateur d’art éclairé ! Un vrai de vrai !

Delarge se mord la lèvre.

— Arrête, Alain… AR-RÊ-TE… Tu vas trop loin…

— Occupe-toi de tes invités, tu as toujours su faire ça mieux que moi…

— Ton… ami peut se passer de toi une minute. Et ça lui évitera de poser trop de questions.

Dans mon esprit embrumé, j’ai trouvé que c’était une phrase de trop. Les salles m’ont paru vides, je n’ai pas vu le temps passer. J’ai fermé les yeux et j’ai aperçu quelques nuages noirs et informes courir dans mes paupières. Lentement j’ai levé les bras, et mon poing a terminé son arabesque dans la gueule de Delarge. Il fallait que ça sorte. Je l’ai empoigné par le col pour cogner ma tête contre la sienne, deux, trois fois, son nez a éclaté mais mon cri a couvert le sien, puis des coups de genou, des coups de pied, je me suis libéré d’une hargne accumulée depuis trop longtemps. Il est tombé, pas moi, j’ai trouvé ça plus commode, j’ai visé la tête avec la pointe de ma pompe, juste un dernier, définitif…

Pas eu le temps, deux types m’ont écarté de lui pile à ce moment-là, et j’ai hurlé de ne pouvoir assouvir ça. Le plus proche de moi a reçu le coup, dans le tibia, il s’est plié, l’autre m’a agrippé et m’a plaqué à terre, le moignon a dérapé et ma gueule s’est écrasée contre la moquette. Un coup de poing dans la nuque l’a écrasée un peu plus. On m’a empoigné par les cheveux et on m’a forcé à me relever.

Quelqu’un a parlé de police.

Dans un coin, j’ai vu Linnel se verser un verre.

Delarge, encore à terre, a hurlé un ordre.

Celui de me foutre dehors.

Les deux types, ceux qui gardaient l’entrée, m’ont pris chacun un bras, tordu dans le dos, et m’ont traîné jusque dans la rue du Renard. L’un des deux, dans un dernier soubresaut, m’a tiré par les cheveux pour faire pivoter ma tête.

J’ai vu une grande bande de nuit avant de recevoir le tranchant de sa main en pleine gueule.

*

Il a fallu attendre longtemps, je ne sais plus, vingt bonnes minutes, pour qu’un taxi héroïque s’arrête devant cette loque en cravate, assise, la tête dans les étoiles, en attendant que son nez veuille bien se tarir. Avant d’ouvrir la portière, il m’a tendu une boîte de Kleenex.

— On va dans une pharmacie ?

— Pas la peine.

— Où, alors ?

J’ai déjà réfléchi à ça pendant que je dessaoulais, allongé sur les grilles d’aération de la station Rambuteau. Dans mon étui de carte orange j’ai retrouvé l’adresse du seul type de ma connaissance qui sache vraiment faire les pansements. Mon nez me fait mal, et je ne le laisserai qu’entre les mains d’un médecin. À cette heure-ci, j’espère qu’il n’est pas marié.

— Rue de la Fontaine-au-Roi.

— C’est parti.

Je jette la petite boule rouge et gluante qui ne retient plus rien et arrache une nouvelle poignée de mouchoirs.

— Je fais attention aux sièges, dis-je.

— Oh je suis pas inquiet, ç’aurait été de la gerbe je vous aurais pas chargé. Le vomi, je supporte pas.


Durant tout le trajet il n’a pas cherché à savoir pourquoi mon nez pissait et m’a laissé au seuil du 32. J’ai apprécié la qualité de son silence.

Briançon 4e gauche. La cage d’escalier sent la pisse et la minuterie ne marche pas. Derrière sa porte j’entends une faible musique, du hautbois, peut-être. Je sonne. — Antoine… ?

Mon plastron rougeâtre m’évite de parler, j’entre.

— Mais qu’est-ce que… ! Asseyez-vous.

Je garde les yeux en l’air, il me fait asseoir, tourne un peu dans la pièce et revient avec tout ce qu’il faut pour me nettoyer la figure.

Une compresse m’enflamme le nez.

— Il est cassé ? je demande.

— S’il était cassé vous le sauriez.

— Il résiste bien, avec tout ce qu’il a reçu cette année…

— Vous vous êtes battu ?

— Oui, et ça m’a fait du bien. Vous aviez raison, docteur, avec un peu de volonté on peut vraiment surmonter un handicap, j’en ai étalé deux, comme de rien. Comme si j’étais entier. Et quand j’étais entier je n’étalais jamais personne.

— Vous vous croyez drôle ?


En attendant que mon nez soit colmaté nous sommes restés silencieux, un bon quart d’heure. Ensuite il m’a enlevé veste et chemise pour me rhabiller avec un sweat-shirt propre. J’ai tout accepté, docile, sauf le verre d’alcool.

— J’attendais que vous passiez me voir, dit-il, mais dans d’autres circonstances.

— Mais je pense à vous souvent. Je fais des progrès.

— Si vous voulez vraiment faire des progrès, venez plutôt me voir à Boucicaut. Là-bas vous avez tout un appareillage de rééducation, il vous suffirait de trois mois.

— Jamais. Ça viendra tout seul, c’est comme l’amour. On vient juste de faire connaissance, et pour l’instant, entre ma gauche et moi, c’est le flirt, timide. Ensuite viendra la confiance, l’entraide, et un jour le couple sera soudé et fidèle. Faut le temps.

— Du temps perdu. Vous avez trouvé un travail ?

— Un flic m’a déjà posé la question.

Il marque un temps d’arrêt.

— On a retrouvé votre agresseur ?

— Pas encore.

— Et il y a un rapport avec ce qui s’est passé, ce soir ?

Pendant un court instant j’ai hésité à tout lui déballer, en bloc, pour me défouler. Si je ne m’étais pas fait casser la gueule je lui aurais sûrement déversé tout le fiel que j’ai dans le cœur.

— Pas du tout. J’étais ivre et j’ai abusé de la patience de gens plus forts que moi. Mais je n’aurais raté ça pour rien au monde.

Long silence. Le toubib me regarde autrement et secoue doucement la tête.

— Vous encaissez trop bien, Antoine.

— Je peux dormir ici ?

— … Heu… Si vous voulez. Je n’ai que ce canapé.

— Parfait.

Après m’avoir sorti draps et oreiller, nous nous sommes salués.

— Vous claquez la porte en partant, je sortirai sûrement avant vous. Venez me revoir bientôt, et n’attendez pas d’avoir le visage en sang.

Je n’ai rien ajouté. Quand il a fermé la porte de sa chambre, j’étais sûr de ne plus jamais le revoir.

*

Le sommeil a mis du temps à venir, pour s’enfuir très vite. Vers les cinq heures du matin je suis parti sans même prendre la peine d’écrire à Briançon un mot de remerciement. J’ai pensé que l’air de la nuit me ferait du bien et que mon nez avait besoin d’un peu de fraîcheur. En traînant le pas, je peux rejoindre le Marais en une demi-heure en remontant la rue Oberkampf. Plus qu’il n’en faut pour imaginer comment je vais vivre la journée à venir. Le toubib a raison, je me sens plutôt bien, presque tranquille, et je ne devrais pas. J’ai déjà oublié les coups, ceux que j’ai donnés et ceux que j’ai reçus. Un jour j’y perdrai mon nez et ça ne me fera pas plus d’effet que ça. Une main, un nez, une santé mentale, au point où j’en suis…

Delarge est une ordure et Linnel, un fou. Mais, à choisir, j’ai bien fait de cogner sur le premier. Et je vais sûrement recommencer, bientôt, s’il ne me dit pas ce qu’il sait sur les Objectivistes. C’est la différence entre Delmas et moi. Delarge aurait toujours moyen d’amuser un flic, avec ses avocats et ses relations. Il faudrait qu’il soit sérieusement dans la merde pour se sentir inquiété. Et moi, contre lui, je n’ai que ma main gauche. Mais, apparemment, elle répond de mieux en mieux.

J’ai monté l’escalier, en nage, essoufflé, les jambes lourdes. Il n’y a pas que mon bras qui s’atrophie. Dans un coin de mon bureau j’ai vu une feuille blanche enroulée dans le chariot de la machine, et je me suis senti inspiré. Cette fois, après le trop-plein absurde que je venais de vivre, j’ai eu envie d’images brutales et disparates. Une juxtaposition arbitraire d’éléments qui finissent par créer une violence non sensique. Le surréalisme.

Chers vous deux

Désormais ma vie est belle comme la réunion d’une coupe de champagne et d’un moignon sur une toile brûlée. Viva la muerte.

Je me suis allongé, juste pour un moment, mais le sommeil m’a cueilli à chaud et j’ai glissé dans l’oubli.


En buvant une tasse de café j’ai parcouru le dossier de presse que l’hôtesse m’a donné. Rien de très nouveau, excepté un petit paragraphe sur l’historique des rapports entre le marchand et l’artiste. On y croirait presque :

« Edgar Delarge s’intéresse au travail d’Alain Linnel dès 1967, et c’est plus qu’une découverte : une passion. Il fera tout pour imposer le jeune artiste. C’est aussi l’histoire d’une amitié de vingt ans. Alain Linnel a prouvé, lui aussi, sa fidélité, en refusant les propositions des plus prestigieuses galeries. »

Le téléphone a sonné. Ma mère. Elle veut faire un tour à Paris, seule. Ça tombe mal, j’ai prévu de partir quelques jours à Amsterdam avec un copain. Ce serait dommage de se louper. Elle va remettre ça pour le mois prochain. Je t’embrasse et je t’écris.

Et pour l’instant, je n’ai toujours que l’en-tête.

Depuis hier, Delarge peut me compter parmi ses ennemis. Linnel en est un autre, à sa manière, mais ce n’est rien en comparaison de l’acharnement de cette fille, la journaliste d’Artefact. Elle m’a presque volé la vedette, hier, avec son réquisitoire public. J’ai passé une bonne partie de la journée à essayer de l’avoir au téléphone, à son journal, et manifestement je n’étais pas le seul. En fin d’après-midi elle a daigné répondre, dans le même état d’agressivité que la veille.

— Bonsoir mademoiselle, j’étais au vernissage, hier soir et…

— Si vous faites partie du clan Delarge vous pouvez raccrocher tout de suite, deux avocats dans la même journée, ça suffit, je sais ce que c’est que la diffamation…

— Non, pas du tout, je voulais…

— Vous faites partie des pigeonnés ? Vous avez acheté un Alfonso et vous vous posez des questions ? Achetez l’Artefact du mois prochain.

— Non plus, je vous…

— Alors qu’est-ce que vous voulez, dites-le ! J’ai pas que ça à faire !

— Vous pourriez la boucler une seconde ? Moi aussi on m’a traîné dehors, hier soir, et je pissais le sang, et Delarge aussi ! Ça vous suffit ?

Elle s’est raclé la gorge, une ou deux fois.

— Excusez-moi… J’étais venue avec un copain du journal à qui j’ai demandé de rester jusqu’au bout. Il m’a raconté la bagarre… C’est vous ?

— Oui.

— C’est à propos du cubiste ?

— Non. Enfin… je ne pense pas…

— On peut se voir ?


Deux heures plus tard nous sommes assis face à face dans un bar situé pas loin de chez moi, Le Palatino, le seul endroit du quartier où il fait bon se perdre après minuit. Elle s’appelle Béatrice, et hier, elle ne m’a pas laissé le temps de voir son beau visage de brune piquante, ses formes arrondies et encore moins son sourire. Pour qu’elle le garde le plus longtemps possible, j’ai coincé mon mauvais bras le long du torse.

— Je suis contente que vous m’ayez appelée, j’ai regretté de ne pas pouvoir le faire quand on m’a raconté la fin du vernissage. Tout ce qui peut nuire à Delarge me concerne.

— Heureusement que les critiques d’art ne sont pas tous comme vous.

— Ce n’est pas vraiment mon boulot, je laisse ça aux plumitifs. Vous avez déjà compris quelque chose, vous, à la critique d’art ?

Depuis hier, oui, un peu plus, et grâce à Linnel. Mais je réponds non.

— Moi non plus. La seule chose qui m’intéresse, c’est le fric. L’Art contemporain n’existe pas sans fric, je me suis toujours demandé pourquoi une toile qui représente trois ronds bleus sur fond beige pouvait passer de 0 à 100 briques d’une année sur l’autre. Enfin… je schématise… Je me suis spécialisée dans les cotations, et c’est passionnant. J’adore mon boulot.

— Comprends pas…

— Vous avez déjà lu Artefact ? J’ai une pleine page tous les mois, je fais une sorte d’argus où j’essaie de parler de tout ce qu’on cache habituellement, et ça m’attire pas mal d’ennuis, les arnaques, la flambée des cours, les estimations un peu douteuses, les fluctuations selon les modes.

— Alfonso ?

Je suis allé trop vite, elle l’a senti.

— Je parle, je parle… Mais vous ne dites rien. J’ai mis un an à monter mon dossier sur Alfonso, ce n’est pas pour me le faire souffler quinze jours avant de le publier.

— Avec moi, rien à craindre, je ne suis pas journaliste et la peinture me désintéresse profondément.

— Alors, quoi ? Pourquoi Delarge ?

J’ai senti qu’on s’engageait dans un jeu de méfiance, à celui qui en saurait le plus en disant le moins. Et ça risquait de nous retarder.

— Delarge cache des choses qui n’ont peut-être rien à voir avec votre histoire de cubiste. On fait donnant-donnant, je vous raconte mon histoire et vous me parlez de votre dossier. On se rejoindra peut-être quelque part. Je commence, si vous voulez…


Et elle m’a laissé terminer, silencieuse, grave. Je n’ai rien oublié, je crois. Le gentleman au cutter, l’hôpital expédié en deux phrases, Delmas, le dépôt, les Objectivistes dont elle n’a jamais entendu parler, la mort de Nico, le tract, et Delarge. Je n’ai pas parlé du billard et de mon avenir perdu, elle n’aurait pas compris. Je n’ai pas pensé aux conséquences. Pour conclure, j’ai ostensiblement posé mon bras sur la table et ses yeux ont cherché les miens.

Pour marquer un temps, je lui ai proposé un autre verre de saumur champigny.

Et tout à coup j’ai réalisé que je parlais avec une fille. Une jeune femme, même. En détaillant à nouveau ses courbes et son visage lisse, des réflexes me sont revenus. Une sorte de retenue, une gestuelle policée et parfaitement hypocrite vu que, une seconde plus tard, elle s’est levée pour prendre un paquet de cigarettes au comptoir, et que j’ai tout fait pour regarder ses jambes. Toutes les contradictions y sont, je me reconnais, enfin. Nous avons bu, sans un mot, en attendant que l’autre se décide à parler.

Ce fut elle.

— Je vais avoir l’air bête, avec mon histoire de cubiste…

Elle s’est mise à rire, gentiment, et j’ai reposé mon bras sur le genou. Pudeur à la con.

— Vous avez entendu parler de Reinhard ? demande-t-elle.

— Le commissaire-priseur ? Il était là, hier.

— Je sais. Il y a presque deux ans, Delarge a proposé à la vente la production quasi complète d’un dénommé Juan Alfonso, peintre cubiste parfaitement inconnu. Pour ce type de vente on est forcé de passer par un commissaire-priseur qui est censé authentifier, définir les mises à prix et présenter les œuvres aux acheteurs de Drouot en publiant un catalogue. Reinhard s’en est occupé avec tellement de talent et de professionnalisme que 150 pièces ont été vendues en deux jours.

Coste n’était pas trop mal renseignée.

— Des collages, des toiles, des petites sculptures mignonnes comme tout, typiquement cubistes, plus cubistes que cubistes, vous voyez ce que je veux dire. Le catalogue est, à lui seul, un petit chef-d’œuvre d’ambiguïté, on ne donne aucune date précise sur la carrière d’Alfonso, on ne sait qu’avancer des hypothèses, tout au conditionnel. Et ça suffit pour bluffer une clientèle plus mondaine qu’autre chose. Tout le monde est content, sauf Juan Alfonso, qui n’a jamais existé.

— Pardon ?

— Alfonso est un attrape-gogo tout droit issu de l’imagination d’Edgar Delarge. C’est beaucoup plus habile et plus lucratif qu’une simple affaire de faux. Il fait faire les œuvres par un spécialiste du cubisme, et cinquante ans plus tard je vous assure que ce n’est pas une gloire. Reinhard fait monter la sauce et le tour est joué. Dans mon dossier, j’ai des témoignages d’experts et la reconstruction exacte du scénario qui leur a servi à monter leur coup. Delarge et Reinhard sont deux escrocs. Avec ce que j’ai là, ils vont tomber.

— Vous ne craignez rien ? Et si vous vous êtes trompée depuis le début ?

— Impossible. Vous ne devinerez jamais comment a démarré mon enquête, c’est en lisant le catalogue avec un copain, il y avait la reproduction de deux collages, l’un daté de 1911, l’autre de 1923, et on retrouve dans les deux le même papier peint, à douze ans d’écart ! Et il y a d’autres bourdes de ce style. Ce qu’il me manque, c’est le nom du faussaire.

— Vous pensez qu’un de ses artistes a pu lui rendre ce service ?

— Franchement je ne sais pas.

J’ai pensé à un individu, cynique et fielleux, celui qui passe son temps à ricaner de son bienfaiteur.

— Ça pourrait être Linnel ?

— Je ne pense pas. Ce serait trop beau, pour mon dossier. Quand on fait une expo à Beaubourg on ne se mouille pas dans une histoire pareille.

Je lui ai posé cent questions, désordonnées et fébriles, j’ai tenté par tous les moyens de mêler nos histoires, Morand, Alfonso, les Objectivistes, et tout s’est embrouillé dans ma tête.

— Ne vous énervez pas, les deux affaires n’ont peut-être rien à voir.

— Je vous propose un marché. Vous me fournissez des renseignements et moi, je m’occupe de Delarge.

— Hein ?

— On peut faire équipe, tous les deux. Vous êtes journaliste, on vous laissera entrer là où je n’ai pas accès. Vous cherchez toutes les connections possibles entre Linnel et Morand.

— Vous êtes marrant. Qu’est-ce que j’y gagne, moi ? Et je vais où, d’abord ?

— Aux Beaux-Arts. Ils en sont issus, tous les deux, et apparemment à la même époque.

— Et vous, vous faites quoi, en attendant ?

— Moi ? Rien. J’attends gentiment. Mais s’il y a le moindre rapport entre votre histoire et la mienne, vous aurez tout à y gagner. J’irai négocier avec Delarge.

— Négocier quoi ?

— Une interview. Le genre d’interview que vous ne ferez jamais.

La jeune journaliste fonceuse commence à émettre de sérieux doutes sur mon état mental. Je l’ai enfin trouvée belle, peut-être un peu vulnérable, et ça a remis un brin de normalité dans la conversation. Elle a réfléchi, à toute vitesse.

— Et qu’est-ce qui me prouve que vous ne m’oublierez pas ?

Elle n’a pas attendu de réponse. Elle a juste continué en baissant d’un ton.

— Je veux connaître le nom du faussaire. Fouillez partout, faites-lui cracher une preuve, une preuve écrite, quelque chose que je pourrai publier. Après la parution du dossier il y aura un procès, on me l’a assez promis, et ça sera une pièce de plus à montrer à la justice. Une preuve irréfutable. Mais ce n’est pas tout, je veux encore autre chose.

Là, c’est moi qui l’ai regardée d’un autre œil.

— Je veux l’exclusivité de votre affaire. Tout. Je veux être la première à en parler. Je sens déjà le dossier de septembre. J’irai aux Beaux-Arts demain. Appelez-moi, chez moi.

Je l’ai quittée sans savoir lequel de nous deux était le plus acharné.

*

Je n’ai pas eu besoin de donner le rituel coup de pied dans ma porte, elle s’est ouverte dès le premier tour de serrure, et ça m’a fait froid dans la main. Je ne ferme plus au verrou mais je n’oublie jamais le second tour du bas. J’ai attendu, sur le seuil, que quelque chose se passe. Du couloir j’ai allumé le plafonnier à tâtons en risquant un œil à l’intérieur.

Rien. Aucun bruit, aucune trace de visite. Le désordre qui couvre la table ressemble au mien, les placards sont fermés. Ma main tremble encore et des frissons me parcourent le dos quand j’entre dans le studio. J’allume toutes les lampes, j’ouvre la fenêtre, je parle haut. La montée d’adrénaline m’a un peu étourdi, je m’assois sur le bord du lit. Il n’y a rien à voler ici, à part quelques feuilles chiffonnées qui prouvent que j’ai des idées derrière la tête. J’oublie un tour de clé et toute mon arrogance s’envole, je redeviens l’infirme du premier jour, avec la hargne en moins. Quand celle-là m’abandonne je suis le plus vulnérable des hommes. Une bouffée d’angoisse s’arrête dans mes yeux, le désir de vengeance n’est rien qu’un cancer, une gangrène qui contamine mes pensées les plus intimes et se nourrit de ma volonté. Rien qu’une maladie. Certains soirs je maudis ma solitude plus que tout le reste.

J’ai claqué la porte d’un coup de pied mais ça n’a pas suffi, j’ai shooté dans la table, dans les chaises, des objets sont tombés, et je ne me suis arrêté que quand mon pied était brûlant de douleur. Ça m’a calmé, un peu. Bientôt je trouverai de quoi décharger toute mon énergie négative sans que j’aie à en souffrir. Ce soir, entre le parfum évaporé d’une jeune femme et l’indigence de mon orgueil, je vais avoir du mal à trouver le sommeil. J’ai frappé mon moignon contre le rebord de la table, j’ai fait ça sans le vouloir, en pensant peut-être que la main allait réagir. Et je me suis allongé, habillé, en pleine lumière.

À cette seconde précise j’ai senti que je n’étais pas seul.

À peine le temps de me redresser, de tourner la tête, et la silhouette a surgi sur un flanc du lit, bras en l’air, j’ai hurlé. Un fantôme. Dans un battement de cils j’ai retrouvé son visage au moment où la statue a basculé sur moi, ses mains ont tourné autour de mon cou, son poids m’a écrasé sur le lit et le lacet m’a interdit de crier, j’ai tendu mon bras droit pour lui arracher le visage mais rien n’est venu, d’un geste sec il a tiré vers lui et la corde est rentrée dans ma chair, ma gorge a éructé un bruit sourd, mon bras gauche s’est dégagé sans pouvoir atteindre ses yeux, il a plaqué sa main sur mon front, ma vue s’est brouillée de blanc, le nœud du lacet a changé d’angle pour s’enfoncer dans la trachée. Je me suis senti partir, étouffé, d’un coup.

Évanoui dans l’étau.

Les yeux écarquillés…

Et j’ai vu, tout près, dans le brouillard, la queue de billard à portée de bras.

J’ai donné un coup de reins pour me hisser vers elle, il l’a vue aussi et a cherché à retenir mon bras, le lacet s’est à peine desserré, il s’est déséquilibré et a basculé à terre avec moi. J’ai toussé à m’en faire éclater la gorge, il a eu le temps de se relever et agripper le lacet à nouveau, presque aveugle j’ai saisi la flèche, et le manche a cogné contre son front, sans force, il a à peine tourné la tête, le lacet m’a serré de nouveau et j’ai fait tournoyer la queue en l’air pour la fracasser de toute ma rage contre sa gueule. J’ai toussé à en vomir mes entrailles, j’ai trouvé la force de taper encore, quatre, cinq fois, mais le souffle m’a vite manqué, mes jambes ne m’ont plus soutenu et je me suis assis.

Le souffle m’est revenu par hoquets, j’ai posé la main sur ma trachée brûlante en me forçant à respirer par le nez. J’ai dû attendre en suffoquant, immobile, le cou vrillé de douleur, que mes poumons se gonflent. Je l’ai vu ramper, groggy, vers la porte, avec une incroyable lenteur. J’ai éructé un son impossible, j’aurais voulu lui dire, je n’ai pu que geindre comme un muet, alors j’ai pensé, très fort, en espérant qu’il m’entende. Il faut que ça s’arrête, toi et moi… Qu’est-ce que tu fais… ? Reviens… Il faut qu’on en finisse ce soir… Où tu vas… ?

Ses mains n’ont quitté son visage que pour s’accrocher aux pieds de la table, elles ont glissé, gluantes de sang, et je n’ai rien pu faire quand il s’est mis debout. Un voisin a appelé, dehors. Entre ma toux rauque et mes larmes, le lacet pendant à mon cou, je n’ai pas su me déclouer du lit.

Il a titubé dans les meubles. Je ne l’ai pas regardé partir. J’ai juste suivi, à terre, le parcours sinueux de ses traînées de sang.

Et je me suis mis à pleurer, et suffoquer de plus belle, et pleurer encore.

Je ne sais pas combien de temps ça a duré mais j’ai vu, des siècles plus tard, le voisin d’en face glisser un regard blême dans l’entrebâillement de la porte. Il a parlé de bruit, de sang et de police. J’ai voulu répondre mais la douleur dans la gorge s’est ravivée, et ça m’a rappelé l’hôpital, les agrafes dans la bouche, et la privation de la parole. Lentement j’ai secoué la tête, mon doigt a pointé vers la sortie puis j’ai doucement penché la joue sur le dos de la main pour lui faire signe d’aller dormir.

Dans le halo de violence qui vibrait encore dans la pièce, il a senti qu’il n’était surtout pas question de troubler mon calme retrouvé. Il a fermé la porte sans bruit.

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