Il a entendu ce gosse chialer, au loin, dans les cellules du quartier E. Pendant tout le temps qu’a duré la plainte, longue et lancinante, mêlée de ressacs de colère, José Famennes s’est souvenu de ses toutes premières minutes dans ce trou, quand il avait encore lui aussi la force de pleurer. Les pleurs n’étaient en fait que le signe d’un léger mieux, comme un retour en surface après s’être vu noyé, incapable de remonter en apnée dans le tourbillon des murailles. Les pleurs, c’était une longue plage d’où l’on dérive avec langueur, accroché à la chaîne du bat-flanc, jusqu’à se retrouver, sans s’en rendre compte, au beau milieu de l’océan. Et puis le gosse a fini par se taire, comme tous les autres.
José Famennes n’aurait pu s’endormir avant.
En ce bas monde, certaines rencontres ne se font jamais. Un priapique ne rencontre pas de nymphomane, un anonyme ne rencontre jamais les sosies dont tout le monde lui parle, un athée ne rencontre pas Dieu dans une guerre de tranchées, un paranoïaque ne rencontre pas la cohorte d’espions qui le traquent, et un bureaucrate mal noté n’aura jamais la chance de rencontrer son patron sortant d’un hôtel borgne.
Mettez ça de côté un instant et imaginez que je fais des reportages pour une petite radio parisienne qui n’a même pas de nom, tout le monde l’appelle 99.1, même nos rares auditeurs. Imaginez-moi, Alain Le Guirrec, en train de quadriller la ville à la recherche d’un sujet décent, ou d’une simple interview, et vous serez en deçà de la vérité. La vérité, c’est que je passe mon temps à faire causer des semi-vedettes aussi vides que leur agenda, et des gens pas plus doués que tout le monde qui n’ont pas plus de choses à dire. Si je devais résumer l’année en cours, je dirais que mes plus gros coups sont une interview de la dernière recrue du Crazy Horse Saloon, celle d’un poète hongrois qui refusait une question sur deux, et celle d’un crétin de gymnaste dont il vaut mieux taire le nom. Maintenant revenons-en à cette histoire de rencontres impossibles et vous comprendrez qu’un minable journaliste dans mon genre ne peut compter que sur un miracle pour décrocher son quart d’heure de grâce. Vous me croirez si je vous dis qu’il a suffi d’un simple coup de fil, au bon endroit et au bon moment, pour que l’attachée de presse de l’acteur Harrison Ford m’accorde, contre toute attente, quinze minutes de son temps, sur le plateau du film qu’il tourne à Paris ? Harrison Ford soi-même ? Trouver une explication à un phénomène aussi invraisemblable n’a rien de facile et n’incite pas à la gloriole. La dame avait dû mal entendre mon nom ou confondre ma radio avec une autre, mais le rendez-vous était pris et rien ne pouvait plus m’empêcher de faire cette interview, celle pour qui se damnerait la moitié des journalistes de la place, celle qu’attendait la totalité du public. À 99.1, ç’a été une petite révolution. M. Bergeron, le patron, m’a regardé pour la première fois comme un vrai professionnel, un garçon brillant et plein d’avenir qui jamais ne devait oublier qu’il m’avait donné ma chance. Toute la nuit durant, j’ai révisé la filmographie de la star, revu quelques passages choisis parmi ses plus belles prestations, et mis au point des questions qui me semblaient bien plus originales que ce qu’on avait fait jusqu’à présent. Sans aucun doute, Harrison Ford se souviendrait longtemps de notre entrevue, et qui sait, lors d’un de ses prochains passages à Paris, il me demanderait, en personne, et pas un autre. Roger, mon fidèle technicien, devait passer me chercher à 13 h 00 pour être trente minutes plus tard sur le tournage, boulevard de Grenelle, avec une heure d’avance sur le rendez-vous pour éviter les imprévus. À 12 h 55 on a sonné à ma porte, je suis allé ouvrir en saluant la conscience professionnelle de mon collègue.
En fait de Roger, j’ai eu la visite de quatre types dont trois m’étaient parfaitement inconnus.
— Salut Alain. Je te présente Didier, Jean-Pierre et Miguel, on peut entrer ?
Celui qui parlait s’appelait Baptiste, je l’avais interviewé à l’époque où il essayait de lancer un mensuel sur l’actualité parisienne passée au vitriol. Son intervention à 99.1 lui avait servi à lancer un appel à la souscription mais, malgré toute sa bonne volonté, cette belle aventure avait capoté très vite et, en le voyant débouler, j’ai cru qu’il voulait remettre ça.
— Je suis pressé, Baptiste. On va passer me chercher pour une affaire urgente.
— Il ne peut pas y avoir plus urgent que notre affaire à nous. Tu es journaliste, tu vas comprendre. On fait partie du comité de soutien de José Famennes.
Il a attendu que le journaliste en moi réagisse à ce simple nom qu’il lâchait comme une bombe. Il se trouve que le journaliste en moi n’a pas moufté. Et je ne sais pas si c’était l’agacement d’avoir des importuns chez moi ou l’importance du grand rendez-vous à venir, mais j’ai écouté d’une oreille distraite la triste histoire d’un prisonnier politique retenu dans une geôle sud-américaine, dont la condamnation à mort ne devait plus tarder.
— C’est une question d’heures. On a organisé une manif cet après-midi devant l’ambassade du San Lorenzo, on a des appuis, on ne peut pas le laisser crever comme ça. On fait circuler une pétition.
Il m’a tendu un fascicule couvert de noms et d’adresses. Ça a réveillé des trucs oubliés, enfouis au plus profond de mes jeunes années. Quelque chose de grave a traversé la pièce.
— Deux cent quarante-trois signatures, que des gens motivés et mobilisés. On a un ex-ministre, vingt-huit députés, des écrivains en pagaille, vingt-six journalistes, et plein d’autres, tous triés sur le volet. Avec ça, il nous reste une chance, mais on n’a plus beaucoup de temps pour la communiquer à l’ambassadeur. Après, il sera peut-être trop tard. Il faut que tu en parles à ta radio, il faut mobiliser du monde !
Le pote Jean-Pierre m’a regardé. Le pote Miguel aussi. Et le pote Didier. Comme un gosse pris en faute, j’ai baissé les yeux.
— En parler à la radio ça va être difficile d’ici demain, j’ai un gros coup à assurer tout à l’heure, une star, et je passe son interview dans la soirée.
— Famennes va être exécuté, mec.
— Tu y passes maintenant, a dit Miguel d’un ton presque autoritaire. Tu fais un flash spécial pour un appel à la manif de cet après-midi, tu ne peux pas ne pas le faire !
Dans la foulée, il m’a tendu la pétition et un stylo. Le geste que je redoutais depuis le début. Il ne pouvait pas se douter de quel genre de type j’étais.
Un type qui, un jour, a eu peur d’aller en prison après s’être mêlé sans le vouloir à une manifestation d’infirmières. Un type qui préfère éviter les sondages, des fois que ses réponses finissent entre les mains de services secrets. Un type qui n’a pas voté au dernières présidentielles parce que ce jour-là on venait de lui livrer un magnétoscope. Voilà ce que j’avais envie de dire, sans gloire, à Baptiste et aux autres, mais pour avouer un tel manque de courage, il me fallait un courage que je n’avais pas. Avec un air de citoyen responsable, j’ai ajouté, au bas de la liste :
Alain Le Guirrec, reporter, 151 rue de Flandre, 75019 Paris.
C’était le maximum que je pouvais faire, sinon leur souhaiter d’aller le plus loin possible dans leur combat, à condition qu’ils me foutent la paix.
En parcourant machinalement ces quinze feuillets agrafés, le nom d’un des signataires m’a accroché l’œil, juste au moment où Baptiste me les reprenait des mains pour les ranger dans une chemise bleue.
— Tu fais partie des gars sur qui on compte, Alain.
… Marlène… ?
— On doit aller chez un gars de la télé pour avoir sa signature.
MARLÈNE ?
— Ça serait bien que tu puisses passer à ta radio, t’en as pas pour longtemps. Fais-le.
… MARLÈNE MARLÈNE MARLÈNE MARLÈNE MARLÈNE…
Tout s’est imbriqué en une fraction de seconde, Baptiste, le nom de Marlène, la fête qu’il avait organisée pour le lancement de son journal, elle était présente, je n’avais vu qu’elle, Marlène, Marlène. Aussi belle que son prénom, blonde, des yeux verts, un cocktail de beauté modeste et de perversité rentrée qui m’avait mis le feu aux sens. J’avais tout essayé pour avoir son numéro, j’avais sorti le grand jeu, parlé d’amour, je l’avais demandée en mariage, et si elle avait dit oui, à l’heure qu’il est j’aurais trouvé un job plus sérieux et nous aurions déjà deux ou trois gosses. J’avais cherché à la revoir sans y parvenir et il me suffisait de lire son nom parmi tant d’autres pour me rendre compte que j’étais loin de l’avoir oubliée. Je me suis demandé si Baptiste et son histoire de prisonnier politique ne me donnaient pas une seconde chance.
— Alors ? Pour la radio ?
Il y a des moments dans la vie où on se dit que le destin vient de vous faire un signe, quand on s’y attendait le moins, et que ce signe est forcément tordu, sinon il serait impossible de le voir, comme un nom perdu sur une liste. En le laissant passer, on risque de le regretter cinquante ans plus tard, quand on sera assis dans un rocking-chair avec un plaid sur les genoux.
La pétition bien rangée au fond de sa serviette, Baptiste était prêt à partir.
— Je ne suis pas sûr d’avoir bien mis mon adresse. Ressors-la, pour voir.
— C’est pas grave, Alain, pense plutôt à la radio.
— Si si, j’insiste, ces trucs-là c’est sérieux, sors-là.
Un peu surpris, il m’a montré les feuillets. J’ai fait semblant de vérifier en les gardant le plus longtemps possible en main, sous le regard impatient de quatre paires d’yeux vaguement déconcertés.
— Bon, on y va, tu penses à nous, Alain.
J’ai retenu sa main une seconde, et c’est là que je suis retombé sur :
Marlène Kirshenwald, journaliste, 3 rue du Temple, 75004 Paris.
Je les ai raccompagnés à la porte en cachant mal une vague excitation qui partait du nombril. Ils m’ont serré la main pendant que je répétais mentalement le nom et l’adresse de la demoiselle, et je me suis précipité sur un bloc-notes à peine avais-je fermé la porte. Marlène Klarwein, 3 rue du Temple, 75004 Paris.
L’interview de ma vie, et maintenant la femme de ma vie, un jour à marquer d’une pierre blanche. Marlène Kalwein… 3 rue… rue du Temple ou… ou rue Vieille-du-Temple ? Klarwein ou Kersheval ? Il y a aussi un boulevard du Temple, dans le IIIe ! C’était le 43 ! Ou le 31… ? Marlène Klar… Klarweld ! Et il y a un bout de la rue Vieille-du-Temple dans le ni et l’autre dans le IV ! J’ai frappé du poing sur la table, ivre de rage, et me suis rué sur le balcon pour voir Baptiste et les autres grimper dans leur voiture. Le destin ! Le destin est pervers, c’est bien connu, il n’envoie pas un signe sans une épreuve, il faut faire une partie du chemin, c’est ce qui prouve que c’est vraiment le destin.
— Baptiiiste ! j’ai hurlé, pour couvrir le son du démarreur, avant de dévaler les escaliers quatre à quatre.
— Écoutez, j’ai réfléchi, et j’ai une proposition exceptionnelle à vous faire.
Inquiets, ils ont attendu que je reprenne mon souffle.
— La star que je dois interviewer tout à l’heure, c’est Harrison Ford. Est-ce que vous vous rendez compte ?
Vu leurs têtes, ils ne se rendaient pas compte.
— C’est le genre de gars qui ne refuserait jamais de signer une pétition pour une cause aussi importante. Vous connaissez plus grosse star internationale ? Vous imaginez son nom là-dessus ? C’est mieux que tout, mieux qu’un politique, mieux qu’un présentateur de télé.
— … Harrison Ford ? Tu crois que ça ferait sérieux, dans la liste ?
Je n’ai même pas eu à répondre, Miguel l’a fait à ma place.
— Sérieux ? Ce type-là est un héros pour les trois quarts de la planète, un jour il sera candidat à la Maison-Blanche.
— Il est déjà bien plus écouté que le président américain, a fait Didier.
— Si le gouvernement du San Lorenzo apprend qu’un type comme lui s’est mobilisé, a dit Jean-Pierre, ça peut changer toute la donne.
Ça n’a pas traîné, Baptiste a ressorti les feuillets.
— Elle passe quand, ton interview ?
— Ce soir.
— Si tu réussis à lui faire dire un mot sur Famennes, tu auras peut-être sauvé une vie, a dit Baptiste avec une sincérité inouïe. On se retrouve vers dix-neuf heures devant l’ambassade, je serai en tête du cortège, tu as mon numéro de portable ?
J’ai fait un signe de tête, ils sont remontés dans la voiture. Avant de démarrer, Baptiste et les autres m’ont dit merci du fond du cœur. Ça m’en a presque gêné. Dans quelques heures ma carrière aura pris sa vitesse de croisière, j’aurai peut-être trouvé la femme de ma vie, et, l’air penaud, je rendrai à Baptiste sa pétition en lui disant que la star n’a rien voulu savoir. Pas de pot.
Roger est arrivé et m’a demandé ce que je faisais là, en plein milieu de la rue, avec mes feuillets à la main. Je lui ai dit de patienter une seconde, le temps de remonter prendre mes affaires.
Marlène Kirshenwald, journaliste, 3 rue du Temple, 75004 Paris.
En moins de deux minutes, le minitel m’a donné le numéro de la belle.
— Allô, Marlène ?
— Oui.
— C’est Alain Le Guirrec, le journaliste de 99.1.
— … Qui ?
Je marque peu les gens, c’est vrai. Mais j’avais déjà de la chance de la trouver chez elle. Destin…
— On s’est vus à la soirée du numéro Zéro du mensuel de Baptiste.
— … ?
— Il vient de me faire signer la pétition pour la libération de José Famennes, tu vas à la manif ?
— … Oui.
— Je ne pourrai pas, j’interviewe Harrison Ford au même moment.
(Ça devrait marcher, ça devrait marcher, ça devrait marcher…)
— Harrison Ford ? Le vrai Harrison Ford ?
(J’en étais sûr ! J’en étais sûr !)
— Oui, le vrai, c’est boulot-boulot. Pour José Famennes, je me suis dit qu’on devrait, nous les journalistes, faire une action commune, on pourrait se grouper au lieu de rester chacun de notre côté, tu vois.
— Je propose qu’on se voie pour en discuter, dès que j’en ai fini avec Ford.
— … Où ?
(Je suis un génie ! Je suis un génie !)
— Au Palatino, c’est un bar dans le Marais.
Roger s’est mis à klaxonner comme un fou, en bas.
— À quelle heure ?
— Vingt heures ?
— O. K., elle a dit, avant de raccrocher.
Nous appellerons le premier de nos enfants José.
Pour combler un léger retard, j’ai roulé à tombeau ouvert, sans cesser de penser aux hanches de Marlène, aux yeux de Marlène, à ses chevilles cassantes comme du verre, et à tous ces petits bonheurs qui m’attendaient. Roger, nerveux, m’a parlé de son destin à lui, il se voyait crever paisiblement dans un petit mas de Noirmoutier sur les coups de quatre-vingts ans, et pas dans une voiture conduite par un furieux à la recherche d’un acteur, sous prétexte qu’il a joué dans Star Wars. Sur place, on a commencé à préparer le set avec une certaine bonne humeur, en plein soleil. J’ai demandé où était la star.
— Il bouffe dans un restaurant avec la production, personne ne sait où. On a retardé le plan de tournage à cause de la météo, vous n’avez plus qu’à attendre vers cinq, six heures ce soir.
Avec son air bonasse, ce type était tout simplement en train de m’expliquer que ma vie était foutue. En ce bas monde, certaines rencontres ne se font jamais, quel fou avais-je été de croire que je ferais exception à la règle. À trop convoquer le destin, il s’était senti coincé et ne pouvait donc plus me désigner pour vivre deux événements dans la même journée. Qu’est-ce que j’allais dire à Bergeron ? Qu’est-ce que j’allais dire à Marlène ? Ford a préféré reprendre un dessert plutôt que répondre à mes questions ? Je me suis assis un instant sur les rails du travelling pour faire imploser ma déception. En voyant mon coup de blues, Roger, diplomate comme il sait l’être, a dit :
— T’en fais pas, vieux, il nous reste l’interview du disc-jockey du B. O. A.
Dans ce désert, j’ai repéré un photographe de plateau qui avait l’air d’en savoir plus que les autres. Il m’a assuré que Ford n’était pas du genre à poser des lapins et qu’il serait là à dix-huit heures sonnantes, comme le pro qu’il est. Ne nous restait plus qu’à attendre trois heures sans bouger, à siroter du café entre deux lamentations. C’est là que Roger a dit :
— Toi, tu fais ce que tu veux en attendant, mais moi je vais en profiter pour passer à mon club, y ? que ça qui me calme, c’est à deux rues d’ici.
— Un club ?
— Un endroit formidable, un truc ultra-privé, j’y vais deux fois par semaine. Tu devrais venir, ça te détendrait, au lieu de tourner en rond.
— Mon pauvre Roger, j’ai envie de buter quelqu’un et tu me proposes d’aller me pavaner dans un club ?
— Justement, c’est le seul endroit où il faut se rendre d’urgence quand on a envie de tuer quelqu’un. (Il a baissé d’un ton.) Mais vaudrait mieux que ça reste entre nous. Personne ne sait que j’y vais, même pas ma femme. C’est mon voisin qui m’a proposé d’essayer une fois et… j’y ai pris goût.
Vous comprendrez qu’on ne résiste pas bien longtemps à une telle proposition.
Cinq minutes plus tard nous entrions dans une bâtisse en brique rouge. Au bout d’un couloir un peu austère et d’un escalier en béton, nous avons débouché dans un hangar insonorisé. Quinze types en enfilade, tous munis d’un casque antibruit et d’un flingue gros comme ça, canardaient comme des malades sur des silhouettes en carton animées par des filins. J’ai même cru recevoir une balle perdue dans le tympan, à peine franchi le seuil du stand de tir.
— Qu’est-ce qu’il fait dans la vie, ton voisin ?
— Flic.
Roger, parfaitement à l’aise, m’a présenté à tout le club de tir, et en un rien de temps nous nous sommes retrouvés chacun avec un P38 dans les mains. Je me suis dit que la journée prenait des chemins détournés, inattendus, et parfaitement grotesques.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse de ça ? j’ai dit en montrant la pétoire.
— Essaie, tu vas voir. C’est comme dans les films. Même Ford a appris à tirer dans ce genre d’endroits. Tu vas voir comme ça calme.
— Roger, tout ça ne me dit rien qui vaille.
Pour toute réponse, il a vidé son chargeur d’un trait, et j’ai été obligé de me protéger les oreilles avec un de ces trucs. Plus personne n’a fait attention à moi et je me suis retrouvé seul avec le revolver dans la main, comme une sorte d’interlocuteur resté trop longtemps muet. Roger n’avait pas totalement tort : peut-être que le détour par ce stand de tir allait me faire comprendre quelque chose de fondamental sur la manière dont on fabrique un héros. Il n’y a pas de hasard.
Et puis je n’ai plus pensé à rien, j’ai shooté et shooté et shooté, et le monde s’est évaporé dans un nuage de poudre.
Roger m’a bousculé dans le monde réel et tout ne m’est revenu en mémoire qu’à la lueur du jour. Je puais la cordite et j’avais dans les yeux des espèces de flammèches qui dansaient encore. Le film a continué un moment quand je me suis retrouvé devant une machinerie hollywoodienne de décors et de figurants. Au beau milieu de ce maelstrôm, le photographe de plateau m’a montré l’agent de Ford qui hurlait des trucs bizarres vers une caravane. J’ai vite compris le drame qui se jouait : pour des raisons connues de lui seul, l’un des plus grands acteurs du monde refusait obstinément de sortir de sa loge. Tout le monde a défilé sous son vasistas pour le supplier. J’ai essayé de m’approcher, tendre un micro, dire que ma carrière se jouait là, qu’il n’avait qu’un mot à dire sur 99.1 pour me rendre célèbre, mais ses gardes du corps m’ont découragé rien qu’en me regardant du haut de leurs Ray-Ban. Mon apathie s’est vite transformée en rage noire. J’ai commencé à penser que Ford allait peut-être mourir avant notre rencontre, que j’allais faire sa nécro comme tous les scribouillards du monde, que j’allais dire les même banalités, et que plus tard, sous mon plaid, je me souviendrais d’être passé si près de lui.
— C’était trop gros pour nous, a dit Roger, qui ne songeait qu’à rentrer chez lui après une journée de boulot à peine méritée.
Il avait sans doute raison. Le soleil commençait à baisser, le chef opérateur a dit que le plan était foutu et qu’il valait mieux remballer. Un instant, je me suis vu retourner illico au stand de tir pour reprendre mon P38 et tirer sur cette putain de caravane jusqu’à ce qu’Indiana Jones en sorte et me supplie d’écouter ses raisons.
19 h 30 à ma montre. Je venais sans doute de rater l’interview de ma carrière mais pas question de rater la femme de ma vie. Le photographe de plateau a dit que tout n’était pas perdu, la production du film avait organisé une petite fête le son-même, au Wyatt, une boîte de nuit des Halles, toute l’équipe était invitée et Ford avait promis de passer.
— Harrison est un type imprévisible, il est capable de répondre à une interview dans une boîte de nuit, si j’étais vous je ne jetterais pas l’éponge tout de suite.
J’ai haussé les épaules en le remerciant tout de même, puis j’ai sauté dans la voiture, direction le bar du Palatino, où Roger allait me déposer. Je me suis repeigné, j’ai mâché un chewing-gum pour me rafraîchir l’haleine et ôté un instant ma chemise pour la débarrasser de cette odeur de poudre à canon en lui faisant prendre l’air à travers la vitre.
— On en aura d’autres. Meryl Streep ! Jack Nicholson ! Tiens, j’ai même un pote qui tient un restaurant où Depardieu va souvent.
La voiture s’est vite embourbée dans un embouteillage et j’ai constaté une fois encore que la loi dite de l’emmerdement maximal était la plus inviolable de toutes.
— C’est quoi ce bordel, encore ?
Un cortège d’individus nous a barré la route.
— Une manif !
Roger a essayé de discerner une banderole.
— Libérez… José… José… Farrès… ? Qui c’est encore, ce mec ?
La voiture s’est embourbée dans une ornière humaine, et j’ai vu s’estomper, comme au sortir d’un rêve, le visage de Marlène, seule, devant une tequila. Le visage avait disparu pour ne jamais réapparaître.
— José Fa-men-nes, a fait Roger, furieux. Qu’il y reste, en taule, ce con ! J’ai pas que ça à foutre, nom de Dieu ! J’ai promis à Martine d’aller chercher les mômes chez la nourrice.
Tout m’est revenu en mémoire : le prisonnier politique, Baptiste et sa bande de militants, la manifestation, sans oublier…
— Une chemise en carton bleu, Roger ! ROGER ! Une chemise en carton bleu, Roger, une chemise, avec des feuillets dedans, Roger, en carton !
— Y avait bien un truc bleu sur ton stand pendant que tu canardais, mais je crois que tu l’as laissé là-bas.
19 h 45 à ma montre. Baptiste va m’étriper si je ne lui rends pas sa pétition, a fortiori sans la signature que je lui avais promise. Marlène va vite perdre patience et, si je rate cette occasion, le destin ne me fera plus signe de sitôt. C’est de ma vie qu’il s’agit, nom de Dieu !
— C’est grave, Roger, va récupérer la chemise, et porte-la de ma part à un type qui s’appelle Baptiste, je m’en souviendrai toute ma vie.
— Pas possible, après la nourrice, il faut que je ramène la voiture à la radio, et, en plus, on attend deux potes pour dîner à vingt et une heures.
— Demande-moi tout ce que tu veux !
— Tes quatre heures d’antenne le samedi après-midi contre ma nuit du lundi, pendant un an.
J’ai accepté ce chantage odieux en me disant qu’il serait toujours temps de renégocier plus tard. Il a noté le numéro de portable de Baptiste, j’ai franchi cette marée humaine pour rejoindre le boulevard Saint-Germain. Au mégaphone, j’ai reconnu la voix de Miguel :
— Il faut forcer l’ambassadeur du San Lorenzo à accepter de nous rencontrer !
Au loin, j’ai vu la silhouette de Jean-Pierre et me suis fait tout petit derrière un cordon de service d’ordre. Dans une rue adjacente, j’ai promis à un taxi un pourboire monstrueux s’il me déposait au Palatino en dix minutes. À 20 h 5, j’avais la main sur la poignée de la porte d’un bar enfumé et presque vide.
Marlène était là, terriblement, comme une belle actrice incognito qu’on reconnaît par surprise. Tout à coup, sur un coin de moleskine rouge, j’ai vu ma vie défiler devant mes yeux. Pas le passé, non, mais l’avenir, jusqu’au bout, jusqu’à mon dernier souffle, un film dans lequel j’entrais en franchissant la porte de ce bar. Sa petite robe rouge que je chiffonnerais bientôt, ses lèvres qui diraient oui, ses yeux qu’elle donnerait à nos enfants, ses cheveux que je verrais blanchir. Les joues en feu, je me suis assis face à elle, le barman a dû comprendre mon terrible besoin de vodka et m’en a servi une avant même que nous ayons prononcé un mot.
— Excusez le retard. C’est Harrison Ford. Gentil mais bavard. Il est temps de s’occuper de José Famennes, j’arrive de la manif, ça se présente bien, l’ambassadeur commence à réagir. Je me suis dit qu’on pouvait vous et moi envisager un mariage, quelque chose de rapide, on pourrait…
— Un quoi ?
— Je veux dire que rien ne se fera sans nous, les journalistes, il ne faut pas oublier que la vie d’un homme est en jeu, que nous sommes le seul vecteur capable de sensibiliser une opinion publique saturée de guerres et de catastrophes. Qui en France a entendu le nom de Famennes, hein ? Le temps presse, il faut qu’on bouge, au début ça sera compliqué, il faudra louer un truc pas trop cher, avec une aide aux jeunes ménages, on pourra… Ce que je veux dire c’est qu’on n’a pas le choix, il faut parler des conditions de détention au San Fernando et…
— Au San Lorenzo.
— Ce sont les mêmes ! Famennes est en train de crever au nom des droits de l’homme dans une geôle pourrie et on reste tous pétris dans notre égoïsme !
— Il est au Plaza ?
— Qui ?
— Ford. D’habitude il descend au Plaza.
— Pour l’instant il a élu domicile dans une caravane et c’est la croix et la bannière pour l’en faire sortir. Baptiste et les autres font le forcing devant l’ambassade, on doit…
— Il est toujours avec cette scénariste ?
— Qui, Famennes ?
— Mais non, Harrison Ford.
— Ça vous intéresse ?
Pour toute réponse, elle m’a servi une demi-heure de monologue frénétique sur la vie et l’œuvre du plus grand acteur du siècle, à côté de qui Laurence Olivier passe pour un danseur mondain et Marlon Brando pour une rentière capricieuse.
— Je suis amoureuse de lui depuis American Graffiti. Les deux hommes de ma vie sont Han Solo et Indiana Jones, mais je pourrais en dire autant de tous les autres personnages qu’il a incarnés.
— Vous ne trouvez pas qu’il est un peu… disons, d’une autre génération.
— Harrison est un héros. Dites-vous bien que vous avez eu une chance inouïe de l’avoir approché.
C’est à ce moment-là que Roger est arrivé ventre à terre avec la chemise bleue.
— J’ai eu un problème.
Avant même de lui demander lequel, j’ai ouvert la chemise pour m’assurer que les feuillets y étaient. Et ils y étaient. J’ai même eu l’impression qu’il y en avait plus qu’à l’origine.
— J’ai écouté la radio, ça commence à faire du bruit, cette histoire de San Lorenzo. Avant de se rendre sur place, l’ambassadeur a accepté de recevoir une délégation du comité, ils ont même parlé de la pétition, il paraît qu’un tas de gens veulent la signer.
— C’est formidable, où est le problème ?
— Le problème c’est que les gars du club de tir ont regardé ce qu’il y avait dans la chemise. Ils ont tout de suite pigé le truc, et ils se sont ralliés à la cause de José Famennes. Regarde…
Je n’ai pas compris tout de suite, et peu à peu m’est apparue une sorte de mosaïque rouge parsemant çà et là les feuillets dans les espaces laissés vides.
— J’ai eu ton pote Baptiste au téléphone, il va t’égorger s’il se retrouve devant l’ambassadeur les mains vides. Jettes-y un coup d’œil, tu comprendras que je préfère que tu y ailles toi-même. Ah oui, j’oubliais, Bergeron a dit qu’il te foutait à la porte de la radio si tu ne ramenais pas l’interview de Ford.
Ernest Lefort. C. R. S.
Mimile des Rouleaux, homme de main.
Colonel Riquet, officier.
Johnny Target, tireur d’elite.
— … Roger ?
Ricou la Tchatche, président de l’Amicale des anciens de Fresnes.
Albert Donzu, mercenaire en retraite.
— Où t’es, Roger ?
Dino Manelli, gérant de société à Palerme.
Quentin Tiburce, armurier.
Étienne Mangin dit « Brutos », recouvreur de dettes.
— Ça n’a pas l’air d’aller, a dit Marlène sans savoir à quel point elle était dans le vrai.
Roger s’était éclipsé sans demander son reste, et je me retrouvais avec une trentaine de témoignages de solidarité qui allaient inspirer le respect d’un ambassadeur.
— Vous savez que vous lui ressemblez, Alain ?
— … Hein ?
— On ne vous a jamais dit que vous aviez son regard ? Un truc malicieux dans l’œil, ce petit rictus ambigu qui mêle le sourire au désarroi.
— … ? Écoutez Marlène, j’ai eu une journée remplie de petites choses inattendues qui finissent par me préoccuper, ce qui m’empêche sans doute de comprendre un traître mot à ce que vous êtes en train de dire.
— Vous me faites terriblement penser à Harrison.
Elle a pris une grande goulée de vodka pour ponctuer sa phrase et, sans doute pour des raisons absurdes et erronées, je me suis brusquement senti important. En y regardant à deux fois, elle n’avait peut-être pas tort. J’avais en moi depuis toujours ce petit truc qu’il trimballe de film en film, cette faculté d’être en état d’implosion permanente sans que personne ne s’en doute, comme si la vie n’était qu’une lutte sans espoir pour ne jamais dégoupiller la grenade qu’on garde bien cachée au fond des tripes. Avec Harrison Ford, je partageais ce calvaire, et plus rien ne m’étonnait désormais, ni ce rendez-vous miracle avec lui, ni ce coup du sort qui m’empêchait de le voir, ni le fait que Marlène soit la première personne à s’apercevoir à quel point nous étions proches. Le détour par le stand de tir et les yeux énamourés de la douce quand elle parlait de lui en étaient l’éclatante confirmation. Rien ne m’a découragé, au contraire. J’ai pris ça pour un ensemble de signaux que seuls émettent les cœurs à prendre, et que notre amour serait plus beau encore si j’arrivais à lui faire oublier ce voyou de Ford. En essayant de me résumer la situation, j’avais une chance unique de me bâtir un avenir sans plus aucun nuage. Pour éviter de me faire virer de mon job, de me faire casser la gueule par Baptiste et les autres, pour effacer les trente noms indésirables de la pétition, pour faire la plus prestigieuse interview de ma vie, pour conquérir le cœur de la belle, je devais aller dans cette boîte de nuit afin de provoquer Harrison Ford en duel et obtenir de lui l’impossible : qu’il signe cette pétition. C’est ce que j’ai proposé à Marlène qui n’attendait que ça. Sur le trajet, une énième raison de me rendre là-bas m’a traversé l’esprit, un truc qui m’avait un instant échappé, un truc qui pouvait éventuellement faire de moi un mec bien : sauver la tête de José Famennes.
Je m’attendais à parlementer des heures avec les videurs afin qu’ils nous fassent l’honneur de nous laisser entrer au Wyatt mais le photographe de plateau a tout arrangé, pour le plus grand bonheur de Marlène. Il m’a à nouveau juré que Harry serait des nôtres. Le temps de se descendre deux vodkas, on a eu droit à un strip-tease qui rivalisait de glamour avec une pub pour l’eau ûe Javel. Le D. J. a embrayé comme pour sauver une ambiance déjà moribonde, et une cohorte d’énervés a envahi la piste pour se trémousser au son d’une musique vraisemblablement moderne. Marlène a bu une énième vodka (l’appréhension avant de rencontrer le grand homme) et son coude a raté deux fois l’accoudoir du fauteuil. Quand nous serons mariés, je poserai un verrou dans le meuble du bar. Je l’ai vue se lever pour tituber vers la piste où elle s’est taillé une grande part de succès en créant son espace vital à coups de genoux. J’ai senti monter le taux d’adrénaline général, les danseurs s’éclaboussaient de gerbes de sueur pendant que Marlène, folle de joie, s’abandonnait à une danse mystique à base de convulsions pelviennes. Spectacle que je tairai plus tard à nos enfants. Très pro, j’ai vérifié le bon fonctionnement du magnéto en buvant l’ultime gorgée de vodka et j’ai appelé Bernard qui tenait l’antenne de 99.1 pour lui demander d’annoncer l’interview. C’est en remontant du sous-sol que j’ai vu une chemise en carton bleu voleter dans les airs et passer de main en main. En une fraction de seconde, je me suis rendu à l’évidence, cette pétition vivait sa propre vie sans se soucier de qui la possédait, elle se dérobait à la première occasion pour continuer son chemin, toute seule, et son désir d’exister la rendait plus forte à chaque nouvelle signature. J’avais désormais plus besoin d’elle qu’elle n’avait besoin de moi, et j’ai crawlé comme un damné au milieu du magma humain pour tenter de la happer au passage. Le crâne en feu, j’ai allongé quelques gifles à des noceurs qui faisaient obstacle entre la pétition et moi, et j’ai fini par l’arracher des mains d’une espèce de créature à paillettes. Au beau milieu de cette décharge de décibels et de corps moites pris de fureur, j’ai regardé d’un œil vide les feuillets qui ruisselaient entre mes mains. Une flaque de whisky dégoulinait sur la page de garde et venait de réduire une bonne vingtaine de signatures en une délicate coulée noire. Ce qui n’était pas encore dramatique, comparé aux pages suivantes.
Hot Lips Linda, strip-teaseuse.
Gino Montaldo, danseur mondain.
Mado Frou-Frou, transformiste.
Didier, Eddie, Paulo, videurs.
Ricky Royal, guitar hero.
Bambi Crazy Legs, artiste.
Sans parler de deux joyeux drilles qui se tenaient les côtes en me regardant, et qui avaient écrit dans une marge :
Jean Peuplu et Sam Eclatt, boute-en-train.
Des sentiments mêlés se sont emparés de moi, en même temps qu’un sérieux coup de fatigue. Partagé entre l’envie de fracasser la tête du premier innocent venu et celle de fuir, loin, dans des contrées perdues, là où l’on peut écouter l’herbe pousser et les insectes s’envoyer en l’air. Et puis, une sorte de compassion bizarre pour l’humanité entière m’est apparue. Toutes ces âmes, si tordues soient-elles, qui, malgré leur destin, leur dérive, prenaient le sort de Famennes à cœur et apportaient leur modeste contribution à sa cause d’un coup de griffe en bas de page. Il valait mieux voir ça comme ça, non ?
Il y a eu un roulement de tambour, un fracas de cuivres, et tout le monde s’est figé. Harrison a fait son entrée dans les lieux, au milieu d’un petit essaim fébrile qui s’est approché de nous. Marlène est montée sur une banquette pour tenter de le discerner, et j’en ai fait autant. Je l’avais tant attendu. Espéré. Et même si je devais lui faire cracher une minute d’interview pour ne pas me retrouver au chômage, lui faire signer une pétition pour sauver la vie d’un homme, lui dire à quel point nous étions faits pour nous rencontrer, lui présenter la femme de ma vie pour qu’enfin elle me préfère à lui, la première urgence, à cette seconde, c’était de le voir.
— Paraît qu’il vient de se faire agresser dehors par cinq cents personnes, quelqu’un a dit.
— Des fans ?
— Peut-être, mais pas commodes.
Il n’a pas même eu le temps de s’installer, les videurs n’ont rien pu faire quand la meute est entrée, Baptiste en tête, le regard déformé par la haine, un cri de guerre à la bouche, ordonnant le pillage à ses troupes.
— Attrapez-le, ce pourri !
Je me suis demandé ce que Ford avait bien pu leur faire pour les mettre dans cet état. Mais j’ai mieux compris qui ils cherchaient vraiment quand j’ai vu Marlène, juchée sur sa banquette dans un état second, pointer un doigt vers moi en regardant Baptiste.
— Il est là, avec sa pétition ! Tout est de sa faute ! Il ment, il est fourbe, ne le laissez pas s’échapper !
Baptiste, les yeux fous, a hurlé en me voyant, des verres ont commencé à voler, une bousculade générale a renversé les tables et un cataclysme a ravagé la salle. Une lame de fond d’une violence inouïe a submergé hommes et femmes, l’ivresse, la rage, la peur, et moi, seul, rampant sous les banquettes en essayant de survivre. Les gardes du corps de Ford ont sorti des revolvers et formé une sorte de carapace autour de lui, le climat de violence a redoublé d’un coup, et je ne sais pas ce qui m’a permis de tenir jusqu’à cette sortie de secours, sans doute l’image imprécise d’un demi-millier d’individus cherchant à me lyncher en place publique. Marlène, pourquoi m’as-tu trahi ? Nous aurions pu vivre quelque chose d’exceptionnel, toi et moi. Avec le temps, tu serais devenue moins frivole, nous aurions eu de merveilleux enfants, José, l’aîné, et Harrison, le petit. Nous aurions remplacé la vodka par la camomille, nous aurions construit un petit havre de paix, loin de Paris et de sa folie, loin du monde en marche. Marlène, tu étais sans doute mon destin, il n’a pas jugé bon de te le faire savoir. À bout de souffle, j’ai retrouvé l’air du dehors et me suis mis à courir comme un fou dans la nuit en me risquant çà et là dans des ruelles inconnues, puis j’ai grimpé dans un taxi qui devait avoir l’habitude de ce genre de situation.
— Où on va ?
Je lui ai donné l’adresse de 99.1, c’était sans doute le seul endroit au monde où j’avais une chance de sauver ma peau. J’ai même demandé au chauffeur de chercher la fréquence de la radio, histoire de prendre la température. J’ai entendu la voix de Bernard qui terminait l’édition de minuit.
« Pour des raisons encore inconnues, la discothèque le Wyatt a été mise à sac par plusieurs centaines de manifestants qui cet après-midi faisaient le siège de l’ambassade du San Lorenzo. Harrison Ford, en tournage à Paris, venait de se réfugier dans la discothèque après une vive altercation avec les manifestants. »
Quand je suis entré dans le studio, Bernard venait de lancer un disque de Charlie Mingus pour calmer l’ambiance. Je me suis précipité à mon bureau en renversant tout sur mon passage.
— Je suis innocent, Bernard, il faut que tu me croies…
— C’est à cause de toi, ce bordel au Wyatt ?
— Je suis innocent, je te dis. J’ai besoin d’une zone franche où l’on respectera mon immunité de journaliste.
— … ?
— Je n’ai rien à voir avec les crimes dont on m’accuse. Préviens le consulat, l’ambassade, la cour internationale de justice, je veux un passeport diplomatique et un droit d’asile dans un pays qui refuse l’extradition, Bernard.
— Bergeron t’a foutu à la porte, il n’a pas digéré que tu le mènes en bateau avec cette histoire d’interview bidon d’Harrison Ford.
— Harrison Ford… Qu’est-ce que vous avez avec ce mec ? C’est jamais qu’un acteur, un gars qui sait dire trois mots devant une caméra, comme toi et moi si on nous le demandait. Il sait tenir un flingue ? Moi aussi, je l’ai fait, et pas plus tard que cet après-midi. Il a déjà risqué sa vie pour de bon ? Non ? Eh bien moi, si.
Il m’a écouté, une lueur d’inquiétude dans l’œil, jusqu’à ce que le téléscripteur crépite. Derrière la vitre, je l’ai vu pâlir, et s’acheminer vers le micro pour couper la chique à Mingus. Il avait beau lire, on avait l’impression qu’il cherchait ses mots.
« Une dépêche de l’A. F. P. nous informe qu’un groupe d’individus armés a pénétré dans la discothèque le Wyatt. Il s’agirait, je cite, des membres d’un club de tir du boulevard de Grenelle. Les gardes du corps d’Harrison Ford, déjà échaudés par l’intervention des manifestants du comité de soutien de José Famennes, ont ouvert le feu afin de protéger l’acteur. Harrison Ford s’est déclaré victime du harcèlement d’un journaliste prêt à tout pour lui soutirer une interview qu’il n’a jamais accordée. Il semblerait qu’après une explication entre les divers opposants un terrain d’accord ait été trouvé. Les clients de la discothèque, les gardes du corps, les manifestants et les membres du club de tir se dirigeraient en ce moment même vers les locaux de… d’une radio… 99.1… afin de… »
Il y a eu comme un blanc terrible à l’antenne et dans nos esprits. J’ai imaginé Bergeron, l’oreille collée à son tuner, et me suis raccroché le plus longtemps possible à cette vision, comme une espèce de paravent mental qui m’en cachait une autre, bien plus terrible. Dans un état proche du mien, Bernard a réuni un reste d’énergie pour conclure :
« L’A. F. P. nous précise par ailleurs, selon une dépêche provenant du San Lorenzo, que José Famennes va être exécuté demain matin. »
C’est à ce moment précis qu’un brouhaha nous est parvenu, quelque chose de sourd au début, puis une cacophonie montante, de plus en plus précise, de plus en plus haineuse. Quand l’escalier s’est mis à trembler, Bernard a foncé pour fermer la porte blindée de la station. De quoi les retarder d’à peine cinq minutes. Je me suis précipité vers l’escalier de service pour aboutir dans une courette vide, puis dans une rue adjacente. Au loin, j’ai vu la meute s’engouffrer entièrement dans le bâtiment, Baptiste en tête. Une silhouette à ses côtés invectivait la foule en anglais et m’a remémoré de façon troublante une scène de Star Wars. J’ai couru une bonne heure dans les rues sans savoir où aller. Mon appartement ne devait plus être que décombres, mes amis avaient ordre de tirer à vue, et j’ai imaginé Paris tout entier mobilisé dans une chasse à l’homme. J’ai erré jusqu’à trois heures du matin, avec la peur au ventre et les larmes aux yeux, j’ai eu envie de m’isoler entre quatre murs pour ne plus jamais en sortir en attendant la fin de la guerre. Dans un coin pourri, j’ai repéré cet hôtel repoussant de laideur.
Je m’assois sur le lit sale. Dans un silence total, je parcours des yeux le tracé du papier peint arraché, les graffitis gravés dans le plâtre. Je me passe un peu d’eau sur le visage, au milieu des cafards qui rampent autour de la bonde moisie du lavabo. Tout à coup, j’entends du bruit derrière la porte, ce sont eux, ils m’ont retrouvé, ils vont me faire la peau, je l’ai toujours su, je l’ai déjà accepté. La peur me vrille à nouveau les entrailles, je laisse échapper une petite plainte d’enfant et me reprends tout de suite. Cette peur me fait honte. Le bruit n’est pas fracassant, pourtant. Un son étrange, un choc feutré. Il s’estompe lentement. Je soupire un grand coup, soulagé. Je m’allonge. Les yeux clos, je laisse une foule d’images vagabonder dans ma tête, sans chercher à les maîtriser. Je suis loin, dans un pays inconnu, là où la chaleur et la misère envahissent les rues et les êtres.
Je vois.
Je vois un homme. Les tempes grises, les yeux résignés, assis par terre, les genoux ramenés vers lui, près d’une cuvette en émail ébréché. Il est maigre à faire peur. Ses gestes sont trop lents. Une barbe folle lui a mangé tout le visage. Aussi longtemps qu’il vivra, ses yeux ne riront plus jamais. Des bottes martèlent le couloir, il dresse l’oreille. Elles passent très exactement vingt et une fois par jour, il pourrait presque en déduire l’heure qu’il est. Les bottes font entre quarante et quarante-cinq pas à chaque passage. Au second passage de la journée, on entend le tintement des clés qui ouvrent entre une et trois serrures, chaque fois différentes. Cette fois encore, les bottes s’éloignent, il respire une bouffée d’air. Il attend, en silence, que quelqu’un vienne ouvrir cette porte, une bonne fois pour toutes. Certains soirs, il prierait Dieu pour que ça arrive enfin. Il attend depuis si longtemps qu’il a presque oublié ce qu’il faisait là. Il n’avait pas mis le palais royal à feu et à sang, il n’avait pas formé un bataillon de soldats rebelles. Il avait juste dit non quand tous les autres le pensaient si fort. Le courage n’avait rien à y voir, il le fallait, c’est tout. Et il s’était retrouvé là. Des milliers de gens, peut-être des millions, finiraient bien par le savoir, par-delà les océans. Il ne comptait déjà plus sur eux.
J’ai voulu m’endormir pour chasser le regard de l’homme. Ses yeux obsédants de tristesse ne me laisseraient plus en paix pour le reste de mes jours. Au plus profond de la nuit, je me suis senti proche de lui. Si proche que j’ai cru l’entendre pleurer.
En ouvrant les yeux, de retour dans cette chambre infâme, j’ai compris qu’on pleurait vraiment, avec de vraies larmes, à quelques mètres de moi. J’ai tapé contre la cloison pour que ça cesse mais ça n’a servi à rien.
Pleurnicheries, jérémiades…
J’ai trouvé cette douleur incongrue, exagérée, et même ridicule au regard de toutes celles qui saignent le monde. De toute façon, ça ne me regardait pas et rien que je puisse faire ne pourrait l’atténuer. Rien.
Et puis, une seconde plus tard, j’ai pensé exactement l’inverse. J’ai pensé qu’il n’y avait pas de peine perdue, que le plus petit geste insignifiant pouvait à tout moment faire basculer les destins et rendre l’espoir. J’ai toqué à la porte voisine, personne ne m’a répondu. Une table s’est mise à brinquebaler, j’ai ouvert.
Il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans. Debout sur la table, il fléchissait les jambes de façon grotesque pour ne pas heurter le plafond avec sa tête. La manière dont il se débattait pour nouer la cordelette autour de son cou sans cesser de geindre faisait peine à voir.
— Vous comptez vous suspendre à l’ampoule ? Un grand garçon comme vous ?
Honteux d’avoir été surpris, il s’est mis à chialer de plus belle.
— Quelle que soit votre douleur, vous la regretterez après vous être brisé le coccyx.
Deux minutes plus tard, il était assis dans son lit et moi sur une chaise, face à lui. J’ai pensé que le plus gros du travail était fait. Il s’est mis à parler dans un français impeccable malgré une pointe d’accent hispanisant.
— J’ai eu une journée épouvantable, il a dit.
— Ah oui… ?
— Ma vie est foutue. Mon père me harcèle pour que je rentre au pays, et il n’en est pas question. Il a beau être mourant, il est encore très riche et très puissant. Il serait capable de tout pour que je revienne. Il m’a envoyé ici pour faire mes études et maintenant je n’imagine plus vivre ailleurs. J’ai rencontré une jeune fille. Il ne veut pas en entendre parler, il dit que j’ai des responsabilités, que je ferai un mariage princier avec une femme du pays. J’ai envie de mourir !
— Je suis sûr que si vous lui parlez, il finira par comprendre. Ce n’est sûrement pas un mauvais homme. Vous ne pouvez pas lui faire ça, à la veille de sa mort.
— Comprendre, lui ? Mais vous ne vous doutez pas du monstre qu’il est ! C’est un despote ! Un vrai !
— Vous n’y allez pas un peu fort ?
— Pas du tout ! Il a envoyé des sbires à ma recherche, ce pour quoi je me retrouve dans ce petit hôtel minable ! Ils vont finir par m’avoir.
— Écoutez, vous êtes en état de choc, c’est normal de faire un peu de paranoïa, mais demain matin vous y verrez plus clair.
— Demain matin ie serai entre leurs mains, et dans moins d’une semaine je suis le chef d’État d’un pays à feu et à sang.
— Il n’est pas si puissant que ça, votre père. C’est un industriel ?
— C’est un despote, je me tue à vous le dire ! Il s’est élu président à vie de son pays où il fait régner la terreur, et il veut que je prenne sa succession.
— Où ?
— C’est une petite île au sud de la Caraïbe, vous ne connaissez sûrement pas, le San Lorenzo.
Dès qu’il a dit ça, j’ai eu envie de retourner dans ma piaule pour pleurer sous un couvre-lit jusqu’au petit matin.
— Vous avez choisi ce bled par hasard ou c’est vraiment pour me porter le coup de grâce ?
— Vous voulez que je vous montre mes papiers ? Mon visa ? Mon blason ?
J’ai essayé de rassembler mes esprits, ce qui m’a pris un temps fou et une énergie insoupçonnable à cette heure de ta nuit.
— C’est quoi votre nom ?
— Ernesto.
— Ernesto, vous allez sans doute trouver ca absurde, mais j’ai peut-être une solution.
— Ça m’étonnerait, ma vie est foutue.
— Vous avez entendu parler de José Famennes ?
— Jamais.
— Et de l’ambassadeur du San Lorenzo en France ?
— Lui, je le connais, il m’a fait inscrire à l’E. N. A. sans passer le concours.
— Parfait. Il s’envole dans moins d’une heure pour le San Lorenzo et vous le suivrez. Vous allez devenir un héros national. Mais je préfère vous expliquer tout ça dans le taxi, le temps nous est compté.
Le gosse, plus futé qu’il n’en avait l’air, a tout de suite compris le plan que j’avais en tête. Se précipiter au chevet de son père et lui demander la grâce de José Famennes contre la promesse de prendre sa succession à la tête du pays. En quarante-huit heures, il réinstaure la démocratie et le droit de vote ; un mois plus tard, il est élu à l’unanimité et épouse sa petite Française qui ne demandera pas mieux que de passer son temps à choisir la couleur des nappes dans les dîners officiels. Pour tout ça, il fallait que le taxi arrive avant le départ de l’ambassadeur. À moitié réveillé, le chauffeur de taxi ne se doutait pas du caractère historique de sa course.
— Vous me ferez l’honneur d’accepter mon invitation au San Lorenzo, Alain ?
J’allais le remercier avec enthousiasme quand le chauffeur, dans un geste rituel de petit matin, a allumé la radio. Le ciel était clair, déjà, et j’ai senti que la journée serait radieuse pour la terre entière.
« Nous venons d’apprendre que José Famennes vient d’être exécuté dans sa prison du San Lorenzo où il était détenu depuis trois ans. L’ambassadeur était sur le point de… »
J’ai demandé au chauffeur de couper la radio et de ralentir.
Je ne connaîtrai sans doute jamais de héros comme José Famennes. Le seul qui ne m’aurait pas refusé une interview. Que voulez-vous, en ce bas monde, certaines rencontres ne se font jamais.