16

Lucien ne voulut pas en convenir en rentrant le lundi soir, mais les trois jours avaient été excellents. L’analyse de la propagande destinée à l’arrière n’avait pas progressé, mais la sérénité, oui. Ils dînèrent dans le calme et personne ne haussa le ton, même pas lui. Mathias eut le temps de parler et Marc de construire quelques phrases bien longues au sujet de quelques broutilles. Tous les soirs, c’était Marc qui sortait le sac-poubelle devant la grille. Il le serrait toujours de la main gauche, la main aux bagues. Pour contrer le déchet. Il rentra sans le sac, préoccupé. Il ressortit plusieurs fois pendant les deux heures qui suivirent, allant et venant de la maison à la grille.

— Qu’est-ce que tu as ? finit par demander Lucien. Tu visites ta propriété ?

— Il y a une fille assise sur le petit mur, en face de la maison de Sophia. Elle a un gosse qui dort dans ses bras. Ça fait plus de deux heures qu’elle est là.

— Laisse tomber, dit Lucien. Elle attend sûrement quelqu’un. Ne fais pas comme ton parrain, ne te mêle pas de tout. Pour moi, j’ai eu mon compte.

— C’est le gosse, dit Marc. Je trouve qu’il commence à faire frais.

— Reste tranquille, dit Lucien.

Mais personne ne quitta la grande pièce. Ils se firent un deuxième café. Et une petite pluie se mit à tomber.

— Ça va flotter toute la nuit, dit Mathias. C’est triste, pour un 31 mai.

Marc se mordit les lèvres. Il ressortit.

— Elle est toujours là, dit-il en revenant. Elle a enroulé le gosse dans son blouson.

— Quel genre ? demanda Mathias.

— Je ne l’ai pas dévisagée, dit Marc. Je ne veux pas lui faire peur. Pas en haillons, si c’est ça que tu demandes. Mais haillons ou pas, on ne va pas laisser une fille et son gosse attendre je ne sais quoi toute la nuit sous la flotte ? Si ? Bon alors, Lucien, file-moi ta cravate. Grouille.

— Ma cravate ? Pour quoi faire ? Tu vas l’attraper au lasso ?

— Imbécile, dit Marc. C’est pour ne pas faire peur, c’est tout. La cravate, il arrive que ça rassure un peu. Allez dépêche-toi, dit Marc en agitant la main. Il pleut.

— Pourquoi n’irais-je pas moi-même ? demanda Lucien. Ça m’éviterait de défaire ma cravate. En plus, le motif ne va pas aller du tout sur ta chemise noire.

— Tu n’y vas pas parce que tu n’es pas un type rassurant, voilà tout, dit Marc en nouant la cravate à toute vitesse. Si je la ramène ici, ne la dévisagez pas comme une proie. Soyez naturels.

Marc sortit et Lucien demanda à Mathias comment on faisait pour avoir l’air naturel.

— Faut bouffer, dit Mathias. Personne n’a peur de quelqu’un qui bouffe.

Mathias attrapa la planche à pain et coupa deux grosses tartines. Il en passa une à Lucien.

— Mais je n’ai pas faim, dit Lucien dans une plainte.

— Mange ce pain.

Mathias et Lucien avaient commencé à mâchonner leur grosse tranche quand Marc rentra, poussant avec douceur devant lui une jeune femme silencieuse, fatiguée, serrant contre elle un enfant assez grand. Marc se demanda fugitivement pourquoi Mathias et Lucien mangeaient du pain.

— Asseyez-vous, je vous en prie, dit-il, un peu cérémonieux pour rassurer.

Il lui prit ses habits mouillés.

Mathias sortit de la pièce sans rien dire et revint avec un duvet et un oreiller recouvert d’une taie propre. D’un geste, il invita la jeune femme à coucher l’enfant sur le petit lit du coin, près de la cheminée. Il posa le duvet sur lui, avec des gestes doux, et prépara une flambée. Très chasseur-cueilleur au grand cœur, pensa Lucien avec une grimace. Mais les gestes silencieux de Mathias l’avaient touché. Il n’y aurait pas pensé lui-même. Lucien avait facilement une boule dans la gorge.

La jeune femme n’avait presque pas peur et beaucoup moins froid. Ça devait être à cause du feu dans la cheminée. Ça fait toujours un bon effet, et sur la peur, et sur le froid, et Mathias avait fait une puissante flambée. Mais après ça, il ne savait pas quoi dire. Il écrasait ses mains l’une contre l’autre comme pour broyer le silence.

— C’est un quoi ? demanda Marc pour être aimable. Je veux dire, l’enfant ?

— C’est un garçon, dit la jeune femme. Il a cinq ans.

Marc et Lucien hochèrent la tête avec gravité.

La jeune femme défit l’écharpe qu’elle avait enroulée autour de sa tête, secoua ses cheveux, posa l’écharpe mouillée sur le dos de sa chaise et leva les yeux pour regarder où elle était tombée. En fait, tout le monde s’étudia. Mais il fallut peu de temps aux trois évangélistes pour comprendre que le visage de leur réfugiée était assez subtil pour damner un saint. Ce n’était pas une beauté qui s’annonce comme telle, d’emblée. Elle devait avoir quelque trente ans. Le visage clair, les lèvres d’enfant, la ligne du maxillaire très dégagée, les cheveux épais, noirs, coupés court sur la nuque, tout cela donnait envie à Marc de prendre ce visage. Marc aimait les corps étirés et presque trop fins. Il ne pouvait pas se rendre compte si le regard défiait, aventureux, rapide, ou bien s’il se cachait, tremblé, ombré, timide.

La fille restait tendue, jetant de fréquents coups d’œil à son garçon endormi. Elle souriait un peu. Elle ne savait pas par où commencer et s’il fallait commencer. Les noms ? Si on commençait par les noms ? Marc présenta tout le monde. Il ajouta que son oncle, ancien policier, dormait au quatrième étage. Ce fut un détail un peu lourd mais utile. La jeune femme parut plus rassurée. Même, elle se leva et se chauffa au feu. Elle portait un pantalon de toile assez serré le long des cuisses et des hanches étroites et une chemise trop vaste. Pas du tout féminine à la manière de Juliette dans ses robes aux épaules dégagées. Mais il y avait ce beau petit visage clair au-dessus de la chemise.

— Ne vous croyez pas obligée de dire votre nom, dit Marc. C’est juste parce qu’il pleuvait. Alors… avec le petit, on a pensé… Enfin… on a pensé.

— Merci, dit la jeune femme. C’est gentil d’avoir pensé, je ne savais plus quoi décider. Mais je peux dire mon nom, Alexandra Haufman.

— Allemande ? demanda brusquement Lucien.

— Moitié, dit-elle, un peu surprise. Mon père est allemand mais ma mère est grecque. On m’appelle Lex, souvent.

Lucien émit un petit bruit satisfait.

— Grecque ? reprit Marc. Votre mère est grecque ?

— Oui, dit Alexandra. Mais… qu’est-ce que ça peut faire ? C’est si curieux que ça ? Dans la famille, on s’exporte beaucoup. Moi, je suis née en France. On vit à Lyon.

Dans cette baraque, il n’y avait pas d’étage prévu pour l’Antiquité, qu’elle fût grecque ou romaine. Mais forcément, tout le monde repensa à Sophia Siméonidis. Une jeune femme demi-grecque assise pendant des heures devant la maison de Sophia. Aux cheveux très noirs et aux yeux très sombres, comme elle. A la voix harmonieuse et grave, comme elle. Aux poignets fragiles, aux mains longues et légères, comme elle. À ceci près qu’Alexandra avait les ongles courts, presque rongés.

— Vous attendiez Sophia Siméonidis ? demanda Marc.

— Comment le savez-vous ? demanda Alexandra. Vous la connaissez ?

— On est voisins, fit remarquer Mathias.

— C’est vrai, je suis idiote, dit-elle. Mais tante Sophia n’a jamais parlé de vous dans ses lettres à ma mère. Il faut dire qu’elle n’écrit pas très souvent.

— Nous sommes des nouveaux, dit Marc.

La jeune femme eut l’air de comprendre. Elle regarda autour d’elle.

— Alors en fait, c’est vous qui avez pris la maison abandonnée ? La baraque pourrie ?

— Tout juste, dit Marc.

— Ce n’est pas très pourri ici. Un peu dénudé peut-être… monacal presque.

— On y a beaucoup travaillé, dit Marc. Mais ce n’est pas intéressant. Vous êtes vraiment la nièce de Sophia ?

— Vraiment, dit Alexandra, C’est la sœur de ma mère. Ça n’a pas l’air de vous faire plaisir. Vous n’aimez pas tante Sophia ?

— Si, beaucoup même, dit Marc.

— Tant mieux. Je l’ai appelée quand j’ai décidé de venir à Paris et elle a proposé de me prendre chez elle avec le petit jusqu’à ce que je trouve un nouveau travail.

— Vous n’en aviez plus à Lyon ?

— Si, mais je l’avais quitté.

— Ça ne vous plaisait pas ?

— Si, c’était un bon travail.

— Vous n’aimiez pas Lyon ?

— Si.

— Alors, intervint Lucien, pourquoi venir vous installer ici ?

La jeune femme resta un moment silencieuse, serrant ses lèvres, tâchant de comprimer quelque chose. Elle croisa les bras, serrés aussi.

— Je crois que c’était un peu triste, là-bas, dit-elle. Mathias se mit aussitôt à couper de nouvelles tranches de pain. Finalement, ça se laisse manger. Il en proposa une à Alexandra, avec de la confiture. Elle sourit, accepta et tendit la main. Il lui fallut lever le visage à nouveau. Il y avait des larmes indiscutables dans ses yeux. Elle réussissait, en contractant son visage, à ce que les larmes restent dans les yeux sans filer sur les joues. Mais du coup, ses lèvres tremblaient. C’est l’un, ou c’est l’autre.

— Je ne comprends pas, reprit Alexandra en mangeant sa tartine. Tante Sophia avait tout organisé depuis deux mois. Elle avait inscrit le petit à l’école du quartier. Tout était prêt. Elle m’attendait aujourd’hui et devait venir me chercher à la gare pour m’aider avec le petit et les bagages. Je l’ai attendue longtemps. Puis j’ai pensé qu’après dix ans, elle ne m’avait peut-être pas reconnue, qu’on s’était ratées sur le quai. Alors je suis venue jusqu’ici. Mais il n’y a personne. Je ne comprends pas. J’ai attendu encore. Ils sont peut-être au cinéma. Mais ça me fait drôle. Sophia ne m’aurait pas oubliée.

Alexandra essuya rapidement ses yeux et regarda Mathias. Mathias prépara une seconde tartine. Elle n’avait pas dîné.

— Où sont vos bagages ? demanda Marc.

— Je les ai laissés près du muret. Mais n’allez pas les chercher ! Je vais prendre un taxi, trouver un hôtel et j’appellerai tante Sophia demain. Il a dû se produire un malentendu.

— Je ne crois pas que ce soit la meilleure solution, dit Marc.

Il regarda les deux autres. Mathias baissait la tête et regardait la planche à pain. Lucien se défilait en tournant dans la pièce.

— Écoutez, dit Marc, Sophia a disparu depuis douze jours. On ne l’a plus vue depuis le jeudi 20 mai.

La jeune femme se raidit sur sa chaise et dévisagea les trois hommes.

— Disparue ? murmura-t-elle. Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Les larmes revinrent dans les yeux un peu tombants, timides et aventureux. Elle avait dit qu’elle était un peu triste. Peut-être. Mais Marc aurait parié pour beaucoup plus que ça. Elle devait compter sur sa tante pour fuir Lyon, fuir le lieu d’un désastre. Il connaissait ce réflexe. Et voilà qu’au bout du voyage, Sophia n’était pas là.

Marc s’assit à côté d’elle. Il cherchait ses mots pour raconter la disparition de Sophia, le rendez-vous étoile à Lyon, le départ présumé avec Stelyos. Lucien passa derrière lui et, lentement, récupéra sa cravate sans que Marc semble s’en apercevoir. Muette, Alexandra écoutait Marc. Lucien renoua sa cravate et tenta d’atténuer les choses en disant que Pierre Relivaux n’était pas un type formidable. Mathias bougeait son grand corps, remettait du bois dans le feu, traversait la pièce, remontait le duvet sur l’enfant. C’était un bel enfant, aux cheveux bien noirs comme sa mère, sauf qu’ils étaient bouclés. Les cils, pareil. Mais les enfants sont tous jolis quand ils dorment. Il faudrait attendre le matin pour savoir. Si la mère restait, bien sûr.

Alexandra, les lèvres fermées, hostile, secouait la tête.

— Non, dit-elle. Non. Tante Sophia n’aurait pas fait ça. Elle m’aurait prévenue.

Et voilà, pensa Lucien, c’est comme Juliette. Pourquoi les gens sont-ils si certains d’être inoubliables ?

— Il doit y avoir autre chose. Il a dû lui arriver quelque chose, dit Alexandra à voix basse.

— Non, dit Lucien en distribuant des verres. On s’est donné du mal. On a même cherché sous l’arbre.

— Crétin, siffla Marc entre ses dents.

— Sous l’arbre ? dit Alexandra. Cherché sous l’arbre ?

— Ce n’est rien, dit Marc. Il déraille.

— Je ne crois pas qu’il déraille, dit Alexandra. Qu’est-ce que c’est ? C’est ma tante, j’ai besoin de savoir !

À voix hachée, ravalant son exaspération contre Lucien, Marc raconta les épisodes de l’arbre.

— Et vous en avez tous conclu que tante Sophia s’amusait quelque part avec Stelyos ? dit Alexandra.

— Oui. Enfin presque, dit Marc. Je crois que le parrain — c’est mon oncle — n’est pas tout à fait d’accord. Moi, l’arbre me gêne toujours. Mais Sophia doit être partie quelque part. C’est sûr.

— Et moi, dit Alexandra, en frappant sur la table, je vous dis que c’est impossible. Même de Délos, tante Sophia m’aurait appelée pour m’avertir. On pouvait compter sur elle. En plus, elle aimait Pierre. Il lui est arrivé quelque chose ! C’est certain ! Vous ne me croyez pas ? Les flics me croiront, eux ! Il faut que j’aille voir les flics !

— Demain, dit Marc ébranlé. Vandoosler fera venir l’inspecteur Leguennec et vous témoignerez si vous voulez. Il reprendra même l’enquête si le parrain le demande. Je crois que le parrain s’arrange un peu comme il veut avec ce Leguennec. Ce sont de vieux copains de parties de cartes de baleinières en mer d’Irlande. Mais il faut que vous compreniez que Pierre Relivaux n’était pas si marrant que ça avec Sophia. Et il n’a pas fait de déclaration de disparition et il n’entend pas en faire. C’est son droit de laisser sa femme libre de ses mouvements. Les flics ne peuvent pas agir.

— On ne peut pas les appeler maintenant ? Moi, je la déclarerai comme disparue.

— Vous n’êtes pas son mari. Et il est presque deux heures maintenant, dit Marc. Il faut attendre.

Ils entendirent Mathias, qui avait à nouveau disparu, descendre l’escalier à pas lents.

— Excuse-moi, Lucien, dit-il en ouvrant la porte, j’ai emprunté la fenêtre de ton étage. La mienne n’est pas assez haute.

— Quand on choisit des périodes basses, dit Lucien, faut pas se plaindre après de ne rien voir.

— Relivaux est rentré, continua Mathias sans prêter attention à Lucien. Il a allumé, circulé dans sa cuisine et il vient de se coucher.

— J’y vais, dit Alexandra en se levant d’un bond. Elle souleva avec précaution le petit garçon, cala sa tête sur son épaule, cheveux noirs contre cheveux noirs, attrapa d’une main son écharpe, son blouson. Mathias lui barra la porte.

— Non, dit-il.

Alexandra n’eut pas vraiment peur. Mais ça y ressemblait. Et elle ne comprenait pas.

— Je vous remercie tous les trois, dit-elle avec fermeté. Vous m’avez rendu un grand service, mais puisqu’il est rentré, je vais aller chez mon oncle à présent.

— Non, répéta Mathias, Je n’essaie pas de vous retenir ici. Si vous préférez dormir ailleurs, je vous accompagne jusqu’à un hôtel. Mais vous n’irez pas chez votre oncle.

Mathias bloquait toute la porte, pesamment. Il jeta un regard à Marc et Lucien par-dessus l’épaule d’Alexandra, plus pour imposer sa volonté que quêter leur approbation.

Butée, Alexandra faisait face à Mathias.

— Je suis navré, dit Mathias. Mais Sophia a disparu. Je ne vous laisserai pas y aller.

— Pourquoi ? dit Alexandra. Qu’est-ce que vous me cachez ? Tante Sophia est là-bas ? Vous ne voulez pas que je la voie ? Vous m’avez menti ?

Mathias secoua la tête.

— Non. C’est la vérité, dit-il lentement. Elle a disparu. On peut penser qu’elle est avec ce Stelyos. On peut penser comme vous qu’il lui est arrivé quelque chose. Moi, je pense qu’on a assassiné Sophia. Et jusqu’à ce qu’on sache qui, je ne vous laisserai pas aller chez lui. Ni vous, ni le petit.

Mathias restait planté devant la porte. Son regard ne lâchait pas la jeune femme.

— Il sera mieux ici qu’à l’hôtel, je crois, dit Mathias. Donnez-le-moi.

Mathias tendit ses deux grands bras et, sans un mot, Alexandra posa sur eux le petit garçon. Marc et Lucien restaient silencieux, digérant le tranquille coup d’État de Mathias. Mathias libéra la porte, reposa l’enfant sur le lit et replaça sur lui le duvet.

— Il a bon sommeil, dit Mathias en souriant. Comment s’appelle-t-il ?

— Cyrille, dit Alexandra.

Sa voix était défaite. Sophia, assassinée. Mais qu’est-ce qu’il en savait, ce grand type ? Et pourquoi le laissait-elle faire ?

— Vous êtes sûr de ce que vous dites ? Pour tante Sophia ?

— Non, dit Mathias. Mais je préfère être prudent. Lucien poussa soudainement un gros soupir.

— Je crois qu’il vaut mieux s’en remettre à la sagesse millénaire de Mathias, dit-il. Sa vivacité animale remonte aux dernières glaciations. Il s’y connaît en dangers de la steppe et en bêtes sauvages de tous ordres. Oui, je crois qu’il vaut mieux vous confier à la protection de ce blond primitif à l’instinct sommaire mais somme toute utile.

— Vrai, dit Marc, encore saisi par le choc que lui avaient donné les soupçons de Mathias. Voulez-vous habiter ici jusqu’à ce que les choses s’éclaircissent ? Au rez-de-chaussée, il y a une pièce attenante où on peut vous installer une chambre. Elle ne sera pas très chaude ; un peu… monacale, comme vous dites. C’est drôle, votre tante Sophia appelle cette grande pièce le « réfectoire des moines ». On ne vous dérangera pas, nous avons chacun notre étage. Nous ne nous retrouvons en bas que pour parler, crier, manger, ou faire du feu pour éloigner les bêtes sauvages. Vous pourriez dire à votre oncle que, vu les circonstances, vous ne voulez pas le déranger. Ici, quoi qu’il se passe, il y a toujours quelqu’un. Que décidez-vous ?

Alexandra en avait appris assez en une soirée pour se sentir épuisée. Elle considéra à nouveau les visages de ces trois hommes, réfléchit un temps, regarda Cyrille endormi et eut un frisson.

— D’accord, dit-elle. Je vous remercie.

— Lucien, va chercher les bagages qui sont restés dehors, dit Marc, et toi, Mathias, aide-moi à passer le lit du petit dans l’autre pièce.

Ils déménagèrent le divan et montèrent au deuxième chercher un lit supplémentaire que Marc gardait d’un passé meilleur, une lampe et un tapis que Lucien consentit à prêter.

— C’est bien parce qu’elle est triste, dit Lucien, en roulant son tapis.

Une fois la chambre à peu près installée, Marc changea la clef de côté sur la porte, pour que Alexandra Haufman puisse s’enfermer si elle le souhaitait. Il le fit habilement, sans commentaire. Toujours l’élégance discrète du seigneur fauché, pensa Lucien. Il faudra songer à lui acheter une bague avec un sceau, pour qu’il puisse fermer ses courriers à la cire rouge. Ça lui plaira sûrement beaucoup.

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