À l’âge de quinze ans, Déodat trouva le moyen d’enlaidir. Il grandit prodigieusement, ce qui donna à sa monstruosité plus de terrain pour s’épanouir. Il se couvrit d’acné. Son dos se voûta de manière si exagérée que sa mère le conduisit chez un médecin, qui diagnostiqua une cyphose :

— Votre fils est en train de devenir bossu.

— Mais ça n’existe plus, aujourd’hui.

— Ça n’existe plus parce que ça se soigne. Seulement, jeune homme, il va falloir porter un corset pendant plusieurs années. Ainsi nous pourrons annuler cette gibbosité.

— J’aime mieux la garder, intervint Déodat.

— Ne vous inquiétez pas pour ce corset, vous vous habituerez très vite.

— Là n’est pas la question. Il semblerait que la nature ait décidé de me parer de toutes les horreurs. Son projet me fascine, je ne veux pas le contrarier.

Le docteur considéra l’adolescent avec perplexité avant de reprendre :

— Je préfère ne pas commenter. Jeune homme, être bossu, c’est une maladie abominablement douloureuse. Avec les années, cela empêche de respirer, on en meurt. Donc, vous porterez ce corset.

Déodat, qui haïssait la souffrance, ne protesta plus. Le premier jour, le corset lui fit l’effet d’une prison qui le maintenait si droit que c’en était épuisant. Le bon côté de l’affaire, c’était qu’un dérangement si absolu l’empêchait de se préoccuper de l’hilarité de sa classe :

— Dis donc, Déo, ça te suffisait pas d’être le plus moche ? Il faut aussi que tu sois le plus ridicule ?

Deux garçons le ceinturèrent pendant qu’un troisième lui souleva son tee-shirt pour regarder :

— À quoi tu joues, mec ? C’est une camisole de force ?

— En effet, répondit sobrement Déodat.

— Pourquoi tu portes ce truc ?

— La police m’a diagnostiqué hyperviolent. C’est un système de surveillance relié à une cellule de sécurité. En clair, si je cède à ma pulsion de vous défoncer la gueule, les flics arrivent le plus vite possible. Peut-être pas assez vite, hélas, pour vous sauver.

Dans le doute, les adolescents ne tentèrent pas de le pousser à bout. Déodat, lui, ne pensait qu’au soir : au moment de se coucher, il avait le droit de retirer le corset qui allait de sa taille à son cou.

La première fois qu’il l’enleva, le soulagement fut si grand qu’il gémit de plaisir. La nuit devint sa meilleure amie, son espace de souplesse et de liberté. Il prit l’habitude d’aller au lit de plus en plus tôt. Les curieux rêves de la puberté le transformaient en oiseau migrateur, il volait pour de vrai, avec une sensation de fluidité exquise : c’est ainsi qu’il vécut ses premiers orgasmes nocturnes.

Le matin, il fallait remettre cette espèce de plâtre géant : l’idée de vivre dans cette rigidité pendant plusieurs années lui tapait sur le moral. Pourtant, au bout d’une semaine, il s’aperçut que cela l’obsédait moins. Au lieu de passer son temps à maudire son corset, il se surprit à rêvasser comme auparavant en regardant les moineaux par la fenêtre de la classe.

Quelques jours plus tard, en plein cours, une boulette de papier atterrit sur son bureau. Personne ne la remarqua. Il la déplia et lut ce message :

« Déo,

J’aimerais mieux te connaître. Rendez-vous à dix-sept heures au Rat qui fume.

Sam. »

Samantha était la plus jolie fille du lycée. Il s’agissait forcément d’une plaisanterie de mauvais goût. Déodat jeta le billet et rentra chez lui comme d’habitude.

Le lendemain, Samantha l’attendait devant l’établissement scolaire, les yeux rougis.

— Pourquoi tu n’es pas venu hier ?

— Pourquoi serais-je venu ?

— Parce que je te l’avais demandé.

— Je n’apprécie pas qu’on se moque de moi.

— Je ne me moque pas de toi.

L’adolescent la regarda fermement. Elle n’avait pas l’air de mentir.

— Aujourd’hui, à dix-sept heures, au Rat qui fume, dit-elle.

Déodat passa la journée dans la perplexité et se rendit à dix-sept heures au troquet en question. La jeune fille parut soulagée :

— J’avais si peur que tu ne viennes pas.

— Que me veux-tu ?

— Je l’ai écrit : j’aimerais mieux te connaître.

— Depuis combien de temps sommes-nous dans la même classe ?

— C’est la quatrième année.

— Pourquoi cette soudaine curiosité à mon égard ?

— Quand les autres crétins t’ont agressé, je t’ai trouvé formidable.

— Ce que je leur ai dit était un mensonge, j’espère que tu le sais.

— Bien sûr. J’aime bien ton corset, on croirait que tu portes une armure.

— C’est pour ça que tu veux mieux me connaître ?

— Non. C’est parce que je suis amoureuse de toi.

Déodat en eut le souffle coupé. La jeune fille le regardait avec une intensité extrême, elle tremblait. À l’évidence, elle ne plaisantait pas. Il admira son courage.

— Pourquoi es-tu tombée amoureuse du garçon le plus laid du lycée ?

— Je ne te vois pas comme ça. Pour moi, tu es le plus intelligent. Tous les autres sont des gamins.

— J’ai le même âge qu’eux.

— Tu n’as rien à voir avec eux. Tu as la classe.

— Je n’ai jamais embrassé personne.

— Je t’apprendrai.

Elle lui apprit. Il éprouva un grand plaisir. Il rentra chez lui en retard.

— Je m’inquiétais, dit Énide.

— J’étais avec une fille. Elle peut venir à la maison ?

— Bien sûr, répondit-elle.

Le lendemain, à sa stupéfaction, Énide vit son fils main dans la main avec une jeune fille ravissante qui semblait très amoureuse.

— Voulez-vous un chocolat chaud ? proposa-t-elle aux adolescents.

— Non, dit Déodat. Samantha et moi, nous allons dans ma chambre. Nous avons besoin d’intimité.

Énide ne trouva rien à répondre et piqua un fard quand elle entendit qu’il fermait la porte à clef. De peur de se rendre coupable d’indiscrétion, elle quitta l’appartement à la hâte et courut dans les cantines de l’Opéra rejoindre son époux. Elle lui exposa la situation.

— Sacré gamin ! s’exclama Honorat en riant.

— Tu étais comme ça, toi, à son âge ? demanda-t-elle.

— Pas plus que toi, mon Énide.

— Je n’ose pas rentrer à la maison.

Quand les parents revinrent au logis, Déodat contemplait avec fixité une image de tadorne de belon. Honorat commença à préparer le dîner. Énide entra dans la chambre de son fils et referma la porte. Les joues en feu, elle lui demanda s’il se servait de préservatifs.

— Oui, maman, ne t’inquiète pas, répondit-il avec indulgence.


La liaison dura deux mois. Très vite, Samantha devint ombrageuse. Il y avait toujours quelque chose qui ne lui allait pas : « Tu pourrais facilement te passer de moi » ou « Est-ce que je te manque ? Tu ne le dis jamais » ou « Tu n’as pas l’air amoureux » ou « Tu ne m’écris pas de poèmes » ou « Pourquoi ne recherches-tu pas plus ma compagnie ? » À cette dernière question, il dit : « Parce que tu te plains sans arrêt. » Ce fut mal pris. Elle rompit.

Déodat pensa : « C’est ma première rupture. » Il se rappela les débuts, qui lui avaient beaucoup plu. Il éprouva un pincement au cœur.

Le lendemain, Séraphita, une jeune fille délicieuse, vint lui faire les yeux doux. Elle était extraordinairement différente de Samantha. Le surlendemain, le garçon présenta Séraphita à Énide puis l’emmena dans sa chambre.

— Tu m’as vite remplacée, lui déclara Samantha avec amertume.

Déodat songea que ce n’était pas exact et chercha la bonne formulation. Il n’eut pas le temps de la trouver ; Séraphita vint lui demander pourquoi il revenait déjà à ses anciennes amours. Leur histoire ne dura guère.

Ensuite, il y eut Soraya, Sultana, Silvana. Chacune connut sa chambre.

Énide rassembla son courage et déclara à son fils qu’il était en train de mal tourner.

— Que me reproches-tu ? interrogea-t-il.

— Je n’aime pas ton personnage de tombeur.

— Ce n’est jamais moi qui commence ni qui termine.

— Es-tu obligé d’aller avec toutes ?

— C’est loin d’être le cas. Je n’accepte les avances que de celles qui me plaisent.

La mère ne put s’empêcher d’éclater de rire en répétant ces propos à Honorat qui partagea son hilarité.


Au lycée, les gars de la classe observaient ce manège avec perplexité.

— Quel tableau de chasse ! Respect, mec, lui dit Brandon.

Déodat se contenta de le toiser.

— Tu as vite compris comment il faut s’y prendre, tu changes tout le temps de nana, ajouta l’admirateur.

— Non. C’est moi qu’on largue à chaque fois.

— Encore mieux. Une de perdue, dix de retrouvées.

— La lourdeur, c’est vraiment une caractéristique masculine, commenta le corseté.

— Dis donc, ça ne sert à rien de faire un effort avec toi. Tu es toujours aussi imbuvable.

— En effet. Répète-le à ta bande.

Cependant, Déodat se demandait pourquoi ses amours ne duraient pas plus longtemps. Même s’il ne souffrait pas de cette situation, il essayait de la comprendre. Pourquoi l’exaltation des jeunes filles se transformait-elle si rapidement en son contraire ? Si cela avait été à cause de sa laideur, il aurait compris, mais à l’évidence les demoiselles ne le quittaient pas pour ça.

Le cycle des plaintes se reproduisait avec chacune. La raison en changeait continuellement, ainsi que la façon de les exprimer : le garçon remarqua que certaines filles cherchaient le motif après avoir amorcé la lamentation. Cela donnait des dialogues aussi laconiques qu’incertains :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Tu sais bien.

Ou :

— Il y a quelque chose qui ne va pas ?

— Je sais pas.

Tôt ou tard, le prétexte surgissait, qui soudain prenait une importance capitale :

— J’ai du mal avec les garçons qui (au choix) n’appellent jamais au téléphone, appellent souvent au téléphone, ne parlent presque pas, n’invitent pas au restaurant, préfèrent les oiseaux à ma compagnie, lisent quand on les caresse, etc.

Au début, l’incriminé se défendait, ce qui ne faisait qu’aggraver son cas. Il comprit sans tarder qu’il valait mieux se taire. Le résultat était tout aussi mauvais, mais coûtait moins d’efforts. On finissait par lui dire :

— Tu t’en fiches de ce que j’éprouve !

C’était faux, mais il se sentait impuissant à consoler des détresses à ce point insondables. S’il avait été réellement amoureux, peut-être aurait-il eu le courage de tenter l’impossible. La conscience de sa déficience le dissuadait d’essayer.

Quand on le quittait, il pensait : « Un jour, j’aimerai. Celle que j’aimerai, je la sauverai. » Une voix subreptice glissait parfois cette réflexion moins avouable : « Ce serait bien, de rencontrer une fille qui ne se plaindrait pas sans arrêt ! »

Voici comment il théorisa son constat : si la caractéristique masculine était la vulgarité, la caractéristique féminine était l’insatisfaction. Bien sûr, ce n’était pas si simple, il pouvait y avoir de l’insatisfaction chez les hommes et de la vulgarité chez les femmes. Il n’en demeurait pas moins qu’il s’agissait bien d’une tendance : « Moi-même, si je n’avais pas été mis à l’épreuve par mon physique, je serais sans doute un garçon vulgaire. »

À la réflexion, l’insatisfaction et la vulgarité pouvaient s’interpréter comme les versions féminine et masculine d’une force identique : le désir. Celui-ci constituait le socle, la définition, le magma originel. Désir de quoi ? S’il n’avait été que sexuel, c’eût été un rien plus simple à régler. Mais même à quinze ans, Déodat se rendait compte que le sexe était une partie d’un désir beaucoup plus grand et beaucoup plus mystérieux. Il ne s’agissait pas d’un désir sans objet, il s’agissait d’un désir à objet énigmatique.

L’assouvissement du désir sexuel amenait à désirer autre chose. Souvent, quand une petite amie s’en allait, le garçon était pris d’une envie folle de voir tel ou tel oiseau : il se ruait sur son livre d’ornithologie ou sur ses gravures et, lorsque la planche espérée s’offrait à lui, il la regardait avidement. Le plaisir qu’il éprouvait à observer le tichodrome échelette ou le bec-croisé des sapins lui donnait le désir de les approcher en vrai. « Hélas, si je le faisais en vrai, que me resterait-il ? Quel désir peut succéder à ce désir ? »

Загрузка...