6 H 00

Pas encore de réponse. Est-ce qu’il y a internet à Kuching, capitale du Sarawak ? Oui bien sûr. Il n’existe plus d’endroit sur terre où il n’y ait pas internet. Même au milieu des guerres les plus atroces, heureusement ou malheureusement, on trouve une connexion. Même dans son monastère de Darjeeling, Sarah avait un web café à proximité. Impossible d’échapper à l’écran. Même dans la catastrophe.

À Téhéran, lorsque dès le lendemain de cette nuit si douce elle a sauté dans le premier avion pour Paris, le vol du soir d’Air France, tremblante de douleur et de culpabilité, après avoir passé la journée, sans fermer l’œil une minute, de bureau de police en bureau de police pour régler ces sordides histoires de visa dont les Iraniens ont le secret, armée d’un papier expédié en urgence par l’ambassade de France, qui attestait du gravissime état de santé de son frère et priait les autorités iraniennes de bien vouloir faciliter son départ, alors qu’elle avait la sensation intime, au son de la voix de sa mère, que Samuel était déjà décédé, quoi qu’on lui en dise, détruite par le choc, la distance, l’incompréhension, l’incrédulité face à cette annonce, le soir même, pendant qu’elle se retournait sans dormir dans son siège au milieu des étoiles impassibles, je me précipitai sur internet pour lui envoyer des lettres, des lettres et des lettres qu’elle lirait, espérai-je bêtement, à son arrivée. Je passai moi aussi la nuit sans fermer l’œil, dans une tristesse rageuse et incrédule.

Sa mère l’avait appelée sans succès toute la soirée et jusqu’au matin, désespérée, avait joint l’institut, le consulat, remué ciel et terre et enfin, alors que Sarah avait pudiquement, en me lançant un baiser de loin, fermé la porte de la salle de bains pour dissimuler sa présence à l’intrus, on était venu me trouver pour m’avertir — l’accident s’était produit dans l’après-midi précédent, l’accident, l’événement, la découverte, on n’en savait rien encore, il fallait que Sarah rappelle sa mère chez elle, et c’était les mots chez elle, pas à l’hôpital, pas Dieu sait où, mais chez elle qui lui avaient fait pressentir la tragédie. Elle s’était précipitée sur le téléphone, je revois le cadran et ses mains hésiter, se tromper, je me suis éclipsé, je suis sorti, moi aussi, autant par bienséance que par lâcheté.

Cette dernière journée, j’ai erré avec elle dans les bas-fonds de la justice iranienne, au bureau des passeports, royaume des pleurs et de l’iniquité, où des illégaux afghans aux vêtements maculés de ciment et de peinture, menottés, abattus, défilaient devant nous encadrés par des Pasdaran et cherchaient un peu de consolation dans les regards des présents ; nous avons attendu des heures sur ce banc de bois limé, sous les portraits du premier et du second Guide de la Révolution et toutes les dix minutes Sarah se levait pour aller au guichet, répéter toujours la même question et le même argument, “bâyad emshab beravam, il me faut partir ce soir, il me faut partir ce soir”, et chaque fois le fonctionnaire lui répondait “demain”, “demain”, “vous partirez demain”, et dans l’égoïsme de la passion j’avais l’espoir qu’effectivement elle ne parte que le lendemain, que je puisse passer une soirée, une nuit de plus avec elle, la consoler, imaginais-je, de la catastrophe que nous ne faisions qu’entrevoir et le plus atroce, dans cette antichambre déglinguée, sous le regard courroucé de Khomeiny et les grosses lunettes de myope de Khamenei, était que je ne pouvais pas la prendre dans mes bras, pas même lui tenir la main ni essuyer les larmes de rage, d’angoisse et d’impuissance sur son visage, craignant que cette marque d’indécence et d’offense à la morale islamique ne diminue encore un peu plus ses chances d’obtenir son visa de sortie. Finalement, alors que tout espoir de décrocher le coup de tampon magique semblait perdu, un officier (la cinquantaine, courte barbe grise, un ventre plutôt débonnaire dans une veste d’uniforme impeccable) est passé devant nous pour rejoindre son bureau ; ce bon père de famille a écouté l’histoire de Sarah, l’a prise en pitié et, avec cette grandeur magnanime qui n’appartient qu’aux puissantes dictatures, après avoir paraphé un obscur document, il a appelé son subordonné pour lui enjoindre de bien vouloir apposer sur le passeport de la ci-devant le sceau théoriquement inaccessible, lequel subordonné, le même fonctionnaire inébranlable qui nous avait envoyés paître sans ménagements toute la matinée, s’est acquitté derechef de sa tâche, avec un léger sourire d’ironie ou de compassion, et Sarah s’est envolée vers Paris.

Si majeur — l’aube qui met fin à la scène d’amour ; la mort. Est-ce que le Chant de la nuit de Szymanowski, qui relie si bien les vers de Roumi le mystique à la longue nuit de Tristan et Isolde passe par le si majeur ? Je ne m’en souviens pas, mais c’est probable. Une des plus sublimes compositions symphoniques du siècle dernier, sans aucun doute. La nuit de l’Orient. L’Orient de la nuit. La mort et la séparation. Avec ces chœurs brillant comme des amas d’étoiles.

Szymanowski a aussi mis en musique des poèmes de Hafez, deux cycles de chansons composés à Vienne, peu avant la Première Guerre mondiale. Hafez. On a l’impression que le monde tourne autour de son mystère, comme l’Oiseau de Feu mystique autour de la montagne. “Hafez, chut ! Personne ne connaît les mystères divins, tais-toi ! À qui vas-tu demander ce qu’il est advenu du cycle des jours ?” Autour de son mystère et de ses traducteurs, depuis Hammer-Purgstall jusqu’à Hans Bethge, dont les adaptations de poésie “orientale” seront si souvent mises en musique. Szymanowski, Mahler, Schönberg ou Viktor Ullmann, tous utiliseront les versions de Bethge. Bethge, voyageur presque immobile qui ne savait ni l’arabe, ni le persan, ni le chinois. L’original, l’essence, se tiendrait entre le texte et ses traductions, dans un pays entre les langues, entre les mondes, quelque part dans le nâkodjââbad, le lieu-du-non-où, ce monde imaginal où la musique prend aussi sa source. Il n’y a pas d’original. Tout est en mouvement. Entre les langages. Entre les temps, le temps de Hafez et celui de Hans Bethge. La traduction comme pratique métaphysique. La traduction comme méditation. Il est bien tard pour penser à ces choses. C’est le souvenir de Sarah et de la musique qui me pousse vers ces mélancolies. Ces grands espaces de la vacuité du temps. Nous ignorions ce que la nuit recelait de douleur ; quelle longue et étrange séparation s’ouvrait là, après ces baisers — impossible d’aller me recoucher, pas encore d’oiseau ou de muezzin dans la ténèbre de Vienne, le cœur battant de souvenirs, de manque aussi puissant que celui de l’opium peut-être, manque de souffles et de caresses.

Sarah a réussi une carrière brillante ; on l’invite constamment dans les colloques les plus prestigieux, alors qu’elle est toujours une nomade universitaire, qu’elle n’a pas de “poste”, comme on dit, contrairement à moi, qui possède exactement l’inverse : une sécurité, certes, dans un campus confortable, avec des étudiants plaisants, dans la ville où j’ai grandi, mais une renommée proche du néant. Au mieux puis-je compter sur un raout de temps en temps à l’université de Graz, voire de Bratislava ou de Prague pour me dérouiller les jambes. Il y a des années que je ne suis pas retourné au Moyen-Orient, pas même à Istanbul. Je pourrais rester des heures devant cet écran à parcourir les articles et les apparitions publiques de Sarah, à reconstituer ses périples, colloques à Madrid, à Vienne, à Berlin, au Caire, à Aix-en-Provence, à Boston, à Berkeley, jusqu’à Bombay, Kuala Lumpur ou Djakarta, la carte du savoir mondial.

Parfois j’ai l’impression que la nuit est tombée, que la ténèbre occidentale a envahi l’Orient des lumières. Que l’esprit, l’étude, les plaisirs de l’esprit et de l’étude, du vin de Khayyam ou de Pessoa n’ont pas résisté au XXe siècle, que la construction cosmopolite du monde ne se fait plus dans l’échange de l’amour et de la pensée mais dans celui de la violence et des objets manufacturés. Les islamistes en lutte contre l’Islam. Les États-Unis, l’Europe, en guerre contre l’autre en soi. À quoi sert de tirer Anton Rubinstein et ses Lieder de Mirza Schaffy de l’oubli. À quoi bon se souvenir de Friedrich von Bodenstedt, de ses Mille et Un Jours en Orient et de ses descriptions des soirées autour de Mirza Schaffy le poète azéri à Tiflis, de ses cuites au vin géorgien, de ses éloges titubants des nuits du Caucase et de la poésie persane, des poèmes que l’Allemand gueulait, fin saoul, dans les rues de Tbilissi. Bodenstedt, encore un traducteur oublié. Un voyageur. Un créateur, surtout. Le livre des Lieder de Mirza Schaffy fut pourtant un des grands succès de la littérature “orientale” en Allemagne au XIXe. Tout comme l’adaptation musicale d’Anton Rubinstein en Russie. À quoi bon se rappeler les orientalistes russes et leurs belles rencontres avec la musique et la littérature d’Asie centrale. Il faut avoir l’énergie de Sarah pour toujours se reconstruire, toujours regarder en face le deuil et la maladie, avoir la persévérance de continuer à fouiller dans la tristesse du monde pour en tirer la beauté ou la connaissance.

Très cher Franz,


Je sais, je ne t’écris pas ces temps-ci, je ne donne pas beaucoup de nouvelles, je me noie dans le voyage. Je suis au Viêtnam pour quelque temps, au Tonkin, en Annam et en Cochinchine. Je suis à Hanoi en 1900. Je te vois ouvrir de grands yeux : au Viêtnam ? Oui, un projet sur l’imaginaire colonial, figure-toi. Sans malheureusement quitter Paris. Sur l’opium. Je me plonge dans les récits de Jules Boissière l’intoxiqué, le pauvre fonctionnaire occitan qui mourut de sa passion à trente-quatre ans après avoir fumé bien des pipes et affronté les jungles du Tonkin, le froid, la pluie, la violence et la maladie avec pour seule compagnie la lumière sombre de la lampe à opium — l’histoire de l’image de l’opium dans la littérature coloniale est extraordinairement intéressante. Le processus d’essentialisation de l’opium comme “extrême-oriental”, ce que la “bonne, douce drogue”, comme dit Boissière, concentre de mysticisme, de clarté au cœur de la violence coloniale. Pour Boissière, l’opium, c’est le lien avec le Vietnamien ; ils partagent non seulement les pipes et les litières, mais aussi la douleur du manque et la violence des temps. Le fumeur est un être à part, un sage qui appartient à la communauté des voyants : un visionnaire et un mendiant fragile. L’opium est la noirceur lumineuse qui s’oppose à la cruauté de la nature et à la férocité des hommes. On fume après avoir combattu, après avoir supplicié, après avoir observé les têtes arrachées par les sabres, les oreilles sciées par les coupe-coupe, les corps ravagés par la dysenterie ou le choléra. L’opium est un langage, un monde commun ; seule la pipe et la lampe ont le pouvoir de vous faire pénétrer “l’âme de l’Asie”. La drogue (fléau précolonial introduit par le commerce impérial, redoutable arme de domination) devient la clé d’un univers étranger qu’il faut pénétrer, puis ce qui représente le mieux ce monde, l’image qui le montre le plus parfaitement pour les foules occidentales.

Voilà par exemple deux cartes postales expédiées de Saigon dans les années 1920. La jeunesse des modèles donne l’impression que l’opium est une pratique non seulement extraordinairement répandue, mais aussi acceptée, éternelle, rurale, naturelle ; la boîte noire, cadenassée, renferme sans doute tous les secrets de ces pays si exotiques où l’on s’adonne à cette passion enfantine. Portrait de l’indigène en enfant drogué.

“Il faut toujours s’intoxiquer : ce pays a l’opium, l’Islam le haschisch, l’Occident la femme. Peut-être l’amour est-il surtout le moyen qu’emploie l’Occident pour s’affranchir de sa condition d’homme”, écrit Malraux dans La Condition humaine ; cette phrase pour le moins curieuse montre bien comment l’opium devient l’apanage de l’Extrême-Orient, de quelle façon se fabriquent nos représentations ; il ne s’agit pas, bien sûr, de remettre en question la réalité des ravages de l’opium en Chine ou au Viêtnam, mais de voir comment se construit cet imaginaire, et de quelle façon il sert la propagande coloniale.

Je me rappelle Marc perdu dans l’opium à Téhéran et je me demande s’il n’a pas succombé à un grand rêve, si toutes ses justifications scientifiques ne sont pas des excuses inconscientes pour plonger, comme nous tous, dans des territoires oniriques où l’on échappe à soi-même.

Je t’explique tout cela, mais en réalité j’aimerais surtout, moi aussi, m’allonger sur une natte, la tête contre une valise, aspirer l’oubli vaporeux, confier mon âme au népenthès et oublier toutes les douleurs de la perte. Mon opium à moi, ce sont ces textes et ces images que je vais chercher chaque jour dans les bibliothèques parisiennes, ces papillons de mots que je collectionne, que j’observe sans penser à autre chose, cette mer de vieux livres dans laquelle je cherche à me noyer — malheureusement, malgré tout je pense à mon frère, j’ai l’impression de claudiquer, d’être toujours bancale et parfois, lorsque je tombe sur un texte trop violent ou trop émouvant j’ai bien du mal à retenir mes larmes, alors je m’enferme dans ma chambre, je prends un de ces comprimés modernes qui n’ont sans doute ni le charme, ni la puissance de l’opium et je dors vingt-quatre heures de rang.

Vous qui souffrez, voilà le trésor qui vous reste :

Fumez. Et vous, soyez bénis dieux indulgents

Qui mîtes le bonheur à la merci d’un geste.

C’est l’épitaphe qu’Albert de Pouvourville écrit pour son ami Jules Boissière à Hanoi, dans la pagode du Lac. J’aimerais que le bonheur soit à la merci d’un geste. Je sais que tu penses à moi ; je lis tes lettres tous les jours, j’essaye d’y répondre sans y parvenir, j’ai peur que tu m’en veuilles, alors je m’enfouis dans mes recherches comme une enfant se cache sous sa couette.

Écris-moi tout de même, je t’embrasse,

Sarah

Sarah s’est reconstruite en allant plus loin vers l’est, plus profondément en elle-même, avançant dans cette quête spirituelle et scientifique qui lui a permis d’échapper à son propre malheur — je préfère rester dans mon appartement viennois, quitte à souffrir l’insomnie, la maladie et le chien de Gruber. Je n’ai pas son courage. La guerre n’a jamais été le meilleur moment pour notre congrégation. Les archéologues transformés en espions, les linguistes en orfèvres de la propagande, les ethnologues en gardes-chiourmes. Sarah fait bien de s’exiler dans ces terres mystérieuses et lointaines où l’on s’intéresse au commerce du poivre et des concepts philosophiques, beaucoup moins aux égorgeurs et aux artificiers. À l’orient de l’Orient, comme dit Pessoa. Que trouverais-je, dans la Chine lointaine, au royaume de Siam, chez les peuples martyrs du Viêtnam et du Cambodge ou aux Philippines, vieilles îles conquises par les Espagnols qui semblent, sur la carte, hésiter entre un côté et l’autre du monde, penchées sur l’immensité pacifique, dernière barrière fermant la mer de Chine, ou aux Samoa, point le plus à l’est de la langue allemande, ou le plus à l’ouest, colonie pacifique de l’empire de Bismarck rachetant aux Espagnols les dernières miettes de leurs possessions australes, que trouvera-t-on à l’occident de l’Occident, là où se boucle la ceinture de la planète, quelques ethnologues tremblotants et administrateurs des colonies suants qui noient leur spleen dans l’alcool et la violence sous l’œil désolé des autochtones, des entreprises d’import-export, des banques offshore, des touristes, ou bien du savoir, de la musique, de l’amour, des rencontres, des échanges — la dernière trace du colonialisme allemand est une bière, comme il se doit, la Tsingtao, du nom de la capitale du comptoir de Kiautschou, dans le Nord-Est de la Chine mystérieuse ; quelques milliers d’Allemands habitaient ce territoire loué à l’Empire céleste pour quatre-vingt-dix-neuf ans que les troupes japonaises assistées d’un contingent britannique finirent par prendre d’assaut à l’automne 1914, peut-être attirés par sa grande brasserie en briques qui continue, encore aujourd’hui, à exporter des millions de bouteilles dans le monde entier — une boucle bouclée de plus, la bière ex-coloniale qui colonise à son tour, un siècle plus tard, la planète capitaliste. J’imagine les machines et les maîtres brasseurs arriver d’Allemagne en 1900 et débarquer dans cette baie magnifique entre Shanghai et Pékin que les canonnières germaniques viennent d’arracher à la dynastie mandchoue accablée par les puissances occidentales comme une plaie par les vers : les Russes s’octroient Port-Arthur, les Français Fort-Bayard, les Allemands Tsing-Tau, sans compter les concessions dans les villes de Tien-Tsin ou de Shanghai. Même notre pauvre Autriche-Hongrie obtiendra un bout de terrain à Tien-Tsin qu’elle s’empressera, dit-on, de couvrir de bâtiments de style viennois, une église, quelques immeubles, des boutiques. Tien-Tsin à cent soixante kilomètres de Pékin devait ressembler à l’Exposition européenne, quartier français, anglais, allemand, russe, autrichien, belge et même italien, en quelques kilomètres on avait l’impression d’avoir parcouru l’Europe hautaine et colonisatrice, cette Europe de brigands et d’aventuriers qui avaient pillé et incendié le palais d’Été de Pékin dès 1860, s’acharnant sur les pavillons de jardin, les faïences, les ornements en or, les fontaines et même les arbres, les soldats anglais et français s’arrachaient les richesses du palais comme de vulgaires ladres avant d’y mettre le feu, et on retrouverait des assiettes chinoises impériales et des récipients de bronze jusque sur les marchés de Londres ou de Paris, produits du pillage et de la violence. Peter Fleming, frère du créateur de James Bond et compagnon de voyage d’Ella Maillart en Asie, raconte dans son livre sur les fameux 55 jours de Pékin, où les représentants de onze nations européennes soutinrent le siège du quartier des légations par les Boxers et l’armée impériale, Peter Fleming raconte qu’un orientaliste pleura, inconsolable, lorsque le feu détruisit le seul exemplaire complet du Yung Lo Ta Tien, l’immense encyclopédie des Ming, compilée au XVe siècle et englobant tout le savoir du monde, onze mille volumes, onze mille volumes, vingt-trois mille chapitres, des millions et des millions d’idéogrammes manuscrits partis en fumée dans le vrombissement des flammes de la bibliothèque impériale, dont la malchance voulut qu’elle fût située à côté de la légation britannique. Un sinologue inconnu pleura : un des rares êtres conscients, dans l’effervescence guerrière, de ce qui venait de disparaître ; il se trouvait là, au milieu de la catastrophe, et sa propre mort lui devenait soudain indifférente, il avait vu la connaissance partir en fumée, le legs des savants anciens s’effacer — pria-t-il, empli de haine, un dieu inconnu pour que les flammes anéantissent aussi bien les Anglais que les Chinois ou est-ce que, hébété par la douleur et la honte, il se contenta de regarder les flammèches et les papillons de papier incandescent envahir la nuit d’été, les yeux protégés de la fumée par ses larmes de rage, on n’en sait rien. La seule chose qui est claire, aurait dit Sarah, c’est que la victoire des étrangers sur les Chinois donna lieu à des massacres et des pillages d’une violence inouïe, les missionnaires eux-mêmes, paraît-il, goûtant au plaisir du sang et aux joies de la vengeance en compagnie des soldats des glorieuses nations alliées. À part le sinologue inconnu, personne ne sanglota sur l’encyclopédie détruite, semble-t-il ; on la rangea dans la liste des victimes de guerre, des victimes de la conquête économique et de l’impérialisme face à un empire récalcitrant qui refusait obstinément de se laisser dépecer.

À l’orient de l’Orient on n’échappe pas non plus à la violence conquérante de l’Europe, à ses marchands, ses soldats, ses orientalistes ou ses missionnaires — les orientalistes sont la version, les missionnaires le thème : là où les savants traduisent et importent des savoirs étrangers, les religieux exportent leur foi, apprennent des langues locales pour mieux y rendre intelligibles les Évangiles. Les premiers dictionnaires de tonkinois, de chinois ou de khmer sont rédigés par des hommes de mission, qu’ils soient jésuites, lazaristes ou dominicains. Ces missionnaires ont payé un lourd tribut à la propagation de la Foi — il faudra leur consacrer un tome de mon grand œuvre :

Les empereurs de Chine et d’Annam, entre autres, ont martyrisé une quantité non négligeable de colporteurs de Jésus, pour beaucoup béatifiés et même canonisés ensuite par Rome, martyrs du Viêtnam, de Chine ou de Corée, dont les souffrances n’ont rien à envier aux martyrs romains, tel saint Théophane Vénard le mal nommé, qu’il fallut cinq coups de sabre pour décapiter non loin de Hanoi : le jeune Français témoigne de sa foi au bord du fleuve Rouge, dans les années 1850, au moment où l’offensive de la France en Annam contraint l’empereur à durcir les persécutions contre les chrétiens. On le représente calmement agenouillé face à la rivière, le bourreau à ses côtés : le premier coup de sabre, trop rapide et mal ajusté, rate la nuque et ne fait qu’entailler la joue ; Théophane continue à prier. Le second coup, peut-être parce que l’exécuteur est encore plus tendu par son premier échec, touche le côté de la gorge, répand un peu le sang du missionnaire mais n’interrompt pas ses oraisons ; il faudra que le tranche-tête (on l’imagine grand, gras, chauve, comme dans les films, mais il était peut-être petit, chevelu et surtout, dit-on, ivrogne, ce qui expliquerait d’une façon tout à fait plausible ses ratages) lève son bras cinq fois pour que le chef du martyr finisse par rouler, que son corps s’effondre et que ses prières se taisent. Sa tête sera placée sur une pique, pour l’exemple, sur la berge du fleuve Rouge ; son corps enterré dans le limon — des catéchumènes voleront les deux à la faveur de la nuit, ils offriront au torse une vraie sépulture dans un cimetière chrétien et à la tête une cloche de verre pour qu’elle soit conservée comme relique par l’évêché de Hanoi, et cent cinquante ans plus tard le jeune prêtre des Missions étrangères de Paris sera canonisé, en compagnie de nombre de ses frères découpés, étranglés, brûlés ou décapités.

Genre de mort : tête tranchée au sabre, crucifixion, démembrement, éviscération, noyade, tortures diverses, réciteraient les fiches des missionnaires en Asie.

À quel saint demanderai-je le réconfort dans mon agonie, saint Théophane Vénard ou d’autres saints massacrés, ou tout simplement saint Martin, le saint de mon enfance, dont j’étais si fier, en Autriche, lors des retraites au flambeau du 11 Novembre — pour mes concitoyens de Vienne saint Martin n’est pas saint Martin de Tours, dont j’avais vu enfant le tombeau dans la basilique du même nom (dorée, orientale plus que gauloise) avec Grand-Mère et Maman, ce qui, dans ma religiosité enfantine, me donnait une proximité privilégiée avec le légionnaire au manteau découpé, proximité associée aux roseaux des bords de Loire, aux bancs de sable, aux colonnes de porphyre du sépulcre souterrain et silencieux où reposait ce saint si charitable que, disait Grand-Mère, on pouvait solliciter son intercession à tout propos, ce que je ne manquais pas de faire, maladroitement sans doute, pour réclamer bonbons, sucreries et jouets. Mes dévotions au soldat-évêque étaient tout à fait intéressées, et à Vienne, lorsque nous nous rendions à la campagne au milieu de l’automne pour manger l’oie de la Saint-Martin, ce volatile un peu sec était pour moi directement lié à Tours ; il en arrivait sans doute en volant — si une cloche était capable de revenir de Rome pour annoncer la Résurrection, une oie pouvait bien voler de Touraine jusqu’en Autriche pour rendre hommage au saint en se couchant, toute rôtie, entre les marrons et les Serviettenknödel. Étrangement, saint Benoît, bien que le village de Grand-Mère portât son nom, n’a jamais été pour moi autre chose que des phonèmes : sans doute car, dans l’esprit d’un enfant, un légionnaire partageant son manteau avec un pauvre est bien plus attirant qu’un moine italien, si important fût-il pour la spiritualité médiévale — saint Benoît est pourtant le patron des agonisants, voilà mon intercesseur, je pourrais peut-être investir dans une image de saint Benoît, faire une infidélité à mon icône de saint Christophe. Le géant chananéen mourut lui aussi décapité, à Samos ; c’est le saint du passage, celui qui fait traverser les fleuves, qui porta le Christ d’une rive à l’autre, patron des voyageurs et des mystiques. Sarah aimait les saints orientaux. Saint André de Constantinople ou Syméon le Fou, elle racontait les histoires de ces fols en Christ qui usaient de leur folie pour dissimuler leur sainteté — folie, à l’époque, signifiant l’altérité des mœurs, différence inexplicable des actes : Syméon qui, trouvant un chien mort sur la route à l’entrée d’Émèse, lui noue une corde autour du cou et le traîne derrière lui comme s’il était vivant ; Syméon toujours, qui joue à éteindre les cierges de l’office en y lançant des noix, puis, lorsqu’on veut le chasser, grimpe sur la chaire pour bombarder l’assistance de ses fruits secs, jusqu’à chasser les fidèles de l’église ; Syméon dansant, battant des mains et des pieds, qui raille les moines et mange des lupins comme un ours.

Bilger est peut-être un saint, qui sait. Le premier saint archéologue, qui dissimule sa sainteté dans une folie impénétrable. Peut-être a-t-il connu l’illumination au désert, sur les chantiers de fouilles, face aux traces du passé qu’il tirait du sable et dont la sagesse biblique le pénétrait petit à petit jusqu’à devenir, un jour plus clair que les autres, un immense arc-en-ciel. Bilger est en tout cas le plus sincère d’entre nous ; il ne se contente pas d’une légère faille, d’insomnies, de maladies indéchiffrables comme les miennes, ni de la soif spirituelle de Sarah ; il est aujourd’hui l’explorateur de sa profonde altérité.

Sarah était aussi très friande de missionnaires, martyrisés ou non ; ils sont, disait-elle, la vague souterraine, le pendant mystique et savant de la canonnière — l’un et l’autre avancent ensemble, les soldats suivant ou précédant de peu les religieux et les orientalistes, qui parfois sont les mêmes. Parfois les trois à la fois : religieux, orientalistes et soldats, comme Alois Musil, le père dominicain Jaussen ou Louis Massignon, la sainte trinité de 1917. La première traversée du Tibet, par exemple (et j’étais content de pouvoir apprendre ce haut fait de goupillon national à Sarah) fut l’œuvre d’un jésuite autrichien de Linz, Johannes Gruber, peut-être un ancêtre de mon voisin : ce saint homme du XVIe siècle, mathématicien à ses heures, missionnaire, fut, en rentrant de Chine, le premier Européen à visiter Lhassa. Sarah, dans sa longue exploration des terres du bouddhisme, a rencontré d’autres missionnaires, d’autres orientalistes, dont elle me faisait souvent la chronique, au moins aussi passionnante que celle des espions du désert — le père Évariste Huc par exemple, dont la bonhomie d’homme du Sud (si ma mémoire est bonne il était originaire de Montauban au bord du Tarn, rose patrie d’Ingres le peintre cher au cœur des orientalistes et de Halil Pasha) enchanta un goûter viennois au fond assez tendu, assez terne, lors d’une visite de Sarah, la première après le décès de Samuel. Elle était à Darjeeling, à l’époque. D’horribles musées viennois, des souvenirs d’orientalistes, et une étrange distance que nous essayions de combler à coups de science et de discours savants. Ce séjour m’avait paru très long. Sarah m’irritait. J’étais à la fois fier de lui montrer ma vie viennoise et atrocement déçu de ne pas retrouver immédiatement l’intimité de Téhéran. Tout n’était que maladresses, impatiences, chamailleries et incompréhensions. J’aurais voulu l’emmener au musée du Belvédère ou sur les traces de mon enfance à Mariahilf, et elle ne s’intéressait qu’à des horreurs ou des centres bouddhiques. J’avais passé ces mois dans son souvenir, j’avais tant investi dans l’attente, construit un personnage imaginaire, si parfait qu’il allait, d’un coup, remplir ma vie — quel égoïsme, quand j’y pense. Je n’ai jamais pris la mesure de son deuil, de la douleur, du sentiment d’injustice que peut représenter la perte brutale d’un être si proche, malgré ses lettres :

Cher Franz, merci de ce message diplomatique, qui a réussi à me faire sourire — ce qui est plutôt difficile en ce moment. Tu me manques beaucoup. Ou plutôt tout me manque beaucoup. J’ai l’impression d’être hors du monde, je flotte dans le deuil. Il suffit que je croise le regard de ma mère pour que nous nous mettions toutes deux à pleurer. À pleurer pour la tristesse de l’autre, ce vide que nous voyons chacune sur nos visages épuisés. Paris est une tombe, des lambeaux de souvenirs. Je poursuis mes incursions dans les territoires littéraires de l’opium. Je ne sais plus très bien où j’en suis.

Je t’embrasse tristement et à bientôt,

Sarah

Franz Ritter a écrit :

Très chère Sarah,


Ah si tu savais comme c’est difficile parfois d’être à la hauteur de ses prétentions quand on n’a pas la chance d’être français, comme il est laborieux de s’élever par la seule force de son intelligence aux sommets de tes compatriotes et de comprendre leurs sublimes motivations, leurs préoccupations et leurs émois ! ! ! J’étais l’autre soir invité à dîner chez le conseiller culturel de ton grand pays, et j’ai pu mesurer tout le chemin qui restait encore à parcourir au mien avant de lui parvenir à la cheville. Le conseiller est musicien ; tu te rappelles qu’il ne manquait pas une occasion de s’entretenir avec moi de l’Opéra ou de la Philharmonie de Vienne.

Célibataire, il reçoit beaucoup, dans sa belle villa de Niavaran. J’étais très flatté de l’invitation. Venez, m’a-t-il dit, j’ai invité des amis iraniens, nous allons jouer de la musique et dîner. Sans chichis, à la fortune du pot.

Je suis arrivé à l’heure convenue, vers 20 heures, après avoir marché un quart d’heure dans la neige parce que la Paykan du taxi patinait et refusait de monter plus haut. Je parviens au portail, je sonne, j’attends, je sonne à nouveau : rien. Je décide donc de profiter de l’occasion pour faire un petit tour dans la nuit glacée, surtout, je dois l’avouer, parce que rester immobile signifiait m’exposer à une mort certaine. Je déambule quelques minutes au hasard et, repassant devant la demeure, je croise l’employée de maison qui en sort : je me précipite, l’interroge, et elle me dit :

— Ah, c’est vous qui avez sonné. Monsieur joue de la musique avec ses amis, et il ne répond jamais quand il joue.

Sans doute parce que le salon de musique est de l’autre côté de la villa et qu’on n’y entend pas la sonnette. Bien bien bien. Je me précipite à l’intérieur et m’avance dans le vestibule aux imposantes colonnes doriques, aux éclairages classiques comme la musique qui y parvient, clavecin, flûte, Couperin ? Je traverse le grand salon en prenant bien soin de ne pas marcher sur les tapis précieux. Je me demande si je dois attendre là, et tu me connais, je suis plutôt poli, j’attends donc, debout, une pause pour entrer dans le salon de musique, comme au Musikverein. J’ai le temps de bien regarder les tableaux, les sculptures d’éphèbes en bronze et, horreur ! les traces de boue neigeuse qu’ont laissées partout sur le marbre mes chaussures mal essuyées. Honte. Un Teuton débarque dans ce havre de beauté. On suivait très bien mon parcours hésitant qui faisait le tour des tapis, allait d’une statue à l’autre. Honte plus grande encore. Qu’à cela ne tienne : j’avise une boîte nacrée qui a l’air de contenir des mouchoirs, je m’en saisis, espérant que la sonate dure suffisamment longtemps pour que j’aie le temps de ma basse besogne, je m’agenouille la boîte à la main et j’entends :

— Ah, vous êtes là ? Que faites-vous donc, vous voulez jouer aux billes ? Mais entrez, voyons, entrez.

Effectivement, la boîte contenait des billes de porcelaine, ne me demande pas comment j’ai pu la confondre avec une boîte de mouchoirs, je ne saurais pas répondre : l’émotion esthétique sans doute, on se dit que dans un tel décor une boîte de kleenex ne peut qu’être nacrée. Ridicule, je me suis ridiculisé, me voilà soupçonné de vouloir jouer aux billes sur le tapis pendant qu’on fait de la grande musique. Un béotien. Le musicologue autrichien joue aux billes sur les tapis d’Orient plutôt que d’écouter Couperin.

Je soupire, repose précieusement la boîte et suis le conseiller vers le salon de musique susdit : un canapé, deux fauteuils, quelques tableaux orientalistes, d’autres sculptures, une épinette, les musiciens (le claveciniste conseiller, un flûtiste iranien) et le public, un jeune homme avec un sourire très sympathique.

— Je vous présente : Mirza, Abbas. Franz Ritter, musicologue autrichien, élève de Jean During.

Nous nous serrons la main ; je m’assois, et ils se remettent à jouer, ce qui me laisse le temps d’oublier un moment ma honte et de rire de moi-même. Le conseiller chantonnait un peu en jouant, les yeux fermés pour se concentrer. Une belle musique, ma foi, vibrante profondeur de la flûte, fragile cristal du clavecin.

Au bout de cinq minutes, ils achèvent le morceau, j’applaudis. Le conseiller se lève :

— Bon, il est temps de se mettre à cette fondue. Par ici, les gourmets.

Ah oui, j’ai omis de te préciser que j’étais invité pour une fondue savoyarde, mets suffisamment rare à Téhéran pour qu’on ne rate pas l’occasion. Quand le conseiller me l’avait proposé, j’avais répondu :

— Une fondue ? Je n’en ai jamais mangé.

— Jamais ? Il n’y a pas de fondue en Autriche ? Eh bien, c’est l’occasion de vous initier. C’est bien meilleur que la raclette, même suisse. Plus raffiné. Oui, plus raffiné. Et avec cette neige, c’est le plat idéal.

Le conseiller culturel s’intéresse à tous les arts, y compris la cuisine.

Donc, nous voilà partis tous les quatre à l’office. Je pensais arriver, malgré les précautions du conseiller et sa fortune du pot, dans un dîner un peu snob avec grands et petits plats servis à table, et je me retrouve un tablier sur les hanches, “à la bonne franquette”, comme vous dites.

Il m’incombe la tâche de couper le pain. Bien. Je coupe, sous la surveillance du chef, qui contrôle la taille de mes morceaux. Le chef est Mirza, aussi président du Club des gourmets dont j’apprends qu’il se réunit une fois par semaine chez le conseiller.

— La semaine dernière, oh, des cailles, des cailles sublimes, me raconte-t-il. Succulent. Bien sûr, ce soir c’est la simplicité, rien à voir. Fondue, charcuterie, vin blanc. Toute l’originalité réside dans le pain iranien et les sabzi, évidemment. On va se régaler.

Le conseiller observe ses convives s’affairer avec un air ravi, il aime l’animation dans sa cuisine, on le sent. Il tranche délicatement le jambon et la rosette, en dispose les rondelles sur un grand plat de faïence iranienne bleue. Je n’ai pas mangé de cochon depuis des mois, et j’ai l’impression d’une transgression extraordinaire. Nous mettons le couvert, discutons en finissant les apéritifs, et il est temps de passer à table. On sort les piques, prépare les sabzi qui donnent, avec le sangak, un air multiculturel à ce dîner païen. Et là le conseiller s’exclame, d’un air très peu diplomatique :

— Bon, strip-fondue, celui qui perd son morceau de pain enlève sa chemise. Et il part d’un grand éclat de rire, qui lui fait lever les yeux au ciel en secouant la tête de droite à gauche. Choqué, je m’accroche à ma pique.

On sert le vin, délicieux d’ailleurs, un graves blanc. Mirza inaugure, plonge son pain dans le fromage fondu, et le ressort sans encombre, en tirant de petits filaments. J’essaye à mon tour : il faut reconnaître que c’est excellent.

La conversation tourne autour du vin.

Le conseiller lance, avec un air satisfait :

— Je vous annonce que je suis maintenant actionnaire dans les côtes-du-rhône. Oui mes chers amis.

Je peux lire l’envie sur le visage des deux autres sybarites.

— Ah, c’est bien, ça. Ils hochent la tête de concert. Les côtes-du-rhône !

Ils parlent pèse-moûts, cuves et fermentation. Je suis plutôt occupé à me battre avec la fondue, dont je m’aperçois que, lorsqu’elle refroidit, ce n’est pas du gâteau, si tu me passes l’expression, surtout avec un morceau de pain iranien, car mou et perméable, et donc ne supportant pas une immersion prolongée dans le jus tiède sans se désagréger dangereusement. J’ai failli à plusieurs reprises y laisser ma chemise.

Bref, je n’ai pas beaucoup mangé.

Enfin, la fondue se termine sans incident, personne ne perdant autre chose que ses illusions dans la marmite. Viennent dessert, café, digestif et discours sur l’art, précisément dans l’ordre marrons glacés de Provence, expresso italien, cognac, et “le fond et la forme”. Je bois les paroles du conseiller, qui passent toutes seules avec le cognac VSOP :

— Je suis un esthète, dit-il. L’esthétique est dans toute chose. Parfois, même la forme fait sens, au fond.

— Ce qui nous ramène à la fondue, dis-je.

Je reçois un regard noir des deux esthètes adjoints, mais le conseiller, qui a de l’humour, fait un petit hoquet nerveux, hoho, avant de reprendre, l’air inspiré :

— L’Iran est le pays des formes. Un pays es-thé-ti-quement for-mel.

Tu vois, tout cela me laisse des loisirs pour beaucoup penser à toi. J’espère t’avoir fait sourire dans ces moments si tristes.

Je t’embrasse très fort,

Franz

Paris est une tombe et je lui raconte des histoires mondaines et humoristiques, dessine des caricatures de gens qui lui sont indifférents, quel idiot, quelle honte — parfois l’absence, l’impuissance désespérée vous donnent les gestes désordonnés d’un noyé. Ce conseiller alliait d’ailleurs une profonde sympathie pour l’Iran et une culture immense. Je mens, qui plus est, je ne lui explique pas ces longues semaines de Téhéran sans elle, passées presque exclusivement avec Parviz à lire de la poésie, le grand Parviz, l’ami qui écoutait avec patience tout ce que je ne disais pas.

Excepté Parviz, il ne me restait plus de proches à Téhéran. Faugier avait fini par rentrer, physiquement détruit, moralement perdu dans son objet d’études, dans un rêve opiacé. Il me dit adieu comme s’il partait pour l’autre monde, gravement, avec une sobre gravité assez effrayante chez ce dandy autrefois exubérant — je revoyais l’homme d’Istanbul, le Gavroche séducteur, le prince des nuits d’Istanbul et de Téhéran, et il s’était dissous, avait presque disparu. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Nous en avons discuté à plusieurs reprises avec Sarah, et une seule chose est plus ou moins certaine : Marc Faugier, malgré toutes ses compétences, toutes ses publications, n’appartient plus au monde universitaire. Même Google n’a plus de ses nouvelles.

De nouveaux chercheurs étaient arrivés, entre autres un compatriote, un Autrichien élève de Bert Fragner, le directeur de l’Institut d’études iraniennes de l’Académie des sciences de Vienne, cette même Académie des sciences qu’avait fondée, en son temps, le cher Hammer-Purgstall. Ce compatriote historien n’était pas le mauvais bougre, il n’avait qu’un seul défaut, c’était de parler en marchant — il arpentait les couloirs en réfléchissant à voix basse, des heures durant, des kilomètres de couloirs arpentés, et cette monodie aussi savante qu’inintelligible me tapait farouchement sur les nerfs. Quand il ne déambulait pas, il se lançait dans d’interminables parties de go avec un autre nouveau venu, norvégien celui-ci : un Norvégien exotique qui jouait de la guitare, du flamenco, à un si haut niveau qu’il participait chaque année à un festival à Séville. Tout ce que le monde pouvait offrir comme rencontres saugrenues : un Autrichien philatéliste passionné par l’histoire des timbres iraniens jouant au go avec un Norvégien guitariste gitan versé dans l’étude de l’administration pétrolière.

J’ai vécu ces dernières semaines chez Parviz ou, en dehors d’une ou deux mondanités comme cette invitation chez le conseiller culturel mélomane, reclus, entouré par les objets que Sarah n’avait pas pu emporter dans son départ précipité vers Paris : beaucoup de livres, le tapis de prière du Khorassan, d’une magnifique couleur mauve, que j’ai toujours auprès de mon lit, un samovar électrique argenté, une collection de copies de miniatures anciennes. Parmi les livres, les œuvres d’Annemarie Schwarzenbach, bien sûr, et notamment La Vallée heureuse et La Mort en Perse, dans lesquels la Suissesse décrit la vallée du Lahr, au pied du mont Damavand. Nous avions projeté de nous y rendre avec Sarah, dans cette haute vallée aride où s’écoulent les eaux du plus haut sommet d’Iran, vallée où le comte de Gobineau lui aussi avait planté sa tente cent cinquante ans plus tôt — le majestueux cône blanchi de neige striée de basalte en été, l’image, avec le mont Fuji ou le Kilimandjaro, de la montagne parfaite, se dressant solitaire au milieu du ciel, dépassant, du haut de ses cinq mille six cents mètres, les pics environnants. Il y avait aussi un volumineux livre d’images autour de la vie d’Annemarie ; de nombreux clichés qu’elle avait pris elle-même au cours de ses voyages et des portraits réalisés par d’autres, notamment son mari le secrétaire d’ambassade Clarac — sur l’un d’entre eux on la voit à demi nue, les épaules étroites, les cheveux courts, l’eau de la rivière jusqu’aux genoux, les bras le long du corps, vêtue seulement d’un short noir. La nudité de sa poitrine, la position de ses mains, ballantes le long de ses cuisses et son visage surpris lui donnent un air fragile, d’une inexpressivité triste ou vulnérable, dans le paysage grandiose de la vallée d’altitude bordée de joncs, d’épineux et surplombée par les pentes sèches et rocheuses des montagnes. J’ai passé des soirs entiers de solitude à feuilleter ce livre de photographies, dans ma chambre, et regretté de ne pas posséder d’images de Sarah, d’album à parcourir pour me retrouver en sa compagnie — je me rattrapai avec Annemarie Schwarzenbach ; j’ai lu le récit de son voyage avec Ella Maillart de Suisse jusqu’en Inde. Mais c’est dans les deux textes de fièvre amoureuse, de mélancolie narcotique qu’Annemarie situe en Iran, et dont l’un est le reflet plus distancé de l’autre, très intime, que je cherchais quelque chose de Sarah, ce que m’en aurait raconté Sarah, la raison profonde de sa passion pour la vie et l’œuvre de cet “ange inconsolable”. Les deux ouvrages étaient soulignés et annotés à l’encre ; on pouvait retracer, selon la couleur des annotations, les passages qui avaient trait à l’angoisse, à l’indicible peur qui prenait la narratrice la nuit, ceux relatifs à la drogue et à la maladie et ceux concernant l’Orient, la vision de l’Orient de la jeune femme. En lisant ses notes (pattes de mouches, marginalia noires qu’il me fallait plus déchiffrer que lire) je pouvais entrevoir, ou je croyais entrevoir, une des questions fondamentales qui sous-tendaient non seulement l’œuvre de Sarah, mais rendaient si attachants les textes d’Annemarie Schwarzenbach — l’Orient comme résilience, comme quête de la guérison d’un mal obscur, d’une angoisse profonde. Une quête psychologique. Une recherche mystique sans dieu, sans transcendance autre que les tréfonds du soi, recherche qui, dans le cas de Schwarzenbach, se soldait par un triste échec. Il n’y a rien dans ces parages pour faciliter sa guérison, rien pour alléger sa peine : les mosquées restent vides, le mihrab n’est qu’une niche dans un mur ; les paysages sont asséchés par l’été ou inaccessibles en hiver. Elle avance dans un monde déserté. Et même lorsqu’elle trouve l’amour, auprès d’une jeune femme mi-turque, mi-tcherkesse et pense emplir de vie les parages désolés qu’elle a laissés près des pentes du Damavand flamboyant, ce qu’elle découvre, c’est la mort. La maladie de l’aimée et la visite de l’Ange. L’amour ne nous laisse pas plus partager les souffrances d’autrui qu’il ne guérit les nôtres. Au fond, nous sommes toujours seuls, disait Annemarie Schwarzenbach, et je craignais, en déchiffrant ses notes en marge de La Mort en Perse, que ce soit aussi la pensée profonde de Sarah, pensée sans doute, au moment où je lisais ces lignes, amplifiée par le deuil, comme pour moi par la solitude.

Son intérêt et sa passion pour le bouddhisme ne sont pas qu’une recherche de guérison, mais un sentiment profond, dont je sais qu’il était présent bien avant la mort de son frère — son départ pour l’Inde après ses détours par l’Extrême-Orient des bibliothèques parisiennes n’était pas une surprise, même si je le pris comme une gifle, il faut bien le reconnaître, comme un abandon. C’était moi qu’elle laissait avec l’Europe et j’entendais bien le lui faire payer, je dois l’admettre, je voulais me venger de sa souffrance. Il a fallu ce mail particulièrement touchant, où il est question de Darjeeling et d’Andalousie,

Darjeeling, 15 juin

Très cher Franz,


Me voici donc de retour à Darjeeling après un passage éclair en Europe : Paris, deux jours pour la famille, puis Grenade, deux jours pour un colloque ennuyeux (tu sais ce que c’est) et deux jours pour rentrer, via Madrid, Delhi et Calcutta. J’aurais aimé passer par Vienne (vue d’ici l’Europe est si petite qu’on envisage facilement de la traverser sur un coup de tête) mais je n’étais pas sûre que tu sois là. Ou que tu aurais vraiment eu envie de me voir.

Chaque fois que je rentre à Darjeeling j’ai l’impression de retrouver le calme, la beauté, la paix. Les théiers dévalent les collines ; ce sont de petits arbustes aux feuilles allongées, au port arrondi, qu’on plante serrés : vus d’en haut, les champs ressemblent à une mosaïque de boutons verts et denses, de boules moussues envahissant les pentes de l’Himalaya.

La mousson va bientôt arriver, il va pleuvoir en un mois plus que chez toi en une année. Le grand nettoyage. Les montagnes vont suinter, dégouliner, dégorger ; chaque rue, chaque venelle, chaque sente va se transformer en un torrent sauvage. Les pierres, les ponts, les maisons même, parfois, sont emportés.

Je loue une petite chambre pas très loin du monastère où enseigne mon maître. La vie est simple. Je médite chez moi tôt le matin, puis je vais au monastère recevoir les enseignements ; l’après-midi je lis ou j’écris un peu, le soir à nouveau méditation, puis sommeil, et ainsi de suite. La routine me convient bien. J’essaye d’apprendre un peu de népalais et de tibétain, sans grand succès. La langue vernaculaire, ici, c’est l’anglais. Tiens, tu sais quoi ? J’ai découvert qu’Alexandra David-Néel avait été chanteuse, soprano. Et même commencé une carrière : figure-toi qu’elle a été engagée à l’opéra de Hanoi et de Haiphong… Où elle a chanté Massenet, Bizet, etc. Le programme de l’opéra de Hanoi devrait t’intéresser ! L’orientalisme en Orient, l’exotisme dans l’exotisme, c’est pour toi ! Alexandra David-Néel fut ensuite l’une des premières exploratrices du Tibet et une des premières femmes bouddhistes d’Europe. Tu vois, je pense à toi.

Un jour il faudra que nous reparlions de Téhéran, et même de Damas. Je suis consciente de ma part de responsabilité dans toute cette histoire, qu’on pourrait appeler “notre histoire”, si ce n’était pas aussi grandiloquent. J’aimerais beaucoup passer te voir à Vienne. On discuterait, un peu ; on se promènerait — j’ai encore tout un tas de musées horribles à voir. Par exemple, le musée des Pompes funèbres. Mais non, c’est une blague. Bon, c’est un peu décousu tout cela. Sans doute parce que j’aimerais énoncer des choses que je n’ose pas dire, revenir à des épisodes sur lesquels on n’aime pas revenir — je ne t’ai jamais remercié pour tes lettres à la mort de Samuel. La chaleur et la compassion que j’y ai trouvées brillent encore jusqu’à aujourd’hui. Aucun mot de réconfort ne m’a touchée comme les tiens.

Bientôt deux ans. Deux ans déjà. Les bouddhistes ne parlent pas de “conversion”, on ne se convertit pas au bouddhisme, on y prend refuge. On se réfugie auprès du Bouddha. C’est exactement ce que j’ai fait. Je me suis réfugiée ici, dans le Bouddha, dans le dharma, dans la sangha. Je vais suivre la direction que marquent ces trois boussoles. Je me sens un peu consolée. Je découvre, en moi et autour de moi, une énergie nouvelle, une force qui ne demande en rien que j’abdique ma raison, bien au contraire. Ce qui compte c’est l’expérience.

Je te vois sourire… C’est difficile à partager. Imagine que je me lève à l’aube avec plaisir, que je médite une heure avec plaisir, que j’écoute et étudie des textes très anciens et très sages qui me dévoilent le monde bien plus naturellement que tout ce que j’ai pu lire ou entendre jusqu’à présent. Leur vérité s’impose très rationnellement. Il n’y a rien à croire. Il n’est pas question de “foi”. Il n’y a plus que les êtres, perdus dans la souffrance, il n’y a plus que la conscience très simple et très complexe d’un monde où tout est lié, un monde sans substance. J’aimerais te faire découvrir tout cela, mais je sais que chacun fait ce chemin pour lui-même — ou pas.

Changeons de sujet — à Grenade j’ai entendu une intervention qui m’a passionnée, au milieu de torrents d’ennui, une étincelle de beauté dans des flots de bâillements. Il s’agissait d’un papier sur la poésie lyrique hébraïque d’Andalousie dans ses rapports avec la poésie arabe, à travers les poèmes d’Ibn Nagrila, poète combattant (il fut vizir) dont on raconte qu’il composait même sur le champ de bataille. Quelle beauté que ces vers et leurs “frères” arabes ! Encore habitée par ces chants d’amour tout à fait terrestres, descriptions de visages, de lèvres, de regards, je suis allée me promener à l’Alhambra. Il faisait très beau, et le ciel contrastait avec les murs rouges des bâtiments, la couleur bleue les encadrait, comme une image. J’ai été prise d’un sentiment étrange ; j’avais l’impression d’avoir devant moi tout le tumulte du Temps. Ibn Nagrila était mort bien avant la splendeur de l’Alhambra, et pourtant il chantait les fontaines et les jardins, les roses et le printemps — ces fleurs du Généralife ne sont plus les mêmes fleurs, les pierres des murs elles-mêmes ne sont plus les mêmes pierres ; je pensais aux détours de ma famille, de l’histoire, qui me ramenaient là où, vraisemblablement, mes lointains ancêtres avaient vécu et j’ai eu la sensation très forte que toutes les roses ne sont qu’une seule rose, toutes les vies une seule vie, que le temps est un mouvement aussi illusoire que la marée ou le parcours du soleil. Une question de point de vue. Et peut-être parce que je sortais de ce congrès d’historiens attachés à écrire patiemment le récit des existences, j’ai eu la vision de l’Europe aussi indistincte, aussi multiple, aussi diverse que ces rosiers de l’Alhambra qui plongent leurs racines, sans s’en apercevoir, si profondément dans le passé et l’avenir, au point qu’il est impossible de dire d’où ils surgissent réellement. Et cette sensation vertigineuse n’était pas désagréable, au contraire, elle me réconciliait un moment avec le monde, me dévoilait un instant la pelote de laine de la Roue.

Je t’entends rire d’ici. Mais je t’assure que c’était un moment singulier, très rare. À la fois l’expérience de la beauté et la sensation de sa vacuité. Bon, sur ces bonnes paroles je vais devoir te laisser, l’heure avance. Demain j’irai jusqu’au web café pour “poster” cette missive. Réponds-moi vite, parle-moi un peu de Vienne, de ta vie à Vienne, de tes projets…

Je t’embrasse,

Bien à toi,

Sarah

pour que je me retrouve tout à coup désarmé, surpris, aussi amoureux qu’à Téhéran, plus encore, peut-être — qu’avais-je fait pendant ces deux années, je m’étais enfoncé dans ma vie viennoise, dans l’université ; j’avais écrit des articles, poursuivi quelques recherches, publié un livre dans une obscure collection pour savants ; j’avais senti les débuts de la maladie, les premières insomnies. Prendre refuge. Voilà une belle expression. De belles pratiques. Lutter contre la souffrance, ou plutôt essayer d’échapper à ce monde, cette Roue du Destin, qui n’est que souffrance. En recevant cette lettre andalouse je me suis effondré : Téhéran me revenait en plein, les souvenirs de Damas aussi, Paris, Vienne, soudain teintés, comme un simple rayon suffit à donner sa tonalité au ciel immense du soir, de tristesse et d’amertume. Le Dr Kraus ne me trouvait pas très en forme. Maman s’inquiétait de ma maigreur et de mon apathie. J’essayais de composer, pratique (à part les jeux sur les vers de Levet à Téhéran) abandonnée depuis bien des années, d’écrire, de mettre sur le papier, ou plutôt sur l’éther de l’écran, mes souvenirs d’Iran, de trouver une musique qui leur ressemble, un chant. J’essayais vainement de découvrir, autour de moi, à l’université ou au concert, un visage neuf sur lequel poser ces sentiments encombrants et rebelles qui ne voulaient de personne d’autre que Sarah ; je finissais par fuir, comme l’autre soir avec Katharina Fuchs, ce que j’avais moi-même cherché à déclencher.

Belle surprise : alors que je me débattais dans le passé, Nadim est venu donner un récital à Vienne, avec un ensemble alépin ; j’ai acheté une place au troisième rang d’orchestre — je ne l’avais pas prévenu de ma présence. Modes rast, bayati et hedjazi, longues improvisations soutenues par une percussion, dialogue avec un ney, et cette flûte de roseau, longue et grave, se mariait à merveille avec le luth de Nadim, si brillant. Sans chanteur, Nadim s’appuyait pourtant sur des mélodies traditionnelles ; le public (toute la communauté arabe de Vienne était là, ambassadeurs compris) reconnaissait les chansons avant qu’elles ne se perdent dans les variations, et on pouvait presque entendre la salle fredonner ces airs à voix basse, avec une ferveur recueillie, vibrante de passion respectueuse. Nadim souriait en jouant — l’ombre de sa courte barbe donnait, par contraste, encore plus de luminosité à son visage. Je savais qu’il ne pouvait pas m’apercevoir, aveuglé par le contre-jour de la poursuite. Après le bis, pendant les très longs applaudissements, j’ai hésité à prendre la tangente, à rentrer chez moi sans le saluer, à fuir ; la salle s’est rallumée, j’hésitais toujours. Que lui dire ? De quoi parler, à part de Sarah ? Est-ce que j’avais réellement envie de l’entendre ?

Je me suis fait indiquer sa loge ; le couloir était encombré d’officiels qui attendaient pour saluer les artistes. Je me suis senti plutôt ridicule, au milieu de ces gens ; j’avais peur — de quoi ? Qu’il ne me reconnaisse pas ? Qu’il soit aussi embarrassé que moi ? Nadim est bien plus généreux — à peine sa tête a-t-elle franchi la porte de la loge que sans même ces quelques secondes d’hésitation qui séparent un inconnu d’un vieux camarade il a fendu la foule pour me serrer dans ses bras, en disant j’espérais bien que tu sois là, old friend.

Au cours du dîner qui a suivi, entourés de musiciens, de diplomates et de personnalités, assis l’un en face de l’autre, Nadim m’apprit qu’il avait très peu de nouvelles de Sarah, qu’il ne l’avait pas revue depuis l’enterrement de Samuel à Paris ; elle se trouvait quelque part en Asie, rien de plus. Il me demanda si je savais qu’ils avaient divorcé longtemps auparavant, et cette question me blessa terriblement ; Nadim ignorait notre proximité. Malgré lui, par cette simple phrase il m’arrachait à elle. J’ai changé de sujet, nous avons évoqué nos souvenirs de Syrie, les concerts à Alep, mes quelques cours de luth à Damas avec lui, nos soirées, l’ouns, ce si beau mot arabe qu’on utilise pour les réunions d’amitié. La guerre civile qui commençait déjà, je n’osais pas l’évoquer.

Un diplomate jordanien (impeccable costume sombre, chemise blanche, lunettes à branches dorées) s’est soudain mêlé à la conversation, il avait bien connu le maître de l’oud irakien Mounir Bachir à Amman, disait-il — j’ai souvent remarqué, dans ce genre de dîners musicaux, que les présents mentionnent facilement les Grands Interprètes qu’ils ont rencontrés ou entendus, sans que l’on sache si ces comparaisons implicites sont des éloges ou des humiliations ; ces évocations déclenchent souvent, chez les musiciens, des sourires gênés, empreints de colère contenue devant la goujaterie des soi-disant admirateurs. Nadim sourit au Jordanien avec un air las, entendu ou blasé, oui Mounir Bachir était le plus grand et non, il n’avait jamais eu la chance de le rencontrer, même s’ils avaient un ami en commun, Jalaleddin Weiss. Le nom de Weiss nous ramena immédiatement en Syrie, à nos souvenirs, et le diplomate finit par se tourner vers son voisin de droite, fonctionnaire onusien, et nous abandonner à nos réminiscences. Le vin et la fatigue aidant, Nadim, dans cet état d’exaltation épuisée qui suit les grands concerts, me confia à brûle-pourpoint que Sarah avait été l’amour de sa vie. Malgré l’échec de leur mariage. Si l’existence avait été plus simple, pour moi, ces années-là, dit-il. Si nous avions eu cet enfant, dit-il. Cela aurait changé bien des choses, dit-il. Le passé c’est le passé. D’ailleurs demain c’est son anniversaire, dit-il.

J’ai observé les mains de Nadim, je revoyais ses doigts glisser sur le noyer du luth ou manier le plectre, cette plume d’aigle qu’il faut serrer sans l’étouffer. La nappe était blanche, il y avait des graines de courge vertes tombées de la croûte d’un morceau de pain à côté de mon verre, dans lequel des bulles montaient doucement vers la surface de l’eau ; des bulles minuscules, qui formaient une fine ligne verticale sans que l’on puisse deviner, dans la transparence absolue de l’ensemble, d’où elles pouvaient bien provenir. J’avais soudain ces mêmes bulles dans l’œil, je n’aurais pas dû les regarder, elles montaient et montaient — leur finesse d’aiguilles, leur obstination sans source, sans autre but que l’ascendance et la disparition, leur légère brûlure me faisaient fermer fort les paupières, incapable de relever le regard vers Nadim, vers autrefois, vers ce passé dont il venait de prononcer le nom et plus je gardais la tête basse, plus la brûlure, aux commissures des yeux, devenait intense, les bulles grandissaient et grandissaient, elles cherchaient, comme dans le verre, à atteindre l’extérieur, il fallait que je les en empêche.

J’ai prétexté un besoin urgent et je me suis lâchement enfui, après m’être sommairement excusé.

Darjeeling, 1er mars

Très cher François-Joseph,


Merci de ce magnifique cadeau d’anniversaire. C’est le plus beau bijou qu’on m’ait jamais offert — et je suis ravie que ce soit toi qui l’aies découvert. Il va trouver une place de choix dans ma collection. Je ne connais ni cette langue, ni cette musique, mais l’histoire de cette chanson est absolument magique. Sevdah ! Saudade ! Je l’inclurai, si tu le permets, dans un prochain article. Toujours ces constructions communes, ces allers-retours, ces masques superposés. Vienne, Porta Orientis ; toutes les villes d’Europe sont des portes d’Orient. Tu te souviens de cette littérature persane d’Europe dont parlait Scarcia à Téhéran ? Toute l’Europe est en Orient. Tout est cosmopolite, interdépendant. J’imagine cette sevdalinka résonner entre Vienne et Sarajevo comme la saudade des fados de Lisbonne, et je me sens un peu… Un peu quoi ? Vous me manquez, l’Europe et toi. Je ressens fortement la sankhara dukkha, la souffrance omniprésente, qui est peut-être le nom bouddhique de la mélancolie. Le mouvement de la roue du samsara. Le passage du temps, la souffrance de la conscience de la finitude. Il ne faut pas s’y abandonner. Je vais méditer ; je t’inclus toujours dans mes visualisations, tu es derrière moi, avec les gens que j’aime.

Je t’embrasse, salue le Strudlhofstiege pour moi,

S.

Franz Ritter a écrit :

Très chère Sarah,


Joyeux anniversaire !

J’espère que tout va bien dans ton monastère. Tu n’as pas trop froid ? Je t’imagine assise en tailleur face à un bol de riz dans une cellule glaciale, et c’est un peu inquiétant, comme vision. Je suppose que ta lamaserie ne ressemble pas à celle de Tintin au Tibet, mais peut-être auras-tu la chance de voir un moine léviter. Ou d’entendre les grands cors tibétains, je crois que ça fait un raffut de tous les diables. Apparemment, il y en a de longueurs différentes, selon les tonalités ; ces instruments sont si imposants qu’il est très difficile d’en moduler le son avec le souffle et la bouche. J’ai cherché des enregistrements dans notre sonothèque, pas grand-chose au rayon “musique tibétaine”. Mais trêve de bavardages. Je me permets de te déranger dans ta contemplation car j’ai un petit cadeau d’anniversaire pour toi.

Le folklore bosniaque comprend des chansons traditionnelles appelées sevdalinke. Le nom provient d’un mot turc, sevdah, emprunté à l’arabe sawda qui signifie “la noire”. C’est, dans le Canon de médecine d’Avicenne, le nom de l’humeur noire, la melan kholia des Grecs, la mélancolie. Il s’agit donc de l’équivalent bosniaque du mot portugais saudade, qui (contrairement à ce que soutiennent les étymologistes) provient lui aussi de l’arabe sawda — et de la même bile noire. Les sevdalinke sont l’expression d’une mélancolie, comme les fados. Les mélodies et l’accompagnement sont une version balkanique de la musique ottomane. Fin du préambule étymologique. Maintenant, ton cadeau :

Je t’offre une chanson, une sevdalinka : Kraj tanana šadrvana, qui raconte une petite histoire. La fille du sultan, à la tombée du jour, écoute tinter les eaux claires de sa fontaine ; tous les soirs, un jeune esclave arabe observe en silence, fixement, la magnifique princesse. Le visage de l’esclave blêmit chaque fois davantage ; il finit par devenir pâle comme la mort. Elle lui demande son prénom, d’où il vient et quelle est sa tribu ; il lui répond simplement qu’il s’appelle Mohammed, qu’il est originaire du Yémen, de la tribu des Asra : ce sont ces Asra, dit-il, qui meurent quand ils aiment.

Le texte de cette chanson au motif turco-arabe n’est pas, comme on pourrait le croire, un vieux poème de l’époque ottomane. C’est une œuvre de Safvet-beg Bašagić — une traduction d’un poème célèbre de Heinrich Heine, Der Asra. (Tu te rappelles la tombe de ce pauvre Heine au cimetière de Montmartre ?)

Safvet-beg, né en 1870 à Nevesinje en Herzégovine, a fait ses études à Vienne à la fin du XIXe siècle ; il savait le turc, il a appris l’arabe et le persan auprès des orientalistes viennois. Il a rédigé une thèse austro-hongroise en allemand ; il a traduit Omar Khayyam en bosniaque. Cette sevdalinka joint Heinrich Heine à l’ancien Empire ottoman — le poème orientaliste devient oriental. Il retrouve (après un long chemin imaginaire, qui passe par Vienne et Sarajevo) la musique de l’Orient.

C’est une des sevdalinke les plus connues et les plus chantées en Bosnie, où peu parmi ceux qui l’entendent savent qu’elle provient de l’imagination du poète de la Lorelei, Juif né à Düsseldorf et mort à Paris. Tu peux l’écouter facilement (je te recommande les versions de Himzo Polovina) par internet.

J’espère que ce petit cadeau te plaît,

Je t’embrasse très fort,

À bientôt j’espère,

Franz

Je voulais lui raconter ma rencontre avec Nadim, le concert, les fragments de leur intimité qu’il m’avait confiés, mais j’en étais incapable et ce cadeau d’anniversaire étrange s’est imposé en lieu et place d’une confession pénible. Pensée de 7 heures du matin : je suis d’une lâcheté inouïe, j’ai planté là un vieil ami pour une histoire de jupons, comme dirait Maman. J’ai laissé ces doutes en moi, ces doutes imbéciles que Sarah aurait balayés d’un de ses gestes définitifs, enfin je crois, je ne l’ai pas interrogée sur ces questions. Elle ne m’a jamais reparlé de Nadim en des termes autres que respectueux et distants. Mes pensées sont si confuses que j’ignore si Nadim m’est un ami, un ennemi ou un lointain souvenir fantôme dont l’apparition à Vienne, shakespearienne, ne faisait que brouiller encore plus mes sentiments contradictoires, la traîne de cette comète qui avait enflammé mon ciel à Téhéran.

Je me dis “il est temps d’oublier tout cela, Sarah, le passé, l’Orient” et pourtant je suis la boussole de mon obsession vers la page d’accueil de ma messagerie, toujours pas de nouvelles du Sarawak, il est 13 heures là-bas, se prépare-t-elle à déjeuner, beau temps, entre vingt-trois et trente degrés, d’après le monde illusoire de l’informatique. Quand Xavier de Maistre publie Voyage autour de ma chambre, il n’imagine pas que cent cinquante ans plus tard ce type d’exploration deviendra la norme. Adieu casque colonial, adieu moustiquaires, je visite le Sarawak en peignoir. Ensuite je vais faire un tour dans les Balkans, écouter une sevdalinka en regardant des images de Višegrad. Puis je traverse le Tibet, de Darjeeling jusqu’aux sables du Taklamakan, désert des déserts, et j’atteins Kashgar, ville des mystères et des caravanes — devant moi, à l’ouest, se dressent les Pamirs ; derrière eux le Tadjikistan et le corridor du Wakhan qui se tend comme un doigt crochu, on pourrait glisser sur ses phalanges jusqu’à Kaboul.

C’est l’heure de l’abandon, celle de la solitude et de l’agonie ; la nuit tient bon, elle ne se décide pas encore à basculer dans le jour, ni mon corps dans le sommeil, tendu, le dos durci, les bras lourds, une ébauche de crampe dans le mollet, le diaphragme douloureux, je devrais m’allonger, pourquoi se recoucher maintenant, à deux pas de l’aube.

Ce serait le moment de la prière, le moment d’ouvrir L’Horloge des veilleurs et de prier ; Seigneur ayez pitié de ceux, comme moi, qui n’ont pas la foi et attendent un miracle qu’ils ne sauront pas voir. Pourtant le miracle a été proche de nous. Certains ont senti le parfum de l’encens au désert, autour des monastères des Pères ; ils ont entendu, dans l’immensité des pierres, le souvenir de saint Macaire, l’ermite qui, un jour, au soir de sa vie, tua de sa main une puce : il fut triste de sa vengeance et pour se punir resta six mois nu dans les pierriers, jusqu’à ce que son corps ne fût plus qu’une plaie. Et il mourut en paix, “laissant au monde le souvenir de grandes vertus”. Nous avons vu la colonne de Siméon le Stylite, ce rocher érodé dans sa grande basilique rose, saint Siméon homme d’étoiles, que les astres découvraient nu, les soirs d’été, sur son pilier immense, au creux des vallons syriens ; aperçu saint Joseph de Copertino, aérien et bouffon, que la bure et la lévitation transformaient en colombe au milieu des églises ; suivi les pas de saint Nicolas l’Alexandrin, parti lui aussi rejoindre les sables du désert, qui sont Dieu en poudre dans le soleil, et les traces de ceux moins illustres que recouvrent doucement les cailloux, les graviers, les pas, les ossements caressés à leur tour par la lune, friables dans l’hiver et l’oubli : les pèlerins noyés devant Acre, les poumons pleins de l’eau qui érode la Terre promise, le chevalier barbare et anthropophage qui fit rôtir les infidèles à Antioche avant de se convertir à l’unicité divine dans la sécheresse orientale, le sapeur tcherkesse des remparts de Vienne, qui creusa à la main le destin de l’Europe, trahit et fut pardonné, le petit sculpteur médiéval ponçant sans trêve un Christ de bois en lui chantant des berceuses comme à une poupée, le kabbaliste d’Espagne enfoui dans le Zohar, l’alchimiste en robe pourpre au mercure insaisissable, les mages de Perse dont la chair morte ne souillait jamais la terre, les corbeaux qui éclataient les yeux des pendus comme des cerises, les fauves déchiquetant les condamnés dans l’arène, la sciure, le sable qui absorbe leur sang, les hurlements et les cendres du bûcher, l’olivier tordu et fertile, les dragons, les griffons, les lacs, les océans, les sédiments interminables où sont emprisonnés des papillons millénaires, les montagnes disparaissant dans leurs propres glaciers, caillou après caillou, seconde après seconde, jusqu’au magma soleil liquide, toutes les choses chantent les louanges de leur créateur — mais la foi me rejette, même au fond de la nuit. À part le satori des claquettes de maître-nageur dans la mosquée de Soliman le Magnifique, pas d’échelle pour regarder grimper les anges, pas de caverne où dormir deux cents ans, bien gardé par un chien, près d’Éphèse ; seule Sarah a trouvé, dans d’autres grottes, l’énergie de la tradition et sa voie vers l’illumination. Son long chemin vers le bouddhisme commence par un intérêt scientifique, par la découverte, dans Les Prairies d’or de Massoudi, de l’histoire de Boudasaf, lorsqu’au début de sa carrière elle travaillait sur le merveilleux : son parcours vers l’est traverse l’Islam classique, la chrétienté, et même les mystérieux Sabéens du Coran, que Massoudi, depuis le fond de son VIIIe siècle, pense avoir été inspirés par ce Boudasaf, première figure musulmane du Bouddha qu’il associe à Hermès le Sage. Elle a patiemment reconstitué les transformations de ces récits, jusqu’à leur pendant chrétien, la vie des saints Barlaam et Josaphat, version syriaque de l’histoire du bodhisattva et de son chemin vers l’éveil ; elle s’est passionnée pour la vie du prince Siddharta Gautama lui-même, Bouddha de notre ère, et ses enseignements. Je sais qu’elle a de l’amour pour le Bouddha et pour la tradition tibétaine dont elle a adopté les pratiques de méditation, pour les personnages de Marpa le traducteur et de son élève Milarepa, le noir magicien qui réussit, autour de l’an mille, en se pliant à la terrifiante discipline imposée par son maître, à atteindre l’illumination en une seule vie, ce qui fait rêver tous les aspirants à l’éveil — dont Sarah. Elle a vite abandonné l’opium colonial pour se concentrer sur le Bouddha ; elle s’enthousiasma pour l’exploration du Tibet, pour les savants, missionnaires et aventuriers qui ont, à l’époque moderne, divulgué le bouddhisme tibétain en Europe avant que, dès les années 1960, de grands maîtres autochtones ne s’installent aux quatre coins de l’Occident et ne commencent à transmettre eux-mêmes l’énergie spirituelle. Comme un jardinier énervé qui croyant détruire une mauvaise herbe en dissémine les graines aux quatre vents, en occupant le Tibet, en brûlant les monastères et envoyant quantité de moines en exil, la Chine a semé le bouddhisme tibétain dans l’univers.

Jusqu’à Leopoldstadt : en sortant de notre visite du musée du Crime, musée des femmes découpées, des exécuteurs et des bordels, dans une de ces petites rues où Vienne hésite entre maisons basses, bâtiments XIXe et immeubles modernes, à deux pas du marché des Carmélites, alors que je regardais mes pieds, pour ne pas trop la regarder elle, et qu’elle réfléchissait à haute voix sur l’âme viennoise, le crime et la mort, Sarah s’arrêta soudain pour me dire tiens, regarde, un centre bouddhique ! Et elle se mit à lire les programmes dans la vitrine, s’extasiant sur les noms des Tout Précieux tibétains qui parrainaient cette gompa en exil — elle était surprise que cette communauté appartienne à la même école tibétaine qu’elle, bonnets rouges ou jaunes, je ne sais plus, je n’ai jamais été foutu de me rappeler la couleur du chapeau ou les noms des grands Réincarnés qu’elle révère, mais j’étais heureux des auspices qu’elle déchiffrait dans cette rencontre, des éclats dans ses yeux et de son sourire, envisageant même secrètement qu’elle puisse, peut-être, un jour, faire de ce centre à Leopoldstadt sa nouvelle caverne — les auspices étaient nombreux ce jour-là, étrange mélange de notre passé commun : deux rues plus bas, nous avons croisé la rue Hammer-Purgstall ; j’avais oublié (si je l’avais jamais su) que le vieil orientaliste était titulaire d’une rue à Vienne. La plaque le mentionnait comme “fondateur de l’Académie des sciences”, et c’est très certainement cette qualité, plus que sa passion pour les textes orientaux, qui lui avait valu cette distinction. Le colloque de Hainfeld me tournait dans la tête alors que Sarah (pantalon noir, pull à col roulé rouge, manteau noir sous ses mèches flamboyantes) continuait à discourir sur le destin. Un mélange d’images érotiques, de souvenirs de Téhéran et du château de Hammer en Styrie me dévorait, j’ai pris son bras et, pour ne pas quitter tout de suite le quartier, ne pas retraverser le canal, j’ai obliqué vers la Taborstrasse.

Dans cette pâtisserie où nous nous sommes arrêtés, établissement cossu au décor néobaroque, Sarah parlait de missionnaires et j’avais l’impression, pendant qu’elle devisait de Huc le lazariste de Montauban, que cet océan de paroles n’avait d’autre but que de dissimuler son embarras ; même si l’histoire de ce père Huc, si fasciné par son voyage à Lhassa et ses débats avec les moines bouddhistes qu’il rêva pendant les vingt années suivantes d’y retourner, était plutôt intéressante, j’avais du mal à lui prêter l’attention nécessaire. Je voyais partout les ruines de notre relation manquée, l’impossibilité douloureuse de retrouver un même tempo, une même mélodie, et ensuite, alors qu’elle s’échinait à m’inculquer des rudiments de philosophie, le Bouddha, le dharma, la sangha, en buvant son thé, je ne pouvais m’empêcher de regretter ces mains veinées de bleu autour de la tasse, ces lèvres maquillées du même rouge que son pull qui laissaient une légère marque sur la porcelaine, sa carotide battant sous l’angle de son visage, et j’avais la certitude que la seule chose qui nous réunissait à présent, au-delà des souvenirs fondus autour de nous comme une neige maculée, c’était cette gêne commune, ce bavardage gauche qui ne cherchait qu’à remplir le silence du désarroi. Téhéran avait disparu. La complicité des corps s’était effacée. Celle des âmes était en voie de disparition. Cette seconde visite à Vienne ouvrait un long hiver que la troisième n’a fait que confirmer — elle voulait travailler sur Vienne comme Porta Orientis et ne dormait même plus chez moi, ce qui, au fond, m’évitait de rester languissant, immobile et solitaire dans mon lit, à espérer toute la nuit qu’elle vienne m’y rejoindre ; j’entendais les pages de son livre tourner, puis voyais sa lampe s’éteindre, sous ma porte, et j’écoutais longtemps sa respiration, ne renonçant qu’à l’aube à l’espoir qu’elle apparaisse à contre-jour sur le seuil de ma chambre, même juste pour un baiser sur mon front, qui aurait éloigné les monstres de l’obscurité.

Sarah ignorait que Leopoldstadt où se trouvait cette pâtisserie avait été le haut lieu de la vie juive de Vienne au XIXe siècle, avec les plus grands temples de la ville, dont la magnifique, dit-on, synagogue turque de style mauresque — tous ces bâtiments furent détruits en 1938, expliquais-je, et il n’en restait que des plaques commémoratives et quelques images d’époque. Près d’ici avaient grandi Schönberg, Schnitzler ou Freud — les noms qui me venaient à l’esprit, parmi tant d’autres, comme celui d’un camarade de lycée, le seul Juif que j’aie assidûment fréquenté à Vienne : il se faisait appeler Seth, mais son prénom était en réalité Septimus, car il était le septième et dernier enfant d’un couple très sympathique de professeurs originaires de Galicie. Ses parents n’étaient pas religieux : en guise d’éducation culturelle, ils obligeaient leur fils à traverser toute la ville deux après-midi par semaine jusqu’à Leopoldstadt pour prendre des leçons de littérature yiddish auprès d’un vieux maître lituanien miraculeusement échappé à la catastrophe que les tempêtes du XXe siècle avaient fini par installer dans la Taborstrasse. Ces enseignements étaient pour Septime un vrai pensum ; ils consistaient, entre deux études de grammairiens du XVIIIe siècle et de subtilités dialectales, à lire des pages et des pages d’Isaac Singer et à les commenter. Un jour mon ami s’était plaint à son maître :

— Maître, serait-il possible de changer, ne serait-ce qu’une fois, d’auteur ?

Le maître devait avoir beaucoup d’humour, car Septime s’était vu infliger, en guise de punition, la mémorisation d’une très longue nouvelle d’Israël Joshua Singer, grand frère du précédent ; je le revois réciter cette histoire de trahison des heures durant, jusqu’à la savoir par cœur. Son prénom romain, sa franche camaraderie et ses cours de culture yiddish en faisaient pour moi un être d’exception. Septimus Leibowitz est devenu depuis un des plus grands historiens du Yiddishland d’avant la Destruction, tirant, dans de longues monographies, tout un monde matériel et linguistique de l’oubli. Il y a trop longtemps que je ne l’ai pas vu, alors que nos bureaux se trouvent à moins de deux cents mètres l’un de l’autre, dans une des cours de ce campus miraculeux de l’université de Vienne que le monde entier nous envie — lors de sa dernière visite Sarah a trouvé notre cortile, que nous partageons avec les historiens de l’art, absolument magnifique : elle s’est extasiée sur notre patio, avec ses deux grands portiques et le banc où elle attendait tranquillement, un livre à la main, que je termine mon cours. J’espérais, en bâclant mon exposé sur les Pagodes de Debussy, qu’elle ne s’était pas perdue et avait suivi mes indications pour trouver notre porte cochère dans la Garnisongasse ; je ne pouvais m’empêcher d’aller regarder par la fenêtre toutes les cinq minutes, à tel point que les étudiants devaient se demander quelle mouche météorologique avait bien pu me piquer, pour sonder avec une telle anxiété le ciel de Vienne, d’un gris par ailleurs tout à fait habituel. À la fin du séminaire j’ai descendu l’escalier quatre à quatre, puis essayé de retrouver un pas et une démarche normale en parvenant au rez-de-chaussée ; elle lisait tranquillement sur le banc, un grand foulard orange autour des épaules. Depuis le début de la matinée, je doutais : fallait-il que je lui fasse visiter le département ? J’hésitais entre ma fierté enfantine à lui montrer mon bureau, la bibliothèque, les salles de cours et la honte qui me prendrait si nous croisions des collègues, surtout féminines : comment la présenter ? Sarah, une amie, et voilà, tout le monde a des amis. Sauf qu’on ne m’a jamais vu dans ce département avec personne d’autre que d’honorables confrères ou ma mère, et encore, très rarement. Justement, il est peut-être temps que cela change, pensais-je. Venir avec une star de la recherche internationale, une femme charismatique, voilà qui redorerait peut-être mon blason, pensais-je. Mais peut-être pas, pensais-je. Peut-être croira-t-on que je veux épater la galerie, avec cette sublime rousse au foulard orange. Et au fond, ai-je vraiment envie de dilapider un capital précieux en conversations de couloir ? Sarah reste trop peu de temps pour le perdre avec des collègues qui pourraient la trouver à leur goût. Déjà qu’elle ne dort pas chez moi, avec l’excuse douteuse de profiter de Dieu sait quel palace, ce n’est pas pour l’abandonner aux mains de professeurs graveleux ou de harpies jalouses.

Sarah était plongée dans un énorme livre de poche et souriait ; elle souriait au livre. La veille je l’avais retrouvée dans un café du centre, nous avions flâné sur le Graben, mais comme le rabot tarde à mettre à nu la chaleur du bois sous un vieux vernis, en la voyant là, absorbée dans sa lecture, son foulard autour des épaules, dans ce décor si familier, si quotidien, je fus submergé par une vague immense de mélancolie, mouvement d’eau et de sel, de tendresse et de nostalgie. Elle a eu quarante-cinq ans et pourrait passer pour une étudiante. Un peigne sombre retient ses cheveux, une fibule d’argent brille sur son châle. Elle n’est pas maquillée. Elle a une joie enfantine sur le visage.

Elle a fini par remarquer que je l’observais, s’est levée, a refermé son livre. Me suis-je précipité sur elle, l’ai-je pillée de baisers jusqu’à ce qu’elle disparaisse en moi, non, pas du tout. Je l’ai embrassée maladroitement sur la joue, de loin.

— Alors, tu as vu, c’est pas mal ici, hein ?

— Ça va ? C’était bien ton cours ? Cet endroit est magnifique, dis donc, quelle merveille ce campus !

Je lui expliquai que cet immense ensemble était auparavant l’ancien hôpital général de Vienne, fondé au XVIIIe siècle, agrandi tout au long du XIXe, et offert au savoir il y a seulement quelques années. Je lui fis les honneurs du site — la grande place, les librairies ; l’ancien oratoire juif de l’hôpital (— la guérison pour les âmes —) qui est aujourd’hui un monument aux victimes du nazisme, petite construction en forme de dôme qui rappelle les mausolées des saints dans les villages syriens. Sarah n’arrêtait pas de répéter “Quelle belle université”. “Un autre genre de monastère”, répondais-je, ce qui la faisait sourire. En traversant les cours successives nous sommes arrivés à la large tour de briques ronde, pataude et lézardée de l’ancien asile de fous, qui domine de ses cinq étages un petit parc où un groupe d’étudiants, assis dans l’herbe malgré le temps menaçant, devisait en mangeant des sandwiches. Les fenêtres longues et très étroites, les tags sur la façade et les palissades d’un interminable chantier de rénovation achevaient de donner au bâtiment un air absolument sinistre — peut-être parce que je savais ce que la Narrenturm contenait comme horreurs, le musée d’Anatomie pathologique, un ramassis de bocaux de formol remplis d’atroces tumeurs, de malformations congénitales, de créatures bicéphales, de fœtus difformes, de chancres syphilitiques et de calculs vésicaux dans des pièces à la peinture écaillée, aux armoires poussiéreuses, au sol mal nivelé où l’on trébuche après les carreaux manquants, gardé par des carabins en blouse blanche dont on se demande si, pour se distraire, ils ne s’enivrent pas à l’alcool de préparation médicinale, testant un jour le jus d’un phallus affecté de gigantisme et le lendemain celui d’un embryon mégalocéphale, espérant naïvement en acquérir les propriétés symboliques. Toute l’horreur de la nature à l’état pur. La douleur des corps morts a remplacé celle des esprits aliénés et les seuls cris qu’on y entend, de nos jours, sont les hurlements de terreur des quelques touristes qui parcourent ces cercles d’affliction qui valent ceux de l’Enfer.

Sarah eut pitié de moi : ma description lui suffit, elle n’insista pas (signe, croyais-je naïvement, de ce que la pratique du bouddhisme avait calmé sa passion des horreurs) pour visiter cette immense décharge de la médecine d’autrefois. Nous nous sommes assis sur un banc pas très loin des étudiants ; fort heureusement Sarah ne pouvait pas comprendre la teneur de leur conversation, assez peu scientifique. Elle rêvait à haute voix, elle parlait de cette Narrenturm, l’associait au gros roman qu’elle était en train de lire : c’est la tour de don Quichotte, disait-elle. La tour des Fous. Don Quichotte est le premier roman arabe, tu sais. Le premier roman européen et le premier roman arabe, regarde, Cervantès l’attribue à Sayyid Hamid Ibn al-Ayyil, qu’il écrit Cide Hamete Benengeli. Le premier grand fou de la littérature apparaît sous la plume d’un historien morisque de la Manche. Il faudrait récupérer cette tour pour en faire un musée de la folie, qui commencerait avec les saints orientaux fols en Christ, les don Quichotte, et inclurait pas mal d’orientalistes. Un musée du mélange et de la bâtardise.

— On pourrait même offrir un appartement à l’ami Bilger, au dernier étage, avec des vitres pour pouvoir l’observer.

— Ce que tu peux être méchant. Non, au dernier étage il y aurait l’original arabe du Quichotte, écrit deux cent quarante ans plus tard, La Vie et les aventures de Fariac, de Faris Chidiac.

Elle poursuivait ses explorations des territoires du rêve. Mais elle avait sans doute raison, ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée, un musée de l’autre en soi dans la tour des Fous, à la fois un hommage et une exploration de l’altérité. Un musée vertigineux, aussi vertigineux que cet asile tout rond aux cellules regorgeant de débris de cadavres et de jus mortels dignes de son article sur le Sarawak — depuis quand s’y trouve-t-elle, quelques mois tout au plus, de quand date le dernier message qu’elle m’a envoyé,

Très cher Franz,


Je vais bientôt quitter Darjeeling.

Il y a une semaine, mon maître m’a parlé, après les enseignements. Il vaut mieux que je retrouve le monde, dit-il. Il pense que ma place n’est pas ici. Ce n’est pas une punition, dit-il. C’est difficile à admettre. Tu me connais, je suis blessée et découragée. C’est l’orgueil qui parle, je le sais. J’ai l’impression d’être une enfant injustement grondée, et je souffre de voir à quel point mon ego est puissant. Comme si, dans la déception, tout ce que j’ai appris ici disparaissait. La souffrance, dukkha, est la plus forte. La perspective de retrouver l’Europe — c’est-à-dire Paris — m’épuise d’avance. On me propose peut-être un poste à Calcutta pour l’École française d’Extrême-Orient. Rien d’officiel, juste chercheuse associée, mais au moins ça me donne un point de chute. Encore de nouveaux territoires. Travailler sur l’Inde me passionnerait — sur les représentations de l’Inde en Europe, sur les images de l’Europe en Inde. Sur l’influence de la pensée indienne aux XiXe et XXe siècles. Sur les missionnaires chrétiens en Inde. Comme je l’ai fait pendant deux ans sur le bouddhisme. Bien sûr tout cela ne nourrit pas sa femme, mais je pourrais peut-être trouver quelques cours à donner par-ci par-là. La vie est si facile en Inde. Ou si difficile.

J’imagine ta réaction (j’entends ton ton pénétré et sûr de toi) : Sarah, tu fuis. Non, tu dirais plutôt : tu fugues. L’Art de la fuite. Après toutes ces années, je n’ai plus beaucoup d’attaches en France — quelques collègues, deux ou trois vieilles copines de lycée que je n’ai pas vues depuis dix ans. Mes parents. Parfois je m’imagine retrouver leur appartement, ma chambre d’adolescente, à côté de celle de Samuel encombrée de reliques et j’en tremble. Les quelques mois que j’y ai passés après son décès, plongée dans l’opium colonial, me donnent encore des frissons dans le dos. Mon maître est la personne qui me connaît le mieux au monde, et il a sans doute raison : un monastère n’est pas un endroit où se cacher. Le non-attachement n’est pas une fuite. Enfin c’est ce que j’ai compris. Pourtant, même si j’y réfléchis profondément, j’ai du mal à voir la différence… Cette injonction est pour moi si brutale qu’elle est incompréhensible.

Je t’embrasse, je t’écrirai plus longuement très vite,

S.

P.-S. : Je relis cette lettre et je n’y vois que la confusion de mes propres sentiments, le produit de mon orgueil. Quelle image vas-tu avoir de moi ! Je ne sais pas pourquoi je t’écris tout cela — ou plutôt si, ça je le sais. Pardonne-moi.

Du printemps dernier, pas d’autres signes malgré mes nombreuses missives, comme d’habitude — je l’ai tenue au courant de mes moindres faits et gestes, de mes investigations musicales ; je me suis inquiété de sa santé sans l’embêter avec les difficultés de la mienne, mes innombrables rendez-vous avec le Dr Kraus (“Ah, docteur Ritter, heureusement que je vous ai. Quand vous serez guéri ou mort je vais m’ennuyer terriblement”) pour retrouver le sommeil et la raison, et je me suis lassé. Le silence vient à bout de tout. Tout s’enferme dans le silence. Tout s’y éteint, ou s’y endort.

Jusqu’au nouvel épisode de ses considérations sur le cannibalisme symbolique reçu hier matin. Le vin des morts du Sarawak. Elle rapproche cette pratique d’une légende médiévale, un poème d’amour tragique, dont la première occurrence apparaît dans le Roman de Tristan de Thomas — Iseult soupire pour Tristan, et de sa tristesse naît une sombre chanson, qu’elle chante aux dames de sa compagnie ; ce lai raconte le sort de Guirun, surpris par une ruse du mari de son amour et tué sur-le-champ. Le mari ôta alors le cœur de Guirun, et le fit manger à celle que Guirun aimait. Ce récit est ensuite transposé de nombreuses fois ; de nombreuses femmes furent condamnées à avaler le cœur de leurs amants, dans de terrifiants banquets. La vie du troubadour Guillem de Cabestany se termine ainsi, assassiné et le cœur dévoré sous la contrainte par sa maîtresse, avant qu’elle ne soit tuée à son tour. Parfois la plus extrême violence a des conséquences insoupçonnées ; elle permet aux amants d’être définitivement l’un dans l’autre, de dépasser le fossé qui sépare soi d’autrui. L’amour se réalise dans la mort, soutient Sarah, ce qui est bien triste. Je me demande quelle est la place la moins enviable, si c’est celle du mangé ou de la mangeuse, malgré toutes les précautions culinaires dont s’entourent les récits médiévaux pour décrire l’horrible recette du cœur amoureux.

Tiens, la nuit commence à s’éclaircir. On entend quelques oiseaux. Évidemment je commence à avoir sommeil. J’ai les yeux qui se ferment. Je n’ai pas corrigé ce mémoire, pourtant j’avais promis à cette étudiante –

Très cher Franz,


Pardonne-moi de ne pas avoir donné de nouvelles plus tôt — je ne t’ai pas écrit pendant si longtemps que je ne savais plus comment briser ce silence ; je t’ai donc envoyé cet article — j’ai bien fait.

Je suis au Sarawak depuis le début de l’été ; après un bref séjour à Calcutta (ville encore plus folle que tu l’imagines) et à Java, où j’ai croisé les ombres de Rimbaud et de Segalen. Au Sarawak je ne connaissais rien ni personne à part la saga de la famille Brooke, et c’est bien parfois de s’abandonner à la nouveauté et la découverte. J’ai suivi une très sympathique anthropologue dans la forêt, c’est elle qui m’a mise sur la piste (si je puis dire) du vin des morts et m’a permis de passer quelque temps chez les Berawans.

Comment vas-tu ? Tu ne peux pas imaginer à quel point ton (bref) message m’a réjouie. J’ai beaucoup pensé à Damas et à Téhéran, ces derniers jours. Au temps qui passe. J’imaginais mon article dans un sac de toile au fond d’un bateau, puis à bord d’un train, dans la sacoche d’un cycliste, dans ta boîte aux lettres et enfin dans tes mains. Un sacré voyage pour quelques pages.

Parle-moi un peu de toi…

Je t’embrasse fort et à très vite j’espère,

Sarah

Franz Ritter a écrit :

Très chère j’ai reçu hier matin ton tiré à part, j’ignorais qu’on en imprimait encore… Merci beaucoup, mais quelle horreur ce vin des morts ! Je suis préoccupé, du coup. Vas-tu bien ? Que fais-tu au Sarawak ? Ici c’est la routine. Le marché de Noël vient d’ouvrir au milieu de l’université. Atroces odeurs de vin chaud et de saucisses. Est-ce que tu comptes repasser en Europe bientôt ? Donne de tes nouvelles.

Je t’embrasse fort.

Franz

Le cœur n’est pas mangé, il bat — bien sûr elle ne pense pas que je suis moi aussi devant l’écran. Répondre. Mais va-t-elle bien ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de Berawans, je me suis inquiété au point d’être incapable de trouver le sommeil. Rien de bien neuf dans ma vieille ville. Combien de temps reste-t-elle au Sarawak ? Mentir : quelle coïncidence, je venais de me lever quand son message est arrivé. Embrasser, signer et envoyer vite, pour ne pas lui laisser la possibilité de repartir vers Dieu sait quels pays mystérieux.

Et attendre.

Et attendre. Non, je ne peux pas rester là à relire indéfiniment ses courriers en attendant que

Franz !


C’est étrange et agréable de te savoir là, de l’autre côté du monde, et de penser que ces messages vont bien plus vite que le soleil. J’ai la sensation que tu m’écoutes.

Tu me dis que mon article sur les Berawans du Sarawak t’inquiète — je suis contente que tu penses à moi ; effectivement je ne me sens pas très en forme, je suis un peu triste, en ce moment. Mais ça n’a rien à voir avec le Sarawak, ce sont les hasards du calendrier : un jour, on tombe sur la date et on plonge dans la commémoration — tout se teinte alors légèrement de deuil, malgré soi, et cette petite brume met quelques jours à se dissiper.

Comme tu l’as lu, les Berawans placent les corps de leurs morts dans des jarres en terre cuite sur les vérandas des “longues maisons”, ces habitations collectives équivalentes de nos villages où peuvent vivre jusqu’à cent familles. Ils laissent le cadavre se décomposer. Le liquide de décomposition s’écoule par un bambou creux placé au bas de la jarre. Comme pour le vin de riz. Ils attendent que cette vie finisse de s’écouler du corps pour le déclarer mort. La mort, pour eux, est un long processus, pas un instant. Ce résidu liquide de la putréfaction est un manifeste de la vie encore présente. Une vie fluide, tangible, buvable.

Au-delà de l’horreur que cette tradition peut provoquer chez nous, il y a une grande beauté dans cette coutume. C’est la mort qui s’échappe du corps, et pas seulement la vie. Les deux ensemble, toujours. Ce n’est pas juste un cannibalisme symbolique, comme celui de Dik el-Jinn le Fou d’amour qui s’enivrait avec la coupe pétrie des cendres de sa passion. C’est une cosmogonie.

La vie est une longue méditation sur la mort.

Tu te rappelles la Mort d’Isolde, dont tu m’as si longuement parlé ? Tu y entendais un amour total, dont Wagner lui-même n’était pas conscient. Un moment d’amour, d’union, d’unité avec le Tout, d’unité entre les lumières de l’Est et la ténèbre occidentale, entre le texte et la musique, entre la voix et l’orchestre. Moi j’y entends l’expression de la passion, la karuna. Pas seulement Éros cherchant l’éternité. La musique comme “expression universelle de la souffrance du monde”, disait Nietzsche. Cette Isolde aime, au moment de sa mort, tant, qu’elle aime le monde entier. La chair allée avec l’esprit. C’est un instant fragile. Il contient le germe de sa propre destruction. Toute œuvre contient en germe sa propre destruction. Comme nous. Nous ne sommes ni à la hauteur de l’amour, ni à celle de la mort. Pour cela il faudrait l’éveil, la conscience. Sinon nous ne fabriquons qu’un jus de cadavre, tout ce qui sort de nous n’est qu’un élixir de souffrance.

Tu me manques. Le rire me manque. Un peu de légèreté. J’aimerais beaucoup être à tes côtés. J’en ai assez des voyages. Non, ce n’est pas vrai — je n’en aurai jamais assez des voyages, mais j’ai compris quelque chose, peut-être avec Pessoa :

On dit que le bon Khayyam repose

À Nishapour parmi les fragrantes roses

Mais ce n’est pas Khayyam qui gît là-bas,

C’est ici qu’il se trouve, et c’est lui nos roses.

Je crois maintenant deviner ce que voulait me dire mon maître, à Darjeeling, quand il m’a recommandé de partir. Le monde a besoin de mixité, de diasporas. L’Europe n’est plus mon continent, je peux donc y retourner. Participer aux réseaux qui s’y croisent, l’explorer en étrangère. Y apporter quelque chose. Donner, à mon tour, et mettre en lumière le don de la diversité.

Je vais venir un peu à Vienne, qu’en penses-tu ? Je viendrai te chercher à l’université, je m’assiérai sur le banc dans la jolie cour, je t’attendrai en regardant tour à tour la lumière de ton bureau et les lecteurs de la bibliothèque ; un prof aura laissé la fenêtre de sa salle ouverte ; la musique envahira le patio, et j’aurai, comme la dernière fois, la sensation d’être dans un monde amical, rassurant, de plaisir et de savoir. Je rirai à l’avance de ta surprise renfrognée à me voir là, tu diras “Tu aurais pu prévenir, tout de même”, et tu auras ce geste tendre à demi gêné, un peu guindé, qui te fait avancer le buste vers moi pour m’embrasser tout en reculant d’un pas, les mains dans le dos. J’aime beaucoup ces hésitations, elles me rappellent Alep, et Palmyre, et surtout Téhéran, elles sont douces et tendres.

Nous ne sommes pas des êtres illuminés, malheureusement. Nous concevons par moments la différence, autrui, nous nous entrevoyons nous débattre dans nos hésitations, nos difficultés, nos erreurs. Je vais venir te chercher à l’université, nous passerons devant la tour des Fous, notre tour, tu pesteras contre l’état de délabrement et d’abandon du bâtiment et du “musée des horreurs” qu’il contient ; tu diras “c’est absolument inadmissible ! L’université devrait avoir honte !” et tes emportements me feront rire ; puis nous descendrons le Strudlhofstiege pour déposer ma valise chez toi et tu seras un peu embarrassé, tu éviteras mon regard. Tu sais, il y a quelque chose que je ne t’ai jamais raconté : à mon dernier passage à Vienne, j’ai accepté de loger dans cet hôtel luxueux qu’on m’avait proposé, tu t’en souviens ? Au lieu de dormir chez toi ? Cela t’avait terriblement fâché. Je crois que c’était dans l’espoir inavoué, un peu enfantin, que tu m’y accompagnerais, que nous reprendrions, dans une belle chambre inconnue, ce que nous avons commencé à Téhéran.

Tout à coup, j’ai le mal de toi,

Que c’est beau Vienne,

Que c’est loin Vienne,

S.

Elle est gonflée, quand même. Guindé, d’après mon dictionnaire, signifie “qui manque de naturel en s’efforçant de paraître digne”, quelle honte. Elle exagère. Elle sait vraiment se rendre détestable, parfois. Si seulement elle connaissait mon état, mon terrifiant état, si elle savait dans quelles affres je me débats elle ne se moquerait pas de moi de cette façon. C’est l’aube ; c’est au point du jour que les gens meurent, dit Victor Hugo. Sarah. Isolde. Non, pas Isolde. Détournons le regard de la mort. Comme Goethe. Goethe qui refuse de voir les cadavres, de s’approcher de la maladie. Il refuse la mort. Il détourne les yeux. Il pense devoir sa longévité à la fuite. Regardons ailleurs. J’ai peur, j’ai peur. J’ai peur de mourir et peur de répondre à Sarah.

Que c’est beau Vienne, que c’est loin Vienne, c’est une citation, mais de quoi, de qui, un Autrichien ? Grillparzer ? Ou bien Balzac ? Même traduit en allemand cela ne me dit rien. Mon Dieu mon Dieu que répondre, que répondre, convoquons le djinn Google comme le génie de la lampe, Génie es-tu là, ah, foin de littérature, c’est un extrait d’une horrible chanson française, une horrible chanson française, voilà le texte complet, trouvé en 0,009 seconde — mon Dieu, elles sont longues ces paroles. La vie est longue, la vie est très longue parfois, surtout en écoutant cette Barbara, “Si je t’écris ce soir de Vienne”, quelle idée, enfin, Sarah qu’est-ce qui t’a passé par la tête, avec tous les textes que tu connais par cœur, Rimbaud, Roumi, Hafez — cette Barbara a un visage inquiétant, espiègle ou démoniaque, mon Dieu je déteste les chansons françaises, Édith Piaf à la voix de rabot, Barbara triste à déraciner un chêne, j’ai trouvé ma réponse, je vais recopier un autre passage de chanson, Schubert et l’hiver, voilà, à moitié aveuglé par l’aurore qui pointe vers le Danube, la lumière atone de l’espoir, il faut tout voir à travers les bésicles de l’espoir, chérir l’autre en soi, le reconnaître, aimer ce chant qui est tous les chants, depuis les Chants de l’aube des trouvères, de Schumann et tous les ghazals de la création, on est toujours surpris par ce qui toujours vient, la réponse du temps, la souffrance, la compassion et la mort ; le jour, qui n’en finit pas de se lever ; l’Orient des lumières, l’Est, la direction de la boussole et de l’Archange empourpré, on est surpris par le marbre du Monde veiné de souffrance et d’amour, au point du jour, allez, il n’y a pas de honte, il n’y a plus de honte depuis longtemps, il n’est pas honteux de recopier cette chanson d’hiver, pas honteux de se laisser aller aux sentiments,

Je referme les yeux,

Mon cœur bat toujours ardemment.

Quand reverdiront les feuilles à la fenêtre ?

Quand tiendrai-je mon amour entre mes bras ?

et au tiède soleil de l’espérance.

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