La laideur d’un enfant désarçonne beaucoup plus que celle d’un vieillard. Même ceux qui n’ont pas vécu se doutent que cette aventure réserve d’horribles surprises et qu’on en sort altéré. Que dire de celui qui n’a pas eu besoin de traumatismes pour être atroce ? On ne peut pas le qualifier de défiguré, il est né comme cela. Dans le cas d’Elephant Man, on explique la monstruosité par un drame survenu lors de la grossesse. Énide n’avait pas connu de choc particulier quand elle était enceinte : la sale gueule de Déodat décourageait toute tentative de compréhension.
On eut beau retarder au maximum sa scolarisation, il fallut se résoudre à l’envoyer au CP à l’âge de six ans. Les parents eurent tellement peur des persécutions qui l’attendaient qu’ils préférèrent ne pas l’en avertir. Ils misèrent sur l’intelligence de leur fils, qu’ils savaient très supérieure à la leur. Ils furent bien inspirés.
Le premier jour d’école eut de quoi le dégoûter du genre humain. Déodat n’avait jamais fréquenté d’enfants de son âge : il s’était vaguement attendu à rencontrer ses alter ego, des êtres qui l’auraient compris, des frères. Il découvrit une bande de brutes d’une méchanceté et d’une bêtise atterrantes. Non seulement aucun élève ne lui adressa la parole, mais tous parlèrent de lui en sa présence :
— Tu as vu celui-là ?
— Il est trop moche !
— Moi, je m’assieds pas à côté de lui !
Quand l’instituteur fit la liste des présences, on apprit son prénom.
— Déodorant ! cria un gosse.
La classe éclata de rire. On ne l’appela dès lors que Déodorant.
L’instituteur essaya d’y mettre bon ordre, sans conviction, hélas. Lui-même semblait s’empêcher de rigoler.
En plus, la majorité des mômes se connaissaient depuis l’école maternelle. Un esprit de corps et une hiérarchie sévissaient déjà. Ce ne fut pas pour favoriser l’accueil du nouveau.
Après les présentations, il y eut une première récréation. Déodat, qui n’avait plus d’espoir du côté des garçons, tenta d’approcher le groupe des filles. Elles s’enfuirent en poussant des hurlements de terreur. Il en entendit une qui criait :
— Celui-là, s’il me touche, je vomis !
L’intrus passa le reste de la demi-heure à observer les activités des enfants et à se rendre compte qu’il souffrait. Il savait la cause de son supplice : lui aussi, quand il se voyait dans le miroir, il avait envie de se fuir. « Moi, je peux facilement ne pas me regarder. Eux y sont obligés », comprit-il.
Il parvint à ajourner son mépris : « La première fois que je me suis vu, j’ai réagi comme eux. Ils vont peut-être s’habituer. »
De retour en classe, il subit l’ostracisme avec une indifférence moins feinte qu’au début. L’instituteur remarqua son courage et l’admira.
À la fin de la journée, Énide vint le chercher. Il se jeta dans ses bras et la serra si fort qu’elle soupçonna le désastre. Elle n’osa pas le questionner. Tandis qu’ils rentraient chez eux main dans la main, l’enfant demanda :
— Qu’est-ce que c’est, déodorant ?
— Quelqu’un t’a dit que tu sentais mauvais ? s’insurgea la mère.
— Non, répondit-il avec inquiétude. C’est un mot que j’ai entendu.
— Je t’expliquerai à la maison.
Dont acte. Il contempla le stick, enleva le bouchon, respira la roulette : cela sentait la vanille. Il lut ce qui était inscrit dessus.
— Je ne comprends pas à quoi ça sert.
Énide mima le geste et expliqua l’utilité de l’objet.
— Mais tu es trop jeune pour en avoir besoin, continua-t-elle.
Déodat enregistra ces données et décida que ce surnom n’était ni positif ni négatif : il s’en accommoderait. Il n’était pas dupe des intentions malveillantes des autres, mais il feindrait de ne pas les remarquer.
Le lendemain, l’instituteur s’aperçut que l’enfant lisait à la perfection.
— Qui t’a appris ?
— Personne.
— Et écrire ?
— Je n’écris pas comme vous.
— Montre.
Déodat traça les lettres en caractères d’imprimerie : il les reproduisait telles qu’il avait pu les lire et s’étonnait de l’écriture cursive de l’adulte. Preuve que le gosse avait appris seul.
— Je t’enseignerai l’écriture cursive, d’accord ? C’est plus beau.
« Et comme ça, tu verras moins la cruauté des mômes », pensa-t-il.
Les enfants comprirent que la monstruosité de leur condisciple n’était pas uniquement physique. Déodat ne la mit pas en avant. Il n’eut aucune des attitudes que l’on prête aujourd’hui aux enfants surdoués : il était trop intelligent pour penser qu’il ne lui restait rien à apprendre. Même quand il savait, il s’intéressait à la manière dont l’instituteur expliquait. Et lorsqu’il n’écoutait pas, il observait les élèves à la dérobée : un instinct le poussait à la camaraderie. Ceux qui le huaient en groupe, pris isolément ne semblaient pas disposés à le détester. La récréation n’était pas le moment le plus opportun pour s’approcher d’eux, qui cessaient alors d’être des individus pour devenir une cohorte. L’idéal consistait à échanger quelques paroles banales pendant la pause. L’enfant répondait au pestiféré sans craindre de lui être associé. Peu à peu, l’exclu eut établi ce genre de contact anodin avec chaque élève. Deux mois plus tard, il jouait avec les autres dans la cour, sans que le groupe ait remarqué son stratagème.
L’agressivité à son égard n’avait pas disparu pour autant. Un jour que l’instituteur le félicitait pour ses performances en calcul, un petit pervers répéta haut et fort un slogan publicitaire :
— Déodorant hyperperformant, vingt-quatre heures sans transpirer !
La cible eut l’habileté d’éclater de rire avec la classe entière. Moyennant quoi, la moquerie disparut très vite. Le sobriquet ne tarda pas à être écourté en Déo, qui pouvait passer pour le diminutif de son prénom véritable.
Autre facteur d’exclusion, Déodat était le seul de l’école à ne pas avoir chez lui de téléviseur. Il interrogea ses parents à ce sujet, qui se montrèrent inflexibles : à les entendre, la télévision était l’invention du Diable. Leur fils, qui voulait s’en rendre compte par lui-même, manœuvra en stratège. Il examina chaque élève comme un général passe ses troupes en revue et décida de s’adresser à Axel :
— Si je te fais ton devoir de calcul, je peux venir regarder la télé chez toi mercredi après-midi ?
Plutôt content d’échapper à la perspective d’une mauvaise note, Axel accepta. Déodat annonça à sa mère qu’il était invité chez un copain le mercredi suivant, Énide s’en émerveilla :
— Tu as un copain ?
Elle se rendit compte aussitôt de ce que son enthousiasme avait d’insultant et affecta de ne pas s’émouvoir d’un phénomène aussi normal.
Au jour dit, la maman d’Axel réprima un haut-le-cœur en rencontrant le fort en thème et mit sa sale gueule sur le compte de la bosse des maths. Le devoir de calcul expédié, les deux enfants s’installèrent devant un somptueux téléviseur et regardèrent les fameux programmes du mercredi après-midi.
À sa honte, car il eût préféré réagir comme ses parents, Déodat adora. Il suffisait de se laisser emporter par ce tapis volant de lumière et de son, on était embarqué dans un monde peuplé de personnages fabuleux, dont les péripéties étaient racontées à une vitesse supersonique, avec des onomatopées étranges et des refrains au goût de bonbons. Au nom de quoi le privait-on de cet enchantement ?
Axel n’était pas très malin. Il semblait tenir de sa mère, qui passa l’après-midi dans la pièce d’à côté à marmonner au téléphone, ou plutôt à croire qu’elle marmonnait car Déodat n’avait qu’à tendre l’oreille pour entendre : « Je te jure, un vrai petit monstre. Axel ne s’en aperçoit pas parce qu’il est un enfant. Tu crois que je dois prévenir mon mari ? »
Manifestement, elle s’en abstint, car vers dix-huit heures entra un homme qui s’exclama :
— C’est quoi ce troll ?
— Bonsoir monsieur, répondit l’insulté avec une politesse appuyée.
Une demi-heure plus tard, Énide vint rechercher son fils. Rien qu’à la manière dont les parents d’Axel la dévisagèrent, elle sut que le physique de son enfant avait fait grande impression. « Non, ce n’est pas génétique », fut-elle tentée de leur dire.
— Tu as aimé ton après-midi, mon chéri ? demanda-t-elle en chemin.
— Oui. Est-ce que je peux retourner chez Axel mercredi prochain ?
Elle y consentit. Ce devint un rituel hebdomadaire. L’énigme s’approfondit : comment des gens qui possédaient un téléviseur aussi magique et qui passaient à le regarder le plus clair de leur temps pouvaient-ils demeurer bêtes et pire que bêtes, vulgaires et médiocres ? Comment les prodigieux dessins animés ne leur élevaient-ils pas l’esprit ? Déodat voulut en savoir davantage et demanda à Axel s’il pouvait dormir chez lui.
— Pas de problème, répondit le copain.
Le mercredi suivant, Énide ne vint pas chercher son fils à dix-huit heures trente et l’enfant découvrit enfin le déroulement d’une soirée chez les autres. Ce fut fantasmagorique : on resta tout le temps devant la télévision. Vers vingt heures, la maman commanda une pizza qui ne tarda pas à être livrée et qu’elle servit sur des plateaux : ainsi, on ne dut pas s’attabler et on n’interrompit pas la contemplation.
Les programmes, en revanche, changèrent et devinrent moins bien. On vit de vraies personnes. Elles disaient des choses d’un intérêt contestable. Elles avaient un parler très laid qui semblait impressionner la famille d’Axel. Parfois, la maman demandait si quelqu’un voulait une nouvelle part de pizza. Le père tendait son assiette tout en intimant le silence de l’autre main.
Déodat essaya de se concentrer sur ce qui était dit. À peine commençait-il à comprendre le sujet abordé que celui-ci changeait. L’unique point commun entre chaque thème était un genre d’ennui sinistre.
Des publicités plutôt amusantes interrompirent ce pensum, mais après ce fut pire. Il y eut une dispute entre plusieurs individus qui parlaient chacun au nom de la France comme si elle leur appartenait. Il avait dû se passer quelque chose de grave dans un épisode précédent.
— Ça t’intéresse ? chuchota Déodat à l’oreille d’Axel.
En guise de réponse, celui-ci haussa les épaules d’un air vaseux.
— On va se coucher ? suggéra l’invité.
Le père les fit taire d’un geste. Les deux enfants filèrent dans la chambre d’Axel.
— Vous regardez la télévision tous les soirs ? demanda Déodat.
— Mes parents aiment être informés.
— Mais toi, ça t’embête, non ?
— Oh, tu sais, répondit-il avant de poser sa tête sur l’oreiller et de s’endormir.
Cette attitude le plongea dans une perplexité profonde. Comment le copain pouvait-il supporter de s’ennuyer à ce point ? Il ne semblait pas obligé de rester là : ils avaient eu le droit de s’en aller sans demander la permission. Alors pourquoi subissait-il cette émission ?
La chambre d’Axel regorgeait de jouets. Depuis le temps que Déodat venait chez lui chaque mercredi, jamais ils n’avaient joué avec aucune de ces merveilles. S’il n’avait pas eu peur de réveiller le copain, il aurait ouvert ces boîtes bien rangées, il aurait touché ces objets de désir, Lego, voiture Batman, soldats Duplo. Il osa penser qu’Axel n’était peut-être pas très malin. Et il n’exclut pas que l’omniprésence de la télévision ait joué un rôle dans cette affaire. Non que les programmes soient forcément en cause. C’était comme si l’appareil lui-même avait capturé la volonté d’Axel.
Le lendemain, il éprouva du soulagement à aller à l’école, qu’il n’aimait guère, pourtant. Il eut l’impression de rejoindre un monde préservé du néant. Il entendit à la cantine Axel dire des horreurs sur lui (« Il mange salement, il ne se déshabille pas pour dormir ») et vint lui demander la cause de cette trahison.
— Oh, tu sais, répondit l’ex-copain avec un haussement d’épaules, c’est pour dire quelque chose.
— Je ne viendrai plus chez toi le mercredi.
— Pourquoi ?
Déodat sut que le problème d’Axel dépassait de beaucoup la bêtise. Il devait y avoir un rapport avec la télévision, sans qu’il puisse en voir la nature. Il ressentit un peu de peine à l’idée de ne plus voir les fabuleux dessins animés.
Ses parents s’inquiétèrent de la fin de ce qu’ils avaient pris pour une amitié.
— C’est si grave, ce qu’il t’a fait ?
— Non.
— Alors pardonne-lui.
— Je lui pardonne. Ce n’est plus comme avant, c’est tout.
La notion d’amitié n’avait pas encore effleuré l’enfant. Il n’en éprouvait pas un besoin particulier. En cela, il se conduisait noblement : l’amitié n’apparaît pas pour combler un appétit. Elle surgit quand on rencontre l’être qui rend possible cette relation sublime.
Déodat voyait qu’à l’école, certains élèves étaient amis. Il interprétait cela comme un pacte, une loyauté. Cela lui inspirait du respect, sans plus. Par ailleurs, même s’il n’en avait guère souffert, il avait su le prestige qu’Axel avait tiré de ses médisances à son sujet. De voir que tant d’enfants s’étaient pourléchés d’une telle bassesse ne lui donnait pas envie de se rapprocher de l’un d’entre eux.
Un jour qu’il jouait dans la cour à la balle aux prisonniers, il reçut sur la tête une fiente d’oiseau. Il ne comprit pas tout de suite ce qui s’était passé. Les hurlements de rire des autres le renseignèrent. Il courut aux toilettes se regarder dans le miroir et vit qu’une substance blanchâtre recouvrait ses cheveux. Il n’osa pas y mettre les doigts. À sa stupéfaction, une joie immense s’empara de lui. Tandis qu’il rinçait sa chevelure sous le robinet, il essaya d’analyser son excitation : « Nous étions une centaine et c’est tombé sur moi. L’oiseau m’a choisi. »
D’instinct, il sut qu’il fallait garder pour lui cette interprétation. Si la classe savait que cette malchance lui apparaissait comme une élection, son compte était bon. Il avait conscience qu’il ne risquait pas de convaincre qui que ce soit de son explication. Pour autant, il n’en doutait pas.
Si Déodat avait été un apprenti messie, il aurait traduit ce signe en termes de symbole divin. Mais il avait cette tendance rare à voir les choses pour ce qu’elles étaient et à les trouver formidables pour cela. Il vécut cet épisode comme une illumination. Un monde nouveau s’ouvrait à lui : celui des oiseaux.
Il regretta de ne pas avoir eu le réflexe de regarder le fienteur. Il ne savait même pas s’il s’agissait d’un pigeon, d’un moineau ou d’une autre espèce.
Lui que les humains commençaient à décourager se réjouissait de recevoir une invitation si claire à lever les yeux vers les véritables habitants du ciel. Pourquoi inventer la figure de l’ange alors que l’oiseau existe ? La beauté, la grâce, le chant sublime, le vol, les ailes, le mystère, cette gent avait toutes les caractéristiques du messager sacré. Avec cette vertu supplémentaire qu’il n’était pas nécessaire de l’imaginer : il suffisait de la regarder. Mais regarder n’était pas le fort de l’espèce humaine.
« Ce sera le mien. C’est déjà le mien », décida Déodat. Contempler cette stupéfiante catégorie du réel qui vivait quelques mètres au-dessus de nous. Il ne s’agissait pas d’observer l’inobservable : même sans jumelles, l’oiseau s’offrait à la vue. Sans grand rapport avec notre race et pourtant sans lui être exagérément étrangère, l’espèce aviaire accomplissait ce prodige d’une civilisation parallèle, d’une coexistence pacifique.
De retour dans la cour, l’enfant scruta les branches des marronniers. Il vit les passagers ailés de Paris : piafs, pigeons, et d’autres dont les noms lui étaient encore inconnus. Il se jura d’apprendre à identifier chacun.
— Déo, tu joues ? cria un môme.
Il rejoignit la partie de balle aux prisonniers où il marqua contre son camp plusieurs fois d’affilée. On finit par l’exclure.
Incapable de penser à autre chose qu’à sa conversion, il attendit la sortie avec une impatience douloureuse. Dès que retentit la sonnerie libératrice, il courut jusqu’à la rue où sa mère, fidèle au poste, lui ouvrit les bras.
— Avons-nous à la maison un livre sur les oiseaux ?
— Non.
Le visage de l’enfant se décomposa. Énide eut heureusement le bon réflexe :
— Dans le dictionnaire, tu verras sûrement des oiseaux.
La planche « Oiseaux » de l’antique Larousse illustré emplit les yeux de Déodat de sa richesse. Il resta couché sur le ventre pendant des heures à la contempler, en proie à un émerveillement absolu.
Le dictionnaire avait réuni en une page toutes les familles aviaires. Passereaux, rapaces, échassiers, palmipèdes se chevauchaient en un foisonnement que la nature n’aurait pas permis. C’était une œuvre d’art, une profusion de couleurs et de grâce.
Le petit garçon eut l’instinct scientifique de regarder aussi les autres planches du Larousse : il s’offrit les félins, les poissons, les dinosaures, les serpents — aucun doute, seule la planche des oiseaux lui produisait cet effet. Il y avait pourtant au moins autant de couleurs sur la planche des poissons, mais il ne ressentit aucune attirance pour ces espèces aux faces perplexes ou contrariées.
L’illustrateur du dictionnaire avait donné aux oiseaux des expressions énigmatiques, mais intraduisibles en termes d’humeurs humaines : les poissons tiraient la gueule, les oiseaux conservaient leur mystère.
Il regarda aussi aux entrées des espèces répertoriées sur la planche. Joie ! Dans sa générosité, le Larousse montrait, à l’entrée « Merle », un spécimen mâle et son épouse la merlette, à l’entrée « Mésange » la mésange bleue — ces pages regorgeaient d’oiseaux. Il fallait les feuilleter toutes sans exception : on ne savait jamais sur quelle espèce secrète on allait tomber entre deux feuillets, comme un promeneur découvre un envol entre deux taillis.
Auparavant, Énide devait venir réveiller son fils à sept heures du matin afin qu’il se prépare pour l’école. Désormais, elle trouvait l’enfant déjà éveillé, couché sur le tapis du salon devant le dictionnaire ouvert. À chaque fois, elle lui demandait depuis combien de temps il était levé. La réponse ne différait jamais :
— Je ne sais pas.
— Je préférerais que tu dormes, mon chéri. Tu en as besoin.
— J’ai encore plus besoin des oiseaux.
— Tu les connais tous, maintenant.
— Non. Il y a aussi ceux qui ne sont pas dessinés. Et puis ce n’est pas seulement pour les découvrir. C’est d’abord pour être avec eux.
Une voisine apprit la passion du fils du cuistot pour les oiseaux. Elle proposa au petit de venir chez elle voir son canari. Déodat retourna chez lui en proie à l’indignation la plus forte.
— Maman, Johnny est dans une cage ! Madame Bouton est un monstre.
— Les gens qui ont des oiseaux les mettent forcément dans une cage. Sinon, ils s’enfuient et ils meurent. Le climat d’ici ne leur convient pas.
— Alors, il faut les ramener dans leur pays.
— Ce n’est pas possible.
L’enfant demeura longtemps prostré, incrédule. Le sadisme de ses congénères le révulsait.
Énide, qui était sur le point d’acheter des bengalis en guise de cadeau de Noël pour son fils, éprouva un profond soulagement à l’idée d’éviter une erreur pareille. Elle se procura dans une librairie Les Oiseaux du monde, publié chez Bordas.
Et ce fut ainsi que, pour le Noël de ses six ans, Déodat reçut le livre qui devait lui tenir lieu de bible. Le guide répertoriait d’abord les quatre-vingt-dix-neuf espèces de non-passereaux avant d’explorer les soixante-quatorze espèces de passereaux : taxinomie pour le moins bizarre mais qui ne perturba pas le jeune lecteur.
Cette classification absurde s’expliquait sans doute par le fait que, pour la plupart des gens, l’amour des oiseaux correspondait en réalité à l’amour des passereaux. En effet, comment ne pas éprouver de tendresse envers les mésanges, les fauvettes, les bouvreuils et les rouges-gorges ? Déodat les adorait, mais pas plus que les rapaces ou les colombidés. Il découvrit ultérieurement que les psittacidés et surtout les palmipèdes étaient pour beaucoup d’humains des sujets de moquerie. Ainsi, des culs-terreux s’autorisaient à tourner en dérision d’aussi nobles familles : il n’en revint pas. Décidément, il n’y avait pas de limites à la bassesse des hommes. Qui a vu la splendeur d’un escadron d’oies sauvages ne peut que s’incliner devant ces aristocrates du ciel.
Les oies n’étaient pas les seules victimes de l’imbécile mépris humain. Déodat apprit qu’une grue était synonyme de femme vulgaire, qu’un canard renvoyait à une grande variété de comparaisons grotesques, comme sa malheureuse cousine la dinde. Il poussa plus loin son étude et trouva quelque soulagement en constatant qu’il s’agissait surtout d’un vice de la langue française. En anglais, la dinde s’appelait turkey, ce qui lui valait la révérence due à la Sublime Porte. En japonais, le canard se nommait kamo, ce qui sonnait proche de la divinité, et la grue, qui portait le beau nom de tsuru, était carrément l’objet d’un culte.
Il y aurait une thèse à écrire sur le besoin qu’a éprouvé le français de ridiculiser ces animaux splendides. D’instinct, Déodat soupçonna que la jalousie devait y avoir joué un grand rôle. Depuis le siècle de La Fontaine, on sait que susciter l’envie porte malheur, en France plus qu’ailleurs.
En compensation, le fameux film de Hitchcock qui s’intitulait du nom même de son obsession et qu’il vit sans tarder ne le choqua pas. Ni haine ni mépris dans Les Oiseaux, rien que la haute conscience de la prépondérance du règne ailé. Oui, si les oiseaux le voulaient, ils détruiraient facilement l’espèce humaine. Raison de plus pour s’émerveiller, non pas de leur bienveillance — ce n’était pas le mot juste —, mais de leur noble indifférence à l’homme.
Déodat décida de s’inspirer autant que possible de cette attitude envers ses condisciples. Les enfants de sa classe étaient comme tous les autres, irrécupérables. Cela n’en faisait pas des démons, ils ne méritaient aucun châtiment. Il fallait seulement qu’il apprenne à vivre comme les oiseaux vivent, pas avec les humains, mais parallèlement à eux, à quelques mètres d’eux. Même quand un moineau mangeait dans la main d’un homme, il demeurait entre ces deux règnes une distance infranchissable : ce qui sépare une espèce qui vole de celle qui rampe.
L’enfant, qui vénérait sa mère, éprouva le besoin de savoir si elle aimait ses élus.
— J’aime les oiseaux, dit Énide, mais pas plus que les chevaux ou les éléphants. Les oiseaux sont magnifiques mais ils ne sont pas très attachants.
Déodat réfléchit avant de répondre :
— Ce que tu dis est vrai. Et c’est aussi pour ça que je les aime si fort.
— Toi qui es si tendre, toi qui ne perds pas une occasion de m’embrasser ?
— Oui. Toi, j’ai besoin de t’aimer comme ça. Mais l’amour pour les oiseaux est différent, et tout aussi indispensable.
Énide regarda son fils avec l’admiration perplexe qu’il ne cessait de susciter en elle. Un enfant de sept ans qui tenait de tels propos, c’était quelque chose. On lui avait fait passer les fameux tests. Son quotient intellectuel de 180 laissait présager tout ce que l’on voulait. Pourtant, Énide savait que son fils valait bien mieux qu’un surdoué. C’était un génie, il créait ses propres lois, indifférent aux paradigmes convenus de l’intelligence.
Les examinateurs lui avaient demandé, à titre de vérification, si l’enfant s’ennuyait à l’école et se montrait insupportable en classe. Elle avait aimé les détromper :
— Il est très sage. Il regarde par la fenêtre.
Déodat avait fait ce constat : il n’existait pas de fenêtre d’où l’on n’apercevait pas au moins un oiseau. Il plaignait ceux qui se passionnaient pour les chevaux, les poissons ou les serpents, car cette loi de la fenêtre ne fonctionnait pas avec ces espèces. À la réflexion, la loi de la fenêtre ne fonctionnait qu’avec les oiseaux : les insectes disparaissaient l’hiver.
De tous les animaux sauvages, l’oiseau était le seul que l’on côtoyait au quotidien, chaque jour de l’année. Les uniques lieux où il était rare de les voir étaient la pleine mer et les déserts : ils coïncidaient avec les endroits où l’on croise peu d’hommes. Cette observation suggérait que l’oiseau était pour ainsi dire le frère noble de l’homme. Sa présence perpétuelle rappelait à l’espèce humaine ce qu’elle aurait pu être si elle n’avait cédé à la curieuse séduction de la pesanteur.
Il s’agissait d’une fraternité morganatique : aucun risque que l’oiseau partage ses privilèges aristocratiques avec l’humanité. Mais celle-ci pouvait à tout instant lever les yeux vers le ciel et rêver à la vie de celui qui osait voler.
L’envol relevait forcément de l’audace. À l’origine, aucune espèce ne volait. Un jour, il y a des centaines de millions d’années, une bestiole avait non seulement conçu ce rêve inédit mais aussi tenté de le réaliser. On repense avec une émotion justifiée aux pionniers de l’aviation. Se souvient-on des premiers animaux qui ont risqué leur vie dans cette expérience insensée ? À cette époque, il y a bel et bien eu un choix. L’homme appartient à l’espèce qui a choisi le sol.
Une aristocratie en entraînant une autre, celui qui avait choisi le ciel avait également inventé le chant. Si l’on peut imaginer un stade archaïque du langage où la musique ne se dissociait pas du sens, c’est grâce à l’oiseau. Il faut le pauvre cerveau humain pour créer une théorie comme celle de l’art pour l’art. Le merle et le rossignol savent sans le formuler que la catégorie du seulement beau est une ineptie et d’ailleurs qu’elle n’existe pas. S’ils chantent à un tel degré de beauté, c’est pour assurer le plus immense essor à la délivrance. Ce que dit le chant du rossignol le plus inspiré, c’est qu’il n’y a pas de limites au sublime, ni à l’émotion qu’il peut susciter.
Ce qui émouvait Déodat, c’est que tous les chants d’oiseaux n’étaient pas beaux. Certaines espèces magnifiques avaient un cri atroce, comme le héron ou le geai. Le cas du héron était particulièrement pathétique : peu d’oiseaux ont à ce point l’apparence d’un prince, qu’il soit en vol ou au sol. Que le parler de ce prince ressemble au raclement de gorge d’un scrofuleux donnait du grain à moudre aux fables rapportant le ramage au plumage.
C’était cela aussi que Déodat prisait dans cette gent : les oiseaux, pour sublimes qu’ils fussent, avaient leurs incohérences, leurs tentatives ratées, leurs bizarreries. Il ne s’ennuyait jamais en les observant : ils constituaient un règne avec ce que cela suppose d’intrigues, de héros et de bouffons. De l’antique archéoptéryx à la futuriste sterne arctique, du folklorique gypaète barbu à l’incongru tichodrome échelette, du coucou sans-gêne au pélican oblatif, de la linotte simplette au technologique pic épeiche, tous les rôles étaient représentés.
De même que le féru de littérature ne peut se résoudre à avoir un seul livre de chevet, Déodat était incapable d’avoir un oiseau favori : comment choisir entre la chouette effraie (quoi de plus déchirant que son cri ?), la sarcelle d’été (cette démarche si gracieuse), la buse variable (cette manière de se figer dans le ciel avant de fondre), la sittelle torchepot (l’humour avec lequel elle escaladait à l’envers), le roitelet (son volume de rocher Suchard), la poule d’eau (quelle jolie bestiole !), la tourterelle turque (ce regard si doux) ? Chaque fois qu’il découvrait dans le Bordas une nouvelle sorte d’oiseau, il en sautait de joie.
« Quand je les aurai rencontrés en vrai, je pourrai peut-être en préférer un », pensait-il. Déodat avait conscience de son handicap : être un enfant de sept ans, citadin de surcroît, ne lui permettait pas d’aller observer ces merveilles dans leur habitat. Pour autant, il observait ce que Paris mettait à sa disposition : les pigeons et les piafs. Ces derniers le ravissaient : les moineaux, petits moines sautillants des trottoirs, hôtes légers du pavé, à l’impertinence gouailleuse, crève-la-faim à l’affût de l’aubaine, ils étaient les jeunes gens de Paris, et les moinettes étaient les jouvencelles parisiennes fières de leur minceur invétérée. Quant aux pigeons, le mépris dont ils étaient l’objet les identifiait clairement aux Parisiens vieillissants. Était-ce leur faute s’ils prenaient de l’âge, du ventre et des manières un peu lourdes ? Vieillir à Paris engendrait plus de vexations qu’ailleurs. Encore heureux qu’il y ait des compensations : la joie avec laquelle le pigeon chie sur un monument le console du dédain des coquettes et des rafles de la police.
Dans les parcs parisiens, Déodat put observer la noirceur sans concession des corneilles, et le long de la Seine, des mouettes, qui affectaient, comme certains provinciaux, d’être nées là : « Il n’est bon bec que de Paris », semblaient-elles dire. Villon l’avait déjà compris : les oiseaux, comme les autres, subissent l’attraction parisienne.
Il n’empêche qu’il tardait à l’enfant, non pas tant de voler de ses propres ailes que d’aller observer ailleurs les espèces innombrables du règne aviaire. Verrait-il un jour de ses propres yeux l’accenteur mouchet, la frégate et le bruant hudsonien ? Pourrait-il se remplir l’âme du spectacle d’une migration de bernaches ? Même le vautour, presque aussi détesté que la hyène, suscitait sa sympathie : il comprenait les peuples qui livraient leurs cadavres à ce nettoyeur rapide.
À l’école, la passion ornithologique du garçon n’eut pas d’influence sur sa réussite scolaire mais le rendit à sa solitude originelle. Les parents furent convoqués :
— Votre fils, qui avait beaucoup d’amis au CP, n’adresse plus la parole à ses anciens camarades. Vous êtes au courant ?
— Assez pour savoir que c’est son choix.
— Déodat est supérieurement intelligent et il le sait. Il ne faudrait pas l’encourager dans cet isolement méprisant.
— Ce n’est pas du mépris. Notre enfant ne pense qu’aux oiseaux.
— Vous comptez faire de lui un ornithologue ?
— Nous comptons le laisser décider de sa vie.
— C’est dommage, quand même. Un tel cerveau pourrait trouver meilleur emploi.
Glacée, Énide coupa court à l’entretien et entraîna son mari hors du bureau du proviseur.
— Quel pauvre type, celui-là !
— Tu as raison, ma chérie. Nous ne raconterons rien de cet échange au petit.
La vérité était que Déodat avait d’abord voulu se prouver que son intégration parmi les enfants était possible. Mais dès qu’il n’en avait plus douté et qu’il avait pu constater le peu de valeur d’une camaraderie, il s’était détourné de toute vie sociale. La contemplation du moindre moineau de la cour lui apportait tellement plus que la fréquentation de ceux qui, après l’avoir appelé Déodorant, ne le nommaient plus autrement que l’Enfienté.