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Pour éviter la place des Ternes je suis sorti à Courcelles. En traversant le parc Monceau j’ai croisé des rangées de gosses en costume bleu, et j’ai réalisé que nous étions presque au printemps. Dans une allée, j’ai senti que j’allais perdre l’équilibre et me suis assis sur un banc. Ça m’arrive chaque fois que je marche dans une aire dégagée, sans murs. Dans le vide je me sens bancal. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais ça ne dure pas longtemps, quelques secondes, le temps de reprendre mon souffle.

J’ai froid aux pieds. J’aurais dû m’acheter des bottes au lieu de cette paire de mocassins qui ne couvrent pas même les chevilles. Les bottes pourraient m’éviter de perdre du temps avec les chaussettes. Je me suis mis à haïr les lacets, et ce n’est même pas le premier geste du matin.

Avant, il y en a un tas d’autres.

Je n’ai appris ça que très récemment. Il y en a tant que je suis obligé de choisir. Le lever est pourtant moins pénible que le réveil. C’est au moment où j’ouvre les yeux que le plus gros du travail de la journée est passé.

En remontant l’avenue de Friedland j’ai regardé l’heure à un horodateur. 10h30. La convocation disait 9 heures.

Rien ne presse. Depuis ma convalescence je sais prendre le temps. En sortant de l’hôpital Boucicaut j’ai pensé descendre à Biarritz, chez mes parents, pour y passer un mois de restructuration physique et mentale, mais j’ai reculé devant le premier obstacle : me montrer à eux. Je n’ai même pas téléphoné pour leur annoncer que mes chances de devenir le type que j’aurais aimé être étaient compromises. Alors, rien, j’ai attendu, lâchement, chez moi, que le moignon cicatrise. J’y ai appris à ravaler mon orgueil et à admettre que je ne faisais plus partie du peuple rapide. J’ai rejoint la catégorie des disgracieux, des pénibles et des maladroits. Il me faut fournir un gros effort mental pour me convaincre de cette idée, qui s’estompe immédiatement dès la première somnolence, où je me revois entier.

3 avril. L’hôpital est déjà loin. Coste et Liliane m’ont rendu visite, elles m’ont dépiauté quelques bonbons et j’ai attendu, patiemment, qu’elles partent. Jacques n’en a pas eu le courage et je lui en rends grâce.

Par réflexe je m’arrête devant la loge de M. Perez au lieu de monter directement dans la galerie. Il ne m’a pas vu depuis plus d’un mois mais fait comme si j’avais rendu les clés la veille. Son sourire se termine mal, ses yeux fuient et passent furtivement sur mes poches.

— Antonio… Beaucoup de monde dans la galerie… Ça va, Antonio… ?

— Et vous ?

Une voiture entre dans la cour d’honneur et Perez se précipite.

— Ils se garent n’importe où… bah…

Les gens que je croise se partagent désormais en deux catégories, ceux qui ne tardent pas à comprendre et ceux qui font comme si de rien n’était. Les premiers ne savent pas comment ranger leur poignée de main, les seconds, rusés, inventent un autre bonjour. Ils innovent. Et je ne connais personne dans Paris qui oserait me faire une bise.

Par trois fois j’ai réussi à retarder la reconstitution sans raison valable. La semaine dernière j’ai compris qu’il ne fallait pas abuser en recevant une vraie convocation. Pendant mon mois de convalescence, je me la suis faite tout seul, ma reconstitution.

Reconstitution…

Si j’avais perdu ma main dans un casse auto, sous une épave de R 16, on n’aurait pas fait tout ce ramdam. Mais si on la retrouve broyée sous un quintal d’art contemporain, à la suite du vol étrange d’une toile étrange, un bien public, on se pose forcément des questions. Le flic, à l’hôpital, m’a dit que j’avais bel et bien réchappé d’une tentative d’homicide, parce que j’aurais vraiment dû la recevoir de plein fouet, cette sculpture. Et j’aurais tellement préféré l’épave de R 16.

Ça veut dire quoi, au juste, une reconstitution ? Je ne sais plus très bien si on a convoqué la victime ou le témoin. On va m’obliger à mimer ? À simuler un mur de briques que personne ne verra ? À suggérer une araignée invisible ? Je la sens encore, ma main. Elle pend, dans ma manche ballante. On m’a dit que ça pouvait durer un an, l’illusion. Les culs-de-jatte essaient de marcher et tombent, surpris. Les manchots s’accoudent et se cognent le nez. Moi je renverse les tasses de café quand le moignon bute dedans. Encore faut-il que j’aie réussi à en faire, du café. Et ce n’est que le troisième geste d’une interminable journée.

Je reconnais le flic qui est venu me voir à l’hôpital. J’ai déjà oublié son nom et quelques bribes de sa spécialité, je ne savais même pas que ça existait, le machin Central des Vols d’Œuvres et trucs d’Art. Il n’y a guère que lui pour énoncer sa fonction en entier. Sur mon lit, engourdi d’ennui, je lui ai demandé s’il considérait l’assassinat comme un des Beaux-Arts. Et il m’a proposé de passer quand je serais tout à fait réveillé. Le lendemain il a cherché à me faire parler de l’agresseur, et la seule description que j’ai pu fournir est celle d’un gentleman poli et lent. Mon seul souvenir.

— Commissaire Delmas, nous vous attendions.

Sous-entendu : depuis une heure et demie. Je crois que je deviens de plus en plus témoin et de moins en moins victime. Liliane est là aussi, à côté de Mme Coste, qui pour une fois ne passera pas en coup de vent. Deux autres flics traînent dans les salles en regardant la nouvelle expo. C’est moi qui étais censé l’accrocher. Jacques a dû se débrouiller seul au milieu de cette forêt de socles blancs.

Depuis ce matin, personne ne m’a tendu la main. Ils ont tous appréhendé ce moment, et tous se sont juré d’éviter les gaffes. Seule Liliane a tenté une approche, bras tendus vers mon col.

— Tu veux enlever ton manteau ?

— Non.

— Tu vas avoir chaud.

— Et alors ?


On ne m’a pas demandé de faire l’acteur. Delmas m’a posé les mêmes questions qu’à l’hôpital, mais en mouvement, cette fois. Ici, non là, un peu plus vers la gauche, et l’imper, il l’avait sous le bras et pas sur lui, et les empreintes ? Vous en trouverez sur la moquette, j’ai dit, avec la main en prime, pour faciliter le boulot. Où est-elle, d’ailleurs, cette main ?

La sculpture, en revanche, on sait ce qu’elle est devenue, elle est rangée au dépôt, là où s’entassent les milliers d’œuvres qui attendent d’être choisies par un musée de province ou une mairie. Celle-là ira sûrement garnir le parc d’une piscine municipale, quelque part en France. La revoir là, droite et menaçante, m’aurait sans doute gêné. Je n’aurais pas pu m’empêcher de scruter la branche qui m’a amputé. J’aurais vraiment préféré la R16. Mais le pire, c’est que ces bagnoles-là on les compresse et ça fait des œuvres d’art, aussi. Sans parler des artistes extrémistes qui s’amputent eux-mêmes, dans des galeries d’avant-garde, au milieu de quelques privilégiés. Le Body-Art, je crois que ça s’appelle. J’avoue que je m’y perds un peu, au milieu de toutes ces formes d’expression…

Les traces ont été nettoyées, des carrés de moquette neufs jurent un peu avec les vieux, le mur droit du couloir est repeint par endroits.

Après une bonne heure de mascarade et de détails pinailleurs, le flic s’est adressé à moi, mais j’ai bien cru qu’il cherchait plutôt l’oreille de la big boss.

— Nous avons son signalement. Si c’est vraiment quelqu’un du milieu de l’art, qui plus est l’Art contemporain, il nous reste des chances. Mais à mon avis c’était une commande pour un collectionneur. Quelqu’un voulait la dernière toile de Morand, on la lui a procurée, c’est tout. Si l’œuvre avait été d’une grande valeur marchande on aurait pu partir sur d’autres suppositions. Mais là… Morand… qui le connaît ? Quelle est sa cote ? Je vais demander à nos experts de se renseigner sur les demandes, les collections éventuelles autour de l’artiste, mais je ne pense pas que ça intéresse beaucoup d’acheteurs.

Il regarde distraitement vers Coste et lui demande ce qu’elle en pense. Et après tout, il a raison. Car moi, la cote de Morand, je m’en fous autant que de l’avenir de l’art.

— La plus grosse partie de son œuvre nous vient des États-Unis. J’ai choisi de faire cette rétrospective parce que je trouvais intéressant de montrer l’œuvre d’un émigrant, comme n’importe quel émigrant qui cherche du travail dans un pays autre, ce en quoi Morand a tout de suite saisi, je veux dire dès 64, que la plupart des évolutions viendraient des États-Unis. J’ai choisi les œuvres dans son dernier atelier de Paray-le-Monial que j’avais visité de son vivant, un an après son retour.

Je m’ennuie. Je veux rentrer chez moi. Mes yeux s’arrêtent sur un des socles où est posée une espèce de chose particulièrement laide.

— Quand, à son décès, il a fait don de son travail à l’État, j’ai pensé qu’il fallait le montrer, c’est tout. Dans son fonds d’atelier j’ai pris ce qui correspondait le plus à la ligne générale de son travail, les toiles noires, puis trois sculptures qui pour moi sont un peu le pendant de son œuvre graphique mais qui s’éloignent radicalement de l’influence américaine.

Je détaille un à un tous les éléments qui composent cette œuvre d’une terrible prétention. Coste continue son laïus, sérieuse comme une papesse. Elle aimait vraiment l’expo Morand, mais je me demande sur quels critères elle a choisi la nouvelle.

— Et puis, cette toile, unique, intitulée Essai 30… Pour moi c’était une énigme : la toute dernière recherche, un travail où l’objet a sa place, un travail de dénégation, je pense. Je l’ai choisie pour ça, pour ce point d’interrogation que Morand laissait. Un amateur d’art, et un amateur d’art très renseigné, aurait pu être intéressé par la décennie 65/75, c’est là où Morand a fourni un condensé de ce qu’on trouvera plus tard. Mais là… avec cette toile… j’avoue ne pas comprendre.

Delmas prend des notes. La boss sait parler en public. Une fois elle a même fait un cours sur la nouvelle figuration à un ministre qui ponctuait avec des « oui oui » de temps en temps. Nous, avec Jacques, on avait martelé plus fort que d’habitude.

Tout le monde se met à bouger, Liliane, la boss, les flics récupèrent leurs dossiers et leur manteau, je sens un mouvement flou vers la sortie, personne ne m’adresse plus la parole, à part le commissaire qui tient à être prévenu si un détail éventuel revenait à la surface. À l’hôpital il m’a dit qu’en ce moment il avait beaucoup d’ennuis avec les Post-Impressionnistes. Je n’ai pas su pourquoi mais, bêtement, j’ai fait l’intéressé.

Voilà.

Fin de la reconstitution.

Seul, surpris de ce silence, j’ai fait quelques pas dans les salles pour retrouver mes esprits et pour commencer à me faire à l’idée que mon misérable cas n’intéresse plus personne. Dans un coin j’ai vu une sorte de construction à base de gouttières emboîtées les unes dans les autres. Des masques vénitiens sont accrochés sur les tubes et pendent un peu partout. Un cartel posé à la base précise : SANS TITRE. 1983. Plastique et plâtre.

Une seconde j’ai failli hurler à cette imbrication de bêtise. Pendant ce court instant j’ai pu sonder toute l’absurdité de ce qui m’est arrivé, à quelques mètres de là.

En regardant vers le parc, je me suis souvenu de cet amas de feuilles mortes et rousses qui le recouvrait l’été dernier. Un artiste avait trouvé intéressant de créer une petite ambiance automnale en plein mois de juin. Aucun visiteur ne s’en était aperçu. Hormis le jardinier qui s’est éloigné un peu plus, lui aussi, de l’art contemporain.

Le mot « vol » semble satisfaire tout le monde. Un instant j’ai eu envie de leur dire que tout ça me semblait trop simple. Cette toile n’avait pratiquement aucune valeur, si on l’a volée c’est qu’elle montrait autre chose. C’est Coste qui l’a dit, et ça crève les yeux. C’est le boulot d’un spécialiste de lire ce qu’il y a dans une toile, d’en déceler le mystère. C’est à cause de ça que j’ai perdu une main. Si on ne retrouve pas mon agresseur je mourrai sans savoir ce qu’elle cherchait à dire, cette toile.


En descendant les marches je m’aperçois que j’ai transpiré. Je dois me résoudre à ôter mon manteau plus souvent si je ne veux pas attraper tous les chaud et froid. Malgré mon orgueil.

— J’ai à vous parler, Antoine. On peut se voir dans mon bureau… ?

Je suis au seuil du portail et Coste hausse la voix. C’est la seconde fois qu’elle m’appelle par mon prénom. La première c’était en me remerciant d’avoir bricolé le transfo d’un caisson mobile qui refusait de s’éclairer. Je n’ai pas envie de la suivre dans les étages et me refaire une suée. J’ai besoin de sortir et le lui fais comprendre par un hochement de tête un peu disgracieux.

— J’aurais préféré vous recevoir dans mon bureau mais je comprends que vous soyez fatigué de toutes ces questions pénibles… Voilà, heu… N’y allons pas par quatre chemins, vous n’accrocherez plus…

Je réponds non. Sans savoir si c’est vraiment une question.

— Je vais trouver un remplaçant pour aider Jacques. Mais je ne veux pas vous laisser en plan.

Des blancs entre les phrases. Je ne vois rien, mais vraiment rien pour les combler.

— Vous ne pourrez plus garder votre job d’été au dépôt, je suppose. Vous avez d’autres sources de revenus ?

— La sécu m’a pensionné.

— Je sais bien mais… Vous n’allez pas rester comme ça… Sans travail… J’ai pensé que… Enfin, voilà, je vais avoir besoin de Liliane pour le secrétariat, et je me proposais de vous embaucher comme gardien.

— Comme quoi ?

— Comme gardien, à plein temps.

Je ne dis rien. Je m’en fous. J’attends. J’ai froid.

— Merci.

Je ne sais pas quoi dire d’autre. Elle ne comprend pas. En passant sous le porche je m’essuie le front et quitte l’enceinte de la galerie.

Un peu plus loin, en tournant le coin de la rue, je sors le catalogue que j’ai pris soin de glisser dans une poche de mon manteau. Je le pose à terre et le feuillette pour y trouver la bonne page.

Essai 30.

Je la prends entre mes lèvres, la déchire d’un coup sec et la fourre dans ma poche. Le reste, au bord du caniveau, intriguera bien un clodo. On trouve toutes sortes de clodos, même des amateurs d’art, même des peintres incompris.

*

Gardien de musée, à vie… Comme si ma vie avait été là, ne serait-ce qu’une seule seconde. Ça partait d’une bonne intention, pourtant. Mme Coste s’est dit que garder un musée, c’est l’un des seuls boulots au monde où l’on n’a pas besoin de ses mains. C’est tout. À une époque il y avait même des éclopés au Louvre, la manche bleue repliée par une grosse épingle à nourrice. C’est pas nouveau. Ça entre dans le cadre des 5 % d’invalides obligatoires.


Mais ce n’est pas important. L’important c’est ce que j’ai sous les yeux, épinglé là, devant mon lit. Sur le chemin du retour je me suis arrêté dans une boîte de photocopie, boulevard Beaumarchais, pour un agrandissement couleur. Ils m’ont tiré l’Essai 30 en 21/27. Le jaune bave un peu mais ça ira.

Le téléphone sonne, tout près du lit, et j’ai encore le réflexe de tendre le mauvais bras.

— Allô… ?

— Bonjour, c’est le docteur Briançon. Ne raccrochez pas. Est-ce que je peux venir vous voir, ce serait plus simple.

C’est son coup de fil hebdomadaire depuis ma sortie de Boucicaut. Il veut me retenir une place dans un centre de réadaptation.

— Écoutez, je vous remercie d’insister comme ça, mais je ne comprends pas pourquoi. Ce que vous appelez de la rééducation, pour moi, c’est… c’est…

— Il ne faut surtout pas avoir peur de ça, au contraire. Il suffit de…

— Je ne veux pas apprendre à devenir manchot. Je ne retrouverai pas ce que j’ai perdu. Vous ne pourriez pas comprendre.

— Écoutez, ce que vous ressentez est tout à fait normal, vous allez traverser un désert, un désert de rancœur, c’est évident, mais vous en sortirez.

Un quoi ? Quand les toubibs font dans le lyrisme… Pourquoi pas une montagne d’amertume ou une mer de douleur ? Docteur Briançon et sa métaphore qui tue… Vaut mieux entendre ça qu’être manchot. Si je le laisse poursuivre je vais avoir droit à du catéchisme médical, comme à l’hôpital.

En raccrochant je fais chuter les deux gros bouquins qui tenaient sur le bord de la table. L’un d’eux, le plus cher, a quelques pages cornées. 360 francs pour un gros pavé sur les trente dernières années de l’Art contemporain en France. Il est bien gentil, le docteur, mais je n’ai rien à foutre de ses séances. Je débranche la prise du téléphone. Il va s’épuiser, à la longue. Personne ne pousse l’apostolat trop loin. Qu’est-ce que j’irais faire à Valenton, dans le Val-de-Marne, avec des éclopés partout ?


Morand n’est cité que comme un « exilé de la crise artistique française des années 60 ». C’est moins clair que ce que disait Coste, mais ça exprime la même idée. On ne lui consacre qu’une dizaine de lignes en tout et pour tout. Dans l’autre bouquin, moitié moins, à part une note bibliographique qui renvoie à une étude américaine où, apparemment, on en dirait plus long. J’ai trouvé aussi la reproduction d’une toile noire de 74 qui était exposée à la galerie. Je suis obligé de lire sur le ventre, vu le poids des volumes, et ça fait mal aux reins. Mes lombaires ne vont pas s’arranger. Le catalogue de la rétrospective est en fait le seul ouvrage relativement complet sur Morand, c’est-à-dire une préface quasi incompréhensible de Coste sur « l’espace mental d’un artiste en transit » et une biographie qui commence à exister à New York et meurt en deux lignes à Paray-le-Monial. Rien que je ne sache déjà.

Et quand bien même.

J’ai au fin fond de la conscience une ou deux certitudes qui se façonnent de mieux en mieux, qui gagnent du terrain, lentement, et je les laisse croître à leur rythme. Et cela fait déjà un mois qu’elles mûrissent. Bientôt je pourrai me les formuler à haute voix. Ça pourrait rentrer dans le cadre de ce que le flic appelle « les détails qui reviennent à la surface ». Oui, on pourrait l’énoncer comme ça. Mais s’il savait vraiment ce qui me remonte à la surface, je pense que ça lui créerait de nouveaux soucis.

La toile volée, d’abord. Elle et moi, nous nous sommes déjà croisés. Peut-être pas exactement celle-là mais quelque chose de fidèle, né du même esprit ou du même système. Une copie ? Une reproduction grandeur nature ? Je ne sais pas encore, pour l’instant ce n’est qu’une réminiscence, une présence qui prend tous les jours un peu plus de matière. Un mouvement, une couleur, ce jaune uniforme, clair. Et puis, cet objet, la flèche d’une église, peinte avec précision à la pointe et dont la base est barrée de grands coups de pinceau. Elle ne fait qu’émerger d’une couche jaune, on a l’impression qu’elle pousse encore, et avec peine. Autour, encore du jaune, mais plus agressif, un magma, l’imminence d’un bang, quelque chose va jaillir, peut-être que c’est déjà fait, peut-être que c’est la flèche elle-même. Et j’ai déjà vu cette irruption quelque part. J’en suis sûr et pourtant je n’y connais rien. La toile est déjà problématique pour une spécialiste comme Coste, et en toute logique elle devrait totalement échapper à un béotien comme moi. Je n’ai jamais visité d’autres galeries, pas même Beaubourg, je connais à peine le Louvre, et la peinture en général ne m’a jamais inspiré qu’une sombre méfiance. Je n’étais pas disponible. En arrivant à Paris je n’ai pas eu envie de me goinfrer de patrimoine. Mon grand-oncle, à Biarritz, m’avait donné l’adresse de l’académie de l’Étoile, et j’y suis allé direct. Parfois, pendant les accrochages, je me suis inquiété de ce non-investissement, de ce manque d’émotion, ce truc dont les catalogues parlent avec sentence. Je me suis cru stérile et loin de toutes ces recherches plastiques, de cet art, avec un grand A, parce qu’on dit artiste pour dire simplement peintre et œuvre pour dire toile. J’ai toujours refusé de dire « œuvre », je trouvais ça indécent, exagéré, alors j’ai dit « pièce », plus technique, plus neutre. Mon art à moi, je le sentais bouillir dans les tripes, une quête de la beauté dans trois billes qui s’effleurent, rien qui n’ait besoin de regard ou de discours, et aucune Coste au monde n’aurait pu comprendre ça. Les gens qui aiment la peinture parlent beaucoup et je ne suis pas bavard. Oui, j’ai eu d’autres désirs en tête, mais sans les questions, sans recherche névrotique du sens.

Aujourd’hui je me retrouve amputé de tout, et c’est maintenant que les questions apparaissent. Car rien ne va se terminer comme ça. Je ne fais que commencer. Seul. Sans les experts et les commissaires. L’urgence, pour moi, c’est de comprendre, même sans le moindre espoir de rétablir, un jour, l’ordre des choses. Personne ne peut soupçonner le préjudice que j’ai subi, et tout ça à cause d’une toile jaune qui en dit plus qu’on ne le pense. Mes quarante années de promesses ont été réduites à néant dans une éclaboussure de jaune citron.

Cette toile, je l’ai vue. Et, à bien y réfléchir, mon inculture crasse dans ce domaine ne peut être qu’un atout. Il n’y a pas mille endroits dans Paris où j’ai pu la voir. Ce n’est sûrement pas dans un bouquin, celui qui est sous mes yeux est bien le premier que j’ouvre. Toute toile ou sculpture n’a pu apparaître que dans le cadre de mon boulot, et depuis quelques jours je pense au dépôt. Le réservoir de l’art. J’y ai passé les deux derniers mois de juillet à faire le ménage et inventorier des vieux machins dont personne ne veut et qui n’ont plus aucune chance d’être exposés un jour. Là-bas, j’en ai manipulé des centaines, couverts de poussière. Tout à l’heure j’irai y faire un tour, à tout hasard. Sinon je trouverai bien ailleurs, ça prendra plus longtemps mais je finirai par savoir où j’ai vu cette toile.


Vers midi je suis sorti pour acheter une machine à écrire. Au début j’ai pensé la louer mais j’ai très vite réalisé que cet objet ferait désormais partie de ma vie. Ce n’est pas cette saloperie de main gauche qui va m’aider à faire une lettre. Alors j’ai payé comptant. La vendeuse m’a posé des questions pour tenter de définir quel outil était le mieux adapté à mes besoins et, après quelques secondes de flottement, en voyant le moignon que je laissais en évidence sur le bord du comptoir, elle a dit qu’elle était nouvelle et que sa chef saurait mieux me satisfaire. En effet, la chef était meilleure, et elle m’a vendu un truc électronique, tout simple, avec un retour automatique et une touche qui corrige le dernier caractère. J’ai commencé à me familiariser avec la machine. J’ai même cru pouvoir l’utiliser tout de suite.

La lettre aux parents.

J’avais déjà mis au point quelques formules. Mais le plus dur c’est d’enclencher le papier. Et je rate souvent. Pour l’instant j’en suis à l’en-tête, « Chers vous deux », un peu de travers, mais c’est mon meilleur résultat jusqu’à présent. Tant pis, ce sera une lettre pas nette, un peu froissée, avec des fautes de frappe impossibles à corriger. Le plus dur reste à faire. Toutes mes formules ne disent rien, je ne sais pas comment appeler un chat un chat. Ils sont fragiles, mes parents. Ils m’ont eu tard.

J’ai appelé Jean-Yves, de nouveau. Il ne m’a rien dit de plus que la dernière fois sur la toile jaune. Je lui ai demandé de faire un effort, de se souvenir de ce qu’il avait dit sur la texture de la peinture. « Juste une impression, vieux, désolé… » Il m’a conseillé de laisser tomber, j’ai demandé quoi, il n’a pas su répondre.

J’ai un peu mieux réglé le problème des vêtements en retrouvant un sac de vieilles fringues, et notamment deux sweat-shirts qui s’enfilent une bonne fois pour toutes. Une vieille veste en laine peignée qu’un type énorme avait oubliée à l’académie. Trois tailles de trop, je la passe en un clin d’œil. D’ici demain j’aurai une paire de bottines et un pantalon à fermeture Éclair. J’ai juste l’air un peu plus débraillé que d’habitude. Il faudrait que je fasse réparer la porte d’entrée, jusqu’à maintenant je la fermais en la maintenant bloquée, mais avec les beaux jours qui reviennent le bois va gonfler, comme l’été dernier. Heureusement que je suis patient.

*

La première fois que je suis entré au dépôt remonte à deux ans. Avant d’y pénétrer je m’en faisais une image parfaitement sacrée, une sorte de sanctuaire. Je pensais qu’il fallait mettre des gants blancs pour approcher religieusement la collection d’œuvres contemporaines que l’État se monte depuis un bon siècle. Des experts en Arts plastiques, des critiques, des conseillers se réunissent régulièrement depuis 1870 pour acquérir ce qui va constituer le patrimoine français d’Art contemporain. 60 000 œuvres, pour l’instant. En fait les trois quarts des pièces, et les meilleures, sont distribuées aux organismes nationaux, les mairies, offices publics, ambassades, etc. Chacun se sert depuis cent ans et qu’est-ce qui reste ?

5 000 machins dont personne ne veut, pas même le moindre maire du plus petit hameau, de peur d’effrayer ses trois électeurs. 5 000 petits morceaux d’art abandonnés, mal-aimés et pas fiers. Des toiles, des sculptures, des gravures, des dessins roulés, des objets « arts-déco », et quantité de trucs mystérieux et inclassables. Toiles et sculptures sont entreposées dans des salles différentes, mais c’est parmi les secondes que j’adorais me perdre. Le mélange des époques et des styles en fait une jungle poussiéreuse et baroque. Les premiers jours j’ai tourné des heures durant dans les allées hautes de plusieurs mètres et dans les rayonnages métalliques regorgeant de statuettes, je me suis promené dans l’amalgame des formes et des couleurs. La statue en bronze patiné, grandeur nature, d’un zouave qui fait face à une main géante aux doigts en résine rouge, pas loin d’un grille-pain incrusté de cailloux. Des dizaines de bustes et de visages figés qui regardent dans tous les coins, impossible de leur échapper. Des cartons empilés d’où émergent des fils électriques, des serpents de cuivre, des pieuvres aux alvéoles bleus, des châssis vides. Une moto, dans un coin, montée sur trépied, conduite par une femme en bois verni. Une table où sont agencés couverts et assiettes, comme si les dîneurs venaient juste de fuir. Des êtres hybrides, mi-homme mi-machine, sous des linges bariolés. Un hussard qui s’ennuie, assis en face d’une chose verte.

Elles sont 5 000. Incompréhensibles. Attachantes. C’est au beau milieu de cette cruelle abondance, ce cagibi de l’histoire de l’art, que j’ai commencé à réaliser deux ou trois petites choses sur le sublime et le dérisoire. Ce qui reste et ce qu’on préfère oublier. Ce qui résiste aux années et ce qui tombe en désuétude en moins d’une décennie.

Les vivants ne sont pas plus de deux. Véro et Nicolas, perdus dans une grande salle aménagée en bureau, au seuil des hangars. Depuis des années, Véro passe le plus clair de son temps à répertorier ce qui est dedans, et surtout « dehors », comme elle dit, les 55 000 œuvres dispersées un peu partout sur la planète. En théorie tout devrait être inventorié sur les registres, mais chaque fois qu’elle en ouvre un datant d’avant 1914, il tombe en poussière. Le Ministère a créé un service informatique pour tout rentrer sur ordinateur mais en attendant, il faut bien passer par les archives, et comme dit Véro : « y’a des manques ». Pour l’instant, l’ordinateur, c’est Nicolas. En dix ans de boulot il est devenu la mémoire du dépôt. Son âme. Il peut reconnaître une estampe à plus de dix pas et dire où se trouve le buste de Victor Hugo acheté en 1934, en général planqué entre un bronze du XIXe et une toile cinétique de 55. Ce que j’ai tout de suite aimé chez lui c’est le mélange subtil de respect pour le matériau et d’irrespect total pour l’œuvre.

Véro, de dos, se sert un café.

— Où est le Matisse acheté en 53 ? je lance.

Elle sursaute, me voit et soupire un grand coup.

— À l’ambassade d’Alger… Tu m’as foutu la trouille !

Elle sourit puis arrête de sourire puis recommence, autrement.

— Ça va, Antoine ?

— Ouais.

— On a su pour ce qui s’est passé à ta galerie et… Tu veux un café ?

— Non, merci, Nicolas est là ?

— Oui, il fait visiter les salles à un type, un préfet, ou un truc comme ça… Il veut décorer le hall de sa préfecture. Il a demandé un Dufy, t’imagines ? Un Dufy ! Ici ! Il va repartir avec un chou-fleur à la gouache, je sens ça d’ici.

Il y a un bon stock de choux-fleurs à la gouache, comme elle dit. C’était le contemporain des années 20. Impossible de les fourguer, même au plus kitsch des adjoints.

Je m’assois comme une masse dans le fauteuil près de son bureau jonché de paperasses.

— Vous avez reçu des trucs bien, récemment ?

— Bah… Ils ont acheté des gravures assez marrantes et une série de sept bidons en acier remplis de deux cents litres d’eau chacun, tirés des sept mers. Et c’est vrai.

— Vous savez où les mettre ?

— On a pas la place, tu connais le cagibi comme moi. Parle-moi de toi, plutôt… Tu vas continuer à bosser à la galerie ?

— On verra… Et toi ? L’inventaire, ça avance ?

— Ça fait des années que je réclame une stagiaire. À part Nico et moi personne s’y retrouve, ici. On est comme qui dirait indispensables, dans cet océan de bordel.

Nicolas arrive en grognant.

— Font chier… Il m’a demandé si j’avais pas un Braque… Non mais quoi encore… ?

Il me voit et continue de grogner.

— Ah t’es là, toi !

Avec les années, Véro et lui commencent furieusement à se ressembler. Ils s’adorent. Ils s’engueulent. Ils ne se font pas la moindre bise, ni le matin ni le soir. Ils s’adorent.

— Il est parti avec quoi, le Préfet ?

— Que dalle… Si, un rhume. Et toi, tu veux quoi, l’ami ?

— Je voulais faire un petit tour dans les réserves. Tu viens me faire la visite ?

Sans comprendre il me suit dans le hangar des sculptures.

— En fait j’aurais besoin d’un renseignement. Enfin… ce serait plutôt une bouteille jetée dans cet océan de bordel. Et je préfère t’en parler seul à seul.

J’ai confiance en Véro mais je préfère ne pas la mêler à tout ça. Un peu inquiet, il me regarde tourner autour d’une Vénus de Milo en polystyrène.

— Vas-y, explique… J’aime pas les mystères.

— Est-ce que vous avez déjà eu dans le dépôt des trucs de Morand, enfin, à part ceux de la rétrospective.

— Comprends pas.

— Le Ministère n’a jamais rien acheté de Morand, avant la donation ?

— Rien. Moi j’ai entendu parler de ce mec au moment de sa rétrospective, c’est tout.

C’est ce que j’attendais. S’il y avait autre chose de Morand, Coste en aurait parlé tout de suite.

Je sors ma page de catalogue.

— Parce que voilà, je me demandais si vous n’aviez pas ici un truc qui ressemblerait à ça. Je sais que ça peut paraître bizarre mais j’ai l’impression qu’une toile du même genre traîne ici. Y’a tellement de fatras qu’on ne sait jamais.

Dans le fatras, il y a, par exemple, une dangereuse sculpture où il ne fait pas bon laisser un bout de soi-même.

— On a jamais rien eu de lui avant.

— Je ne sais pas si c’est vraiment une autre toile de Morand que je cherche. J’ai juste fait un rapprochement avec la toile qui a été volée. C’est juste un rapport visuel, peut-être la couleur, ou un mouvement.

— Un mouvement ?

— Oui.

— Tu te fous de ma gueule ? Un mouvement ? Avec le tas que j’ai ici ? C’est comme si t’allais aux puces de Saint-Ouen pour demander si par hasard ils auraient pas vu une craquelure.

Je sais, c’est un peu ça. Je réattaque par le biais.

— Oui mais toi, c’est pas pareil, tu pourrais même dater une toile par ses strates de poussière, tu pourrais définir le taux de jaunissement d’une litho, t’es le seul à pouvoir faire la différence entre une sculpture de Caillavet et une stalagmite.

Il sourit malgré lui.

— Ouais, ouais, et toi t’es le seul à pouvoir dire autant de conneries. Je vais réfléchir à ton truc. T’es toujours au même numéro ?

— Oui. Et puis, je voulais vous dire aussi… Ces histoires, ça me regarde… Je veux dire par là… c’est personnel… et moins on est au courant, mieux c’est.

— Te fatigue pas. Tu veux pas que j’en parle, c’est ça ? Même pas à Véro ? Mais mon pauvre garçon, qui tu veux que ça intéresse, ta merde jaune… ?

*

L’Essai 30 et sa flèche qui pousse. J’ai l’impression de vivre cet effort avec elle. En la déballant, je l’ai regardée plus précisément que les autres, les désespérément noires, et puis, je suis passé à la suivante, sans prendre le temps, et l’ensemble n’a fait que grossir le stock poussiéreux et anonyme de ma mémoire. Le dépôt qu’il y a dans ma tête. Ma collection inutile. Je ne m’étais douté de rien, mais maintenant je sais que la flèche est en train de naître, il suffisait de s’y attarder. Et ça crée une sensation bizarre de penser qu’elle n’en finit pas de percer depuis le premier jour où Morand l’a conçue de quelques jets de pinceau. Combien de temps de travail pour suggérer cette pression ? Moi je dirais très peu. Un crachat. Mais je me trompe peut-être, aux yeux d’un spécialiste qui sait jauger le travail véritable on saurait que ça a pris des semaines entières. En même temps, par-delà toutes ces questions, je refuse de penser que je suis passé à côté de plein de choses, à la galerie, que j’ai gaspillé des heures entières à mettre en valeur des pièces sans me douter qu’elles en avaient déjà une, intrinsèque et pertinente.

J’ai préféré me concentrer sur ce qui allait être ma vraie vie, celle d’après dix-huit heures. Là je maîtrisais tout, les heures de travail et les cent façons de faire le point. En général il n’y en a que deux ou trois, pour mille façons de le rater. Et entre ces deux-là il y a souvent le choix entre beauté et technique, et l’on choisit selon l’humeur, le score, ou la présence d’un public. Et j’aimais bien les hourras et les bravos.


La lettre aux parents.

Comment dire qu’on a une main en moins à ceux qui vous en ont donné deux. Je n’imagine même pas le regard de ma mère sur ces lignes. Elle s’est sentie rassurée quand je lui ai annoncé que j’avais trouvé une place fixe, à la galerie ; elle n’aimait pas me voir partir avec son frère aîné pour aller traîner dans un café où l’on jouait au billard. Mon père s’en foutait, toujours plongé dans les grands textes de la langue, toute sa carrière durant il a cherché à transmettre son amour du langage à des étudiants plus ou moins passionnés.

Cette lettre, j’aimerais l’écrire en évitant les mots compliqués. En évitant les mots, tout court. Dire sans écrire. Le mot « amputé » m’apparaît comme un coup de poignard. Invalide, manchot, sectionné net, et bien d’autres me sont interdits. En fait, cette lettre, il me faudrait la peindre, si j’en avais le talent et les outils. Il n’y a guère que la peinture pour signifier les choses qu’on ne peut pas exprimer par le verbe. Un simple dessin pourrait m’épargner toute une romance qui finirait à coup sûr par s’écouter mentir.

Il me faudrait faire un tableau sans concessions, sans espoir, avec des couleurs crues, qui montre la détérioration de tout ce qui m’entoure désormais. Le manque de perspective. Rien d’optimiste ni de bucolique. La violence intérieure. L’expressionnisme.

Chers vous deux

Je ne jouerai plus au billard désormais, et, maman, ça devrait te faire plaisir, parce que tu as toujours dit qu’on ne pouvait pas gagner sa vie dans les arrière-salles de cafés. J’ai envie de vous hurler ma main. Tu te méfiais de Paris, papa, tu me disais que c’était la ville du trouble. Cet après-midi je suis allé dans un magasin près de la Bastille pour acheter un hachoir. Un vrai hachoir de boucher, j’ai pris le plus gros qui puisse tenir dans une poche. Pour l’instant, personne ne sait que j’ai cet objet en ma possession. En espérant que ma main débile ne me trahira pas, le jour où je m’en servirai, je vous embrasse

On toque à la porte. Je sors le nez de ma machine et laisse passer un moment avant d’ouvrir.

Le poing brandi, il s’apprêtait à frapper de nouveau. J’aurais dû me douter que le docteur Briançon viendrait un jour ou l’autre constater de visu l’étendue de mon désarroi.

— Heu… Bonsoir. Vous me laissez entrer ?

Il a eu mon adresse dans le dossier de Boucicaut.

— Si vous voulez.

Il jette un œil circulaire sur ma cagna. Un œil de psychologue ?

— Vous voulez vous asseoir ?

Je lui tends une chaise vers le coin cuisine.

— Je n’ai rien à vous offrir. Ou si, un verre de vin, ou du café.

Il hésite un peu.

— Du café, mais je peux le faire, si vous n’avez pas envie…

— Non, ça va, mais moi je veux du vin. On échange, je fais le café et vous débouchez la bouteille.

Il sourit. Comme si j’avais cherché à faire preuve de bonne volonté. Il fait fausse route. Pourquoi moi ? Il y a sûrement plein de types bien plus défavorisés ou plus fragiles que moi. Des soutiens de famille, des enfants, des hémiplégiques, des paraplégiques, des traumatisés en tout genre. Pourquoi moi ? C’est pour me parler de Valenton ?

— J’aime bien votre quartier. Quand je suis arrivé à Paris j’ai cherché un truc dans le coin, mais le Marais c’est hors de prix.

Je ne réponds rien. Il a beau être celui qui sait écouter les réponses, c’est tout de même lui le demandeur. Et je ne vais surtout pas ouvrir le débat à sa place. Je verse délicatement le café dans le filtre et appuie sur le bouton, comme un vrai petit gaucher.

— Vous avez joué au billard ?

Hein ?

Je tourne la tête d’un coup brusque.

Il montre la queue posée à terre contre le lit.

— Elle est à vous ? Je n’y connais rien mais elle est superbe. C’est de l’érable ?

Il l’a trouvée, son ouverture. Avant de répondre je respire un grand coup.

— Érable et acajou.

— Ça doit coûter cher, non ?

Je ne comprends pas sa méthode. Un mélange de curiosité sincère et de provocation. C’est bizarre, dès que je cesse d’être agressif c’est lui qui le devient.

— Assez, oui. Mais c’est ce qui fait le charme de beaucoup d’œuvres d’art. Beau et cher.

— Et inutile.

En une fraction de seconde je me suis vu saisir la bouteille et la fracasser sur son front. Et lui vient juste de la happer pour y piquer le tire-bouchon.

— Tout compte fait je regrette, dit-il en regardant l’étiquette. Si j’avais su que vous aviez du margaux…

J’éteins la machine à café et sors un autre verre. Il verse.

— Vous avez raison. Quitte à boire, autant prendre ce qu’il y a de meilleur.

— Dites donc, docteur, vous réagissez comme un type qui traverserait un désert de rancœur. On abrège ?

— Bon, vous avez raison, on ne va pas tourner autour pendant des heures, mon boulot c’est la réadaptation des handicapés psychomoteurs, et dans votre cas il y a mille choses à faire au lieu de vous laisser enfermer dans une coquille. Des choses simples mais qui demandent du travail. Si vous fournissez l’effort nécessaire, tout vous sera ouvert, vous pourrez revivre normalement, vous deviendrez gaucher.

Silence. Je le laisse terminer. Plus vite il sera dehors.

— Il existe des phénomènes de compensation chez tous les handicapés, et votre travail doit se porter sur la main gauche afin de retrouver une totale habileté. Inconsciemment nous avons tous le même schéma corporel, ce qui explique que dans les rêves vous vous verrez entier pendant encore quelques années et…

— Foutez le camp.

— Non, laissez-moi parler, vous ne devez pas laisser échapper cette occasion, plus vous tarderez, plus…

— Pourquoi moi ? Mais dites-le, bordel !

J’ai élevé la voix. Il le voulait sans doute.

— Parce qu’il y a quelque chose chez vous qui m’intrigue.

— Ah oui…

— Je sens un traumatisme plus fort que chez tous les autres sujets. Quelque chose de… de violent.

— Quoi donc ?

— Je ne sais pas encore.

Après une seconde de surprise, j’éclate de rire. Un rire qui s’étrangle dans ma gorge.

— Rien que votre accident, par exemple… Perdre sa main sous une sculpture…

— Un accident de travail comme un autre, je dis.

— Oh non, et vous le savez mieux que moi. C’est le premier cas jamais répertorié à Boucicaut. Et puis, votre séjour à l’hôpital, vos réactions inattendues, comme le jour où l’on vous a enlevé les points de suture. Vous aviez déjà changé de visage, mais ce qui m’a surpris c’est votre tranquillité, votre sérénité, presque. On aurait dit que rien ne s’était passé, pas de douleur, pas de râle pendant qu’on vous extirpait les agrafes, pas de rejet en voyant ce qu’allait être votre moignon, pas de question sur l’avenir, pas de désarroi, pas de rébellion. Rien, un regard effacé, un masque, une étrange docilité à tout ce qu’on vous demandait. Sauf la rééducation. Vous allez trouver ça étrange mais vous réagissiez plutôt comme un grand brûlé… Une recherche d’immobilité, je ne sais pas comment vous dire…

Ne rien répondre. Ne pas l’aider.

— Je suis sûr d’au moins une chose : vous ressentez beaucoup plus durement la perte de votre main que n’importe quel individu que j’ai soigné. Et je veux savoir pourquoi. En fait, c’est pour ça que je suis venu voir l’endroit où vous vivez.

Il se lève, comme s’il avait senti la pulsion de violence qui monte en moi.

— Méfiez-vous, Antoine. Vous vous trouvez à la frontière de deux univers… comment dire… D’un côté l’occupation et de l’autre, la zone libre. Et pour l’instant vous hésitez…

Ça semble être le point final. Que pourrait-il bien ajouter à tout ça ?

— C’est fini ?

Il acquiesce, comme pour calmer le jeu. En s’approchant de la porte, j’ai bien vu qu’il a détaillé ma piaule une dernière fois. Comme un con, je me suis aperçu que j’avais laissé traîner le hachoir flambant neuf, bien en évidence, posé sur son papier d’emballage. Il ne l’a pas manqué, c’est sûr, rien qu’à voir la manière dont il m’a dit au revoir, de ses yeux, traînant dans les miens.

Tant pis.


La barbe commence à me piquer. Je ne dois pas passer le cap des trois jours sans rasage, sinon… Avant d’aller dormir je me regarde dans la glace, avec ma tenue de clown et ma gueule en friche. Je me suis vu comme un de ces petits êtres idiots, posant toujours de face, et terriblement présents, qui peuplent les toiles d’un jeune artiste dont le nom m’échappe toujours.

*

Ce matin, à demi réveillé, je me suis précipité sur ma queue de billard, pour la toucher, la visser, la voir. J’ai réalisé que je dormais encore et que la tête me tournait de m’être levé si vite. Le téléphone a sonné et, dans la brume du sommeil j’ai reconnu la voix de Nico sans comprendre grand-chose. Je me suis écroulé à nouveau sur le lit.

Deux heures plus tard, j’ai l’impression d’avoir rêvé tout ça.

Je n’ai même pas attendu la monnaie du taxi pour filer droit au bureau. Véro, toujours son café à la main, regarde Nico emballer des gravures sous verre.

— T’es un rapide, il dit.

— Toi aussi, je réponds.

Il m’entraîne dans les salles. Je me demande ce que Véro pense de notre manège.

— J’y ai passé la nuit, sur ta connerie jaune. Parce que moi aussi, quand tu me l’as montrée, j’ai… Suis-moi.

Des déclics comme celui-là, on lui en demande trois par semaine. Le plus souvent ça tombe pendant le casse-croûte ou la pause de quatre heures.

Dans la troisième salle, celle où sont stockées les toiles roulées, sans châssis, il s’agenouille à nouveau. J’ai bien senti qu’il a hésité, une seconde, à me demander de l’aide.

— Ça ne pouvait être qu’une roulée, les autres je les connais. Et les roulées je mets jamais le nez dedans, ça me fait éternuer.

Certaines ont facilement plus d’un siècle, et chaque fois que j’en prenais une je toussais dans un nuage de poussière. Je comprends mieux pourquoi il attendait juillet pour me faire mettre un semblant d’ordre là-dedans.

— Je me suis repéré à la taille. Celle de Morand et celle d’ici font huit figures.

— Je ne sais pas compter en figures.

— 46 centimètres sur 38 de large.

Je la regarde, posée au sol. Et ma pointe de douleur au ventre me relance d’un seul coup.

— Alors ? Qu’est-ce que t’en dis ? Beau boulot, hein ?

Pirouette de la mémoire.

Hypnose…

Il attend, anxieux, ma réaction.

Du rouge clair. Traité exactement de la même manière que le jaune de l’Essai 30. J’arriverais même à retrouver le moment où je l’ai vu, ce rouge. C’était pendant mon premier séjour ici, au début je ne résistais pas à dérouler tout ce que je touchais, rien que pour me marrer devant toutes ces vieilleries. L’idée absurde de tomber sur un chef-d’œuvre oublié m’amusait. La caverne d’Ali Baba a tourné très vite au terrain vague. Je me souviens du rat qui avait surgi d’un rouleau.

— Ça ressemble, hein ?

Je ne peux pas en décoller les yeux. La peinture est un peu craquelée mais on y trouve exactement le même académisme dans le dessin de l’objet, ce n’est plus une flèche mais le chapiteau d’une colonne. Tout a changé, le motif et la couleur, et pourtant on retrouve le même système, la même extraction. Nico grogne un coup en voyant que je la chiffonne sans scrupule. Derrière la toile, une inscription. « Essai 8. »

Tous les deux, hébétés, nous restons accroupis dans un halo poussiéreux.

— Et ça, t’as vu ? dit-il.

— Ben, oui, c’est le huitième de la série.

— Mais non, ça, en bas. Au dos.

En petits caractères, en bas à gauche de la toile, il y a une autre inscription qui nous avait échappé. À cet endroit-là, il pourrait s’agir de la signature.

— « Les Objec… »

— Là, c’est quoi ? C’est un T ?

— « Les Objec… tifs », non ? On dirait…

Je pense avoir déchiffré la signature complète. C’est ce qui est écrit, mais est-ce seulement la signature ?

— « Les Objectivistes. »

— Oui ! fait Nico. « Objec-ti-vistes. » Mais c’est quoi… ?

Avant toute chose il faut comprendre comment cette toile a atterri là. Je m’assois à terre, le dos contre le montant métallique d’un présentoir. Et je respire un grand coup.

— C’est un achat ? je demande.

— Bien sûr que oui, qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ? 110 0225, y’a même le numéro d’inventaire, dit-il en lisant l’étiquette qui pend au bout d’un élastique.

Je ferme les yeux un moment. Le temps de me remettre, et de poser de nouvelles questions.

— Bon, Nico, tu pourrais me dire, en gros, ce qu’on peut tirer comme renseignement sur un truc qui traîne ici.

— Bah… ça dépend à quelle date il a été acheté. Dans ce cas précis je peux te dire tout de suite ce qu’il y a sur l’étiquette. Titre de l’œuvre : Essai 8, Nom de l’artiste : Les Objectivistes, Taille, Type, Date : 1964. Si je cherche dans les registres par rapport au numéro d’inventaire je pourrais peut-être donner d’autres détails.

Il est fier de sa trouvaille. Mais moi, en revanche, je ressens un truc étrange. Comme un point de départ.

Je peux encore reculer.

J’éprouve le besoin de sortir, un moment, pour retrouver l’air libre, et surtout pour faire l’acquisition d’un polaroïd, histoire de garder avec moi la preuve que je ne fais pas complètement fausse route.


Une heure plus tard j’ai la photo dans la poche. Nico n’a pas l’air d’apprécier vraiment ce genre de précautions.

— Bon, très bien, maintenant on va pouvoir discuter sérieux. Véro et moi on est responsables du dépôt, on doit tout savoir et surtout on doit rendre compte de tout ce qui se passe ici. Et, à dire vrai… on veut pas d’emmerdes. C’est pas facile à dire mais, en gros, tu prends ta photo, tu prends les renseignements que tu veux aujourd’hui et basta, je roule la toile, je la remets où je l’ai prise, et je la boucle. Maintenant si qui que ce soit me demande de retrouver la pièce 110 0225, je la lui sors dans la minute. O.K. ? Je ne veux pas savoir ce qui se passe, pourquoi tu cherches tout ça et ce que tu comptes en faire. Je sais bien que… que t’as morflé, là-bas… Mais ça me regarde pas. Je veux pas inquiéter Véro. La prochaine fois que tu viens au dépôt c’est pour nous dire un petit bonjour, et c’est tout. Pigé ?

Un point de départ. Nico vient de me le confirmer.

— Pigé.

*

La minuterie vient de s’éteindre entre deux étages et ça me déséquilibre. Je m’accroche comme je peux à la rampe et grimpe au ralenti, courbé en avant, le bras gauche me barrant le torse. Des bruits de clés, la lumière revient, mon voisin de palier descend.

— Vous voulez de l’aide ?

— Non.

— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous pouvez toujours cogner chez nous.

— Merci.

J’ai une sale façon de dire « merci », ça sonne comme « m’en fous ». Il faudra que je surveille ça. Je ne veux pas que le toubib ait raison. Je n’en veux pas à ceux qui n’y sont pour rien.


La date de l’œuvre et la date d’achat sont la même. 1964. Ça ne m’évoque rien hormis le départ aux États-Unis de Morand. Sur le registre de cette année-là, Nico n’a rien trouvé de plus, hormis le mois de l’achat, septembre. Quel mois a-t-il quitté le sol français ? Pour le nom de l’artiste on a seulement enregistré « Les Objectivistes ». Il m’a expliqué qu’on ne trouvait pas toujours le vrai nom si l’artiste tenait à signer de son pseudonyme. En l’occurrence il s’agirait d’un groupe, sans pouvoir préciser le nombre de membres. Là encore rien n’est sûr, c’est peut-être une pure invention de peintre. Avec eux, il faut se méfier de tout. Le nom de Morand n’apparaît pas. Je ne sais pas s’il a pu être membre des « Objectivistes » ou s’il a tout bonnement repris un de leurs thèmes, ou encore s’il a voulu leur rendre hommage. Ou s’il les a tout simplement créés. Avec l’Art contemporain il faut faire gaffe. D’après ce que j’ai lu sur la question on trouve tous les cas de figure, des types qui ne signent jamais leurs travaux, des types qui signent pour les autres, des groupes qui se font connaître en cherchant à rester anonymes. On ne sait pas vraiment où s’arrête la profession de foi et où commence le coup de pub. J’ai relu, mais sous un angle différent, les pages où l’on parle plus précisément des groupes, et c’est pas triste. On commence à en trouver vers 66 ou 67, avec des noms bizarres : les Malassis, Supports-Surfaces, B.M.P.T., Présence Panchounette. Mais on ne mentionne jamais ces « Objectivistes », et ça ne m’étonne qu’à moitié, parce que s’ils avaient été des figures notoires, ou même mineures, Coste en aurait parlé tout de suite, elle aurait fait le lien avec Morand. Mais non, on ne sait rien de sa vie entre le moment où il sort des Beaux-Arts et son départ aux États-Unis. Et pourtant, ces « Objectivistes », l’État leur a acheté une toile.

Combien de temps s’est-il écoulé entre l’Essai 8 et l’Essai 30 ? 22 jours, 22 ans, ou simplement 22 essais ? Chacun d’une couleur différente, avec un nouvel objet à chaque fois, peut-être un escalier entouré d’orange, peut-être une poignée de porte prise dans une flaque blanche. Moi, j’aurais fait une queue de billard sur fond vert, avec deux touches de blanc. Mais je ne suis pas artiste. Personne ne m’a demandé mon avis. J’aurais quand même trouvé ça beaucoup plus chatoyant que le reste. Le plus dur aurait été de créer le mouvement, et ça ne s’improvise pas.

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