Quitter Paris.
Un jour ou l’autre il me faudra bien passer par Biarritz. Mes parents méritent mieux qu’une lettre. De toute façon ils seraient venus. Un siècle de peinture ne m’est pas venu en aide pour le croquer, ce billet. Rien que des petites ébauches désuètes. Mais maintenant je peux faire la nuance entre manchot et gaucher, je saurai leur expliquer, et dédramatiser peut-être.
Encore une ou deux choses à régler, téléphoner à Béatrice, mettre au point un dossier en béton sur mes derniers jours passés à Paris, avec en prime l’instantané de l’Essai 8. Ça servira d’illustration. Est-ce vraiment la peine de repasser chez moi ? Ou même de prévenir Delmas ? Non. Il saura bien me retrouver si je devenais indispensable. Tout ce que je souhaite c’est qu’il continue de piétiner, longtemps, qu’il laisse tout le monde en paix, je n’ai pas envie de parler, de témoigner et de justifier tous mes agissements. Ça me vaudrait sûrement pas mal d’emmerdements, entre les dissimulations de preuves et les agressions physiques, sans parler de l’obstination à faire justice moi-même.
La justice… On ne me rendra jamais ce que j’ai perdu, et le pire, c’est que je vais finir par m’en accommoder. Et oublier le billard. Bientôt. Tout ce maelström de hargne m’a épuisé.
J’ai dormi plus d’une journée entière. Un ordre du corps. Un besoin physiologique de solitude. Le veilleur m’a préparé un sandwich, j’ai bu une bière avec lui, au petit matin, et je suis remonté dans ma piaule. J’ai attendu encore une nuit en essayant de repenser à cette histoire dans sa totalité, et j’ai tout remis en place. Paisible. Je me suis restauré tout seul, je reprends peu à peu ma couleur initiale. J’ai réussi, pour la première fois depuis longtemps, à faire coïncider mon réveil avec le matin. Mon horloge organique s’est remise à l’heure d’elle-même, et elle m’indique qu’il est grand temps de sortir d’ici.
Béatrice doit s’impatienter, j’aurais dû appeler en sortant de chez Delarge, mais j’avais trop envie de me retrouver seul en attendant que la fièvre tombe.
Il n’est que dix heures du matin. Le gardien de jour a changé, je ne le connais pas. Quatre cents francs pour trois nuits, il me rend la monnaie sans cesser de fixer ma manche droite et ne daigne pas, ne serait-ce qu’une seule fois, me regarder en face.
— Je peux téléphoner, à Paris ?
Il pose l’appareil devant moi et sort de derrière son desk. Et moi qui commençais à perdre mon agressivité, je me demande si je serai un jour en adéquation avec les autres.
J’ai d’abord fait le numéro du journal, mais, en tombant sur le répondeur, j’ai compris que nous étions dimanche. Et quand on ne s’en doute pas, ça fait un choc. Dimanche…
J’essaie chez elle.
— Béatrice ? C’est Antoine.
— … Oui, une seconde…
Ça dure bien plus que ça. Je m’attendais à un râle de surprise, d’énervement, voire même une engueulade à cause de mon retard.
— Tu vas bien ? elle demande.
— Je ne sais pas. Je vais partir en province, et je voulais te…
— Où tu es ?
— Heu… à l’hôtel, mais je ne vais pas rester long…
— On se donne rendez-vous ?
Étrange. Je ne sais plus très bien qui j’ai au bout du fil. J’aurais pensé qu’elle me ferait cracher déjà beaucoup de choses au téléphone.
— Qu’est-ce qui se passe ? Je dérange ?
— Mais non, non. Tu passes chez moi.
— Pas le temps, je veux me tirer d’ici. On se retrouve à la gare de Lyon dans une demi-heure. Au buffet.
Elle attend une seconde avant d’accepter. Et de raccrocher, comme ça…
J’ai la sale impression qu’elle n’était pas seule. La fièvre remonte, d’une seule flambée. Quelque chose a dû m’échapper pendant mon sommeil. Un truc qui réveille ma paranoïa, juste au moment où je commençais à refaire surface.
Je sors, vite, et tourne en direction du boulevard Beaumarchais. Elle avait la frousse, c’est évident. Delarge lui a foutu la trouille ? Il n’a pas du tout intérêt à se plaindre auprès de Delmas, il a un passif beaucoup plus lourd que le mien. Ou bien il a joué un truc, il a brodé une histoire qui me fout dans la merde.
Qu’est-ce qui lui arrive, à ma Galatée ?
En passant devant un kiosque je demande Artefact mais celui du mois est épuisé. Je prends trois quotidiens, deux d’hier et le Journal du dimanche. Un petit encart en première page me renvoie en page trois. Les feuilles me glissent des mains.
Assassinat d’un grand amateur d’art.
La tête me tourne, je suis obligé de poser le journal sur le trottoir pour le feuilleter.
La nausée m’est venue.
Le célèbre marchand d’Art Edgar Delarge, bien connu dans le milieu de l’Art contemporain, a été retrouvé mort étranglé samedi matin dans sa galerie, rue Barbette dans le quatrième arrondissement. Son agresseur lui a tranché la main droite, que la police a retrouvée à quelques mètres du corps. Les enquêteurs n’ont pu constater aucun vol dans les quelques pièces de valeur qu’il gardait exposées dans sa galerie. Deux pièces pourtant ont été endommagées, une toile calcinée d’Alain Linnel, grand ami du marchand, et une autre de Kandinsky saccagée. À l’annonce de sa mort, et après une brève enquête, une journaliste de la revue Artefact s’est immédiatement présentée aux autorités pour…
Des passants se retournent sur moi, amusés de voir un type par terre, en train de retenir les feuilles de son journal en plein vent.
… livrer des informations concernant le meurtre. Les enquêteurs n’ont eu aucun mal à faire la jonction avec un dossier ouvert par le commissaire Delmas de la brigade de répression du banditisme…
Je m’essuie le front avec la manche. Mes yeux sautent des lignes et passent d’un mot à l’autre sans rien comprendre au sens.
Un jeune homme aurait été directement désigné comme l’auteur du meurtre. Ancien assistant technique de la Galerie Coste, il…
J’ai chaud.
… et se serait vengé de l’agression où il a perdu la main en mutilant l’homme qui pour lui était responsable de son amputation.
Les phrases se brouillent, les mots sont vides, je dois m’accrocher à une fin de ligne pour rattraper la bonne, en dessous.
La jeune journaliste travaillait à un dossier compromettant qui devait révéler, en mai, une escroquerie du marchand. « Je voulais juste des renseignements sur “l’affaire Alfonso”, et je connaissais son désir de se venger de Delarge, mais en aucun cas je n’aurais pu imaginer qu’il en viendrait là », a-t-elle déclaré aux policiers qui l’interrogeaient. Le jeune homme avait fait sa propre enquête afin de retrouver lui-même le coupable. Avec l’aide de la journaliste à qui il avait proposé de faire « front commun » contre Edgar Delarge, il avait réussi à remonter jusqu’aux origines d’une histoire remontant à plus de vingt-cinq ans, dans laquelle le marchand était déjà impliqué. En 1964, lors d’un Salon…
Tout y est. Je me suis forcé à aller jusqu’au bout. Toute mon histoire est étalée là, sur quatre grosses colonnes. Elle n’a rien oublié de leur dire. La seule chose qui manque, c’est la fin. Ou le tout début. Le complot des trois artistes pour éliminer Bettrancourt. Le seul élément qu’elle n’avait pas.
Le corps d’Edgar Delarge sera inhumé, mardi, au cimetière de Ville-d’Avray…
Des gouttes de sueur me glacent le dos.
D’après le commissaire Delmas, l’arrestation du suspect est imminente…
Je ne devrais pas rester là, presque allongé par terre, le nez au vent. Boulevard Beaumarchais.
On recherche un manchot.
Qui a tué.
Qui a coupé une main. Il est impossible que je ne sois pas celui-là. Ça ne peut être que moi. Après tout, je l’ai peut-être achevé, là-bas, au bout de sa laisse. Et j’avais tellement envie d’avoir une deuxième main. Je l’ai sans doute tranchée, et puis, j’ai oublié… Béatrice l’a vu partir, ce fou de vengeance, vers celui qui l’avait rendu invalide. Et avant ça, au vernissage, tout le monde l’a vu, ce manchot, s’acharner sur le même homme. Et il a sûrement laissé des traces, là-bas, dans la galerie. Vu qu’il y était, cette nuit-là. Sa culpabilité est même plus évidente que la mort de Delarge.
Et son arrestation est imminente.
Il est temps de remonter sur mes jambes, marcher, tourner le coin de la rue, partir. Pas vers la gare de Lyon, pas vers la rue de Turenne, ni le dédale du Marais. Nulle part. Arrestation imminente. Je vais fuir le regard des passants, je vais cacher mon bras, mon bras de manchot, un manchot qui ne connaît que la justice du talion, œil pour œil, main pour main. Les journaux disent que je suis passé de l’autre côté, je croyais bien m’être arrêté in extremis à la frontière, en limite de la zone libre. C’est Briançon qui avait raison depuis le début, avec ses images et ses métaphores.
Ne pas quitter Paris.
Mes parents auraient préféré me savoir manchot qu’assassin. Ça aurait été tellement facile de leur dire que j’avais une main en moins, comparé à cette inacceptable vérité. La police de Biarritz les a sûrement visités, déjà. Ce sont mes seules attaches au monde, mon seul abri possible. « Quelqu’un à prévenir » disait le médecin, à l’hôpital. « Personne ? Vraiment ? »
Comment ai-je pu me débrouiller pour vivre comme un étranger, avec mes deux demi-vies, celle du jour et celle du soir. Même Paris m’apparaît comme une menace d’exil.
Place Saint-Paul, une bouche de métro, deux directions, Pont de Neuilly, pourquoi pas, ou Château de Vincennes, pourquoi pas, un kiosque à journaux bourré de journaux, une cabine de téléphone, des gens en promenade du dimanche, une voiture-pie qui file vers Bastille.
Je ne tiendrai pas longtemps.
J’entre dans la cabine en pensant que la cage de verre m’isolera, un instant, du va-et-vient. Je n’ai pas d’agenda, juste un petit carré de papier avec l’essentiel de mes connaissances, plié dans mon étui de carte orange. Il faut que je parle à quelqu’un, lui crier mon innocence, il faut que j’arrive à en convaincre au moins un, un seul, et je n’en vois qu’un.
Il m’aime bien. Je n’ai jamais su pourquoi. Il m’a déjà hébergé.
— Docteur Briançon ? C’est Antoine. Il faut qu’on se voie, il faut qu’on parle…
— Non… Impossible…
— Vous avez lu les journaux ?
— En fouillant chez vous la police a trouvé des billets que je vous avais laissés. Ils m’ont demandé des choses sur vous, un avis de thérapeute, les répercussions psychologiques de votre accident.
— Et qu’est-ce que vous avez dit ?
— Ce que j’ai toujours pensé. Ce sur quoi je vous ai toujours mis en garde, votre violence refoulée, votre démission… Et tout ce que ça peut engendrer comme troubles du comportement. Pourquoi ne m’avez-vous pas écouté ?
— Mais…
— Allez les trouver, Antoine. C’est le mieux à faire.
— Je n’ai tué personne.
— Écoutez, ils m’ont demandé de les prévenir au cas où vous me contacteriez. Je ne cherche pas à savoir où vous vous trouvez en ce moment, je ne leur dirai pas que vous avez appelé, mais si vous venez ici je n’hésiterai pas une seconde. C’est le meilleur service à vous rendre. Alors, allez-y de votre propre initiative. C’est important.
Dans sa voix je sens toute la pondération de qui parle à un psychopathe. Une espèce de phrasé docte et précis qui vous pousse à en devenir un, si ce n’est déjà fait. Je ne dois pas me laisser avoir par ça. Il faut que je reste concentré sur cette dernière image, le marqueur qui tombe à terre et mon départ cynique, mon sourire satisfait après l’opprobre jeté sur un chef-d’œuvre. C’est comme ça que ça s’est passé. J’ai attendu un long moment avant de raccrocher.
— Vous savez, docteur… J’ai eu raison de refuser vos séances. Quand on a dévalé la pente, quand on est passé de maître à esclave, il n’y a plus que l’épreuve du quotidien, lente et fastidieuse, pour sortir du désert. Je ne me suis jamais senti aussi gaucher qu’aujourd’hui.
Je suis sorti de la cabine, le carré de papier écrabouillé dans la main.
Des gens m’attendent, au buffet de la gare de Lyon. Je les imagine. Béatrice, assise, morte de peur, un ou deux types, pas loin, assis devant un café en faisant semblant de regarder le panneau des départs, et Delmas, pas loin non plus, planqué dans le bureau des douanes, et d’autres encore, à chaque sortie.
Devant une nouvelle cabine, près du pont de Sully, j’ai essayé à nouveau, et je m’en veux d’avoir pensé à Véro… Ça n’a duré que quelques secondes, juste le temps de l’entendre bafouiller de surprise et de peur, elle aussi, « tu es… tu es… », elle n’a pas su trouver le mot, j’ai pas eu le loisir de l’aider, elle a coupé. Et je me suis pris à penser à sa place en imaginant toutes les hypothèses qui s’offraient à elle, et notamment une : je suis un assassin, j’ai toujours voulu la toile du dépôt, Nico ne me l’aurait jamais donnée, j’ai tué Nico. Pourquoi pas ?
Île Saint-Louis.
Ciel ouvert.
J’ai besoin de m’emmurer vivant. Avant que d’autres ne le fassent. Je repense aux années qui viennent de s’écouler, aux individus avec lesquels j’ai échangé des paroles. Dans les derniers, il y a Liliane, Jacques, Coste. Ceux-là racontent déjà la triste histoire de l’accrocheur sanguinaire et secret qu’ils ont côtoyé chaque jour sans s’apercevoir de rien. « On ne savait jamais ce qu’il faisait après dix-huit heures. »
Qu’est-ce qui le faisait bondir hors de la galerie, comme si on le libérait du cachot, après dix-huit heures ?
Si. Moi je sais.
Il m’a fallu une heure, à pied, pour rejoindre la place des Ternes. Sur le trajet, en longeant le plus possible la Seine, j’ai essayé de marcher comme un innocent. Et je me suis égaré. Jusqu’au pont de l’Alma j’ai sincèrement pensé qu’un type en cavale avait des techniques bien au point, et que je n’étais qu’un novice, incapable de regarder autre chose que ses pieds, et qui blêmit à la moindre sirène alentour.
Et pourtant. Au fin fond de ma conscience lourde de tous les maux de la terre, une petite bouffée d’espoir est venue me sauver de la noyade.
Il y a eux. Trois, quatre, pas plus, et c’est énorme. J’étais leur junior, leur héritier, leur enfant prodige. Ils ont cru en moi. Ils se foutaient bien de savoir ce que je faisais avant dix-huit heures, du moment que j’étais là, à leur faire des tours de passe-passe avec la rouge et les blanches.
Ils m’ont vu grandir, timide, attentif aux conseils des vieux. Ils s’y sont mis à tous pour me faire travailler la gamme des coups, selon leur spécialité. Angelo m’a dit tout ce qu’on peut connaître sur le « massé », taper dans la bille pour lui faire faire deux choses à la fois, jusqu’à la rendre cinglée. René, avec sa science du « rétro », m’a appris comment on faisait reculer une bille, comme si, en pleine course, elle changeait brusquement d’avis pour revenir à l’exact point de départ. Benoît, dit « la marquise des angles », qui m’a livré tous les secrets du jeu en trois bandes. Et le vieux Basile qui m’a montré toutes les choses interdites, le saut périlleux des billes, les carambolages, les coups plombés, tout ce qui ne sert à rien mais donne du bonheur aux foules.
Tout ce qui, maintenant, est mort écrasé sous un quintal de ferraille.
Je n’ai plus qu’eux, désormais. S’ils me ferment la porte de l’académie on m’ouvrira toute grande celle de la taule. Et je ne leur en voudrais pas, je me suis sauvé comme un voleur et je reviens comme un assassin. C’est beaucoup demander.
En attendant la fermeture officielle, vingt-trois heures, je me suis interdit les cafés. Le parc Monceau m’a semblé être le seul endroit possible alentour. J’aurais voulu m’allonger sur un banc mais je me suis efforcé d’être le plus convenable possible, le plus anonyme des badauds, un type qui prend le frais en mangeant un sandwich, en lisant de très près le Journal du dimanche, et en cherchant quelle espèce d’ordure avait bien pu lui mettre un crime sur le dos. Sur ce dernier point je n’ai pas tergiversé longtemps. Un nom m’est venu très vite.
Au loin j’ai vu un homme en costume bleu prier les promeneurs de bien vouloir sortir. Sans attendre qu’il vienne à moi j’ai quitté mon banc sans faire d’histoire. Entre dix-sept et vingt-trois heures j’ai marché, encore et encore, sur les Champs-Élysées et autour de la place de l’Étoile. Je ne tiens plus debout. René doit empoigner ses clés, maintenant. Il a rangé les billes dans les compteurs en criant la fermeture à la cantonade. Angelo se demande si sa femme l’a attendu, devant la télé, et Benoît propose à qui veut bien, un dernier petit frotin. En bas, l’enseigne verte est toujours allumée. Mon cœur s’emballe, peut-être à cause de ma dérive, peut-être à cause d’eux, là-haut, qui ne m’attendent pas. J’ai tourné en rond en n’oubliant aucun feu vert, en faisant des détours pour traverser dans les clous. Avant de m’engager dans les escaliers je respire un grand coup. Jamais je ne les ai montés aussi lentement. Trois adolescents descendent, encore excités, et surpris qu’il fasse déjà nuit. Au seuil des portes battantes, je colle mon front contre la vitre pour voir si l’extinction des lumières a déjà commencé, ou bien s’il reste encore un ou deux piliers qui n’ont définitivement plus envie de rentrer.
Le lampadaire rose de la table 2 est encore allumé. Angelo regarde par la fenêtre, une bière à la main. René étale les bâches sur les tables. Benoît joue, seul, en faisant un peu de cinéma, mais personne ne le regarde frimer. C’est l’ambiance moite du dimanche soir. J’ai presque envie de fuir pour ne pas troubler leur tranquillité. Leur lenteur. Ils m’ont peut-être déjà oublié. S’il n’y avait pas cet avis de recherche qui me colle aux talons je serais déjà loin. Il est des jours où l’on a beaucoup de mal à respecter ses décisions.
René a aperçu une silhouette, derrière la porte. « Fermé ! », il gueule. J’entre. Ils lèvent tous les trois le nez vers moi. La manche dans le dos, je m’arrête au bord de la première table.
J’attends.
Angelo glousse.
René cherche quelque chose à dire.
— C’est à cette heure-là qu’ t’arrives…
Benoît s’approche de moi, Angelo ricane :
— Aaah… c’est toi, Pomponnette ! Salope ! Et lé pauvre Pompom, tout seul, là, il se fézé du souci…
Je le retrouve intact, avec sa gueule de rital et son imitation de Raimu. Il y a des choses immuables, en ce bas monde. Et Benoît, planté devant moi, qui me pince l’épaule pour voir si c’est pas du toc.
— C’est toi, Antoine ?
— Bah… ouais.
— Et ben si c’est toi, t’es qu’un bel enfoiré.
Il a lu les journaux ? Non, ça m’étonnerait, il a déjà du mal à acheter L’Équipe.
— Enfoiré, va… T’as honte de nous ? T’es parti jouer à Clichy ? Et Langloff, hein ? Il a téléphoné dix fois.
Le trio m’a entouré lentement. Pour me casser la gueule ils ne s’y seraient pas pris autrement. Je n’ai pas su quoi répondre, aucun mot n’aurait pu expliquer quoi que ce soit. J’ai simplement remonté ma manche pour découvrir le moignon. J’ai su que, comme excuse, ça suffisait.
— Regardez vite, parce que je vais le ranger.
René, feignant l’assurance, a cherché quoi dire, encore.
— C’est pas une raison.
Ils n’ont pas osé m’embrasser. Ça, on ne l’a jamais fait. Tour à tour, ils m’ont serré contre leur cœur. Comme un con, j’ai dit que j’allais chialer, et ils se sont foutus de moi.
Qu’est-ce qu’il fallait que je dise ? J’ai avoué mon boulot à la galerie. Rien que ça, ils ont eu du mal à comprendre. J’avais l’impression de parler une autre langue. Le seul rapport que René ait jamais eu avec la peinture, c’est en scotchant au mur un couvercle de boîte de chocolat à l’effigie du Clown de Buffet. Benoît m’a demandé si « contemporain » voulait dire « moderne ». Quant à Angelo, il a juste tenu à préciser que la Joconde appartenait à l’Italie, et pas au Louvre. Comment leur expliquer que des gens pouvaient s’entre-tuer pour trois carrés rouges sur fond noir, ou trois bassines renversées sur des boîtes de conserve ? À mesure que j’avançais dans mon histoire, en jaugeant leur scepticisme, j’ai compris comment la raconter. La main. Ils n’ont vu que ça. La main. Je l’avais perdue, je ne pourrais plus jamais jouer, je voulais retrouver celui qui m’avait fait ça. Simple. Point final, tout le reste, c’était du bla-bla, des histoires de fric, comme partout ailleurs.
En parcourant l’article me concernant dans le journal, ils ont compris le principal : je suis sérieusement dans la merde. Contre toute attente, ils ont cru immédiatement à ma version des faits concernant l’autre main, celle de Delarge.
— Le gars qu’a fait ça… il a voulu se faire passer pour toi, à tous les coups ! a fait Benoît.
— Et c’est une vache de bonne idée ! a ajouté René.
— Mêmé si moi ze soui flic, z’en doute pas una minoute.
— Et tu vas vivre où, maintenant ?
J’ai béni René pour cette question.
— Je ne sais pas. J’ai cherché toute la journée. Je dois trouver un endroit pour quatre ou cinq nuits. Je sais qui a fait ça.
— Et t’en feras quoi, si tu l’alpagues ?
— Je ne sais pas encore.
— Ma qué ! Faut pas déconné hé managgia ! Célui qui mé fé ça y’é lui fé bouffé la mano in ossobuco !
Bonne idée, Angelo. À retenir…
René, ferme et définitif, pointe l’index vers moi.
— Tu vas arrêter de faire le con, tu resteras ici, un point c’est tout. Je t’ouvre le débarras et tu dors sur les bâches, tu te démerdes. Aux heures d’ouverture je t’enferme à clé, y’a pas beaucoup de curieux ici mais on peut toujours tomber sur un fouille-merde. Le soir, je ferme un peu plus tôt et t’iras respirer sur le balcon, avec nous.
Ce cagibi, c’est le havre de paix, le palace des cachots, le George V du cavaleur. De quoi retarder l’imminence. René, l’homme aux clés d’or, celui qui prend vraiment le risque d’abriter un criminel, n’a pas l’air de soupeser tous les risques. Loin de moi l’intention d’éveiller sa méfiance. Ce n’est pas une aubaine, qu’il m’offre, c’est ma dernière chance. Dehors je n’aurais pas tenu deux nuits. Je ne suis pas fait pour ça, je n’ai pas l’étoffe d’un slalomeur, et je n’ai jamais su foncer entre les gouttes pendant un orage. Ça demande de la dextérité, et je ne suis plus dextre, je suis gauche.
Au milieu de la nuit, ils ont levé le camp. J’ai bien vu que René, sans en rajouter, a laissé un boîtier de boules ouvert, bien en évidence. Il n’a ni éteint ni recouvert la table 2. Je ne sais pas ce qu’ils espèrent Vraiment pas. Ils savent comme moi que c’est foutu.
Dans le silence de la nuit, la salle retrouve la majesté de la toute première fois. Sans la ronde des joueurs et la valse des billes, les tables ressemblent à des lits vides et presque accueillants. Mes pas font craquer les lattes de bois. Assis au comptoir, je sirote une bière. Sans penser à rien. Je traîne. Un peu à contrecœur, je prends les trois boules et les jette sur la table 2. Je retrouve le délicieux bruit du choc. Avec la main j’en fais glisser une vers la bande opposée, pour la voir revenir, et recommencer, encore une fois, et une fois encore, pour faire passer le temps, le temps du souvenir. J’ai continué un bon moment, en attendant la douleur.
Qui n’est pas venue me tirailler le cœur.
C’est sûrement une bonne nouvelle.
Je suis presque guéri du billard.
La nuit a été trop brève, la journée interminable et le sandwich de René plus étouffant encore que son cagibi. Entre une paillasse de bâches vertes, une forêt de queues ébréchées et une caisse d’ampoules mortes, j’ai attendu que le brouhaha des parties s’estompe. Le plus petit geste déclenche une pluie de poussière et je me bouche les narines pour ne pas éternuer. Les journaux n’ont rien ajouté, hormis une vague mise au point sur l’histoire avortée des Objectivistes. Je me demande bien où ils auraient pu trouver ma photo. J’avais peur de ça, en fait. Angelo, avec le sourire du trappeur, est venu me libérer du piège vers dix heures du soir. En passant du noir blafard au noir bleuté je me suis précipité au balcon, comme en apnée. Je ne sais pas si c’est la claustration, le quatrième étage, la fausse faim, l’air libre, ou le simple fait que Benoît ait disposé les boules sur la table 2, mais j’ai été pris de vertige. Les boules m’attendent, les joueurs me regardent, le refus et la déception vont saper l’ambiance.
— Je ne jouerai pas, les gars. Commencez pas, je dis, entre deux bouffées d’air.
René s’approche de moi.
— Te braque pas…J’ suis sûr qu’avec le temps… Bon, d’accord, c’est pas évident de plus avoir de main directrice, mais avec un bon appareil tu pourrais refaire des petites choses.
Je vois… Le futur champion est mort mais le copain reste. Après tout, on vient à l’académie pour passer de bons moments, et pas forcément pour atteindre les cimes éternelles du jeu le plus parfait du monde. C’est louable, comme intention. Mais je me suis tout de même mordu la lèvre afin de ne pas l’insulter.
— C’est bien ce qui me fait peur, les petites choses. Pour l’instant ça va, j’ai presque plus envie de jouer, mais si vous insistez vous allez me faire beaucoup de mal.
Benoît s’est mis à jouer et Angelo a cessé de regarder vers moi.
— Tu veux manger un bout ? me demande René.
— Non, une petite bière, j’aimerais bien.
— Moi yé sais pourquoi il réfouse dé jouer, l’Antonio. C’est parcé qu’il a perdou la main.
J’ai dû mal entendre. Benoît a presque fait une fausse queue.
— Tu devrais pas dire des trucs comme ça juste quand je vais jouer, crétin !
— Ma c’est vrai, no ? L’Antonio il a pas eu la main heureuse.
Qu’est-ce que je fais ? Je ris ou je lui casse la gueule ? Un sourire se dessine sur les lèvres de Benoît.
— Faut dire qu’avant il jouait de main de maître, Antoine.
René s’est remis à taper dans la bille, avec les autres.
— Il pouvait garder la main plusieurs parties de suite.
Je ne comprends plus ce qui se passe. Ils n’ont pas vraiment l’habitude de faire dans la dentelle, mais là…
— D’ici deux ans, il aurait eu la mainmise sur le championnat.
Benoît, très sérieux, remet ça.
— Ah ça, on peut dire qu’il faisait main basse sur les points.
— C’était du cousu main ! hein, les gars ?
Hébété, je les écoute, sans défense. Ce sont mes copains ou ce ne sont plus mes copains ? Ils ne me laissent pas une demi-seconde pour riposter.
— Il a eu la main lourde, là-bas, chez les marchands de peinture.
— Bah tiens… et les flics ont failli le prendre, la main au collet.
Les éclats de rire fusent et je reste là, comme un con.
— Il veut réméttre la main sour lé coupable, tout seul.
Le rital essaie de retenir son rire au maximum. Pas longtemps, juste le temps d’ajouter :
— Ma pour lé biliardo, il a passé la main !
— Mais… Vous avez révisé avant de venir, ou quoi ? je demande, stupéfait.
— On voulait juste que tu te refasses la main sur des petits points, c’est tout…
— Bande d’enfoirés.
— Mais si tu veux pas, on peut pas te forcer la main, hein !
Benoît se tient les côtes, les deux autres redoublent de spasmes.
— Et lé coupable, il veut sé lé faire mano a mano…
Je regarde le sol, dépité. Et malgré moi, un petit gloussement m’échappe.
— Vous voulez ma main sur la gueule ? j’ai dit.
— Non ! Jeux de main, jeux de vilain !
C’est le coup de grâce. Benoît s’affale sur la banquette, les bras croisés sur le ventre. René, pris de convulsions, ne peut plus s’arrêter. Angelo s’essuie une larme au coin de l’œil.
À moitié étourdis ils s’approchent de moi.
— Tu nous en veux pas, hein ? On est cons, hein ?
— Y’a pire que vous, j’ai dit.
Le silence revient, lentement. Les abdominaux en feu, je retourne sur le balcon. Un rire nerveux, soit, mais qui dédramatise. J’aurais aimé que Briançon me voie, deux secondes plus tôt. J’ai accepté l’idée que je ne jouerai plus et je peux rire de moi-même, sans amertume, sans cynisme. Bientôt je saurai si j’ai un avenir quelque part. Une dernière petite chose à faire et les flics feront de moi ce qu’ils voudront. Dès demain soir je quitterai mes amis. Loin de moi l’intention d’abuser de leur hospitalité. Dans mon clapier, aujourd’hui, j’ai reformulé mon droit moral à la vengeance, et cette fois-ci, avec le meurtre dont je viens d’hériter, je ne dois plus me priver de rien. Aucune raison d’avoir de scrupules. Quand j’ai vu Delarge, à terre, en train de vomir ses dernières haines, j’ai fait machine arrière. J’ai eu pitié de lui et non plus de moi. Mon stock de fiel s’était asséché au fil du temps. Mais je vais bien en retrouver une dernière petite giclée. C’est comme l’adrénaline, sans rien dire, on en sécrète.
René est venu me délivrer à la même heure que la veille. Les trois compères savent que je vais partir et plaisantent peu.
— T’as des trucs à régler, on sait. Tâche de revenir, un jour, sans trouille. Si on doit lire des canards pour avoir de tes nouvelles…
Qui sait quand reviendra… Je ne reviendrai pas en hors-la-loi, c’est trop inconfortable, trop poussiéreux. J’aurai quitté cette peau de criminel qui me va encore plus mal que mon propre accoutrement de clodo. Je reviendrai tranquille, douché, rasé, l’âme en paix.
J’ai demandé à René de passer un coup de fil chez celui qui ne m’attend pas, ce soir. Celui qui travaille la nuit, pour changer la couleur de ses couleurs. Je savais bien qu’il répondrait, j’en ai eu l’intime conviction au moment où je suis sorti de mon cachot pour aller respirer l’air de la nuit.
— Excusez-moi, j’ai fait un faux numéro, a dit René.
— Bille en tête ! a crié Benoît, sans savoir vraiment pourquoi.
Je suis parti sans dire au revoir, Angelo m’a suivi dans l’escalier. Hier, déjà, j’ai refusé qu’il m’accompagne.
— Non fare lo stupido, grimpe dans la voitoure, imbecille…
J’ai posé mon sac sur le siège arrière et me suis assis à côté du rital Angelo. L’angelot. Pour éviter la place de l’Étoile il a pris la rue de Tilsitt. Une prudence qui m’a étonné.
— Au fait, c’était quand la finale du championnat ?
— La sémaine dernière. Bella partita, c’est le Marseillais qui a lé titre. Langloff a fini quatrième.
Une place correcte, pour un baroud d’honneur.
— Et toi, tu t’es jamais inscrit, Angelo ?
— Zé suis pas franchésé, d’abord. Et poui, zé mé féré sortir au premier tour. Moi zé zou pas al billiardo per la compétizione.
— Alors pourquoi tu joues, alors ?
— Ah ça… Ma… Perché lé vélour il est vert, les boules elles sont blanches et rouze. C’est les couleurs dé mon drapeau ! Ammazza !
Nous sommes restés silencieux tout le reste du trajet. Aux abords du parc Montsouris, pas loin de la rue Nelson, il a arrêté le moteur et j’ai pris mon sac sur les genoux.
— Qu’est-ce qué zé po faire, maintenant ?
— Rien. Tu ne peux plus m’aider.
— Zé po attendre en bas ?
— Ne dis pas de conneries. Tu ne sais pas encore ce que je vais faire.
— Tou é sour qu’il est seul ?
— Parfaitement sûr.
— Et tou a bésoin de traîner cé sac ?
Après tout, non, c’est vrai. Il n’y a guère qu’un objet qui m’intéresse, dedans. Je fouille entre les vieilles fringues et les paperasses pour l’en sortir. Je l’ai fait ostensiblement devant lui, pour qu’il arrête de vouloir m’aider. Quand je l’ai en main, Angelo tressaille.
— Qu’est-ce qué tou va féré avec cé trouc ? Arrête-toi dé déconner, Antonio. Tou né va pas té servir dé cette salopérie.
Inquiet, Angelo. C’est ce que je voulais.
— Zé t’emmène, va, laisse tomber tout ça… Zé dé la famille, in Italia, ils té trouvéront un endroit pour quelqué mois, et après on verra, tou pourras partir… Zé sé pas… Lâche ce trouc…
— Tu veux toujours m’accompagner ?
Il n’hésite plus.
— Si tou é dévénou fou, zé préfère pas.
À grand-peine je parviens à enfouir l’objet dans la poche intérieure. Il n’y restera pas longtemps. Je l’avais acheté après ma convalescence.
— Tu rentres chez toi, maintenant, Angelo ?
— Non, zé rétourne all’accademia. Quand zé zoue ça mé calme, et zé pense à rien d’autre.
Il a démarré, comme ça, sans rien ajouter. J’ai remonté la rue Nelson qui n’est rien de plus qu’une impasse où sont alignés des pavillons chics tous hauts de trois étages, avec jardin et haie de roses. Au numéro 44, presque au bout du cul-de-sac, l’aspect général est un peu différent. Le jardin est à l’abandon, avec un buisson aux fleurs séchées et un tuyau d’arrosage rouillé près de la grille. Rien n’est allumé aux étages, mais, au rez-de-chaussée, un peu en contrebas, je devine une lueur, au fond, sur la façade arrière. La grille m’arrive à la taille, avec les deux mains je l’aurais escaladée comme un rien, sans faire de bruit, et sans m’accrocher aux piques. Comme un chapardeur de pommes. Je suis gaucher sans en avoir l’histoire.
Elle n’a pas trop grincé mais j’y ai laissé un pan de ma veste. Une petite allée de gravier longe le flanc droit de la maison et conduit à l’autre jardin, derrière, encore plus délabré que le premier. Le chiendent et le lierre sauvage entourent une énorme baie vitrée aux portes coulissantes qui remplacent le mur du rez-de-chaussée. Dans l’arête de l’angle, j’ai mis longtemps à me décider avant de regarder à l’intérieur.
Et j’ai vu, enfin.
Deux puissants spots convergent sur un mur. Leur insoutenable lumière blanche éclaire un marasme. Une tranchée creusée dans des dizaines de boîtes de peinture échafaudées en quinconce, la plupart fermées et toutes dégoulinantes de croûtes sèches aux couleurs brouillées. Des pots vides, retournés, des couvercles entassés et collés entre eux depuis des lustres, des tubes écrasés, une myriade de petits verres pleins du même bouillon verdâtre, avec des pinceaux oubliés, dedans, ou posés à terre. Une jatte de cuivre contenant d’autres pinceaux, près de plein d’autres verres et d’éclaboussures, j’en découvre toujours de nouveaux jetés çà et là dans la pièce. Une jungle de journaux a envahi le moindre recoin, un tapis de papiers maculés et déchirés par les pas. Des planchettes couvertes de peintures mélangées, il est impossible d’en reconnaître une seule. Une énorme toile encastrée entre le plancher et les poutres du plafond prend l’exacte dimension du mur. On jurerait une fresque. Elle n’est déjà plus blanche, sur le côté gauche je retrouve les coups de pinceau que j’avais vus à Beaubourg.
Accroupi, devant, figé comme un animal qui va mordre, je l’ai enfin repéré. Lui. Linnel. À pied d’œuvre. Il a presque fallu qu’il bouge pour que je puisse identifier un corps humain au milieu de ce cataclysme bariolé. Il l’est jusque dans le cou, lui aussi, avec son tee-shirt blanc et son jean suintants de vert et de noir. J’ai bien compris, il cherche à se confondre avec le reste. Tactique de caméléon. Il a cru m’échapper, camouflé, immobile, perdu dans la luxuriance de son travail. Il reste accroupi, totalement seul, à des milliers de kilomètres de mes yeux, tout tendu et aimanté vers l’espace blanc.
Tout à coup il s’allonge entièrement dans la mélasse des journaux et renverse un verre d’eau, sans y prêter la moindre attention. Et se relève, d’un bloc, pour tremper un pinceau dans un pot bavant de jaune. Le pinceau dégouline jusqu’à une planchette et plonge dans une grasse couche de blanc. Linnel se met face à la toile, bras tendu.
Et à cette seconde-là, sa main s’est envolée.
Je l’ai vue tournoyer dans l’espace et piquer comme une guêpe, çà et là, faisant surgir des touches claires et disparates, je l’ai vue butiner partout, loin du reste du corps, en créant une géométrie anarchique et évidente. Je l’ai vue effleurer, aérienne, une zone oubliée, puis changer d’avis, brusquement, pour retourner prendre de la couleur. Plus fébrile que jamais elle est revenue par saccades, lâchant des arcs noirs partout, la plupart brisés au même endroit, en revenant sur certains pour les rendre plus lisses ou plus courbes.
Linnel est revenu à lui, son regard a glissé partout pour débusquer un autre pinceau, plus épais. Même mélange, même rapidité, d’autres bavures par terre. De retour à la toile, sa main s’est écrasée dessus pour tracer une longue bande jusqu’à l’épuisement du pinceau. Furieuse, coulante de jaune, elle s’est mise à claudiquer en longeant la ligne, dérapant par endroits et se rattrapant à l’horizon qu’elle venait juste de créer.
Je me suis assis dans l’herbe froide. J’ai posé la tête sur un montant de métal sans quitter des yeux la main qui, quelques secondes, est retombée, fatiguée, ballante, avec le pinceau.
Linnel l’a lâché, n’importe où, puis a retourné le pot de blanc presque vide. Avec un tournevis il s’est agenouillé près d’un autre, gros et neuf. Le couvercle arraché, il a mélangé la pâte avec un bâton et y a trempé une large brosse qui s’est gorgée de blanc. Des deux mains, cette fois, il a balayé toute la toile d’un voile presque transparent. J’ai assisté, en direct, à la métamorphose. Tout le travail précédent s’est mis à renaître sous le voile. Les touches encore humides ont éclos, les arcs se sont rejoints d’eux-mêmes, la trame de la bande sombre s’est figée dans l’unicité ambiante, et les zigzags, en bordure, ont tous dénivelé dans le même sens, comme pour s’échapper du cadre.
Linnel s’allonge sur le ventre, en bégayant un râle absurde. Je pose mon front contre la vitre. De ma vie je n’ai vu un spectacle aussi bouleversant.
Mais ça va passer.
J’ai fait coulisser une porte vitrée mais le bruit a mis un temps fou à lui réveiller la conscience. Il a daigné relever la tête, pourtant. Ses yeux vides m’ont toisé. J’ai pensé qu’il fallait profiter de sa prostration pour l’immobiliser à terre, mais j’ai compris qu’il n’avait aucune envie de se relever.
— Déjà ? il demande, à peine surpris.
Il se redresse vaguement, sur un coude.
— Je suis un peu dans le coaltar. Permettez que je reprenne mes esprits, trois secondes, il dit.
J’ai souri en pensant qu’à notre première rencontre, il m’a tutoyé.
— Vous seriez arrivé un quart d’heure plus tôt vous m’auriez dérangé. Vous êtes venu pour brailler, hein ? Pour faire du bordel…
— La seule façon de faire du bordel ici serait de remettre un peu d’ordre dans tout ce merdier par terre.
— Quel merdier ?
J’ai oublié que c’était un fou. Mais cette fois, plus d’alcool, plus d’ironie. Nous sommes en tête à tête, sans public. Ce soir il n’a pas la vedette, pas de fans, pas de journalistes, pas d’acheteurs. Rien que moi.
— On va s’expliquer entre nous, sans drame. J’ai horreur du drame, dis-je.
— Le drame, il est là, sur le mur, dit-il en montrant la toile. Le seul drame qui en vaille la peine. Ce soir j’ai eu ma dose. Qu’est-ce que vous voulez. Qu’est-ce que vous voulez vraiment ?
En premier lieu, qu’il quitte sa superbe, son air détaché, son visage détendu. Et je sais comment m’y prendre : il suffit de répondre vraiment à sa question. Sans mentir. Rien qu’avec un geste. J’ai sorti le truc qui faisait tant peur à Angelo. Une fois bien en main, j’ai avisé une planchette en bois à équidistance de Linnel et moi. Je me suis agenouillé aussi. Et d’un coup sec, j’ai planté le hachoir dedans.
Il l’a fixé, bêtement, comme s’il voulait se regarder dans le miroir de la lame. Peu à peu, il s’est reculé doucement du hachoir en glissant sur ses fesses. J’ai repris le manche pour le décoincer.
— Ne bougez plus. Sinon cette horrible chose va s’abattre n’importe où, au petit bonheur, et ce n’est pas la main que vous risquez de perdre.
— Vous n’êtes pas allé jusqu’au bout, avec Delarge, alors… pourquoi maintenant ?
— Je m’étais calmé, ça n’en valait plus la peine. Et puis, prendre la main de Delarge n’aurait servi à rien, elle était juste bonne à serrer celle des critiques et à signer des chèques. Autant dire, rien. Il faisait partie des neuf dixièmes de l’humanité qui ne s’interrogent pas sur l’extraordinaire outil qu’ils ont au bout du bras. Le vôtre m’a offert la plus belle démonstration du monde. Un peintre au travail.
— Vous avez vu… ?
— J’ai adoré ça. Vous avez la main du pendu, la clé magique, celle qui ouvre toutes les portes. Celle que je n’ai plus. Quel bonheur pour ma pauvre gauche de tenir votre droite. Pendant que, de l’autre, encore malhabile, vous téléphonerez au samu.
Il a compris. Sans me demander de répéter.
— Téléphoner, je peux le faire tout de suite… À Delmas… Je peux encore lui avouer la vraie version…
— Et alors ? Vous iriez en taule ? Et vous continueriez à peindre. Pas question. Dites-moi plutôt comment vous avez fait, avec Delarge, parce que moi, je n’ai encore jamais tranché la moindre main de ma vie, et j’ai besoin de conseils.
Il écarte deux ou trois verres pour mieux s’allonger. J’ai compris que ce soir, je vais avoir beaucoup de mal à lui foutre la trouille.
— C’est simple, vous savez… Pendant vingt ans j’ai cherché l’occasion de me défaire de lui et de son chantage. Ce soir-là il m’a appelé au secours, vous veniez juste de partir, et en le voyant pleurer par terre, avachi dans sa galerie, j’ai compris que c’était enfin la chance à ne pas rater. Il suffisait de l’amputer et tout le monde penserait forcément que c’était vous. Vous êtes un con fini d’avoir défiguré le Kandinsky. Vous ne réalisez pas ce que vous avez fait. Quel crétin irresponsable… On ne peut pas faire ça à la mémoire d’un homme pour qui la peinture représentait tout.
Il marque un temps.
— Et puis, vous êtes gonflé, quand même, vous auriez pu brûler le Braque au lieu de ma toile !
— De quel chantage vous parlez ?
— Oh ça, là-dessus il n’a pas dû s’étendre, j’imagine… Après la mort de Bettrancourt il a été clair : je travaille pour lui, à vie. Mille fois on m’a fait des ponts d’or dans les plus grandes galeries françaises.
— Et vos deux complices ?
— Étienne a eu le meilleur réflexe, il s’est envolé vite fait vers la Babylone de l’art qu’était devenu New York, le contemporain avait changé de continent. Mais moi je n’avais aucune intention de quitter Paris. Je voulais peindre, chez moi, malgré tout, Delarge m’en a offert la possibilité. Claude, en revanche, était dans le même bain que moi. Delarge s’est félicité en le voyant reprendre l’étude de son père. Un jour ou l’autre ça lui servirait aussi. La preuve : Claude n’a pas pu refuser l’escroquerie des Alfonso. Tant pis pour lui, jamais il n’a pensé que ça lui tomberait dessus. Vingt-cinq ans plus tard.
Il semble satisfait d’avoir dit ça.
— De nous deux, c’est vous le dingue, Linnel. Pourquoi avoir copiné avec moi, le soir du vernissage ?
— Quand on a vu un manchot débouler à Beaubourg, on a compris très vite. Celui qui vous avait fait ça était un homme de…
— Homme de main, oui, dites-le. Il y en a plein, comme ça, dans la langue française.
— Un sbire de Delarge, disons. Il nous a raconté sa prestation, chez Coste. Je voulais savoir quel genre de mec vous étiez, et ce que vous aviez dans le ventre. Quand vous avez cassé la gueule d’Edgar ça m’a donné confiance. J’étais de tout cœur avec vous. Et puis, j’ai attendu, tranquillement, que vous lui rendiez visite, en solo.
Je me suis approché de sa toile en restant à distance raisonnable de son crâne. L’odeur de peinture m’a picoté le nez.
— Et la toile de Morand. L’Essai 30. Elle était aussi dangereuse que ça ?
— Delarge, Claude et moi étions d’accord pour la retirer au plus vite de la circulation. Vous voulez la revoir ?
— Elle n’est pas détruite ?
— Edgar voulait, mais je n’ai pas pu. Vous savez… j’ai compris pourquoi Étienne l’a faite. Pour se souvenir de nous, d’abord, de ce que nous étions. Et pour expier. Regardez, elle est presque à vos pieds, dans un linge.
Elle traîne au sol, enveloppée dans une serviette blanche. Je la déroule avec deux doigts, sans me défaire du hachoir. Je la reconnais.
— Aux Beaux-Arts, Étienne était déjà fasciné par les anamorphoses et les miniatures. Il pouvait passer des semaines entières à étudier la calligraphie chinoise. Il avait même un projet de thèse sur les mouches perdues dans les toiles des primitifs hollandais. J’ai gardé ici même des petits chefs-d’œuvre, comme une reproduction de la Cène de Léonard de Vinci sur un timbre-poste. C’est un joyau authentique. Une fois, pour reprendre une vieille tradition chinoise, il nous a prouvé qu’il pouvait écrire un poème sur un grain de riz. Il voulait même en faire une spécialité, les détails cachés, invisibles. Il adorait cette toile de maître qui représente une coupe de vin pleine, avec une goutte qui glisse sur un bord.
— Connais pas.
— Il a fallu longtemps, très longtemps avant de découvrir que, dans la goutte, pas plus grosse qu’une tête d’épingle, le peintre avait fait son autoportrait.
— Quoi ?
— C’est la pure vérité. Une visiteuse l’avait regardé plus précisément que tout le monde. Maintenant, si vous vous penchez sur l’extrémité de la flèche d’église, vous y verrez. Mais je n’ai pas de loupe, je suis désolé…
— J’aurais vu quoi ?
— Le visage de notre honte. Les traits de notre propre remords.
— Le portrait de Bettrancourt ?
— Oui. Incroyablement fidèle. Et ce n’est pas tout. En scrutant bien la couleur on comprend qu’elle recouvre un texte. Je suis étonné que Coste n’ait pas vu ça.
— Un testament ?
— Un aveu. Détaillé, mais un aveu tout de même. Un jour ou l’autre, il est évident que tout cela aurait émergé. Sous les écaillures on aurait pu lire à livre ouvert. En jouant avec différents types de peinture, il avait tout prévu. Un alchimiste, Étienne. Un magicien. Vous comprenez qu’il valait mieux ne pas laisser cette chose traîner entre toutes les… les mains.
Je n’ai pas relevé. Il ne l’a pas dit avec intention. En ce qui concerne les mystères de la toile et l’urgence de la soustraire aux regards pointilleux, je comprends mieux le regard intrigué de Jean-Yves, et ce, trente secondes après qu’elle soit accrochée.
— C’est Bettrancourt qui a conçu le premier Essai, non ?
Il sourit.
— Julien disait toujours : il n’y a que trois arts majeurs : la peinture, la sculpture et la barre à mine. Il nous parlait déjà de Rothko et de Pollock, de l’expressionnisme abstrait, pendant que nous, nous en étions encore à nous pâmer sur les délicats mystères du Déjeuner sur l’herbe de Monet. Il invectivait les petits studieux de notre espèce, fallait voir… « Les Objectivistes » c’était lui, et personne d’autre. Il a tôt fait de nous embrigader.
— Et Delarge est venu foutre la merde.
— Oh ça, c’est le monde réel qui nous a tout de suite ramenés au concret et au palpable. Julien l’a tout de suite senti venir. Mais nous, c’était facile de nous embobiner, il était venu visiter notre atelier, à Étienne et moi. Il a tout fait pour que nous laissions tomber Julien. Et à la longue, on a fini par se poser des questions, surtout quand on a vu les moyens qu’il mettait à notre disposition. Il nous a présenté Julien comme une sorte de fasciste qui nous empêcherait à jamais de nous exprimer. C’est lui qui nous a suggéré l’idée de l’accident.
— Ce que vous appelez pudiquement un accident est un meurtre en bonne et due forme. Ne jouez pas sur les mots. Ensuite il y a eu le remords de Morand et la trouille de Reinhard.
— Le plus étrange c’est la manière dont cette mort s’est répercutée dans notre peinture, à Étienne et moi. Lui, c’était le noir, et moi, tout le reste.
— Le vert de l’espérance.
— Non, celui de la moisissure.
— Comme quoi, une main peut servir à un tas de choses différentes, peindre, bricoler une voiture, tuer un copain.
Il trempe ses doigts dans un gobelet et continue de jouer avec la toile humide. Ça dégouline de plus en plus.
— Vous savez, ce n’est pas nouveau, en cherchant bien on peut mêler l’histoire de la criminalité à celle de la peinture. Au début, on peignait comme on tue, à main nue. L’art brut, on pourrait dire. L’instinct avant la technique. Ensuite est intervenu l’outil, le pinceau, le bâton, on s’est aperçu de la redoutable efficacité d’avoir ça au bout du bras. Et puis, on a sophistiqué le matériel, on s’est mis à peindre au couteau. Regardez le travail d’un Jack l’Éventreur. Ensuite, avec l’avènement de la technologie, on a inventé le pistolet. Peindre au pistolet apportait quelque chose de nouveau et de terriblement dangereux. Pas étonnant que ça ait plu autant aux Américains. Et maintenant, à l’ère terroriste, on peint à la bombe, dans la ville, dans le métro. C’est une autre conception du métier. Le graffiti anonyme, qui saute au coin de la rue.
Il essuie ses doigts en jetant un œil sur le hachoir.
— C’est pour ça qu’avec votre engin, vous faites un peu… Un peu passéiste. Un artisan du dimanche.
J’ai souri.
— Dites, vous… vous n’allez pas vous en servir…
Je me suis déjà posé la question, deux secondes avant lui.
— À mon avis vous ne vous en servirez pas, parce que vous savez ce qu’est une main. Vous aussi, vous aviez une main en or.
— D’où vous tenez ça ?
— Ça crève les yeux, vous l’avez dit, vous-même.
Personne ne sait, personne n’a jamais su.
— C’est le billard. Le gentleman, comme vous l’appelez, m’a raconté comment il avait bien failli y passer, en recevant votre canne sur la gueule.
— Une queue, on dit.
— J’ai mieux compris votre acharnement. Mais vous ne me ferez pas ça.
D’un coup sec j’éventre un pot de couleur tout neuf. Une nappe bleue et grasse se déverse jusqu’à ses genoux.
— Si j’étais devenu sourd-muet, ou même unijambiste, je n’aurais jamais cherché à me plonger dans une histoire qui ne me regardait pas. Manque de chance pour nous tous, c’est la main qui y est passée. Mettez la vôtre sur la planche.
— Si vous voulez, je n’hésite pas une seconde.
Et il le prouve. Il fait de la place autour de lui, ramène la palette à sa portée et pose son poignet dessus. Tranquille.
— Allez…
Bien joué.
Disons que ça m’a fait du bien de traîner ce hachoir avec moi. C’est tout.
En revanche, il y a bien un truc que je préférerais ne plus traîner avec moi, c’est une escouade de flics et l’imminence d’une condamnation pour meurtre.
— Reprenez-la, elle vous occupera, à Fleury. Téléphonez à Delmas tout de suite, il est tard, c’est vrai, mais il a envie d’en finir autant que moi.
— Mais qui va s’occuper d’Hélène ?
Il a dit ça sans fougue, sans hargne. Sans malice. Oui, c’est vrai, qui va s’occuper d’Hélène…
Pour la première fois depuis ce soir, je sens naître la crainte en lui.
— Delmas ira l’interroger, dit-il, on va chercher à lui expliquer que le jeune Alain, celui qui vient la réconforter tous les vendredis soir, celui-là a fait crever son fils dans un accident de voiture. Elle ne survivra pas longtemps à cette image. Elle ira rejoindre Julien dans la tombe dix minutes après.
— Ça me paraît couru d’avance, je dis. Vous l’aurez tuée en deux temps, à vingt ans d’écart.
Je dis ça exprès. C’est plus violent qu’un coup de hachoir. Un peu à lui de souffrir.
— Sans m’épargner, moi, épargnez-la, elle.
— À savoir ?
— J’ai besoin de temps. Cela fait des années que je veux la sortir de ce trou de banlieue. J’ai peur qu’il lui arrive quelque chose. Et je sais où l’installer, un coin de soleil pour elle et pour son musée. Personne ne saura où elle est. Il me faut juste la convaincre. Pour tout ça, en comptant le déménagement, il me faudrait une semaine.
— Quoi ? Non mais vous êtes cinglé ? Moi aussi j’ai une mère, et elle pense aussi que je suis un assassin.
— Donnez-moi le temps d’aller la trouver. Je veux qu’elle puisse me voir. Je ne peux pas fuir une chose pareille. Juste huit jours…
Il se relève, change de tee-shirt et passe des coups de chiffon sur son jean.
— Vous plaisantez ou quoi ? Vous vous êtes imaginé que j’allais vous laisser trouver une planque aux Seychelles ? Je rêve…
— Qui vous parle de ça ? Je veux juste huit jours pour m’occuper d’elle. Je ne peux pas la laisser derrière moi. Une semaine.
— Pas même deux minutes.
— Je m’en doutais. C’est trop demander, hein ?
J’ai attendu qu’il se nettoie au white-spirit. Le hachoir bien en main, j’ai épié le moindre faux mouvement. Il n’a pas prononcé un mot.
Il cogite comme un dément. Le dément qu’il est.
— Et si on les jouait, ces huit jours ?
— Hein… ? Qu’est-ce que vous entendez par « jouer ».
— Les jouer au billard.
— Vous n’êtes pas en position de vous foutre de moi.
— Je n’ai jamais approché une table de billard de ma vie, je n’y connais rien, même pas les règles. Mon seul atout, c’est la main. Vous, vous avez la science, mais pas l’outil. À mon avis, ça s’équilibre bien. Ce serait sûrement la partie la plus laide du monde. Mais pourquoi pas ?
Je n’ai jamais rien entendu d’aussi absurde.
Obscène.
Et pourtant j’arrive à comprendre comment une telle idée a pu germer dans le cerveau de ce demi-fou. Il aime jouer avec le feu, il a dû sentir que j’avais un truc à régler avec le billard. En plus, ça flatte son côté intempestif et détaché. Son cynisme. Il n’a rien à perdre. Sa proposition en devient presque logique. La logique des fous. Et j’ai toujours dit qu’il fallait laisser aux fous leur part de mystère.
— Si l’on fait un bref rapport de force, lequel d’entre nous a une chance ? il demande.
Je ne peux sincèrement pas répondre.
— Vous êtes dingue… C’est comme si je peignais avec les pieds.
— Oh ça, vous seriez surpris, il y en a eu. Il y a même des aveugles qui peignent, je ne plaisante pas.
— Vous croyez ?
— Sûr.
Je turbine tous azimuts.
— En dix points et en jeu direct. Sans bande. Ça sera la partie la plus laide du monde, vous avez raison. Mais je ne sais pas si ça va arranger nos affaires.
— Mais si. Vous allez voir. J’en mettrais ma main à couper…
Il a conduit, sans me demander où nous allions. Arrivés rue de l’Étoile j’ai jeté un œil en haut, vers le balcon. J’ai prévenu de notre arrivée, sans rien expliquer. Angelo nous guette. Il m’a fait un signe quand je suis sorti de la voiture. René n’a pas cherché à comprendre quand j’ai dit que je venais jouer. Linnel ne bronche pas. Linnel se fout de tout, pourvu qu’il peigne. Pourvu qu’Hélène puisse couler ses derniers jours tranquilles, sans souiller son souvenir, sans être à nouveau confrontée à l’horreur. Et pourquoi j’accepte sa joute ? Il a juste su réveiller des choses en moi. C’est tout. Oui, ce sera la partie la plus laide du monde, un nul contre un éclopé, chacun son handicap. Un sale compromis. Une misérable équité. Cette laideur me plaît, mon irrespect pour le velours vert va peut-être faire la preuve que désormais il a perdu tout son éclat, que je peux l’écorcher sans scrupules. Si la perfection n’est plus au bout de mes phalanges, autant désacraliser ce qui me reste de regrets. Pour vivre sans fantôme, une bonne fois pour toutes.
Et je veux gagner, c’est le pire. Le reste, c’est de la rigolade.
— Bel endroit, il dit, en pénétrant dans la salle. Y’a comme une petite odeur de solennel voyoutant. Belle organisation de l’espace. Lumière rose sur fond vert.
René a fermé les volets et toutes les portes, même celle d’en bas. Il ne cherche pas à comprendre. Il veut me voir reprendre la flèche en bois, comme Benoît et Angelo. Les boules sont déjà disposées sur la table 2, on donne une queue à Linnel. J’en choisis une dans le râtelier, n’importe quoi fera l’affaire.
— Le principe, c’est de taper une des boules blanches pour qu’elle touche les deux autres. C’est tout.
— Aïe… Les jeux qui s’énoncent en une seule phrase sont toujours redoutables. Il faut combien d’années avant de pouvoir faire un point ? Sans faire d’accroc, j’entends.
— Ça dépend des points, certains prennent dix minutes, d’autres cinq ans. Regardez.
Je me retourne vers Angelo.
— Montre-nous le coup de la bouteille.
— Hé… ? Ma no… ça fé longtemps qué zé né lé pas fait…
— Fais pas ta diva. Montre-lui. Montre-nous.
Je sais qu’il n’en faut pas beaucoup pour le convaincre. Il adore faire ça, surtout quand on le sollicite. Linnel le regarde poser sa canette de bière sur le velours, bien au milieu, et sur le goulot, la boule rouge. Puis il place la blanche pointée sur le tapis, contre la bouteille, et l’autre blanche dans un angle de la table. Il positionne le bout de sa flèche vers le bas, parfaitement perpendiculaire au velours. Une seconde de concentration, et il pique un coup sec dans la pointée. Un coup plombé, pour être précis. L’effet donné à la boule est tellement fort qu’elle tourne sur elle-même et escalade la bouteille en une fraction de seconde, vient déloger la rouge, redescend, et va toucher la troisième, dans l’angle.
Dans ces murs, il n’y a que le rital qui sache faire ça.
Linnel, éberlué, regarde Angelo comme une créature satanique.
— Vous vous foutez de moi, là… Y’a un truc… Vous avez déjà fait venir des physiciens ici ? Il faudrait refaire ça sous contrôle scientifique.
— Ma ché, zé soui pas oune cobaye dé laboratoire !
— Hé, l’artiste, c’est vous qui avez voulu jouer au billard, non ? Rassurez-vous, je ne pourrai plus faire des coups comme ça. On est à force égale. René ! apprends-lui comment on tient la queue…
Pendant que le taulier lui inculque les rudiments de base, je saisis la mienne. Le problème à résoudre, c’est maintenir le procédé à peu près rectiligne. Je passe un peu de talc dans la saignée du bras droit et coince le bois dedans, pas trop fort, pour qu’il puisse aller et venir. Chaque coup m’oblige à m’allonger jusqu’aux hanches sur le tapis. Une position disgracieuse, oppressée, tout le contraire du billard. Les coups sont forcément plus courts, je dois taper plus fort pour rectifier le tir. Je suis écrasé sur le tapis, bancal, mais ça fonctionne. Juste assez pour jouer en direct. Benoît, tout près de moi, détourne les yeux. C’est pas beau, je sais… Il comprend mieux pourquoi j’étais réticent à l’idée de rejouer.
Linnel revient mollement en tenant son engin comme une épée.
— Avant de jouer j’aimerais bien prendre quelques précautions, pour les jours à venir. Soyons clairs, vous allez me signer un papier devant témoins, mes copains le garderont au chaud pendant exactement huit jours. Si je gagne la partie vous vous constituez prisonnier un quart d’heure après. Mes potes et moi on vous accompagnera, soyez tranquille, pour éviter les entourloupes. Si je perds, je file chez Delmas et je la boucle pendant une semaine, le temps que vous installiez la vieille. Je ne vous conseille pas d’être en retard.
— De toute façon je ne resterai pas longtemps en taule.
— Ah bon ? Tous ceux qui disent ça écopent généralement de cinq ans de rab.
— Moi c’est pas pareil. Regardez ce qui est arrivé au Douanier Rousseau. Un vrai naïf, le Douanier. En 1900… 1907, quelque part par là, il fait confiance à un escroc, ce qui lui vaut directement la cabane. Fier de son talent et de sa peinture il tient absolument à montrer ses toiles à ses geôliers et au directeur de la prison. Et on l’a immédiatement relaxé comme irresponsable.
— Non ?
— Si.
— Je vous le souhaite. En tant qu’irresponsable vous avez vos chances. Une partie en dix points, pas plus. À chaque point on a le droit de rejouer. N’oubliez pas l’enjeu. Commencez.
René s’approche, Angelo reste près du tableau d’affichage, craie en main. Benoît ne se décide toujours pas à regarder et fuit doucement vers le balcon. Linnel tremble un peu et avoue qu’il est totalement perdu.
— Fléchissez un peu les jambes, il faut que le poids du corps se répartisse sur les deux, lui lance René.
Il tape une fausse queue, d’entrée, la flèche dérape sur la boule et finit sa course sur le velours, à un centimètre de l’accroc. Et moi, arc-bouté vers les billes, je fais pratiquement la même chose.
— Vous croyez qu’il est utile de continuer ? me demande Linnel.
— Plus que jamais.
Un quart d’heure plus tard, aucune amélioration visible. Nous en sommes toujours 0 à 0. Je ressemble à ces vieillards qui essaient de marcher comme avant. Brusquement, Linnel, après avoir réfléchi un bon moment, joue son coup. Un coup facile, soit, les deux billes à toucher sont presque collées. La sienne part tant bien que mal mais va effleurer les autres, tout doucement. Un point simple mais qui a l’avantage d’être le premier. Il laisse échapper un petit cri, et rate le second, encore plus facile. René s’approche un peu plus et cherche mon regard. Au loin, dans le noir, Benoît tourne la tête vers nous. Angelo inscrit le chiffre un dans la colonne de Linnel. J’en marque un autre, juste derrière.
3 à 6 pour moi. Linnel me rattrape, il prend de plus en plus d’assurance mais je vois bien ce qui pèche dans ses coups. Il tape pleine boule et vraiment trop fort.
— Celui-là, vous n’y arriverez pas en frappant comme un sourd. Effleurez juste la rouge et la vôtre ira toute seule.
Angelo ne tient plus en place et René s’agenouille, la tête à ras du velours. Jamais je ne les ai vus aussi nerveux.
Linnel me demande.
— Vous irez voir Hélène, là-bas, dans sa campagne ?
— Jouez…
7 pour lui.
— Cette fois vous mettez un tout petit peu d’effet sur le côté gauche, la bille va prendre la bande et va toucher la rouge à droite. Ne vous occupez de rien d’autre.
Il respecte à la lettre mes indications. Sa boule vient mourir sur la rouge. Il ferme les yeux. C’est comme si je rejouais, moi, pour la première fois. Les autres, habitués à des parties de maîtres, trouvent ça magnifique. La partie folle devient une ode au surpassement. L’éclopé qui lutte, le profane qui découvre.
— Allez, un deuxième, à chaud, il est pas dur.
Je lui montre comment s’y prendre. Sa main détient toutes les promesses. Benoît, subjugué, nous épie, de loin.
Linnel essaie d’imiter ma position du mieux qu’il peut. Il se met à ressembler à son portrait ferrailleux de 62.
Le point est fait.
Il hurle de joie.
— Dites, Linnel. Dites-moi qui est vraiment ce gentleman. Et si j’ai la chance de le revoir un jour.
Il est ailleurs, dans d’autres sphères.
— Personne ne sait qui il est vraiment. Delarge n’aurait pu vous renseigner non plus. Il servait de faussaire, à l’occasion, mais je crois qu’il avait d’autres ambitions. Un jour, il a été forcé de choisir l’ombre, l’anonymat, le faux. Tout ce que lui offrait Edgar. La seule chose que j’ai réussi à savoir, c’est qu’il a « Les Demoiselles d’Avignon » tatoué sur le haut de l’épaule gauche. Dites, où est-ce que je mets l’effet, ce coup-ci ?
— Faites comme vous le sentez.
Une reproduction de Picasso sur l’épaule…
Je ne pense pas qu’il échappe à Delmas une seconde fois. C’est pas un interrogatoire qu’il va lui faire subir, au gentleman. C’est une expertise.
8 partout.
Sa boule part, droit vers son objectif.
Nous sommes tous là, hypnotisés.
Je ferme les yeux pour mieux entendre la collision.