CHAPITRE V

Le messager du commandant qui nous attend près de la douane n’en revient pas lorsqu’il voit radiner notre aimable trio. On lui avait annoncé trois agents spéciaux et ce sont les Pieds Nickelés qui s’amènent, trimbalant des valoches de carton hâtivement acquises au Prisunic du coin.

Je m’approche de lui, et d’un geste suprêmement gracieux, je lui présente ma carte. Il a un bref hochement de tronche.

— Suivez-moi !

Tout en longeant le long comptoir de bois derrière lequel les gabelous se roulent des cigarettes de contrebande, le jeune officier louche sur mes deux équipiers. Ils valent le coup d’œil, parole ! Pinaud est triste comme un faire-part de deuil, et ivre de fatigue, il titube en marchant. Béru, rendu furax par ce voyage au long cours qu’il était loin de prévoir, s’est réconforté à coups de bojolpif. Or, le matin, c’est un truc qui ne pardonne pas.

Il en a plein les galoches… Vous savez, le genre biture du matin, la plus mauvaise… Son nez ressemble à une tomate mal mûrie en serre, et ses yeux à deux belons gâtées. Il sent la ménagerie mal entretenue. Quant à sa joue enflée, elle prend maintenant des proportions inquiétantes.

Il ressemble à Chéri Bibi, en moins sexy.

— C’est la première fois que je prends le barlu, dit-il au fringant petit officier… Dites, mon vieux, c’est pas fatal qu’on aille au refil ?

L’autre n’a jamais vu ça. Pour colmater la brèche que le Gros vient de pratiquer dans son estime[49], je lui vaseline dans l’oreille :

— Ne soyez pas surpris, c’est un personnage qu’il est obligé de se composer…

Nous débouchons sur le quai. La masse formidable, noire et abrupte du Liberté se dresse soudain devant nous.

— Bon Dieu qu’il est mastar ! s’exclame le Gros. On peut pas se figurer, hein ? quand on le voit aux actualités…

Notre mentor nous précède sur la passerelle surmontée d’un dais bleu flambant neuf. Celle-ci fait le dos d’âne, et il était, par voie de conséquence, normal que Bérurier l’empruntât.

À l’autre extrémité, une porte béante est ouverte dans le flanc du navire. Une nuée de petits mousses en uniformes rouges semés de boutons d’or[50] forment la haie. Du coup, le gros Béru se prend pour un chef d’État passant des troupes en revue.

— Repos ! braille-t-il, embrasé par un retour de flamme de juliénas.

Il fait trois pas et tombe assis sur son majuscule derrière, car le plancher est glissant. Sa valise s’ouvre, la chemise de rechange et la cravate neuve qu’elle contenait nous apparaissent dans toute leur sauvage sobriété. Les mousses qui rigolaient en ont le souffle coupé net comme au sécateur. C’est la première fois qu’ils voient un passager traverser l’Atlantique avec si peu de bagages. Enfoncé, le gars Lindberg ! Béru, lui, n’a même pas de brosse à dents…

Il referme sa valise, se relève et nous suit jusqu’à la cabine 594. Celle-ci se situe en seconde classe et elle comprend quatre couchettes superposées deux à deux.

Lorsque nous sommes dans la cabine, l’officier tire une enveloppe de sa poche.

Il l’ouvre et en sort une liasse de billets de banque qu’il me remet.

— Voici cent mille francs, monsieur le commissaire. Voici en outre votre bulletin de salle à manger, un laissez-passer pour circuler dans le bateau d’une classe à l’autre et la liste provisoire de tous les passagers… Celle-ci ne sera vraiment à jour qu’après l’escale de Southampton, évidemment…

Il nous salue.

— À votre entière disposition, naturellement. Le commandant a donné des instructions aux deux officiers radio, le cas échéant vous pourrez vous adresser à eux à toute heure du jour ou de la nuit. Bien sûr, le personnel n’est pas au courant de votre qualité. Nous vous avons enregistré sous vos véritables noms mais en qualité de représentants…

— Parfait, dis-je…

Je lui tends la main, on en serre dix (cinq chacun). Nous voilà seuls. Pinaud s’est collé sur une couchette du bas et en écrase, le bada sur la trogne. Quant à Béru, il est intrigué par la soufflerie d’aération…

— Tu crois qu’on pourrait pas ouvrir l’hublot ? demande-t-il. Les tuyaux, j’ai pas confiance, suppose qu’y se bouchent ?

Je lui dis d’attendre… Le steward frappe à notre porte. Il vient se présenter à nous et nous refiler les renseignements élémentaires concernant la vie à bord. Soudain, je le vois qui s’arrête de jacter et qui regarde fixement un point précis.

Le fruit de son attention (un fruit gâté) n’est autre que le torse de Bérurier, lequel vient de se déloquer du haut. Il porte une chemise genre Rasurel d’un gris extrêmement foncé et agrémentée d’auréoles inexprimables.

Je congédie le steward avec un biffeton de mille et je me hâte de fixer la fermeture de sécurité.

— Dis voir, Gros, fais-je méchamment, y a pas des moments où t’en as marre de ressembler à une poubelle de quartier pauvre ?

— Pourquoi que tu dis ça ?

— Vise un peu ta limace ! Ça fait combien de temps que t’en as pas changé ?

Il hausse les épaules.

— Tu causes sans savoir, San-Antonio ! Ces tricots de corps, on ne peut pas les laver ; ça se drape !

— Tu veux dire que le tien n’a jamais été lavé ?

— Ben naturellement ! Oh toi, alors, ce que t’es Régence !

Je n’insiste pas. Mort de fatigue, je vais m’allonger sur la couchette qui fait face à celle de Pinaud. Le barlu est agité d’un grand frémissement. Il trépide et j’ai l’impression d’être sur la plate-forme d’un vieux tramway.

— On se barre, hein ? fait Bérurier.

— Ça m’en a l’air…

Il va au hublot, mais ne voit qu’une falaise de ciment gris.

— On s’en rend pas encore bien compte…

— Espère un peu, si la mer est mauvaise tu t’en apercevras !

Et puis, soudain, terrassé par la fatigue, je m’endors comme on coule à pic.

* * *

Deux heures plus tard, nous sommes — moi du moins pour commencer — réveillés par une musique mélodieuse qui passe dans le couloir.

Je saute de ma couchette et je vais entrouvrir la lourde. J’aperçois un garçon de restaurant armé d’un instrument à percussion bizarroïde sur lequel il frappe avec un gong. Je l’interpelle.

— C’est le défilé de la fanfare ou quoi ?

Il me sourit, comme dit l’abbé Jouvence.

— J’annonce le second service, monsieur…

J’en suis baba. La Transat fait bien les choses. Cet instrument est tellement plus sympa qu’une sonnette !

Les mots « second service » éveillent dans les abîmes insondés[51] de mon estomac une notion suraiguë de la faim qui en grand secret me tenaillait les entrailles. Point à la ligne !

Je relourde et me mets à beugler :

— Au secours ! Nous coulons ! Les chaloupes à la mer ! Les femmes et les enfants d’abord ! Les flics resteront à bord !

Béru, hagard, se dresse sur un coude, depuis sa couchette supérieure. Il veut se lever, oublie qu’il est si haut perché, se cogne la tronche au plaftard et bascule en avant avec un bruit terrible de vache foudroyée.

À quatre pattes dans la cabine, il geint.

— Quel est le sagouin qui m’a fauché le plancher !

Il a une nouvelle bosse au sommet du crâne et un rouge (qui va devenir un bleu) sur la pommette droite.

Comme j’extériorise mon hilarité avec force, il se fout en boule[52].

— C’est encore un coup à toi, espèce de…

Pinuche, éveillé par l’altercation, se lève à son tour.

Il a les traits tirés et son regard fait penser à celui d’un lapin crevé.

— Je suis barbouillé, annonce-t-il. Je crois que ça vient de mon pancréas…

Je mugis :

— Nous enchose pas avec ton pancréas, hé ! Reliquat humain ! Vous allez commencer par faire un brin de toilette, tous les deux. J’en ai quine de trimbaler des gorets avec moi ! Je ne m’appelle pas Wladimir pour être porcher ! Allez, oust ! lavez-vous, rasez-vous et changez de limace, sans quoi je vous fous par-dessus bord !

Ainsi dopés, voilà mes deux comiques troupiers qui se livrent à des ablutions inhabituelles.

Lorsqu’ils ont terminé, ils sont presque présentables… Nous rallions alors la salle à manger qui se trouve au pont inférieur.

Elle est immense et pleine de dorures… Un gros bourdonnement monte de la vaste salle où s’affaire un personnel impeccable.

Nous avons la table 36. Dans un angle de la grande pièce… C’est une table de quatre couverts où une dame d’un âge incertain est assise.

À notre arrivée, elle nous décoche un sourire velouté au tapioca.

Elle est très certainement Américaine. Elle frise la cinquantaine avec des bigoudis métalliques, porte des lunettes sans monture, est vêtue d’un corsage tango parsemé de fleurettes mauves, d’une jupe à carreaux rouge et vert et elle a au cou un collier[53] d’une grande valeur… documentaire, constitué par morceaux de matière plastique multicolore découpés en forme de cœur[54]. C’est pas un collier, c’est une raison sociale.

V’là la grognace qui se met à nous distribuer de l’œillade gourmande à tout va… Elle jette son dévolu sur moi, sans m’atteindre, puis, constatant que je suis jeune et beau[55] et ayant sans doute le sens du raisonnable, elle hésite entre mes deux loustics… La carrure de Béru, les bonnes manières de Pinuche la font hésiter…

Tandis qu’elle se tâte, nous étudions à fond le gigantesque menu qui nous est proposé…

Le regard du Gros fait « tilt » en biglant la nomenclature des mets.

— On peut se taper ce qu’on veut ? s’enquiert-il avec distinction auprès du maître d’hôtel.

— Mais certainement, monsieur, s’empresse ce dernier (qui n’est pourtant pas le premier venu).

Le Gros se recueille, ferme à demi ses yeux de goret frileux, et demande :

— Faut longtemps pour le ris de veau princesse ?

— Dix petites minutes !

— Alors, pour commencer, vous ferez marcher un ris de veau… Ensuite ce sera une côte de charolais au cœur de laitue braisée… Puis une truite aux amandes… Seulement, pour attendre le ris de veau, vous me donnerez des amuse-gueule… Je sais pas, moi : une terrine de canard et des œufs mayonnaise, hein ?

Le maître d’hôtel qui en a vu d’autres ne bronche pas.

— En dernier, la truite ? s’étonne-t-il seulement.

— Oui, fait Bérurier, bon enfant, comme ça y aura pas besoin de me changer le couvert… Autrement quand on démarre sur le poissecaille, ça chlingue…

— Et comme dessert ?

— Rien, fait modestement le Gros, puisque la truite est aux amandes !

Pourtant, il éprouve un regret. Alors que Pinaud passe sa commande, Bérurier ne peut s’empêcher de demander d’une voix timide :

— Est-ce qu’il pue, le gorgonzola ?

— C’est vraisemblable, monsieur, affirme sans rire l’interpellé.

— Alors, vous m’en mettrez un chouïa, décide cette gloire de la police française.

Il se tourne vers la dame américaine et, galamment, murmure :

— Si la fumée ne dérange pas madame, naturellement !

* * *

Le repas est plein d’entrain. Mes deux compères se figurent en croisière et font les galantins auprès de notre compagne de table. Cette dernière parle un peu le français et Pinaud a « fait » de l’anglais, jadis. Pour le prouver à la dame, il lui récite I wish you a Merry Christmas avec un accent qui ferait dresser des cheveux sur la tête de Yul Brynner. Bref, nous sommes dans une très bonne ambiance.

Bérurier a rapidement éclusé la bouteille de bourgogne blanc et celle de bordeaux rouge qui occupaient notre table. Mis en verve en constatant qu’on a remplacé ces deux victimes du devoir par deux autres bouteilles pleines, il entreprend d’évangéliser notre voisine, laquelle commet l’hérésie de consommer un gratin de queues de langoustes en buvant du lait. Laissant ces messieurs faire du rentre-dedans à la personne que je vous cause, je pique, bille en tête, dans l’enquête. Parce que, enfin, bien que je sois à bord d’un transatlantique, j’ai les pieds sur la terre[56].

Le Vieux en a eu une bonne et savoureuse en nous embarquant sur le Liberté. Comment espère-t-il que nous découvririons les plans ? Je vous l’ai déjà dit (mais avec des crânes de pioche comme vous on ne rabâche jamais assez), il y a un bon millier de passagers avec des tonnes de bagages à bord. Il est impossible de tout fouiller. Et quand bien même j’aurais la possibilité matérielle de le faire, une telle mesure créerait des incidents diplomatiques. Je regarde le populo international qui occupe la salle à manger et je mesure l’immensité de la tâche… Jamais ces gens ne se prêteraient à une perquise… Sans compter que ce serait un sale coup pour la publicité de la Transat. Les étrangers aiment les bateaux français parce qu’on y bouffe bien et qu’on y est peinard !

Alors ?

— À quoi tu penses ? hoquette le Gros, dont la trogne est illuminée comme un 14 Juillet d’avant-guerre.

— À ta bêtise, réponds-je…

Il hausse les épaules.

— Ça devient du parti pris, rouscaille-t-il. Faut que tu soyes cinglant…

Pinaud accapare la dame, en douce. Il lui raconte dans un langage franco-anglais-petit-nègre l’occlusion intestinale qui fut fatale à son oncle Alfred. Leur intimité vexe Bérurier.

— Vise-moi le dabe qui file le train à l’amerloche ! soupire-t-il. À mon âge, si c’est pas dégueulasse ! Qu’est-ce qu’il espère, Pinuche, avec toutes les toiles d’araignée qui lui verrouillent le calbart ?

— Laisse-le, calmé-je. Il va p’t-être attraper une mouche !

Mais le Béru est hargneux…

— Quand je pense, soupire-t-il.

— À quoi ?

— À ma bourgeoise qu’est peinarde pendant la croisière… On en a pour quinze jours aller-retour sur ce barlu ! Elle va drôlement se faire reluire avec le coiffeur !

— Et alors ?

— Comment, et alors ! On voit que t’es pas marrida !

— J’aime mieux pas ! Seulement écoute, Gros, elle ne va plus y trouver de charme à la bagatelle, pendant ces quinze jours !

— Pourquoi ?

— Parce que justement elle sera peinarde. Ce qu’il y a d’excitant, dans l’adultère, c’est la peur qu’on a d’être surpris… Si tu enlèves cette peur, que reste-t-il ? Une partie de jambonneaux, non ? Tu vas voir qu’elle va te regretter, ta morue ! L’absence embellit, Gros… Quand tu vas radiner à la casba, tu seras le beau chevalier errant ! Pour peu que tu changes de chaussettes avant de rentrer et que tu lui achètes pour trois francs de roses pompon, t’auras droit à la grande extase en Gévacolor…

Il me prend la main. Une larme de brave homme brille dans son regard.

— Merci, San-A. Dans le fond, tu es un chic type…

Il réfléchit, tandis que notre Pinaud, qui ne se sent plus, place sa botte secrète : à savoir, l’ablation des amygdales de son beau-frère.

— Ces barlus, c’est sûr, à ton avis ? demande Bérurier… J’aimerais pas faire naufrage, tu sais comme j’ai horreur de la flotte !

— Je sais… Naturellement que c’est sûr, pourquoi, t’as les jetons ?

— Non, mais ça m’ennuierait que ma bonne femme devienne veuve, qu’est-ce qu’elle ferait ! Son amant est marié, on n’a qu’une fortune impersonnelle…

— Elle se foutrait un crêpe noir sur la frime et elle irait faire des ménages, bougre de Ceci-Cela ! Tu vas pas t’attendrir sur ta bonne femme pendant toute la traversée, des fois ! T’inquiète jamais pour une femme, Béru… Les gonzesses ont plus de ressort qu’une montre de précision…

Je me tais, foudroyé par une image… Je viens de dire : un crêpe noir… Du coup ça me branche sur l’affaire… La femme qui a réceptionné les plans de Bolémieux, au Havre, avait un crêpe noir… Elle était habillée tout en noir… Ces vêtements de deuil, elle ne les a pas foutus en l’air. Elle n’en a pas eu le temps et ç’aurait risqué d’attirer l’attention sur elle. Donc les fringues sont dans ses bagages…

Oh ! oui… Oui, oui, oui… Attendez, ne bougez pas. Vous m’agacez avec votre cure-dents, laissez-moi réfléchir… Je crois que je tiens le bon bout… Oui, oui, oui… Ça y est : ça vient, ça se forme, ça se précise, ça se concrétise, ça… Écoutez ! Posons-nous des questions et répondons-y en nous appuyant des deux mains sur la logique… La fille qui attendait Bolémieux à la gare était l’agent ou une alliée de l’agent chargé du transfert des documents. On peut, sans crainte de se tromper, parier une course à pied contre un pied-à-terre qu’elle n’était pas réellement en grand deuil mais qu’elle s’est attifée ainsi pour ne pas montrer son visage… Donc ces nippes, considérées comme un déguisement, ne correspondent pas au ton de sa garde-robe. Ce qui revient à dire que si je trouvais une robe noire et des voiles de crêpe dans une garde-robe « normale », j’aurais cent chances, virgule deux, sur cent de mettre la paluchette sur l’intéressée.

Le problo reste entier pourtant, car il se ramène à rafouiller dans les bagages des clients. Seulement il doit être plus fastoche d’y trouver un attirail de veuve que des documents secrets.

En tout cas, j’ai mon idée…

Une idée lumineuse comme le ring du Palais des Sports un soir de championnat du monde m’inonde la bouée.

Je me lève et salue bien bas miss Duchnock.

— Où tu vas ? s’inquiète Bérurier…

— Faire une promenade sur le pont… On se retrouvera au bar-fumoir pour le thé…

Je les laisse avec leur victime. La vioque, aux anges en se voyant chambrer par deux French men — et quels French men ! — prend des mines de petite fille à qui on propose une partie de touche-touche !

Pinaud se lisse la moustache, et il en profite pour débarrasser icelle des boulettes de crème Mystère qui en mouchettent les pointes. Quant au gars San-Antonio, l’homme qui remplace Astra et les maris en voyage, il file droit à la recherche du jeune officier détaché à sa personne.

Il a toujours sa merveilleuse petite idée, San-Antonio ! Et il la promène le long des coursives, comme un coureur portant le flambeau !

* * *

Je dégauchis le jeune officier dans sa cabine. C’est un petit coin tout ce qu’il y a de ravissant à l’avant du barlu. Sa cabine est meublée en bois clair, les cloisons sont peintes en vert pâle et il y a fixé des reproductions de tableaux de maîtres, car c’est un jeune homme de goût.

Il me fait asseoir et me demande si j’aime le punch. Je lui réponds que hormis les sirops et l’eau de Javel, je suis assez pour tout ce qui se boit.

Voilà mon barman amateur qui se met en devoir de me préparer un truc carabiné : rhum vieux, quelques gouttes d’eau sucrée, un zeste de citron vert, un cube de glace… C’est sensas ! Rien de commun avec ce qu’on peut écluser à Paname dans les bars spécialisés… Au premier godet on se sent mieux, au second on se sent bien, au troisième on ne se sent plus.

— Alors ? me demande-t-il, votre enquête avance-t-elle, monsieur le commissaire ?

— Chaque tour d’hélice risque de m’éloigner d’elle, fais-je doctement en trempant l’appendice qui me sert à détecter les odeurs dans le verre aux parois embuées[57].

Il voudrait bien savoir, le produit de l’École navale, en quoi consiste ladite enquête, mais San-Antonio, vous le connaissez, hein ? C’est le grand silence blanc ! J’ai un cadenas au bec ! Roger-la-Honte : rien vu, rien entendu !

— Pour mener ma mission à bien, attaqué-je, j’ai besoin du concours de tous les stewards… Enfin des stewards de cabine du moins…

Il fait une petite moue peu rassurante…

— Expliquez-vous.

— Voilà : je cherche une femme ayant dans ses bagages des vêtements de deuil. Il est presque certain que la femme en question est habillée normalement… Par conséquent, ces fringues noires doivent se remarquer dans sa garde-robe !

— Et puis ?

— C’est tout. Les stewards qui s’occupent du service-cabine ont toute facilité pour explorer discrètement les tiroirs et autres penderies… Comprenez-moi bien… Il ne s’agit pas pour eux de perquisitionner, mais simplement de se rendre compte si…

Mon interlocuteur a un léger sourire.

— Vous jouez sur les mots, monsieur le commissaire.

— Non, le distinguo est capital. En faisant les rangements habituels dans les cabines dont ils ont la charge, il leur est facile de constater la présence de cette tenue qui, je le répète, doit être insolite…

Il se passe un doigt nerveux entre le cou et le col de sa chemise. Son regard au bleu océanique est assombri par la réflexion.

— Je vais prévenir les commissaires de chaque classe, dit-il… Eux-mêmes contacteront les intéressés…

— Je vous remercie… Quand aurai-je une réponse ?

— Pas avant demain midi… Les stewards ne peuvent agir qu’au cours de leur service du matin, vous pensez bien… Notez que je ne vous promets rien… Je dois en référer au commandant et il peut très bien ne pas être d’accord…

— Dites-lui que c’est d’un intérêt capital pour la France !

— Vraiment ?

— Oui. Avant l’arrivée à New York, je dois mettre la main sur des documents d’une grande importance, il faut qu’on m’aide !

— Comptez sur moi !

Je refuse un nouveau punch et je prends congé de lui.

* * *

Je trouve le tandem Béru-Pinuche au deck principal.

Ces messieurs ont moulé leur égérie et sont en train de ligoter le panonceau programmant les réjouissances… Celles-ci sont nombreuses et variées : d’abord cinéma (on donne Mon thé t’a-t-il ôté ta toux, œuvre primée au festival de Bouffémont, avec Walter Claused dans le rôle principal et la révélation de l’année prochaine, la charmante Maricou Chetoilat) ; après le cinoche y a thé dansant au grand salon, puis, en soirée, courses de chevaux (in english Horses Races)… Demain dimanche, messe dite en la salle de cinéma par le père Colateur et au grand salon sermon protestant du révérend Mac Heuslass… Au début de l’après-midi, exercice d’alerte.

Puis re-ciné (cette fois on passe une vie de Jeanne d’Arc : Je suis en sainte, le triomphe de Cécil Billet de Cent, qui présente une nouvelle version très hardie : d’après lui, Jeanne aurait été ignifugée avant le supplice… ce qui lui aurait permis d’avaler la fumée. Du cinéma Cauchon, quoi !). Re-thé dansant… Loto-Bingo en soirée, puis bal costumé avec la participation de Durand, l’inimitable imitateur, bal présidé par le général Kaunard, chef d’état-major des garçons laitiers cantonnés à Courbevoie, je vous le dis tout de suite…

— On va se marrer, prophétise Bérurier…

J’entraîne mes accessoiristes sur le pont supérieur. Il fait un temps merveilleux… Les côtes anglaises barrent l’horizon et des mouettes immaculées suivent le sillage écumeux du Liberté en poussant des cris de vieilles filles. Je loue trois transatlantiques au steward de deck et nous exposons nos académies au soleil…

Pinaud s’endort rapidement après avoir constaté avec satisfaction qu’il ne craignait plus le mal de mer…

— Et votre Américaine ? demandé-je à Bérurier, qu’en avez-vous fait ?

— Elle est allée faire une sieste, bougonne-t-il. Je voulais lui filer le train, mine de rien, pour lui demander de me montrer ses estampes japonaises, mais cette cloche de Pinaud m’a entraîné… Il est jalmince ! Un vieux jeton comme ça, c’est pas malheureux, dis ! Pour une fois que j’ai l’occasion de rendre la pareille à ma bonne femme !

Il s’étire voluptueusement et allume un cigare qui sent le tuyau d’échappement.

— J’ai toujours rêvé de m’embourber une étrangère, murmure-t-il, nostalgique… Ça doit être bath, non ? Elle te gazouille des trucs que tu piges pas…

Je le console.

— Ce n’est que partouze remise, mon pote ! Moi, à ta place, tiens, j’irais rendre visite à la beauté pendant que le Dabe roupille…

Séduit par ma suggestion, il se dresse.

— C’est pas c… ce que tu dis… D’autant mieux qu’elle m’a affranchi sur le numéro de sa cabine…

— Eh bien alors ! C’est une invitation à la valse, non ?

Décidé, il se lève. Il tire sur les manches de sa chemise neuve, gratte d’un ongle noir une tache de sauce sur sa cravate luisante et disparaît…

Je m’étire. La vie serait belle si je n’avais cette lourde responsabilité sur le râble… Vous mordez le topo ? Je sais que sur ce bateau se trouve, à quelques mètres de moi, ce que je cherche, ce que je dois trouver coûte que coûte, et je n’ai qu’un voile noir à quoi m’accrocher…

Cette histoire de voile de crêpe me tarabuste… Peut-être que la femme ne l’a pas conservé ? Ça n’est pas difficile de s’en débarrasser…

Je jette un regard distrait autour de moi. Les fauteuils sont presque tous occupés. Il y a beaucoup d’Américains qui se prélassent dans des tenues incroyables… Les chemises peintes, les pantalons ou les jupes en tissu léger abondent…

La femme que je cherche est peut-être ici, dans cette même travée ? Peut-être est-ce la personne raboulette qui ligote Life près de Pinaud ? Elle est peinarde… Elle croit que tout a réussi… Elle a empoisonné Bolémieux… Grunt devait sûrement abattre Conseil… Plus de témoins : la route est libre !

L’idée qu’elle ressente de la quiétude me fout en renaud… La garce ! Et dire qu’elle va peut-être m’échapper…

Vous me connaissez ! Quand l’énervement me gagne, faut que je remue… Alors, pour me calmer les nerfs, je me mets à arpenter le pont… Je grimpe un escalier roide et me voilà près des cheminées rouges aux dimensions monstrueuses… Entre les deux cheminées il y a comme une terrasse abritée où s’alignent d’autres transats. C’est la first class qui vient s’allonger le lard à cet endroit… J’avise des jeunes gens qui jouent au palet, des vieux messieurs élégants qui bouquinent des œuvres casse-quenouilles, mais reliées pleine peau de vache : des dames seules confient leur cellulite au soleil…

Quelle humanité en péril ! C’est tout en pleine décomposition, ça, madame ! Ah ! si vous pouviez mater ces tronches, ces corps, ces physionomies !

Des grosses mochetées, gonflées et rondouillardes comme le bonhomme Michelin. (Du reste l’une d’elles a appelé sa petite fille Micheline.) Avec des bourrelets aux cuisses, au bide, au fignedé… Des nichons pareils à des sacs de farine, des bajoues. Le tout couvert de peinture, d’or, de soie, de prétention… Couvert d’imbécillité… Des sourires lippus ; des regards visqueux comme des beignets mal cuits ! Ah ! les belles dames rupinos ! Bien faisandées, varicées, cellulitées, engraissées, mais dignes ! Dignes avec du rouge aux lèvres et aux joues, du noir et du vert et du bleu et du violet aux châsses ! Et jaunes aussi… C’est jaune et ça ne sait pas !… Jaune verdâtre, comme toutes les barbaques gâtées ! Car elles sont gâtées, ces dames… Par la chance… d’accord ! Mais gâtées aussi par l’âge ! Gâtées par leur mari, et gâtées par tous les pores de la peau. Gâtées du haut en bas, de bas en haut, de gauche à droite… Gâtées au-dedans et au-dehors… Et elles attendent des miracles du soleil. En v’là un qu’est pas dégoûté : promener ses beaux rayons sur de la viande avariée ! Il n’a pas de dignité, ou alors il protège les mouches bleues ! Il leur veut du bien ! C’est pas possible autrement !

Elles prennent des mines, des poses, des attitudes, les gravosses ! Bouche en sortie de secours pour œuf pressé ! Mirettes aux cils clapoteurs… Elles vampent, elles troublent, elles fourragent dans les regards comme dans leur sac à main… Elles font l’inventaire des messieurs… Et eux, bonnes crêpes, jouent le jeu… Chemisettes, foulard de soie, futal de flanoche, crins calamistrés. Bravo, Cadoricin !

« Vous avez perdu vos lunettes de soleil, chère madeume ! »

« Oh ! merci messieur, vous êtes bien n’aimable ! »

Et allez-y ! À l’abordage ! Le sabre au vent !

« Qu’est-ce que vous faites ceu soir ? »

L’emballage ! La grande kermesse du Prends-moi-toute ! Tombola au bénéfice des laveries automatiques Machin… Premier lot : une Brosse-à-faire-reluire… Deuxième lot : une Paire-de-patins… Troisième lot : un exemplaire du Kamasoutra tiré sur japon impérial numéroté de droite à gauche !

Je me carapate de là ! Y a des moments où mes semblables m’ulcèrent. Je me contemple en eux comme en un miroir déformant ! Oh, c’te gueule ! c’te gueule, c’te binette !

De mon allure souple et dégagée, je franchis l’espace séparant les deux cheminées et je perçois alors des aboiements.

Sur un bateau c’est plutôt curieux… Me fiant à mon ouïe, je grimpe un nouvel escadrin et me trouve dès lors sur une nouvelle plate-forme. Une porte basse est ouverte devant moi. Je m’aventure… Elle donne sur le chenil, car les chiens-chiens à leur douairière ne sont pas admis ailleurs qu’ici… J’avise une succession de grandes cages munies de barreaux… Deux représentants de l’espèce canine se font tartir dans deux boxes différents. L’un est un abominable pékinois aux yeux en boule de loto. L’autre un énorme boxer bringé à l’aspect peu engageant.

Je réconforte les deux bêtes de ma voix enchanteresse.

« C’étaient des bons chiens-chiens, ça madame…, etc. »

Le pékinois est réfractaire comme une brique à mon charme. Mais le boxer, bon bougre, se met à battre la mesure avec son moignon de queue… J’ai envie de les caresser. Les animaux sont réconfortants parfois… Lui, malgré ses dents en croc, ses babines dégoulinantes et son énorme collier à clous est très sympathique.

Comme je risque ma main à travers les barres de fer, une ombre se profile dans le chenil.

Je relève la tête et je trouve devant moi une gentille petite fille au regard d’azur…

Elle est mignonnette avec sa poitrine d’adolescente et son air stupide.

Qu’est-ce que je voulais encore vous dire à son sujet ?

Ah ! oui…

Elle est en grand deuil !

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