Livre VII



VESPASIEN

Au cours de la période qui suivit, je consacrai mon temps aux projets que je nourrissais à propos de Vespasien. Il comprit manifestement mes allusions détournées, mais c’était un homme prudent. Néron mourut au printemps, à ce que l’on dit du moins. Trois empereurs se succédèrent dans une année, Galba, Othon et Vitellius. Et même quatre, si l’on tient compte de l’infâme coup d’État que le jeune Domitien, âgé de dix-huit ans, perpétra aux dépens de son père.

Quand Othon succéda à Galba, je songeai non sans amusement que Poppée n’aurait pas eu besoin de divorcer pour devenir épouse impériale et que la prophétie se voyait doublement confirmée. Je ne suis pas superstitieux, mais toute personne douée de raison devrait garder un œil attentif sur les présages et les augures.

Vitellius prit les rênes à son tour, soutenu par les légions germaniques, dès qu’il apprit l’assassinat de Galba. À mon avis, l’audace dont fit preuve Othon en subtilisant le glaive sacré de ton ancêtre Jules César dans le temple de Mars, alors qu’il n’en avait ni légalement ni moralement le droit, fut la cause principale de sa chute rapide. Ce droit te revient, Julius Antonianus Claudius, car tu appartiens aux gens julienne et claudienne, à l’instar de tous les empereurs descendant du divin César. Heureusement, le glaive fut restitué et reçut une nouvelle consécration dans le temple de Mars.

Que dire de Paulus Vitellius, sinon qu’il passa son adolescence à Capri, où il fut le compagnon de l’empereur Tibère. Je suis fort reconnaissant à son père pour les services notoires qu’il a rendus à l’État, mais Paulus était si dépravé que son père lui-même ne voulut pas lui confier la charge de proconsul. Et s’il parvint à s’attirer les faveurs de trois empereurs, ce fut plus pour ses vices que pour ses mérites. Néron comptait parmi ses amis mais, quant à moi, je ne lui manifestai jamais beaucoup d’affection. À vrai dire, j’évitais autant que possible sa compagnie.

Je ne lui connais qu’une seule action honorable : le jour où il défia le sénat en célébrant un sacrifice en l’honneur de Néron sur le champ de Mars en présence de tous les collèges sacerdotaux. À la suite de quoi, au cours du banquet qu’il donna, il demanda aux plus célèbres citharèdes romains de chanter seulement les hymnes composés par Néron, qu’il applaudit avec le même enthousiasme que du vivant de ce dernier. Il vengeait ainsi Néron de la lettre insultante que le propréteur Julius Vindex lui avait adressée et qui avait déclenché la guerre civile. L’auteur de la missive accusait Néron d’être un piètre citharède, sachant qu’il lui faisait là la pire des insultes.

Au cours du huitième mois du règne de Vitellius, j’appris une nouvelle qui me fit penser que le moment était venu de convaincre Vespasien. Je lui promis de lui prêter la totalité de ma fortune, avec, pour toute garantie, une partie du trésor du temple de Jérusalem et des prises de guerre, afin qu’il disposât des fonds nécessaires à son accès au trône. J’évoquais mes vingt coffres d’or, qui ne représentaient évidemment pas toute ma fortune, mais je tenais à lui prouver que j’avais confiance dans ses chances d’accéder au pouvoir.

Mais le prudent Vespasien résista si longtemps à mes exhortations que Titus, sur mon conseil, dut rédiger une fausse lettre de Galba dans laquelle ce dernier désignait Vespasien pour lui succéder. Titus est le plus habile faussaire qu’il m’ait été donné de rencontrer. Il est capable d’imiter à la perfection n’importe quelle écriture. Mais je me garderai d’en tirer ici des conclusions au sujet de son caractère.

Je ne saurais dire si Vespasien crut à l’authenticité de la lettre de Galba. Il connaît son fils. Toujours est-il qu’il passa la nuit à maugréer dans sa tente jusqu’à ce que, n’y tenant plus, je fisse remettre quelques sesterces à chaque légionnaire afin qu’ils s’assemblassent à l’aube pour acclamer Vespasien comme leur empereur. Ils ne se firent pas prier et l’auraient probablement fait pour rien, mais je souhaitais gagner du temps. Sur mes instances, ils firent savoir aux autres légions que, du point de vue du simple soldat, Vespasien était un chef compréhensif et un habile stratège.

Quelques jours après avoir été proclamé empereur au pied des murailles de Jérusalem, Vespasien eut la surprise d’apprendre que les légions de Mésie et de Pannonie lui avaient juré fidélité à son insu. Il s’empressa donc de faire envoyer aux légions du Danube la somme qu’on leur devait depuis fort longtemps, ainsi que leur missive le suggérait. Mes coffres d’or, laissés en dépôt à Césarée, se révélèrent fort utiles, bien que Vespasien eût commencé par marmonner que la mention de son seul nom serait une garantie suffisante pour les riches négociants syriens et égyptiens. Déjà, nos opinions divergèrent à propos de la part du trésor du temple de Jérusalem qui me revenait.

Je lui rappelai que Jules César s’était vu offrir d’immenses sommes d’argent avec son nom et les espoirs que l’on fondait sur lui pour toute garantie, ce qui avait contraint ses créanciers à le soutenir politiquement puisqu’en dernier ressort, ils comptaient sur les richesses de la Gaule fertile et prospère pour se faire rembourser. Mais César était jeune alors, et sa personnalité était plus marquante tant politiquement que militairement que celle de Vespasien, déjà vieux, dont la simplicité était connue de tous. Après une discussion animée, nous parvînmes cependant à un accord.

Jamais, du vivant de Néron, Vespasien n’aurait trahi son serment militaire ni la confiance de l’empereur. La loyauté est une qualité estimable, mais les changements de situation politique ne tiennent pas compte du sens de l’honneur.

En dépit de tout, Vespasien accepta de prendre en charge le fardeau de l’empire quand il se rendit compte que les affaires de l’État se dégradaient de plus en plus et que la guerre civile durerait éternellement s’il n’intervenait pas. Il songeait avant tout aux gens ordinaires, qui ne désirent rien de plus qu’un bonheur domestique simple et tranquille.

Je crois de mon devoir de te raconter tout ce que je sais de la mort de Néron, bien que je n’en aie pas été le témoin oculaire. Mais poussé par la curiosité aussi bien que par le souvenir de notre amitié, j’ai voulu examiner de plus près l’obscure histoire de sa fin, pour autant que les événements ultérieurs, fort embrouillés, me l’ont permis.

Quand Néron vit que la révolte du propréteur gaulois Vindex prenait un tour dangereux, il ne s’attarda pas plus longtemps à Naples et regagna Rome. Même s’il avait été blessé par l’insultante missive de Vindex, il n’avait pas pris d’abord l’affaire au sérieux. À Rome, Néron convoqua à une réunion secrète en son palais le sénat et les membres les plus influents du conseil de l’ordre équestre. Mais sensible comme il l’était, il ne manqua pas de remarquer la froideur et le mauvais vouloir de ses interlocuteurs. La réunion le plongea définitivement dans l’inquiétude. Quand il apprit le ralliement de Galba aux rebelles d’Ibérie, Néron devina que le messager qu’il lui avait envoyé pour l’inviter à se suicider pour le bien de l’État n’était pas arrivé à temps. Sur quoi, ayant compris cela, Néron s’évanouit.

Quand la nouvelle de la trahison de Galba se répandit dans Rome, il y eut contre Néron un déferlement de haine démentielle comme on n’en avait jamais vu depuis la chute de Marc Antoine. Je ne désire pas rapporter tout ce qui fut dit à son sujet et quelles infamies furent griffonnées sur ses statues. Un maximum de l’insolence fut atteint lorsque le sénat dissimula les clés du temple du Capitole après que Néron eut demandé aux deux ordres de renouveler le serment sacré de loyauté. Les clés furent promptement retrouvées aussitôt que Néron, bouillant de rage après une longue attente, eut menacé de faire exécuter sur-le-champ les principaux sénateurs, sans tenir compte de la sainteté du lieu. Mais la disparition des clés fut interprétée parmi les spectateurs comme le plus funeste des présages pour Néron.

Néron avait encore devant lui de nombreuses possibilités. Tigellinus avait dressé une longue liste que je devais plus tard retrouver dans une cachette secrète. Mon nom y figurait en bonne place. Mais je lui pardonnai volontiers par égard pour notre amitié. Je fus bien plus surpris de constater qu’il avait clairement compris la nécessité d’exécuter certains personnages éminents de l’État, dès le début de la révolte en Gaule et en Ibérie.

Sur la liste se trouvaient aussi les deux consuls et tant de sénateurs que j’en fus horrifié. Je regrettai fort de devoir la détruire. Il aurait été amusant, par la suite, de pouvoir lire cette liste à certains convives que j’invitais pour obéir aux obligations de mon rang sans être particulièrement heureux de les voir à ma table.

Mais repoussant la proposition de Tigellinus, Néron se contenta de démettre les deux consuls et d’assurer lui-même leurs charges. Son amour du genre humain et son naturel sensible lui interdisaient d’appliquer les mesures rigoureuses qui seules l’auraient sauvé. Grâce à Tigellinus, il avait encore le soutien des prétoriens.

Après ses triomphes artistiques en Grèce, Néron était de plus en plus dégoûté des devoirs impériaux. Si le sénat lui avait semblé plus digne de confiance, je crois qu’il lui aurait graduellement remis une bonne part de son pouvoir. Mais tu n’ignores pas combien le sénat est désuni, déchiré par des intrigues et des jalousies. Même le plus éclairé des empereurs, même Vespasien, ne peut tout à fait se fier au sénat. J’espère que tu n’oublieras jamais cela, bien que j’appartienne moi-même à cette assemblée et que je m’emploie de mon mieux à défendre ses traditions et ses prérogatives.

Néron ne voulait pas la guerre, et encore moins la guerre civile, qui pour tous les Juliens évoque d’amers souvenirs. Pour les descendants de Jules César, la guerre civile est le pire désastre qui puisse arriver à un empereur. Il ne fit donc rien pour écraser la révolte, par désir d’éviter un inutile bain de sang. À ses critiques, il répondit ironiquement qu’il pourrait peut-être aller en procession triomphale au devant des légions qui marchaient sur Rome et tenter de les gagner à sa cause en chantant pour elles. À mes yeux, cela prouve seulement qu’il pouvait bien avoir nourri certains projets particuliers. Lorsque, dans sa jeunesse, il disait qu’il aurait préféré étudier à Rome plutôt que de s’occuper des affaires de l’État, il ne plaisantait qu’à moitié. Il avait toujours rêvé de l’Orient et n’avait jamais réussi à aller plus loin que l’Achaïe.

Blessé par les mensonges qui couraient sur son compte et par les insultes publiques qu’il avait dû subir, Néron demeurait apathique. Les troupes de Galba marchaient sur Rome et, grâce à l’inertie de Néron, ne rencontraient pas de résistance. Puis arriva la veille du jour de Minerve. Tigellinus, pour sauver sa tête, mit la garde prétorienne à la disposition du sénat qui tint une réunion extraordinaire au petit jour. Seuls les sénateurs les plus acquis à la révolte avaient été convoqués. Sur l’ordre de Tigellinus, au milieu de la nuit, à la relève de la garde de la Maison dorée, prétoriens et gardes du corps germains se retirèrent sans être remplacés.

Les deux consuls que Néron avait illégalement démis de leurs fonctions présidèrent la séance du sénat qui décida à l’unanimité de nommer empereur Galba, un vieillard chauve amateur d’athlètes. Néron fut, également à l’unanimité, déclaré ennemi public et condamné à mort, à la manière de nos ancêtres, par flagellation. Tous les sénateurs étaient persuadés que Néron se suiciderait pour échapper à un châtiment inhumain. Tigellinus figurait parmi les plus ardents adversaires de Néron.

Le fils d’Agrippine s’éveilla à minuit dans sa chambre. La Maison dorée n’était plus gardée. Son « épouse » Sporus occupait la couche voisine, et seuls quelques esclaves et affranchis demeuraient en service. Néron envoya des messages à ses amis, mais nul ne lui répondit. Pour vérifier l’ampleur de l’ingratitude humaine, il partit à pied à travers la ville, suivi seulement de quelques fidèles. Néron frappa vainement aux portes de quelques-unes de ces maisons qu’il avait offertes avec prodigalité à ses amis. Les portes restèrent closes et les demeures silencieuses. Par mesure de sécurité, leurs habitants avaient même muselé leurs chiens.

Quand Néron regagna sa chambre de la Maison dorée, il vit que l’on avait déjà dérobé les draps de soie qui recouvraient sa couche, et quelques autres objets de valeur. Pieds nus, la tête dissimulée sous une capuche, vêtu d’une tunique et d’un manteau d’esclave, Néron monta à cheval et galopa vers une ferme que possédait un de ses affranchis, lequel, si on l’en croit, avait offert ce refuge à son maître. C’était une villa sise près de la voie Salaria, au bord de la route, à la hauteur du quatrième milliaire. Tu n’oublieras pas que la demeure dans laquelle Sénèque passa le dernier jour de sa vie était située près du quatrième milliaire et que Céphas avait fait demi-tour vers Rome alors qu’il était parvenu au quatrième milliaire.

Néron était accompagné par quatre hommes, Sporus, l’affranchi, Épaphroditus, à mon grand étonnement, et un homme que le sénat devait faire exécuter à cause de ses bavardages inconsidérés en plein Forum. Acté était déjà dans la villa, attendant son empereur. Quand on me l’a décrite, j’ai trouvé que la scène avait été parfaitement arrangée et fort bien jouée. Néron était l’un des plus grands acteurs de son temps et mettait le plus grand soin à préparer ses apparitions, remarquant toujours un pilier mal placé ou un mauvais éclairage qui risquait de mettre l’accent sur un détail inutile pendant qu’il chantait.

Tandis qu’il galopait vers la villa de l’affranchi, il y eut un tremblement de terre, la foudre s’abattit devant Néron et son cheval se cabra, effarouché par l’odeur d’un cadavre abandonné sur la route. La capuche du cavalier glissa, révélant son visage. Un vétéran de la garde prétorienne le reconnut et le salua.

Le loyal vétéran ne s’empressa pas de signaler sa fuite, comme tout homme sensé aurait dû le faire, mais se rua sur ses vieilles jambes tremblantes au camp des prétoriens. Là tous connaissaient ses cicatrices et sa réputation, et comme il était membre de la secte mithraïque, il avait la confiance du centurion. Le moment était aussi favorable que possible, car Tigellinus était toujours retenu au sénat où de loquaces sénateurs, heureux de pouvoir enfin parler sans être interrompus, continuaient d’exprimer leur courroux et leur zèle patriotique.

Le vieillard adressa un discours à ses camarades, les exhortant à ne point oublier leur serment militaire et la dette de gratitude qu’ils avaient envers Néron. Ils étaient certains de sa générosité, alors que l’avarice de Galba était connue.

Ils décidèrent d’opposer la force à la force, ne doutant pas un instant du résultat de l’affrontement, car ils étaient convaincus que maints légionnaires abandonneraient Galba s’ils voyaient les troupes d’élite de Rome marcher contre eux. Les prétoriens dépêchèrent une troupe de cavaliers sous le commandement d’un centurion pour retrouver Néron et le ramener en sûreté dans le camp. Mais les hommes perdirent beaucoup de temps à rechercher le refuge de Néron, car ils ne songèrent pas d’abord à la lointaine villa de l’affranchi.

Mais Néron était las du pouvoir. Dès qu’il sut quel était l’objet de la démarche des prétoriens, il demanda à son affranchi de renvoyer la troupe de cavaliers. Puis Épaphroditus, qui était habile à certains jeux qu’il pratiquait avec Néron, lui plongea son épée dans la gorge. Néron choisit manifestement cette forme de suicide pour convaincre tout à fait le sénat de ce qu’il était vraiment mort, puisqu’il n’aurait jamais pu survivre après avoir sacrifié ses cordes vocales. Si par la suite un grand chanteur devenait célèbre en Orient, nul ne pourrait imaginer que ce fût Néron.

Tandis que le sang s’écoulait artistiquement de la blessure, Néron, rassemblant le peu de force qui lui restait, fit entrer le centurion et d’une voix à peine audible, le remercia de sa loyauté, puis, roulant les yeux, il mourut avec un râle et une convulsion si convaincants que le rude centurion lui couvrit le visage de son manteau écarlate, afin que Néron mourût comme un empereur, le visage couvert. Jules César s’était dissimulé le visage pour honorer les dieux quand les dagues des assassins avaient pénétré dans son corps. L’affranchi et Épaphroditus déclarèrent alors au centurion que pour sa propre sécurité et pour celle des prétoriens loyaux, il serait plus sage qu’il ramenât au camp la nouvelle de la mort de Néron, pour empêcher ses camarades de commettre une folie. Puis il pourrait se précipiter au sénat et raconter que dans l’espoir d’une récompense, il avait suivi Néron pour le capturer vivant et le traîner devant le sénat, mais que Néron avait réussi à se donner la mort.

Le sang qui souillait son manteau constituait une preuve suffisante, mais il aurait pu aussi trancher le cou de l’empereur déchu et apporter sa tête au sénat. Cependant, il jugeait pareille pratique incompatible avec son honneur de soldat. En tous les cas, il était certain que la bonne nouvelle lui vaudrait une récompense. Néron avait émis le désir que son corps fût incinéré discrètement, sans avoir été mutilé.

Le centurion laissa derrière lui son manteau, car le sénat dépêcherait une commission à la villa pour établir les circonstances de la mort de Néron. Dès que l’officier et ses hommes furent repartis au triple galop, les conspirateurs durent faire diligence. Quand tant de cadavres s’entassaient dans les fossés à la suite des affrontements provoqués par l’approche de Galba, il avait été facile de trouver un corps de la taille et de la corpulence de Néron. Le cadavre fut donc promptement placé sur un bûcher, le feu allumé, et l’huile répandue sur le brasier. Sous quel déguisement Néron poursuivit-il sa fuite ? De quel côté ses pas le portèrent-ils d’abord ? Je ne puis le dire. Mais je tiens pour certain qu’il partit pour l’Orient. Sans doute alla-t-il se placer sous la protection des Parthes. Depuis trois cents ans, tant de secrets ont été enterrés à la cour des Arsicades qu’ils doivent savoir les garder mieux que les Romains. Même au sénat on est souvent trop bavard. Les Parthes, eux, connaissent l’art de garder le silence.

Je dois reconnaître que la multiplication inattendue des concerts de cithare en Parthie est le seul indice précis que je puisse fournir à l’appui de mes conclusions. Mais je sais que Néron ne reviendra jamais reprendre le pouvoir à Rome. Tous ceux qui s’y sont essayés ou qui le tenteront à l’avenir, même s’ils arborent des cicatrices à la gorge, ne sont que des faux Néron qu’il faut crucifier sans hésitation.

Les compagnons de Néron avaient si bien hâté la crémation qu’à l’arrivée des sénateurs, ils étaient en train de verser de l’eau sur les blocs de marbre fumants qui se désintégraient comme de la chaux. Les restes furent enveloppés dans un linceul qui en dissimulait les formes. Néron n’avait nul défaut physique qui eût permis de l’identifier. Je t’ai relaté la mort de Néron pour que tu sois en mesure de faire face à tout événement inattendu. Néron n’avait que trente-deux ans lorsqu’il choisit de se faire passer pour mort plutôt que d’entraîner sa patrie dans la guerre civile. Au moment où j’écris, il aurait presque quarante-trois ans.

Le soupçon est né en moi quand j’ai remarqué que ces événements avaient eu lieu le jour du meurtre d’Agrippine et que Néron avait chevauché à travers la cité, la tête couverte et les pieds nus, dans la tenue d’un homme qui s’est voué aux dieux. Il me semble aussi que la disparition de Sporus constitue une preuve supplémentaire de la justesse de mon hypothèse. Néron ne pouvait vivre sans lui, car il était l’image vivante de Poppée. Maints membres éminents du sénat partagent mon opinion sur la mort de Néron, même s’ils s’abstiennent de l’exprimer à haute voix.

Je reviens à Vespasien. Ce fut un plaisir de voir l’étonnement se peindre sur ses traits lorsque les légionnaires le proclamèrent empereur, ce fut fort amusant de le voir agiter les mains en signe de dénégation, et sauter à plusieurs reprises du bouclier sur lequel les guerriers le promenèrent face aux murailles de Jérusalem. Il est vrai qu’un bouclier est un siège malcommode, surtout quand tout à leur bonheur, les soldats le font dangereusement tanguer. Il faut dire qu’ils étaient fort ivres, grâce aux sesterces que je leur avais distribués. Mais je fus en partie remboursé de mon argent puisque, par l’intermédiaire de mon affranchi syrien, j’avais réussi à m’assurer le monopole de la vente du vin dans le camp.

Après avoir envoyé leur solde aux légions de Mésie et de Pannonie ainsi que des reproches paternels aux cohortes gauloises qui s’étaient livrées sans ordre au pillage et avaient tourmenté les paisibles habitants de ces contrées, Vespasien décida de se rendre en Égypte. Pour ce faire, il n’avait nul besoin de détacher des troupes de celles qu’il laissait sous les ordres de Titus, car il pouvait compter sur la loyauté de la garnison égyptienne. Néanmoins, il lui fallait recevoir en personne la soumission de cette province qui est le grenier à blé de Rome, qui fournit le papier nécessaire à l’administration de l’empire et paie des impôts énormes.

Lorsque nous abordâmes les rivages d’Alexandrie, Vespasien décida que notre vaisseau n’entrerait pas dans le port dont tous les bassins étaient encombrés de cadavres puants de Juifs et de Grecs. Il voulait laisser aux habitants de la cité le temps de régler leurs dissensions internes et de se retirer sur leur positions respectives, car il préférait éviter toute effusion de sang inutile. Alexandrie est une trop grande ville pour que les différends entre Juifs et Grecs trouvent une conclusion aussi simple que celle qui a prévalu, par exemple, à Césarée. Nous abordâmes aux environs de la cité et pour la première fois de ma vie, je posai le pied sur le sol sacré de l’Égypte, souillant ainsi de vase mes superbes chaussures sénatoriales.

Le lendemain matin, nous fûmes accueillis par une députation de la cité venue à nous avec toute la pompe et la magnificence égyptienne. D’une seule voix, Juifs et Grecs s’excusaient bruyamment du tumulte provoqué par quelques têtes chaudes et nous assuraient que le calme était rétabli dans la cité. Dans la délégation figuraient des philosophes, des érudits et le doyen des bibliothèques de la ville avec ses subordonnés. Vespasien, qui n’était pas un érudit, leur fit beaucoup de politesses.

Quand il apprit qu’Apollonios de Tyane se trouvait dans la cité pour étudier la sagesse égyptienne et enseigner aux Égyptiens la doctrine des gymnosophistes indiens et la contemplation du nombril, Vespasien dit qu’il regrettait profondément que le plus grand philosophe du monde n’eût pas jugé compatible avec sa dignité de venir avec ses confrères souhaiter la bienvenue à l’empereur.

La conduite d’Apollonios était tout à fait délibérée. Sa vanité était connue et on le savait aussi fier de sa sagesse que de la barbe qui lui couvrait la poitrine. Il désirait plus que tout au monde se ménager la faveur de l’empereur, mais jugeait plus avisé de susciter d’abord quelque inquiétude chez Vespasien, en lui laissant supposer qu’il n’approuvait peut-être pas ses visées impériales. Autrefois, à Rome, Apollonios s’était employé à gagner la faveur de Néron mais ce dernier ne l’avait pas même reçu, car il préférait l’art à la philosophie. Ayant réussi à effrayer Tigellinus avec ses pouvoirs surnaturels, il avait obtenu l’autorisation de rester à Rome, bien que Néron en eût banni tous les philosophes trop portés sur la critique.

Le lendemain avant l’aube, Apollonios de Tyane se présenta à l’entrée du palais impérial à Alexandrie et demanda à entrer. Les gardes lui barrèrent le passage et lui expliquèrent que Vespasien, levé depuis longtemps, dictait d’importantes missives.

— Cet homme régnera, dit sentencieusement Apollonios, dans l’espoir que sa prophétie viendrait aux oreilles de Vespasien, ce qui ne manqua pas de se passer.

Plus tard, il se montra de nouveau à la porte pour demander qu’on lui donnât un quignon de pain et une coupe de vin. Cette fois, on le conduisit directement à Vespasien avec tous les honneurs dus au plus grand érudit du monde. Beaucoup considéraient Apollonios comme un égal des dieux.

Apollonios parut un peu surpris par le pain grisâtre des légionnaires et le vin aigre que lui offrit Vespasien, car le philosophe avait toujours goûté les meilleurs mets et ne méprisait pas l’art culinaire, même si parfois il jeûnait pour purifier son corps. Mais, persévérant dans le rôle qu’il avait choisi, il fit l’éloge de la simplicité de son hôte en ajoutant que cette qualité était bien la preuve que Vespasien méritait de triompher contre Néron.

Puis il se mit en devoir d’expliquer, avec toutes sortes de circonlocutions et d’incidentes, qu’il était désireux de se familiariser avec l’ancienne sagesse des Égyptiens, d’aller fouiller les pyramides et peut-être même boire aux sources du Nil. Mais il ne pouvait se payer ni barque ni rameurs, quoiqu’il fût un vieil homme dont les pieds étaient las d’innombrables voyages. Vespasien me montra du doigt :

— Je n’ai pas d’argent. Je ne dispose que des fonds nécessaires à l’État, comme tu dois le savoir, j’en suis sûr, mon cher Apollonios. Mais mon ami Minutus Manilianus, ici présent, est un homme riche qui te donnera probablement un navire et des rameurs, si tu le lui demandes. Et il paiera ta croisière jusqu’aux sources du Nil. Tu n’as nulle crainte à avoir pour ta sécurité, car une expédition de savants a été envoyée là-bas par Néron il y a deux ans. Elle est protégée par les prétoriens. Rejoins-la si tu peux.

Apollonios se réjouit en entendant cette promesse qui ne coûtait pas un denier à Vespasien.

— Ô Jupiter Capitolin ! s’écria-t-il, en extase. Toi le guérisseur au chaos de l’État, sauve cet homme, pour ton propre bénéfice. Il le relèvera de ses cendres, ton temple que des mains impies détruisent à cette heure dans la lueur de l’incendie.

Nous fûmes tous ébahis par cette prophétie et cette vision. À la vérité, je crus d’abord que l’attitude d’Apollonios était pure affectation. Ce ne fut que deux semaines plus tard que nous apprîmes la déposition de Vitellius et comment Flavius Sabinus et Domitien avaient été contraints de s’enfermer dans le temple de Jupiter Capitolin.

Domitien échappa à l’encerclement par une ruse de lâche. Comme les soldats de Vitellius, après avoir bouté le feu au temple, attaquaient ses murailles avec leurs béliers, Domitien se coupa les cheveux et se déguisa en prêtre d’Isis pour se joindre à un groupe de prêtres que les assaillants laissèrent sortir avant le massacre final. Tout vieux qu’il était, mon beau-père Flavius Sabinus mourut bravement, l’épée à la main, pour son frère Vespasien.

Domitien se réfugia sur l’autre rive du Tibre et se cacha chez la mère juive d’un de ses anciens condisciples. Tous les fils des familles de princes juifs fréquentaient l’école du Palatin. L’un d’eux, le fils du roi de Chalcis connut une fin qui décida mon fils Jucundus à conspirer avec d’autres jeunes gens pour détruire Rome et transporter la capitale à l’Orient. Je dois rapporter aussi cet épisode, bien que j’eusse d’abord décidé de n’en point parler.

Après avoir enivré le jeune prince de Chalcis, Tigellinus avait abusé de lui. Devant tous ses condisciples, le jeune homme s’était ensuite suicidé, car ses préjugés religieux lui interdisant d’entretenir des rapports avec des hommes, il était devenu indigne de succéder à son père. C’était pour venger sa mort que l’incendie de Rome avait été rallumé au moment où il commençait de s’éteindre. Jucundus comptait au nombre de ceux qui avaient mis le feu dans le jardin de Tigellinus. Il ne mourut donc pas en victime innocente.

Dans sa couardise, Domitien avait deviné que nul n’irait le chercher dans le quartier juif de la ville, car les Juifs haïssaient Vespasien, son père, à cause du siège de Jérusalem et des pertes terribles que ce dernier avait occasionné aux Juifs lorsqu’ils avaient tenté une sortie, en les prenant en tenaille.

Sans aucun doute, Apollonios de Tyane possédait des pouvoirs surnaturels. Par la suite, nous décidâmes qu’il avait bel et bien vu le temple du Capitole en flammes. Quelques jours après cet épisode, Domitien se glissa hors de sa cachette et se proclama insolemment empereur. Bien entendu, le sénat porte une part de responsabilité, car les pères de la cité étaient convaincus qu’ils tireraient un meilleur parti d’un empereur de dix-huit ans que d’un homme comme Vespasien, habitué à donner des ordres.

Domitien se vengea de sa terreur et de son humiliation en livrant Vitellius à la populace qui le pendit par les pieds sur le Forum et le tua lentement à coups de dague. Son corps fut ensuite traîné jusqu’au Tibre au bout d’un crochet de fer. Garde ces exactions à l’esprit, ô mon fils, et ne te fie jamais tout à fait à la volonté populaire. Aime ton peuple autant que tu voudras, mais sache imposer une discipline à l’objet de ton amour.

À Alexandrie, nous ignorions encore tout de ces événements. Vespasien hésitait toujours entre différentes formes de gouvernement. Comme il était le doyen des sénateurs, la république restait chère à son cœur. Nous en parlions souvent mais nous ne nous pressions pas d’agir. Et puis un jour, les prêtres d’Alexandrie confirmèrent la divinité de Vespasien et déclarèrent que toutes les prophéties qui depuis un siècle annonçaient la venue d’un empereur à l’Orient, s’étaient enfin réalisées.

Par un matin brûlant, Vespasien avait installé son tribunal devant le temple de Sérapis, pour honorer le dieu de l’Égypte. Un aveugle et un boiteux se présentèrent devant lui, le suppliant de les guérir. Vespasien ne désirait nullement éprouver ses talents de thaumaturge, car une foule de badauds l’observait et il ne tenait pas à se ridiculiser.

Brusquement, il me sembla avoir déjà vu cette scène : les colonnes du temple, le tribunal et la foule. Il me sembla même reconnaître les deux hommes. Tout à coup, je me souvins d’avoir rêvé tout cela dans ma jeunesse, lorsque je guerroyais en Bretagne au pays des Brigantes. Je rappelai mon rêve à Vespasien et le pressai d’essayer d’agir ainsi que je l’avais vu faire dans mon sommeil. À contrecœur, Vespasien se leva de son siège et lança un gros crachat dans l’œil de l’aveugle avant d’administrer un violent coup de pied dans la jambe du boiteux. L’aveugle recouvra la vue et le pied tordu du boiteux se redressa si promptement que nous n’en crûmes pas le témoignage de nos yeux. Alors Vespasien crut enfin qu’il était né pour être empereur, bien qu’après cela il ne se sentit pas plus saint ou plus divin qu’auparavant, à moins qu’il ne dissimulât de tels sentiments.

Quand, après une nuit sans sommeil, Vespasien nous annonça que les dieux avaient bel et bien décidé qu’il serait empereur, je poussai un soupir de soulagement. Quel désastre pour Rome si, obéissant à ses antiques idées républicaines, Vespasien avait changé l’organisation de l’État ! Lorsque je fus enfin certain de ses intentions, j’osai lui raconter mon secret. Je lui parlai de Claudia et de tes origines, ô Julius, toi le dernier descendant mâle des Juliens. Dans mon cœur, je t’ai toujours donné ce nom de Julius, que tu as reçu officiellement le jour où tu as revêtu la toge virile et où Vespasien t’a accroché lui-même la broche d’Auguste à l’épaule.

Vespasien me crut aussitôt et ne fut nullement surpris, comme on aurait pu s’y attendre. Il connaissait ta mère depuis l’époque où l’empereur Caius Caligula avait pris l’habitude de l’appeler cousine pour ennuyer Claude. Vespasien médita sur les liens de parenté qu’il découvrait :

— Ainsi donc ton fils est le petit-fils de Claude, qui était lui-même un neveu de Tibère. En fait, le trône impérial s’est beaucoup transmis par les femmes. Le père de Néron était avant tout le fils de la sœur aînée de Marc Antoine même si, pour respecter les formes, Claude a adopté Néron. Sans aucun doute, les droits héréditaires de ton fils sont légalement aussi valides que ceux des autres empereurs. Que veux-tu donc ?

— Je veux que mon fils devienne le meilleur et le plus noble empereur que Rome ait jamais connu. Je ne doute pas un instant Vespasien, que dans ta droiture, tu sauras le reconnaître comme ton héritier lorsque le moment sera venu.

Vespasien réfléchit un long moment en fronçant le sourcil, les yeux mi-clos.

— Quel âge a ton fils ? demanda-t-il enfin.

— Il aura cinq ans à l’automne prochain, dis-je fièrement.

— En ce cas, rien ne presse. Espérons que les dieux me permettent de supporter le fardeau de l’empire pendant une dizaine d’années, le temps nécessaire pour remettre de l’ordre dans les affaires de l’État. Alors ton fils recevra la toge virile. Titus a ses faiblesses et sa liaison avec Bérénice m’inquiète, mais les hautes charges grandissent souvent les hommes. Dans dix ans, Titus aura plus de quarante ans et sera un homme de sens rassi. Selon moi, il aura parfaitement le droit d’accéder au trône, s’il n’épouse pas cette Bérénice. La femme de l’empereur ne peut pas être une Juive, même si elle appartient à la famille d’Hérode. Si Titus se conduit de façon sensée, je suppose que tu le laisseras gouverner, ce qui donnera à ton fils le temps de devenir à son tour un homme mûr. Mon autre fils, Domitien, ne sera jamais empereur. La seule idée qu’il puisse régner me consterne. En fait, j’ai toujours regretté de l’avoir conçu au cours d’une de mes visites à Rome, alors que j’étais ivre. Cela s’est passé dix ans après la naissance de Titus. Je ne pensais pas que mon mariage pouvait être encore fécond. La pensée de Domitien me donne la nausée. J’ai du mal à me décider à célébrer un triomphe, car je serai forcé de l’y associer.

— Certes, tu dois célébrer un triomphe pour la prise de Jérusalem, dis-je, mal à l’aise. Tu offenserais gravement les légions si tu t’en abstenais et elles ont subi de grosses pertes dans la guerre contre les Juifs.

Vespasien poussa un profond soupir.

— Je n’avais jamais beaucoup réfléchi à la question. Je suis trop vieux pour monter les marches du temple capitolin à genoux. Les rhumatismes que j’ai contractés en Bretagne me font encore trop souffrir.

— Mais je pourrai te soutenir par un bras et Titus par l’autre, proposai-je, encourageant. La chose est moins difficile qu’il n’y paraît.

Vespasien me considéra avec un sourire.

— Que penserait-on d’un tel spectacle ? Mais par Hercule, j’aimerais mieux t’avoir à mon côté, plutôt que Domitien, qui est un être fourbe et immoral.

Il disait cela avant même d’avoir entendu parler de la victoire de Crémone, du siège du Capitolin et de la lâche conduite de Domitien. Par respect pour le souvenir de sa grand-mère, Vespasien autorisa son fils cadet à figurer dans la procession triomphale derrière Titus, mais Domitien dut se contenter de chevaucher une mule, ce qui éclaira le peuple sur l’estime que lui vouait l’empereur.

Voilà un mois que les médecins m’ont autorisé à retourner à Rome. Je dois remercier la Fortune, car je me sens rajeuni au point que tout à l’heure, j’ai demandé à ce qu’on me prépare mon cheval favori. Je vais pouvoir chevaucher à nouveau, après avoir dû pendant des années me contenter de mener ma monture par la bride dans les processions. Depuis un décret de Claude, nous autres vieillards avons cette possibilité et nous en profitons pour prendre de l’embonpoint.

Puisque je t’ai parlé de Fortune, je dois te dire que ta mère a toujours été étrangement jalouse de cette simple coupe de bois que j’ai héritée de ta grand-mère Myrina. Peut-être la vue de cet objet ne rappelle-t-elle que trop à Claudia que tu as un quart de sang grec dans les veines ? Heureusement, elle ignore les basses origines de ta grand-mère paternelle. En butte à la jalousie de ta mère, j’ai envoyé cette coupe de la Fortune à Linus voilà plusieurs années déjà. C’était dans un moment de satiété où j’étais convaincu d’avoir atteint le sommet des succès terrestres. Il me semble que les chrétiens ont besoin des secours de la Fortune et Jésus de Nazareth lui-même, après sa résurrection, a bu dans ce calice. Pour qu’il ne s’use pas, je l’ai fait recouvrir d’or et d’argent. Sur l’un des côtés est gravée une image de Céphas et sur l’autre, un portrait de Paul.

À l’instant où j’écrivais ces lignes de ma propre main, le destin est venu mettre un terme à ces mémoires. Un messager vient de m’annoncer que l’empereur de Rome, Vespasien, est mort près de Raete, dans la cité de sa famille. Il ne célébrera pas son soixante-dixième anniversaire, mais on dit que la mort l’a pris à l’instant où il se levait et qu’il s’est éteint debout, dans les bras de ceux qui le soutenaient.

Sa mort sera gardée secrète pendant deux jours, pour laisser à Titus le temps de regagner Raete. Notre premier devoir, au sénat, sera de proclamer la divinité de Vespasien. Il l’a bien méritée, car il s’est montré le plus dévoué, le plus juste, le plus bienveillant et le plus industrieux de tous les empereurs de Rome. Ce n’était point sa faute, s’il était d’origine plébéienne. Oublions cela, puisqu’il est un dieu à présent. Moi, son vieil ami, je me réserverai une place dans le collège de ses prêtres, car jusqu’à présent je n’ai jamais occupé de fonction sacerdotale. C’est un titre nouveau que j’ajouterai à la liste de mes mérites, pour servir à ton avenir, ô mon cher enfant ! En hâte, de ma propre main, ton père, MINUTUS LAUSUS MANILIANUS.


Trois mois plus tard, avant de mettre ces notes en lieu sur : Il semble que la Fortune commence à me fuir. L’effroyable éruption du Vésuve vient de ruiner ma nouvelle demeure d’Herculanum, où je comptais finir mes vieux jours sous un doux climat et en plaisante compagnie. Ma bonne fortune a permis néanmoins que je n’aie pas pu me rendre là-bas pour discuter avec les constructeurs des sommes qu’ils me demandaient, car en cet instant, je serais sans doute moi-même enterré sous des flots de cendre.

Mais ce terrible présage me donne de graves inquiétudes pour le principat de Titus. Heureusement, il a encore ses meilleures années devant lui, et on le nomme « la joie et le délice du genre humain ». Pourquoi cela, je ne saurais le dire. Néron était appelé ainsi dans sa jeunesse.

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