Après le baccalauréat, alors que tous les élèves réputés intelligents tentaient HEC ou Polytechnique, voire Centrale, Ponts-et-Chaussées ou les Mines de Paris, Déodat fit des études de biologie à la Sorbonne et puis se spécialisa en ornithologie.

Il consacra sa thèse de doctorat à la huppe fasciée. Les professeurs, intrigués par ce jeune homme d’une laideur à ce point remarquable, le surnommaient Riquet à la Huppe. Il approuva ce sobriquet dont il salua la justesse étymologique, houppe et huppe constituant les deux versions du même mot.

Ce surnom lui allait d’autant mieux que, comme le personnage de Perrault, il plaisait à tous, et particulièrement aux femmes. Avec le temps, il cessa d’accepter leurs si nombreuses avances et devint même très inaccessible, ce qui ne fit que renforcer sa réputation.


Quand il eut vingt-trois ans, le médecin qui le suivait décréta qu’il pouvait désormais se passer du corset qu’il portait depuis huit années :

— Le mal est stabilisé, dit le docteur en l’observant.

— Je suis guéri, traduisit Déodat.

— On ne guérit pas d’une cyphose. Mais votre adolescence s’est terminée sans que le mal empire. C’est un succès.

Le jeune homme ne parvint pas à se réjouir d’un tel constat.

— Ne tirez pas cette tête. Vous allez pouvoir vivre sans corset. N’est-ce pas une bonne nouvelle ?

— Je sens arriver une clause qui me plaira moins.

— Vous allez devoir faire cinq heures de kinésithérapie par semaine.

— Nous y voilà.

— Il faut vous muscler le dos, conclut le médecin en inscrivant le nom et les coordonnées d’un kiné sur l’ordonnance.

En sortant du cabinet, Déodat ressentit un vertige à marcher dans la rue sans cette camisole de force qui le rigidifiait. Au bout de deux heures, il dut convenir que quelque chose clochait : il était épuisé de devoir compenser par ses pauvres muscles l’absence de l’armure qu’il commençait à regretter. La position assise ne le reposait même pas.

Il prit rendez-vous chez le kiné. Une secrétaire lui répondit que le docteur Leyde le recevrait le lendemain à dix-sept heures.

Le docteur Leyde était une Hollandaise d’une trentaine d’années, au beau visage sérieux, juché sur un long corps de sportive.

Elle examina le dos du patient. Il frémit au contact des grandes mains pleines de science.

Elle se posta avec lui sur un tatami, face à un immense miroir.

— Je vais vous apprendre les exercices. Faites comme moi.

Face au miroir géant, Déodat exécuta les mêmes mouvements que le docteur Leyde. La comparaison entre leurs deux corps était humiliante pour lui ; il en eût conçu de la honte s’il n’était pas tombé presque aussitôt amoureux de l’imperturbable kinésithérapeute.

Après une cinquantaine de minutes d’exercices, elle lui ordonna de s’allonger sur une couche de cuir molletonné et elle lui massa le dos. Il en éprouva un plaisir tétanisant.

— J’aurais voulu que vous n’arrêtiez jamais, dit-il quand elle le fit se relever puis s’asseoir devant son bureau.

Sans sourciller, elle prit des notes dans un carnet.

— Vous ne devriez pas vous appeler Leyde, dit-il encore.

— On prononce Leÿde, répondit-elle, en femme habituée à de telles réflexions.

Elle lui fixa rendez-vous chaque jour de la semaine à dix-sept heures pour une heure. Lui qui avait envisagé cela comme une épreuve regretta qu’il n’y eût pas plus de rendez-vous.

— Ça ne suffira pas, déclara-t-il.

— En effet. C’est pourquoi vous ferez vingt minutes d’exercices chez vous, chaque jour. Ceux que je vous ai enseignés en début de séance.

Ce n’était pas là la réponse qu’il espérait. Dans la rue, il regarda l’enseigne. Sur la plaque de métal, il était inscrit : « S. Leyde — kinésithérapeute ».

Le lendemain, vêtu comme elle d’un jean stretch et d’un tee-shirt, il lui dit pendant l’échauffement :

— Cent pour cent des femmes qui ont compté pour moi avaient un prénom commençant par un S.

Elle n’eut aucune réaction. Il se sentit lourd mais poursuivit :

— Et se terminant par A.

— Gardez les pieds parallèles.

— Comment vous appelez-vous ?

— Saskia.

Il en fut estomaqué.

— Que c’est beau ! Je n’ai jamais entendu ce prénom.

— La femme de Rembrandt s’appelait Saskia.

Cette nouvelle le plongea dans l’émerveillement. Pour qui aime, découvrir que l’aimée porte un prénom admirable équivaut à un adoubement. On ne cristallise pas de la même façon selon que l’élue s’appelle Saskia ou Samantha.

— S’il vous plaît, concentrez-vous. Rappelez-vous que vous devrez reproduire ces exercices chez vous.

Il raffolait de la manière douce et neutre avec laquelle elle donnait ses instructions. Elle n’était jamais autoritaire, en femme habituée à être écoutée. Et comment n’aurait-on pas voulu écouter sans cesse cette voix grave et ce curieux accent ?

— Il faut regarder mon corps et non mon visage, dit-elle encore.

Il s’y efforça. Certes, elle avait un corps svelte et gracieux, mais c’était surtout son visage qui l’aimantait. Très brune de peau et de cheveux, une coupe courte avec une frange, coiffure qu’il n’aimait guère mais qui lui allait très bien, des yeux verts aux grandes paupières, des traits immobiles, une expression sérieuse et douce en permanence, une attention aiguë portée au corps du patient, au détriment de ce qu’il disait.

Le massage était un moment de pur bonheur : elle le touchait, le brassait, le malaxait et il pouvait lui parler librement.

— Pourquoi vivez-vous en France ?

— J’ai épousé un Français.

— Depuis combien de temps êtes-vous à Paris ?

— Huit ans.

Il avait honte de lui poser des questions aussi banales.

— Ma maladie est-elle fréquente ?

— De plus en plus rare.

— Combien de temps vais-je devoir avoir besoin de vos services ?

— Deux années.

— Seulement ?

— C’est beaucoup, deux ans.

— Ça ne me suffira pas.

— Vous ferez vingt minutes d’exercices chez vous tous les jours de votre vie.

La séance se poursuivit en silence. « Deux années. J’ai deux années pour la rendre amoureuse de moi », pensa-t-il.

Il n’avait jamais dû conquérir l’amour d’une femme. Les filles avaient toujours pris l’initiative depuis ses quinze ans. Pour la première fois de sa vie, la proie devait endosser le rôle du prédateur.

Déodat n’aima pas cette prédation. Il aurait voulu s’inspirer de la parade nuptiale de l’oiseau jardinier qui créait un véritable parc floral miniature pour séduire l’oiselle. Il se contentait de passer chez le fleuriste avant chaque rendez-vous et d’acheter la fleur qui exprimait le mieux son sentiment du jour. Saskia remerciait poliment, mettait le cadeau dans un vase et commençait la séance.

— Cela ne vous fatigue pas, d’exécuter toujours les mêmes exercices avec moi ?

— C’est mon métier. Non, ça ne me fatigue pas.

Son égalité d’humeur le déconcertait. Les seuls moments où il pouvait discuter avec elle étaient ceux des massages. Cela le désolait, car il aurait préféré profiter en silence du plaisir qu’elle lui donnait. Mais il fallait bien qu’il parvienne à l’intéresser.

— Je suis ornithologue, annonça-t-il au bout de quelques séances.

Il avait l’habitude que cette déclaration produise son effet. Saskia se contenta de répondre :

— C’est un beau métier.

Rebondir là-dessus ne fut pas facile.

— Vous au moins, vous ne me demandez pas à quoi cela sert. C’est une question qui me hérisse. Nous vivons dans une société où il faut que les choses servent. Or, le verbe servir a pour étymologie être l’esclave de. Et s’il y a bien un animal qui incarne l’idée de liberté, c’est l’oiseau. On croit habituellement qu’un ornithologue travaille à la protection de l’espèce aviaire : ce n’est qu’une partie de son travail. Pour moi, l’ornithologie consiste aussi à suggérer à l’homme d’autres pistes. Saint François d’Assise est à ce titre un ornithologue selon mon cœur, lui qui proposait à l’homme l’insouciance des oiseaux. Le problème est qu’il n’y connaissait pas grand-chose, car en vérité la liberté des oiseaux ne repose sur aucune insouciance. Ce que l’oiseau nous apprend, c’est que l’on peut être libre pour de bon, mais que c’est difficile et anxiogène. Ce n’est pas pour rien que cette espèce est toujours sur le qui-vive : la liberté, c’est angoissant. Contrairement à nous, l’oiseau accepte l’angoisse.

Il se tut, attendant une réaction qui ne vint pas. Saskia le massait avec application.

— Étudier l’oiseau, c’est s’intéresser à une expérience radicalement autre. On me demande parfois comment éviter l’anthropomorphisme, la propension à tout interpréter de notre point de vue ; les trois quarts du temps, les comportements aviaires sont incompréhensibles. L’erreur consisterait à vouloir les traduire : il est merveilleux de respecter leur opacité. C’est aussi ce qui confère à cette espèce une aussi authentique noblesse : la grande majorité de ses actes n’ont pas d’utilité.

L’ennui de parler en étant allongé sur le ventre, c’est qu’on ne voit pas l’expression de son interlocuteur.

— Vous vous en fichez, de ce que je vous raconte ?

— Non. C’est très instructif.

« Instructif » : il eut du mal à supporter le mot. « Instructif », ça sonnait comme une insulte. Il se tut jusqu’à la fin du massage, ce qui ne dérangea pas plus Saskia que son monologue. Tout lui allait : qu’il la courtise, qu’il boude, qu’il tente de l’éblouir, qu’il lui offre des fleurs, qu’il ait l’air désespéré, elle ne semblait même pas remarquer ses variations de comportement.

En revanche, elle observait son dos avec la plus extrême vigilance. Un lundi, elle lui dit :

— Vous n’avez pas fait vos exercices ce week-end.

— En effet.

— Il ne faut plus oublier. Vous êtes en train de vous construire une musculature dont dépend la suite de votre vie. Deux jours de relâche, c’est beaucoup de temps perdu.

— J’aime être bossu. Toucher la bosse d’un bossu, cela porte bonheur.

— Les bossus mouraient prématurément d’asphyxie. Ce n’est pas ce que vous voulez, non ?

— L’écrivain Italien Erri de Luca suggère qu’un bossu est un homme à qui des ailes sont en train de pousser dans le dos.

— C’est très joli mais c’est faux. Je vous demande de prendre mes consignes au sérieux.

Encouragé par le ton plus véhément que de coutume de la kinésithérapeute, Déodat se crut autorisé à lui écrire une lettre d’amour qu’il déposa sur son bureau à la fin de la séance suivante. Le lendemain, elle le reçut avec sa bienveillance habituelle. Il attendit le massage pour lui parler.

— Vous avez lu ma lettre ?

— Oui.

— Et comment avez-vous l’intention d’y réagir ?

— Comme vous voyez.

— Cela vous est complètement égal que je sois fou amoureux de vous ?

— Ce n’est pas ce que je disais.

— Vous disiez quoi, au juste ?

— Rien.

— Vous allez me pousser au suicide.

— N’y pensez pas !

— Qu’est-ce que cela peut vous faire ?

— Vous êtes mon patient.

Cette réponse le stupéfia. Elle sembla aussi étonnée que lui par ce qu’elle avait dit. Il profita de cette brèche dans la carapace de la kinésithérapeute pour se redresser, l’attraper et l’embrasser. Elle ne se débattit pas, ni lors du baiser, ni lors de ce qui suivit. Il la trouva même plutôt enthousiaste.

— Vous acceptez cela de tous vos patients ?

— C’est la première fois.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Vous ne m’avez pas laissé le temps de me poser la question.

Ce devint une habitude. Cinq fois par semaine, au terme de la séance, à la place du massage, ils faisaient l’amour. Comme il était le dernier patient de la journée, cela ne dérangeait pas son planning. Pour autant, il ne fallait pas s’éterniser : Saskia voulait rejoindre son mari.

— Vous l’aimez ?

— Ça ne vous regarde pas.

— Et moi, vous m’aimez ?

— Ça ne vous regarde pas.

— Si, un peu, quand même.

Elle était très douée pour s’en aller sans répondre. Déodat la regardait s’éloigner à la hâte : « Une pinsonne. Seule la pinsonne est capable d’un coup pareil. Aucun autre oiseau ne commettrait cette infidélité. » Il observait son comportement à l’aune des mœurs aviaires, d’abord parce qu’il l’aimait, ensuite parce qu’elle échappait à toutes les règles de l’adultère humain : à l’évidence, Saskia n’avait pas mauvaise conscience, elle n’était pas déchirée. Quand il couchait avec elle sur la table de massage, il voyait bien qu’elle n’éprouvait pas l’ombre d’un état d’âme.

— Cela vous suffit ? Vous n’avez pas envie de mieux me connaître ?

Elle haussait les épaules. Aucun mépris dans son attitude. Elle couchait avec lui, voilà. Pas de quoi en faire une affaire.

Il l’admirait pour cela. Comme il aurait voulu, à son exemple, avoir les mœurs du pinson ! Il souffrait de son attachement humain à cette femme si équilibrée qu’elle en était inhumaine. Et il se maudissait d’avoir tant reproché à ses amies passées leur insatisfaction : il aurait pleuré de joie si Saskia avait manifesté un peu de ce qu’il avait pris pour la tare féminine par excellence et dont il incarnait à présent le pendant masculin.

Oui, il était profondément insatisfait de cette liaison. Et il s’indignait que la kinésithérapeute s’en contentât. Et quand il s’en plaignait auprès d’elle et qu’elle finissait par lui dire ce que lui-même avait dit mille fois en pareil cas — « Nous devrions peut-être arrêter » —, il souffrait le martyre.

« Tu récoltes ce que tu as semé », pensait-il, et, loin de le consoler, son raisonnement le suppliciait. Comme il était horrible d’aimer ! « En amour, il y en a toujours un qui souffre et l’autre qui s’ennuie », disait l’adage. Il avait tant de fois été celui qui s’ennuyait et, à présent, il découvrait l’autre rôle avec effroi. Il regrettait l’ennui, cette posture si élégante et douce, si étrangère à l’humiliation qu’il vivait désormais.

— Vous ennuyez-vous avec moi ?

— Non, jamais.

« Normal, c’est une pinsonne. Il faut que j’arrête de projeter sur elle des sentiments humains. »

— Et vous ennuyez-vous de moi quand je ne suis pas là ?

Les yeux de la pinsonne s’arrondirent d’étonnement, ce qui constituait une réponse éloquente et désespérante.

Tant de fois, il avait enjoint à ses amoureuses passées de voir ce qu’elles avaient au lieu de déplorer ce qu’elles n’avaient pas. Pris à son propre jeu, il mordait la poussière. « Sort étrange que le mien ! Je me passionne pour les oiseaux depuis mon enfance et maintenant que je suis amoureux d’une oiselle, c’est la catastrophe. »

Par ailleurs, il ne pouvait s’empêcher de persévérer dans son entreprise de séduction. Quand il exécutait avec elle les exercices censés lui muscler le dos, il tentait de l’éblouir par sa conversation.

Il lui raconta sa conférence à la Ligue de protection des oiseaux. En présence d’Allain Bougrain-Dubourg et de ses pairs, il avait exposé le contenu de sa thèse sur la huppe fasciée. Cet oiseau abondait dans l’Égypte des pharaons, où son aspect étrange suscitait la méfiance. Fallait-il voir en lui l’ennemi du faucon Horus ? Une commission de prêtres parmi les plus sages se réunit pour discuter de cette grave question avec, à la clef, un projet très sérieux d’extermination de cet oiseau dont le couvre-chef semblait une parodie de celui des souverains en place. Ce fut le moment que choisit l’une des plus fameuses plaies d’Égypte pour venir s’en donner à cœur joie. Des nuées de sauterelles ravagèrent la moitié des récoltes et auraient certainement dévoré l’autre moitié si des colonies de huppes, alléchées par ces délicieux insectes, ne les avaient préalablement avalés.

Dès lors, les hiérarques changèrent d’avis à cent quatre-vingts degrés au sujet de cette espèce : si comme les souverains la huppe portait le pschent, ce n’était pas par dérision, mais au contraire pour le glorifier. Cet oiseau protégeait les pharaons de toute éternité, d’où la prospérité de la haute et de la basse Égypte. Fallait-il l’élever au rang de divinité ? Non, Horus était déjà l’oiseau dynastique, il ne fallait pas tout mélanger ni susciter la jalousie des faucons, dont on avait également besoin. Alors la huppe fasciée eut droit au deuxième adoubement le plus colossal après la divinisation : elle devint un hiéroglyphe. Bien évidemment, l’hiéroglyphe à son effigie ne signifiait pas huppe fasciée — c’eût été trop simple —, mais, en fonction des contextes de cette langue archicomplexe, « protection » ou bien l’adjectif « glouton », ou encore un terme peu aimable pour se moquer des bègues, sans doute par allusion onomatopéique à son cri que l’on notait UPUPA.

Déodat terminait sa thèse par ce constat désabusé sur les gouvernements, qui n’avaient pas évolué depuis l’époque des pharaons : aussi longtemps que les dirigeants ne voyaient pas de raison concrète de sauver un oiseau, il ne se passerait rien. On pourrait s’époumoner en discours beaux, nobles et justes sur le fait qu’une espèce n’a pas besoin de servir à quelque chose pour être préservée, on prêcherait dans le désert. Aux politiques, il fallait parler leur langage, sauf à ne pas être entendu. C’est à cela que la huppe fasciée avait dû son salut. Les invasions de sauterelles restaient d’actualité et il n’y avait rien de tel pour terrifier les gouvernements.

— À vingt-cinq ans, me voici chargé d’affaires à la section parisienne de la Ligue de protection des oiseaux.

— Il y a des huppes à Paris ?

— Non, mais il y a des gens huppés que l’on peut convaincre de verser des fonds à la LPO.

Allain Bougrain-Dubourg prit l’habitude de paraître dans les médias en compagnie de ce jeune homme dont le physique frappait et dont l’éloquence marquait les esprits. En peu de temps, Déodat acquit une célébrité non négligeable. Il séduisait tout le monde, à l’exception de sa kiné.

Il s’en voulait de ces raisonnements. Elle ne lui devait rien. Et d’ailleurs, elle se conduisait loyalement envers lui. Elle ne lui avait jamais rien promis. Honnête, elle l’accueillait en souriant et souriait en lui disant au revoir.

— J’ai vu le portrait de Saskia Rembrandt, elle n’a pas votre grâce, lui dit-il un soir.

— Les goûts ont changé. Je suis brune, grande et mince : à l’époque, on m’aurait trouvée laide.

— On n’est pas sûr que Rembrandt aimait sa femme.

— Comment peut-on affirmer que quelqu’un aime sa femme ? Ou le contraire ?

Déodat aurait pu approfondir le sujet. Il décida de rester sur ce propos énigmatique : il pouvait l’interpréter en un sens qui lui convenait.

— Pourquoi ne m’a-t-on pas opéré ? Il paraît que l’on opère les enfants bossus, aujourd’hui ?

— Vous aviez quinze ans quand vous avez été diagnostiqué. Il était trop tard pour vous opérer. Et puis, votre cyphose était légère. Un traitement léger a suffi.

— Huit ans de corset et puis vous : je n’appelle pas cela un traitement léger.

Elle rit.

— Qu’est-ce qui est pire ? Le corset ou moi ?

— Vous. Le corset, je pouvais l’enlever la nuit. Vous, c’est la nuit que je vous sens le plus.

— Si vous me sentez, ce n’est pas si mal.

— Je vous sens, cela signifie que je sens le manque de vous.

— C’est bon, le manque, quand on sait qu’il sera comblé.

— Il ne l’est jamais.

— Ne vous plaignez pas trop. Vous n’êtes pas si malheureux.

Il saisit qu’il ne fallait pas insister. Elle pouvait très bien cesser de lui accorder ses faveurs. Coucher avec elle, cela ne lui suffisait pas. Mais ne plus coucher avec elle eût été mille fois pire. Il n’osait même pas lui poser la question terrible qui le hantait : que se passerait-il quand le traitement s’achèverait ? Il avait trop peur de la réponse parce qu’il la devinait.

Entre-temps, il savourait ce qu’elle lui donnait, avec l’angoisse ardente de la précarité amoureuse. Étrangement, ce qu’il préférait n’était pas les moments où ils faisaient l’amour, mais les instants où, lors d’un exercice, elle lui touchait le dos pour immobiliser, indiquer ou vérifier. Un jour, pour encourager son patient épuisé, elle lui saisit la main : il fut traversé d’une onde de plaisir si violent qu’il le cacha, faute de lui trouver une expression adéquate.

Quand Saskia approuvait un mouvement accompli comme il le fallait, elle disait de sa voix douce :

— Bien. Très bien.

Déodat éprouvait alors une joie qui lui était inconnue, une joie d’enfant, la joie d’un enfant qu’une fée observe sans dégoût, d’un regard vrai, indifférent à sa laideur et à sa réputation, et il avait conscience de la justice que cette femme lui rendait, et son cœur débordait de gratitude envers elle.

Dans le vain espoir qu’elle lui raconte ses week-ends, il lui parlait des siens :

— Je ne participe plus jamais à ces expéditions de birdwatching de la LPO. Ce que j’aime, dans l’observation des oiseaux, c’est être seul. Me retrouver claquemuré sous la tente avec d’autres êtres humains, subir leurs commentaires sur la mésange rémiz, très peu pour moi.

— Vous quittez rarement Paris ?

— Les oiseaux de Paris me ravissent. Peu m’importe qu’ils soient peu variés. Quand on aime vraiment les moineaux, on reconnaît les individus. Ce n’est plus le piaf, c’est Charles, c’est Maxime, c’est Joséphine que j’observe. Leur dédain industrieux de notre espèce me fascine. Ils ignorent nos mœurs mais ils exploitent nos miettes et nos fibres. L’authentique Parisien, c’est le moineau et non le râleur du trottoir. Voulez-vous aimer Paris ? oubliez l’homme, ne regardez que ce qui volette et sautille. Parfois, je passe le week-end à poursuivre des yeux une moinette unique, qui habite le jardin du presbytère de Notre-Dame.

— Elle a dû vous repérer.

— Même pas. Il peut arriver que ce soit une grâce d’être si peu remarqué par qui vous observe.

Le « Il peut arriver » cachait un monde de sous-entendus qui ne furent pas relevés.

Un soir, comme ils se rhabillaient, Saskia le regarda longuement. Au moment de partir, elle dit que c’était la dernière séance :

— Il faudra continuer de faire vos vingt minutes d’exercices par jour.

Dévasté, Déodat eut un mal fou à retrouver la voix :

— Je ne vous verrai plus ?

— La rééducation est terminée.

— Mais je ne suis pas guéri ! Je ne peux pas vivre sans vous !

Elle soupira, lui prit gentiment la main et dit :

— Si vous deviez négliger vos exercices, retenez-en un seul, le plus simple : celui où, les paumes à plat sur un mur en face de vous, vous vous penchez de manière à avoir le dos droit. Ce mouvement tout bête peut vous sauver.

Dans la rue, elle lui caressa la joue, se retourna et s’en alla. Cloué au sol, Déodat resta immobile une éternité.


Quand il parvint enfin à rentrer chez lui, il s’effondra. « Huit années de corset, deux années de kinésithérapie intensive, tout ça pour me tenir droit — et au final, je ne tiens même pas debout ! »

Il attrapa le grand livre sur Rembrandt qu’il gardait à son chevet et le feuilleta à la recherche d’un secret qui aurait pu le sauver. Hélas, page après page, la beauté se taisait inexorablement. Soudain, il se posa la question qui aurait dû surgir deux années plus tôt dans son cerveau : « Ce damné Hollandais a-t-il peint des oiseaux ? »

Il ne savait pas si son livre était exhaustif, mais il n’y trouva qu’un seul représentant de la gent aviaire. C’était une étude de personnage pour un tableau qui s’appelait : Tête d’Oriental avec oiseau de paradis. Et l’oiseau, devant l’Oriental indifférent, était mort. « Voici qui aurait pu m’ouvrir les yeux plus tôt », se dit-il en pleurant.

Si le titre de l’œuvre ne l’avait pas indiqué, il n’aurait pas identifié le petit cadavre comme celui d’un oiseau de paradis. « Une pie-grièche, peut-être », ou davantage un oiseau de l’Enfer. Au moins Rembrandt avait-il songé à dessiner un oiseau. Déodat était toujours sidéré par le nombre d’artistes qui n’avaient jamais représenté d’oiseaux. Qu’on ne partage pas son obsession, il pouvait le comprendre. Cependant, l’oiseau était le seul animal qu’on ne pouvait éviter de croiser au quotidien, il suffisait de lever les yeux au ciel pour en apercevoir un. Ne pas représenter d’oiseau était une forme de déni aussi absurde que ne jamais peindre le ciel.

Il appelait ce phénomène l’ingratitude de Lascaux. Les chefs-d’œuvre de la célèbre grotte montrent des bêtes remarquables, aurochs, bisons, chevaux ; on y chercherait en vain les rennes ou les oiseaux appartenant au quotidien — et quand on les repère enfin, ils y sont dessinés aussi schématiquement que la moins intéressante des créatures, l’homme. L’art a une tendance naturelle à privilégier l’extraordinaire.

« Il va falloir apprendre à vivre sans la pinsonne », osa-t-il se formuler. Il pleura à nouveau. Sans jamais lui parler d’amour, Saskia lui avait infiniment plus apporté que toutes les femmes qu’il avait connues auparavant.

Quand un humain vient de souffrir d’un grave chagrin d’amour, soit il demeure célibataire très longtemps, soit il se marie aussitôt. Déodat commit la sottise précitée.

Il avait toujours plu aux femmes et sa notoriété n’avait fait qu’aggraver la chose. La première qui lui dit qu’elle l’aimait fut la bonne : il avait tellement espéré ces paroles dans la bouche de Saskia que la nouvelle venue bénéficia du prestige de ces mots.

Le lendemain des noces, Séréna changea de langage. Déodat aurait dû s’en amuser si cela n’avait entraîné une modification radicale de sa voix. Lorsqu’elle s’exclamait : « Putain de merde, où sont mes pompes ? », il ne reconnaissait absolument pas l’appareil phonatoire de celle qui lui avait dit : « Je remets ma vie entre tes mains, mon chéri. »

Si cela n’avait été qu’épisodique, cela ne l’eût pas dérangé. Or, en présence de son mari, Séréna ne parlait plus autrement. Mais ce qui perturba le plus l’époux, c’est que l’irruption du moindre tiers suffisait à rendre à l’épouse la voix exquise et distinguée qui l’avait charmé.

Il osa aborder le sujet.

— Quoi, on est mariés depuis deux jours et tu es déjà chiant ? s’écria-t-elle.

Il n’avait rien contre une poseuse mais déplorait la marchande de poissons. En équivalent langagier cela correspondait aux bigoudis des épouses d’autrefois : une fois mariée, la femme n’hésitait plus à s’exhiber devant son mari la tête couverte des petits rouleaux de plastique rose. Déodat appela ce phénomène le bigoudi verbal.

L’effet de contraste entre la langue utilisée pour les autres et celle qui lui était réservée n’était pas seul en cause. Les bigoudis verbaux s’accompagnaient de tous les symptômes de la lassitude matrimoniale : soupirs exaspérés, yeux au ciel, fatigue perpétuelle. Ce n’était pas drôle.

— Si tu es déjà comme ça après trois jours de mariage, comment seras-tu dans trois mois ?

— Ça y est. C’est reparti !

— Divorçons.

Ce projet fut salué d’une bordée d’insultes qui persuadèrent le mari de tenir bon. L’avocat qui reçut la demande de divorce regarda la date du mariage et commenta :

— Record battu.

Par bonheur, le jeune couple n’avait pas encore acheté d’appartement, ni d’ailleurs quoi que ce fût. Il n’y eut que d’étranges souvenirs à partager.

Un beau matin, Déodat contracta d’épouvantables douleurs dorsales. Tandis qu’il souffrait seul devant sa tasse de café, il se rappela les dernières paroles de Saskia. Il se leva, bras à angle droit, et pivota le bassin de manière à avoir le dos droit. Il répéta le mouvement un grand nombre de fois. Au bout de cinq minutes, son mal avait disparu.

Il se rassit et termina sa tasse de café en proie à la satisfaction : débarrassé de la poissonnière, il lui était désormais loisible de penser à celle qu’il aimait. S’il avait fallu ce mariage calamiteux pour ne plus éprouver d’amertume envers Saskia, il n’y avait rien à déplorer.

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