Temps perdu, gâché. Calé derrière l’escalier de l’entrée B du 59, rue Barbette, je n’ai vu que la tête rousse de la secrétaire passer du bureau pour disparaître dans l’arrière-salle. Delarge a fini par émerger de ses trois colonnes de briques vers vingt-deux heures, ils ont rassemblé leurs petites affaires, ensemble, pour sortir. Il a mis en marche le système électronique qui déclenche la sécurité et fait baisser le rideau de fer. Elle a fermé la galerie à clé, et tous les deux me sont passés sous le nez. Je suis retourné à l’hôtel en maudissant la rouquine cerbère et son paquet d’heures sup. Je me suis même mis à chercher un moyen radical de la clouer au lit pendant les jours à venir.
J’ai trouvé absurde de dormir une nuit de plus à deux cents mètres de chez moi, sans me décider pour autant à réintégrer le studio. Delmas va avoir du mal à me joindre, si besoin est.
Le lendemain, plutôt que d’attendre gentiment le soir pour une seconde tentative, je me suis aventuré en banlieue sud, à Chevilly-Larue, histoire de rôder autour de l’ancienne adresse de Bettrancourt. Dans le Bottin j’ai trouvé une Hélène Bettrancourt mais je n’ai pas cru bon de m’annoncer, ni de passer un coup de fil anonyme. C’est une petite baraque coincée entre un hypermarché et un casse auto au trottoir noirâtre et puant le diesel. Je me suis demandé si un gentleman pouvait habiter là. J’ai dû conclure que non, vu que j’ai sonné sans tenter on ne sait quelle circonvolution autour de la masure.
Un visage fripé derrière le rideau, un moteur rauque qui hurle dans le casse, un berger allemand que la vieille dame rappelle à elle. Le chien obéit aussi sec.
— Je voudrais des nouvelles de Julien !
J’ai vite compris qu’il n’y avait rien de plus facile et de plus infâme que de baratiner cette vieille. Maman Bettrancourt. Mais comment entrer, sinon ?
Elle ne paraît ni surprise ni effrayée. Elle m’a proposé de la suivre à l’intérieur, parce que ça sera plus commode, parce qu’il y a trop de bruits de voitures, parce qu’elle s’ennuie, et parce que c’est toujours agréable de recevoir un ami de Julien. Un ami, n’est-ce pas ? Oh oui madame, vous pensez, depuis les Beaux-Arts, ça remonte au moins à…
— 63, elle dit, sèchement.
Le chien me flaire les mollets, la salle à manger n’a pas dû bouger depuis cinquante ans, Mme Bettrancourt en a bien soixante-dix, et hormis elle il ne doit pas y avoir grand monde ici. Elle me fait asseoir à la table, sort une bouteille de liqueur et deux verres, et tout ça ressemble au rituel le plus rodé que j’aie jamais vu. Je me suis mis à penser à son jeune irréductible de fils. Tout ce que je vois ici ne cadre pas vraiment avec le personnage décrit par Béatrice. Un rugissement de moteur, de nouveau, avec, aux commandes, un mécano qui se prend pour Karajan.
— Je déteste les voitures, mais je ne peux pas quitter la maison. Tout ce qui me reste de Julien est ici. Alors… Vous aussi, vous êtes un vrai peintre ?
Que répondre ? Non, forcément, je fais de l’import-export. Je suis sûr qu’en sortant d’ici, elle n’aura toujours pas vu que j’étais manchot.
— Vous êtes déjà venu ici, non ? Il me semble vous reconnaître. Il avait tellement de copains, à l’école. Et ça défilait, et ça discutait, si son père avait pu voir ça…
— Je me souviens de quelques copains, Alain Linnel, Étienne Morand, et d’autres…
— Vous vous souvenez d’Alain… ? On peut lui téléphoner si vous voulez, oh oui, il serait si content de revoir un copain de classe…
Je suis obligé de me lever quand elle agrippe le téléphone.
— Non, non, je ne peux pas rester longtemps.
— Alors revenez demain soir, on sera justement vendredi, vers six heures. Il n’arrive jamais avant…
— C’est gentil de venir vous rendre visite. Il vient souvent ?
— Oh, c’est même trop, il doit bien avoir d’autres choses à faire… Il s’inquiète. Il a vraiment tenu à ce que Bobby me tienne compagnie… C’est lui qui me l’a acheté. Il veut m’installer à la campagne, mais je ne peux pas laisser tout ça. Il est tellement gentil. C’est tellement difficile, la peinture… Il faut combien d’années avant que ça devienne un vrai métier ? Et Alain, je suis sûr que c’est un vrai peintre, et qu’un jour, il les vendra, ses tableaux. J’ai confiance.
— Et Julien aussi, à l’école, il faisait de belles choses.
Elle pousse un petit râle, presque amusé.
— Vous pensez vraiment ?
— Oui.
— Peut-être… Remarquez, je n’ai jamais rien dit contre, il faisait ce qu’il voulait. Je respectais tout, vous savez. Même si je ne comprenais pas, je savais qu’il aimait vraiment ça, qu’il était sincère… Il avait l’air tellement concentré sur ce qu’il faisait. On avait l’impression que c’était grave. Mais pourquoi il faisait des choses aussi… aussi tristes… Ce n’était pas un garçon triste, vous savez… Alors pourquoi il faisait ces… ces choses ? Moi, vous comprenez, je pensais qu’un artiste devait faire des sculptures qui vous font oublier la misère… une manière d’optimisme… Des peintures qui font du bien… Je ne sais pas comment dire… Mais j’ai tout gardé. C’est tout ce qu’il me reste depuis l’accident. Vous voulez les voir ?
— Oui.
— C’est mon musée à moi. À part Alain, il n’y a pas beaucoup de visiteurs…
Elle a dit ça pour me faire sourire. Je la suis dans une chambre du rez-de-chaussée, avec une fenêtre qui donne sur le casse auto.
— C’était son atelier, il disait.
Une odeur totalement différente, un soupçon de graisse et d’huile de vidange qui persiste avec les années, et ça n’a rien d’étonnant quand on jette un œil sur l’ensemble. Des dizaines de kilos de ferraille, des mobiles suspendus au plafond, des petites architectures de métal tressé, soudé et collé sur des plaques de bois. C’est ce qu’on repère le plus vite. Toutes du même format, des rectangles de bois de 30 sur 60 centimètres. Ce qui frappe avant tout, c’est un sentiment de précision, l’agencement des pièces métalliques obéit sûrement à un ordre bien défini. Le contraire de l’aléatoire.
— Il appelait ça ses portraits. Qu’est-ce qu’on pouvait bien leur apprendre, dans cette école des Beaux-Arts…
Des portraits.
Je ne résiste pas à la curiosité d’en disposer un, droit, contre le mur. Puis un autre, puis tous. C’est comme ça qu’on les regarde, si l’on se fie aux flèches tracées au crayon, derrière le bois. Et pas seulement ça. Elles s’accompagnent toutes d’un prénom, au crayon toujours. Mon cœur se met à battre, mais ce n’est ni la peur ni l’angoisse.
« Alain 62 ». « Étienne 62 ». « Claude 62 ». Et d’autres, que je ne connais pas.
« Alain 62 ». Un faciès prend forme, petit à petit, au milieu de cette minuscule jungle de métal. L’œil gauche est une petite spirale, une pièce d’horlogerie, une boîte de coca éventrée et martelée suggère le front, et tout un enchevêtrement méticuleux de chaîne de vélo, un sourire rouillé. Par endroits, il y a de la graisse de moteur qui fait luire des traits. Une sensation de plein, une joue arrondie en fer forgé, un nez impeccablement ciselé dans une lame de couteau rongée par la rouille.
Plus je le regarde, et plus…
— Faites attention… Surtout avec les choses qui sont sur la table.
Des objets posés. On comprend pourquoi il faut faire attention. Ce sont des objets hostiles. Une timbale en aluminium incrustée de lames de rasoir. Il est impossible de la saisir sans avoir la main en sang. Un combiné de téléphone hérissé de piquants rouillés. Un panier dont l’anse est une serpe aiguisée.
— Combien de fois il s’est blessé…
Par la fenêtre, je vois le grillage éventré qui séparait jadis la maison du casse auto, et au milieu, deux carcasses de voitures à la verticale, enchevêtrées l’une dans l’autre.
Une étreinte.
— Le patron d’à côté le laissait jouer avec des épaves. J’avais un peu honte dans le quartier, mais ça lui faisait tellement plaisir… Et puis l’année dernière, le patron a voulu faire le ménage, et Alain lui a racheté ça. Ce que vous voyez en bas. Je déteste les voitures.
Elle tient à me ramener vers le salon. Et c’est dommage. Je serais bien resté une heure de plus à faire un bout de chemin avec tout ça, découvrir d’autres visages, et risquer ma dernière main à l’approche des objets impossibles.
— Et vous avez revu Morand, après l’accident ?
— Le petit Étienne… Non, je crois qu’il est parti en Amérique, et l’autre non plus n’est jamais revenu, j’ai oublié son nom, celui avec la belle voiture rouge. Je déteste les voitures. Toujours fourrés ici, ces trois-là, et ça discutait, et ils se disputaient, même, des fois.
Elle laisse passer un instant. Je me mords la lèvre.
— Et ce soir-là, ils sont partis avec la 4L. Il a pas eu de chance, mon Julien. Les autres en sont sortis indemnes. Repassez un vendredi soir. Alain sera là, ça lui ferait tellement plaisir.
La galerie semble close et je n’ai pas vu le moindre mouvement à l’intérieur. Seule l’absence de rideau de fer m’a donné espoir, et cette fois j’ai changé mon poste de vigie. À l’entresol de l’escalier B il y a un atelier de confection typique du quartier, et pour l’instant je n’ai pas eu à m’exposer au moindre va-et-vient. En attendant qu’on daigne bien se manifester.
Delarge, seul, les clés en main, est apparu aux alentours de vingt-trois heures. J’ai dévalé les escaliers sans penser à rien d’autre que le cueillir de plein fouet avant même qu’il puisse réagir. Je cours le plus vite possible dans la petite cour vide, il se tient courbé en avant, la main tournant la clé du système de sécurité. Le rideau était baissé d’un tiers, et je passe mon bras sur son épaule, comme pour surprendre un vieil ami. La pointe en triangle du cutter arrive juste sur sa carotide.
— Vous ouvrez, s’il vous plaît, j’ai demandé d’une voix calme.
Il braille de surprise. Il me reconnaît, éberlué, il bafouille, tout se passe très vite, il se relève et tourne la clé dans l’autre sens.
— Vous pouvez baisser le rideau, de l’intérieur ? dis-je en pressant la lame un peu plus dans sa gorge.
Il ne résiste pas et pousse un oui hystérique. La peur déforme son visage et il tremble en manœuvrant la serrure. Mon cœur bat à peine plus vite, je sens mes deux bras pleins de force, le métal reste fiché sous son menton sans dévier d’un millimètre. Le fait d’avoir attendu vingt-quatre heures n’a fait que décupler ma haine. Hier je ne connaissais pas cette petite dame qui vit sur l’autel rouillé du souvenir. Je ne supporte plus qu’on assassine la douceur et la gentillesse. Hier j’aurais peut-être été hésitant et brouillon.
Il a éclairé la galerie avant même que j’en émette le souhait.
— Ne me… ne me faites pas de mal !
Je le sens là, au bout de ma lame, perclus de trouille, et ça me facilite la tâche. Tant qu’il geint comme un môme je peux la jouer facile. Coincé entre la lame et ma poitrine, il avance, droit devant, jusqu’au bureau d’accueil. Je vais pouvoir jouir, enfin, d’une impunité totale, protégé par un rideau de fer.
— Allongez-vous sur le ventre, par terre !
Il obéit. Je passe le nœud coulant du lacet à un pied de la table en la soulevant avec mon épaule. Je dois m’y reprendre à deux fois, et avec les dents, j’ouvre grand la boucle du second nœud, à l’autre bout du lacet.
— Relevez la tête… Approchez-vous du pied, merde !
Je passe doucement sa tête dans la boucle et je tire un coup sec. Il ne crie pas. Il n’y a pas plus de dix centimètres de corde entre le pied de la table et son cou. Je le regarde, prostré à terre, retenu par une laisse trop courte, comme un clebs terrorisé, à la merci du premier coup de pied.
— Vous voyez, j’utilise les mêmes armes que votre tueur, un cutter et une corde, et tout ça d’une seule main.
— Ne me faites pas de mal…
— C’est à vous que je le dois, ce moignon, hein… ?
— … Qu’est-ce que vous voulez ?
— Une interview.
Il écarquille les yeux, c’est le regard de la folie, ou de celui qui regarde la folie.
— Celui qui m’a tranché la main, celui qui est venu chez moi pour finir le boulot, c’est un type à vous, non ? Répondez. Vite.
Il a braillé un son qui pourrait signifier un oui comme son contraire.
— Ce n’est pas clair.
Il déglutit plusieurs fois et tente de s’agenouiller, mais la corde le lui interdit.
— Je ne dirai rien.
Il enfouit la tête dans ses épaules et ferme les yeux très fort. Un caprice de gosse. De morveux mal embouché. Têtu.
— Je… Je ne vous dirai rien…
J’ai accusé un mouvement de surprise. Je n’ai pas su quoi faire. Il répète lentement sa phrase, il ne le dira pas, il ne le dira pas.
C’est bien ma veine. Tout partait si bien, et je me retrouve avec une boule de peur sous la table. Il a encore plus peur de laisser échapper un aveu que d’une démonstration de violence. Et cette violence, j’en suis parfaitement incapable. Je ne me fais aucune confiance dans ce domaine. Avec le gentleman, pas de problème, au contraire, j’aurais aimé en faire beaucoup plus. Mais avec un homme de trente ans mon aîné, agenouillé, je suis perdu. En fait, le soir du vernissage, j’aurais dû taper sur Linnel. J’étais saoul.
Le temps et l’hésitation jouent contre moi, je commence à sentir qu’il m’échappe, qu’il ne me craint pas.
Je ne dois pas le rater.
Dans deux secondes il va presque sourire.
Je me suis assis, par terre, près de lui. Je me suis efforcé de penser que cet homme a brisé le reste de ma vie, et qu’hier encore il voulait me voir mort.
J’avise, au mur, les toiles, et m’approche pour mieux les voir.
— L’art, c’est vraiment une passion ? je demande à haute voix.
Pas de réponse.
— C’est votre collection personnelle, hein ?
Pas un mot.
— Une vraie passion ou un bon placement ?
Silence.
Je sors un briquet, acheté pour l’occasion. Une idée piquée au gentleman, comme le reste de mon arsenal.
Je ne vais pas mettre cette ordure en sang. Question de santé mentale. Mais je sais, comme n’importe qui, que la gamme des tortures est presque infinie. Il le sait aussi, et une nouvelle lueur d’inquiétude lui éclaircit l’œil. Je saisis le briquet et approche la flamme du Linnel.
— Ça ne… ça ne vous servirait à rien ! dit-il de sa voix cassée.
— Une passion ? Ou rien qu’une mine de fric ?
— Arrêtez… Je ne dirai rien !
La flamme mord le centre de la toile, un rond noir se forme et la langue de feu commence à percer.
— Arrêtez ! Vous êtes… Vous êtes fou ! Ne faites pas ça ! Nous n’avions rien… contre vous… spécialement… Nous voulions juste l’Essai 30.
La toile se consume, tout doucement.
— Vous vous êtes interposé, il a… il a réagi… Personne ne savait que vous… que vous cherchiez à en savoir plus… vos questions… Vous saviez que les Objectivistes avaient existé… Et nous cherchons tous à les oublier…
Il me supplie, une fois encore, d’éloigner la flamme. À quoi bon. Ce truc racorni est devenu invendable. Ou bien c’est juste sentimental. Il a choisi une toile qui lui plaisait dans l’atelier de son poulain et ami.
— Continuez… dites-moi ce qui s’est passé après le Salon de 64.
— Je voulais m’occuper d’eux… Les faire travailler… Oh et puis… Faites ce que vous voulez, je ne dirai plus rien.
Le Linnel n’est plus qu’une cavité noire. Je ne dois pas lâcher maintenant, Delarge est à bout, il est revenu sous mon emprise. À qui le tour, maintenant ? J’ai le choix.
— Lequel je crame en premier ? Le Kandinsky ou le Braque ?
Delarge se prend la tête dans les mains, il me supplie, il tire comme un âne sur son licou et déplace le bureau.
— Ne bougez plus, Delarge, dis-je en agitant le briquet.
Il se fige, les yeux remplis d’horreur.
— Ils avaient un meneur… un raté qui avait besoin du groupe pour cacher sa médiocrité ! Il ne m’intéressait pas mais ce crétin tenait sous sa coupe les trois autres, je voulais Linnel et Morand, ce sont eux qui m’intéressaient vraiment, j’avais visité leur atelier, Linnel avait tout ce qui fait un grand artiste, et Morand avait une dextérité et une précision qui auraient pu m’être utiles un jour. Rien à voir avec ce que faisait leur meneur ! De l’art pauvre ! Mais voilà, ils ne faisaient rien sans lui, sans sa parole d’évangile ! Des jeunes cons influençables. Ne faites pas ça, je vous en supplie, éloignez cette flamme ! Je vous donnerai tout ce que vous voulez…
En poussant ses jérémiades il vient de répondre à ma question. Passion ou fric, les deux sont totalement compatibles. J’ai éteint le briquet.
— Qu’est-ce que vous avez fait de Bettrancourt ?
Son regard qui me balaye des pieds à la tête veut tout dire. Avec une question pareille j’étais sûr de lui donner une idée de l’avance que j’avais acquise sur l’oublieuse Histoire de l’Art contemporain.
— C’est lui qui a fondé le groupe, c’est lui qui a toujours refusé mes propositions… mais j’ai fini par les avoir. Les trois autres n’ont pas tardé à comprendre, un groupe ne dure jamais très longtemps, je leur ai expliqué qu’ils n’iraient pas loin en refusant de vendre, que leur petite rébellion d’adolescents allait tourner court, et puis, l’argent… Linnel a été le premier à mordre, Reinhard n’en avait pas besoin mais il a suivi, et Morand a résisté encore un peu.
Il tente de desserrer le lacet avant de poursuivre.
— Bettrancourt n’aurait jamais fléchi, il devenait gênant. Il aurait préféré crever, par éthique, oui, par éthique… Un fou. J’ai convaincu les autres de présenter une toile à la commission d’achats sans qu’il soit au courant, pour leur prouver que leur peinture valait cher. Et ce n’était qu’un début. Quand l’État a payé, ils ont enfin compris. La parole d’évangile a commencé à s’émousser, Bettrancourt perdait son autorité, les ambitions de chacun se révélaient petit à petit. Et vous voulez vraiment savoir ? Je suis fier d’avoir fait ça. Ils ont peint, grâce à moi, au lieu de finir dans l’oubli.
Le tourbillon de ses phrases me donne un peu le vertige. La sensation que le brouillard s’est dissipé au-dessus du ravin, et que je peux enfin m’y pencher. J’aurais tellement de choses à lui demander qu’aucune ne me vient spontanément, et nous restons muets, un moment, tous les deux.
— C’est moi qui vais vous raconter la suite. Contrairement à ce que vous avez dit, vous savez très bien ce qu’est devenu Bettrancourt. Vous avez poussé les trois autres à se séparer de lui, d’une manière ou d’une autre. Le groupe était promis à une grande carrière, et après tout, pourquoi ne pas travailler à trois, au lieu de quatre, vu que l’idée et le système étaient trouvés. Vous leur avez fait miroiter bien plus qu’un jeune étudiant ne peut imaginer. Et tout ça si vite. Et si aujourd’hui on tient tellement à oublier les Objectivistes, c’est que la fin de leur histoire a été radicale. Bettrancourt vous faisait peur, il aurait été capable de beaucoup. Ils ont éliminé le chef de file, un accident de voiture, tout bête. Octobre 64. N’est-ce pas ?
Il relève la tête et ricane d’étonnement.
— Vous saviez… Vous m’avez forcé à dire ce que vous saviez déjà ?
— Je m’en doutais un peu. Ce que je ne comprends pas c’est pourquoi ils n’ont pas continué le groupe.
— Oh ça, moi non plus. Après l’accident ils ne savaient plus eux-mêmes s’ils étaient coupables ou pas. Morand a très mal vécu la suite, le remords, une bêtise de ce genre… Un matin il a annoncé aux deux derniers qu’il partait aux États-Unis, que les Objectivistes existeraient sans lui. Reinhard a eu peur, il a lâché les pinceaux pour reprendre le cabinet de son père.
— Et Linnel a continué en solo, sous votre protection. Ça explique vos rapports troubles. Une collaboration bâtie sur un cadavre, un beau début… Mais, vingt ans plus tard, Morand revient, mort, mais présent. On lui consacre une expo, et on glisse sans le vouloir une toile objectiviste, un souvenir. Ça fait resurgir des trucs oubliés, et qui tombent mal, juste au moment où Linnel vient à Beaubourg, avec une commande publique, en plus.
— Plus personne ne savait ce qu’il était devenu, et voilà que Coste le fait renaître. Cette toile ne devait pas être exposée, elle recelait des preuves, nous avons paniqué. Ensuite il fallait continuer le travail, la toile vendue à l’État. Et tout était terminé, plus aucune trace de ce groupe de malheur. Et puis…
— Et puis il y a eu moi.
Je laisse échapper un soupir de fatigue. Je suis éreinté. Et j’en ai marre. J’ai envie de partir et le laisser là, pendu à sa laisse. Je ne vois pas comment faire autrement. J’ai envie d’être tranquille.
Seul.
Mon désir de vengeance s’arrête là.
— Qu’est-ce que vous allez faire de moi… ?
— Moi, rien.
En disant ça je repense à la journaliste, et à sa preuve écrite. En menaçant de réduire le Braque en papillotes j’ai obtenu le nom du faussaire. J’ai regretté que ça ne soit pas Linnel. Un nom qui ne m’a rien évoqué.
— Dites voir, monsieur Delarge, votre faussaire, il a d’autres talents, non ?
— Qu’est-ce que… qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Il vous rend pas mal de services. Et il porte un costume en tweed et un Burberry’s, hein ?
— C’est vrai… mais vous pourriez brûler ma collection entière, je ne pourrais pas vous en dire plus. Il n’a rien à voir avec les Beaux-Arts. Je ne connais presque rien de son passé. Je crois qu’il peignait, avant. Il a déjà eu des histoires avec la police mais ça ne me regarde pas. On ne l’exposera plus jamais nulle part. Je m’arrange pour le faire travailler.
Un artiste à sa manière, j’ai pensé. En fouillant dans le bureau annexe je n’ai trouvé qu’une lettre de Reinhard où il est fait allusion à une commande de 150 pièces. Je crois que ça fera l’affaire. À Béatrice de se débrouiller. Ça ne me concerne plus.
— Je vous propose de tout arrêter là. J’en sais trop sur vous, sur Reinhard et Linnel, je suis un danger vivant, je sais… Je ne veux plus vivre dans l’attente d’une visite de ce gentleman qui cette fois ne me ratera pas. Sachez que s’il m’arrive quoi que ce soit, la journaliste d’Artefact publiera un dossier complet sur ce qui m’est arrivé. Elle est capable de tout, non ?
— Cette… cette garce…
Je n’ai pas apprécié. Non. Encore un mot de trop.
Ni une ni deux je décroche l’aquarelle de Kandinsky et la pose à terre. Je rallume le briquet, il hurle à la pitié et j’aime ça.
— Vous ne pouvez pas faire ça ! Vous ne savez pas, vous ne pourrez pas !
Et brusquement je me dis qu’il a raison. Que ça ne servait à rien de brûler bêtement une œuvre d’art d’une telle envergure. Je ne me rends pas bien compte de ce que représente un Kandinsky. Je n’y connais rien. Je suis un béotien crasse. Je sais juste que c’est un nom qui impose le silence quand on le cite, qu’il est à l’origine de l’abstraction, et qu’il l’a découverte en tombant raide d’admiration devant un de ses propres tableaux accroché à l’envers. Alors moi, brûler une pièce comme ça, j’ai trouvé ça mesquin. Que ça manquait foncièrement de plaisir, un geste pareil.
Alors je change d’idée, ou plutôt, de supplice. Près du livre d’or il y a des stylos, des feutres et un gros marqueur. Et je me suis dit : Vas-y Antoine, ça ne t’arrivera qu’une seule fois dans ta vie.
J’ai décapuchonné le marqueur avec les dents et l’ai brandi haut, dans le coin gauche de la toile. Derrière moi, j’ai entendu un cri déchirant qui n’a fait que m’encourager.
— Taisez-vous ! Il ne s’agit pas de défigurer votre toile, mais juste de lui rajouter deux ou trois bricoles.
Fond bleu, ronds verts barrés de traits, des figures géométriques qui se superposent, des triangles dans des losanges et des croix dans des ovales de toutes les couleurs.
D’un trapèze, j’ai fait sortir trois marguerites noires. Près d’un croissant de lune j’ai peuplé toute une zone d’étoiles à cinq branches. Ma main gauche est formidable. Elle retouche un Kandinsky. Il m’a suffi d’avoir confiance en elle. Devant un rond, je n’ai pas pu m’empêcher de redevenir enfant, et j’ai fait une bouche et des yeux, avec iris et pupilles.
Je lâche le marqueur à terre et me retourne.
— Eh ben voilà, c’est pas mieux comme ça ?