Les gens ne sont pas indifférents à l’extrême beauté : ils la détestent très consciemment. Le très laid suscite parfois un peu de compassion ; le très beau irrite sans pitié. La clef du succès réside dans la vague joliesse qui ne dérange personne.
Dès le premier jour, Trémière devint la martyre de l’école. La maîtresse et les élèves avaient trouvé le meilleur prétexte à leur exécration : l’enfant fut décrétée d’une stupidité absolue.
Pour son malheur, sa propre mère en pensait autant.
Comment un très petit enfant est-il pressenti idiot par son entourage proche ? Et comment une réputation d’idiotie peut-elle se cristalliser autour de lui à l’école ? Il y a là un double et terrifiant mystère.
Dès ses quatre ans, Trémière passa un week-end par mois chez ses parents, à Paris. Ils voyaient d’un mauvais œil le refus de Passerose que leur fille aille à l’école maternelle :
— Cela ne sert qu’à désenchanter l’enfance, disait la grand-mère.
— Non. Cela sert à sociabiliser les tout-petits, répondait la mère.
— Quel vocabulaire barbare, ma pauvre chérie !
Ce week-end mensuel avait donc pour fonction d’initier Trémière à des rapports humains différents de celui qu’elle vivait avec Passerose. Dans la voiture qui les ramenait de Fontainebleau, Rose prit l’habitude de questionner sa fille.
— Que s’est-il passé cette semaine ?
Long silence que la mère interprétait à tort comme un temps de réflexion. Silence. Expression hallucinée de la petite.
— Qu’est-ce que tu as fait avec grand-maman hier, avant-hier ?
Même attitude.
— Qu’est-ce que tu as envie de faire à Paris, ma chérie ?
Idem.
— Sais-tu que quand on te pose une question, il faut répondre ?
Dans l’appartement du treizième arrondissement, Trémière avait sa chambre et ses jouets. Elle y restait assise par terre, immobile, à regarder les objets avec extase, sans y toucher. Elle ne parlait pratiquement pas.
Une seule fois, la petite eut un comportement qui ne déçut pas. Rose l’avait emmenée à la galerie, au vernissage d’un peintre serbe dont les toiles immenses déconcertaient. L’enfant contempla très longuement chaque tableau avec stupéfaction. L’artiste vint lui demander ce qu’elle en pensait ; en guise de réponse, Trémière montra du doigt l’œuvre la plus singulière puis tourna vers l’homme des yeux écarquillés.
Le Serbe tomba en pâmoison et baisa la main de la fillette.
— Je voudrais ne peindre que pour votre fille, dit-il à la galeriste.
Celle-ci se tut prudemment, mais ne crut pas un instant à la version du regard génial de l’enfant. Son opinion s’était déjà faite malgré elle et, même si elle en avait honte, elle ne pouvait rien y changer : sans jamais le formuler, elle pensait que Trémière était bête à souhait.
Quand elle la reconduisait le dimanche soir à Fontainebleau, son propre soulagement la rendait un peu triste. Et quand elle voyait sa fille courir dans les bras de Passerose en criant : « Grand-maman ! », elle se disait : « Rassure-toi, ton soulagement est partagé. »
Elle aimait sa fille, pourtant, et celle-ci l’aimait : mais cela n’avait rien à voir avec la passion qui unissait l’enfant à sa grand-mère.
De retour à Paris, Rose parlait à son mari de ce qui la préoccupait :
— À l’âge de Trémière, et même avant, j’explorais déjà. La maison de ma mère est un tel mystère, elle invite à fouiller, à monter au grenier, ou au moins à ouvrir les portes. Notre fille reste assise par terre, elle observe autour d’elle sans bouger, sans parler.
— Nous en ferons une moniale zen.
— Au lieu de plaisanter, reconnais qu’elle est spéciale.
— Que voudrais-tu que je te dise ? Qu’elle est une demeurée ?
— Le mot est trop fort. Non, je trouve qu’elle manque de curiosité.
— N’est-ce pas un vilain défaut ? Tant mieux si elle en manque !
Rose savait qu’elle avait tort de comparer l’enfance de sa fille à la sienne, qu’elle idéalisait sûrement celle-ci, qu’il fallait se féliciter qu’elle soit si différente. Cependant, elle ne pouvait s’empêcher de nourrir de l’inquiétude face à ce qu’en son for intérieur elle nommait l’hébétude ou la torpeur de Trémière.
Deux ans plus tard, son entrée au CP confirma ses craintes. Non que Trémière se plaignît — elle ne se plaignait jamais —, mais parce que la maîtresse l’appela :
— Ça ne va pas, madame.
— Ma fille n’apprend rien, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas le problème. J’ai de plus mauvais élèves. Est-ce qu’elle vous raconte ce qu’elle endure ?
— Non.
— Tout à l’heure, après la récréation, plus de Trémière. Je demande aux enfants où elle est, ils éclatent de rire. Je fonce dans la cour où je trouve la petite assise par terre. « Qu’est-ce que tu fais là ? Viens en classe ! — Je ne peux pas. — Pourquoi ? — Maïté a tracé un trait de craie autour de moi, elle m’a défendu de sortir du cercle. — Moi, je t’ordonne d’en sortir ! — Elle a dit que si j’en sortais, ma mère mourrait. — Elle se moque de toi, tu ne dois pas l’écouter. » J’ai dû la traîner hors du cercle. Parlez-lui, dites-lui que vous êtes bien en vie.
Très gênée, Rose parla à sa fille au téléphone et lui recommanda de se tenir à l’écart de cette peste de Maïté. Elle lui demanda de lui repasser la maîtresse :
— J’espère que vous allez aussi appeler les parents de Maïté.
— Bien sûr, madame. Je voudrais également avoir un entretien privé avec vous.
Elles prirent rendez-vous. Rose raccrocha en soupirant. « Évidemment, cette femme pense comme moi : il faut être stupide pour croire à cette histoire de craie et obéir à cette Maïté. Ma fille est une cruche. »
Lors de l’entretien, l’institutrice expliqua à Rose que sa fille ne se défendait jamais et que ce n’était pas normal :
— Il n’y a pas que Maïté. Tous les enfants s’en prennent à Trémière. Apprenez-lui à se défendre.
— Comment faire ?
— Dites-lui qu’elle ne doit pas accepter ces mauvais traitements.
— Doit-elle donner des coups ?
— Bien sûr que non. Elle doit parler, c’est-à-dire qu’elle doit faire comme vous, quand vous vous défendez et quand vous la défendez. Car vous la défendez quand on l’attaque, n’est-ce pas ?
— Évidemment, répondit Rose avec un manque de conviction qu’elle espéra imperceptible.
Elle resta le moins longtemps possible avec l’institutrice. Son sentiment de culpabilité l’écrasait : « Je mens sur toute la ligne. Si je lui disais que la petite habite chez sa grand-mère, elle m’ordonnerait certainement de la reprendre à la maison. Et Trémière ne veut pas en entendre parler. Est-ce que je défends mon enfant quand on l’attaque ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? À part cette Maïté, personne ne l’a jamais maltraitée. »
Rose appela sa mère :
— Est-ce que tu défends Trémière quand on l’attaque ?
— On a attaqué la petite ?
— Réponds à ma question, maman.
— Si on l’attaquait, je la défendrais férocement. Mais cela ne s’est jamais produit. Pourquoi me demandes-tu ça ?
Rose raconta l’affaire. Passerose soupira :
— Pauvre petite !
— Est-elle bête aussi, de gober cette histoire du cercle de craie ?
— Je peux la comprendre. Dans le Caucase, on ne plaisante pas avec les cercles de craie.
— Ne me dis pas que tu farcis la tête de ma fille avec tes croyances stupides ?
— Je m’en garde. Je pense seulement que Trémière a un grand sens de la magie.
— Tu ne crois pas qu’elle est un peu sotte ?
— Pas du tout. C’est une enfant d’une intelligence supérieure.
— À quoi vois-tu ça, maman ?
— Elle ne dit jamais de bêtises.
— Elle ne dit jamais rien.
— Ce n’est pas vrai. Elle parle peu, mais ce qu’elle dit est extraordinaire.
— Ses résultats scolaires n’ont rien d’extraordinaire, eux.
— Depuis quand juge-t-on l’intelligence d’un enfant sur de pareils détails ?
— J’espère que tu ne lui racontes pas que l’école n’a aucune importance ?
Passerose la rassura sur ce point.
— Écoute, maman, il paraît que Trémière est la martyre de sa classe. Est-ce qu’elle t’en parle ?
— Jamais.
— Essaie d’en savoir plus, d’accord ?
— Je te le promets.
Le soir même, la grand-mère eut une discussion importante avec sa petite-fille :
— Ma chérie, est-ce que les enfants sont méchants avec toi ?
— Non.
— Maïté t’a pourtant enfermée dans un cercle de craie.
— C’était méchant ?
— Tu sais, certains enfants, comme Maïté, sont très méchants. Raconte-moi ce qui se passe pendant les récréations.
— Je joue.
— À quels jeux ?
— À la piscine.
— Il y a une piscine dans la cour ?
— La piscine, c’est moi.
— Je ne comprends pas.
— Les autres montent sur le mur, comme si c’était le plongeoir, et je suis couchée par terre en dessous. Ils sautent.
— Je ne veux pas en savoir davantage. Pourquoi ne jouez-vous pas à un jeu différent ?
— On joue aussi au football.
— Laisse-moi deviner : tu es le ballon ?
— Non, je suis le but.
— Gardienne de but ?
— Non, but.
— Ma chérie, c’est épouvantable. Tu ne dois pas accepter qu’on te fasse du mal.
— Ça ne fait pas tellement mal. Et c’est mieux qu’avant. Avant, personne ne voulait jouer avec moi.
— Je préférerais encore que tu ne joues avec personne. Promets-moi que désormais tu refuseras ces jeux horribles.
— D’accord.
Passerose sourit avant de demander :
— Tu n’as pas de bleus, malgré les coups que tu as reçus ?
La petite haussa les épaules. La grand-mère, qui lui donnait son bain chaque soir, avait observé qu’elle était intacte. C’était très curieux : Trémière ne marquait pas.
Le lendemain, quand les élèves tentèrent de l’entraîner dans l’un de leurs jeux sadiques, elle refusa poliment. Ils insistèrent, elle persista dans son refus. Ils voulurent alors la tabasser. Elle les regarda dans les yeux, très calme, et dit :
— C’est inutile, je ne marque pas.
Ils furent tellement déconcertés qu’ils passèrent à autre chose. Dorénavant, Trémière fut une enfant solitaire. Pendant les récréations, elle marchait interminablement en chantonnant. Rien ne semblait l’affecter. L’unique chose qui lui importait était de retrouver sa grand-mère.
— Cela ne te déplaît pas trop, de ne pas avoir d’amis ? lui demanda celle-ci.
— Je n’aime pas beaucoup l’école, de toute façon, fut sa réponse.
Le week-end, Trémière continuait à s’asseoir par terre au milieu de la salle à manger du manoir et regardait autour d’elle sans bouger.
— Tu ne t’ennuies pas ? interrogeait Passerose.
— Non. Je remarque toujours quelque chose de nouveau.
La grand-mère fut si émerveillée par cette repartie qu’elle emmena la petite dans sa chambre. En soi, c’était déjà un rare privilège, car elle ne permettait pas qu’on pénètre dans son sanctuaire, mais elle ne s’arrêta pas là.
— Je vais te montrer ce que je ne montre à personne.
La vieille dame s’assit devant la coiffeuse, prit l’enfant sur ses genoux, ouvrit un tiroir et saisit un coffret de cuir.
— Le cuir, c’est de la peau : rien de tel pour ne pas abîmer ce qui est fragile.
Elle souleva le couvercle et révéla un monde de splendeurs agencées avec une minutie extrême :
— Il ne faut pas que deux bijoux se touchent : les pierres pourraient se rayer. Il n’y a que dans les films de pirates que les trésors regorgent de joailleries entassées et mélangées. Chaque bijou est une âme délicate qui ne supporte pas le contact de ses congénères.
Le ventre du coffret consistait en un labyrinthe à plusieurs étages avec tiroirs secrets, coussinets de velours, des chausse-trapes, des méandres sombres, des mécanismes effrayants.
— Donne-moi la main. Ferme les yeux.
La petite s’exécuta, terrifiée. La grand-mère guida la main à l’intérieur de ce rangement génial dont la douceur recelait, en ses recoins les plus inattendus, la dure froideur du métal et de la gemme.
— Même si tu étais aveugle, tu saurais combien c’est beau, non ?
Passerose s’aperçut que l’enfant avait la chair de poule. Elle approuva cette réaction.
— Ouvre les yeux, à présent.
L’éclat de l’or saisit Trémière comme une gifle de lumière. La vieille dame démonta un à un tous les compartiments afin de mettre à l’air libre chaque pièce de joaillerie. Elle les présentait à la petite comme autant d’individus :
— Voici l’Étoile de Samarcande, un bracelet qui date de 1749. Il avait été offert à une dame de la cour de Versailles par un gentilhomme persan. C’est de l’or de l’Oural : tu remarqueras que rien ne diffère autant de l’or que l’or lui-même. Il faut des goûts orientaux pour apprécier un or aussi jaune. Je l’aime beaucoup. Et il comporte ce diamant qui lui donne son nom, qui est tellement énorme que porter ce bracelet en public relèverait de l’insulte. Sens le poids de ce bijou dans ta paume. N’est-ce pas, que cela impressionne ?
Trémière tremblait. Elle qui n’avait jamais eu bonne mémoire retenait le moindre des mots avec lesquels la grand-mère racontait les bijoux.
— Lève-toi.
Passerose posa sur son vaste lit chaque bijou. Le velours de la courtepointe accueillit les ors et les pierreries comme des hôtes de marque. Quand il y en eut sur toute la surface du lit double, la vieille dame ferma les rideaux, rendant la chambre à l’obscurité des origines.
— Regarde.
Le faible éclat de ce gemmail improvisé bouleversait à la manière des bas-reliefs d’une crypte.
— Il paraît que les trésors japonais sont conçus pour être admirés dans l’ombre. Je ne suis pas japonaise mais je comprends ce principe.
Toute lumière abolie, ce qui flottait à mi-hauteur des ténèbres relevait de la lueur polychrome. C’était de l’ordre de la lampe merveilleuse.
— Cet éclat ne peut pas être réfléchi : nous sommes dans le noir. Donc, l’or et les pierres précieuses émettent de la lumière.
Trémière, qui n’était pas sûre de tout comprendre, trouvait que sa grand-mère disait des choses sublimes.
— Sais-tu pourquoi je n’ai jamais parlé de ces bijoux à ta mère ? demanda Passerose en rouvrant les rideaux.
— Non.
— Parce que, comme n’importe qui d’autre, elle m’aurait posé des questions. Elle m’aurait interrogée sur la provenance de mon trésor, sur sa valeur — et surtout, elle m’aurait sommée de le déposer dans un coffre à la banque.
La petite fille, qui savait à peine ce qu’était une banque, fronça les sourcils à l’idée du coffre à bijoux dans un lieu étranger.
— Toi, tu ne poses jamais de questions. Je ne dis pas que c’est mal d’en poser. Les questions peuvent révéler une intelligence. Toi, tu as une manière supérieurement intelligente de ne pas en poser. Je sais que tu ne parleras de ce trésor à personne.
Il y eut un silence. L’enfant devina que ne pas répondre constituait la réponse idéale.
— Je ne dépose pas ces bijoux à la banque parce que j’ai besoin de les voir et de les porter au quotidien. Je les porte chaque nuit pour dormir.
Trémière regarda tout ce qu’il y avait sur le lit et essaya d’imaginer Passerose parée d’un si grand nombre de merveilles.
— C’est une vérité peu connue : les bijoux, pour rester magnifiques, ont besoin d’être portés très souvent. Et quand je dis portés, cela signifie aimés. Un bijou porté sans amour peut se ternir d’un coup. Moi qui te parle, j’ai vu ma propre mère éteindre à jamais un diamant qu’elle avait accepté, par vanité, d’un homme qu’elle n’aimait pas. Elle l’a porté une seule fois. À la fin de la soirée, le bouchon de la carafe brillait plus que son solitaire. Elle l’a revendu, une misère, à un Anversois.
La petite eut envie de demander ce qu’était un Anversois, mais sa grand-mère venait de louer son inappétence au questionnement. Elle songea qu’elle irait voir dans le dictionnaire.
— Ma chérie, si j’ai une règle de vie à t’enseigner, c’est celle-ci : d’un homme que tu n’aimes pas, n’accepte jamais un bijou précieux. Surtout si le bijou te plaît : la pierre ne te le pardonnerait pas.
L’enfant n’était pas sûre qu’une telle règle lui servirait un jour.
— Bref, si ta mère connaissait l’existence de ce trésor, elle m’obligerait à prendre au moins une assurance. Cela supposerait une expertise — quelle horreur ! Soumettre ses bijoux à une expertise, c’est prouver qu’on ne les aime pas. Moi, je les aime au point d’avoir besoin de les porter chaque nuit. Si j’ai conservé mon éclat, c’est grâce à eux. N’est-ce pas que je suis une femme éclatante ?
Trémière acquiesça avec ferveur. Elle hésita avant de dire :
— Grand-maman, j’aimerais tellement te voir avec tes bijoux.
Passerose réfléchit.
— D’accord. Ce soir, avant de me coucher, je t’appellerai.
Trémière passa le reste de la journée en transe. Ce qu’elle avait contemplé ce matin-là l’emportait en splendeur sur tout ce qu’elle avait vu de sa vie. À table, elle ne put rien avaler. Passerose rit :
— On croirait que tu as peur.
La petite fille ne répondit rien parce que c’était vrai. Elle avait remarqué que ce qu’elle aimait trop provoquait en elle une peur extrême. Quand sa grand-mère la serrait dans ses bras, quand sa mère se maquillait, elle avait peur. Mais cela pouvait encore se comprendre : de tels moments s’associaient à des personnes adorées, il y avait de quoi éprouver de la terreur. Or, Trémière avait constaté que cette peur intervenait à d’autres moments : dans un magasin au rayon des parfums si elle regardait certains flacons à l’ovale délicieux, le frisson de plaisir et de peur s’emparait d’elle. Si elle prolongeait cette contemplation, l’onde de volupté devenait si puissante qu’elle la faisait gémir.
Le soir venu, l’enfant entra dans la chambre de sa grand-mère en tremblant. À la lueur des bougies, elle découvrit la vieille dame assise devant sa coiffeuse, revêtue d’une robe de nuit qui ressemblait à une tenue de mariée. Dans le reflet du miroir, elle vit son visage éclatant de splendeur : des pendants d’oreilles en diamants et un collier d’émeraudes auréolaient ses traits d’une lumière magique qui lui donnait l’air de venir d’un passé inconnu.
Passerose se tourna vers elle. Trémière vit qu’elle était entièrement recouverte de bijoux : sous le tour de cou d’émeraudes s’étageaient de longs colliers d’or qui ne formaient plus qu’une étincelante guirlande de beauté, des broches à foison constellaient la dentelle blanche ; chacun de ses poignets arborait des bracelets lourds de pierreries, certains rigides, d’autres souples comme des serpents d’or et d’argent, et chaque doigt sertissait une bague comme l’ivoire sublime les joyaux byzantins.
La vieille dame se mit à lui détailler chaque bijou comme elle les lui avait présentés le matin, mais la petite fille ne l’écoutait pas, déchirée par une peur et un plaisir qui la parcouraient en tous sens : elle rassemblait ses forces pour s’empêcher de gémir.
Elle ne sut jamais comment elle eut le courage de prendre la parole :
— Grand-maman, couche-toi sur le lit, s’il te plaît.
Étonnée et amusée par cette requête, l’aïeule s’allongea sur la courtepointe de velours. L’enfant s’approcha et regarda de tous ses yeux : à présent, l’or, les pierres et la grand-mère étaient parfaitement encastrés et ne formaient plus qu’un. Trémière comprit ce que voulait dire porter un bijou : Passerose portait ses bijoux comme personne. Les bijoux prenaient vie d’être portés par celle qui les méritait de toute éternité.
La peau ternie par les ans réfléchissait idéalement l’éclat des pierres et des métaux précieux. Rien de tel que la vieillesse pour poudrer le teint d’une femme et lui enlever cet excès qui nimbe les jeunes filles d’une aura naturelle : on ne devrait pas avoir le droit de porter de l’or et des diamants avant l’âge de soixante ans.
— Je dois avoir l’air d’une momie, non ? Ou d’une gisante ?
La petite fille ne connaissait pas ces mots et acquiesça pour cette raison : la grand-mère ressemblait à quelque chose d’inconnu.
— Est-ce que je peux toucher ? osa-t-elle demander.
— Oui.
Trémière caressa de la paume de la main ce composé d’aïeule et de bijoux. Le contraste entre la tiédeur des dentelles et la froideur des pierres l’émerveilla.
— Tu es tellement belle, grand-maman. Mais comment fais-tu pour dormir avec tout ça ?
— Il faut avoir un sommeil immobile. Question d’habitude. À présent, je ne peux pas dormir sans mes bijoux. Ils me rechargent. Tu ne diras rien à ta mère, n’est-ce pas ?
L’enfant promit, enchantée de partager un tel secret.
À l’école, parfois, d’autres élèves parlaient de leur grand-mère. Un jour, Maïté avait déclaré que la sienne enlevait son dentier pour dormir. La classe éclata de rire. Dans son coin, Trémière pensa qu’elle avait raison de ne pas se venger de cette peste : la réalité s’en occupait.