Y a des jours où la chance est allée se faire cuire un œuf. Vous avez beau l’appeler par les noms les plus tendres, elle fait la sourde oreille.
Aujourd’hui, du reste, France-Soir est formel en ce qui concerne mon horoscope : nous autres, les premiers décans du cancer, on est bonnard pour se farcir la pestouille. Rien ne va plus !
De la perturbation dans les affaires, de la mollesse dans le sentiment, une visite qui ne fera pas plaisir et, pour ceux qui n’y prendront pas garde, le pancréas qui va débloquer… Bref, c’est pas le blason des grandes croisades ! De gueule et d’or sur champ d’azur !
Oui, le mieux c’est encore de regagner la cabane pour me faire chouchouter par Félicie, ma brave femme de mère ! Tout les hommes, surtout les forts, ont besoin du giron maternel de temps en temps pour se réchauffer le cœur. C’est quand leur mother a touché son billet d’infini qu’ils sont vraiment sevrés, les hommes. Ils n’ont plus rien à quoi s’accrocher… Alors ils deviennent mauvais. Il y a en eux des cris qui pourrissent et qui fermentent… Un feu qui s’éteint doucement en dégageant une sale fumée ! L’enfance, voyez-vous, c’est un mal dont on ne peut jamais guérir. On nous appelle les hommes, mais nous ne sommes au fond que des petits garçons à gueule de raie, vous comprenez[13] ?
En arrivant à la maison, je m’aperçois que France-Soir n’a pas menti. La sale visite annoncée est bien là, qui m’attend. Elle a pris la frime de courge du cousin Hector. Y avait longtemps qu’il n’était pas venu nous casser les pieds, ce minable !
Lorsque je pénètre dans la salle à briffer, il est dans le fauteuil favori de Félicie, l’air plus hargneux que jamais, comme s’il nous en voulait de sa tronche à éteindre les candélabres. Il s’est mis sur son trente et un. C’est-à-dire qu’il a sorti de l’armoire aux mites son costar noir, qui le fait ressembler à un veuf chronique. Il porte une cravate en corde, grise et noire, qui vous colle des envies de strangulation et il s’est réussi admirablement sa raie médiane de démocrate chrétien.
Sa bouche sans lèvres se tord pour un sourire…
— Bonjour, Antoine, murmure-t-il, comme si nous nous trouvions dans un confessionnal, toujours en retard, à ce que je vois ?
— Toujours, dis-je, jovial. Bien que fonctionnaire, mon pauvre Hector, je n’ai pas la chance de travailler comme toi dans un ministère où ceux qui partent en avance croisent dans l’escalier ceux qui arrivent en retard.
Il ricane.
— Très drôle !
Félicie arrive, portant une soupière fumante :
— Velouté aux champignons ! annonce-t-elle.
Elle me lance un regard de détresse. Elle sait que je ne peux pas piffer le cousin Hector et elle redoute toujours que ça fasse des étincelles, nous deux.
— Alors, Totor, attaqué-je gaillardement, comme pour justifier ses appréhensions, tu as commencé ton hibernation, à ce que je vois ?….
Il avale de travers sa cuillerée de potage.
— Quoi !
— Ben oui, tu sens la naphtaline, c’est donc que tu as mis tes fringues des mauvais jours…
Et on continue tout en morfilant à se balancer des vannes par-dessus la table. C’est notre sport de société. Ça ressemble au ping-pong, en moins fatigant.
— Tu ne songes toujours pas à te marier ? Demande ce pingouin râpé… Bien sûr, tu préfères courir la gueuse… C’est plus drôle.
Pauv’ mec, va ! Il est sinistre comme une forêt incendiée. Pourquoi certains êtres éprouvent-ils du plaisir à être bilieux ? Hein, vous pouvez me le dire, tas de pétrifiés des glandes ? On dirait que ça les nourrit, de distiller du venin. Ils sont méchants comme on bouffe. C’est presque une fonction naturelle chez eux.
— Question de tempérament, Hector, je lui réponds… Tout le monde peut pas avoir, comme toi, un bulletin d’absence dans le Rasurel !
Il en a le dentier monté sur rail brusquement. Il n’a que le temps de se le ré-enfoncer dans le clapoir avec le bout de sa cuillère.
— Antoine ! glapit-il, dire des horreurs pareilles devant ta mère !
Je lui souris gentiment. Enfin, aussi gentiment que je le peux.
— T’affole pas, Totor, M’man n’est pas pudibonde, elle. C’est pas parce que tu es abonné au bulletin paroissial de ta banlieue qu’il faut…
Tel Louis XVI sur la bécane à Charlot, je ne termine pas ma phrase. La sonnerie du bignou retentit, stridente. Félicie blêmit. Elle sait bien que lorsque je suis à la maison et que ce carillon se fait entendre, je ne vais plus y demeurer longtemps.
— Veux-tu que j’aille répondre ? demande-t-elle de sa petite voix anxieuse.
— Mais non, penses-tu.
Je la laisse avec Hector et le velouté de champignon.
Le bignou se trouve dans le hall. Je décroche, recevant à bout portant un éternuement dans le tympan.
— Que Dieu vous bénisse ! fais-je, en guise d’allô.
— Je viens de choper un rhume carabiné, m’avertit la voix de Bérurier.
Comme preuve de ses dires, il procède à un reniflage qui n’est pas sans évoquer l’embrayage défectueux d’un vieux tacot.
— C’est pour me dire ça que tu m’appelles, crème d’andouille ? Y a donc pas de pharmagos dans le quartier où tu te trouves ?
— Si tu crois que j’ai le temps de me soigner… Je te tube rapport à notre mec…
— Qu’est-ce qui se passe ?
— C’est pour ce soir, la castagne…
— Quoi ?
— Je vais te dire… Je lui ai filé le train comme prévu. Le gars habite près de la place Voltaire, anciennement Léon-Blum…
— C’est le contraire !
— Qu’est-ce que tu dis ?
— C’est avant que la place s’appelait Voltaire. Maintenant elle s’appelle Blum, on évolue, faut comprendre !
— Écoute, San-Antonouille de mes deux Nios, c’est pas le moment de charrier, je te jure !
Venant d’un homme plutôt porté sur le gros rouge et la contrepèterie, cette exhortation me ramène au sérieux en vigueur dans la police[14].
— Je t’écoute…
— Donc j’ai suivi notre bonhomme jusque chez lui et là, j’ai pris le poireau à deux mains… Au bout d’un moment, v’là une gonzesse qui sort de l’immeuble… Rondelette, gentille… Tu vois le genre ? Un peu trop large de la potiche peut-être, mais…
— Je m’excuse, Gros, mais si c’est pour me donner le grand frisson, te fatigue pas : j’ai rancart demain avec B.B. !
Il libère un rire qu’il devrait pourtant surveiller car il peut être dangereux pour les tympans fragiles.
— Donc, reprend-il, la gonzesse vient t’à moi…
— Comme ça ?
— Oui. Et a me dit : « J’suis la femme de Diano… » Heureusement que je me suis gaffé que le gars était italoche, sans ça personne m’avait allongé son blaze…
— Alors ?
— Mon mari vous prévient que c’est pour cette nuit… Et ça se passera à l’usine Vergament à Boulogne…
Les mots tournent dans mon ciboulot comme les chevaux de bois d’un manège…
— Tu as prévenu le Vieux ?
— Non… J’ai eu peur qu’il m’engueule…
— Pourquoi t’engueulerait-il ?
— Ben, dis, c’est pas fort de m’être laissé repérer d’emblée, hein ? J’ai fait une couennerie en suivant le gars… Il s’est arrêté pour acheter le journal… Je l’avais pas vu et je m’étais mis à courir, croyant l’avoir paumé…
— Si bien qu’il t’a aperçu ?
— La preuve…
— Dans un sens, ça vaut peut-être mieux…
— Tu crois ?
Sa voix épaisse est pleine d’espoir.
— D’où téléphones-tu, Béru ?
— D’un troquet en face de chez lui…
— Toquard ! Et s’il filait pendant ce temps ?
— Pas de danger, le bignou est sur la rade, d’ici je vois sa porte !
— T’as une pompe à ta disposition ?
— Non.
— Je vais t’envoyer Charvieux avec la traction…
« Faites pas les glands, hein ? Ne le perdez pas…
— Pour qui tu me prends ? s’indigne Bérurier.
— Pour ce que tu es, Gros ; je sais bien que c’est pas convenable, mais quoi, la vérité a ses pénibles obligations…
Je coupe le contact, mais sans raccrocher le combiné, car j’ai besoin maintenant de tuber dare-dare[15].
Puisque les choses ont l’air de se précipiter, il faut que je me précipite également.
Par extraordinaire, le Vieux n’est pas là… On me répond qu’il est en conférence avec le ministre. Je me garde bien de le déranger, s’il quittait le cabinet de ce dernier un instant, il pourrait ne plus le retrouver au retour, les ministres étant des gens renversables de reversibles qu’on renverse et reverse chez nous avec une maestria qui étonne le monde.
Je tube à Charvieux… C’est un bon petit gars qui arrive de la Mondaine et qui a des dons, c’est certain. On ne sait pas encore exactement lesquels, du reste, mais l’essentiel est qu’il en ait.
Je l’affranchis sur la conduite à tenir.
— Va rejoindre Bérurier et filez le gars à vous deux… Je veux le maximum de discrétion. Il est possible, et même probable, que d’autres lui filent le train également. C’est surtout de ces autres-là qu’il faudra vous gaffer, vu ?
— Entendu, patron.
— Gy ! Maintenant passe-moi Pinuche…
— Il est au café d’en face…
— Alors en partant, dis-lui qu’il me téléphone chez moi immédiatement, compris ?
— Comptez sur moi.
Je retourne à la salle à manger.
— Une donzelle, je suppose ? fait le cousin Hector avec un sourire qui aurait fait peur à Judas.
— Oui, lui dis-je. Une chouette, avec des moustaches et des souliers à clous, comme tu les aimes !
Je me tourne vers Félicie.
— Annonce le gigot, M’man, faut que je déhote d’ici à quatre minutes !
Elle ne dit rien, mais je la sens déçue. Elle va encore rester seule. Seule avec cette espèce d’abcès indécis qu’est notre Hector de cousin. Ce ballot va lui proposer une partie de dames, c’est recta, après le dessert… Et M’man acceptera, bien que ce jeu la fasse tartir, pour ne pas contrarier notre parent. Elle est dévouée, Félicie, on ne la changera pas.
Toujours partante pour s’emmouscailler le dimanche avec la paralytique d’à-côté ou pour aller laver les pinceaux aux vieillards nécessiteux qui ont les pieds cradingues.
Au moment où je débouche la bouteille de Bordeaux, le téléphone remet ça…
— Tu es très demandé, d’après ce que je vois, ramène Buffalo Bile[16] ! Ces dames t’apprécient !
— Parce que je livre à domicile, renchéris-je, et que j’assure le service de nuit. On appuie sur un bouton de jarretelle et me voilà !
Je me lève au moment où Félicie crie depuis le hall :
— Antoine ! C’est M. Pinaud !
Y a plus que M’man qui l’appelle Monsieur, cette vieille loque.
Je vais choper mon vaillant sous-ordre. À sa voix, je comprends qu’il s’est téléphoné pas mal de petits rouges dans le bac à plonge. Il a une voix fluette d’eunuque qu’on n’a pas remboursé. Cette voix, je la connais, c’est celle du vague à l’âme. Je vous parie un bonnet de nuit contre une tête près du bonnet qu’il était en train de raconter sa vie à un autre ivrogne.
— Tu as fait dire que je…, commence-t-il.
— Je sais ce que j’ai fait dire. Si tu n’es pas complètement saoul, Pinaud, ouvre grands tes éventails à libellules…
— Qu’est-ce que c’est que ces insinuations ! glapit-il…
— Joue pas les grands-pères nobles ! Bien que tu aies fait du théâtre dans ta jeunesse, ça n’est pas dans tes emplois.
« Tu vas prendre un bahut illico et me rejoindre chez moi, à Saint-Cloud !
— Tu m’invites à dîner ?
— Avec les anges, mon chéri…
— C’est que j’ai rien mangé…
— Félicie te préparera un sandwich… Tu ne vas pas chiquer au gastronome outragé, des fois !
Il exhale un soupir qui ressemble au signe avant-coureur de la mousson.
— J’arrive, bavoche le cher débris.
Effectivement, un quart d’heure plus tard, sa silhouette chétive remonte l’allée du jardin.
Il entre le bada à la pogne, une stalactite de jaune d’œuf à la moustache, l’œil atone, le nez en sentier muletier, le cheveu poudré de pellicules argentées ; sanglé dans un costume sous-loué à un épouvantail… Il s’incline devant Félicie en murmurant des salamalecs, ce qui décroche son râtelier supérieur. Très homme du monde, il le ramasse sur la moquette et le glisse dans sa poche.
— Je vous ai préparé une collation, annonce Félicie, sensible aux bonnes manières de mon collègue.
Pinuche minaude, proteste, chope le formidable sandwich qu’il enfouit dans la poche intérieure de son veston en promettant de le consommer dans un avenir très prochain. Apprenant que le cousin Hector est chef de bureau au ministère des Travaux en attente, il lui demande, mine de rien, les formalités à remplir pour être décoré des palmes académiques. Pinaud, lui, c’est le genre velléitaire… Il rêve de tout ce qui est modeste ou subalterne : des palmes, d’un scooter, d’un billet de faveur pour les Folies-Bergère, d’une retraite proportionnelle, et peut-être du purgatoire…
Je les entraîne, lui et son sandwich.
— On y va, vieillard ?
— Voyons, Antoine, proteste Félicie…
— Vous voyez comme il me traite ! fait Pinoche, épanoui… Mais je le connais, allez…
« J’sais qu’il m’aime bien !
— Je t’aime pas, je t’adore, Pinaud… Tu embellis ma vie comme le Pierrot en plâtre qui joue de la mandoline sur le buffet Henri II de ta salle à manger…
Ayant salué l’auditoire restreint, je le propulse dans la nuit humide.
— Où on va ? s’informe-t-il seulement.
— Au turf…
— Encore !
— Oui…
Il me suit en clopinant jusqu’à mon garage.
— À mon âge, grommelle-t-il, je mériterais tout de même un peu de repos !
— Patiente, l’exhorté-je… D’ici peu, tu auras droit au repos éternel… À propos, qu’est-ce que tu préfères : les dahlias ou les chrysanthèmes ?
Nous ne tardons pas à atteindre l’usine Vergament. Elle est assez réduite pour une usine d’aviation. Si je m’en réfère à un article lu il y a quelque temps dans un baveux technique, on y étudie des prototypes très futuristes. Les bâtiments, cernés par un haut mur, s’élèvent en bordure de la Seine, sur l’emplacement d’un ancien studio.
Pinuche que, chemin faisant, j’ai mis au courant des événements, est très déprimant.
— Tu sens bien que c’est une affaire foireuse, murmure-t-il… De deux choses l’une : ou bien Diano est sincère et en ce cas l’équipe de Grunt est trop fortiche pour ne pas s’être aperçue que nous le tenions à l’œil… Ou bien, comme tu le crois, on nous tend un piège et le fait que nous marchions aveuglément ne peut que satisfaire nos adversaires…
Il a bavé tout ça sans reprendre souffle et, lorsqu’il se tait, il est aux extrêmes limites de l’asphyxie.
Je médite, comme dit un jeune poète de mes amis[17], ces paroles empreintes du plus parfait bon sens.
Il a raison, le Vieux. Nous nous aventurons sur un terrain glissant. Moi aussi, je suis intimement persuadé que, d’une façon comme de l’autre, les espions savent que nous sommes sur le coup. Or, ça a l’air de les arranger ! Drôle de pastis ! Suivez mon raisonnement si vous le pouvez ! Nous nous doutons qu’ils se doutent ! Or nous n’avons absolument pas d’autre conduite à tenir que celle qu’ils semblent attendre de nous ! Vous pigez ? Non ! Je vois à vos figures de constipés que vous becquetez de l’aile, les gars ! Vos frites ressemblent à un quartier sinistré. Vous avez oublié votre taf de phosphore ? Faut bouffer du poisson, mes petits… Je sais bien qu’au point où vous en êtes ça ne se guérit plus, mais ça ne coûte rien d’essayer…
Nous arrêtons la tire en bordure du quai, dans une zone d’ombre due aux arbres… D’où nous sommes il nous est fastoche de surveiller l’entrée de l’usine. C’est l’unique issue. Partout les murs sont sommés de fils de fer qui doivent être soit barbelés, soit électrifiés, ce qui rend l’escalade impossible dans les deux cas…
— Écoute, fais-je à Pinuchet. Par mesure de sécurité tu vas aller te poster à l’autre angle des bâtiments… Ainsi nous couvrirons de notre double regard de lynx tout le périmètre de l’usine.
Il ne répond rien. Je lui balanstique un coup de coude dans le bras… Il brame :
— Ouïe ! ouïe !
— Ben quoi, je t’ai pas tué, non !
— Tu m’as fait mordre le menton !
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— J’étais en train de remettre mon râtelier pour pouvoir manger le sandwich… Je parie que ça saigne ! Regarde voir !
Je le rassure.
— Avec la tension que tu as, pour arriver à t’extirper une goutte de raisin faudrait t’ouvrir en deux, et encore ! Allez, go !
Il descend de bagnole en maugréant.
Comme il s’apprête à disparaître, je le rappelle.
— Hé, fossile ! À part ton sandwich, t’as une arme sur toi ?
— Oui, mon revolver, pourquoi ?
— Ça peut servir quand on part en pique-nique…
Il se fond dans l’obscurité, ce qui, pour lui, ne constitue pas un exploit étant donné que tout son être a quelque chose de nocturne.
Je reste seulâbre, derrière mon volant. Un coup d’œil à ma tocante m’apprend qu’il est dix heures vingt. Comme il faut bien qu’il soit dix heures vingt à un moment ou à un autre, je me fais une douce violence et j’attends patiemment la fuite du temps et la suite des événements.
L’impatience me ronge la nénette jusqu’au trognon inclus.
Rien n’est plus difficile à tromper que le temps. On peut tromper sans trop de peine : sa femme, son monde, son meilleur ami (ça, c’est ce qu’il y a de plus facile) ; on peut se tromper soi-même (surtout si l’on n’est pas son genre), mais le temps ne se laisse pas tromper sans rechigner. Il proteste à coup de secondes… Ah ! les secondes, vous parlez d’une vacherie ! Perfides comme une fourmilière ! Elles paraissent courtes lorsqu’on téléphone à Londres, mais quand on attend dans le noir on se rend compte qu’il en faut soixante pour faire une minute. Or de nos jours on ne va pas loin avec une minute… Ce qui me ronge le plus dans ces périodes d’immobilisme, c’est la pensée de tout ce que je pourrais faire de positif pendant ce temps qui s’enfuit et que j’use pour rien… Tenez, par exemple, et pour bien vous donner une idée précise de la chose : en une seconde je pourrais ouvrir mon pantalon (qui est à fermeture Éclair) ; en dix secondes je pourrais lire la première page de France-Soir ; en trois minutes je serais capable de faire cuire un œuf-coque ; en une heure je me rendrais inoubliable à une dame ; en deux je pourrais faire laver ma voiture et en trois faire deux fois le tour de la terre[18].
J’arrête pile mes calculs… En effet, un taxi-auto vient de stopper à quelques mètres de moi. Un homme en descend : Diano.
À la lumière profuse[19] de l’éclairage axial, je le reconnais aisément. Il est vêtu d’un complet noir, d’une chemise noire et d’espadrilles de même teinte. Il porte à la main un petit sac de bain de couleur sombre. Son embrasse-en-ville[20] sans doute ? Là-dedans il y a son nécessaire qui n’est pas superflu en l’occurrence.
Il marche prudemment, en biglant de chaque côté, comme pour s’assurer qu’il n’est pas livré à lui-même. Cet oiseau-là n’aime décidément plus sortir sans sa bonne. Pour les cambriolages, il ne se déplace plus qu’accompagné de ses parents.
Il ne me voit pas, ne voit personne et décide de faire son petit turbin en grand garçon. Je le vois s’approcher de la porte principale et fourrager dans la serrure avec une clé qui doit être la bonne, car l’huis s’entrouve en moins de temps qu’il n’en faut à certains chansonniers de ma connaissance pour prouver leur manque d’esprit. Diano disparaît, la porte se referme…
Bon, nous voici : lui au cœur de la place et nous au cœur du problème. Autres images pouvant convenir à la situation : les dés sont jetés, les jeux sont faits, le sort en est jeté, etc.
Je mate les azimuts de mon œil à deux sioux la paire. Je suppose que le gros Bérurier et Charvieux sont dans les parages, en tout cas ils ont travaillé comme des papes[21] car je ne les aperçois pas.
Attendons encore. Cette fois mon impatience confine au suspense. Un homme est en train de cambrioler des coffres protégés par la Défense du territoire, et nous le laissons faire ; premier point bizarre. Cet homme risque sa peau, car sans aucun doute, l’usine est gardée, et nous le laissons faire, deuxième point baroque. S’il réussit son exploit, il portera le fruit de son larcin aux espions qui le font travailler, et nous le laissons faire ; troisième point insolite… Tout ceci dans l’espoir d’alpaguer le réseau ! Vous vous rendez compte de la vitesse du vent ? Si jamais il y a un coup foireux, et il suffit de peu de choses… Nous pourrions embaucher tous les internationaux de l’équipe de France pour nous administrer des coups de savate dans le prose jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus lever la jambe et nous plus nous asseoir.
Ma parole, mon pouls s’affole. J’ai le palpitant qui fait équipe… Et tout ça n’est encore rien ! Comme disait mon vieux camarade de régiment Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne[22] qui avait, surtout sous Mazarin, l’esprit frondeur : « Tu trembles, carcasse, mais si tu savais où je vais te mener tout à l’heure, tu aurais les flubes bien davantage. »
Car, tout à l’heure, il va se passer quelque chose. Je le sens !
Je le sais ! Mon être est averti de la fiesta, comme les animaux sont avertis de l’imminence d’un cataclysme… Je voudrais pouvoir visser un gros piton dans le ciel afin d’y suspendre le temps. J’ai eu tort de laisser s’accomplir ce sale turbin… Je donnerais la moitié de vos économies, plus dix pour cent pour le service s’il m’était permis de rebrousser chemin… Peut-être qu’au lieu de relâcher Diano avec les honneurs de la guerre j’aurais dû le passer à la grande purge, manière de voir s’il avait des choses intéressantes à me confier pour publier en tête de ma cinquième colonne.
Enfin bref, il est trop tard !
Je me secoue… Que diable, je suis un homme d’action, oui ou non ! Même que je suis coté en Bourse, les dames vous le diront !
Une petite heure s’écoule goutte à goutte dans la nuit fraîche. L’automne met des écharpes de brume aux branches des arbres précocement dénudés[23]. Un couple d’agents cyclistes passe, emmitouflés dans des cache-col tricotés par mesdames. Ce qui prouve que si une hirondelle ne fait pas le printemps, deux hirondelles n’y parviennent pas davantage.
Les deux gars de la pédale s’éloignent dans un lointain aqueux (à bicyclette). Le quai redevient apparemment désert. Pas un bruit, pas un son, toute vie est éteinte, mais on entend parfois, comme une morne plainte… Celle du vent jouant, comme un enfant de mutin, avec les branchages d’où la sève s’est retirée sans laisser d’adresse.
Je suis saisi d’un doute : l’équipe Bérurier-Charvieux est-elle là ? Il semble que le quai soit totalement vide… Il est vrai que pour la planque ils en connaissent long comme un traité sur l’énergie sidérurgique et son application dans les moulins à café de demain.
Pas trace non plus des gens qui tirent les ficelles, à savoir Grunt et ses équipiers discrets. M’est avis que tout le monde se déguise en courant d’air ou en caméléon dans ce circus !
Lorsque la grande aiguille de ma montre a fait sa révolution sur le cadran, la porte de l’usine se rouvre et mon zigoto réapparaît. Il est plus furtif qu’un souvenir polisson et il se met à foncer dans la partie obscure du quai, la tronche rentrée dans les épaules… Il marche vite, sans courir cependant… Il semble avoir peur… Oui, pas de doute, il est terrorisé… Je lui laisse du champ et je démarre en douceur.
Je roule sur le trottoir de terre afin de rester sous le couvert des arbres… À quelques mètres de moi, la silhouette étroite de l’Italien suit la bordure de l’ombre. De temps à autre, elle traverse une zone de lumière blafarde et j’aperçois le panache blanchâtre de sa respiration… Nous parcourons de la sorte une cinquantaine de mètres… Bien que le moteur de ma bagnole soit silencieux, il fait tout de même un certain bruit perceptible pour l’ouïe tendue de Diano. Seulement l’Italien ignore si c’est une voiture amie ou ennemie qui le file…
Soudain, il se cabre. Dans l’ombre, devant lui, se tient une seconde auto, tous feux éteints… Il marque un temps et s’écarte pour passer. J’ai reconnu la bagnole au premier coup d’œil : c’est la traction du service. Dedans j’aperçois vaguement deux silhouettes… Béru et Charvieux. Ils sont plus champions encore que je ne me le figurais. Pour venir se ranger à cinquante mètres de moi sans que je m’en aperçoive, faut être quelqu’un de doué !
Je les double doucement et je leur fais un petit signe par la portière. Ils pigent et démarrent en trombe… Ils dépassent Diano, foncent sur le quai vide afin de repérer si la voie est libre… Comme ça, c’est mieux…
Nous continuons d’avancer, Diano et moi… Maintenant il va au trot, son nécessaire sous le bras… Sacrebleu, pourquoi a-t-il une telle frousse ? Il sait bien que les roussins sont là… Alors ? Que redoute-t-il ? Les autres ?
Soudain, comme il traverse une zone de lumière, un éclair déchire la nuit[24]. Une détonation très faible ponctue cet éclair et Diano culbute comme s’il venait de rater la bordure du trottoir.
J’arrête mon carrosse et je saute de la guinde en sifflant dans mes doigts… Je m’approche du corps inanimé. Diano a morflé une praline en plein bocal. Ça lui a fait sauter la calotte et sa bouille ne ressemble plus à grand-chose de présentable. Il est mort comme un filet de hareng.
Je me redresse au moment où arrive en trombe la bagnole de mes deux cascadeurs.
Bérurier en jaillit. Il a un pan de sa chemise passé par-dessus son pantalon et son chapeau cabossé lui donne l’air d’un épouvantail en vacances.
— Merde, ils l’ont buté ! brame-t-il de cette voix forte et basse qui lui a valu des propositions de la Scala de Milan.
— Le coup de feu est venu du côté de la Seine, lancé-je… Garde le corps… Charvieux, fonce jusqu’au pont pour pouvoir examiner la berge…
N’écoutant que mon courage, je dégaine mon P.38 et je file en direction de l’escalier conduisant à la Seine…
À une bonne distance de moi une ombre se profile… Cette ombre trace droit vers la flotte. Le meurtrier a-t-il envie de se buter, son forfait accompli ?
Non… Je pige la grosse astuce du monsieur… Il savait qu’on filait le train à Diano et il s’est préparé une sortie de secours aux pommes… En effet, un canot automobile est accosté. Il saute dedans à pieds joints et lance le moteur avec une promptitude qui ferait la gloire de la Maison Johnson si elle était à faire.
Je lève mon pétard, mais le canot danse et zigzague… Les trois valdas que je distribue ne font que soulever des petits geysers blancs à la surface du fleuve qui baigna Lutèce et qui arrose maintenant Paris. Le canot s’éloigne. Par un bol phénoménal pour moi, et un manque de pot catastrophique pour l’assassin, l’embarcation se dirige vers le pont que vient de rallier Charvieux…
Je sais ce qui va se passer. Charvieux a trois médailles de bronze et quatre en caramel galvanisé remportées dans des concours de tir au pistolet. Il pourrait s’engager au Métro pour poinçonner les tickets à coups de pétard si la poule se mettait un jour en chômage — ce qui semble bien improbable…
Comme le canot arrive entre deux arches du pont, deux détonations retentissent. Je vois le dinghy décrire alors une large courbe et aller se fracasser contre le flanc d’une péniche à l’amarre… Puis plus rien…
En galopant je remonte sur le quai. Y a déjà un drôle de populo. Vous le savez, les gens aiment le sang, pas seulement sous forme de boudin grillé. Dès qu’il y a de la viande morte quelque part, ils accourent, ces têtes de condor ! Il leur faut du saignant. Plus ça coule à flot, plus ils se régalent… Ça les excite ; le cirque ne leur suffit plus… Ils veulent que ça se déchiquette, que ça explose, que ça se disloque, que ça se désintègre sous leurs yeux… Leur rêve, ce serait de voir fabriquer du pâté d’homme… Ils seraient partants pour être commis-charcutier dans ce cas-là ! Des rillettes de lampiste ! Des ballottines de notaire ! Des pieds de champion pannés ! Du foie d’homme gras ! Et alors le fin des fins, le gros régal, le festin suprême : des tripes de voisin aux fines herbes !
Y me dégoûtent, ces nécrophages, ces scatophages ! Faut les voir se pousser du coude devant une dépouille de semblable… Et de sortir des bonnes astuces sur la tronche qu’il fait, ce tordu !
Ils se croient malins parce qu’ils sont vivants, les vampires en pantoufles ! C’est la seule occasion qu’ils aient de se sentir moins c…
Le gros Béru refoule les charognards, aidé de Pinaud que cet épisode de la guerre de Sécession a ramené dans le coin.
Je cramponne le sac de bain de Diano. À l’intérieur, il y a un gentil petit outillage de bricoleur. Pour un mec qui avait soi-disant dételé, ce n’est pas mal… Tout ça ne devait pas lui servir à réparer des réveille-matin, au Rital !
À part les ustensiles, je ne trouve rien… Je me mets alors à fouiller les profondes du mort… Rien non plus ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Il n’a donc rien chouravé ? Oh ! mais ça tourne de moins en moins rond !
V’là Police-Secours qui se ramène, puis une ambulance… Je donne des instructions à ces messieurs et je vais rejoindre Charvieux au bord de la Seine, après le pont.
Là aussi on refuse du peuple… Ce sont les mariniers qui composent le plus gros du public. Ils font cercle autour d’un second cadavre tout mouillé qu’ils ont allongé sur les pavés ronds de la berge. Je regarde… Quelle surprise : l’ami Grunt !
Charvieux, un peu pâle, le regarde à distance.
— Fallait peut-être pas le farcir ? demande-t-il… Lorsque je vous ai vu tirer j’ai cru que…
Je hausse les épaules.
— Baste ! Tu as bien fait. De toute façon il n’aurait pas parlé…
Il bredouille, Charvieux :
— C’est la première fois que… que je tue un homme, m’sieur le commissaire…
Je comprends ce qu’il éprouve. Je sais pour l’avoir vécu, ce moment-là, que ça fait une sale impression. Tant qu’on s’exerce sur des cibles en liège, ça boume. On est tout fier d’attraper le cœur. Seulement quand on fait un vrai carton, ce n’est plus du kif.
— Te casse pas le chou, mon petit vieux…
Ce mec-là avait plus de chance de claquer d’une balle que des oreillons. Et puis dis-toi qu’il vient d’en flinguer un autre !
Ayant de la sorte sommairement réconforté Charvieux, je fouille itou les poches de l’espion. Comme il fallait s’y attendre, elles sont vides de tous papiers et ne contiennent que du fricotin…
Je me redresse, perplexe… Vous voyez que j’avais raison de redouter quelque chose… Il y a eu un drôle de tabac. Et ce casse-pipe n’a pas duré plus de quatre minutes…
Maintenant, tout le quartier est dans la rue… Y a des gnards qui se régalent avec les nanas en chemise de noye. Ça tourne à la kermesse galante ! Toutes ces bonnes truffes en pyjama ou bannières étoilées ont des mines qui font penser. Ah ! elles sont bath les bergères avec leur valoche diplomatique sous les yeux, leurs bouches décolorées, leur peau soufrée et leurs surplus américains qui font du saut à basse altitude. Drôlement tentantes, ces dames, quand elles se réveillent en sursaut, la frime encore luisante de démaquillant ! Y a de quoi courir se faire inscrire à la Joyeuse pédale des petits marins bretons ! Sous la présidence d’honneur d’André Clavette !
Comme disait un de mes amis de Rennes : « Je l’aime bien parce qu’il est vilaine[25]. »
Je pousse un coup de gueule manière de faire calter les visiteurs du soir.
— Allez vous coucher, mesdames, messieurs, la représentation est terminée… La suite demain, dans votre journal habituel…
Comme on emmène les allongés, les gens retournent se pager. Marrant, l’idiotie de la vie… Y en a qui vont se faire reluire avant de dormir… Des êtres naîtront de ce réveil en sursaut ! Ça ne vous fout pas les jetons, à vous, cet immense malaxage d’individus ?…. Non, bien sûr, vous êtes peinard derrière votre bêtise ; y fait bon dans votre intellect… Air conditionné ; confort moderne, eau courante ! Quand vous essayez de penser, ça fait du bruit dans votre calebasse comme lorsque vous bouffez des cacahuètes !
— Alors, programme ? demande le gros Bérurier…
Son nez est plus énorme, plus violacé que jamais… Il pue comme une grève de la voirie et il a une joue plus grosse que l’autre.
— T’as une joue enceinte, Gros, observé-je… Tu chiques ou quoi ?
Il commence par éternuer, ce qui me donne l’impression de jouer le cinquième principal rôle dans Bourrasque…
— Je fais un début d’abcès, explique-t-il…
— Un début ! Tu veux dire une fin d’abcès ! Toute ta vie a été un apostolat au service de l’abcès. Tu as donné à celui-ci sa forme la plus véhémente et la plus volumineuse…
Il me regarde avec l’air incrédule d’un bœuf qui assisterait à une corrida.
Ses bons yeux me fustigent. Son regard est gluant comme un caramel sucré.
— Comment peux-tu débloquer en un pareil moment ! Soupire-t-il…
— C’est de l’autodéfense…
« Bon, arrivez, les archers, il va y avoir du turbin cette nuit… Je vous promets des divertissements de qualité…
— Où qu’on va ? demande Béru.
— À l’usine Vergament.
— Maintenant !
— Tu sais ce qu’on dit ? Y a pas d’heure pour les braves, à plus forte raison pour des minables de ton espèce !