CHAPITRE IV

Lorsque Conseil pratique est empaqueté par nos copains de la Manufacture des passages à tabac, lorsque à grand renfort de verres d’eau nous avons réveillé Pinaud, lorsque nous sommes parvenus à lui expliquer ce qui se passe, il est cinq heures du matin… Le Liberté doit appareiller à dix heures et il m’en faut un peu moins de trois pour rallier le Havre à mon panache de fumée grise !

L’autre Chinois d’ingénieur félon a, aux dires de son collègue, chopé le train de minuit trente… Il a donc sur nous une avance confortable de quatre heures et demie que je dois combler d’une façon ou d’une autre… En quatre heures il aura eu le temps de remettre le pacson à l’agent qui l’attendait… Dans ce cas, je devrai récupérer Bolémieux et l’emmener jusqu’à la passerelle afin qu’il me désigne le commis voyageur… Seulement, dans l’intervalle, il faudra le « convaincre » et rien ne dit qu’il sera aussi facile à persuader que son Conseil-d’ami.

Comme vous le pensez, Pinaud et Béru se remettent à roupiller dans la voiture… Leur compagnie est très réconfortante. Je baladerais une nichée de chats, ce serait du kif…

Pour me tenir éveillé, je fonce à cent trente sur la route dégagée… La notion du péril est un antidote du sommeil. On est obligé, à cette allure-là, de ne pas se détendre un seul instant.

En une heure vingt je suis à Rouen. La ville s’éveille dans une buée mauve. Des écharpes de brume[45] flottent au-dessus de la Seine dont les méandres ressemblent au griffonnage d’un enfant commençant à écrire « maman »[46].

J’aperçois un troquet ouvert et je décide de m’y arrêter un instant pour écluser un godet. Je range mon char devant un entassement de poubelles pleines afin que, même dans leur sommeil, mes camarades de combat ne soient pas dépaysés… J’entre dans le cani et je réclame un café très fort à une dame qui, si elle n’avait pas de moustaches, ressemblerait au cousin Hector… Je me sens tout pâteux, tout crayeux… En moi il y a comme une espèce de froid désagréable.

Je suis en train de siroter mon caoua lorsque les célèbres duettistes Béru et Pinuchet font leur entrée dans l’établissement. La dame à moustaches les prend pour des dockers en grève et fronce les sourcils. Faut voir ces messieurs ! Leur barbe a poussé, ils sont un tantinet plus sales que la veille, et ils ont sous les yeux des valoches de représentants en édredons !

— Et alors, rouscaille le gros Béru, tu bois en Suisse !

— J’ai pas osé vous réveiller… Vous dormiez comme deux petits angelots…

Mais vous n’ôterez jamais de l’idée au Gros que j’ai voulu lui faire une vacherie. Le laisser dormir devant la porte d’un bistrot est à ses yeux globuleux une injure du premier degré.

Pour se remettre, il commande un petit marc et Pinaud un petit blanc. Ils ont des goûts modestes, mes archers… Toujours des petits verres… Seulement, ils en boivent plusieurs…

Lorsque j’arrive à les évacuer du bistrot, Bérurier sent l’alambic et Pinaud la vendange. Je suis obligé de baisser les vitres pour évacuer leurs miasmes.

Pinaud hésite à se rendormir, enfin il sort sa blague à tabac et entreprend de rouler une cigarette ; au moment où il s’apprête à passer un coup de langue sur le bord gommé de son Job, je place un coup de volant et il se lèche la main jusqu’au coude. La cigarette se désintègre. Résigné, il en roule une autre.

— Où que tu crois qu’on va piquer le zig ? profère Bérurier…

Je le mate dans le rétro ; il est soucieux. On dirait un chien boxer un peu bouffé aux mites. Ses yeux sont chassieux, son nez chassieux et sa bouche n’est pas sans évoquer le flirt poussé de deux mollusques.

Sa question est l’expression de mes préoccupations du moment. Frappé par ce mimétisme de pensée, je souris gentiment à mon compère.

— Le Bolémieux a dû arriver au Havre sur les choses de trois heures… Que veux-tu qu’il foute dans une ville endormie ? Il est nécessairement descendu dans un hôtel.

— Mais le mec avec qui il a rembour ?

— Tu sais, c’est le genre de brève rencontre… Passe-moi la valise, je te passerai le Séné ! Tu penses pas qu’ils sont allés faire la bamboula ensemble ?

— Oui, tu dois avoir raison !

* * *

Une heure plus tard nous sommes au Havre. Si les clochers sonnaient à sept heures vingt-deux, ils seraient en train de carillonner, car il est sept heures vingt-deux !

— On va commencer par faire les hôtels près de la gare, avertis-je ; s’il est descendu quelque part, c’est très certainement à proximité du train.

On commence par le Terminus. Vous l’aviez sans doute remarqué, on trouve partout des hôtels Terminus. Ce sont les compléments directs des gares… Tous sentent le charbon, le compartiment de fumeur et la nuit mouillée.

Des femmes de service lavent le hall à grande eau[47]. Un petit groom haut comme la plante verte du hall lit le journal de Mickey. À la réception, deux employés parlent du match de football de la veille. Bref, chacun vaque à ses occupations.

Flanqué de mes deux protagonistes, j’interpelle les deux bonshommes.

— Police.

Ils se détranchent d’un même mouvement.

Je leur montre tour à tour ma carte et la photo de Bolémieux…

— Vous n’avez pas réceptionné ce type-là, cette nuit ?

Le plus âgé des deux me dit qu’il vient seulement de prendre son service, le second ne pipe mot mais examine le document photographique (comme on dit dans les rédactions) avec attention, intérêt et des lunettes à foyer convexes.

— Oui, dit-il d’une voix très enrhumée, ce monsieur est là… Il a un pardessus en poils de chapeaux…

Je jubile. Le Barbu est avec nous, c’est bon signe. Jusque-là, tout se déroule sans anicroche suivant une harmonie de hasards pré-établie.

— Quelle chambre ?

— Attendez, il se nomme Bolémieux, je crois !

Cette patate qui n’a même pas changé de blaze.

— Tout juste, Auguste, lance le caverneux Bérurier en gloussant comme un dindon chatouillé.

L’employé le foudroie d’un regard épais.

— Chambre 214, dois-je vous annoncer ?

— Inutile, on s’annoncera soi-même, affirme mon éminent collaborateur.

Et de nous engager dans l’ascenseur, ce qui, je le dis toujours, est moins dangereux que de s’engager dans les zouaves ou dans les chasseurs à pied.

Au moment où la cage d’acier s’élève, Pinaud pousse un cri de détresse auquel succède le bruit caractéristique d’un accroc qui n’est pas le premier et qui coûte plus de deux cents balles ! C’est le pan de son pardingue qui s’est coincé dans la porte et qui, mon Dieu, vient d’y rester !

* * *

Tels des Indiens jivaros-jivatipa-jivati sur le sentier muletier de la guerre de Troyes qui n’a pas eu lieu de s’inquiéter[48], nous remontons le couloir du second étage, lequel se situe — les plus avertis d’entre vous l’auront peut-être compris — immédiatement au-dessus du premier étage.

Parvenus devant le 214, nous marquons un temps d’arrêt à la craie blanche et nous nous regardons avec cet air grave des conspirateurs qui ont une bombe à jeter mais qui ne savent pas très bien sur qui.

— On y va ? s’informe Béru.

Pinaud, lui, est en train de rafistoler son pardessus. Ce n’est plus un pardingue trois quarts, mais un deux tiers !

— Qu’est-ce que ma femme va me jouer ! soupire le digne homme. Tu ne crois pas, San-A., que je pourrais le mettre sur ma note de frais ?

Je suis trop tendu pour répondre. Je replie mon index et je heurte l’huis. Toc-toc-toc ! Comme le fit le chaperon rouquinos le jour où le grand méchant loup becqueta sa grande vioque. Mais personne ne répond. Bolémieux doit s’être laissé aller dans les bras de Jean-Pierre Morphée.

Je réitère avec plus de véhémence sans obtenir le moindre résultat. J’essaie alors d’ouvrir la lourde, mais elle est fermaga de l’intérieur… Sésame entre une fois de plus dans la serrure et en fonction. Macache ! C’est le loquet qui est mis. Donc la petite fripouille d’ingénieur est bien ici. On refrappe. Je dis on, car Bérurier se met de la partie. C’est, comme toujours, avec le poing qu’il tabasse le panneau. Rien ne bronche à l’intérieur de la chambre.

— P’t-être que la piaule communique avec une autre chambre ? suggère Pinaud qui procède par déductions.

— C’est possible ! Va chercher le réceptionnaire.

Pas besoin de se déplacer. L’homme aux besicles convexes est debout près de l’escadrin, nous regardant marteler la porte d’un air soucieux.

— Il ne débond pas ? demande-t-il.

— Non. Le verrou est tiré de l’intérieur. Il y a une porte de communication ?

— Don.

— Une fenêtre ?

— Oui, bais elle tonne sur la rue…

Il n’a pas le temps d’en dire plus long. Sans attendre la permission de quiconque, le Gros a pris du recul et le voilà parti contre la lourde. On entend craquer, le vantail s’ouvre et le Gros, emporté par son élan, disparaît à l’intérieur de la pièce obscure.

Nous percevons un fracas de verre brisé et un cri.

Cette épaisseur humaine est allée percuter une table supportant un vase de fleurs. Les fleurs sont artificielles, mais pas le vase, non plus que la bosse qui croît et se multiplie sur le crâne de mon dévoué compagnon.

Je me tourne vers le lit et j’y découvre Bolémieux, la barbe pointée au plafond, mort comme jamais un ingénieur ne l’a été, même un ingénieur-Conseil !

Il a les yeux ouverts, la bouche violacée… Il est presque froid…

— Empoisonné, murmure Pinaud.

— Tu crois ?

— Oui. Je veux même te dire la nature du poison… C’est du… Attends, je ne me souviens plus du nom.

Il se découvre, non par respect de la mort, mais pour se gratter le crâne. Il se met à neiger de la pellicule sur son pardessus meurtri.

— Un poison assez rapide…, poursuit ce toxicologue expérimenté. Il n’a presque pas de goût… Tu l’avales, et une heure plus tard tu fais ta crise cardiaque !

L’employé du Terminus est anéanti.

— Guelle hisboire ! se lamente-t-il en reniflant son rhume.

Je l’entreprends.

— Lorsque cet homme est arrivé à l’hôtel, il était quelle heure ?

— Cinq heures du batin à beu brès !

Je regarde Bérurier. Il résorbe son aubergine en appliquant dessus une pièce de cinq francs.

— Cinq heures, lui dis-je, donc il avait déjà vu son type !

Je chope l’employé de l’hôtel par le bras.

— Quand il est arrivé, avait-il une valise ?

— Don !

— Un paquet ?

— Aucun baquet ! il b’a dit : « Je suis jusde de bassage ! »

Misère ! Il n’avait déjà plus les documents ! Je suppose que l’agent étranger l’attendait à la descente du train. Ils sont allés au buffet de la gare régler leurs comptes. Et l’agent lui a réglé le sien complètement… Il ne voulait pas que Bolémieux puisse le décrire. Décidément, cette organisation est fortiche ; très fortiche ! Un peu de poison dans un grand verre de jus de fruit, à prendre entre les repas… Et puis une heure plus tard, bon baiser, à mardi !

— C’est la tuile, hein ? murmure Béru.

Je fouille les fringues du défunt, soigneusement étalées sur un fauteuil. Dans la poche de la veste je découvre un rouleau de bank-notes. Il y a dix mille dollars en grosses coupures… Le salaire de la trahison ! Les types qui l’ont fadé se moquaient pas mal du fricotin…

— Arrivez, dis-je à mes assesseurs. Et vous, mon vieux, lancé-je au mecton enrhumé, prévenez la flicaille du patelin…

Nous taillons en vitesse. Cette fois, c’est sa blague à tabac que Pinaud laisse dans la fermeture de l’ascenseur.

* * *

Beaucoup de trèpe au buffet de la gare. J’ai pensé à ça parce que c’est, à trois plombes du mat, le seul endroit où l’on peut boire un godet dans une ville de province…

J’avise une dame à la caisse. À son regard gonflé comme une roue de cinq tonnes, je comprends qu’elle ne s’est pas encore zonée.

Je radine avec ma petite photo et ma bouche en cœur.

— Madame, vous n’auriez pas remarqué deux consommateurs cette nuit, dont l’un serait le barbu que voilà ?

Elle chausse son nez constellé de verrues de lunettes constellées de chiures de mouches. En moins de temps qu’il n’en faut à un derrière de timbre pour avoir sa toilette faite par une langue de postière, elle opine de la tête.

— Si fait, dit-elle, très Régence.

— Comment était l’homme qui l’accompagnait ?

— Ce n’était pas un homme, mais une femme !

Tiens, comme c’est curieux ; je ne m’attendais pas à voir apparaître une femme dans cette histoire à la mords-moi-le-neurographe !

— Comment était cette personne ?

— En grand deuil…

J’ai un pincement dans le sous-sol.

— C’est-à-dire…

— Ben, elle était en noir, avec un chapeau muni d’une voilette…

— Ce qui fait que vous n’avez pas bien vu son visage ?

— Je ne l’ai même pas vu du tout… Ils se sont assis au fond de la salle… Elle me tournait le dos.

— Ils sont demeurés ensemble longtemps ?

— Non. Ils se sont fait servir des consommations… Le monsieur barbu est venu demander si j’avais des cigarettes turques, je pense que c’est la dame qui en voulait…

Ce qu’elle voulait, c’était surtout lui verser la ration de mort-aux-rats.

— Je n’en avais pas, poursuit miss Verrue, qui pense aux fameuses cigarettes turques…

— Ensuite ?

— Ils ont bu et sont partis…

— Quelle était la taille de la dame : grande, petite ?

— Moyenne…

C’est de la précision ou je ne m’y connais pas.

— Je vois… Pas de signes particuliers : elle n’avait pas de jambe de bois, ni de bosse ?

L’autre gonfle, se gondole comme de la tôle ondulée.

— Pas que je susse !

Il n’y a rien à tirer de cette vieille tarterie, même pas une heure d’amour.

Je me retrouve vers les six days men Béru-Pinuche, les super-champions du Bignol’s office. Ces deux merles ont opéré un repli stratégique vers le comptoir et sont en train d’écluser deux muscadets. Comme je m’approche d’eux, furibard, Pinaud, toujours documenté, m’explique :

— Ça lave le rein !

— En attendant, rétorqué-je, c’est la tête que nous allons nous faire laver.

Je les plante devant leur rade pour aller bigophoner au boss.

Si vous entendiez rouscailler le Vieux, vous prendriez des vapeurs.

— San-Antonio, il faut que vous retrouviez ces plans !

— Mais comment, chef ! la piste s’arrête pile… Le bateau lève l’ancre dans une heure et demie… Il y a douze cents passagers dont plus de la moitié a déjà embarqué !

— Alors prenez le bateau !

— Hein ?

— Vous aurez les six jours de la traversée pour découvrir l’agent et lui reprendre ces documents et la maquette ! Il ne faut pas que ceux-ci débarquent à New York.

— Mais, patron, comment pourrais-je prendre le bateau ? Je n’ai ni réservation, ni passeport, ni argent !

— Je vais faire le nécessaire… Vous n’aurez qu’à vous présenter à la passerelle avant le départ, « on » vous attendra…

— Et mes deux hommes ?

— Vous les emmenez, vous ne serez pas trop de trois à bord…

Il paraissait fermement décidé. Je pouvais toujours me l’arrondir si j’espérais le voir changer d’idée.

— Bien, chef…

— Achetez-vous quelques valises afin de faire vrai, vous avez combien sur vous ?

— Une vingtaine de mille francs, je crois…

— Débrouillez-vous…

— J’essaierai, patron…

— Nous correspondrons par sans-fil…

— Bien, chef…

Je raccroche, assez éberlué. D’un pas mou, je rejoins mes pieds nickelés. Ils sont en train de commander leur quatrième muscadet.

— Il est fameux, m’avertit Béru, tu en prends un ?

— C’est pas de refus…

Il lance l’ordre de mission au loufiat et murmure en me regardant en biais :

— Il était mauvais, le Vieux, je le vois d’ici…

— Plutôt…

— Qu’est-ce qu’on va se faire jouer en rentrant…

Pinaud intervient.

— En rentrant, je vous avertis, vous vous débrouillerez seuls avec lui parce que moi je rentre me coucher. Ce n’est pas une vie pour un homme de mon âge ! Surtout que ce soir on fête nos noces d’argent, ma femme et moi… Vingt-cinq ans de mariage : un bail, non ?

Et le voilà parti dans sa vie privée :

— Elle n’est pas mauvaise femme, ma femme ! Bien sûr, elle a son caractère… Notez que ses rhumatismes articulaires influent sur son tempérament… Avec ça qu’on lui a enlevé les organes…

— Elle a voulu se mettre à l’unisson ? lancé-je finement.

Il hausse les épaules et, ayant ouvert la bouche pour protester, se ravise et vide son verre.

Fait incroyable mais véridique, Bérurier ôte un billet de mille de la coiffe de son chapeau. Ce Richelieu ressemble à un papier gras. Le loufiat ne sait pas par quel bout le choper…

Nous déhotons du buffet. Il fait un temps splendide, avec de la brise marine…

— La mer doit être mauvaise, assure-t-il. Je plains les gars qui sont obligés de s’embarquer…

— Je leur souhaite bien du plaisir, renchérit Pinuche…

Je fais claquer mes doigts comme quelqu’un qui vient de se rappeler le prénom de Louis XIV.

— À propos, j’oubliais de vous dire…

— Quoi ? croassent-ils d’une seule voix…

— Nous partons en Amérique dans une heure…

Et voilà ces deux tartes qui se marrent comme des bossus.

— Elle est bien bonne, pouffe le Gros, y a que toi, San-A, pour débiter des couenneries pareilles !

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